‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 60 sur 118 · NOL TELLE XIX · texte numérisé non relu

NOL TELLE XIX

De ravo(:it on parlement, qui fit abattre sa barbe pour la pareille; et du diuer nu'il donna à ses amis.

Un avocat en parlement, qui étoit bien au comi)le de la douzaine ', plaidoit une cause devant 1\I. le président Lizef^, naguère décédé \ ahbé de Saint-Victor prope muros *. Et parce (}ue c'éloit une cause d'importance, il plaidoil d'alVeclion ; esquellcs causes est toujours avis aux avocats, (prils ne sauraient trop expi-essémenl parler i)our le profit des parties et pour leur honneur-, et, i)our ce, il redisoit travenlure (pielque point déjà allégué, craignant (possible) qu'il n'eût i)as été prins de la Cour (ce qu'il ne faut pas craindre à Paris) , de sorte que le président se levoit pour aller au conseil. L'avocat, ajant la matière à cœur, disoit : (( Rlonsieur le piésidenl, encore un mo[. » Le président n'oyoit point : mais éloit aux opinions de IMessieurs. L'avocat, étant aîfectionné, va dire : « ÏMonsieur le président, un mot : eh ! un mot pour la pareille ■*. »

' C'csl-à-dirc, du commun. Les Italiens disent de même da dozzina, et clozzinctle par mépris.

'^l'ierreMzet, né à Sainl-I'loiir, en 1482, devint premier président du parlement de Paris en lf)2y. Victime du rcssenliinenl de la duchesse de Valentinois et du cardinal de Lorraine, il fut accusé d'avoir parlé insolemment du roi, et après s'être démis de sa charge, il se, retira dans l'abbaye de Saint-Victor, où il composa des livres de piété, que Théodore de Bèze tourna en ridicule dans son Passavant.

' Le 7 de juin 1651, plus de dix ans après Des Pcriers, mort avant l'an 1544 ; ce qui ne sert pas peu à confirmer ce qu'a dit La Croix du Maine , que Des Periers n'est pas l'auteur de tous ces contes.

'' Allusion au litre de l'épitre n!acaroni(iuc de Bèze , fOus le nom de Passavant ; Ilesponsio ad commissioneM silii datam à venerabili doniino Petro Lizcto, nuper curiœ Parisiensis prœsideitte , mine abbate Sanrli-f^ictoris prope muros.

» lièze, dans son Passavant , semble avoir alîoclé,

Quand le président entendit parler de prireillc (pour laquelle honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure A écouler l'avocat tout i\ son gré, pour lui faire entendre qu'il vouîoit l)ion faire quelque chose pour lui à la pareille. De quoi il fut bien ris. Et Dieu sait s'il eût voulu retenir sa pareille ! Toutefois il dit ce qu'il vouloit dire. Et s'il gagna ou perdit pour la pareille, le conte n'en dit rien-, mais bien dit que l'avocat dont est question porloit longue baibe, chose, encore (lu'elle ne fût plus nouvelle , car assez d'autres en })ortoicnt, et de Tétai môme d'avocat, toutefois ne plaisoit pas h M. Lizet; parce que de son régne avoit été fait l'édil des Barbes ' ^ lequel pourtant n'avoit pas tenu longuement; car on suivoit la mode de cour, \i\ où chacun portoil barbe indifféremment. Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l'avocat mémo plaidoit une autre cause ( ledit seigneur président étant lors en ses bonnes ) -, lequel, quand ce vint à prononcer l'arrêt , y ajouta une queue, en disant : « Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot * , vous ferez celle barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: « Pour la pareille. » De quoi , il fut encore mieux ris, qu'il n'avoit clé la première fois 5 car cette pareille étoit encore de fraîche mémoire. Il fut contraint d'abattre sa barbe-, autrement, il n'eût jamais eu patience à ]M. le président, auquel il devoit cette pareille. Environ ce même temps , Taquelot se trouva en compagnie de gens de l)onne chère, faisantle sixième en la maison de l'abbé Cliatelus, \\ où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement; parce que possible ne se trouvèrent pas viandes prêtes

en parlant du livre du président Lizct, Contra Psendo- Evarrf}€-.icos , de dire pour la pareille ; O Domine, dil-il , pro pari dtcalis inihi si vidislis libruui domini nuper prœsiilenlis. El Guillaume Boucliet, Serée 1 i, fait le conte d'un criminel qui, étant sur l'échelle, pria les assistants de dire pour lui un Paturnoster à la pareille.

