‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 61 sur 118 · ISOU^ ELLE XXV · texte numérisé non relu

ISOU^ ELLE XXV

De iiiafre Pierre F;ii-Feu ', qui cul des bolles qui ne lui coùtùrciit ricii ; et des Copieux de la l'Iéclie en Anjou.

N'a pas encore longtemps qiierégnoil en la ville d'Angers un bon ;inicux de chiendenl% nommé maître Pierre Lai-feu , homme plein de bons mots cl de bonnes inventions , et qui ne faisoil pas giand mal , fors que quehiues fois il usoil des lours villoniques *; car pour mettre comme un homme habile le bien d'autrui arec le sien, et vous laisser sans croix ni pile , maître Pierre le faisait bien* , et Irouvoit fort bon le proverbe (|ui dit que tous biens sont comiJiuns, et qu'il n'y a que manière de les avoir. Il est vrai qu'il le faisoil si dexlremenl, el d'une si gentille façon, qu'tm ne lui en pouvoit savoir mauvais gré , el ne s'en faisoil-on que rire , on s'en donnant garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours qu'il a faits en sa vie. Mais j'en dirai un qui n'est pas des pires , afin que vous puissiez juger que les autres dévoient valoir quelque chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la ville d'Angers, qu'il n'eut pas loisir de prendre des bottes. Comment, des bottes! il n'eut pas le loisir de faire seller son cheval ; car on le suivoit un peu de prés ; mais il éloil si accort et si inventif, qu'incontinent qu'il fut à deux jets d'arc de la ville, trouva façon d'avoir une jument d'un pauvre homme, qui s'en relournoil dessus en son village, lui disant qu'il s'en alloit parla, et qu'il la laisscroit à sa femme en passant, et pource qu'il faisoil un peu mau-

' Charles de Bourdigné, prêtre angevin , a (^cril la Léf/cnd'j dorée, ou f^is plaisante de maître Pierre Fui-feu , imprimée à Angers l'an 1632. Ce conte fait le vingt et unième chai'ilrede celle Légende, en soixantedeux vers , dont les moins mauvais sont les deux derniers :

Car d'eux il eut , fans faire grand'balallle, Uouscaux de cuir pour ses Loties de paille.

* ^^CMo; signifiant graine, plant, et le chiendent étant une mauvaise herbe qui éloufTe les bonnes, celle exi)ression ligurée est plus facile à expliijuer qu'à traduire. La Monnoye dit que c'est vu matois qui donne de l'exercice à ceux gui se frottent à lui.

* Tours de matois, friponneries plaisantes tellesqu'cn faisait le poi.'le François Corheuil , surnommé Pillon , parce ([ue de son temps ti7/c signifiait tromperie. Voy. dans l'iahelais une lerrible facétie de Villon contre le sacri^lain de .Sainl-Maxenl. J'antaf/. , liv. IV, ch. 13.

* Imitation de (|ualre vers de la fameuse ballad* sur frère Lttbin , par Clément Marol.

vais temps, il cnira en une grange , et en grande diligence fit de bélier, bottes do foin , toutes neuves , et monte sur sa jument , et pique ; au moins talonne tant , qu'il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui n'étoit pas ce qu'il aimoit ; dont il se trouvoil tout pencux. Encore [)Our amender son marché ' , en passant tout le long de la ville , où il éloit connu comme un loup gris et ailleurs avec ; les copieux ( ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries^) commencèrent à le vous railler de bonne sorte : « Maître Pierre , disoient-ils, il seroit bon à celte heure parler à vous -, vous êtes bien attrcmpé.^ » L'autre lui disoil : « Maître Pierre, ton épcc vous chet. » L'autre : « Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument. » IMais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoienl de ses bottes. « Ahl vraiment, disoient-ils , il fera bon temps pour nous : les chevaux mangeront les bottes de leurs maîtres. « Mon M. Pierre étoit mené , qu'il ne louchoit de pied en terre*, et d'autant plus Youlentiers se prcnoient à lui, qu'il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il prinl patience, et se sauve en l'hôtellerie pour se faire traiter. Quand il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment il auroit sa revanche de ces copieux , qui lui avoient ainsi fait la bienvenue. Si lui souvint d'un bon moyen que le temps et la nécessité lui présentoient, pour se venger des cordouanniers, en attendant que Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu'ayant faute de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les cordouanniers €^ leurs dépens. Il demanda à l'hôte ( comme s'il n'eût guère bien connu la ville ) s'il n'y avoit cordouanniers là auprès , faisant s'em-

' C'cst-à-dirc, pour augmenter la mauvaise chance.

^ Ainsi nommés du verbe copier, dans le sens d'ùniter malignement les manières do quelqu'un pour le rendre ridicule. Ménage, dans ids, Origines do la langue française, écrit : les copieurs do la Flèche. Celait un proverbe dans ce temps-là, où les habitans de chaque ville se trouvaient qualifiés par un sobriquet proverbial. Voyez les Proverbes et dictons populaires publiés par M. Crapelet.

' Quolibet consistant dans une allusion du mot attrempé , qui signifle posé, rassis, modéré, au mot trempé, qui signifie mouillé.

