LES AMANTS INFORTUNÉS
La qualre-vingl-dix-huilième nouvelle, racontée par Lobrcton , trailc d'un clicvalicr de ce royaume , lequel avoil de sa femme une belle fille et j;entc damoiselle , Agée de (luinzc à seize ans ou environ; mais, pource que son père la vouloit marier à un riche chevalier ancien , letiuel éloil son voisin , elle s'en alla avec un aiilre jeune chevalier, son serviteur en aiTiour, en tout bien et tout honneur; et commcnl, par merveilleuse fortune, ils finirent leurs jours lous deux piteuscmciil , sans jamais en nulle manière avoir habitation l'ua avec l'autre , comme vous oirez ci-après.
Advint naguère, es marches et mettes de France, entre les autres nobles, avoit un chevalier, riche et noble, tant par l'ancienne noblesse de ses prédécesseurs , comme par ses propres nobles et vertueux faits; lequel chevalier, de sa femme épousée, avait eu seulement une fdle, qui éîoit très-belle et très-adressée ' pucelle, comme à son état apparlenoit, âgée de quinze à seize ans ou environ. Ce bon et noble chevalier, voyant sa fille être assez âgée, habile et idoine * pour être alliée et accointée par le sacrement de mariage, il eut Irès-grand'- Youlenté de la joindre et donner à un chevalier son voisin, non toutefois tant noble de parentage'' comme de grosses puissances et richesses temporelles; avec ce, aussi, âgé de soixante à quatre-vingts ans ou environ. Ce vouloir rongea tant environ la tête du père dont j'ai parlé, que jamais ne cessa jusqucs à ce que les alliances et promesses furent faites entre lui et sa femme, mère de la fille, et ledit ancien chevalier, louchant le mariage de lui avec ladite fdle, qui, des assemblées, promesses cl traités, ne savoit rien ne n'y pensoit aucunement. Assez prochain de l'hôtel de celui chevalier, père de la pucelle, avoil un autre chevalier vaillant et preux, riche moyennement, lîon pas (anl de beaucoup que l'autre ancien dont j'ai parlé, qui éloit Irés-ardemment et fort embrasé de l'amour d icelle pucelle; et pareillement elle,
' Bien (^Icvée, !)ien rtrcss(-^e.
'^ Propre, coineual)!».'- — ' Parenté,
par la vcrlucuse el noble renommée de lui, on éloit Irès-forl cntacliée ', combien qu'en danger parlassent l'un à Taulrc, car le père s'en douloit , cl leur rompoil les moyens el voies qu'il pouvoit : loulcfois, il ne les pouvoit forclore'-'dcrenlièrcel lrès-léaIcamour,donl leurs deux cœurs ctoieiU enireliés el enlacés. El quand la fortune leur favorisuit tan!, (ju'ensemble les l'aisoil deviser, d'autres choses ne lenoient leurs ('.evises, comme de i)our{)en8cr le moyen, par lequel leur seul cl souverain désir pourroil ôlre accompli par légitime mariage. Or, s'approcha le temps qu'icelle pucclle dut être donnée à ce seigneur ancien, et le marché lui fut par son père découvert, et assigné le jour qu'elle le devoil épouser, dont ne fui pas peu courroucée 5 mais elle pensa qu'elle y donncroil remède : elle envoya vers son très-cher ami le jeune chevalier, et lui manda qu'il venît celéement le plus tôt qu'il pourroil-, et quand il fut venu, elle lui conta les alliances faites d'elle el de l'autre ancien chevalier ; demandant sur ce, conseil, afin de tout rompre; car, d'autre que de lui , ne vouloil point être épousée. Le chevalier lui répondit : « IMa mie Irés-chére, puiscjoe votre bonté se veut lanl humilier, que de moi olTrir ce que je n'oserois requérir sans Irès-grande vergogne, je vous remercie, el se vous voulez persévérer en cette bonne voulenlé , je sais que nous devons faire. Nous prendrons et assignerons un jour auquel je viendrai en celle ville, bien accompagné de mes amis, el à certaine heure, vous rendrez en quelque lieu que vous médirez maintenani , où je vous trouverai seule -, vous monterez sur mon cheval et vous mènerai en mon château , et puis, se nous pouvons apaiser monseigneur votre père et madame votre mère, nous procéderons à la consommalion de nos promesses. » Laquelle dit que c'étoil bien avisé, el qu'elle savoil comment on s'y pourroil convenablement conduire -, si lui dit que, tel jour et telle heure, venît en tel lieu où il la Irouveroil, et puis feroittoul bien, ainsi qu'il avoil avisé. Le jour de l'assignation \inl, el se comparut le jeune chevalier au lieu où l'on lui avoil dit, et où il trouva sa dame, qui monta sur son cheval et piqua fort, lanl qu'ils eurent élongé la place'. Le bon chevalier, craignant (luil ne travaillât '' sa Irès-
' l'prise, amoureuse. — * Exclure, riicUre liors. ' Justiu'à ce qu'ils fuieiil loin de, — * Lassùl.
