‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 57 sur 118 · LA MÉTAMORPHOSE · texte numérisé non relu

LA MÉTAMORPHOSE

La «iiintre-viiigl-dix-neuxiiMr.e nouvelle raconlc d'un évoque d'Kspagne, qui, par (iéfaut de poisson, mangea deux perdrix à un vendredi, el comment il dil à ses seus qu'il les avoit converlics , par paroles, de chair en poisson , comme ci en après plus à plein vous sera recordé.

S'il VOUS plaît, avanl qu'il soit plus lard, d'écouter tout é. celle heure ma petite râtelée et conte abrégé d'un vaillant évèque de Castille

• Violcnlée, violcc. — * Malj^ro eux, ù conlrc-ca"jr.

* Fermiez.

ou d'Espagne, qui, pour aucune affaire du roi de Castille son maître, au temps de celte histoire, s'en alloil en cour de Rome. Ce vaillant prélat, dont j'en tends fournir cette nouvelle, vint un soir en une petite villette de Lombardie,et lui, étant arrivé par un vendredi, assez de bonne heure, verslesoirj ordonnai son maîlre-dhôlel le faire souper assez de bonne heure, et le tenir le plus aise que faire se pourroil, de ce donton pourroit recouvrerenla ville: car, laDieu merci, quoiqu'il fût gros, gras cl en bon point, et ne se donnât de mauvais temps que bien à point et sobrement, si n'en jcûnoil-il journée. Son maitre-d'hôlel , pour lui obéir, s'en alla au marché, et par toutes les poissonneries de la ville chercha pom* trouver du poisson. jMais pour faire le conte bref, il n'en put oncques trouver un seul lopin , quelque diligence que lui cl son hôte en sussent faire. D'avenlure , euxretournant à l'hôtel sans poisson, trouvèrent un bon homme des champs qui avoit deux bonnes perdrix , et ne demandoil que marchand-, sise pensa le maître-d'hôtel que s'il en pouvoil avoir bon compte , qu'elles ne lui cchappcroient pas, et que ce seroit bon pour le dimanche , el que son maître en feroit grand'fôte. Il les acheta et en eut bon prix. Il vint vers son maître , les perdrix en la main, toutes vives, grasses el bien refaites ', et lui conta réclipse de poisson cjui étoit en la ville j dont il n'étoit pas très-joyeux, el lui dil : « Et que pourrons-nous souper? — ]>Ionseigneur, répondit-il , je vous ferai des œufs en )ilus de cent mille manières 5 vous aurez aussi des pommes et des poires-, notre hôte a aussi de bon fromage et bien gras, nous vous tiendrons bien aise, ayez patience pour meshui: un souper est tantôt passé , vous serez demain plus aise, se Dieu plaît; nous irons en la ville qui est trop mieux empoisonnée que celle-ci, et dimanche vous ne pouvez faillir d'être bien dîné , car veci deux perdrix que je vous ai pourvues* qui sont, à bon escient , bonnes et bien nourries. » Ce maître évèque se fil bailler ces perdrix, et les trouva telles qu'elles ètoicnt, bonnes à bon escient ; si se pensa qu'elles îiendroicnt à souper la place du poisson qu'il cuidoil avoir, dont il n'avoit point, car il n'en put oncques trouver; si les fit tuer et bien en hâte plimier , larder el mettre en broche. Lors

' Dodues, appélissanlcs.

* Dont j';\i fa!» !)rovision ][)our voik.

LES CENT NOUVELLES NO L\ ELLES

le maîlrc-d'liôlel, voyant qu'il les vouloil rôlir, fui ébahi et dit à son maître: « Monseigneur, elles sont bonnes tuées, mais les rôlir inainlcnanl pour le dimanche , il ne me semble pas bon. )) Ledit maîlre-d'hôlelperdoit son temps, car quelque chose qu'il sût remontrer, si ne le voulut-il croire, car elles furent mises en broche cl rôties. Le bon prélre éloil, la plupart du temps qu'elles mirent à cuire, toujours présent -, dont son maîlre-d"hôlcl ne se savoil assez ébahir, et ne savoil pas bien l'appélil désordonné de son maître, qu"il eut à celle heure, de dévorer ces perdrix -, ainçois cuidoit qu'il le fît pour dimanche les avoir plus prèles au dîner. Lors les fit ainsi habiller, et quand elles furent prèles et rôties , ia table couverte cl le vin apporté, œufs en diverses façons habilles et mis à point, si s'assit le prélat, et le Benedicite dit', demanda lesdiles perdrix avec la moutarde. Son maîlrc-d'hôtel , désirant savoir que son maître vouloil faire de ces perdrix, si les lui mit devant lui toutes venantes' delà broche ardente, une fumée aromatique assez pour faire venir Teau à la bouche d'un friand-, et bon évèquc d'assaillir ces perdrix, et démembrer, d'entrée, la meilleure qui y fût, et commença à trancher et manger , car lant avoit hâte, que oncques ne donna loisir à son écuyer, qui devant lui Iranchoil, qu'il eût mis son pain ne ses couteaux à point. Quand ce maîlre-d'hôtcl vit son maître s'attraper'^ à ces perdrix, il fut bien ébahi, et ne se put taire ne tenir de lui dire : « lia ! monseigneur, que faites-vous? èles-vous juif ou sarrasin, que ne gardez-vous autrement le vendredi? Par ma foi ! je me donne grand'merveilie de votre fait. — Tais-toi, lais-loi! dit le bon prêtre qui avoit toutes les mains grasses et la barbe aussi de ces perdrix ; tu es bête , et ne sais que tu dis -, je ne fais point de mal. Tu sais et connois bien que, par paroles, moi et tous autres prêtres, faisons d'une hostie, qui n'est que de blé cl d'eau, le précieux corps de Jésus-Christ- el ne puis-jedonc pas, par plus forte raison, moi qui ai lant vu de choses en cour de Ilonie, cl en tant de divers lieux , savoir par paroles faire convertir ces perdrix, qui est chair de poisson devenir, jaçoit qu'elles retiennent la forme de perdrix? Si fait, dea ! Maintes journées sont passées, que j'en sais bien la prali-

' Jl faiulrail aujinnxi'liui venfnl. — ^ yi>\ir s'fitiaqucr.

que : elles ne furent pas sitôt mises à la broche que, par paroles que je sais, je les charmai iL'lIeuient qu'en substance de poisson se converlirent, el en pourriez, tréslous qui êtes ici, manger comme moi sans péché ; mais pour l'imagination que vous en pourriez prendre, elles ne vous feroient jà bien 5 si en ferai tout seul le niéchef '.» Le maîlrc-d'hôlel et tous les autres de ses serviteurs commencèrent à rire, et firent semblant d'ajouter foi à la bourde de leur maître tro)) subtilement fardée et colorée, el en tinrent depuis manière du bien de lui% et aussi maintes fois en divers lieux joyeusement racontèrent.