* Parce qu'on le ballottait, selon La Monnoye; mais il vaut mieux entendre que la foule le pressait de toutes parts et le soulevait de terre.

blant d'être parti d'Angers en diligence , pour quelque affaire qu'il lui dit , et qu'il n'avoil eu le loisir de se houser, ni éperonner. L'hôte lui répondit , qu'il y avoit des cordouanniers à choisir. « Pour Lieu 1 ce dit maître Pierre , envoyez m'en quérir un, mon hôte-, » ce qu'il fit. 11 en vient un , lequel, de bonne aventure, étoit l'un de ceux qui l'avoient ainsi bien lardé à sa venue. «]Mon ami , dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes pour demain le matin? — Oui dà, monsieur, dit le cordouannier. — Mais je les voudrois avoir une heure devant jour. — Monsieur, vous les aurez à telle heure et si bon malin que vous voudrez. — Eh, mon ami , je t'en prie , dépèche-lcs-moi , je te paierai à tes mots ' « Le cordouannier lui prend sa mesure et s'en va. Incontinent qu'il fut départi , maître Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier , faisant semblant qu'il n'avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le cordouannier vint , auquel il dit tout ainsi qu'à l'autre , qu'il lui fil venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le jour, et qu'il ne lui challoil qu'elles coûtassent , pourvu qu'il ne lui faillît point, et qu'elles fussent de boime vache de ciiir^, et lui dit la même façon dont il les vouloil, qu'il avoil dit à l'autre. Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s'en va, et mes deux cordouanniers travaillèrent, toute la nuit, environ =* ces bottes, ne sachant rien l'un de l'autre. Le lendemain matin, à l'heure dite , il envoya quérir le premier cordouannier, qui apporta ses bottes. Rlaître Pierre se fait chausscF celle de la jambe droite, qui lui éloit faite conmic un gant ou comme de cire , ou comme vous voudrez ; car les bottes ne scroienl pas bonnes de cire. Contentez-vous qu'elle lui éloit moult bien faite. IMais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche , il fait semblant d'avoir mal à la jambe : « Oh ! mon ami , tu me blesses ! j'ai cette jambe un petit enflée d'une humeur qui m'est descendue dessus j j'avois oublié à le le dire , la botte est trop étroite -, mais il y a bon remède. ÏMon ami, va la remettre à l'embouchoir, je l'al-

• C'est-à-dire, fout ce que tu demanderas.

^ Transposition de moti burlesque, pour do bon, cuir de vache.

' Après. On dit encore dans le peuple : travailler après quelque chose.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

tendrai plulùt une heure. » (^uand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse vilement la botte droite, et mande quérir l'autre cordouannier, et, ce pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici venir le second cordouannier avec ses bottes. IMatlre Pierre se fait chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement bien faite ; mais, à celle de la jambe droite , il fit telle fourbe , comme il avoit fait à laulre , et renvoie cette botle droite pour être élargie. Incontinent que le cordouannier s'en fut allé, maître Pierre reprend sa botte de la jambe droite, et monte à cheval sur sa jument, et va vie' avec ses bottes , et des éperons, lesquels il avait achetés, car il n'avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup; et de piquer. Il éloit déjà à une lieue, quand ines deux cordouanniers se trouvèrent à rhôlellcrie , avec chacun une botte en la main , qui s'cntredemandôrent pour qui éloit la botte : « C'est, ce dit l'un , pour maître Pierre Faifeu , qui me l'a fait élargir parce qu'elle le blessoit. — Comment! dit l'autre, je lui ai élargi celle-ci. — Tu te trompes; ce n'est pas pour lui que tu as besogné. — Si est , si est , dil-il. N'ai-je pas parlé ù lui ? Ne le connoisje pas bien ! » Tandis qu'ils étoient à ce débat, l'hôte vint, qui leur demande que c'éloil qu'ils allcndoicnt. « C'est une boite pour maî- Pierre Fai-feu, que je lui rapporte, » dit l'un. Et l'autre en disoit autant, a Vous attendrez donc qu'il repasse par ici , dit Ihôte ; car il est bien loin, s'il va toujours. » Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent camus *. « Et que ferons-nous de nos bottes? » se disoientils l'un à l'autre. Ils s'avisèrent de les jouer à belle condemnade ^, parce qu'elles étoient toutes deux d'une même façon. Et maître Pierre échappe de \\ail\ qui éloit un petit mieux en équipage que le jour de devant.

NOUVELLE XXVI

De matlrc Arnaud , qui emmena la haquenôc d'un Italien en Lorraine , cl la rcndil au bout de neuf mois.

Il y avoit en Avignon un tel avcrlanMe ne sais s'ils avoienl clé ensemble à môme école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais lant il y a

* Italianisme : f^a via, va son chemin. — ' Confus.

* Jeu de caries à trois personnes, espèce de lansquenet. — * De grand cœur, à souiiait.

'•^ Maquignon , matois.

qu'ils faisoient d'aussi bons tours l'un comme l'autre; et si n'étoicnl pas loin d'un môme temps. Cellui-ci 8'ap[)eloil maître Arnaud, lequel même usa en Avignon delà propre pratique d'avoir des bolles, que nous avons dit; et si n'étoil point si pressé de partir comme mallre Piei re ; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu'il lie se tenoit jamais garni de rien, s'assurant en ses inventions , on pensoit qu'il se moquât. Quand il avoit un manteau , on lui dcmandoil où il prendroit des bolles ; s'il avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau ; et puis de l'argent, qui éloit la clef du métier. Mais cependant il trou- Yoit de tout ; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt petit à pelit de loul ce qu'il lui falloit ; fors qu'il n'avoit point de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l'oublieroit au besoin, il se tenoit toujours botté comme un messager, se pourmenanl par ci, par là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. IMais il épioit sa proie, qui éloit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le connoissoienl lui disoicnlen riant : «. Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine, quand vous aurez un cheval ; vous êtes botté pour coucher en celte ville. — Eh bien, bien, disoit-il , laissez faire; je partirai quand il sera temps. » Mon homme pensoit loul au contraire des gens; car ce qu'on cuidoit qui lui fût le plus lual aisé à recouvrer , il l'estimoil le plus facile : ce qu'il montra bien ; car , quand il vit son appoint ' , il s'en vint, environ les neuf heures du malin, devant le Palais, là où quelques missères * étoient entrés le matin pour les aiïaircs de la légation^, lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une haquenée, et qui sur une mule ; principalement les vieilles personnes , car les jeunes s'en peuvent bien passer. Or, il y en a toujours quelqu'une de mal gardée ; car les laquais les atlachenl à quelque boucle contre la muraille, et s'en vont jouer ou ivrogner, en attendant qu'il soit heure de venir quérir leur maître. A l'heure susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit une haquenée bien jolie , qui lui plut sur toutes les aulres; laquelle éloit à un Italien qu'il connoissoil êlre bonne per-

