‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 53 sur 118 · LE CURÉ DOUBLE · texte numérisé non relu

LE CURÉ DOUBLE

La qu.-itrc-viiigt-qiiaiorziémc nouvelle raconle d'un curé qui porloil courte robe, comme ces galaiis à marier; pour laquelle cause, il fut cilé devant son juge ordinaire, et de la Sfnlence qui en fut donnée; aussi, la dérensc qui lui fui faite, cl des autres tromperies qu'il fil après , comme vous oirez plus à plein.

Es marches de Picardie, au diocèse doTherouenne '■'. avoit , puis an et demi en ça ou on-

' Nous avon? cru pouvoir cliangor ainsi le mol sorlcs qui se trouve dans loules les éditions, et qui n'a pas de sens. — '^ L't'M'clié de'llierouenne, ou i)liilôl J'erouane, après la destruction de celle ville par Cliarlcs-Quinl, en 105-3, a formé les irois évOcliés Uc Boulogne , de Sainl-Oiner et d'Vpros.

viron , un gentil curé domotiranl en la bonne ville , (pii fnisdildii gorgias ' tout outre : il portoit robe courte, chausses tirées à la façon de cour: tant gaillard éloit, que l'on ne pourroit plus : qui n'ètoil pas pou d'esclandre aux gens d'Eglise. Le i)romoleur de Thcrouenne, qui telles manières de gens appeloit le grand diable, soi informe du gouvernement de notre gentil curé, et le fit citer pour le corriger et lui faire muer'* ses mœurs. Il comparut en habits courts, comme s'il ne lenît compte du promoteur^cuidant, par aventure, que pour ses beaux yeux on le délivrât; mais ainsi n'advint pas-, car, cjuand il fut devant monseigneur l'official et sa partie, le promoteur lui conta sa légende au long, et demanda par sa conclusion que ses habillements et autres menues manières de faire lui fussent défendus, et avec ce , qu'il fôt condamné à payer certaines amendes. Monseigneur l'ofTicial, voyant à ses yeux que tel étoit notre curé qu'on lui baptisoit% lui filles défenses, sur les peines du canon, que plus ne se déguisât en telle manière qu'il avoit fait, et qu'il portât longues robes et cheveux longs, et avec ce, le condamna à payer une bonne somme d'argent. Il promit qu'iiinsi on feroit-il, et que plus ne seroit cité pour toile chose. 11 print congé au promoteur, et retourna à sa cure, et sitôt qu'il y fut venu, il fit hucher le drapier et le couturier: si fit tailler une robe qui lui Iraînoit plus de trois quartiers, disant au couturier les nouvelles de Therouenne , comment c'est à savoir qu'il avoit été reprins de porter courte robe, et qu'on lui avoit chargé de la porter longue. Il vêtit cette robe longue et laissa croître ses cheveux de la tête et de la barbe, et en cet état scrvoit la paroisse, chanloit messe et faisoit les autres choses appartenantes à curé. Le promoteur fut arrière averti comment son curô se gouvernoit outre la règle et bonne et honnête conversation'' dos prêtres; lequel le fil citer comme devant, et il se comparut en longs habits. « Qu'est-ce ceci ? dit monseigneur l'oflTicial, quand il fut devant lui : il semble que vous trompez dos statuts et ordonnances de l'Eglise-, voyez-vous point comme les autres prêlres s'habillent? Se ce ne fût pour l'amour de vos bons amis, je vous forois alïïiblor la prison de céans. — Comment ! monseigneur, dit

' Qui prenait des airs de galant, de muguet.

- r,liait«or.— " noprésçnlaili aenisail. — ' ('ondiiile.

VIEUX CONTEURS FRANCATS.

notre curé, ne m'avez-vous pas chargé de porter longue robe et longs cheveux ? Fais-je point ainsi que vous m'avez commandé ? n'est pas celte robe assez longue? mes cheveux sont-ils pas longs ? que voulez-vous que je fasse ? — Je vucil, dit monseigneur l'odicial, et si vous coniniande que vous portez robe et cheveux à demi longs, ne trop ne peu, et pour cette grande faute , je vous commande à payer dix livres d'amende au promoteur, vingt livres à la fabrique de céans, et autant à monseigneur de Therouenne à convertir à son aumône. » Notre curé fut bien ébahi , mais toutefois il fallut qu'il passai par là : il print congé et s'en revint en sa maison, bien pensant comment il pourroit sublilcr ' pour garder la sentence de monseigneur l'official. Il manda le couturier, i'i qui il fil tailler une robe longue d'un côlé, comme celle dont nous avons parlé, et courte comme la première, de l'autre côté; puis il se fil barber '^ du côté où la robe étoit courte ; en ce point % alloit par les rues et faisoil son divin oflice, et combien qu'on lui dît que c'étoit mal fait, toutefois n'en tenoit-il compte. Le promoteur en fut encore averti , et le fit citer comme devant. Quand il comparut, Dieu sait comment monseigneur l'oflicial fut mal content : à peine s'il ne sailloit de son siège hors du sens, quand il regardoit son curé être habillé en guise de momeur *. Si les autres deux fois il avoit été bien rachassé ^, il fut encore mieux celle-ci, et condamné à belles grosses amendes. Lors, notre curé, se voyant ainsi déplumé d'amendes et de condamnations, dit à monseigneur l'ofTicial : « Il me semble, sauve votre révérence, que j'ai fait voire commandement. Et entendez-moi, je vous en dirai la raison. )) Adonc il couvrit sa barbe longue de sa main qu'il étendit sus , et puis dit : « Se vous voulez, je n'ai point de barbe. » Puis, mit sa main de l'autre les couvrant la partie tondue on "rasoir, en disant : a Se vous voulez, j'ai longue barbe. Est-ce pas ce que vous m'avez commandé, monseigneur? » L'ofTicial, voyant que c'éloit un vrai trompeur, et qu'il se trompoit' de lui, fil venir le barbier cl le parmenlier", et devant tous les assistants lui fit faire sa

' User de ruse, de fliiesse. — ^ Puiser.

' En cet état, équipage. — '' Masque.

" Terme de chasse, rabat lu, Iraqué.

<* Pour au. — ' Moquait.

''■ Qui fait iXcsparemens, habitsj couturier, laiileur.

barbe et puis couper sa robe, de longueur qu'il étoit de métier cl de raison -, puis, le renvoya à sa cure, où il se conduit hauiement, en maintenant cette dernière manière qu'il avoit apprinse à la sueur de sa bourse.

NOUVELLE XCV

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