NOUVELLE C

LE SAGE NICAISE OU L'AMANT VEllTUEUX.

La cenlièmc cl dernière nouvelle parle d'un riche marchand de la cili'; de Gène?, qui se maria à inie belle cl gcnlc fille ; laquelle, par lonsue absence de son mari, cl par son même averlisscinenl, manda quérir un sage clerc, jeune cl roide, pour la bien servir et secourir de ce donl elle avoil mélicr; el de la jeûne qu'il lui fil faire, comme vous oirez ci-aprcs plus à plein.

En la puissante cité de Gène?, puis certain temps en çà, y demeuroil un luareliand tout comblé de biens et de richesses, duquel l'industrie el manière de vivre éloil de mener et conduire grosses marchandises [)ar les mers et étranges pays et spécialement en Alexandrie. Tant vaqua et entendit au gouvernement des navires , et à entasser et amasser trésors , el amonceler grandes richesses , que durant tout le temps qu'il s'y adonna , qui fut depuis sa tendre jeunesse jusqu'ù l'âge de cinquante ans, ne lui vint voulenté ne souvenance d'autre chose faire. Et comme il fut parvenu en l'Age dessusdit, ainsi comme une fois pensoit sur son état, voyant qu'il avoit dépendu = et employé tous ses jours et ans à rien autre chose faire, que cuider accroître ses richesses, sans jamais avoir un seul moment ou minute de temps, ampicl sa nalure lui eût donné Aiclination pour le faire penser ou induire de soi marier, afin d'avoir très-belle et bonne généralion, qui, aux grands biens qu'il avoi!, i\ diligence, veille el grand labeur, amassés el acquis, lui succédât , el, après lui, les possédât ;

' réelle.

- I,e sens (le celle [ilirase est obscur: veul-e!!e tlirc (|U'Jl.s Irnilcrcnl leur inaiire ; ou bien, qu'ils siirenl depuis ;'i quoi s'en tenir sur sou coiiiplc?

•"• Dépense.

conçut en son courage ' une aigre et Irôs-poignantc douleur, et dét)laisant éloit à merveille qu'ainsi avoil exposé el dépendu ses jeunes jours. En celte aigre doléance el à regrel demoura aucuns jours , lesquels jours pendant , advint qu'en la cité dessus nonunée les jeunes cl i>elits enfants, après (pi'ils avoient solennisé aucune fête accoutumée entre eu\ pour chacun un , habillés et déguisés diversement, et assez étrangement, les uns d'une manière, et les autres d'autres , se vinrent rendre en grand nombre en un lieu , où les publics el accoutumés ébaltemenls delacilé se faisoienl communément, pour jouer en la présence de leurs père el mère, el aussi afin de remporter gloire et renommée et louange. A celle assemblée se comparut et se trouva ce bon marchand, rempli de fantaisies el de souci ; el voyant les pères et les mères prendre grand plaisir à voir leurs enfants jouer et faire souplesses cl appertises*, aggrava sa douleur, que paravanl avoil de soimême conçue. En ce point, sans le pouvoir plus aviser ne regarder, triste el marri, retourna en sa maison , el seulel se rendit en sa chambre, où il fui aucunv espace de temps, faisant complaintes en celle manière. « lia 1 pauvre malheureux vieillard , tel que je suis cl toujours ai été, de qui la fortune el destinée sont dures, améres et mal goùlables 1 ô chclif honune , plus que tous recréanPl Hélas! par les veilles, peines el labeurs el entenles» que lu as prinses et portées tant par mer ([ue par terre, la grande ricliesse el tes combles ^ trésors sont bien vains, lesquels, sous périlleuse aventurc , en peines dures el sucnrs, lu as amassés et amoncelés, el pour lesquels tout ton temps as déi)endu, sans avoir uncques une petite espace ne souvenance de penser à qui , loi niorl el parti de ce siècle, les possédera , el à qui , par loi htmiaine , les devra laisser en mémoire de loi el de ton nom! Ha! uiéchanl courage , conuuenl as-lu mis en nonchaloir'' cela, à quoi lu devois donner entente singulière.^ Jamais ne fa plu mariage et toujours rascrainletrefusé, mèmemenl haï, cl méprisé les bons el justes conseils de ceux qui l'y ont voulu induire , afin que lu eusses lignée qui perpétuât ton nom, la louange, aussi la re-

' Tour cœur. — - Exercices d'adresse cl d'agililé de corps. — ^ Méi)risablc. — ' AUciilions. — ^ Les éditions modernes ccii\enl comi/iiA. — '^ négligence, insouciance.

nommée. El bienheureux sont les "pères cl les mères qui laissenl, à leurs successeurs, bons et sages enfants! Combien ai-je aujourd'hui regardé el aperçu des jjères étant aux jeux de leurs enfants, qui se disoient très-heureux, et jugeoienl très-bien avoir employé leurs ans, se après leurs décès leur pouvoienl laisser une petite partie des grands biens que je possède maintenant! ÎMais quel plaisir et soûlas puis-je jamais avoir ? quel nom et quelle renommée aurai-je ai)rès la mort? où est maintenant le fils qui maintiendra et fera mémoire de moi après mon trépas? lienoît soit ce saint mariage, par lecpiel la mémoire el souvenance des pères el des mères est enlrelenuc , et dont tenons possessions, et qui ' héritages ont pour leurs doux enfants a éternelle permanence et durée ! » El quand ce bon marchand eut à soimême, longue espace de temps, argué ^, subit donne remède cl solution à ses argumens, disant ces paroles : « Or çi\, il ne m^est désormais métier'', nonobstant le nombre de mes ans, tourmenter ne troubler de douleurs, d'angoisse ne de penscmenl. Au fort, ce que j'ai par ci-devant fait, prend ressemblance aux oiseaux qui font leurs nids el les préparent, avant qu'ils pondent leurs œufs. J'ai, la merci Dieu , richesses soulTisantes pour moi et pour une femme et pour plusieurs enfants , s'il advient que j'en aie, el ne suis si ancien ne tant défourni de puissance naturelle, que je me dois soucier de perdre espérance de n'en pouvoir jamais avoir génération. Si me convient arrêter el donner toute entente, veiller cl travailler, avisant où je trouverai femme propice el conveoabic à moi. » Ainsi, finant son procès % vida de sa chambre, et fit venir vers lui deux de ses compagnons, mariniers^ comme lui, auxquels il découvrit son cas tout au plein, les priant Irès-atTeclueusement qu'ils lui voulsisscnt aider à trouver et quérir fenmie pour lui ; qui éloit la chose de ce monde que plus il déî^iroil. Les deux marchands, ayant entendu le bon propos de leur compagnon, le prisèrent el louèrent beaucoup el prindrent la charge défaire toute la diligence cl inquisition possible pour lui trouver femme. Et ce temps , pendant que la diligence et enquête se faisoienl,

' Nous avons ajouté ce qui, pour donner une espèce de forme à ecUe ptirase évidemmenl altérée.