' Le moment opportun. — * Mcssircs ; italianisme. ' Le comtat d'Avignon clail gouverné par un cardinal, depuis que les papes claicnl rentrés à Rome.

sonne. El voyant que le valet n'y é:oit pas, il s'approche de celle lia{picnéc, el, en la délachanl , lui demanda si elle vouloil venir en Lorraine. Celte liaquenée ne dit mol el se laisse détacher. El mon lu^mme, qui éloil légiste, prit à son proufit le brocard de droit' : Qui tucet, comcnlire videtar ; el commença <x mener celte liaquenée [)ar la bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont*, où j'ouïs chanter la belle. Quand lise vit hors des yeux de ceux (pii la lui avoienl vu prendre, il monte habilement d(>ssus, cl devant % à Villeneuve, qui est hors de la juridiction du paj)e -, el de là pique le plus droit qu'il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journét-s, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer de ses nouvelles à misser Jaliano, qui fut bien ébahi, à l'issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et ciicore plus, quand il n'en oyoit point de nouvelles, un jour , deux jours , \\\\ mois, deux mois, trois mois; tellement qu'à la fin il fut contraint d'accepter une mule , car il éloil vieux cl mal aisé de sa personne. El ce pendant, maîlre ^Vrnaud lui enirctcnoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son avoine. Au bout du l(>rmedcs fenjmes grosses \ maîlre Arnaud, ayant déj^êché ses affaires en Lorraine , s'en retourna en Avignon sus ladite haciuenéc; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement l'heure qu'il éloil quand il la prinl, en séjournant quelque peu i\ Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures , il se trouva devant le Palais, et vint attacher genlimenl sa h;i(juenée à la propre boucle , là où il l'avoil prinse, el s'en va par ville. El, de fortune ^, il magni/lco misser '-■ éloil celle matinée au Palais, qui descendit tanlùl après; et fpiand ce fut à monter dessus sa nmle , il je!a l'œil sus cette haquenée, qui éloil assez bonne à reconnaître ; si se pensa en lui-même qu'elle ressembloit fort, à celle qu'il avoit perdue i'an-

' Il y avait rni vieux niaiiucl de droit intitulé Biocardia juris.

" C'est le pont d'Avignon , désigné Ici i)ar une vieille chanson dont le commencement est :

Sur le pont d'Avignon j'ouï.s clianlcr la belle, Qui en son chant difoit une chanson nouvelle.

= Pour en avant !

* C'est-à-dire, neuf mois. — ■' Par Iiasard.

•^ Ce litre, qui a été autrefois donné en Italie aux seigneurs les plus (|ualifiés, y dégénéra dans la suite et fut enliu entièrement aboli.

née passée, de poil, de laille el encore de harnois; lequel quidam harnois maîlre Arnaud navoil point changé : vrai est, (|u'il n'éloil pas si neuf connue il rav(/il prins ; car il l'avoil fait servir ses trois ([uartiers. Mais l'Italien ne s'en osoil assurer du premier coup, vu le long lenqjs qu'il l'avoil adiré*. Il appelle son garçon, qui avoit nom Torneto : « P^en qua; redi che (jucslo mi par esser ilcavallo, ch'io perdi l'an passato. » Le varlel regarde celle haquenée ; qui la Irouvoil loul(; telle, excepté qu'elle n'éloil en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre ; car ils songèrent tous deux qu'elle dût ap[)arlenir à quelque autre monsieur. Toutefois , tant plus ils la rcgardoienl, el plus ils trouvoicnl que c'étoit elle. El demeurèrent là tous deux, jusqu'à onze heures et plus; là où en laisonnanl toujours enscinble sus celle haquenée, el voyant que personne ne la prenoit, ils s'assin'érent pour vrai que c'étoit elle. Misser Juliano comnianda à Torneto ûc la prendre et de la mener chez lui en retable ; là où elle se rangea aussi proprement comme si elle n'en eût jamais bougé, il la fit ramener le lendemain en la môme place, pour voir si quelqu'un la revendicpieroit; mais il ne vcnoil persoime ; dont il fut forl ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit qu'il l'eût ramenée. De là à quelque lenq)s, maîlre Arnaud s'adresse à misser Jaliano, lequel il trouva moulé sus sa haquenée, et lui dit : « Monsieur, je suis forl aise de savoir que celle haquenée soit à vous ; car assurez-vous qu'elle est bonne, je l'ai essayée. 11 y a environ un an, que je la trouvai prés du pont du Rhône, qu'elle s'en allgit toute seule, el qu'un garçon la vouloil prendre. I\Iais, connoissanl à sa façon qu'elle n'éloil pas sienne, je la lui ôlai, el la gardai un jour ou deux, sans pouvoir savoir à qui elle éloit. Le troisième jour, je la menai jusqu'à Villeneuve, où j'ouïs dire qu'un gentilhomme françois la cherchoit , et qu'il lui avoit été dit qu'on l'avoil vu emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le genlilhomme alloit a|)rès ; et moi, sachant cela, je picpie après lui, pour la lui rendre ; mais je ne le pus jamais atteindre, car il alloil grand train pour atteindre son larron ; el allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine : là où voyant que je n'oyois point de nouvelles de ce genlil-

' Perdu de vue, terme de Palais.

