EN IOHMI-: DE PRÉAMBULE
Je vous f^ardois ces joyeux Propos à quand la paix seroil faile', afin que vous eussiez de quoi vous réjouir pubiiqucmenl el privénieiil, et en toutes manières. Mais quand j'ai vu qui! s'en falloil le manclic , el qu'on ne savoit par où la prendre, j'ai mieux ainiém'avancer pour vous donner moyen de tromper le temps, môiant des réjouissances parmi vos fâcheries, en allendanl qu'elle se fasse de par Dieu. Et puis, je me suis avisé que c'éloit ici le vrai temps de les vous donner; car c'est aux malades qu'il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais pas peu de chose pour vous , en vous donnant de quoi vous réjouir, qui est la meilleure chose que puisse faire Thomme. Le plus gentil enseignement pour la vie, c'est bene rivere et lœtari. L'un vous baillera pour un grand noiable % qu'il faut réi)rimer son courroux ; l'autre, peu parler ; Taulre, croire conseil; l'autre, être sobre; l'autre, faire des amis. El bien, tout cela est bon ; mais vous avez beau étudier, vous n'en trouverez point de tel , qu'est : Eien vivre et se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire'' vous lient géhenne "•; un conseil vous trompe; une dièle vous dessèche ; un ami vous abandonne. El pour cela , vous faut-il désespérer ? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en allendanl mieux, que se fâcher d'une chose (pii n'est pas en voire puissance ? Voire-mais, comment me réjouirai-je, si les occasions n'y sont , direz-vous :' IMon ami, accoutumez-vous-y. Prenez le temps comme il vient ; laissez passer les plus chargés ; ne vous chagrinez point d'une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner mal sur mal , croyez-moi , el vous vous en trouverez bien ; car j'ai bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n'acquitterons pas pour cent sols de delte. Mais laissons là ces beaux enseignemens , \cnlre d'un petit poisson I Plions. Et de quoi? de la bouche, du nczj du menton, de la gorge, el de tous nos cinq
' Ce prologue paraU avoir élé écrit en 1&38, peu de temps après l'entrevue île Cliarles-(^)uint et de François 1" à Nice, où ils devaient traiter de la i)ai\ sous les auspices du pape l'aul III, cl où ils conclurent seulement une trêve.
- Axiome.— ' Le silence.— '' GCné, tounucnlc.
sens de nalure. IMais ce n'esl rien , qui ne rit du cœur. El pour vous aider , je vous donne ces plaisants Contes. El puis , nous vous en songerons bien d'assez sérieux quand il sera lenq)8. Mais savez-vous quels je vous les baille? Je vous promets (pie je n'y songe ne mal ne malice. Il n'y a point de sens allégorique, mystique, fanlaslitiue. A ous n'aurez point de peine de demander : « Comment s'enlend ceci? comment s'entend cela î* M 11 n'y faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez. Ouvrez le livre : se un conte ne vous plaîl , baye* à l'autre. 11 y en a de tous bois, de toutes tailles, d(! tous estocs, à tous prix et à toules mesures, fois que pour [)leurcr. Et ne me venez point demander quelle ordonnance j'ai tenue; car quel ordre faut-il garder, quand il est question de rire ? Qu'on ne me vienne non plus faire des difficultés. « Oh I ce ne fut pas celtui-ci , qui fit cela. — Oh I ceci ne fut pas fait en ce quartier-là. • — Je l'avois déjà ouï conter. — Cela fut fait en notre pays. » liiez seulement, et ne vous chaille, si ce fut Gautier ou si ce fut Garguille'^ Ne vous souciez point si ce fut à Tours en Berry ou à Pourgcs en Touraine ' : vous vous tourmenlcriez, pour néant ; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes , aussi les noms ne sont que pour faire débatdc les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats el aux intenteurs de i)rocès. S'ils y [)rennentrun pour l'autre, à leur dam 1 Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. VA puis , j'ai voulu feindre quehiues noms tout exprés, pour vous monlrer (pi'il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous conte; car peut-être* qu'il n'esl pas vrai. Que me chaùt-il, jjourvu qu'il soil vrai que vous y prenez plaisir? El puis, je ne suis point allé chercher mes contes àConstantinople, à Florence, ne à A^enisc, ne
• Allons, vite. C'est ronomaloi)ée dont se servent les charretiers pour faire avancer leurs chevaux.
* On voit que ces deux noms étaient déjà popu laircs et passés en proverbe, avant (|ue le comédien Hugues Guéru les eût adoptés au théâtre dans les premières années du dix-septième siècle.
'•> Imitation boullonne de lîabelais, qui , dans la harangue de son Janotus de Lragmardo [('•artjantita, ch. l'J), place Londres en Cahors et Lordeaux en Brie.
'' Allusion a la naïveté de ce curé qui , voyant ses paroissiens fondre en larmes à son sermon de la Passion , s'avisa, pour les consoler, de leur dire :« Ne pleurez pas, mes amis, peul-élre que ce que je vous ai i dit n'est pas vrai.»
LES œrvTKS i:t joyeux devis.
si loin que cola ^ car s'ils sonl tels que je les vous veux donner, c'csl-à-dire pour vous récréer, n'ai-j(; pas mieux fjiil d'en prendre les inslrunienls ' que nous avons à noire porte, que non pas les aller emprunter si loin ;' JU comme disoit le bon compagnon, quand la chambrière, (jui éloil belle el galanle, lui venoit faire les messages de sa maîtresse : « A quoi faire irai-je à Rome ;' les pardons sonl par deçà'^ » Les nouvelles, qui viennent de si loinlain pays, avant (pf elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent^ comme le safran, ou s'enchérissent comme les draps de soie , ou il s'en perd la moitié, connue des épiceries, ou se bulTettenf' comme les vins, ou sont falsifiées conmie les pierreries, ou sont adultérées comme tout-, bref, elles sont sujettes ù mille inconvénients, sinon que vous me vueillcz dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, et qu'on les donne pour le prix qu'elles coulent. El vraiment, je le veux bien. Et pour cela , j'aime mieux les prendre prés , puisqu'il n"y a rien ù gagner*. lia ! ha! c'est trop argué". Riez, si vous voulez^ autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et damoiselles 5 il n'y a rien qui ne soit honnête \ mais se, d'aventure, il y en a (pielques-unes d'enlrc vous qui soient trop lendretles , et qui aient [)eur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur conseille qu'elles se les fassent échansonner " par leurs frères, ou par leurs cousins, afin qu'elles mangent peu de ce qui est trop appétissant. « Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, el y faites une croix. — ]Mon cousin , celtui-ci est-il bon? — Oui. — El celtuici? — Oui. V Ali I mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un quid pro quod". Youlez-vous me croire? Lisez loul, lisez, lisez. A^ous faites bien les étroites I Ne les lisez donc pas. A celle heure , verral'on si vous faites bien ce qu'on vous défend. O quanlcs dames auront bien l'eau à la bou-
' Terme de pratique, aclcs, riK^riioircs.
''Lcdernierliuilain d'un vieux poème: l\/mant rendu cordelier à roùservuncc d'amour, commence ainsi : Plusieurs gens envoient à Ilomc, Qui à leurs huis ont le pardon.
' S'éventent.— ^ S'altérenI, s'allaiblisscnt, SC gâtent.
■■ 11 l'aut sous-enlendre à lus prendre loin.
*'• Argumenté , discuté. — ' Kssayer, parce que les ccliansons faisaient l'essai du vin à la table des princes.
" <juiproquo, qu'on é(ri>ail alors f/'/id pro '/>io.
che, quand elles orront " les bons tours que leurs compagnes auront faits! el (ju'elles diront bien (pi'il n'y en a pas ù demi ! iNlais je suis (x»ntent (jue, devant les gens, elles fassent s(;mblanl de coudre ou de filer, pourvu qu'en détournant les yeux, elles ouvrent les oreilles, el qu'elles se réservent à rire , (piand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! (pie vous en comptez de bonnes, quand il n'y a qu'entre vous aulies, femmes, ou qu'entre vous, filletles ! Grand dommage ! Ne faut-il pas rire ? Je vous dis que je ne crois point ce qu'on dit de Socrale, qu'il fut ainsi sans passions. II n'y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fit accroire. Et quand bien il seroit vrai, pensezvous que je loue cette grande sévérité, rusticité, tétricilé'^, gravilé?.Te louerois beaiicou[) plus celui, de notre temps, quia été si plaisant en sa vie, que, par une antonomasie"', on l'a appelé le Plaisantin^; chose qui lui étoit si naturelle el si propre, qu'à l'heure mOme de sa mort, combien que tous ceux qui y éloienl le regrettassent, si ne purent-ils jamais se ficher... tant il mourut plaisamment! On lui avoil mis son lit au long du feu, sus le plâtre du foyer, poui' être plus chaudement ; et quand on lui demandoil : u Or çà, mon ami, où vous lient-il ?» il répondoit tout foiblcment. n'ayant plus que le cœur et la langue : « Il me tient, dit-il , entre le banc el le feu , » qui éloil à dire, qu'il se porloit mal de toute la personne. Quant ce fut à lui bailler l'extrème-onction, il avoit retiré ses pieds à quartier, loul en un monceau • et le prêtre disoit : « Je ne sais où sonl ses pieds. — Eh! regardez, dit-il, au bout de mes jambes, vous les trouverez. — Eh ! mon ami, ne vous amusez i)oinl i\ railler, lui disoit-on ; recommandez-vous à Dieu. — Et qui y va? dit-il. — Mon ami, vous irez aujourd'hui, si Dieu plaît. — Je voudrois bien être assuré, disoil-il, d'y pouvoir être demain pour loul le joiu-, — Recoinmandez-vous à lui,
' Entendront. — '^ Morosité, niauNai.-e liunicur.
' Antonomase, emploi de ré|)illiéte pour le nom.
^ Le Plaisant. Ce [lersonnagc se rapporte assez à ce (juc la tradition nous apprend des facéties de Iiabelais à son lit de mort. Jlais Iiabelais \ivait encore i\ l'épo- (|iie de la publication de ces (Montes. Pour reconnailrc iuibelais dans ce i)assnge , il faudrait supiioscr que ce prologue , (|ui rai)|)elle beaucoup son style et sa manière, nous le représente comme mort sous le nom du Plaisantin, afin de pouvoir citer (luehiues-uncs des boutades hardies que les biographes ont de[)uis attribuées à ses derniers momens.
cl vous y serez en liui '. — El bien, disoil-il , mais que j'y sois, je ferai mes reconuiiandalions inoi-mC'ino. » Que voulez-vous de plus nuïf que cela? Quelle plus grande iélicilé? certes, d'aulant plus grande , qu'elle est octroyée à si peu d'iionnnes!
NOUVELLE II
Des trois fols , Caillfllo, Triboiilcl cl l'olilc '.
Les pages avoicnt allaclié l'oreille à Caillette avec un clou contre un poteau, et le pauvre Caillelle demouroil cl ne disoit mol; car il n'avoil poinuraulreappréhcnsion"', sinon qu'il ponsoii ôlre confiné là pour louto sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier 5 qui le fait inconlinent dégager de là, s'enquéranl bien expressément qui avoit fait cela, et qui l'a mis là. « Que voulez-vous? un sot Ta mis là, un sot là l'a mis''.)) Quand on disoit : « C'onl été été les pages ? )> Caillette répondoit bien en son idiotisme : (( Oui, oui, ç'ont été les pages. — Saurois-tu connoître lequel c'a été? — Oui, oui, disoit Caillelle , je sais bien qui c'a été. )> L'écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces gens de bien de pages, en la présence de ce sage lionune Caillelle; leur demandant à tous l'un après l'aulre : k Venez çà ! a-ce été vous ? » Et mon page de nier, hardi comme un saint Pierre-'. «Nenni, monsieur; ce n'a pas été moi. — Et vous ? — Ne moi. — Et vous ? — Ne moi aussi, n Riais allez faire dire oui à un page, quand il y va du fouet I Caillette étoit là devant, qui disoit en caillelois'^ : « Ce n'a pas clé moi aussi. )) Et voyant qu'ils disoient tous nenni , quand on lui demandoit : « A-ce point été cetlui-ci.'' — Nenni, disoit Caillette. — El cetUii-ci? — Nenni. » El à mesure qu'ils répondoient nenni , l'ccuyer les faisoit passer à
• Aujourd'hui.
^ Cailletle était un fou en titre d'office sous François I"^' ; Tribouicl avait eu le nionie emploi à la cour de Louis XII; niaisi'olite fut seuleineut au service d'un seigneur, abbé de lioiirgeuil. En ce icnips-là , i)Our se donner des airs de prince, on avait un boulTon doinesti(iue. Voyez la dissertation sur les fous des rois de France, en tète des Deux fous, dans le volume- des Romans historlcjucs du bibliophile Jacob, faisant partie du Panthéon Ultérnire.— '" Idée.
* Allusion aux notes de musique sol, la, mi, la. La, la, mi, sol. C'est la réponse de Caillette.
^ Lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ. •* Kn son langage de CailleUe. Guillaume lîoucliet, dans sa 1 i""^ Strce, attribue à Triboulct celle naïveté.
côlé, tant qu'il n'en resta plus qu'un ; lequel n'avoil garde de dire oui, après tant d'honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni ; mais il dit comme les autres : « Nenni, monsieur, je n'y étois pas. )> Caillette étoit toujours là, pensant qu'on le dût aussi interroger, se ç'avoit été lui ; car il ne lui souvenoil plus qu'on parlât de son oreille : de sorte que, quand il vit qu'il n'y avoit plus que lui, il va dire : k Je n'y élois pas aussi. )) Et s'en va remettre avec les pages, pour se faire coudre l'autre oreille au premier pilier qui se Irouveroil. A l'entrée do Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l'entrée se faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire : «A'ois-les ci venir', )) qui étoit le plus fier du monde, d'être monté sur un beau cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquoit, il couroit, il n'alloitque trop. 11 avoit un maître avec lui pour le gouverner. Eh ! pauvre maître, lu n'avois pas besogne faite ! Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulct lui-même. Ce maître lui disoit : u Vous n'arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... Arrêlerez-Yous ? )) Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois son maître lui en donnoil), vouloit arrêter son cheval ; mais le cheval se senloit de ce qu'il portoit ; car Triboulet le piquoit à grands coups d'éperon : il lui haussoit la bride, il la lui secouoil; et cheval d'aller. «Méchant, vous n'arrêterez pas! disoit son maître. — Par le sang-Dieu ! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce méchant cheval, je le pique tant que je puis, encore ne veut-il pas demourer ! )) Que direzvous là? sinon*queNalure a envie de s'ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces d'hommes, lesquels seroient heureux , mais ils sont trop ignorammenl plaisants, et ne savent pas connoître qu'ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde. Il y avoit un autre fol, nommé Polile% qui étoit à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l'heure % M. l'abbé avait une belle garse toute vive couchée auprès de lui , et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls par les pieds du lit; là il trouve
' Pour : Les voici venir.