- Rélléchi , argumenté. — ^ Besoin.— ^ Cessant de se faire à lui-même son procès.— • Hommes de mer.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

noire marchand, tant échauné de marier que plus il ne pouvoit, faisoitde l'amoureux, cherchant par toute la cité, entre les plus belles , la plus jeune, et d'autres ne lenoit compte. Tant chercha qu'à la parfin il en trouva une à son plaisir, et cette, telle qu'il la demandoit ; car d'hoiinôtcs parents née , belle à merveille , jeune de quinze ans ou environ , génie , douce et très-bien adressée étoit. Après qu'il eut connu les vertus et conditions douces d'elle , il eut telle affection et désir qu'elle fut dame de ses biens par juste mariage , qu'il la demanda à ses parents et amis, lesquels, après aucunes dilTicullés et légères, qui guères ne durèrent, lui donnèrent voulenliers en la même heure et lui firent fiancer et donner caution et sûreté du douaire dont il la vouloit douer. Le bon marchand avoit prins grand plaisir en sa marchandise, pondant le temps qu'il la menoit; encore l'eùt-il plus grand, quand il se vit assuré d'être marié , et mêmement avec femme telle qu'il en pouvoit avoir de beaux enfants. La fêle et solennité des noces fut honorablement et en grande somptuosité faite et célébrée; laquelle fête faillie ', il mit en oubli et nonchaloir sa première manière de vivre, c'est à savoir sur la mer; il faisoit très-bonne chère et prenoit grande plaisance avec sa belle et douce femme. Mais le temps ne lui dura guères que saoul et ennuyé en fût, car la première année, avant qu'elle fût expirée, print déplaisance de demourer à l'hôtel en oisance "^^ et d"y tenir ménage en la manière que convient à ceux qui y sont liés, se hoda^ et ennuya ; ayant très-grand regret à son autre métier de marinier qui lui sembloit plus aisé et léger à mainicnir, que n'étoit celui qu'il avoit si voulentiers enireprins à gouverner. Par nuit et par jour, autre chose ne faisoit que subliler et penser comment il se pourroit trouver en Alexandrie , en la manière qu'il avoit accoutumée-, et lui sembloit que n'étoit pas seulement difficile de soi abstenir de mariner et non hanter la mer et l'abandonner de tous points , mais aussi chose la plus impossible de ce monde ; et combien que sa voulenté fût pleinement délibérée et résolue de soi retraire et remettre à son premier métier, toutefois le celoit-il à sa femme, doutant que ne le prînt à dèplaisance; et aussi avoit une

' Finie. — '^ Oisiveté. — ' Se lassa,

crainte et doute qui le délournoit , et donnoit un moult grand empêchement à exécuter son désir, car il connoissoit la jeunesse du courage de sa femme, et lui étoit bien avis que, s'il s'absentoit, elle ne se pourroit contenir ; considéroit aussi la muable et variabilité de courage fèn)inin, et mèmement que les jeunes galans , lui présent, étoient coulumiers de passer souvent devant son huis pour la voir : dont il supposoit qu'en son absence ils la pourroient de plus près visiter, et aussi, par aventure, tenir son lieu. Et comme il cul été, par longue espace, poinct • et aiguillonné de ces dilTicullés et diverses imaginations, sans en dire mol, et qu'il connut qu'il avoit jà achevé et passé la plupart de ses ans ; il mit à nonchaloir femme et tout le demourant qui affiert au ménage, et aux argumens et disputât ions qui lui avoient troublé la lêle, donna briève solution, disant en cette manière : « Il m'est trop plus convenable vivre que mourir, et se je ne laisse et abandonne mon ménage en brefs jours , il est certain que je ne puis longuement vivre ne durer. Laisserai-je donc celle belle et douce femme? Oui , je la lairrai : elle ait dorénavant le soin d'elle-même , s'il lui plaît I Je n'en vueil plus avoir la charge... TTélas ! que ferai-je? quel déslionneur, quel déi)laisir sera-ce pour moi s'ellc ne se contient et gaide chasteté! IIo ! il vaut mieux vivre que mourir, pour prendre soin , pour la garder. Jà Dieu ne vueille que, pour le ventre d'une femme, je prenne si étroite cure ne soin , sans avoir loyer * ne salaire, et ne en recevoirque tourment de corps et d'âme! Olez-moi ces rigueurs et angoisses que plusieurs souffrent pour demourer avec leurs femmes? n'est chose en ce monde plus cruelle ne plus grevant les personnes. Jà Dieu ne me laisse tant vivre , que , pour quelque aventure qui en mariage puisse sourdre, je m'en courrouce ne inonlre Irisle. Je vueil avoir maintenant liberté et franchise ^ de faire tout ce qu'il me vient à plaisir. » Quand ce bon marchand eut donné fin à ses Irès-bonnes devises, il se trouva avec ses compagnons mariniers et leur dit (pi'il vouloit encore un fois visiter Alexandrie et charger marchandises, comme autrefois et souvent avoit fait en leur compagnie : mais il ne leur déclara pas les troubles qu'il prenoit à l'occasion de son mariage. Ils fiucnt lanlùl

' Pi(|ii('', tourmenli'. — ^Vri\(illoi(é, récompense. '- I.iljcrté franche.