' En 1521, François I" étant, le jour des Rois, à r>oniorantin, comme il se divertissait à combattre à boules de neisc contre le comte de Sainl-Pol et sa bande, un tison jclé par une fenélre blessa le roi à la lOle : il fallut lui couper les cheveux. Les Suisses et les Italiens portaient alors les cheveux courts el la barbe longue ; François L' suivit cette mode qui devint bientôt celle de toute la France.

^ C'était un avocat distingué, qui devint conseiller du parlement en 1553, après avoir i)laidé dans la cause des massacres de la Cabrièrc et de Mérindol.

LES CONTES ET JOYEÏ'X DEVIS

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sus riicure , cl qu'ils éloicnl lous familiers : (I('S(|uols Cliatolus se (lis[)cnsa privément. Ja- (|uelot , au déparlir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses amis, qui dînèrent lous ensemble familièrement. Et y étoil entre autres un personnage ', dont le nom est bien connu en la France, tant pour son titre d'honneur, que de son savoir, lequel avoit été au dejiHlner de Chatclus. El, de sa part, je crois bien qu'il se contenloit bien de chacun des traitements ; car les hommes de respect prennent garde à la bonne chère- des personnes plus qu'à Texquisilion des viandes. Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.

Chatelus donne e'i déjeuner .\ six, pour moins d'un caroius, VA Jaqueiot donne à dîner A plus , pour moins que Chatelus.

Après ce repas dissolu, Chacun s'en va gai cl faliol :

Qui me perdra chez Chatelus Ne me cherche chez Jaqueiot.

NOUVELLE XX

De Gillul le menuisier: conimcnt il se vengea du lévrier qui lui vcnoit ni;uij;cr son diticr.

Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui Ira vailloil pour gagner sa vie le mieux qu'il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui bji avoit laissé une fille de l'âge de neuf à dix ans, se passoit du service d'elle, et navoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi de ce qu'il lui falloil pour la semaine ^ et mettoit, de bon matin, sa pelile potée au feu, que sa fille faisoit cuire ^ et se Irouvoit aussi bien de son ordinaire, comme un plus riche, du sien. Or, il se dit en commun langage, qu'il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop riche 5 car, s'il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans vous pouvoir secourir de rien ; s'il est trop riche, il vous tiendra en subjélion, cl vous faudra endurer de lui, et ne l'oserez enqjrunter de rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train d'allants et venants'" et de valets ;

» Merlin ou Meliin de Sainl-Gelais, abhé du Reclus, contemporain et émule de Clément Marot. Ses gracieuses et naïves poésies étaient fort estimées à la cour de Henri H. — "^ Donne mine.

^ La Monnoyc voit ici un jeu de mots et dit que les allants étaient des chiens anglais ; mais ces allants et

et, d autant qu'il aiiuoil la chasse, il tenoit des chiens en sa maison, ijourcc (pi'il ne lui falloit pas sortir loin de la ville pour avoir son passetemps du lièvre. Entre ces chiens, y avt)it un lévrier fort méfaisant', qui entroit partout -, et ne Irouvoit rien trop chaud ne trop pesant ; pain, chair, fourmage, tout lui étoit fourrage. El le pauvre menuisier en étoil le plus foulé , car il n'y avoit que la muraille entre le gentilhomme cl lui : au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, et emportoil loul ce qu'il Irouvoit. El même, ce lévrier avoit celle astuce, que de la patle il renversoit le pot qui bouilioit au feu, et en prenoit la chair, et s'en alloit à-tout: dont bien souvent le pauve Gillet étoit mal dîné : chose qui lui fàchoit fort, qu'après avoir travaillé toute la matinée, il fùl desservi, avant se mettre à table. Et le pis éloil qu'il ne s'en osoit plaindre. Mais il proposa de s'en venger, quoi quil en dût advenir. Un jour qu'il vit entrer ce lévrier, qui alloit à sa prise, il s'en va après, sans faire grand bruit, avec une grosse limande'* carrée en sa main ; et le trouve qu'il éloil environ son pot, à tirer la chair qui éloil dedans. Il ferme la porte bien à point, et vous attrape ce lévrier ; auquel, en moins de rien, donna cinq ou six coups de coî!e limande sur les reins, et ne s'y feignit point '\ Et tout incontinent il laisse sa limande et print une houssine en la m.ain, qui n'étoit pas plus grosse que le doigl, longue d'une aune ou environ, et ouvre l'huis au lévrier, qui crioil à gueule ouverte, comme errené'' qu'il étoit. Ce menuisier couroit après, avec sa houssine, dont il lefrappoil toujours , et le poursuivit jusques en la rue en disant : «Vous n'irez pas, monsieur le lévrier. Si vous y retournez ! Vous venez manger ici mon dîner! » faisant semblant qu'il nel'avoit frappé que de la verge. 3Iais ç'avoil été d'une verge souple comme un pied de selle ^, dont il avoit accoutré le lévrier; si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.