- Ce conte est le 211' des Facéties du Pogge , qui y fait figurer un autre fou et un archevêque de Cologne,
^ Cette plaisanterie est imiléc dans le chapitre 20 du Moyen do parvenir.
LES COxNTES ET
premièrement un pied de créature humaine : il va demandera l'abbé : « IMoine, à qui est ce pied ? — Il est à moi , dit l'abbé. — Et celtuici ? — 11 est encore à moi. » El ainsi quil prenoit ces pieds, il les metloit à part, cl les tenoil d'une main -, et de l'autre main, il en print encore un, en demandant : « Cel(ui-ci, à qui esl-il ? — A moi, ce dit l'abbé. — Ouais, dit Polite ; et celtui-ci ? — Ya, va, tu n'es qu'un fol, dit l'abbé, il est aussi à moi. — A tous les diables soit le moine I dit Polile, il a quatre pieds comme un cheval. » Et bien pour cela, encore n'est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet et Caillette éloient fols à vingt et cinq karals, dont les vingt et (juatre font le tout'. Or çà, les fols ont fait l'entrée. Mais quels fols ? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à m'écouler : et cetlui-là, le troisième -, et l'autre, le qualriéme. Oh I qu'il y en a ! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages 5 éclairez prés, je n'y vois goutte-.
KOLVELLE IIL
Du chantre, basse-contre de Saint-IIiiaire de Poitiers, qui acconipara les chanoines à leurs potages.
En l'église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui servoit de basse-contre, lequel, parce qu'il étoit bon compagnon, et qu'il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien venu entre les chanoines, qui l'appeloient bien souvent à dîner et à souper. Et, pour la familiarité (ju'ils lui faisoienl, lui sembloit qu'il n'y avoil celui deux, qui ne désirât son avancement; qui étoit cause que souvent il disoit à l'un et puis à l'autre : « Monsieur, vous savez combien de temps il y a que je sers en l'église de céans 5 il seroit désormais temps que je fusse pourvu : je vous prie le vouloir remontrer en Chapitre. Je ne demande pas grand'chose : vous autres , messieurs, avez tant de moyens '■ ; je me contenterai de l'un des moindres. » Sa requête éloit bien prinse et écoutée , et chacun d'eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c'étoit chose raisonnable, (c El quand Cha-
• CeUe (léliiiilion de la folie de Triboulet est de llabelais, qui l'inlroduit dans le 111-^^ livre de Pantagruel.
''■ Imililio!! de Rabelais, qui commence ainsi le lirologuc de son IV' ii\rc : « Gens de bien , Dieu vous sauve et garde : où èlcs-vous:' Je ne \ous icux voir. »
' Béiiéiices.
pitre n'auroil la commodité de te récompenser, lui disoient-ils,je l'en baillerai plutôt du mien.» Somme, à toutes les entrées et issues de Chapitre, où il se trouvoit toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une voix' : (( Attends encore un petit ; Chapitre ne t'oubliera pas ; lu auras le premier qui vaquera. » 3Iais quaiîd ce venoil au fait, il y avoit loujuius quelque excuse : ou que le bénéhce étoit trop gros, et pour tant l'un de messieurs l'avoit eu \ ou qu'il éloit trop petit, et qu'on ne lui voudroil faire présent d'un si peu de chose-, ou qu'ils avoient été contraints de le bailler à un des neveux^ de leur frère; mais qu'il n'y auroil faulc qu'il n'eût le premier vaquant. Et de ces belles paroles ils enlretenoicnl ce bassecontre, tant, que le temps se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. El ce pendant, il faisoit toujours quelcjue présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel et tel, de ceux qu'il connoissoit avoir la plus grande voix en Chapitre : comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux, selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou à la regretteriez, leur faisant accroire qu'ils ne hiicoùloienl rien. Et toujours ils prenoienl. Ala liii, lel'assecoiilre, voyant qu'ils n'en éloient jamais meilleurs, ains qu'il y perdoilson temps, son argent et sa peine, se délibéra de ne s y attendre plus ; mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d'eux ; et, pour ce faire, il trouva façon demeure cinq ou six écus ensemble ; et tandis qu'il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença tî tenir plus grand compte de messieurs qu'il n'avoit de coutume, et à user de plus grand'diicrétion. Quand il vit son jour* à point, il s'en vint aux })rincipaux d'entre eux, et les pria l'un après l'autre, qu'ils lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa maison ; leur disant qu'en neuf ou dix ans qu'il y avoit, qu'il eloil à leur sur-
' Tout d'une voi\.
- C'est-à-dire , à leurs cnfans propres. Un évèque faisant sa visiic s'arrêta clic/, un prêtre de son diocèse , dans la maison du(|uel il vil deux petits enfans, cl lui demanda à qui ils appartenaient , lui ordonnant Je dire la vérité. « ."ilonseigneur, lui rcpondilil, ce sont les neveux de mon frère. » Le bon cvcquc se contenta de cette réponse, et ce ne fui que quelques jours après, qu'un prêtre de sa suite lui en apprit le véritable sens.
'" liegrateric, chez les revendeurs.^
' Il vaudrait mieux lire tour.
NiKUX CONTEL'RS FRANÇAIS.
vice, il ne puuvoil faire moins que leur donner une fois à dîner; el (ju'il les Iraileroit, non pas comme il leur apparlenoil, mais au moins mal qu'il lui seroil possible ; toujours usant de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne lissent faire leur cuisine ordinaire, chacun chez soi, de peur d être mal dînes chez ce basse-contre; se liant plus en sa voi.v qu'en sa cuisine. A riieuie du dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chanire, lequel disoit aux varlels qui rapporloienl : « Comment? mon ami, monsieur votre maître me fait-il tort ? a-t-il si grand'peur d'être mal traité 1 il ne devoit rien envoyer. » El cependant il prcnoit tout. Et à mesure qu'ils venoient, il mettoil tous les potages ensemble, en une grande marmite, qu'il avoit expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus pour dîner , qui s'assirent tous selon leurs indignités'. Le chantre leur présente, de belle entrée de table, les potages de celle marmite. Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient ; car l'un avoit envoyé un chapon aux poireaux; l'autre, au safian; l'autre avoit la pièce de bœuf poudrée'^ auxnaveaux^ ; l'autre, un poulet aux herbes ; l'autre, bouilli; l'autre, rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n'eurent pas le courage d'en manger; mais ils altendoient chacun , (lue leur potage vint, sans prendre garde qu'ils les eussent devant eux. IMon chantre, qui alloil el vcnoit, faisant bien Tempèché à les servir, regardoil toujours leur contenance de table. Etant le service un peu long, ils ne se purent tenir de lui dire : « Ote-nous ces potages , basse-contre, et nous apporte les nôtres. — Ce sont bien les vôtres, dit-il. — Les nôtres i* non, sont pas. — Si sont bien, » dit-il. A Pun : « Voilà vos naveaux 1 » à l'autre : « A'oilà vos choux ! » à l'autre : « A'oilà vos poireaux I » Lors ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s'entre-regarder. « Vraiment! direntils, nous en avons d'une. Est-ce ainsi que tu traites les chanoines, basse-contre! Le diable y ail i)arl ! — Je disois bien que ce fol nous tromperoil, disoill'un ; j'avois le meilleur potage que je mangeai de cet an. — -El moi, disoit l'autre, j'avois tant bien fait accoutrer ' à dîner! je me doutois bien qu'il le valoit mieux
' Jeu (ic mots sur ditjnilés.
* Sa(ii)oiiflicc. — ■ iVavet.'^. — ^ ri(*p;trer.
manger chez moi. » Quand le basse-contre les eut bien écoutés : « Messieurs, dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroientils empires en si peu de temps i' .Te les ai fait tenir auprès du feu , bien couverts ; il me semble que je ne pouvois mieux faire. — Voiremais, dirent-ils , qui t'a api)iins à les mettre ainsi tous ensemble ? Savois-tu pas qu'ils ne vaudroient rien en la sorte ? — El donc, ditil, ce (pii est bon à part n'est pas bon assemblé! A'raiment I je vous en crois, cl ne fill-cc que vous autres, messieurs ; car quand vous Clés chacun à part soi, il n'est rien meilleur que vous Clés : vous promettez monts et vaux ; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles ; mais (piand vous Clés ensemble en votre Chapitre, vous ressemblez à vos potages.» Alors ils entendirent bien ce (ju'il vouloit dire : « Ah ! ah ! dirent-ils , c'étoit donc là que lu nous attendois ! Vraiment, lu as raison, va! Mais cependant, ne dînerons-nous point. ^ — Si ferez, si ferez, dit-il , mieux qu'il ne vous appartient. » Et leur apporta ce qu'il leur avoit fait accoutrer, dont ils mangèrent trèsbien, el s'en allèrent contents. El conclurent ensemble dès Iheure, qu'il seroil pourvu; ce qu'ils firent. Ainsi ^ son invention de soupes lui valul plus que toutes ses requêtes el imporlunités du temps passé.
NOUVELLE IV
Du bassc-coiilre ilp l'.licims, cliaatrc, l'icarJ, cl maiire-ùs-arts.
Un chantre de Notre-Dame de Rheims, en Champagne, avoit singulièrement bonne voix de basse-contre ; mais c'étoit l'homme du monde le plus fort ' à tenir, car il ne passoit jour qu'il ne fit quelque folie : il frappoit l'un, il battoit l'autre; il jouoil aux cartes et aux dés. Il étoit toujours en la taverne , ou après les garses , dont les plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de Chapitre ; lesquels le remontroienl souvent à ce basse-contre, le menaçant à pari et en public; cl lui faisoient assez de fois promettre qu'il seroil homme de bien. Mais incontinent qu'il éloit hors de devant eux, messire Jean ce vin - lui remeltoit
' Le plus ilitTicilc à rclenir, maintenir.
^ Jeu (le mots cl allusion à un personnage du nom (leSevin. Il y avait une ancienne l'amillc d'Orléans , de laiiuclle élaient Adrien Sevin , traducteur du Pliilocope de lioceacc ; cl Charles Sevin, ctianoine de SainS Éiicniic d'.Vpen, ami inlime de Jules Scaliger.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
sa haute gamme on la (ôle, qui le faisoit toujours rclourncr h ses bonnes coutumes. Or, 6loienl-il8 contraints d'en endurci-, pour deux raisons : Tune , qu'il cliantoit fort bien 5 l'autre, qu'ils l'avoienl pris do la main d'un arcliidiacre de Téglise , auxquels ils porloient honneur; et ne lui vouloieiit pas reprocher les folios de Ihomnie, pensant qu'il les sût aussi bien comme eu\ , et qu'il len dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit, quand il en étoil averti ; mais il n'en savoit pas la moitié. Advint un jour que ce clianlre ht une faute si scandaleuse, que les chanoines furent contraints de le dire pour une bonne fois A M. l'archidiacre, lui romontiant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement supporté les insolences de cet homme ; mais maintenant qu'ils le voyoiont incorrigible, et qu'il alloit toujours en empirant, ils ne s'en pouvoient plus taire. « Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu un préire, tant qu'il ne dira messe de plus de deux mois. Se n'eût été pour l'amour de vous , longtemps a que nous l'eussions chassé. IMais n'y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point mauvais, se nous vous en disons ce qui en est.» L'archidiacre leur fil réponse, qu'ils avoient raison , et qu'il y donnoroit ordre. Et, de fait, envoie incontinent quérii' ce basse-contre-, lequel se douta bien que ce n'étoit pas pour lui doimer un bénéfice. Toutefois il y va. 11 ne fut pas sitôt entré, que IM. l'archidiacre ne lui commençai A chanter une autie leçon que de matines, k Viens çà I dit-il 5 tu sais combien de temps il y a que ceux de l'église de céans endurent de toi , et combien j'ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu'il y a ? va-t'en, et ne te trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un homme tel que toi. Tu n'es qu'un foll Se je faisois mon devoir, je le ferois mettre au pain et eau d'ici à un an. » Il ne faut pas demander si mon chantre fut poneux '. Toutefois , il ne fut pas si étonné, qu'il ne se mît en réponse : « ÎMonsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si bien en gens , vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je suis Picard et maîtreaux-arts^ » L'archidiacre, à cette réponse, ne savoit que faire, de s'en fâcher ou de s'en rire; mais il se tourna du bon côté ^ car il apaisa un peu sa colère ; et lui fut force de faire * Honteux, confus, penaud.— '- Tour niallrr i^saits.
comme l'évoquo du Courtii^an^ lequel par- (lomia au prêtre (pii avoil engrossé cinq nonnains, SOS tilles spirituollos , pour la soudaine léponse qu'il lui fit : Domine^ <iuinquc taknta fradidisti mihi, ecce alla quinque superiucraliis ston. (IMaltli., ch. XXV, v. 20). Un Picard a la tète près du bonnet ; un chantre a toujours (pielques minimes ^ en son cerveau ; un maîtreaux-arls est si plein d'ergots'-, qu'on ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment , quand ces trois bonnes qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s'il est un petit coquelineux ^^ mais se faudroil bien plus émerveiller s'il ne l'étoit [joint.
NOUVELLE V
Dos trois sœurs, nouvollos ùpousécs, qui rcponJireiU cliaoïino un bon mol à leurs maris lu première iiuil de leurs noces.
Au pays d'Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne maison ; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois filles, belles et de bonne grAce, et de tel Age que la plus petite eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoicnt demourées sans mère, jà long tenqis avoit. Et parce que lepèie éloit encore en bon Age, il entretenoit toujours SOS bonnes coutumes, qui éloiont de recevoir en sa maison toutes joyeuse.? compagnies; là où l'ordinaire éloit de baller \ jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et d'autant qu'il éloit de sa nature indulgent , facile et sans grand soin du fait de sa maison, ses tilles avoient assez de liberté de deviser avec les jeunes gentilshommes , lesquels communément ne parlent pas de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la républi(iue. Davantage, le père faisoit l'amour de son côté comme les autres-, qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoisolles de se laisser aimer et par conséquent d'aimer aussi. Car elles, ayant le cceur en bon lieu , et sentant leur bonne maison, estimoient ôlre chose de reproche et d'ingraliludo, d'èlre aimées et n'aimer point. Pour toutes ces raisons ensemble,
' Ouvrage ilalicn de Raitazar Castiglioiic. I.e conte dont il .s'.i;,'il est tiré originairenienl des fahles d'Ahsleniius, l'ai). IV de la 2'- partie. l'.andello (\ouv. LVI de la ."i' partie) rapporte le fait plus au long et nomme Gerardo Laiidriano, évêque de Cc'inie cl cardinal. I.e même conte est aussi dans \cIl/oyendc parvenir, ch.G'J.
'' ])lanc/ics, notes de musique. — ' Pour ergo, formule de i'argumenlalion scolasti(|ue.