174 VTKUX CONTEU

d'accord , et lui dirent qu'il se fil prOl pour | partir au preuiitM- bon vent qui surviendroil. Les mariniers ' et boleaux furent iliarj^és et préparcs pour partir cl mis es licu>c où il falioit attendre vent propice et opportun pour nager -. Ce bon marchand donc , forme et toutarrûtc en son propos comme le jour précédent, celui donc qu'il scdevoit partir, se trouva seul, après souper, avec sa femme on sa chambre, et lui découvrit son intention et manière de son prochain voyage, et afin que trés-joyeusc fût , lui dit ces paroles : « ]Ma très-chère épouse, que j'aime mieux que ma vie , faites, je vous requiers, bonne chère, et vous montrez joyeuse, et ne prenez de déplaisance ne tristesse en ce que je vous déclarerai. J'ai proposé de visiter, se c'est le plaisir de Dieu , une fois encore Alexandrie, en la façon que j'ai de longtemps accoutumée ^ et me semble que n'en devez être marrie, attendu que vous connoissez que c'est ma manière de vivre, mon art et mon métier -, auxquels moyens j'ai acquis richesses, maisons, nom , renommée et trouvé grand nond^re d'amis et de familarité -, les beaux et riches ornemens, anneaux, vètemens et toutes les autres précieuses bagues dont vous êtes parée et ornée plus que nulle autre de cette cilé, comme bien savez, je les ai achetées du gain et avantage que j'ai fait en mes marchandises. Ce voyage donc ne vous doit guère ennuyer, car le retour sera bref. Et je vous promets que , à cette fois, comme j'cspoire, se la fortune ne me donne heur, que jam.ais n'y veux plus retourner; j'y vueil prendre congé à cette fois. 11 convient donc que preniez maintenant courage bon et ferme, car je vous laisse la disposition , administration et gouvernement de tous les biens que je possède. Mais, avant que je me parle, je vous vueil faire aucune requête. Pour la première, je vous prie que vous soyez joyeuse , tandis que je ferai mon voyage , et vivez plaisanuncnt, et se j'ai queUjue peu d'imagination (ju'ainsi le fassiez, j'en cheminerai plus iiement. Pour la deuxième, vous savez qu'entre nous deux rien ne doit être tenu couvert ne celé, car honneur, proulit et renommée doivent être, comme je liens qu'ils sont, communs à tous deux , et la louange et l'honneur de l'un ne peut être sans la gloire de l'autre , non plus que le déshonneur de l'un ne peut

' Ce mot semble pris ici dans racceplioii de navires. * Naviguer.

ns FRANÇAIS.

être sans la honte de tous deux. Or, je vueil bien que vous entendez que je nesuis pas si trèsdépourvu de sens , que je ne pense bien comment je vous laisse jeune, belle fille, douce, fraîche et tendre, sans soûlas ' d'homme, et que de plusieurs en mon absence vous serez désirée. Combien que je cuide fermement que vous avez maintenant nette pensée, courage ferme; toutefois, quand je connois (juel est votre âge et rinclination de la secrète chaleur en quoi vous abondez , il ne me semble pas possible qu'il ne vous faille, par pure nécessité et contrainte, au temps de mon absence , avoir compagnie d'homme-, dont c'est bien mon plaisir que vous vous accordez où votre nature vous forcera et contraindra. A^eci doncques le point où je vous vueil prier, c'est que gardez notre mariage le plus longuement que vous pourrez en son entière intention; ne ai voulante aucune de vous mettre en garde d'autrui pour vous contenir; mais vueil que de vous-même ayez la cure et le soin , et en soyez gardienne. Véritablement, il n'est si étroite garde au monde qui puisse destourber'* la femme, outre sa voulenté, à faire son plaisir. Quand doncques votre chaleur vous aiguillonnera et poindra , je vous prie, chère épouse, que, en l'exécution de votre désir, vous vous avisiez prudemment et tellement qu'il n'en puisse être publiquement renommée; que se autrement le faites-vous, et moi et tous nos amis sommes diffamés et déshonorés ; et de fait doncques , cl par effet, se vous ne pouvez garder chasteté, au moins mettez peine de la garder, tant qu'il touche famé = et commune renommée. Mais je vous vueil apiDrendre et enseigner la manière que vous devez tenir en celte manière, se elle survient. A ous savez qu'en cette bonne cité a très-grand nombre et foison de beaux jeunes hommes : d'entre eux tous, vous en choisirez un seul, et vous en tenez contente, pour faire ce où votre nature vous inclinera. Toutefois, je vueil que vous ayez, en faisant l'élection singulier regard" qu'il ne soit homme vague, déshonnête et peu vertueux , car de lel ne vous devez accointer pour le grand péril qui vous en ponrroit sourdre. Car, sans doute, il découvriroit et publiqueroit ^ à la volée votre secret. Doncques, vous élirez celui que vous connoitrez fermement être sage et prudent, afin que, se le

' Consolation —'^ Empêcher.— " riépulalion, ' Parlicnliérement égard. — ■'• Publierait.

LES CENT NOT'VELLÊS NOUVELLES

méchef vous advient, il mette aussi grand'peinc à le celer comme vous. De cet article vous requiers-je, et que me promettez en bonne l'orme loyauté que vous garderez cette leçon. Si vous avise que ne me répondez sur cette matière en la forme et façon qu'ont de coutume les autres fenmies, cpiand on leur parle de tels propos, comme je vous dis maintenant ; je sais bien leurs réponses, et de quels mots savent user qui sont tels: — «Hé! mon doux et parfait (v mari, qui vous a mû à dire ce ? où avez-voiis « chargé cette opinion, cruelle, pleine de tem- « pCte ? par quelle manière ne quand me pour- « roit advenir un si abominable délit? Nenni, «nenni^ jà Dieu ne vueil que je vous fasse « telles promesses, à qui je prie qu'il permette « la terre ouvrir qui m'englotive ' et dévore « toute vive, au jour et heure que, ne dis pas (( commettrai, mais aurai une seule pensée à <c le commettre ! » — Ma chère épouse, je vous ai ouvert les manières de répondre, afin que vers moi en usez aucunement en bonne foi, je crois et tiens fermement que vous avez^ pour celte heure, moult bon et entier propos, auquel je vous prie que demourez autant que votre nature en pourra souffrir. Et n'entendez point que je vueil ciue me promettez faire ce, entretenir ce que je vous ai montré , fors seiPlement au cas que ne pourrez donner résistance ne batailler contre Tappélit de votre frêle et douce jeunesse. » Quand cedit bon marchand eut fini sa parole, la belle et douce et débonnaire sa femme, la face toute rosée, se print à trembler, quand dut donner réponse aux requêtes que son mari lui avoit faites. Ne demoura guère toutefois que la rougeur s'évanouît et prînt assurance, en fermant^ son courage de constance, et en cette manière causa sa gracieuse réponse : « IMon doux et trés-aimé mari, jevousassurequ'oncqucs je ne fus si épouvantée ne troublée de mon entendement, que j'ai été présentement par vos paroles, quand elles m'ont donné la connoissance de ce que oncques j'ouïs ne apprins ne pensai. Tous connoissez ma simplesse, jeunesse et innocence : certainement il n'est point possible à mon âge de faire ou pourpenser un tel méchef ou défaut, connue vous m'avez dit que vous êtes sûr et savez vraiment que, vous absent , je ne pourrois contenir ne garder l'enliéreté ' de noire mariag(>.