chère cl parfaite amie, rompil son léger pas el ni épandre ses gens par divers chemins pour voir se (pielqu'un ne les suivrait point; etchevauclioit à travers cluunps, sans tenir voies ne sentiers, le plus doucement qu'il pouvoil ; et chargea ses gens qu'ils se Irouvassenl ensemble tous à un très-gros village, (pi'il leur nunuiia, où il avoil bonne intention de rei)aî- Ire '. Ce village étoit assez étranger el hors de la connnune voie des chemins, et lanl chevauchèrent, qu'ils vinrent arriver au village, où la dédicace et la générale fêle du lieu se faisoil ; à laquelle fêle y avoil gens de toutes sortes et de moult grande façon. Ils entrèrent à la meilleure taverne de tout le lieu, et incontinent demandèrent à boire et à manger, car il éloit laid après dîiicr, etlapucelle si cloil fort travaillée-. Ils firent faire bon feu, el très-bien appointer à manger pour les gens dudit chevalier, qui n'étoienl pas encore venus. Cuèrtî n'eurent été en leur hôtellerie, que voici venir tout présent quatre gros lourdiers ^ charretiers ou bouviers, par aventure encore plus vaillants, et entrèrent en cette dite hôtellerie baudement % demandant moult rigoureusement où éloit la ribaude^ qu'un rufTien naguère avoil amenée derrière lui sur son cheval, cl qu'il falloit qu'ils bussent avec elle et à leur tour la gouverner. L'hôle, qui éloit homme bien coimoissant le chevalier, sachant qu'ainsi n'étoit pas que les ribauds disoienl, il leur dit moult gracieusement que telle n'étoit-elle pas qu'ils cuidoient. « Par la morbieu ! dirent-ils, se vous ne nous la livrez inconlinenl, nous abattrons les huis , el l'emmènerons par force, malgré vos dents.» Quand le bon hôic enlendit leur rigueur, cl que sa douce réponse ne proufiloit point, leur nomma le nom du chevalier, lequel étoit très-renommé es marches, mais peu connu de gens, ù l'occasion que toujours avoil été hors du pays, acquérant honneur et renommée glorieuse es guei-res et voyages lointains. Leur dit aussi que la femme éloit une jeune pucclle, parente audit chevalier, laquelle éloit née el issue de grand' maison, de Irès-noble parentage. « Ilélas ! messeigneurs, vous pouvez, dit-il, sans danger de vous ne d'aulrui, éteindre el passer vos chaleurs désordonnées avccques plusieurs aulres qui, à l'occasion de la fêle de ce village, sont
* rrendrc un ici)as.— * Faliguce.— ^ raibtrcs, lourdauds.— * Joyeusement.— " Fille de joie.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
venues, cl non pour autre chose, que pour vous cl vos seuibkibles. Pour Dieu ! laissez en pai\ celle noble fille, et mêliez devanl vos yeux les grands dangers où vous vous boulez. Pensez à vos vouloirs, cl le grand mal (jue vous voulez couunelire à pelilc occasion. — Cessez voire sermon , dirent les lourdicrs tout allumés du feu de concupiscence charnelle , cl donneznous voie que la puissions sans violence avoir-, aulremenl, vous ferons honte, car en public ici nous l'amènerons, cl cliacun de nous quatre en fera son plaisir. » Ces paroles fmées, le bon hôte moula en la chambre où le chevalier et la bonne pucelle éloieul, puis hucha le chevalier à [)arl,ii qui les nouvelles coula ; leciuel, quand il eut loul bien el conslannnenl entendu, sans être guère troublé, il descendit garni de son cpée, parle aux quatre ribauds, leur demandant très-doucement quelle chose il leur plaisoit ; et ainsi rudes et maussades qu'ils éloienl, répondirent qu'ils vouloienl avoir celte ribaude qu'il lenoit fermée' en sa chambre, et que, se doucement ne leur bailloit, ils lui lolleroienl' et raviroienl, à son dommage. « Beaux seigneurs, dit le chevalier, se vous me connoissiezbicn, vous ncme tiendriez pour tel qui mène parles champs les femmes lelles que vous appelez celle ; oncques je ne fis telle folie, la merci Dieu, cl quand la voulenlé me seroit telle ((pie Dieu ne vueille!) jamais ne le ferois es marches dont je suis, et tous les miens, ma noblesse el nctlelé de mon courage ne le pourroient souffrir, qu'ainsi me gouvernasse. Cette femine est une jeune puccUe, ma cousine prochaine, issue de noble maison, cl je vais pour éballre et passer temps doucement, la menant avecques moi accompagné de mes gens, lesquels, jaçoit qu'ils ne soient ci présens, toutefois viendrontils tantôt, cl je les allends. Et ne soyez pas jà si abusés en vos courages, que je me ré[)ute si lâche que je la laisse villener^ ne soutlrir lui faire injure tant ne quant*, mais la garderai et défendrai aussi avant el longuement que la vigueur de mon corps pourra durer, eljusqucs à la mort. » Avant que le chevalier eût fine sa parole, les vilains plâtriers lui enîrerompirenl, en niant tout le premier qu'il fût celui qu'il avoit nommé, pouice qu'il éloil seul, cl ledit chevalier jamais ne chevauchoil qu'eu
' Tour enfermée— ^ Ou [)lulôt tolliroicnt, du verbe tollir, ôlcr.— ^ Didamer, insulter.