venants ne sont ici que des gens de service fort alTairés autour de leur maître.

' Malfaisant.

'^ Pièce de bois de sciage, carrée en long et plate.

=* C'est-à-dire, ne le ménagea pas.

^ Ércinté. — " Chaise.

NOUVELLE XXI

J)ii savetier liloiulcnu , fini ne fut oncqiics en sa vlo mélancolique, que (Jeux fois; et connnent il y pourvut; et son ôpitaplie.

A Paris sus Seine trois baloaux y a', mais il y avoit aussi un savclicr que l'on appeioit Blondcau, lequel avoil sa loge près la Croix du Tiroir* 5 là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin surtout^ et l'enseignoit voulenliers à ceux qui y alloient. Car, s'il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu'il en làUlt- et étoit coniont d'en avoir davantage et qu'il fût bon. Tout le long du jour, il clianloit et réjouissoit tout le voisiné ■-. 11 ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, l'une, quand i! eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de i)iéces antiques de monnoie, les unes d'argent, les autres d'aloi*, desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença de devenir pensif. 11 ne chanloit iilus -, il ne songcoit plus qu'en ce pot de quincaille'*. 11 fanlasioit" en soi-même : « La monnoie n'est pas de mise. Je n'en saurois avoir ni pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils en voudront avoir leur part, et ne m'en bailleront pas la moitié de ce qu'elle vaut. » Tantôt il craignoit de n'avoir pas bien caché ce pot et qu'on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente % pour l'aller remuer. Il ctoit en la plus grand' peine du monde, mais à la fin il se vint à reconnoîlre , disant en soimême : « Comment ! je ne fais que penser en mon potl Les gens connoissent bien, à ma façon , qu'il y a quelque chose de nouveau en mon cas. Bah ! le diable y ait part au pot ! il me porte malheur. » En effet , il le va prendre gentiment, et le jette en la rivière-, et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur, qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette ^ au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre Blon-

' Ces mois ont tout l'air du commcncenient (l'une vieille chanson.

* La Croix du Tiroir ou Trahoir ou Trioir, ainsi nommé d'un supplice ou d'un marché, élail le carrefour de la rue de l'Arlae-Scc. — ' Voisinage.

•* Alliage dont beaucoup de monnaies hlanchcs étaient composées. — "^ Yicux deniers. — ^ Hèvait.

' Échoppe couYcrlc d'une toile.

deau, car il l'épioit d'une fenêtre haule, quand il lailloit son cuir, et rcgardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau éloit allé dîner, ou en (|uelquc part à son affaire , ce singe descendoit et venoit en la loge de Blondeau , et prenoit son tranchct , et découpoit le cuir de Blondeau comme il l'avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume à tous les coups ' que Blondeau s'écartoit : de sorte que le pauvre homme fut tout un temps, qu'il n'osoit aller boire ni manger hors de sa boutique, sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer, le singe n'oublioit pas à le lui tailler on lopins : chose qui lui fùchoit fort-, et si n'osoit pas faire mal à ce singe, par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé , il délibéra de s'en venger, s'élant b'ien aperçu de la manière qu'avoit ce singe, qui éloit de faire en la propre sorte qu'il voyoit faire : car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet , ce singe l'aiguisoit après lui 5 s'il avoit poissé du ligneul*, aussi faisoit ce singe ^ et s'il avoit cousu quelque carrelure , ce singe s'en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu faire. A l'une des fois, Blondcau aiguisa un tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à l'heure qu'il vit ce singe en aguet ' , il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme s'il se fût voulu égosiller'. Et quand il eut fait cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s'en part de sa boutique , et s'en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent à descendre; car il vouloit s'ébattre à ce nouveau passe-temps qu'il n'avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit vu faire à Blondcau. ]Mais il l'approcha trop près 5 et ne se print garde qu'en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien efiilé : dont il mourut, avant qu'il fût une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa coutume première do chanter et faire bonne chère , laquelle lui dura jusqu'à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse vie qu'il avoit menée, fut fait un Epitaphe de lui , tel que s'en suit.