Engloutisse. — "^ AfTcrmissan?. — ^ L'inli'siil»'-

Celte parole me tourmente fort le courage et me fait trembler toute , et ne sais quelle chose je dois mainh'naiit dire, répondre, ne proposer à vos raisons. Ainsi m'avez privé et tollu ' l'usage de parler. Je vous dirai toutefois un mot qui viendra delà profondesse ^ de mon cœur; et en telle manière qu'il y gît, en telle vuidcra-t-il '• de ma bouche : je requiers trèshumblement à Dieu , et à jointes mains lui prie , quil fasse et commande un abîme ouvrir où je sois jetée , les membres tous arrachés et tourmentée de mort cruelle, se jamais le jour vient où je dois non-seulement commettre déléaulé '■ en noire mariage, mais, sans plus, en avoir une brève pensée de le commettre. Et comment ne par quelle manière un tel délit me pourroit advenir, je ne saurois entendre; et pource que vous m'avez forclos et reclus de telles manières de répondre, disant que les femmes sont coulumières d'en user pour trouver les échappatoires et alibis forains ^^ afin de vous faire plaisir et donner repos à votre imagination et que vous voyiez qu'à vos commandemcns je suis prête d'obéir, garder et maintenir , je vous promets, de celte heure , de courage ferme arrêté et stable opinion, d'attendre le jour de votre revenue '', en vraie , pure cl entière chasteté de mon corps • et que Dieu ne vueille pas qu'il advienne le contraire ! tenez-vous-en tout assuré, et je vous le promets, je tiendrai la règle et doctrine que m'avez donnée, en tout ce que je ferai , sans la trépasser aucunement. S'il y a autre chose dont votre courage soit chargé, je vous prie, découvrez tout et me commandez faire et accomplir votre bon désir (autre rien ' ne désire), non pas le mien. » Notre marchand , ouïe la réponse de sa femme, fut tant joyeux qu'il ne se put contenir de pleurer, disant : « Ma très- chère épouse, puisque voire très-douce bonté m'a voulu faire la promesse que j'ai requise , je vous prie que renlrctenez. » Le lendemain matin, bon marchand fut mandé de ses compagnons, pour entrer en la mer. Si print congé de sa feunue, et elle le commanda à la garde de Dieu -, puis monta en la mer, et se mirent à cheminer et nager vers Alexandrie, où ils parvinrent en brefs jours, tanl leur fut le vent agréable et propice; auquel lieu s'arrêtèreni.

' Ole. — ^ rrofoiulpiir.— " Surlira-l-il. — ' Dcloyaulo. ^ Manières de tlctoi:riier la queslion.

'■ r.t'loiir. — " Chose.

longue espace de temps , lant pour délivrer leurs marcliandises comme pour en cliarger des nouvelles. Pendant et durant lecpiel temps, la très-gentc et gracieuse damoisellc, dont j'ai parlé, demeura garde de Thôtel, et, pour toute compagnie, n'avoit (pi'une jeune petite fillette qui la servoit, et, comme jai dit, cette belle damoisellc n'avoit que quinze ans ; pourquoi, se aucune faute fit, on ne le doit pas tant imputer i\ malice comme à la fragilité de son jeime âge. Comme donc le marchand eut élé plusieurs fois absent des yeux d'elle, peu à peu il fut mis en oubli. Silot que les jeunes gens surent ce partemcnî , ils la vinrent visiter, laquelle, au premier ' ne vouloit vider de sa maison ne soi montrer: mais toutefois, par force de continuation et fréquentation quolidienne, pour le Irés-grand plaisir qu'elle prinl aux doux et mélodieux chants et harmonie des instruments dont on jouoit à son huis, elle s'avança de venir beyer'* cl regarder par les crevances ' des fenêtres et secrets treillis d'icellc , par lesciuels trés-bicn pouvoit voir ceux qui Teussent plus voulenliers vue. En écoutant les chansons et danses, prenoit à la fois si grand plaisir , qu'amour émouYoit son courage tellement que chaleur naturelle souvent l'induisoit h briser sa continence. Tant souvent fut visitée en la manière dessusdite, qu'en la parfin sa concupiscence et désirs charnels la vainquirent, et fut touchée du dard amoureux bien avant; et connue elle pensa souvent coiument elle avoit, si à elle ne tenoit , très-bonne habitude et opportunité de lenqjs et de lieu , car nul ne la gardoil, nul ne lui donnoit empêchement , pour mettre i\ exécution son désir; conclut et dit que son mari étoit très-sage quand si bien lui avoit acertainé '' que garder ne pomroit sa continence et chasteté; de (pii toutefois elle vouloit garder la doctrine , et, avec ce, la promesse que faite lui avoit. (c Or, me convient-il, dit-elle, user du conseil de mon mari ; en quoi faisant, je ne puis encourir déshonneur, puis(pi'il m'en a baillé la licence; mais que je n'issc ' les termes de la promesse que j'ai faite. 11 m'est avis, et i! est vrai, (p;'il m'enchargea, q;ie, (piand le cas iulviendroii que rompre me conviendroit ma chasleté , que j'élusse homme qui fût sage, bien renommé

' D'abord.— * Épier, guetter.— 'Crevasses, feules. ^ Assuré.— ' Oiie je n'outrepasse pas, n'enfreigne \\:\<,

et de grande vertu, et non antre; en bonne foi, ainsi ferai-je , mais que je puisse, en non trépassant le bon conseil de mon mari, il me souHit largement; et je liens qu'il n'entendoit point que l'homme dût être ancien, ains, connue il me semble, qu'il fût jeune, ayant autant de renommée en clergie ' et science comme un autre vieil ; telle fut la leçon comme il m'est d'avis. » Es mêmes jours que ces argumens se faisoient pour la partie de nostre damoisellc et qu'elle quéroit un sage jeune homme , pour lui refroidir les entrailles , un tressage clerc arriva , de son heur*, qui venoit fraîchement do l'univetsité de Boulogne-la- Grasse , là où il avoit été plusieurs ans , sans retourner, Tant avoit vaqué etdonnéson attente à l'étude, qu'en tout le pays n'y avoit clerc de plus grande renommée par les magistraux ^ delà cité ; et avec eux, assistoit continuellement. Il avoit coutume d'aller par chacun jour, sur le marché, à l'hôtel de la ville, et jamais ne pouvoit pa.^ser que pardevant la maison de ladite damoisellc, à laquelle plut très- bien sa douce manière; et combien qu'elle ne l'eût jamais vu exercer l'otricc de clergie, toutefois elle jugea tantôt qu'il est très-grand clerc ; auxquels moyens, elle ficha tout son amour en lui , disant qu'il garderoitia leçon de son mari. IMais par quelle manière elle lui pourroit montrer son grand et ardent amour et ouvrir le secret désir de son courage, elle nesavoit, dont elle étoit très-déplaisante. Elle s'avisa néanmoins, pource que chacun joiu' ne faillit point de passer devant son huis allant au marché, elle se metiroit au perron , parée le plus genlemenl que pourroit, afin qu'au passer, quand il jelteroit son regard sur sa beauté, il la convoitât et requît de ce dont on ne lui feroil refus. Plusieurs fois, la damoisellc se montra, combien que ce ne fût auparavant sa coutume, et jaçoil ce que très-plaisante fût et telle pour qu'un jeune courage dcvoit tantôt être éprins et allumé d'amours ; toutefois le sage clerc jamais ne l'aperçut, car il marchoil si gracieusement qu'en marchant ne jetoit sa vucMie çà ne là : et, i)ar ce moyen, la bonne damoiselle ne proufila rien en la façon qu'elle avoit pourpensée et advisée. Selle fut dolente , il n'en est jA mélier de faire encpjêle, et plus pensoit â son clerc et plus allumoit et éprenoit son feu. A