' Ktourdi, |)eu sensé. — ' Danser,
(''tnnt cliacunc (reïlos prisôe, caressée cl poursuivie lous les jours cl à toutes heures, clies se laissèrent gagner à l'amour, eurent pillé de leur semblable, et commencèrenl à jouer au passe-temps de deux à deux , eliacune en 1( ur endroit. Au(piel jeu elles oxpIoilèriMil si bien , qui' les enseignes ' en sorlirenl. Car iai>lus âgée, (lui éloil niùre e! drue, ne se prinl garde que le venlre lui leva; dont elle fut un peu élonnée,oar il n y avoil moyen de se tenir couverte, comme en im lieu où il n'y a point de mère, lesquelles se prennent garde (pie leurs filles ne soient trop loi abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvéniens quand il leur est advenu quelque surprise. Et la fille, n'ayant avis ni moyen aucun de se dérober sans le congé de son père , ce fui force qu'il le sût. Quand il eut entendu celle nouvelle, il en fut fâché de prime-face-, mais il ne s'en désespéra point autrement -, d'autant qu"il éloil de celte bonne pâle de gens, qui ne prennent point trop les matières à cœur. El à dire vrai , de quoi sert se tourmenter d'une chose, quand elle est faite, sinon de l'empirer? ïl envoie soudain sa fille aînée à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur de maladie, parce que l'avis des médecins étoil que b' changemenl d'air lui éloil nécessaire; cl ce, en allendant que les p(;lils pieds sortissent ^ Mais coniiiie une fortune ne vient jamais seule, ce pendant qu'elle sorloil d'aiïaires , sa sœur la seconde y cntroil; peut-être par permission divine, pour s"èlre en son cœur moquée de sa sœur aînée ; dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s'aperçut qu'elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le venlre, et le père le sut aussi. « Eh ])ien , dil-il, Dieu soit loué : c'est le luonde (pii croît : nous fûmes ainsi faits, d El se doutant de tout, il s'en vinlù la plus jeune, Uuiuelle n'éloil pas encore grosse, mais elle en fai;oil son devoir tant qu\'lle pouvoil. «El loi, ma (illc, comme te portes-tu ? N'as-lu pas bien suivi le Irain de les sonirs aî!ié(>s ?» La fille, qui étoil jeunelle, ne se pul tenir de rougir, ce ([ue le père print pour une confession. « Or bien, dit-il. Dieu vous doinl l)onne aventure, et nous garde de plus grande fortune! d Si se pensa pourtant (pfil étoil leini)s de pourvoir à ses aiïaircs-, ce qu il connoissoil fort bien ne pouvoir mieux
faire qu'en mariant ses Irois filles; mais il le Irouvoit un petit malaisé ; car il savoil bien que de les baillera ses voisins, il n'y avoit ordre; dautanl que le fait de sa maison étoil connu, ou pour le moins l)ien suspect. D'autre i)arl, de les faire prendre à ceux qui éloicnl les faiseurs , ce n'éloil chose qui se pût bonnement faire ; car possible qu'il y en avoit plus d'un, et que l'un avoit fait les pieds, et faulre, les oreilles, et quelque autre encore, le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? El puis, encore qu'il n'y en eût eu qu'un à chacune, un homme ne se fie pas Youlentiers à une fdle qui lui a prélé un pain sus la fournée. Le père trouva le plus expédient d'aller chercher des gendres un peu à l'écart. El comme les hommes de joyeuse nature el de bonne chère, à grand'peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce qu'il lui faisoit besoin ; qui fut au pays de Bretagne , où il étoit bien connu , tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu'il avoit audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi, lui fut facile de causer ' son voyage lùdessus. Bref, quand il fut audit pays , tant par personnes interposées, que par lui-même, il mil en avant le mariage de ses filles ; <à quoi les Bretons ouyriient assez lot les oreilles ; de sorte qu'il en trouva à choisir. Mais, entre tous , il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y avoil trois (ils de bon Age et de belle taille , beaux danseurs de passe-pieds el de Irihoris^, beaux lutteurs et n'en eussent craint homme collet à collet : de quoi mon gcnlilhomme fut forl aise. Et parce que le plus loi étoit le meilleur, il conclut son aiïaire promplement avec le père et les trois enfans , qu'ils prendroient ses trois fuies en mariage; et même qu'ils feroienl de trois noces une, savoir est, qu'ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois frères s'apprêtèrent en peu de temps, et parlircnt de leur maison pour venir en Anjou , avec le père des trois filles. Or, n'y avoit celui des trois qui ne fût assez accort. Car, combien ciu'ils fussent Bretons, toutefois ils n'éloient pas lonnans "•, et s'éloient mêlés de faire de bons tours avec ces brelles, qui sont d'assez bonne voulenlé, comme l'on dit; toutefois, hors
* Signes. — - C'csl-à-tlire, ([ii'olle arooiidiAI.
« Molivcr. — '^ GV'laicntdcs branles de Brclagnc. = C'esl-à-dirc, qu'ils n'claienl pas Bretons breton' nnns, ou de la basse Bretagne.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
de combat '. Quand ils furent en la maison du gonlilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance chacun de sa chacune , et les trouvèrent loules [rois belles, disposes et éveillées; parmi cela , elles faisoicnt bien les sages. Les mariages furent conclus , les apprêts se firent : ils achetèrent leurs bans et leurs selles ^ de révoque. Quand la veille des noces fut venue, le père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire ainsi : « Tenez çà ! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois , et en quelle peine vous m'avez mis. Si j'eusse été de la nature de ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais n'eussiez amendé ^ de mon bien. IMais ai mieux aimé prendre peine une bonne fois pour raccoulrer les choses . que non pas vous mettre toutes trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. .Te vous ai ici amené à chacune un mari : délibércz-vous de leur faire bonne chère. Ayez bon courage, vous n'en mourrez pas. S'ils s'aperçoivent de quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, n'est-il pas vrai? » Et elles répondirent toutes trois, en souriant, que non. « Eh bien ! donc , dit le père, vous ne leur avez point encore fait de faute. ]Mais pour l'avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par faute de bien vous gouverner ; gardez-vous-en bien. Et je vous assure que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage;, je vous promets que celle de vous , qui dira le meilleur savouret *, la première nuit qu'elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cenis écus davantage qu'aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre cas. » Après ce bon admoneslemcnl , il se va coucher, et les filles aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à paît soi, quel bon mot elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents écus; mais elles se délibérèrent i\ la fin d'allcndre l'assaut, esi)éranl que le bon Dieu leur donneroit sus l'heure ce qu'elles auroicnt à dire. Le
' Jeu (le mois par allusion à brcUcs, signifiant des épécs et (les femmes galantes ou bonnes lames.
'' Jeu de mots imité de Ilabelais, 1. III, cliap 20, où frère Jean dit à Pannrgc, en lui conseillant de se marier : « Deshui au soir fais en erier les bancs cl le châlit. » — ■' Profilé, hérité.— '' lion mot.
jour des noces fut l'endemain ' : ils épousèrent-, ils font grande chère; ils ballent; que voulezvous plus? Les lils se font : les trois pucelles de INIarolIes - se couchent , et les maris après. Celui delà plus grande, en la inignanlanl , lui met la main sus le ventre et partout ; qui trouva inconlineiit qu'il éloil un peu ridé par le bas: (pii lui fil souvenir qu'on la lui avoil belle baillée. « O hol dit-il, les oiseaux s'en sont allés. 1) La damoiselle lui répond tout complant : « Tenez-vous au nid. « Et une. Le mari de la seconde, en la maniant , trouva que le ventre éloit un peu rond : « Comment, dit-il, la grange est pleine! — Bâtiez à la porte, » lui répondit-elle. Et deux. Le mari de la tierce , en jouant les jeux , connut incontinent qu'il nétoit pas le fol '. « Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit : «Vous ne vous en égarerez pas silù(.))Et (rois. La nuit se passe, le lendemain elles se trouvèrent devant leur père, et chacune lui rapporta ce qui lui éloit advenu et ce qu'elle avoit répondu. Oiuvritur ^ à laquelle des (rois le père devoit donner les deux cenIs écus. Tous y songerez , et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d'avis qu'elles dévoient toules (rois départir " les deux cents écus -, ou bien, en avoir chacune deux canls^propter mille rationcs, quarum ego clicam tantum unam, brevitatis causa; c'est-à-dire, pour mille raisons , dont je vous en dirai une pour brièvelè : c'éloit que toutes trois étoient de bonne voulenlé. Toute bonne voulenlé est réputée pour le fait. /:rgo in favtuin consicqucnHa est, in harhara *=, ou ailleurs. ?.iais cependant, s'il ne vous dépkiîl, je vous ferai une queslion à propos de celle-ci : Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe ? El ne répondez [)as trop lo(,
' Il en a élc de ce mol comme àc. lendit , Ucrre, landier, luette, etc., où l'article s'est incorporé.
"^ Autrefois 3/aroilies, en latin ]\Iaricolœ, I\fnreo- Ikp et liJarilia', \illage de Hainaut , dépendait d'une abbaye de l'ordre de saint Ijcnoit, diocèse de Cambrai. Comme les moines y étaient les maîtres, leur familiarité avec les filles du village fil qu'elles eurent mauvaise réputation; en sorte que, par une conlrevérilé ([ui a passé en proverbe, on a nommé pucelles de 3IaroUes celles qui ne le sont pas.
^ Les fous en toute occasion s'avancent et marchent les iiremiers. « C'est le fol qui a commencé la danse , » dit r.croaldede \cr'.il!o, cli. 'iln\\\ IMoijoi de pan-oiir.
■' l'orniule de pliiIoso])liic fcolaslique : On demande.
•• l'artayer.
'■ 'l'erme de logiciue (ju'il fait semblant de prendre pour un liUc d'ouvrage ou pour un nom d'autour.
YTEUX CONTEURS FRAINCAIS.
qu'il vaiil mieux l'avoir été en herbe cl ne l'êlrc point en gerbe ; car vous savez combien c'est chose rare el de grand conlenlemeni, que d'épouser une pucelle. Eh bien I s'clie vous fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d'être cocu , je dis de l'avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, mille avantages ù cause d'elle. Pantcujruel ' le dit bien. IMais je ne veux pas débatirc les raisons d'une part et d'autre. Je vous en laisse le pensement i\ votre loisir ; puis vous fn'en saurez i dire.
NOUYELEE YJ.
Du mari df Picjirdip, (|ui relira sa fomnie lic l'amour, par une reinoMlranco qu'il lui fit en la préspucc dos parons d'ciio.
Il y eut jadis un roi de France % duquel le nom ne se sait point au vrai, quant à celle affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu'il éloit bon roi cl digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicalif à toutes personnes, et s'en Irouvoit bien; car il apprenoit les nouvelles auprès delà vérité ; ce qu'on ne fait pas , quand on n'écoule. Pour venir i\ noire conte, ce bon roi se promenoil par les contrées de son royaume, et quelquefois alloil par villes en habit dissimulé, pour mieux entendre la vérité de toutes sortes d'affaires. Un jour, il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant toutefois sa privaulé accoutumée. Etant à Soissons, il lit venir les plus ai)parens de la ville, et les fit seoir ix sa table par signe de grande familarilé , les invitant et enhardissant à lui conter toutes nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu'il venoit à propos. Entre autres, il y en eut un ([iii se mit i\ conter devant le roi la nouvelle qui s'ensuit : u Sire, il esl advenu , dit-il, naguère, en une de vos villes de Picardie, qu'un personnage de robe longue et de justice, lequel vil encore, ayant perdu sa femme après avoir été assez longuement avec elle, el s'étant assez bien trouvé d'elle, prinl envie de se marier en secondes noces à une hlle qui éloit belle, jeune, et de bon lieu : non toutefois qu'elle fût sa pareille en biens, et moins encore en autres cho-
* L III, chap. 2S, frère Jean dit à Panurgc : « Si lu es cocu, ergo la l'emiiic sera belle ; cryo Ui seras bien Irailé d'elle; e/y/o lu auras des amis beaucoup; ergo tu seras sauvé.»
'^ C'est sans doute Louis XI. Cependant le serment de foi (le gentilhomme que l'auteur lui met à la bouche semblerait personnifier François l" .
ses ; car il éloit déjà plus de demi passé , et elle en la fleur de ses ans cl gaillarde à l'avenant, tellement qu'il n'avoit pas le fouet pour mener celte Irompe '. Quand elh; eut commencé à goùler un peu que c'éloildes joies de ce inonde, elle sentit que son mari ne la faisoil (pie mettre en appétit. El combien qu'il la traitât bien d'iiabillemens, de la bouche, de bonne chère, d(î visage et de paroles, toutefois cela n'étoit que mettre le feu auprès des ètoupes-, si bien, (pi'il lui print fantaisie d'emprunter d'ailleurs ce qu'elle n'avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel elle se tint pour quelque temps ; puis , ne se contentant de lui seul, en fil un autre, el puis un autre -, de manière qu'en peu de temps ils se trouvèrent si bon nombre, qu'ils nuisoient les uns aux autres, entrant à heures dues el inducs en la maison pour l'amour de la jeune femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour entendre du tout * à ses plaisirs , ce pendant que son mari ne s'en avisoil pas, ou, par aventure, si bien; mais il s'armoit de patience, songeant en soi-même qu'il falloit porter la pénitence de la folie qu'il avoit faile d'avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si jeune d'ans. Ce train dura el continua tant, que ceux de la ville en lenoicnl leurs comptes ; dont les parens de lui se fâchèrent fort ; l'un desquels ne se put plus tenir qu'il ne lui vînt dire , lui remontrant la rumeur qui en éloit; cl que, s'il n'y obvioit, il donneroit à penser qu'il scroit de vil courage, cl enfin qu'il seroit laissé de tous ses parents et des gens de sorte'. Quand il cul entendu ce propos , il fil semblant , devant celui qui lui tçnoil , tel que le cas le requéroit, c'esl-ù-dire, d'un grand déplaisir el f.lcherie; el lui promit qu'il y metiroil ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il fut à part soi, il songea bien ce qui en éloit; qu'il éloit hors de sa puissance de nettoyer si bien un tel affaire, que les taches n'en demourassent toujours ou longtemps. Il pensoil que la femme se dût garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur ; au- Iremenl, toutes les murailles de ce monde ne la sauroienl tenir, qu'elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui éloit homme de bon discours, raisonnoit en soi-même que l'honneur d'un homme tiendroit à bien peu de
' Toupie. — * Tout à fait, exclusivement. ■• no condilion , qualité.