LES CONTKS ET JOYEUX DEVIS

lioninic, jo la gardai longtemps. El, à la fin, m'en suis revenu en celle ville, où je Pavois prinsc,elyai Irouvô par quelqu'un de mes amis, qu'il se souvenoil l'avoir vue en celle ville, mais ne savoit h qui, sinon que ce fui <i quelqu'un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l'ai fait mener en place du Palais, afin que celui ù qui elle éloil la i)ûl apercevoir. Et cependant, je m'en élois allé dici h Nîmes, d'où je suis relournô depuis deux jours. IMais Dieu soit loué qu'elle a retourné son maître • ; car j'en élois en grand'peine. » L'Italien écouta toute la belle harangue de maître Arnaud ; et enfin le remercia , en lui disant : « 0 valente huomo, io vi ringratio; io facera cnnlo de l'arer persa, ma Iddio hàvoluto che sia casca in hiiona mono. Se voi havcte bisngnn di cosa che sia ne la possanza mia , io son tuUo vostro. « IMessire Arnaud le remercie de son côté , et depuis alla souvent voir l'Ilalien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques (ours de son métier, lesquels je vous raconteroisvoulenliers si je les savois, pour vous faire plaisir-, mais je vous en dirai d'autres en récompense.

NOUYELLE XXYIL

Du conseiller et do son palcTrcnier, rjui lui rendit sa niu'c vieille, en guise d'une jeune.

Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ -, cl avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze ans; et Tayaut assez longuement servi, lui demanda congé, et avec sa bonne grâce, se fit maquignon de chevaux, hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi qiie s'il eût loujours élé son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyantquesa muledevenoitvieille, dit ix Didier : « Tiens ch ; tu connois bien ma mule, (>lle m'a merveilleusement bien porlé : il me fâche bien qu'elle devienne si vieille, car à grand'peine en Irouverai-je une telle ; mais regarde, je le jirie, h m'en trouver quelqu'une. Il ne le faut rien dire , tu sais bien (pielle il la me faut. » Didier lui dit : k Monsieur, j'en ai

' C't'sl un (le ces ilaliniiisnies qui élaienl riiUés en France avec les MMicis, el qui (ievcMaieiU cliu(}uc jour plus à la mode.

une en l'élabh», qui me semble bien bonne , je vous la baillerai pour quelque temps : si vous la trouvez h votre gré, nous accorderons bien vous et moi ; sinon, je la reprendrai. — C'est bien parlé à toi, » dit le conseiller. Et suivant celle olTre, il se fait amener celle mule, et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite, le(|uel lui lim(i incontinent les dents, il la vous bouchonne, il la vous étrille, il la traite si bien, qu'il sembloit qu'elle fût encore bonne bêle. Tandis ', son maître se servoit de celle qu'il lui avoit baillée ; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à Didier : « La mule que tu m'as baillée ne m'est pas bonne; elle est par Irop fantastique*. Ne veuxtu point m'en trouver d'aulre? — Monsieur, dit le maquignon, il vient bien h point; car, depuis deux ou trois jours en çà , j'en ai trouvé une que je connois de longue main : ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s'elle ne vous est bonne, reprochez-lemoi. » Le maquignon lui amène celle belle mule au frein doré , qu'il faisoll bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus, il la trouve trailable au possible; il s'en louoit grandement, s'ébahissant comme elle éloil si bien faite à sa main, elle vcnoil au montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit touîes les complexions de la sienne première 5 et attendu même qu'elle étoit de la laille, il appelle ce maquignon: (iA'icns ^';'i, Didier; où as-tu prins celte mule? Elle semble toute faile ^ à celle que je l'ai baillée, et en a toute la propre façon. — Je vous iiromels , dit-il , monsieiu", quand je la vis du poil de la vôtre, et de la laille, il me sembla qu'elle en avoit les conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause , je l'ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien. — Vraiment, dit le conseiller, je l'en sais bon gré. ]>Lais combien me la vendras-tu i' — Monsieur, dit-il , vous savez que je suis vôtre , et tout ce (pie j'ai. Si c'éloil un autre, il ne l'auroit pas i)our quarante écus. Je la vous laisserai i)our trente. » Le conseiller s'y accorde , et donne trente écus de ce qui éloil sien , cl (jui n'en valoil pas dix.

' Tendant ce temps. — '■' ranlasquc.

^ Toute seinblubie.

NOUVELLE XXVIII

Des coi)ieux de la Fld-che en Anjou; comme ils furent Irompés par l'ictjucl au niojcn d'une lamproie.

Nous avons ci-dcssiis ' parlé des copieux do la riéclic; lesquels on dil avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n'y passoit qui n'eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis bien qu'une fois un grand seigneur enlreprint d'y passer sans être copié, et pensa d'y arriver si lard, et en partir de si bon matin, qu'il n'y auroit personne qui se pûl gaudir de lui. Et, ù la vérité, pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu'il étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant lemonde retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que son nom ^. Et quand il fut descendu à l'hôtellerie, il fit semblant d'être un peu mal disposé, et se retira en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d'hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait , et lui-même le premier levé 5 car il n'avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu'il avoil de passer sans être copié. Il monte h cheval sus l'heure que l'aube commençoit h paroîtrc , et qu'il n'y avoit encore personne debout par la ville. Il marche jusqu'aux dernières maisons de la Flèche , et pcnsoit bien avoir quitté tous les dangers, dont il étoil déjà bien fier ; mais voici qu'il y avoit une vieille accroupie au coin d'une muraille, qui lui vint donner sa copie, en lui disant en son vieillois- : « Matin, matin, de peur des mouches. » Jamais homme no fut plus marri d'être ainsi copié au dépourvu, et encore d'une vieille. Et si c'eût été un roi , comme on dit que c'étoit, je crois qu'il eût fait mauvais parti à la vieille damnée. IMais la plus saine partie croit qu'il n'étoit pas roi , encore que ceux de la Flèche se vantent que si. Or quel qu'il fût, il eut son

' Voyez la Nouvelle XXV.