' Doctrine. — * Tar bontieur.

' .Mailres, gouverneurs.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES

fin de pit'ce, après iin las d'imaginations (que, pour nbn'pcr, je passe les réciter), conclut cl se déterniina d'envoyer sa petite inéchinetle ' devers lui-, si la liucha et commanda qu'elle s'en allût demander un tel, c'est à savoir de ce grand clerc, et quand elle l'auroil trouvé où qu'il fût, lui dît que, le plus en hâte qu'il pourroi t , venît à rhùtel d'une telle damoiselle, femme et épouse d'un tel , et que, s'il demandoit quelle chose il plaisoit à la damoiselle, elle lui répondît 'que rien n'en savoit, mais tant seulement lui avoit dit qu'il étoit grande nécessité qu'il ventt. La fillette mit en sa mémoire les mots de sa charge et se partit pour quérir celui qu'elle trouva, et ne demoura guère, car l'on lui enseigna la maison, où il mangeoit au dîner, en une grande compagnie de ses amis et autres gens de grand'façon. Cette fillette entra dedans , et en saluant toute la compagnie , se vint adresser au clerc, lequel elle demandoit ; et, oj ant tous ceux de la lable, lui fit son message bien sagement, ainsi que sa charge le portoif. Ce bon seigneur, qui connoissoit, de sa jeunesse, le marchand dont la fille lui parloit, et sa maison aussi bien comme la sienne, mais ignorant qu'il fût marié ne qui fût sa femme, pensa tantôt, que, pour l'absence dudit marchand , sadile femme le demandoit, pour ôlre conseillée en aucune grosse cause comme elle vouloil; car ledit clerc savoit bien quelebon mari étoit dehors, et n'enlendoit point la cautelle, ainsi comme elle. Toutefois, il dit iï la fillette : « i\Li mie, allez dire h voire maîtresse qu'incontinent que noire dîner sera passé, j'irai vers elle. » La messagère fit la réponse telle qu'il falloil et qu'on lui avoit enchargé, ot Dieu sait comme elle fut reçue de sa maîtresse , quand elle entendit les nouvelles que le clerc, son ami par amours, dcvoit venir 5 elle étoit la plus joyeuse qu'oncques fut femme, cl pour la grande joie qu'elle avoit de tenir son clerc en sa maison, trembloil et ne savoit tenir manière. Elle fit balais courre partout , èpandre la belle verdure en sa chambre '% couvrir le lit cl la couchette, déployer riches couvertures , lapis et courtines , et se para et alourna des meilleursatours et plus précieux qu'elle eût. En ce point, l'attendit, aucun petit de temps, qui lui sembla long à merveilles, pour le grand

' Servante, soubrellc.

' On couvrait de feuillages verts et d'bcrbc fraîche le plancher ou le carreau des salles.

désir qu'elle avoit. Tant fut désiré cl attendu, qu'il vint, et ainsi qu'elle l'aperçut venir de loin , elle montoil et descendoit de sa chambre, alloit et vcnoit, maintenant ci , maintenant là, tant énme qu'il sembloit qu'elle fût ravie de son sons, et en la fin monla en sa chambre et illec prépara et ordonna les bagues et joyaux qu'elle avoit atteints et mis dehors pour festoyer et recevoir son amoureux. Si fit demourer en bas la fillelte chambrière pour l'introduire et mener où étoit sadite maîtresse. Et quand il fut arrivé, la fillelte le reçut très-gracieusement et le mit dedans el ferma Ihuis, laissant tous ses serviteurs dehors , auxquels il fut dit qu'ils attendissent illec leur maître. La damoiselle, oyant son amoureux être arrivé, ne se peut tenir de venir en bas à rencontre de lui , qu'elle le saluât doucement-, quand elle le vit , le print par la main el le mena en la chambre qui lui éloit appareillée, et où il fut bien ébahi quand il se trouva, tant pour la diversité des parements, belles et précieuses ordonnances qui y étoient, comme aussi pour la trèsgrande beauté de celle qui le menoit. Sitôt qu'il fut en la chambre entré, elle s'assit sur une escabelle auprès de la couchette, puis le fil seoir sur une autre joignant* d'elle, où ils furent, aucune espace , tous deux sans mot dire, car chacun atlendoil toujours la parole de son compagnon, l'un en une manière, l'autre en Taulre; car le clerc, cuidant que la damoiselle lui dût ouvrir aucune grosse et difficile matière, la vouloil laisser commencer; et elle, d'autre côté, pensant qu'il fût si sage et si prudent, que, saiiS rien lui dire ne remontrer plus avant, il dût entendre pourquoi elle l'avoil mandé. Quand elle vit que semblant * ne faisoit pour parler, elle commença et dit : a ^lon très-cher parfait ami el très-sage homme, je vous vueil dire présentcmcnl la raison pourquoi el la cause qui m'a mue à vous mander. .Te cuide que vous avez bonne connoissance et familiarité avec mon mari. En l'étal que vous me voyez ici , m'a-t-il laissée el abandonnée pour aller sur la mer, el mener ses marchandises en Alexandrie , comme il a de longtemps accoutumé. Avant son parlement, me dit que, quand il seroit absent, il se lenoil tout sûr que ma nature et fragilité me con- Iraindroient i\ rompre et briser ma continence,

' \ côliS auprès. — " Visage, air.