LES CONTES ET JOYEL'X DEVIS
chose, s'il dopondoil du l'ail d'une femme'. Ce qui le gaidoil d'appréhender les nialières trop avant. Toulefois , pour ne seniljler êlrc nonchalant de son inconvénient doineslique, lequel éloit estimé si déshonnête du commun des hommes, il s'avisa d'im moyen, le(|uel seul il pensoil être expédient en (el cas : ce lut qu'il acheta une maison qui éloit joignante au derrière de la sienne, et des deux en fit unc^ disant qu'il vouloit s'accoimnoder d'une entrée et d'une issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment ; et fut posé un huis de derrière le plus proprement qu'il se put aviser; duquel il fit faire demi-douzaine de clefs , et n'oublia pas à faire faire une galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté, il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux parens de sa femme : sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour celle fois. Il les traita bien cl à bonne chère. Quand ils eurent dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire ainsi en la présence de sa femme : « IMessieurs el mesdames , vous savez coml)icn de temps il y a que j'ai épousé votre parenle que voici-, j'ai eu le loisir de connoîlre que ce n'éloit pas à moi à qui elle se dcvoil marier, d'autant cpie nous n'étions pas pareils, elle et moi. Toutefois, quand ce (jui est fait ne se peul défaire , il faut aller jusques au bout. » Puis en se tournant vers sa femme, lui dit : « Ma mie, j'ai eu depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels m'ont grandement déplu. Il m'a été dit que vous avez des jeunes gens , qui viennent céans il toutes heures du jour, pour vous entretenir : chose qui est à votre grand déshonneur el au mien. Si je m'en fusse aperçu d'heure -, j'y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu'il vaut mieux tard que jamais. Yous direz à ceux qui vous hantent, que d'ici en avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu'ils pourront faire par le moyen d'une porte de derrière que je leur ai fait faire , de lariuellc voici demi-douzaine de clefs que je vous baille, pour leur en donner à chacun la sierme-, et s'il n'y en assez, nous en ferons faire d'autres; le seri'urier est à notre commandement. El leur
' Molière cl Montaigne ont n'-pélé plus d'une l'ois la même chose.
'^ Pour de bonne heure. Peut-être faut-il lire d'heur, par bonheur.
dites qu'ils trouveront moyen de départir leur temps le plus commodément pour vous el pour eux , (ju'il sera possible. Car si vous ne vous voulez garder de mal faire , au moins ne pouvez-vous que le faire secrètement, pour empêclier le monde de parler contre vous et contre moi. » Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari , el en la présence de ses parents, elle commença à prendre vergogne de son fait, el lui vint au-devant le tort el déshonneur qu'elle faisoil à son mari, à ses parens, el à soi-même : dont elle eut tel remords, que, dès lors en là ', elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses plaisirs désordonnés ; el depuis véquil avec son mari en fenmie de bien el d'honneur. Le roi, ayant ou'i ce conte, voulut savoir qui éloit le personnage : « Foi de gentilliomme ! dit-il , voilà l'un des plus froids el des plus patients hommes de mon royaume : il feroit bien quelque chose de bon, puisqu'il sait bien faire la patience. )> Et dès l'heure lui donna l'état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de moi, si je savois le nom de cet homme de bien , je le Youdrois honorer d'une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son nom, qui méiitoil bien d'ôlre mis es chroniques, voire d'êîre canoiiisé ; car il a été vr.ii martyr en ce monde, et crois qu'il est maintenant bienheureux en l'autre. Qu'ainsi vous en prenne : Amen. Car un piètre ne vaut rien sans clerc'*.
NOL TELLE YII.
Du .N'orm.inil allant ;'i Unnif^, (|iii fit provision do l.ilin pour porter au S:iinl-l'tTe ; et ci)innic il s'en aida.
Un Normand, voyant ([ue les prêtres avoient le meilieiu- temps du monde , après (pie sa femme fut morte, eut enviede sefaired'Église \ mais il ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, à\anl ouï dire que pour argent on fait tout, cl s'estimant aussi habile homme que beaucoup de prêtres de sa paroisse, s'adressa à l'un de ses familiers, lui demandant comment il se devoit gouverner en cet alfaire. Lequel, après plusieurs propos débattus d'une part et d'autre, l'en réconforta, el lui dit que, s'il vouloit bien faire son cas, il falloit (piil allât à Home ; et qu'à grand'peine en auroil-il la rai-
' Dorcnavant , depuis lors.— '^ Proverbe qui signifie qu'un exemple ne vaut rien, s'il n'est imité.
VIEUX CONTEURS FRANCATS.
son' de son évêque, qui étoit difficile en cas de | soit bien que de se présenter au pape sans cela,
faire prêtres et de bailler les a quocumque - ; mais que le pape , qui éloit empoché à tant d'autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit incontinent. Davantage, qu'en ce faisant, il verroitlepays, et que, quand il seroil retourné ayant été créé prêtre de la main du pape, il n'y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu'en moins de rien il seroit bénéficié '•, et deviendroit un giand monsieur. Mon homme trouve ces propos fort i\ son gré 5 mais il avoit toujours ce scrupule sur sa conscience, touchant le fait du latin \ lequel il déclara à son conseiller, lui disant : «A'^oire-niais, quand je serai devant le pape, quel langage parleraije ? il n'entend pas le normand, ni moi, le latin -, que fcrai-jc ? — Pour cela , dit l'autre , ne te faut pas demeurer 5 car, pour être prêtre, il suffît de savoir bien sa messe de Requiem'^, de Bcata'^, et du Saint-Esprit, lesquelles tu auras assez tôt apprinses, quand tu seras de retour, Biais, pour parler au pape, je l'apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde. » Mon homme fut trésaise, et voulut savoir tout à l'heure ces trois mots. « Mon ami, lui dit l'autre, incontinent que lu seras devant le pape , tu le jetteras à genoux en lui disant : Salce , Sancte Pater. Puis il le demandera en latin : Unde es tu? c'est-à-dire, rf'oît êtes-vous? Tu répondras: J)e Ncrmania. Puis il te demandera : Uhi sunt lillerœ tuœ?T\i lui diras : Fn manica mea. FA promptemcnl, sans autre délai, il commandera que tu sois expédié '■'•. Puis, tu t'en reviendras. )) Mon Normand ne fut oncques si joyeux, el demeura quinze ou vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s'apprêta poiu' prendre le chemin de Home; et en allant, ne disoit chose que son Inlin : Salve, Sancte Pater. De Normania. In manica mea. i^Iais je crois bien qu'il les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu'il oublia le beau premier mot , Salve, Sancte Pater ; et, de malheur, il étoit déjà bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas demander ; car il ne savoit à quel saint se vouer, pour retrouver son mot, et pen-
' Permission , licence. — ^ Terme de la formule de l'ordinalion. — ^ Pourvu de bénéfices. — * Des moris. ' De la Viertie. — « C'est-à-dire, ordonné prOtrc.
c'étoit aller aux mûres sans crochet' ; et si ne cuidoil point qu'il fût possible de trouver homme , si fidèle enseigncur, et qui lui sût si bien montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoitapprins.Tamaishommene fuis! marri, jusques à tant qu'un samedi matin il enira en une église de la ville où il éloit attendant la grâce de Dieu 5 là où il entendit que l'on commençoil la messe de Noire-Dame, en note: Salve, sancta Parens. Et mon Normand, d'ouvrir l'oreille: « Dieu soit loué et Notre-Dame » ! dit-il. Il fut si réjoui, qu'il lui sembloitêtre revenu de mort à vie. Et incontinent s'étant fait redire ces mots par un clerc qui étoit là, jamais depuis n'oublia Salve, sancta Parens, et poursuivit son voyage avec son latin : croyez qu'il étoit bien aise d'être né. Et fit tant par ses journées qu'il arriva àRome.Et faut noter que, de ce temps-là, il n'étoit pas si malaisé de parler aux papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel il ne failloil à faire la révérence, en lui disant bien dévotement : Salve, sancta Parens. Le pape lui va dire : Ego non sum mater Christi. Le Norlui répond : De Normania. Le pape le regarde et lui dit : Dœmonium habes? — In manica mea, répondit le Normand. Et en disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le pape fui un petit surpris , pensant qu'il allât tirer le gobelin - de sa manche. Mais quand il vit que c'étoient lettres, il s'assura, et lui demanda encore en latin : Quid petis ? Mais mon Normand éloit au bout de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu'on lui demandât. A-la fin, quand quelques-uns de sa nation l'eurent ouï parler son cauchois"-, ils se prinrenl à l'arraisonner'' -, auxquels il donna bientôt à connoître qu'il avoit apprins du latin en son village pour sa provision, et qu'il savoit beaucoup de bien, mais qu'il n'cntendoit pas la manière d'en user.
NOUVELLE VIII
De l'assignalion donnée par mcssire Ilace^ curé de Bagnolol, à une belle vendeuse de naveaux, el de ce qui en advint.
Messire Itacc, curé de Bagnolel, combien qu'il fût grand homme de bien, docteur en
' Crochet pour pendre aux branches du mûrier le panier où l'on mcl les mùrcs, qu'on ncpourroil cueillir autrement sans se tacher.
* Ksprit familier, démon. — ^ Langage du pays de C;uix.— ' Inlerroger.— ■* Pour Eustachc.
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théologie, crgo il ôloil homme, erijo naturel par arguments perlincnls, er^'oaimoilles femmes naturelles comme un autre ; si bien que, voyant un jour une belle veudeuse (Je naveaux, simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l'arraisonna un peu en passant, lui demandant comment se porloit marchandise ', et si ses naveaux éloienl bons et sains, parce qu'il en aimoit fort le potage; à cette occasion, lui montra son Joannes^, auquel commanda lui enseigner son logis, pour lui en apjjorter dorénavant, dont elle seroit bien payée, et reliqua, car il éloit charitable , et davantage respectif d'adresser ses charités et aumônes en lieu qui le mériloit. Elle lui promit d'y aller 5 et Joanrtes, par provision, en emporte sa fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant le logis, et demander si on vouloit des naveaux : il lui fut dit qu'elle vînt le soir parler secrélement A monsieur, afin de recevoir une libéi-ililé honnête, laquelle fournie de la main doxtre, il ne vouloit pas, selon que dit l'Évangile, que la main senestre en sentît rien -, à l'occasion de quoi il assignoil la nuit prochaine. La Jeune femme s'y accorde ; le curé demeuie en bonne dévotion, sur le soir, l'altendant, et commandant à Joannes , ion famuliis, de soi coucher de bonne heure en la garde-robe -, et s'il oyoit , d'aventure, quelque bruit, de ne s'en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le bon Itacesc pourmùne, descend, remonte, regarde par la fenêtre se cette marcliande vient point : bref, il est léduit en semblable agonie que Roger, en l'atlenle d'Alcine, au roman de Roland furieux'-. Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier, s'assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la [jorle de son logis entr'ouverie pour recevoir la marchande, sans en faire ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande', qui monte droit en haut:
' Comment allait le comnicrrc. — '^ Valet niais.
' Cliant VFI.— ^ On ai)pclail c/iahind un bateau plat qui amenait les marchandises à Taris. De là le surnom de clutlan'l v{ clialande , appliqué aux personnes ([ui n|)portaicnl du i)luisir dans les lieux où elles se rendaient.
« Bonsoir, monsieur, dil-elle. — Vous soyez la Irés-bienvenue.m'amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et de tenue, m Et s'approclianl pour la tenir et accoler amoureusement, siuvint un quidam, qui les surprend et s'écrie à la femme : « O méchante I je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, (|iiand tu le robois ' ainsi sur la brune! « Et ce disant, avec un gros bâton et à loin" de bras commença à ruer sur sa draperie *, quand le bon Ilace s'y oppose et se met entre deux, disant : « Holà ! tout beau ! ( Et tout ce qui lui pouvoit venir en la tCte et en la bouche comme à personne bien étonnée du bateau'.) — Comment, monsieur, réplique l'homme, subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en votre logis? Et vous prêchez que : Qui veut mal faire suit les lénèbres et fuit la lumière! » La femme alors lui dit : « ÎMon mari, mon ami, vous n'enlendez pas noire cas : le bon seigneur que voici, avcrii de notre pauvrelé honteuse, m'a fuit dire par ses gens qu'il nous vouloit faire vma libéralité, mais qu'il n'en prélendoit aucune vaine gloire et ne vouloit qu'elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en faveur de lignée et génération, il s'est résolu de nous donner son lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu pour lui ; chose qu'il ne pouvoit bonnement exécuter qu'à telle heure, pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère, et, au lieu de faire ainsi l'olibrius*, remerciez messire Ilace. » Adonc se print le mari ii s'excuser grandement du péché d'ire envers son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Celte bonne et subtile invenlioii de femme réjouit aucunement messire Ilace , lequel éloit en voie délre lestoimé" })ar ledit mari irrité, et en danger d'élre scandalisé des voisins ^ chose qui eût été grandement énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles de remerciment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les draps mêmes qui y étoient tout blancs atlcndant Tescarmouche. Il monte après, défait le beau pavillon de sar-
' Dérobais.— ^Frapper sur f on drap, sur ses épaules.
^ Jeu de mots sur bâton et bateau.
' l,e nom du consul Olibrius, qui fui empereur d'Occident en i7"2 , devint synonyme de bizarre, orif/inaf, {îlorieux , etc. -. ^ Peigni', frotté.
ges ' de diverses couleurs qui y éloit , print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire Itace, non trop content, tant de la proie qui lui éloit si facilement échappée, que du butin qu'on lui avoit enlevé, appelle Joannes, qui avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu , auquel dit de mine fort fàcliée : « yJga , famille ! le vilain, comme il a emboué ma paillasse de ses pieds! au moins, s'il eût ôlé ses souliers avant que monter sur mon lit, » Le Joannes, voulant d'une part consoler son maître, et d'autre part étant fûchc qu'il n'avoit eu sa part au bulin, lui dit : (( Domine, vous savez le bon vieil latin : Rustica progenies nescit hahcre modum, c'està-dire, oignez vilain, il vous poindra. Si vous m'eussiez appelé, quand les souillons sont venus céans, je les eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir votre chambre dégarnie , sans l'aide de sergents. ))
NOUVELLE IX
Des moyens (ju'un plaisriilin donna A son roi , afin de recouvrer argent promplemcnt.
Puisque Triboulet a eu crédit es meilleures compagnies , et que ses facéties tiennent lieu en ce présent livre , il nous a semblé bon de lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi : et pourcc qu'il le voyoit en perplexité de recouvrer argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont pou d'autres que lui se fussent avisés -. « L'un , dil-il , sire , est de faire voire ofllce allerna'if, comme vous en avez fait beaucoup en votre royaume : ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d'or, et plus. » Je vous laisse à penser si le roi cl les seigneurs, qui y assisloient , rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol en sa haute game% lui demandèrent : « Eh bien! maître fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances? — Non, non, répond le fol se présentant au roi; j'en sais bien un autre aussi bon et meilleur : c'est de commander par un èdit, que tous les lits des moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les deniers apportés es coffres
^ ' Serges. — '^ Ce passage se relrouve presque mol à mol dans Henri Élicnne, ch. 21 de son JpologiG pour Hérodote.— '- C'csl-à-dirc, en veine de l'olio.
de votre épargne. » Sur quoi le roi lui demanda en riant : « Où coucheroienl les pauvres moines , ([uand on leur auroit ôté tous leurs lits? — Avec nonnains. — A oire-mais, réplique le roi, il y abeaucoup plus de moines que de nonnains. » Adonc le compagnon eut sa réponse loute prête-, et fut qu'une nonnain en logoroit bien demi-douzaine, pour le moins : a Et croyez, disoit ce fol, qu'à celte fin les rois vos prédécesseurs , et autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses. »
NOUVELLE X
Du procureur, qui fil venir une jeune parsc du village, pour s'en servir, et de son clerc qui la lui essaya.