^ C'c.»l-à-(lirc, de manière on d'autre.
grand compagnie de gens ; pourquoi lui conseilloienl (pi'il baillât ladite feuune, s'il cloit sage, ou aulronuMil, lui roberoient par force, quelque chose qu'il en pût ensuivir. Hélas ! quand le vaillanl et courageux chevalier aperçut (jue douceur n'avoit lieu, en ses réponses, cl que rigueur et hauteur occupoient la place, il se ferma ' en son courage, résolut que les vilains nauroient point la jouissance de la pucelle, ou il mourût en la défendant. Pour faire fin, l'un de ces quatre s'avança de férir son bAlon h Ihuis de la chambre, el les autres l'ensuivent qui furent reboutés vaillamment de celui chemin -, cl ainsi se commença la bataille qui dura assez longuement : combien que les deux parties fussent dépareillées, ce bon chevalier vaincpiil et reboula ces quatre ribauds ; el ainsi qu'il les poursuivoit cl chassoil pour en être tout au-dessus =*, l'un, de ceux qui avoienl un glaive, se vira subit, clic darda en l'estomac du chevalier et le perça de part en part; el du coup incontinent chut mort: dont ils furent très-joyeux. Cela fait , Ihôte fui contiaint |)ar eux de l'enfouir au jardin de Ihôtel, sans esclandre ne noise. Quand le bon chevalier fut mort, ils vinrent heurter a la chambre où éloil la pucelle, à qui déplaisoit que son amoureux tant dcmouroil, el boutèrent riiuis outre"' ; cl sitôt qu'elle vit les brigands entrer, elle jugea que le chevalier éloil mort, disant : « Ilélas ! où est ma garde ? où est mon seul refuge? qu'csl-il deveiui? d'ond vient qu'ainsi me blesse le cœur, cl qu'il me laisse ainsi seulelle? » Les ribauds, voyant qu'elle étoit moull troublée, la cuidèrenl faussement décevoir par douces paroles, en disant que le chevalier si éloil en une autre maison, etc(u'il lui mandoit qu'elle y allât avec eux , et que plus sûrement, pour cela, s'y poiuroit garder ; mais rien n'en voulut croire, car le cœur toujours lui jugeoit qu'ils l'avoicnl tué : si commença à soi demenlcr* et de crier plus amèrement que devanl. « Qu'est ceci? dirent-ils, que lu lious fais étrange manière? cuides-lu que nous ne le connoissons ? Se lu as suspcclion sur ton rulTien qu'il ne soit mort, tu n'es |)as abusée : nous en avons délivré le pays. Pourcpioi ^ soyez assurée que nous quatre aurons tous chacun l'im a[)rès l'autre la
' S'afformil. — - C'est-à-dire, pour en Irioiiiplier tuut à fait.— '- Jelèrcjit la porte en dedans. 'Ou.7','6'me»tfcr, lamenter.— "l'arquoije'cstpourquoi.
compagnie. » El à ces mois, l'un d'eux s'avance qui la prend le plus rudenienl du monde , disanl qu'il aura sa compagnie avanl qu'elle lui échappe. Quand la pauvre pucelle se vil ainsi efforcée', el que la douceur de son langage ne lui porloit poinl de proufil, si leur dil: « llélas ! messeigncurs, puisque voire mauvaise voulcnlc est ainsi tournée , cl qu'humble prière ne la peut adoucir, au moins ayez en vous celle honnéleîé de courage, que, puisqu'il faut qu'à vous je sois abandonnée, ce soit privcment, c'est à savoir à l'un, sans la présence de l'autre. » Ils lui accordèrent , jaçoit que très-envis-, cl puis lui firent choisir; el pour élire , celui d'eux quaire, lequel cuidoil èlre le plus bénin el doux, elle élut, mais de tous étoil-il le pire. La chaml)re fut fermée, cl tantôt après, la bonne pucelle se jeta aux pieds du ribaud, auquel elle fit plusieurs pileuses remontrances , en lui priant qu'il eût pitié d'elle ; mais toujours persévérant en malignité, dit qu'il feroil sa voulcnté. Quand elle le vil si dur, que sa prière très-humble ne vouloit exaucer, lui dil : « Or çà, puisqu'il convient qu'il soit, je suis contente-, mais je vous supplie que cloyez " les fenêtres, afin que nous soyons plus secrètement. )> Il accorda bien cnvis; el tandis qu'il les cloyoit , la pucelle prinl un petit couteau qu'elle avoit pendu à sa ceinture, el en faisant un très-pileux cri , se trancha la gorge et rendit ruine. El quand le ribaud la vil couchée à terre, il s'enfuit avecques ses compagnons. Et est à supposer que depuis ils ont été punis selon l'exigence du pileux cas. Ainsi fincrenl leurs jours les deux beaux anioureux , laiilôt Tun après l'autre, sans apercevoir rien des joyeux plaisirs où ils cuidoienl ensemble vivre et durer tout leur temps.
NOUYELLE XCIX.