Ci-dessous git en ce tombeau Un savetier nommé Blondeau,

' Toutes les fois. — ''Gros fil.

"'Aux aguets, allcnlif.— ''Coupcrla gorge,

LES CONTES ET JOYEUX LEMS

Qui en son lomps rien n'amassa, El puis après il trépassa.

Marris en furent les voisins, Car il cnseignoit les bons vins.

NOUVELLE XXIL

De trois frères, qui cuidèrenl Cire pondus pour leur laliii.

Trois frères de maison avoicnt longuement demeuré à Paris , mais ils avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint que leur père les manda tous trois, pour s'en venir; dont ils furent fort surpris ; car ils ne savoient un seul mot do latin. ÏMais ils prindrent complot d'en apprendre chacun un mol pour leur provision. Savoir est, le plus grand apprinl h dire : Aos très clerici *. Le second print son thème sur l'argent , et apprinl: Pro bursa et pecunia^. Le tiers, en passant par l'église, retint le mot de la grand'messe : Dignum etjiistum est^. Et là-dessus partirent de Paris , ainsi bien pourvus , pour aller voir leur père ; el conclurent ensemble , que partout oii ils se Irotiveroient, el à toutes sortes de gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin ; se voulant faire estimer parla les plus grands clercs de tous le pays. Or, comme ils passoienl par un bois, il se trouva que les brigands avoient couj'é la gorge à un honmie et l'avoienl laissé là après l'avoir détroussé. Le prévôt des maréchaux éloit après avec ses gens, qui trouva ces trois compagnons près de là où le meurdrc* s'éloil fait, cl où gisoit le corps mort. « Venez ça, dit-il : Qui a tué ccl homme? D Incontinent le plus grand , à qui l'honneur appartenoit de parler le premier, va dire : « Nos très clerici. — O ho! dit le prévôt : et pourquoi l'avez-vous fait? — Pro hursa et pecunia , dit le second. ■ — Eh bien , dit le prévôt, vous en serez pendus. — Dignum et justum est, dit le tiers. » Ainsi les pauvres gens eussent été pendus à crédit , n'eût été que , quand ils virent que c'éloil à bon escient , ils commencèrent à parler le latin de leur mère '', et à dire qui ils étoicnl. Le prévôt , qui les vit jeunes et peu fins , connut bien que ce n'avoit pas été eux, et les laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le mcurdre. IMais les Irouva-t-il ? El qu'en sais-je? mon ami , je n'y étois pas.

' Nous trois clerrs. — Tour la bourse cl pour l'argent. ' Il est digne et juste. — ■• Meurtre. ^ C'est-à-dire , .i (larler français.

NOUVELLE XXÏIL

Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son euro lui avoit montré '.

Un laboureur riche , après avoir tenu son fils quelques années à Paris , le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu , le père, qui éloit jà vieux , fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons , cl puis nous parlerons à vous. )> Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le père dit au curé : « Monsieur le curé, vous voyez ce garçon , je l'ai fait venir de Paris : comme vous m'aviez conseillé , il y aura trois ans à celle Chandeleur qu'il y alla : je voudrois bien savoir sil a proufilé ; mais j'ai giand'peur cju'il ne veuille rien valoir, j'en voulois faire un prôlre -, je vous prie, monsieur le curé, de rinterroger un petit pour savoir comment il a employé son temps, — Oui dà, mon compère, dit le curé, je le ferai pour l'amour de vous, n Et sur-le-champ, et en la présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils : «Or çà, dit-il, vos régens de Paris sont grands latins. Que je voie comme ils vous onlapprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre , j'en suis bien aise, mais dites-moi un peu en latin un prêtre; vous le devez bien savoir? » Le jeune fils lui répondit sacerdos. «Eh bien, dit le curé, ce n'est pas trop mal dit, car il est écrit : Ecce sacerdos magnus ; mais prestolus est bien plus élégant cl plus propre , car vous savez bien qu'un prôlre porte l'étole. Or çà , dites-moi en lalin un chat. » (Le curé vovcmI le chat au long du feu. ) L'enfant répond catus , felis , miirilcgus. Le curé, pour donner à entendre au père qu'il savoit bien plus qu'ils ne sa voient pas à Paris , dit au jeune fils : « Mon ami, je pense bien que vos régcns vous ont ainsi montré, mais il y a bien un meilleur mot-, c'est mitis-. Car vous savez bien qu'il n'est rien tant privé qu'un chat, et même la queue, qui est souèvc' quand on la manie, s'appelle suaris. Or çà , comment est-ce en lalin, du feu?)) L'enfant répond ignis. « Non,