Un procureur en parlement étoit demeuré veuf , n'ayant pas encore passé quarante ans , et avoit toujours été assez bon compagnon \ dont il lui tcnoit toujours, tellement qu'il ne se pouvoit passer de féminin genre, et lui fâchoit d'avoir perdu sa femme sitôt , laquelle étoit encore de bonne emploile'. Toutefois, et nonobstant , il prenoit patience, et Irouvoit façon de se pourvoir le mieux qu'il pouvoit , faisant œuvre de charité , c'est à savoir : aimant la femme de son voisin comme la sienne; tantôt revisitanl les procès de quelques femmes veuves et autres qui venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en trouvoit , et frappoit sous lui comme un casseur dacicr. Mais quand il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit fâcheux ; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d'aguettcr ^ ses commodilés , comme font les jeunes gens :nl ne pouvoit pas entrer chez ses voisins sans suspicion , vu qu'il ne l'avoit pas accoutumé. Davantage, il lui coûtoit à fournir à l'appointcment. Parquoi il se délibéra d'en trouver une pour son ordinaire. El lui souvint qu'à Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de l'âge de seize à dixsept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d'une pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse étoit encore toute simple et niaise , combien qu'elle fût assez belle de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant ouï autrefois un proverbe qui dit : Sage ami, et sotte amie. Car d'une amie trop fine , vous n'en avez jamais bon
' Usage, acquisition , empktle, ~ - Attendre , épier,
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coniple ■ elle vous joue toujours quelque tour de son mélier ; clic vous lire à tous les coups qiiol(|uc argent de sous l'aile ' : ou elle veut èlrc Irop brave , ou elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court , mon procureur, un beau temps de vendanges, alla â Arcueil et demanda cette jeune garsc à à sa mère pour chambrière , lui disant qu'il n'en avoit point, et qu'il nes'ensauroit passer 5 qu'il la traiteroit bien , et qu'il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, (|ui entendit bien quevouloicnt dire ces paroles, n'en fil pas pourtant grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille, contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche prochain ; ce qu'elle (1!. Quand la jeune garse fut à la ville, elle fut toute ébaliie de voir tant de gens, parce qu'elle n'avoit encore vu que des vaches. El pour ce , le procureur ne lui parloit encore de rien-, mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements, afin qu'elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc en sa maison qui n'avoit point toutes ces considérations-là, car, au bout de deux ou de trois jours, étant le procureur allé dîner en la ville, quand il eut avisé celte garsc ainsi neuve, il commence à se faire avec elle , lui demandant d'ond clic étoit, et lequel il faisoit meilleur aux champs ou à la ville : « M'amic, dit-il, ne vous souciez de rien; vous ne pouviez pas mieux, arriver que céans, car vous n'aurez pas grand'peinc : le niaîlre est bon homme , il fait bon avec lui. Orçà,m'amie, disoit-il, ne vous a-l-il point encore dit pourquoi il vous a prinse ? — Nenni , dit-elle \ mais ma mère m'a bien dit, que je le servisse bien, et que je retinsse bien ce qu'on me diroit, et que je n'y perdrois rien. — IM'amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit vrai -, cl pource qu'elle savoil bien que le clerc vous diroit tout ce que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M'amie, quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit laisser faire au clerc tout ce qu'il voudra -, mais aussi le clerc est tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de son maître , afin qu'elle sache la manière de le servir. Autrement , les pauvres filles n'apprendroient jamais rien , ni
' On mettait autrefois l'argent sous l'aissoUc dans une poche secrète qu'on appelait gouaet
leur maître ne leur fcroil jamais bonne chère, et les renvoieroit au village, m Et le clerc le disoit de tel escient , que la pauvre garse n'eût osé faillir à le croire, quand elle oyoit parler d'apprendre ù bien servir son maître. Et répondit au clore d'une parole demi-rompue , et d'une contenance toute niaise : « J"en serois bien tenue à vous ! » disoit-elle. Le clerc, voyant à la mine de celle garse , que son cas ne se porloitpas mal, vous commença à jouer avec elle -, il la manie , il la baise. Elle disoit bien : « Oh! ma mère ne me l'a pas dit ! » Mais cependant mon clerc la vous embrasse ; et elle se laissoit faire , tant elle étoit folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous renverse toute vive sur un bahut : le diable y ait part : qu'il étoit aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les heures que le clerc trou voit sa cornmodi'é. Cependant que le procureur altendoit que la garse fût déniaisée , son clerc prcnoit celte charge sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en meilleur point ' , tant à cause du bon traitement , que parce que les belles plumes font les beaux oiseaux ( aussi à raison qu'elle faisoit fourbir son bas), eut envie d'essayer s'elle se voudroit ranger au montoir -; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque sac :, lequel, d'aventure, venoit d'avec Gillette de dérober un coup en passant. Quand le clerc fut dehors , le procureur se met à folâtrer avec elle , lui mettre la main au telin ; puis, sous la cotte. Elle lui rioit bien, car clic avoit déjà apprins qu'il n'y avoit pas de quoi pleurer ; mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui lui lenoit encore , principalement devant son maître. Le procureur la serre contre le lit : cl parce qu'il s'apprêloil de faire en la propre sorte que le clerc , quand il l'embrassoil , la pressant de fort près ; la garse (hé! qu'elle étoit sotte! ) lui va dire : « Oh 1 monsieur, je vous remercie, nous en venons tout maintenant , le clerc et moi. » Le procureur, qui avoit la brayellc bandée , ne laissa pas à donner dedans le
' C'est-à-dire, qui s'embellissait tous les jours.
^ Métaphore obscène tirée de la docilité routinière des mules de procureurs, lesquelles venaient d'ellesmêmes se ranger le long des montoirs de pierre et présenter l'étricr à leurs maîtres.
noir'; mais il fui bien ppncnx, sachant que son clerc avoil conuncncù de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc cul son congé pour le moins.
NOUVELLE XT.
De celui qui arlieva l'oreille de l'enfuiil, à la femme de son voisin '.
Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sonl guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. Vrai csl quil ne leur advient pas souvent 5 car c'est ('8 villes que les femmes font les bons tours de par Dieu, c'est là. Car je veux dire qu'il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement belle, laquelle fut mariée à un marchand d'assez bon trafique ■• ; mais il n'eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu'il ne lui fallut aller dehors pour ses affaires , la laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines : ce qu'elle connoissoil, à ce qu'il lui prenoit quelquefois défaillcment de cœur, avec tels autres accidens qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu'il fut parti, un sien voisin, nommé le sire André, s'en vint voirla jeune femme sa voisine, comme il avoil de coutume de hanter privémenl en la maison par droit de voisiné' : qui se prinlà railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu'assez bien -, mais quelle se senloit être grosse. « Est-il possible ! dit-il, votre mari n'auroit pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êles ensemble. — Si est-ce que je le suis , dit-elle ; car la dena ^ Toiny m'a dit qu'elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier enfant. — Or, ce lui dit le sire André ( sans toutefois penser grandement en mal, ni qu'il lui en dût advenir ce qu'il en ad vint), croyez-moi , que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que votre mari n'a pas fait l'enfant tout entier, et qu il y a encore quelque oreille à faire : sur mon honneur! prenez-y bien garde. J'ai vu beaucoup de femmes qui s'en sonl mal trouvées, eld'au-
' Image licencieuse , liréc du jeu de l'arbaléle.
* Imité par La Fontaiuc {le Faiseur d'oreilles cl le Maccommodeur de moules) , qui a complélé ce conlc en s'inspirant de Boccace cl des Cent IS'ourellcs nouvelles. III, la Pêche de l'anneau.
■• C'est -à-dire, qui faisait un assez hon trafic.
"" Voisiuage. — ^ Dame, en patois lyonnais.
1res, qui ont été plus sages , qui se sonl fait achever leur enfant en l'absence de leur mari , de peur des inconvéniens. IMais incontinent que mon compère sera venu, faites-le-lui achever. — Comment ? dit la jeune femme ; il est allé en Bourgogne , il ne sauroit pas être ici d'un mois, pour le plus tôt. — IM'amic, dit-il, vous n'êtes donc pas bien : votre enfant n'aura qu'une oreille j et si êtes en danger que les autres d'après n'en auront qu'une non plus ; car voulentiers , quand il advint quelque faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant. » La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. « Eh mon Dieu ! dit-elle , je suis bien pauvre femme 1 je m'ébahis qu'il ne s'en est avisé do le faire tout, devant que de partir. — Je vous dirai, dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu'à la mort. Pour l'amour de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne ferois pas, si c'étoit une autre ; car j'ai assez d'affaires environ les miens -, mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fiil advenu un tel inconvénient que celuilà. » Elle , qui étoil à la bonne foi , pensa que ce qu'il lui disoii étoil vrai; car il parloit brusquement et comme s'il lui evit voulu faire enlendie qu'il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet enfant ; dont le sire André s'acquilla gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit : « Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière ' , ce sera une mauvaise besogne. — Non, non , ce dit le sire André, je n'en ferai qu'une; mais pensez-vous qu'elle soit si tôt faite ? Votre mari a demeuré si longtemps à faire ce qu'il y a de fait! Et puis, on peut bien faire moins, mais on ne sauroit en faire plus ; car quand une chose est achevée, il n'y faut plus rien. « En cet étal , fut achevée celle oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en folâtrant : « Ma figue* ! vous êtes un beau faiseur d'enfant! vous m'en aviez fait un qui n'eût eu qu'une oreille, et vous en étiez allé, sans l'achever, — Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se font-ils sans oreilles.^ Ouidà, ils se font, dit-elle : demandez-le au sire
' De plus.— - Tour : ma foi!
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
André , qui m'a dit qu'il en a vu plus de vingt qui n'en avoient qu'une, par faute de les avoir achevés, et que c'est la chose la plus mal aisée à faire que l'oreille d'un enfant : et s'il ne la m'eût achevée, pensez que j'eusse fait un bel enfant ! » Le mari ne fut pas trop content de ces nouvelles. « Quel achèvement est-ce ci ? dit-il : qu'est-ce qu'il vous a fait pour l'achever? — Le demandez-vous I dit-elle : il m'a fait comme vous me faites. — Ah! ah! dit le mari, est-il vrai! m'en avez-vous fait d'une telle .^ » Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus I Et lui , qui étoit homme colère, en pensant à l'achèvement de celte oreille , donna par fantaisie • plus de cent coups de dague à l'acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, qu'il n'étoit déjà après ses vengeances. Et de fait , la première chose qu'il fit quand il fut levé, ce fut d'aller à ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant qu'il le feroit repentir du méchant tour qu'il lui avoit fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait-, car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s'apaiser pour une couverte* de Catalogne que lui donna le sire André : à la charge toutefois, qu'il ne se môleroil plus de faire les oreilles de ses enfans, et qu'il les feroit bien sans lui.
NOUVELLE Xn.
De Fouqupt, qui fit accroire au procureur son maître, que te bon liomme étoit sourd ; et au bon liomme , que le procureur l'ctoit ; et'commentle procureur se vengea de Fouquel.
Un procureur en Châtelet lenoit deux ou trois clercs sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d'un homme assez riche de la ville môme de Paris, lequel Tavoit baillé à ce procureur pour apprendre le style '. Le jeune fils s'appeloit Fouquet, de l'âge de seize à dix-sept ans, qui étoit bien affeté "• et faisoit toujours quelque chatonnie^. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, Fouquet faisoit (ouïes les corvées-, entre lesquelles, l'une étoit qu'il ouvroit quasi toujours la porte , quand on tabuloit* pour connoître les parties que servoit son maître , et pour savoir qu'elles dcmandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Chàlelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son
• Kn pensée. — ^ Couverture. — ' La procédure , le slyle (le Palais. — '' Sournois, Irompcur. — >* Malice, niche, tour ; de challçrie.— "lleurlait.
procureur, lequel il venoit souvent voir ^ et, pour mieux être servi, lui apporloit par les fois chapons, bécasses, levrauts ; et venoit voulentiers un peu après midi, sus l'heure que les clercs dînoient ou achevoient de dîner ; auquel Foutjuet alloit souvent ouvrir ; mais il n'y prenoil point de plaisir à une telle heure ^ car il y alloit du temps pour lui, parce que le bon homme se meltoit en raison avec lui, tellement qu'il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son maître, et puis en rendre réponse , qui faisoit qu'il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître, d'une autre part, n'avoit pas grand respect à lui, car il l'envoyoil à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fi\ché. A l'une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet enlendoit assez au frapper. Quand il eut tabulé deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en allant s'avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours quand on dîne 5 et se pensa comment son maître en auroit sa part. Ayant ouvert Thuis : «Et puis, bonhomme, que dites-vous? — Je voulois parler à monsieur, dit-il , pour mon procès. — Eh bien, dit Fouquel, dites-moi que c'est, je le lui irai dire. — Oh! dit le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n'y ferez rien sans moi. — Bien donc, dit Fouquet, je m'en vais lui dire que vous êtes ici. » Fouquet s'en va à son maître et lui dit : « C'est cet homme de Bagneux qui veut parler à vous. — Fais-le venir, dit le procureur. — Monsieur, dit Fouquet, il est devenu tout sourd -, au moins il ouït bien dur : il faudroit parler haut, si vous vouliez (piil vous entendît. — Eh bien , dit le procureur, je parlerai prou haut. » Fouquet retourne au bon homme, et lui dit : « Mon ami, allez parler à monsieur -, mais savez-vous que c'est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus loreille et est quasi devenu sourd : quand vous pailerezà lui, criez bien haut -, autrement, il ne vous entendroit pas. » Cela fait, Fouquet s'en va voir s'il achôveroit de dîner ; et allant, il dit en soi-même: « Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil. » Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur, le salue en lui disant : « Bonjour, monsieur! » si haut qu'on Toyoit de loute la maison. Le procureur lui dit encore plus haut :
MFAX r()?sTi:LJLS nVANCAlS.