* Bèze, dans son Passavant: FA postquam veni , et me (Icbotavi audacter, quia nemo iniquam mihi dixit pejus f/uam meumnomcn. Furcliére donne à ce proverbe dcu\ explicalions opposées, l'une au mot Nom, où il dit qu'on ne saurait dire pis que son nom à un homme, quand il est connu pour un scélérat ; l'autre au mot Pis, où il dit tout au contraire que ce mot s'entend d'un homme à qui on ne peut rien reprocher.

* Langage de vieille.

lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe , que les moqueurs sont souvent moqués, ceux de la Flèche en recevoient queUiuefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne, par un qui s'appeloit Piccjuet. Ce fut qu'il acheta une lamproie à Durotal ', et la mit dans un bissac de toile, qu'il porloit derrière soi à l'ar.çon de sa selle : laciuellc lamproie il attacha fort bien par Tun des trous '^ d'auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu'elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui lit seulement paroîlre la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive , démenoit toujours la queue , tant qu'en passant par la ville, les copieux avisèrent qu'en se démenant, elle paroissoit totijouro un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se tenir près , attendant qu'elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son aise par la ville, comme s'il n'eût pas eu grand'hûte, pour toujours amasser des copieux davantage \ lesquels sortoient des maisons et le suivoient , pour avoir celte lamproie quand elle lomberoit. D'entre ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui s'y attendoient comme i\ leurs œufs de Pâques ^, disant l'un à l'autre : « J'en dîneron, j'en dîneron. » Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser ■•, fors quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il fut hors de la ville , il commença à piquer un peu plus fort; cl mes copieux après, cuidant qu'elle ne dût plus demeurer "• à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un pelit quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter, pource qu'ils éloient un petit peu chargés de cuisine *=. Les deux aulres tinrent bon , et furent bien aises que les deux s'en allassent ; et dirent l'un à l'autre : « Tez tai, j'en airon meilleure part. » Quand Picquet eut connu qu'il n'avoitplusquc deux laquais , lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus fort , et encore un peu plus fort, et mes

• Petite ville à trois lieues de la Flèche.— * Les ouïes.

' On nommait ainsi des prosens qu'on faisait aux enfans ou aux valets a la fêle de PAques, parce qu'au- IreTois c'étaient des a'ufs durs peints de diverses couleurs. — ^ Voir.— " Tarder.— * D'embonpoint

LES CONTES ET

deux copieux après, lellemcnt qu'ils le suivirent plus (l'une grande demi-lieue, toujours courant ai)rès , qui pcnsoicnl bien se venger sur la lamproie ; et Picquet toujours piquoit • mais cette lamproie ne tomboil point : dont ils commencèrent 6 se fùcher, joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prcnoit ix rire, par les fois, si fort, qu'ils s'en aperçurent et virent bien quils en avoient d'une. Toutefois, l'un d'eux pour faire bonne mine , dit de loin ù Picquet : « Ilau, monsieur, votre lamproie vous cherra. » Picquet se retourne vei's eux en leur disant : « Ah ! ali I il la vous faut, la lamproie? Venez, venez, vous Taurez , elle cherra tantôt. » Ces gens furent tout camus et dirent : « A tous les dicsbes la lamproie ! )) Puis, quand ils finent de retour. Dieu sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.

NOUVELLE XXIX

De l'âne ombrageux, qui ftvoil peur quand on ôloit le bonnet ; et de Saint-Clielaul et Croisé, qui cliaussùrenlles chausses l'un de l'autre.

Plusieurs ont ouï le nom de mcssirc René du Bellay, dernièrement décédé', évoque du Mans : lequel se tenoit sus son évôché , studieux des choses de la nature, et singulièrement de l'agriculture, des herbes, cl du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoyc un haras de juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il avoit un maîlre d'hôtel, qui mettoit peine de lui entretenir ce qu'il aimoit -, et à celui môme fut donné par quelqu'un de ses amis un une, par grande singularité, qui étoit si beau et si grand , qu'on l'eôt prins à tous coups pour un mulet ^ et même en avoit le poil. Avec cela, il alloit l'amble aussi Lien qu'un mulet. Pour ce, le maître d'hôtel voyant la bonté de cet âne , bien souvent le bailloità T'un des ofllciers, sus le(iuel il suivoit aussi bien le train , encore que ledit seigneur piquût aussi bien , comme pas un des aulres. Et à la fin , ledit une demeura pour l'un des

' En 15^0, plus (le tlou/.c ans nprcs la mort de Des Pericrs, qui par cons(''(|ueiit n'a pas (^crit ce conle, René du Dcllay avait succédô, comme évèqiie du Maris, à son oncle, le célèbre Jean du Bellay, poèlc , ambassadeur de François I", el protecteur de Piabelais.