et que par nécessité me convicndroil converser' avec homme, afin d'éteindre la chnlcur qui en moi devoit venir après son parlement. En bonne foi, je le répute un trés-sage homme 5 car de ce qu'il me seml)loit adonccpies irnpossiblc advenir, je vois l'expérience véritable; car mon jeune âge, ma beauté et mes tendres ans ne peuvent souITrir ne endurer que le temps dépende- et consume ainsi mes jours en vain 5 ma nature aussi ne se pourroit contenter, et afin que vous m'entendez ])ien ù plein, mon sage et avisé mari, qui avoit regard^ à mon cas, quand il se partit, en plus grande diligence que moi-même ; voyant que comme les jeunes et tendres lleurelles se sèchent et amalissent'', quand aucun accident leur advient, en contre l'ordonnance et inclination de leur nature, par telle manière considéroil-il ce qui m'étoit à advenir ; et voyant clairement que, se ma complcxion et condition n'étoienl gouvernées selon l'exigence de leurs naturels principes, guère ne lui pourrois durer; si me fit jurer et promettre que, quand il adviendroit ainsi que ma nature me forceroit à rompre et briser mon entiéreté, j'élusse un homme sage et de haute autorité, qui couvert et subtil fiit à garder notre secret. Si estil qu'en toute la cité je n'ai su penser pour homme qui soit plus idoine que vous ; car vous êtes jeune et très-sage homme. Or, m'estil avis que ne me refuserez pas ne rebouterez. Tous voyez quelle je suis, et si pouvez l'absence de mou mari suppléer et son lieu tenir, voire maintenant, se c'est votre bon plaisir ; car nul honune n'en saura parler, le lieu, le temps, toute opportunité nous favorisant. » l.e bon seigneur, prévenu et anticipé', fut tout ébahi en son courage de ce que la bonne dame dit, combien que nul semblant n'en fît. Il print la main dcxhe à la damoiselle, et, de joyeux viairc •' et plaisante chère, lui commença à dire ces paroles : « Je dois bien rendre et donner grûces infinies h madame Fortune, qui aujourd'hui me donne tant d'heur et mo fait percevoir le fruit de plus grand désir que je pouvois au monde avoir jamais-, ne me réputerai ne clamerai infortuné , quand en elle trouve si large l)onté. .Te puis sûrement dire que je suis aujourd'hui le plus heureux de tous les au-

* Avoir un conimorcc— - Déi)cnsc. — = Egard.

* Fléirisscnt. — " Devancé.— ''' Visage. Ce mot élait déjà vieux cl iiuisilé du temps de Louis XF.

très ; car quand je conçois en moi , ma trèsbelle et douce amie, comment ensemble passerons joyeusement nos jeunes jours, sans ce que persoime s'en puisse apercevoir ne donner garde, je senglalis'de joie. Où est maintenant homme qui est plus aimé de Fortune que moi ? se ne fût une seule chose qui me donne un petit et léger empêchement à mettre à exécution ce dont la dilation aigre me poise et déplaît, je serois le plus et mieux fortuné de tout le monde ; et me déplaît souverainement que je ne le pus amender ! » Quand la bonne damoiselle, qui à nul mal n'y pensoit, ouït qu'il y avoit aucun empêcheuîcnt qui ne lui laissoit déployer ses armes, elle, très-dolente et bien marrie, lui pria qu'il le déclarât, pour y remédier, s'elle pouvoit. L'empêchement, ditil, n'est point si grand qu'en petit de temps n'en sois délivré ; et puisqu'il plaît à votre douceur le savoir, je vous le dirai. Du (enq3s que j'étois à l'étude à l'université de Boulogne-la-Grasse, le peuple de la cité fut séduit et mû tellement que par mutcmate^ s'éleva contre le seigneur; si fus accusé avec les aulres mes compagnons d'avoir été cause et moyen de la séduction mutematcrie'*; pourquoi, je fus mis en prison étroite : auquel lieu, quand je m'y trouvai, craignant perdre la vie, pource que je me sentois innocent du cas, je me donnai et vouai à Dieu', lui promettant que s'il me délivroit des prisons et rendoit ici entre mes parents et amis , je jeûnerois pour l'amour de lui un an entier chacun jour au pain et à l'eau , et durant celle abstinence , ne ferois péché de mon corps. Or, ai-je, par son aide, fait la plupart de l'année et ne m'en reste guère ; je vous prie et requiers toutefois, puisque votre plaisir a été moi élire pour vôtre, que vous ne me changiez pour nul autre qui vive, et ne vous vueille ennuyer le petit délai que je vous donnerai pour accomplir mon abstinence, qui sera bref* faite, cl qui picç.^ eût été parfaite, se je m'eusse osé confier en autrui qui m'eût pu aider et donner secours , car je suis quitte de chacune jeûne ' qu'un autre feroit pour moi , comme se

' Ou plutôt singluiis, sanglote; de sinfjnlfire.

* Révolte, mutinerie. Ce mot est tiré de l'italien mutamattia ou mntamateria.

^ L'auteur a voulu ici tirer un adjectif du mot mitlemnto , et il a assez mal réussi. Les ilaiianisiucs étaient encore très-rares dans la langue française à cette époque. — * BienliM.

-' L'origine de ce mot {jpjtiintim) s'opposait pour-

je In fai?()is ; cl poiircc que j'aperçois votre grand amour et confiance que vous avez fiché en moi , jemcîtrai, s'il vouspliiît, la fiance en vous , que jamais n'ai osé mcllre sur frères, amis ne parcnis que j'aie, doulanl que faulc n(! me fissent touclianl la j(Hnie ^ et vous prierai que m'aidiez à jeûner une partie des jours qui restent à l'accomplissement de mon an, afin que plus bref je vous puisse secourir en la gracieuse requête que vous m'avez faite. ]VJa.douce et entière amie, je n'ai mais • que soixante jours , lesquels, se c'est votre plaisir et voulenté, je partirai » en deux parties, de quoi vous en aurez Tune, et moi l'aulre, par telle condilion que, sans fraude, me promettrez m'en acquitter justement 5 et quand ils seront accomplis , nous passerons plaisamment nos jours. Doncques, se vous avez la voulenté de moi aider en la manière que j'ai ci-dessus dite, dilcs-le-moi maintenant. » Il est à supposer que la grande cl longue espace de temps ne lui plut guère, mais pource qu'elle éloit si doucement requise de son ami, et aussi qu'elle désiroit moult la jeune èirc parfaite et accomplie, afin qu'elle pût accomplir ses vouloirs et désirs avec son amoureux-, pensant aussi que trente jours n'arrèteroient guère , elle promit de les faire et accomplir sans fraude ne sans déception ou mal-engin '\ Le bon et notable seigneur dessusdit, voyant qu'il avoit gagné sa cause, et que ses besognes se portoienl (rèsbien, si print congé à la bonne damoiselle, qui n'y pensoit nul mal, en lui disant que, puisque sa voie et son chemin si étoit. en venant de sa maison au marché, de passer devant son huis, que sans faute il la viendroit bien souvent visiter -, et à tant se déparlit. Et la belle dame commença le lendemain à faire son abstinence, en prenant ordonnance que, durant le temps de sa jeûne, elle ne mangeroit son pain cl son eau jusqu'après soleil réconfié ^. Quand elle eut jeûné trois jours, le sage clerc, ainsi qu'il s'en alloit au marché à Theure (piil avoit accoutumé , vint voir sa dame, à qiii il se devisa longuement ; puis, au dire adieu, il lui demanda si la jeûne éloil ainsi enconnnencée, cl elle répondit que oui. « Entretenez- vous ainsi, dit-il, et gardez voire promesse ainsi