« Dieu vous garde , mon ami I Que ditesvous? » Lors, ils cnirèrcnt en propos de procès, el se mirent à crier tons deux comme s'ils eussent élé en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé de son procureur et s'en va. De ii'ià ciuelcpies jours, voici retouiner ce bon homme ^ juais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit allé par ville , là où son maître lavoit envoyé. Ce Ion homme entre ; cl après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. 11 répond qu'il se porloit bien : « Eh ! monsieur, dit le bon homme. Dieu soit loué ! vous n'èlcs plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien haut ; mais maintenant vous entendez bien , Dieu merci I » Le procureur fut tout ébalii : « IMais vous, dit-il, mon ami, ètes-vous bien guéri de vos oreilles ? C'éloit vous qui étiez sourd. » Le bon homme lui répond qu'il n'en avoit point été malade, cl qu'il avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. ÏjC procureur se souvint bien incontinent, que c'éloient des fredaines de Touquet ; mais il trouva bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu'il lavoit envoyé à la ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui n'étoil pas guère loin de la maison , ainsi qu'il faisoit le plus des fois, quand on l'envoyolt quelque part. De quoi son maître éloil assez bien averti -, el même l'y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien quil y éloit, il envoya dire à un barbier son compère, (jui deuieuroit là auprès, qu il lui fît tenir un iieau balai neuf tout [)rèt; et lui (il dire à quoi il en avoit alTaire. Quand il sut que Foucjuet pouYOitèlrebien échaulleà tcstonnerla bourre ', il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d'éteufs , el jouoit à l'acquit. Quand il le vit ainsi rouge : « Eh ! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade ; et puis, votre père s'en prendra à moi. n Et là-dessus, au sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit : « îMon compère, je vous prie, prètez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et le faites un petit frotter. — Dieu I dit le barbier, il en a bon métier ; autrement, il seroit en danger d'une pleurésie. » Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique, el le
' C'est-à-dire, i\ pousser l'ét.euf . halle de bourre.
h)nt dépouiller au long du feu qu'ils firent allumer pour faire bonne mine. El ce pendant, les verges s'ajjprèloient pour le i)auvre Fou- (piet, qui se fût bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre et partout. Et en fouellant, son maître lui disoit : u Dea ! Fouquet, j'étois l'autre jour sourd ; et vous, êles-vous point punais à celte heure .^ Sentez-vous bien le balai ? » El Dieu sait conmient il plut sur sa mercerie' ! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir quil ne fait pas bon se jouer à son maître.
NOUVELLE Xill.
D'un docteur en di'crcl ' qu'on bœuf bles«a si fort, qu'il ne savoil en quelle janibe c'étoil.
Un docteur en la Faculté de Décret, passant pour aller lire aux Ecoles ", rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu'un varlet de boucher nicnoil devantsoi. L'un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule , vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier : « A l'aide ! ô le méchant bœuf ! il m'a tué! je suis mort ! » A ce cri s'amassèrent force gens, car il éloit bien connu, parce quil y avoit trente ou quarante ans qu'il ne bougeoilde Paris ; lesquels, à l'ouïr crier, pensoienl qu'il fût énormément blessé. L'un le soutcnoitd'un côté, l'autre, d'un autre, de peur qu'il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son famulus, qui avoit nom ('orneille : « Viens çà. Eh ! mon Dieu I val'en aux Ecoles, el leur dis que je suis rnorl, el qu'un bœuf n*)'a tué, el que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois!» Les Ecoles furent toutes troublées de ces nouvelles, el aussi messieurs de la Faculté. El incontinent l'allérenl voir quelques-uns d'entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d'huiles, d'onguents, d'aubins d'œufs'', et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, quil ne pouvoit endurer (ju'on le déchaussât; mais fallut incontinent
' F.xpression proverbiale pour exprimer ks couiss qui avaient plu sur son dos.— - Droit canon.
' Les Ecoles des Quatre- Xalions éluicnl siluces dans la rue du Fouare, dite alors du Fourre.
^ De blancs d'œufs.
].i;S CONTKS ET JOYEl \ DEMS.
découdre lu chausse. Quand le barbier eut vu la jatnbe à nu', il ne trouva point de lieu enlamé , ni nieurdri *, ni aucune i\\)\)ajcncc de blessure, combien que toujours .Al. le docteur criât : « Je suis mort , mon ami , je suis morll » Et quand le barbier y vouloil toucher de la main, il crioit encore plus haut : « Oh ! vous me tuez, je suis mori I — Et où est ce qu'il vous fait de plus de mal, monsieur ? disoit le barbier. — Eh! ne le voyez-vous pas bien.^ disoit-il. T'n bœuf m'a tué, cl il me demande où c'est qu'il m'a blessé I Ehl je suis mort! » Ee barbier lui demandoil : «Est-ce lA, monsieur ? — Nenni. — Et là ? — Nenni.» lîref, il ne s'y irouvoil rien. « Eh ! mon Dieu ! qu'est ceci ? Ces gens-ci ne sauroienl trouver là où j'ai mal : n'csl-il point enflé ? dit-il au barliier. — Nenni. — 11 faut donc, dit M. le docleur, que ce soit en l'autre jambe; car je sais l)ien que le bœuf m'a heurté. » Il fallut déchausser celte autre jambe. IMais elle se trouva blessée comme l'autre. « Bah! ce barbicr-ci n'y entend rien : allez m'en quérir un autre. » On y va : il vint, il n'y trouve rien. « Eh! mon Dieu! dit iM. le docteur, voici grand'chose; un bœuf m'auroit-il ainsi frappé sans me faire maL? Viens çà, Corneille ; quand le bœuf m'a blessé, de quel côté venoit-il? N'étoit-ce pas devers la muraille? — Oui, domine, ce disoit ]c famulus. — C'est donc en celte jambe ici. Je leur ai bien dit dés le commencement ; mais il leur est avis que c'est se moquer. » Ee barbier , voyant bien que le bon homme nétoit malade que d'appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela sulTu'nit pour le premier appareil : « Et puis , dit-il , monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jamb'eesl votre mal, nous y ferons quelque autre cl'.ose. »
NOUYEEEE XIV.
Comparaison des alquemislcs ', A la bonnn femme qui porloit une poléc de lait au marclié '.
Chacun sait que le commun langage des alquemistes, c'estqu'ilsse promettent un monde
' La profession de barbier n'claiU point séparée en co tcmps-Ià de celle de chirurgien.
'■^ l'oiir meurtri. — ' Alchimistes.
' Le sujet de ce conte était populaire avant Tionavenlure dC5 Pericrs ; car dans le Gari/a/itua de l'.abelai.î, ch. :>}; un vieux rouficr dit à ri''rochole , qui
de richesses , et qu'ils savent des secrets de nature, que tous les honmies ensemble ne savent pas : mais à la fin, tout leur cas s'en va en fumée, tellement que leur alquemie ' se pourroit [)lus proprement dire art qui mine, ou art qui n'est mie ^ Et ne les sauroil-on mieu\ comparer (|uà tine bonne femme qui porloit une potée de lait au marché, faisant son compte ainsi : qu'elle la vendroit deux liards ; de ces deux liards , elle en achéteroit une douzaine dœufs, lesquels elle mettroit couver et en auroit ime douzaine de poussins -, ces poussins dcviendroient grands, et les feroit chaponner ; ceschoi)ons vaudraient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, dont elle achéteroit deux cochons, mâle et femelle, qui dcviendroient grands et en feroient une douzaine d'autres, qu'elle vendroit vingt sols la pièce , après les avoir nourris quelque temps: ceseroient douze francs, dont elle achéteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croîlroit et deviendroit tant genlil :, il sauteroit et feroit hin. El en disant liin, la bonne femme, de l'aise qu'elle avoit en son compte, se prini à faire la ruade que feroit son poulain ; et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jumcntel son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes , a[)rés qu'ils ont bien fournayé % charbonné, luté*, soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquéfié, vitrefié, putréfié , il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
NOUVELEE XV.
Durci Saliimon, qui fil la pierre pliilosopliale ; el la cause pourquoi les alquemislcs ne viennent au-lessus de leurs irilcnlions.
J.,a cause pour laquelle les alquemislcs no peuvent parvenir au bout de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas -, mais Marie* la prophétesse la met bien à propos et fort bien
projetait la conquête du monde : « Toute cette eiilreprise sera semblable à la farce du Pot au lait, duquel un cordouannicr se faisait riche par rêverie ; puis, le pot cassé, n'eut de quoi diner. » La Fontaine a tiré de là la Laitière et le pot au lait , fable 9 du liv. III.
' Alchimie.— - Pas.— ' Allumé leurs fourneaux.
'' Rouelle des vases avec du lut, enduit chimique.
■^ Sœur d'Aaron et de Moise. Le livre publié sous son nom est supposé, comme une infinité d'autres que les al'himisles ont attribués à divers anciens philosophes , rois. e'c. Le bain-marie lire ton nom de cette Marie.
au long dans un livre qu'elle a fall do la grande excellence de l'art, exhorlanl les philosophes, el leur donnant bon courage, qu'ils ne se désespèrent point 5 el disant ainsi que la Pierre' des philosophes est si digne et si précieuse, qu'entre ses admirables vertus et excellences , elle a puissance de conliaindre les Esprits ; et que quiconque Ta, il les peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, touruienler, emprisonner, gehenner, marlyrer. Bref, il en joue de l'épée à deux mains ; et peut bien faire tout ce qu'il veut, s'il sait bien user de sa forluiie. Or est-ce, dit-elle , que Salomon eut la perfection de celte Pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse propriété d'icelle, qui étoit de contraindre les gobelins ^, comme nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu'il l'eut faite, il conclut de les faire venir. IMais il fil premièrement faire une cuve de cuivre, de merveilleuse grandeur; car elle n'étoit pas moindre que tout le circuit du bois de Vincennes -, sauf que s'il s'en falloit quelque demi-pied ou environ, c'est tout un; il ne faut l)oinl s'arrêter i\ peu de chose. Vrai est, qu'elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi grande pour faire ce qu'il en vouloil faire; el, par môme moyen , fit faire un couvercle le plus juste qu'il étoit possible; el quand et quand % et pareillen)ent , fit faire une fosse en terre assez large pour enterrer cette cuve, et la fil caver * le plus bas qu'il put. Quand il vil son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de celte sainte Pierre, tous les Esprits de ce bas monde, grands cl pelils, commençant aux empereurs dos quatre coins de la terre ; puis fil venir les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines, caporaux, lancespessades'*, soldats à pied et à cheval, et tous, tant qu'il y en avoil ; et, à ce conqjte, il n'en demeura pas un pour faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en la vertu susdite, qu'ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve, laquelle éloit enfoncée dedans cecreux déterre. Les Esprits ne surent contredire qu'ils n'y entrassent. Et croyez que c'éloit à grand regret, et qu'il y en avoil qui faisoieiit une terrible
' Ceci est rapporlc ôg.ilcnicnt par Jacques de f^oragine, auleiir de la Légende dorée, cl par Pierre de NalaUbus, dans la Vie de sainte Marguerite, le vingliénie jour de juillet.
"^ Esprits, farfadets.— ^ Avec, en outre.
* Creuser.— '' Anspcssadcs, cnseigues.
grimace. Incontinent qu'ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le fit très-bien luler cum luto sapicnliœ ; et vous laisse, messieurs les diables , là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu'à ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention éloit , que le monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers', et que les hommes, de là en avant* , véquissent en paix cl amour : et que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et , de fait, soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais , drus , hubis ^ , vioges* , allègres, ébaudis, galants, gallois , gaillards , genls, frisques, mignons, poupins", brusques". Oh ! qu'ils se porloient bien ! Oh ! que tout alloit bien ! La terre apportoit toutes sortes de fruits, sans main mellre '; les loups ne mangeoient point le bestial'; les lions, les ours, les tigres, les sangliers, étoient privés comme moutons ; bref, toute la terre sembloil être un paradis, ce pendant que ces truands » de diables étoient en basse fosse. Mais qu'advint-il ? Au bout d'un long espace de temps, ainsi que les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu'il s'en réédifie d'autres , il y eut un roi , auquel il print envie de bâtir une ville. La fortune voulut qu'il entreprint de la bâtir au propre lieu oii étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y faire entrer quelque petit diable qui s'étoil caché sous quelque molle de terre, quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit en l'entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire cette ville, laquelle il vouloil magnifique, forte et imprenable. Et, pour ce, il y falloit de terribles fondemens pour faire les murailles ; tellement que les pionniers cavérent si bas, que l'un d'entre eux vint tout premier à découvrir celle cuve où étoient ces diables ; lequel l'ayant ainsi heurtée, et ne s'élant souvenu que ses compagnons s'en fussent aperçus , il pense bien être incontinent riche, et qu'il y eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas ! quel trésor c'éloill Eh Dieu ! que ce fut bien en la mal'heure ! Oh! que le ciel éloit bien lors envieux contre la
• Maudite vermine.— ^Dorénavant.— "Bien nourris. '' Vivaccs, selon La Monnoye. — "Proprets, coquets. '■ vifs. — '' Sans y mettre la main.
= Pour bétail.— " Gueux, coquins.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
lerre! Oh! que les dieux éloienl bien courroucés ; contre le pauvre genre humain ! Où est la plume qui sût écrire? où est la langue qui sût dire assez de n)alédiclions contre cette horrible et malheureuse découverte ? Voilà que fait Tavarice, voilà que fait l'ambilion, qui creuse la terre jusqucs aux enfers pour trouver son malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve et à nos diables. Le conte dit qu'il ne fut pas en la puissance de ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt ; car, avec la grandeur, elle éloit épaisse à Tavenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la connoissance; lequel, l'ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce qu'en avoicnt pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu'il y eût eu des diables dedans, quand même on ne pcnsoit plus qu'il y en eût au monde, vu le long temps qu'il y avoit qu'on n'en a voit ouï parler ? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoicnt été infiniment riches; cl ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu'ils eussent là enfermé une finance incroyable-, et que les destins l'avoicnt réservé à être possesseur d'un tel bien, pour être le plus grand roi de la terre. Conclusion , il employa tant de gens qu'il en avoit , environ cette cuve. Et ce pendant qu'ils chamailloient ', ces diables étoient aux écoutes -, et ne savoient bonnement que croire, si on les liroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été fait depuis qu'ils étoient là. Or, les gastadours^ donnèrent tant de coups à cette cuve, qu'ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si messieurs les diables se baltoient à sortir à la foule; et quels cris ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous ses gens, qu'ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au pied. Ils s'en revont par le monde cliacun en sa chacunière: fors que, par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout élonnés de voir les régions cl les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de (piel pays ils étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. INIais partout où ils passoieni, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur de les raconter. En lieu d'une méchanceté
' Travaillaiciil. — - Pionniers.
qu'ils faisoient le temps jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles. Ils luoienl, ils ruoieni, ils (empètoici)!, ilsrenversoient tout sens dessus dessous. Tout alloit par écueles-, mais aussi les diables y étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes ( car les alquemistes s'appellent philosophes par excellence), d'autant que Salomon leur avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte Pierre, laquelle il avoit réduite en art, et s'en tcnoit école comme de granuuaire; tellement que plusieurs arrivoientà l'intelligence-, attendu même que les vermeiiiers ' ne leur troubloient point le cerveau, étant enclos ; mais sitôt qu'ils furent en liberté, se ressentant du mauvais tour que leur avoit joué Salomon en vertu de celte Pierre , la première chose qu'ils firent, ce fut d'aller aux fourneaux des philosophes, et les mctlre en |)ièces. Et même trouvèrent façon deiïaccr, d'egranîgner *, do rompre, de falsifier tous les livres qu'ils purent Irouver de ladite science; tellement qu'ils la rendirent si ob;icurc etsiditTicile, que les hommes ne savent qu'ils y cherchent ; et l'eussent voulen tiers abolie du tout-, mais Dieu ne leur en donna pas la i)uissance. Bien eurent-ils cette permission d'aller et de venir pour empêcher les plus savan!s de faire leurs besognes; îeliement que quand il y en a quelqu'un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu'il n'y touche, voici un diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre philosophe a prise en dix ou douze ans, de sorte que c'est à refaire; non pas que les pourceaux y aient été ^, mais les diables qui valent pis. Voilà la cause pour(iuoi on voit aujourd'hui si peu d'alquemisles qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fut aussi vraie qu'elle fut oncques; mais les diables sont ainsi ennemis déco don de Dieu. Et parce qu'il n'est pas qu'un jour quelqu'un n'ait cette grâce de la faire aussi bien que Salomon la fil oncques ; de bonne aventure, s'il advenoil de noire temps, je le prie jjarces présentes, qu'il n'oublie pas à conjurer, adjurer,
' Les diables, 'tn croyait autrefois que la folie ou Vcsirc des poêles et des savans résullait de la pr(?scnce d'un ver dans le cerveau.— * Kgraligncr.