' 11 y a un eonte à peu prés semblable dans les IS'idls de Slra|)ar(ile, fable i de la IX"- nuil. * De là chatemitc. — '•" Douce, molle.

iinn , dit le curé , c'est f/nucliiim , car !e feu réjouit. No voyez-vous pas comme nous sommes ici il notre aiseauijrés du feu i^ ( )r ç;'i , de Veau, comme s'apijollc-t-elle en latin ? m I. 'enfant lui dit aqua. « C'o^-t mieux dit ubundantiu, dil le curé. Car vous savez (ju'il n'y a chose plus abondante cjuc l'eau. Or Çci, un lit? » L'enfant dil Icctus. « Lcctas ! dit le curé , vous ne parlez (jue le latin tout vulgaire, il n'y a enfant (pii n'eu dît bien autant. N'en savez-vous point d'antre ? » L'enfant répond torus. « Encore n'y ôles-vous pas , dil le curé. N'en savez-vous point d'autre? » L'enfant dit cubile. « Encore n'y ètes-vous pas. » A la fin , quand il n'eut i)Ius rien i\ lui dire pour le lalin d'un lit : (( Jean , je vous le vois ' dire , dit le curé; c'ciii l'equics, mon ami ; pource qu'on y dort cl qu'on y prend son repos. » Ce pendant que le curé l'interrogeoit ainsi avec ses or çd , le bonhomme de père ne faisoit pas guère bonne chère*, et eût voulentiers battu son fds, et pensoit qu'il avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fiché, lui dil : « Non, non, compère, il n'a pas lual proufilé; je sais bien qu'on lui a ainsi montré conune il dil ; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin cl latin, dea! Je sais des mois de latin , dont ils n'ouïrent jamais parler à Paris. Envoyez-le moi souvent, je lui apprendrai des choses qu'il ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu'il soit trois mois , je l'aurai rendu bien aulre qu'il n'est. » Le j{nme enfant cei)cndant n'osoit pas répliquer, jjource qu'il étoit crainlifet houleux ; mais il n'en pcnsoit pas moins pourtant. Delà h quelques jours, le curé fil tuer uu l'ourceau gras , cl envoya quéiir à dîner le bonhomme de père pour lui donner des charbonnées "• et des boudins , et lui manda (ju'il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le jeune fils, qui avoit bien retenu le lalin que lui avoit enseigné le curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution praliciue, s'étanl levé de table de bonne heure , va gentiment prendre le chat , cl lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le feu dedans la paille avec une alliunelfe, et vous laisse aller ce chat, qui se prinl à fuir comme s'il eût eu le feu au cul. Le premier lieu où il se fourre , ce fut sous le lit du curé , là où le feu fut bientôt prins. Quand le jeune

Vais.

Don visflge. — '" Garbonnades.

fils connut qu'il éloil temps d'adopérer ' son latin , il s'en vint vitenienl au ciué,et lui dit : <( Prcstole, 7nitls habet gaudhai! insuavi : quod si ahundantia non est, tu amiltis tunm requiem.^) Ce fut au curé à courir, voyaul le feu déjà grand ; et, par ce moyen, le jeune fils a{)proufita le lalin que lui avoit api)rins M. le curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme* (levant son père.

NOUVELLE XXIV

D'un pirlrc qui no disoil autre mol que Jésus en son tvanj:,ile.