tnnt à ce (lu'il devînt du genre féminin, l'ciil-rire lui a-l-on donné ce genre pour le distinguer de i'adjeclif jeune (juvcnis' . — 'JMus. — "^ Tarlagerai. '" Dol , tromperie.— ' Caché, coucliC'.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. 179

que l'avez faite. ~ Tout entièrement, dit-elle,

ne vous en douiez. « Jl i)rint congé et se partit : et elle, persévéranl de jour en jour en la jeûne, gardoil l'observance en la façon qu'elle avoit promis, lanl éloil de bonne nature. Elle n'avoil pas jt.'ûné huit jours, que sa chaleur naturelle commença fort à refroidir, tellement que force lui fut de changer habillements, car les mieux fourrés et empeimés', qui ne servoient qu'en hiver, vinrent servir au lieu des sangles et tendres- qu'elle porloilavanU'abslinencc cnlrefirinse. Au quinzième jour, fut arrière visitée de son amoureux le clerc, qui la trouva si foible , que à grand'iteine jjouvoilclle aller par la maison 5 et la bonne simplelle ne se savoit donner garde de la tromperie, tant s'éloil abandonnée à amour , et parfaitement mis son atlenle à persévérer à celle joùne , et pour les joyeux et plaisants délits •' qu'elle at- (endoit sûrement à avoir avec son grand clerc; lequel, quand, à l'entrée en la maison, la voit aussi foible, lui dit: « Quelle viaire est-ce là cl comment marcliez-vous maintenant.^ J'apei çois que failes l'abstinence à regret, et commeîîl, ma Irés-douce amie ? ayez ferme et constasit courage, nous avons aujourd'hui achevé la moitié de notre jeûne ] se votre na- (ure est foible, vainquez-la par roideur et constance de cœur, et ne rompez votre loyale promesse. » îl l'admonesta si doucement, qu'il lui fit prendre courage par telle façon, qu'il lui semhloit bien que les autres quinze jours qui resloienl neîuidureroienfguére. Le vingtième vint , auquel la simplette avoit perdu toute couleur, et sembloit ta demi morte, et ne lui éloil plus le désir si grand comme il avoit été. Il lui convint prendre le lit et y conlinuellemenl demourer , où elle se donna aucunement garde que son clerc lui faisoit faire abstinence pour châtier son désir charnel ; si jugea que la façon et manière ctoient sagement avisées, et ne pouvoient venir que d'homme bien sage-, toutefois ce ne la démut " point, ne découvrit, qu'elle ne fût délibérée çt arrêtée d'entretenir sa promesse. Au pénultième jour, elle envoya quérir son clerc, qui, quand il la vil cou-

' Rembourrés de plumes, de duvet.

^ De toile et minces. Pcul-élrc faut-il lire .uvtt/lcs.

•• Les épilluies données ici à ce mol prouvent qu'il signifiait plaisir, acte, plutôt que crime, péché ; cecpii cli.ingcrait un peu le sens que nous attribuons à l'ancienne locution /hii/ratd ihHil,— ' Lbranla.

chée au lit, demanda se pour un seul jour qui resloit avoit perdu courage, cl elle , interrompant sa parole, lui répondu : «Ah! mon bon ami, vous m'avez parfaitement et de loyal amour aimée, non pas déshonnétemcnl comme j'avois présumé vous aimer, pourquoi je vous liens cl tiendrai, tant que Dieu me donnera vie, et à vous aussi pareillement, mon Irèsclicr et trés-singulicr ' ami, qui avez gardé cl moi apprins - mon entière chasteté, et l'honneur et la bonne renommée de moi, mon mari, mes parents et amis. Benoît soit mon cher

' TiTS-intime, particulier.

* Nous ne nous rendons pas compte de ce que peutsignifKT et moi apprins , à moins que ce ncsoil une eHi|)se très- forte pour dire : qui avez gardé et qui m'avez appris, enscif/né.

époux, de qui j"ai gardé et entretenu la leçon qui donne grand apaisement ;"i mon cœur ! Or çà, mon ami, je vous rends telles grûces et remercie, comme je puis, du grand honneur et biens que m'avez faits, pour lesquels je ne vous saurois ne pourrois jamais rendre ne donner sulTisantes grAccs j non feroienl tous mes amis. » Le bon et sage seigneur, voyant son entreprinse être bien achevée, print congé de la bonne damoisclle , et doucement l'admonesta qu'il lui souvînt de chUlicr désormais sa nature par abstinence, et toutes les fois qu'elle s'en sentiroit aiguillonnée; par lequel moyen, elle demoura entière jusqu'au retour de son mari, qui ne sut rien de l'aventure, car elle lui cela-, si fil le clerc pareillement.

Ci finissent les cent nouveaux contes des Cent Nouvelles , composées et récitées par nouvelles gens, depuis naguère.

Nargue des amours, Sans les l)eaux tours.

FIN DES CENT NOUVELLES NOUVELLES

^^ /Ti

ou

LES NOUVELLES IlÉCllÉAïIONS

DE

BONAYENTURE DES PERIERS,

VALET DE CHAMIJKE DE LA HLI.NL DE >AVAUUE.

LES

CONTES ET JOYEUX DEVIS

DE

BONAVENTURE DES PERIEIIS'.

SONNET

Hommes pensifs, je ue \ous duiine à lire Ces miens devis, si vous ne conlraiijncz Le fier maintien de vos fronts lecliignez : Ici n'y a seuleincul que pour rire.

Laissez à part votre diagrin , votre ire. Et vos discours de trop loin dcsseignés -: Une autre fois vous serez enseignés.

Je me suis bien contraint pour les écrire.

J'ai ouljjié mes tristes passions; J'ai intermis ' mes occupations.

Donnons , donnons quelque lieu à Folie :

Que maugré nous ne nous vienne saisir, Et en un jour plein de mélancolie, Mêlons au moins une heure de plaisir.

Page 1