.TOYEUX DEVIS.

aumôniers, lequel on appeloil' Saint-Chelaul ; ne sais si c'ètoit son nom, ou si on lui avoit donné ce 80ubri(iuet % ou si c'éloit quelque bénéfice qu'il eût eu de son maître. Or, pourcc qu'il n'y a chose si excellente qui n'ait quelque imperfection , cet àne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un petit ? J'entends un petit beaucoup ; car, au moindre remuement qu'il eût senti faire, il gambadoit, il sauloit : et qui failloit à se tenir bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Clielaut, qui n'étoitpas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups éloit passé chevalier dessus cet une. Quand à quelque détour , il voyoit une souche couchée le long du chemin , ou quand quelque homme se présenioit à la rencontre et au dépourvu '•, ou quand il lomboit à Saint- Chelaut le bréviaire de sa manche : le bruit seul faisoit tressaillir cet une, qui ne cessoil de tempêter, qu'il n'eût porté mon aumônier par terre. Mais surtout, cet une se fàchoit quand il voyoit qu'on ôloit un bonnet ; car quand on saluoit Monsieur du Mans par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun, cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers pays , comme si le diantre * l'eût emporté : et ne failloit point à vous planter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque tarte bourbonnoise ", de sorte qu'il étoit contraint de demeurer derrière, et n'aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des salutations. Et, d'aventure , s'il rencontroit quelqu'un de connoissance par les chemins venant au-devant de lui , il lui crioit tout de loin : « Monsieur, je vous prie , ne me saluez point , ne me saluez point. » Mais bien souvent pour avoir passetemps , on lui attîtroit'- des salueurs , qui lui faisoient de grandes révérences et barretades ',

' Par corruption, pour sainte Sesaut , vierge du Maine au septième siècle , en latin, sancla Sicililis. On ne dit aujourd'bui ni sainte Sesaut ni saint Cliclaut, mais sainte Serotc, qui est le nom d'une commune du Mans.—" Pour sobriquet. — ' A l'improvisle.

'' Dans la première édition et dans quelques aulres (lui l'ont suivie, on lisait: Comme si le diammour l'eûtporté; en quclqncs-une?: Comme sile tlieu Amour.

* C'est un bourbier, tel qu'il s'en trouve en divers endroits des clicmins du liourbonnais. Le dehors, qui paraît sec et uni , ressemblant à une graïuie larle , invite ceux qui ne connaissent pas le terrain à passer jjar dessus, et ils enfoncent dans nue boue liciuidc et infccle. — " Dépêchait, adressait.

' Coups de barrclle ou chapeau.

VIEUX CONTETT»S FRANÇAIS.

pour voir un pou col Ano ou son avorlin ' fairo SOS gaml)ades. Quekpiorois Saiul-Cliolaut parloil devaul, dont il avoil bien nioiiiour niarohé : prcmioroinonl , pour évilor le dangor susdit ; sccondcuieut, pour allor prendre un avantage de buvettes; spécialetncnt les après-dîners, (pi'il ne lui falloit point attendre Monsieur pour (lire la messe devant lui. Une fois donc de par Dieu , qu'il éloil en plein été, faisant grand'chalcur sus l'après-dîner et que Monsieur altendoit le chaud à passer - ; Saint- Chelaul partit devant, avec un quiétoil solliciteur' dudil seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite n'étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis , \h où ils se rafraîchirent en buvant, el burent en se rafraîchissant ; et en attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. ]Mais, quand ils virent que Monsieur ne vcnoit point si tôt , ils se mirent gentiment à souper de ce que bon leur sembla; et môme, voyant que rien ne venoit, ils recommandèrent tout à l'hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant et eux , et eux aussi quant et le cuisinier : el se firent bailler une * petite chambre jacopine, où ils couchèrent très-bien et très-beau , et commencèrent à jouer à la ronfle-'. Tantôt voici Monsieur venir. Et quand ses gens surent que mes doux compagnons étoiciit couchés, ils les laissèrent jusques après soui)er, que deux ou trois d'entreeux trouvèrent façon d'entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire bruit -, et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il f;!ut noter que Sainl-Ch(?iaul éloil si maigre, que les os lui i)erçoienl la peau ; mais Croisé faisoil bien autant dhonncur à celui qui le nourrissoit, comme Saint-Cholaut lui faisoil de déshonneur; car il étoit si gras et si fafelu '■ qu'on Tewt fondu d'une arête. Que liront mes gensl' Ils

' Fantaisie, verligo.

'■* Pour attendait (pie le chaud fût passé.

' Mandataire, agent comptable. — ■* C'est-à-dire, une petite clianibre nattée. On prononçait autrefois jacopin, à la manière des Toscans, qui disent encore jacopo ou giacopo. Les jacobins ont donné lieu à diverses expressions, telles que soupe à la jacobine et tartes jacobines.

^ I,n ronfle, en Italie et en France, était une sorte de jeu aux cartes. Peut-être avait-on donné le nom de ronfle à ce jeu parce que le joueur qui avait le plus haut point l'entonnait avec une espèce de rondement pompeux. \c\, jouer à la ronfle n'est autre diose, par allusion à cet ancien jeu , que dormir en ronllant.

* Ou farfelu, épai.s <lodu.