^ Les pourceaux, dans nos champs ensemencés, font beaucoup de dcgàls.
YIELX CONTEURS FRANÇAIS.
excommunier, analhémaliscr, exorciser, cabaliscr, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces méchans gobelins, vei nieniers, ennemis de nalure el de (ouïes bonnes clioses, qui nuisent ainsi aux pauvres alqucmisUîs , mais encore à (ous les hommes, el aux femmes aussi, cela s'enlend. Car ils leur melliMil mille rigueurs, mille refus el mille fanlaisies en la lèle -, voire cl eux-mômes se mctlenl en la [("le de ces vieilles sempilerneuses ', et les rendent diablesses parfaites. De lii est venu que l'on dit d'une mauvaise femme, qu'elle a la lèle au diable.
NOUVELLE XYI.
De l'avocil qui parloil latin à sa rhaniliriùre; et du clerc qui etoit II' truclirniciit.
Il y a environ vingl-cincj ou quarante ans, qu'en la ville du Mans y avoit un avocat qui s'appeloil La Roche Thomas, l'un des plus renommés de la ville , combien que de ce tempslà y en eût un bon nombre de savans , tellement qu'on venoil bien à conseil , Juscpies au ÎMans, de l'université d'Angers. Cctlui sieur de La Roche cloit homme joyeux , cl accordoit l)ien les récréations avec les choses sérieuses. Jl faisoil bonne chère en sa maison 5 el quand il étoil en ses bonnes (qui éloil bien souvent), il latinisoil le françois, el fiancisoil le lalinet s'y plaisoil tant, qu'il parloil demi-lalin A son valet, et à sa chambrière aussi, laquelle il appeioit pcdisscque *. Et quand elle n'enlendoil pas ce qu'il lui disoit, si n'osoil-elle pas lui faii\^ interpréter ses mots-, car La Roche Thomas lui disoil : u Grosse pécore arcadique, n'cnlends-tu point mon idiome? » De ces mots, la pauvre chambrière étoil étonnée des qualrc pieds •', car elle pensoil que ce fût la plus grande malédiction du mun(l(\ Et, à la vérité, il usoil quelquefois de si rudes termes, que les poules s'en fussent levées du juc^. Mais elle trouva façon d'y remédier-, car elle s'accointa de l'un des clercs, lequel lui mettoil par aventure l'intelligence de ces mots en la tète par le bas- et la secouoil, dis-je, la secouroil au besoin -, car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit que s'en aller à son truchement qui l'en faisoit savante. Un jour de
'<)' ' Sempiternelles.— ^ Pcdiscr/ua, suivante.
^ C'est-à-dire, jns(iu'à être en danger de tomber à la renverse, quand mOmc elle auroit eu quatre pieds.
* Perchoir.
par le monde, il fut donné im pâté de venaison à La Roche Thomas ; duquel ayant mangé deux ou trois lèches ' à l'épargne* avec ceux qui dînèrent quand ■' lui , il dit à sa chambrière en desservant : « Pedissèque, serve* moi ce farcime de fcrine ', qu'il ne soit poml famulé'^. » La chambrière entendit assez bien qu'il lui parloil d'un pûté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mol de farchne ; cl puis , il le lui montroil. ]>lais ce mol do famille, (ju'elle retint en se luttant d'écouter, elle ne savoit encore qu'il vouloit dire j elle prinl ce pûlé, et , ayant fait semblant d'avoir bien entendu, dit : « Bien, monsieur! » Et vint à ce clerc, quand ils furent i\ part (lequel, d'aventure, avoit élé présent au commandement du maître) , pour lui demander l'exposition de ce mol [amulè ; mais le mal fut , que pour celte fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui dit : k M'amie, il l'a dit que lu donnes de ce pâté aux clercs , et puis, que lu serres le demeurant. » La chambrière le crut, car jamais elle' ne s'èloit mal trouvée de rapport qu'il lui eût fait. Elle met ce pâté devant les clercs, qui ne répargnèrent pas comme on avoit fait à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu'il y parut. Le lendemain La Roche Thomas, Guidant que son pAlé fût bien en nalure, appelle à dîner des plus apparens du Palais du IMans (qui ne s'appeloit pour lors que la Salle) el leur fil grande fête de ce pAlé. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter ce pàtè, il étoil aisé à voir qu'il avoit |)assé par bonnes mains. On ne sauroit dire si lapedissèque fui plus mal menée de son maître, d'avoir laissé faiimler ce farcime, ou si ledit maître fut mieux gaudi ' de ceux qu'il avoit conviés, pour avoir parlé lalin à sa chambrière, en lui recommandant un friand pîllé ; ou si la chambrière fut plus marrie contre le clerc qui l'avoil trompée ; mais, pour le moins, les deux ne durèrent pas tant comme le tiers ; car elle fongna " au clerc plus d'un jour cl une nuit , et le menaça forl et ferme, qu'elle ne lui prèleroil jamais chose qu'elle eût. Mais, quand elle se fut bien ravisée qu'elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte d'appointer",
' Léchées, petits morceaux.— * rarcimonieuscinent. ' Avec. — ■* Garde. — " Pùté de venaison. " Livré aux valets. — ^ Raillé, complimenté. 8 Fit la mine. On dit encore renfrogner. ■■' Faire la paii.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
le dimanche malin, que lonl le monde éloil à la grand'mcsse , fors qu'eux deux, cl manj^èrenl ensemble ce qui éloil demeuré du jeudi , el raccordùrenl leurs vielles comme bons amis. Advinl un aulre jour que La lloclie Thomas éloil allé dîner à la ville chez un de ses voisins, comme la coulume a loujours élé en ces quarlicrs-li'i de manger les uns avec les autres, el de porter son dîner et son souper^ lellemcnl que Thôte n'esl poinl foulé ', sinon qu'il niella nappe. La Roche Thomas, qui pour lors éloil sans fennne, avoil fail mellre pour son dîner seulement un poulel rôli , que sa chambrière lui apporta entre deux plats. Il lui dit louljoyeuscmenl : <c Qu'est-ce que tu m'afferes- là, pedissèque? » Elle lui répondit : « Monsieur, c'est un poulel. V Lui, qui vouloil être vu magnifique, ne trouve pas celle réponse bonne, el la nolejusquesà tant qu'il fùl retourné en sa maison, qu'il appela sa chambrière tout fâcheusement : « Pedisscque! » laquelle entendit bien h Taccenl de son maître, qu'elle auroil quehjuc leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la lecture, el lui rapporter ce que son maître lui diroil; car il tançoil bien souvent en latin et tout. Quand clic fut comparuc, La llochc Tiiomas lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, idiote, inepte ', inmUe '^^ niiglgerule ^, iïnperite "^ (et tous les mots du Donal '). Quand je dîne à la ville, cl que je le demande que c'est que lu m'afferes, qui l'a montré à répondre un poulell' Parle, parle une aulre fois en plurior nombre, g;ross(i quadrupède , parle en pluriel' nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d'un tel homme que La Pioche Thomas! » La pedis^èque n'avoit jamais été déjeunée " de ce mot de plurier nombre ; par quoi elle se le fil expliquer par son clerc, qui lui dit : « Sais-tu que c'est i' Il est marri qu'aujourd'hui en lui i)orlant son dîner, quand il t'a demandé que c'éloit que tu lui apportois , que tu lui aies répondu un poulet; et il veut que tu dises des poulets cl non pas un poulel. Voilà ce qu'il veut dire par ;;/(0'i"er nombre, entends-tu ? »
' Ranronné. — - Apporte?.
'^ Ce passage nous api)rcii(l (pic ces deux mots nouveaux n'élaicnl pas encore admis dans la langue.
■• Fat. — •' r.adin. — ^ Ignorant.
' Lhrc contenant les ('Icincns de la langue latine ; ainsi appelé du nom de son auteur. On s'en servait dans les collèges. — " Nourrie, servie.
La pcdisAihpie Vii\\nl bi(Mi cola. De là à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien voisin (ne sais si c'éloit chez le même de l'autre jour) , sa chambrière lui porte son dîner, La Roche Tliomas lui demande, selon sa coulume, que c'esl qu'elle afferoit. Elle, se souvenant bien de sa leçon, ré|)()n(lil it)coiilinenl : «■ IMonsieur, ce sont des boMifs el des moulons. » Par cette réponse, elle apprêta à rire à toute la présence • : principalement, quand ils eurent entendu qu'il apprenoil à sa chambrière à parler en plurier nombre.
NOUVELLE XVII
Du cardinal de Luxembourg, el de la bonne femme qui vonloit f.iire son (ils prdlre, (jiii n'avoit point de témoins'; cl comment ledit cardinal se nomma Plielippot.
Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de Luxembourg , lequel fut évèque du ^lans '■ • el se lenoil ordinairement sus son évèché : homme vivant magnifiquement; aimé el honoré de ses diocésains, comme prince qu'il éloit. Avec sa magnilicenrc, il avoil une certaine privauté , qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le monde, el même étoit facétieux en temps el lieu; et s'il aimoil bien à gaudir, il ne prenoit poinl en mal d'être gaudi. Un jour, se présenta à lui une bonne femme des champs , comme il éloit facile à écouler toutes personnes. Celle femme, après s'être agenouillée devant lui, el ayant eu sa béiiédiclion , conmie ils faisoient bien religieusement de ce temps-là, lui va dire : (( IMonsieur, ne vous despiése, sa voule gresse *; contre vous ne sel pas dit : j'ai un fils qui a déjà vingt ans passés, 6 révérence , el qui est assez grand ; quer ' il a déjà tenu un an les écoles di; noire paroisse : j'en voudras ben faire un prêtre, si c'éloit le piésir de Dieu. — Par foi", dit le cardinal, ce seroit bien fail , m'ainie -, il le faut f;iire. — Vére-més, monsieur, dit la bonne femme, il y a quelque cliouse qui lengarde ; mes en m'a dit que vous l'en pourriez bien récompenser ( la bonne femme vouloil dire dispenser). » Le cardinal
' I,'assislance, rassemblée. — * Testicules.
^ 11 avait d'abord été évèque d'Arras, cnxuile do r<oulogne-sur-aier et enfin du Mans. Il mourut .Igé de soixante (lualorze ans, en (.019, el fut béatifié. On a (le lui quel(|ues traités de dévotion mystique.
' Kn patois manceau : >'e vous déplaise , sauf votre grûcc.— ^ Car.— " Tar ma foi ! comme en ilallcn a fi.
prenant plaisir en la simplicilé de la bonne femme, lui dit : « Et qu'est-ce, m'amie? —
Monsieur, voez-vous ben , il n'a point —
Ou'est-ce qu'il n'a point? dit-il. — Eii ! monsieur, dit-elle, il n'a point Je n'ouseras
dire; dont vous m'entendez l)en ce que
les bomnu's portent. » I^e cardinal , qui l'entendoit bien, lui dit : « El qu'est-ce que les hommes portent? N'a-l-il point de chausses longues? — lio, bo, ce n'est pas ce que .je vieux dire, monsieur, il n'a jjoint de chouses... )) Le cardinal lut longlenqjs à marchander avec elle , pour voir s'il lui pourroit faire parler bon françois, mais il ne fut i)Ossible 5 car elle lui disoit : « Eh! monsieur, vous l'entendez ben; à que faire me faites-vous ainsi muser ? » Toutefois, à la fin , elle lui va dire : « Agardez-mon ', monsieur; quand il étoit petit, il étoit pelit; il chut du haut d'tme échelle, et se rompit"; tant qu'il a falli le sencr {sencr, en ce pays-là, est châtrer). Et sans cela je l'eussion marié ; quer c'est le plus grand de tous mes enfans. » Le cardinal lui dit : « Par foi! m'amic, il ne laissera pas d'être prêtre pour cela, avec dispense , cela s'entend. Que plCit à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n'en eussent non plus que lui ! — Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera bt^n tenu de prier Dieu pour vous cl pour vos amis trépassés. JMés, monsieur, il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, mes qui ne vous despiésîl. — Et qu'est-ce, m'amie ? — Oh ! regardez-mon , monsieur, je vous voudras ben prier; en m'a dit que les évêques pouvonl ben changer le nom aux gens : j'ai un autre hardcau (ainsi appellentils aux champs un garçon ; et une garce, une hardellc) ; ils ne font que se moquer de li. Il a nom Phelipe (sa voule gresse), il m'est avis , quand il aira un autre nom, que j'en serai pus à mon ése ; quer ils crient après li Phelipot , Phclipol. Vous savez ben, monsieur, qu'il fûche ben aux gens, quand les autres se moquent d'eux. .Te voudras ben, si c'éloit voûte piésir, qu'il eût un autre nom. » Or est-il que le révérendissime s'appeloit en son nom Philippe. « Par foi! m'amie, dit-il, c'est mal fait à eux d'appeler ainsi votre fils Phelipot , il y faut remédier. Mais savez-vousl)ien, m'amie? Je ne lui ôterai point le nom de Philippe ; car
* Regarflez, voyez ça. ~ ^ .Se fil nno Ihtiv»'.
je veux qu'il le garde pour l'amour de moi : je m'appelle Philippe, m'amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, cl je prendrai le sien ; il aura nom Philippe, et j'aurai nom Phelipot; et qui l'appellera autrement que Philipi)e, venez-le-moi dire, et je vous donnerai congé d'en faire tirer une querimoine ', est-ce pas bien dit, m'amie? Vous ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom? — En bonne foi , monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d'honneur qu'à nous n'appartient; je prie à Dieu , par sa gresse , qu'il vous doint bonne vie et longue, et paradis à la fin. » La bonne femme s'en alla bien contente d'avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit entendre à tous ceux de son village ce que l'évêque lui avoit dit. Et depuis, ledit seigneur, qui réciloit voulenliers telles manières découles, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu'il n'avoil plus nom Philippe ; et y fut depuis souvent appelé; dont il ne se faisoit que rire, à la mode d'Auguste César, lequel gaudissoil voulenliers, et prenoil les gaudisseries en jeu. Témoin Tapophlbegme tout commun de lui * cl d'un jeune fils qui vint à Rome, lequel sembloit si l)ien à Auguste, qu'on n'y trouvoit quasi rien à dire quant aux traits du visage ; el le regardoit-on, par toute la ville, en grande singularité, pour la grande ressemblance d'entre l'empereur et lui ; de quoi Auguste étant averti , lui dit une fois : « Dites-moi, mon ami, votre mèrea-telleété autrefois en celte ville? » Le jeune fils, qui entendit ce qu'Auguste vouloit dire : « Sire, dit-il, non pas ma mère, elle n'y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois. » El par là rendit à yVoguste ce qu'Auguste avoil voulu mcllre sur lui ; car il n'étoit pas impossible que le père du jeune fils n'eût connu la mère d'Auguste ; non i)lus qu'Auguste, celle du jeune fils. Le même empereur prinl encore sans déplaisir, que Virgile ' l'appelât fils d'un boulanger ^ parce qu'au commencement qu'il le connut, il ne lui faisoit donner que des pains pour tous présens , mais depuis il lui fil assez d'autres grands biens.