En une paroisse du diocèse du IMans , laquelle se demande ' Saint-Georges, y avoit un prêtre, qui autrefois avoit été marié; et depuis que sa femme fui morte, pour mieux faire sou devoir de prier Dieu pour elle , et aussi pour gagner une messe qu'elle avoil ordonné par son testament être dite en l'église parrochiale % se voulut faire d'Eglise. El combien qu'il ne sût du latin que pour sa provision , encore pas ; toutefois il faisoit comme les autres et venoil à bout de ses messes au moins mal qu'il lui étoit [)Ossible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un gcnlilhomme, pour quelque atîaire qu'il y avoit , et arriva entre les deux messes; et pource qu'il n'avoit bonnement loisir d'attendre la grand'mcsse, voulut en faire dire une basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui dire : lequel s'adressa à celtui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt comme un chandelier ^. Et combien qu'il ne sût que ses messes de Requiem^ de Notre-Dame et du Saint- Esprit ; toutefois il n'en faisoit jamais semblant de rien , de peur de perdre ses six blancs "'. Il se vêt , il commence sa messe, il se dépêche de l'Introït, combien qu'il lui coûta assez; l'Epîlrc encore plus. iMais le gentilhomme n'y prcnoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu'à ce que vint l'Evangile, lequel n'éloit pas bien à l'usage du prêtre ; car il ne l'avoil jamais dit que trois ou quatre fois ; au moyen de quoi il étoit fort empêché, sachant bien (ju'on i'écouloil; qui étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa lan-

' Kiiililoycr. — * IrulJKno, Ignorant.

'■ Italianisme {si doinandii), pour se nommo. ' raroissialc. — " Ce proverbe vient de ce qu'un cbandelirr se porte aisi^inent où l'on veut. " C'était alors le prix d'une messe.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

guo. Il clisoil cet évangile si pcsainmcnl, et troiivoil tant de mois nouveaux el longs à épc- Icr, qu'il éloil conlrainl d'en laisser la moilié ; cl vous disoilà lous coups Jésus, encore qu'il n'y lui point. A la fin il s'en lira à bien ^Mand'peine, et acheva sa messe comme il pul. Le gentilhomme, ayant noté la souffîsancc • de ce bon capelan '^ le lit payer de sa messe, et dit h son homme, quil le fîl venir chez le curé pour dhier avec lui , quand la grand'messe seroit dite. Ce qu'il fit voulenlicrs; car qui baille six blancs à un homme, et lui donne bien à dîner, il lui donne la valeur de cinq bons sols à proulit de ménage. En dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe el du service du jour, et se priât ii dire : « Mcssire Jean , l'évangile du jour d"hiii éloit fort dévolieux : il y avoit beaucoup de Jésus ! » Lors , messire Jean, qui éloil un peu regaillardi , tant pour la familiarité du gentilhomme, que pour la bonne chère qu'il avoil faite, lui dit : « J'entends déjà bien là où vous voulez venir, monsieur • mais je vous dirai, monsieur, il n'y a encore que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si bien slylé, monsieur, comme ceux qui l'ont été vingt ou trente ans , monsieur. L'évangile du jour d'hui, monsieur, pour dire vérité , je ne l'avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois , coninie il y en a beaucoup d'autres au messeP, monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur ; mais quand jedislamcssc, monsieur, devantlesgens, monsieur, de bien , et qu'en l'évangile il y a de ces mots difficiles à lire, monsieur, je les saule, monsieur, de peur de faire la messe Irop longue, monsieur; mais je dis /esus au lieu, qui vaut mieux, monsieur. — Vraiment, dit le gentilhomme; messire Jean , vous avez bien cause d'avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre messe : j'en vais boire à vous. — Grand merci , dit messire Jean: et ego cumvus. Prou ' vous fasse, monsieur, quand vous aurez afiaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que.ijrèlre, monsieur, de celle paroisse. » El ainsi prinl congé, gai comme Pérol '.

' Valeur, c.ipacité. — ^ (^.liapolain, puHrc.

* Missel. — ' Trofil , grand bien.

" <i (-C mot, tlil La Monnoye, fait allusion iipcf , rot, les deux choses du tnonde les plus gaies : un pet el un rof chantant l'un cl l'autre, du niouicnt do leur naissance jusqu'à celui de leur mort »

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