prindrenl les chausses dos deux dormants, les décousirent par moitié , et les nié[)artirenl ' l'une d'avec l'autre, rattachant la droite de l'une avec la gauche do l'autre, et la gauche avec la droite, le plus proi)rcmonl qu'ils purent, el les remirent en leur place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain (]u"il fut jour , et que Monsieur fut prêt de monter à cheval ; car il voidoit allor à la fraîcheur-. Et, sur ce point, l'un des pages qui savoil toute la trafique , car telles gens ne se trouvent jamais loin de toutes bonnos entreprises , vint frapper en grandhàlc à la porte de la chambre où ils étoient couchés, disant « : IMonsieur Croisé, monsieur de Saint- Ciiolaul, voili't IMonsiour à cheval, voulez-vous pas vous lever ?»3Ies deux gens s'éveillent eu sursaut; et de prendre leurs vêlements bien à la hâte. Sainl-Chelaul en eut bien meilleur compte que non pas M. Croisé ; car lui , qui éloil maigre, entra dedans les chausses de Croisé , comme les mariés de l'année passée. Il se chausse , il s'habille, el fut aussitôt prêt qu'un chien auroil sauté un échalier '. Il monte à clieval sus son âne, el devant ''. IMais Croisé, qui d'aventure avoit chaussé la bonne chausse la première , quand ce vint h celle de Saint- Chelaut, le diable y fut; car elle étoit si étroite , qu'à grand'peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il liroit ; mais il y fût encore; et si ne songeoil point que la cliausse ne fùlà lui ; car il n'eût jamais pensé en tels affaires ; et puis, il n'éloit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, cl qui ont repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata loul : qui fut cause de le rovoilIor,^et de le faire entrer en colère. « Que diable est ceci.? » disoit-il. Il regarde ù son cas de plus près, et connut que ce n'éloit pas sa chausse; et n'y put jamais entrer, sinon qu'il passa toute la jambe et la cuisse par la fondasse qu'il avoil faite; afin, au moins, que le fessier lui dcn)curàl couvert, en attendant qu'il eût moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout à nu sus sa jambe, el monte h cheval , galopant après IMonsieur, qui étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs jeux. Car quand ils furent à la dînéc, là où, de fortune, il n'y avoil

' Intervertirent.

- On dirait maintenant à la fraîche.

' La clôture d'un ciiamp , dite échalier parce qu'elle est faite d'éclialas.— ^ En avant.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

poinldo r.nvaiidoni:*, no de couluricrs, car c'étoit en nne maison de (::;enliIliornme un pelil à répoil, on vil loiil h clair le ("ail cornnic ii éloit passe. Ils s'enticrcndircnt chacun sa chausse, et se mirent c\ les rabillecoutrer, tandis qu'on dînoit, qui fut en déduction de ce qu'ils avoient le soir soupe si bien à leur aise. Ce ne fui l)as mauvais pour ÎM. Croisé; car la diéle ne lui éloit que bonne. IMais le pauvre Saint- Chelaut en cul mauvais i)arti : car il n'avoil pas alTairo de cela; cl puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi ia mauvaise forlune jamais ne vient, qu'elle n'en apporte une ou deux , ou trois avec elle, sire. Oui, oui , cela c*l dedans Marot '. Les uns me conseilloienl que je dise que ceci éloit advenu en hiver, pour mieux faire valoir le conle; mais, étant bien informé que ce fut en élé , je n'ai point voulu menlir; car, avec ce , (lu'un conte froid n'est pas trouvé si bon , je medanmerois, ou pour le moins il m'en faudroit faire [jénilence. Toutefois il sera permis ;\ ceux qui le feront après moi , de dire que ce fui en hiver, pour enrichir la matière. .Te m'en rapporte à vous. Quant à moi, je passe outre.

NOUVELLE XXX

Du prévôt Coqiiillairc, malade des yeux , auquel les médecins faisoienl accroire qu'il voyoit.

Au même pays du ]>Laine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des maréchaux^, qu'on appeloit Coquillaire-, homme qui faisoit bien un procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant 3Laillard '■, lequel, un jour, ayant

' Ce sont trois vers de CI. iMarot , d.ins sa f.imetisc <''|)ilrc au roi pour avoir été dérobé. Scarroii , qui app.ircninient n'avait pas iiian(|iié de lire ces contes, semble avoir eu cet endroit en vue dans une scène do son Judelet maltre-valut , où Lucrèce , qui parle à 1). Fcrnand , ayant fait entrer dans son discours quelques vers de Mairet, I). Fcrnand lui dit tout aussitôt :

Ces vers soiil de :\Iairel, je les Fais bien jiar cœur ;

Ils «ont très à propos et d'un fort bon auteur.

* Los prévôts des marécliaux (Maient des juges d'épéc qui jugeaient souverainement les voleurs, les vagabonds et les gens de guerre. Il y avait en France cent quatre-vingts niarocliaussées ressortissant de la connétablic , (]ui avait son siège à la table de marbre du râlais de l'aris.

■• Gilles Maillard, lieutenant criminel, conire (|ui Marot a fait la sanglante épigramme intitulée Du lieutenant criminel et de Semblançay. Il avait ])rocèdè avec tant de rigueur contre les nouveaux hérétiques calvinistes , que son nom lut voué à rexécration et nu mépris. Clément Marot faillit èlrc une de ses victimes, l

entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez (mais il ailéguoit qu'il avoit tonsure), le vous laissa refroidir quelque temps en prison ; puis, à heure choisie, le fait venir devant soi, et commença à faire le famili(M- avec lui: « Vraiment, dit-il (lel, l'appelant par son nom), c'est bien raison que soyez renvoyé pardevant votre évèque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilège; ains vous en voudrois avertir, quand vous n'y penseriez pas; mais je vous conseille que. d'ici en avant, vous vous reliriez es lieux oii se font les actes d'honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant : vous devriez aller servir le roi, vous vous feriez incontinent connoîlre et seriez pour avoir charge et pour vous faire grand ; non pas vous amuser es villes et par les chemins, et vous niellre en danger de votre vie et vous déshonorer à jamais. » înconlincnt le galant, qui se senloit loué : « Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoîlre que c'est du service du roi ; j'éîois bien devant Pavie quand il fut [)rins ', dessous la charge du caj)ilaine Lorge', et depuis me trouvai à la suite de IM. de Laulrec'- à IMilan* et au royaume de Naples. » Alors Maillard vous lui achevoil son procès, et le vous faisoit [)eiidre haul et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c'étoit de servir le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l'esprit; mais des yeux de la lèle, il n'y voyoit pas la longueur de quatre doig's. Et ne lui falloil point demander lequel il ei1t mieux aimé avoir le i;cz aussi long que la vue'^, ou la vue aussi longue que le nez ; car il n'y avoit pas beaucouj) à dire de l'un à l'autre. Advint qu'un jour rèvèque du î\Lans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource qu'il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s'adonnoil par là : il le trouva au lit, malade d'une humeur qui lui éloit tombée sur ses

' Le 2'» février 1.-.2,').