' riainlc en justice.
2 Yoy. Macrob, Saturn., II, 4.
^ Dans la pie de Firgile, par Tib. Claud. Donalus.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
NOUVELLE XVin.
De l'enfant de Taris nouvellemcnl marié , et de Bcaufort qui trouva moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernelle '.
Un jeune homme nalif de Paris, après avoir hanlé les universités de çà et de là les monls, se retira en sa ville, où il fut un temps sans se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu'il étoit, n'ayant point faute de telle sorte de plaisirs qu'il souhaitoit, et môme de femmes (encore qu'il ne s'en Ireuve point à Paris de malheur ! *) desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les ayant lui-même employées à son profil et usage, il ne se souciolt pas trop d'épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuagc ^ et n'eût été l'envie qu'il avoit de se voir père et d'avoir un héritier descendant de lui , il fût voulenlicrs demeuré garçon perpétuel. IMais lui, qui éloit homme de discours % pensa bien qu'il falloil passer par là (je dis par le mariage) et qu'autant valoil y entrer de bonne heure comme attendre plus tard, se proposant qu'il ne faut pas se garder tant qu'on soit usé pour prendre femme ; car il n'est rien qui ouvre la porte plus grande à cocuage, que l'impuissance du mari. El puis, il avoit réduit en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes inventent pour avoir leur plaisir. Il savoil les allées et les venues que font les vieilles parles maisons, sous ombre de porter du fil, de la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoil comme les femmes font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s'enlrefonl faveur sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace ^ et Célesline ^. Et de tout cela
' Imilé don Cent lYouvelles , nouvelle XWVII, le BénHrier d'ordures.
''■ C'csl une ironie. Voy. Pantagruel (liv. ii, cli. \li), sur une manière bien nouvelle de bûtir les murailles de Paris.
' CeUc expression doit signifier un liommc volarje , coureur d'amourettes , dans le véritable sens du mol discursus.
* Le Décanieron de lîoccace, où l'on voit de bons tours joués par les femmes à leurs maris , livre qu'Agrippa, dans son Irailé de fanit. Scient., au cliap. de f.eno)iia, appelle un excellent mnrjuereau.
" Fameuse tra^i-comédie espagnole , ainsi nommée du nom d'une entremetteuse qui en est un des principaux personnages. Celle pièce, en prose, commencée, dit-on , par Jean de Mena, le plus ancien poëte espagnol, au quinzième siècle, ou, selon d'autres, par r.o-
délibéroil de se faire sage 5 faisant les desseins en soi-même : « .Te ferai le meilleur devoir que je pourrai, pour ne porter poinl les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir viendra! » El de celle empreinte ', se signa de la main droite, en se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il éloit à même, il en choisit ime à son gré, la mieux conditionnée, du meilleur esprit et la plus accomplie : et n'y faillit de guère 5 car il la print jeune, belle, riclie et bien apparentée. Jl l'épouse et la mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez agèe, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroil en la maison , appelée dame Pernelle , avisée et accorte femme. Il la présente à sa jeune épouse, d'entrée de ménage, lui disant : « IM'amie, je suis bien tenu à cette femme-ci : c'est ma mère nourrice. Elle a fait de grands services à mes père et mère et à moi après eux : je la vous baille pour vous faire compagnie, elle sait du bien et de l'honneur : vous vous en trouverez bien. » Ptiis, en particulier, il enchargea à dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l'abandonner, sus les peines qu'il lui dil, et en quelque lieu quelle allât. La vieille lui promit sûrement qu'elle le feroit. Et ci dirai en passant, qu'il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l'a inventé ; mais il est bien commun : casta qnam ncmo rogaril ^. Je ne dis pas qu'il soit vrai; je m'en rapporte à ce qu'il en est. IMais je dis bien qu'il n'est poinl de belle femme qui n'ait élé priée, ou qui ne le soit loi ou tard. « Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci. — « Ni moi donc aussi? » dira celle-là. Eh bien, j'en suis conlenl, je ne veux poinl de noise. Tant y a qu'une femme bien apprinse se garde bien de dire qu'elle ait été priée , principalement à son mari 5 car, s'il est fin, il pensera de sa femme, que si elle n'eût donné occasion et audience, elle n'eût pas été requise. Pour venir à mon coule, il advint qu'entre ceux qui hanloienlen la maison de monsieur le marié (n'allendez pas que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de Beauforl; lequel éloit du
drit^ueCola, aucommencemeiil du seizième, a été achevée peu de temps après par le bachelier l'ornande Hojas.
' Sous celte impression.
"^ « Celle-là est chaste que personne n'a tentée. » On ne sait pas l'aulcur de cet liémisliciic, qu'on attribue à Ovide.
pays do Rcrry, lianlaiil le barreau pour usilcr et pratiquer ce qu'il avoit vu aux éludes-, auquel monsieur faisoit grande faniiliarilé et bonne chùre, parce qu'ils s'enlre-éloiont vus aux universités-, et même avoienl été compapnons d'armes en plusieurs factions '. (]cBoauforl n'éloit pas mal surnoniiné, car il éloil beau, adroit, eldebonne grAce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et lui, à elle , tant qu'en moins de rien, par fervens messages des yeux, ils s'enlre-donnérent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari, sachant que c'étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux pieds "^ -, mèmement, h la nouveauté, ne se défiant pas grandement d'une si grande jeunesse qui éloit en sa femme, ni de Tlionnôtelé de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernelle. Reaufort, qui de son côté cnlendoit le tour du bùlon ■', voyant la grande privante que lui faisoit le mari , et le gracieux accueil que lui faisoil la jeune femme, avec une afleclion (ce lui sembloit) bien plus ouverte qu'à nul autre, connue il éloit vrai , trouve l'occasion, en devisant avec elle, de la conduire au propos d'aimer -, d'aulaul qu'elle avoit été nourrie en maison d'apport ^ el qu'elle savoit suivre et entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Reaufort, de fd en aiguille, se print à dire telles paroles : u i\Iadame, il est assez aisé aux dames d'esprit et de vertu , à connoîlre le bon vouloir d'un serviteur ; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu'elles ne vueillent. Pour ce, n'est besoin de vous faire entendre plus expressément l'afl'eclion et l'honneur que je porte à linliiiilé de vos grâces ; lesquelles sont acconq)agnées d'une telle gentillesse d'esprit, qu'honune n'y sauroit aspirer qui iie soit bien né et qui n'ait le cceur en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils courages ; qui m'est grande occasion de louer la fortune, laquelle m'a été si favorable de me présenter un si digne el si vertueux sujet, pour avoir le moyen de mettre en évidence l'inclination que j'ai aux choses de prix et de valeur. Et, cond)ien que
* Ce mot me semble pris dans l'acccplion de joutes, tournois, jeux, etc.
" La jalousie refroidit, et le froid comiuciirc par les pieds, comme la partie la jjIus éloignée du cœur.
5 C'esl-à-dire, qui était adroit, rroverbo tiré du pelll bâton avec lequel les joueurs de gobelets l'ont des tours de passe-passe.— ^ De commerce.
je sois l'un des moindres de ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourlar.t assuré que vos grandes perfections, lesquelles j'admire, seront cause d'augmenter en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur, je l'ai si bon et si affectionné envers vous, qu'il e.>t impossible de plus ; lequel j'espère vous faire connoîlre si évidenmicnt, que vous ne serez jamais mal contente de m'avoir donné l'occasion de vous demeurer perpétuellement serviteur. » La jeune dame , qui éloit honnête et bien apprinse, oyant ce propos d'alTection, eût bien voulu son intention aussi facile à exécuter comme h penser. Laquelle, d'une voix féminine, assez assurée pourtant, selon l'ago d'elle (auquel communément les femmes ont une craintcaccompagnée d'unchonte honnête), lui va répondre ainsi . « I\ïonsieur, quand bien j'aurois voulenlé d'aimer, si n'aïuois-je encore eu le loisir de songer ix faire un autre ami que celui que j'ai épousé; lequel m'aime tant el me traite si bien, qu'il me garde de penser en autre qu'en lui. Davantage, quand la fortune devroit venir sur moi , pour mettre mon cœur en deux i)arts, j'estime tant de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous m'attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi; et les rends au lieu dont elles viennent, qui est tx vous. IMais pour mes autres défenses , voudriez-vous bien faire ce tort i"i celui qui se fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère i' Il me semble qu'un cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu i\ une telle inlenlion que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodilés assez grandes, pour vous divertir d'une telle entréprise, quand vous l'auriez. Je suis toujours accompagnée d'une garde, laquelle quand je voudrois faire mal, tient l'œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois rien dérober. » Reaufort se tint bien aise quand il ou'it cette réponse , et principalement, quand il sentit que la dame se fondoil en raisons, dont les premières éloient un peu fortes -, mais, par les dernières, la jeune dame les rabatloit ellemême; auxquelles Reaufort répondit sommairemenl : « Les trois points que vous m'alléguez, madame, je les avois bien prévus et pourpensés ; mais vous savez que les deux dépendent de votre bonne volonté , et le tiers gît en diligence et bon avis. Car, quant au premier.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
puisque Tamour est une vertu, laquelle cherche les esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous aimerez tôt ou tard : laquelle chose devant ôlre, mieux vaut que de bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa propre vie, que d'attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a puissance de vous faire payer l'usure du passé, et vous rendre entre les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c'est un point qui a été vidé, longtemps a , en l'endroit de ceux qui savent que c'est que d'aimer. Car, pour l'affection que je vous porte, tant s'en faut que je fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, quand j'aime de si bon cœur ce qu'il aime. Il n'y a point de plus grand signe que deux cœurs soient bien d'accord, sinon quand ils aiment une môme chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi, ou si n'avions point de familiarité l'un à l'autre , je n'aurois pas l'opportunité de vous voir, ne de vous parler si souvent. Ainsi le bon vouloir quej'ai vers lui, étant cause de la grand' amour que je vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu'à cœur vaillant rien n'est impossible. Avisez donc que c'est qui pourroit échapper à deux cœurs soumis à l'Amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir ses sujets, m Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas, qu'honnêtement elle ne l'eût su refuser. Et demeurèrent les affaires en tel point, que la jeune dame fut vaincue d'une force volontaire -, si qu'il ne rcstoit plus qu'à trouver quelque bonne opportunité de mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et autres ; mais quand ce venoit à les faire bons, dame remette gâtoit tout -, car elle avoil deux yeux, qui valoienl bien tous ceux du gardien de la fille d'Inache '. Et puis, d'user de finesses que Ijeaufort avoit autrefois faites, il n'y avoit ordre-, car le mari les savoit toutes par cœur. Toutefois il s'ingénia tant , qu'il en avisa une qui lui sembla assez bonne. Ce fut, que sachant bien qu'en toutes bonnes entreprises d'amours il y faut un tiers , il se découvre à un sien ami, jeune homme marchand de draps de soie et
' Argus, qui gardait lo mélamorpliosce en vache.
encore non marié , demeurant en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont Noire-Dame ; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu d'amour conduisoit , partit de sa maison sur l'heure du sermon, pour aller ouïr un docteur ' qui prèchoit à Saint-Jean en Grève, et qui avoit grand'presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque sien affaire. Ainsi que la damepassoit par devant la maison du sire Henri (ainsi s'appcloit le marchand), voici qu'il lui fut jeté (selon que le mysîèrc avoil été dressé) un plein seau d'eau, qui lui couvroit toute la personne ; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent , Guidèrent bien que ce fut par inconvénient. « O lasse*, dit-elle , dame Pernette! je suis diffamée'! ehl que ferai-jc? » Le plus vite fut qu'elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame Pernette : « M'amie , courez vilement me quérir ma robe fourrée d'agneau crépée%jcvousaltendrai ici chczlesirc Henri.» La vieille y va-, et la dame monte en haut , où elle trouva un fort beau feu , que son ami lui avoit fait apprêter-, lequel ne lui donna pas le loisir de se dévêtir , qu'il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu : là où pensez qu'ils ne perdirent point temps, et si curent assez bon loisir de bien faire, avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame Pernette étoit en la chambre de devant 5 laquelle faisoit son affaire sans lui en dire rien, de peur qu'il se fâchât d'avenlure. Il vient, et trouve la bonne Pernelte, et commence à lui dire : « Que faites-vous ici? où est ma femme? » Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu, et qu'elle étoit venue quérir des habillements pour elle : « 0 de par le diable! dit-il, en fongnanl " 5 voilà un tour de finesse , qui n'étoit point encore en mon papier : je les savois tous, fors celui-là. Je suis bien accouîrèl il ne faut qu'une mèchanio
' Celait le fameux Olivier Maillard , qui mêlait lo biirlesfinc aux plus sublimes mystères de la religion. Il prêcha sous Louis \l, Charles VIII et Louis XI!. On ne sait pas positivement si ses sermons ont ètii [uononeés tels (ju'ils furent imprimés, en latin mêlé de phrases françaises.
^ A l'italienne, ohime la.tsa ! — '• Salie, souillée.
* C'est-à-dire, de peaux d'agneau à poil frisé.
' En se renfrognant.
VIEUX CONTEURS FKANCAIS.
lienro pour laire un hotuino rocii. Aîlcz-vousen à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon. » Daine Pernelte y va-, mais il n'éioit l)!us Icnips ; ear Beanfort avuil lail une parlic di; ses affaires, cl se sauva par un huis de derrière , selon raverlisscmenl qu'il eut par celui qui faisoit le guet, pour voir venir dame Pernelle; laquelle, quand elle fut venue, n'y connut rien; car combien que la jeune dame fût un pe!il en couleur, elle pensa que co fût de la chaleur du feu : aussi éloit-ce, mais c'étoit du feu qui ne sétcinl pas pour Teau de la rivière.