"^ Jacques de Lorge , capitaine de la garde écossaise de François I'^ et père de Gabriel de Lorge, comte de Monigomery, qui eut le mallieiu- de causer la mort de Henri 11 dans un tournoi.

"• Odct de Foix, seigneur de Lautrec, un des plus grands capitaines de son siècle , commanda dans toutes les guerres d'Italie jusqu'à sa mort , arri\ée devant Naples le l(i août LWS.

^ Il fallait dire dann le JJilnnais, que Lautrec avait pres(iue tout reconcpiis , à Milan près, en 15Î8.

"C'est l:i seconde des Questions tal.>ariniques,[>aTL I.

pauvres yeux. « Et bien ! monsieur le prévùl, dil l'évOquc, comment vous trouvez-vous? — Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que je suis ici. — Vous avez toujours mauvais yeux, dit révècjue : comment en èlcs-vous ? — Monsieur, dit Coquillaire, j\'si)ère (jue je m'en porterai mieux, le médecin m'a dit que je vois'. » Pensez que c'étoit un lin homme de se rapporter au médecin s'il voyoil ou non. Mais il ne se rapporloit pas si .voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait projjre, comme il faisoit au médecin pour le sien.

NOUVELLE XXXI

Des finesses et des actes mémorables d'un renard qui ùtoit au bailli de Mainc-la-Juli6-'.

En la ville de Mainc-la-.Tiiliés ' , au l)as pays du Maine, c'est es limites de ce bon pays de Cydnus', y avoit un bailli, homme de bonne chère selon le pays , et qui se délectoit de beaucoup de gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre lesquels éloit un renard , qu'il avoit fait nourrir petit; et lui avoil-on fait couper la queue ; et pour ce, on l'appeloit le Hère*. Ce renard étoit fin, de père et de mère , mais il avoit encore passé la nature, en conversant avec les hommes; et

• Oïl lit un fait analogue dans les Mémoires du comte de Jhissi-Rabulia. Son oncle, Hugues de lîussi, grand-prieur de France, malade à la mort, venait de se confesser à un augustin , qui se retirait avec son compagnon au moment où le comte de Bussi entra. Celui-ci demanda ù son oncle comment il se trouvait de ces bons |)ères. « Fort bien, mon neveu , lui rc^pondit-il ; ils disent que j'ai l'atrilion. »

' relie ville a été ainsi appelée de, Juhel , premier du nom, qui, vers le milieu du douzième siècle, Ot b;Uir le château de Mayenne.

' Presque toutes les éditions, au lieu de Cydnus , mettent I\^us ; quelques autres, de Nus. L'auteur avait probablemeni i'cxM Cydnus , caria tradition fabuleuse introduite par Annius de Yiterbe veut qu'un certain Cydnus, fils de Ligur, ait donné le nom aux anciens peuples du Maine, appelés premièrement par celte raison Cydnomans , et depuis Cénomans.

Sans recourir à Cydnus, ne pourrait-on pas dire que l'auteur, par ce bon pays JVtis , aurait entendu le pays du Maine, où il y avait plusieurs fiefs tenus en nuesse , à nu , nuement , de nu ù nu. , à pur ; c'est-àdire, imtuédialement du jjrince? Fa Croix du Maine, dans sa Bibliolh., parle d'un Samson liedonin, moine bénédictin de l'abbaye de la Couture , auteur de plusieurs chansons , et, entre autres, AcVa RipUque aux chansons des A^uciens ou Nutois, autrement ajipelés ceux de IVuz au bas pays du Maine.

^ Animal sans queue.

avoit si bon esprit de renard, que s'il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens, qu'ils n'éloicntque bCtes. Etcertainentent il sembloit à sa mine, que quelquefois il s'clîor(,'àt de parler en son plaisant renardois' qu'il jargoimoil. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec la chambrière, pour ce qu'ils le Iraitoient bien h la cuisine, vous eussiez dit qu'il les vouloil appeler par leur nom. Il savoit aussi bien quand M. le bailli devoit faire un banquet , à voir les gens de là dedans tous empêchés'* , et principalement le cuisinier. Il s'en alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils, chapons, pigeons, perdrix, levraux , selon les maisons ; et les prenoit si finement , que jamais il n'éloit surprins sur le fail ; et vous Iburnissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois il alla et retourna si souvent en méfait, qu'il commença à se faire connoîlre des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers -, mais pour cela, il ne s'en soucioit guère ; car il trouvoil toujours nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu'ils conspirèrent de le tuer. Ce qu'ils n'osoicnt pas faire apcrtcment, pour la crainîe de son maître, qui étoit le grand monsieur de la ville ; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, enlroit, tantôt par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par une lucarne ; tantôt il attendoit que l'on vînt ouvrir la porte sans chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s'il avoit des inventions d'entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sg proie. 0 quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu'il étoit tout auprès h écouter la conspiration , pensant en soi-même : « Tu ne me tiens pas! •» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse ; et làdessus, le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot ^^ dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c'eût élé la fumée du rôti ; et ne s'approchoit jamais, tandis qu'on veilloit. Mais Thomme n'eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que mon Tjcre ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques trébuchets ou repoussoirs*, il s'en savoit garder, comme si lui-

' Langage de renard. — * Occupés, aiïairés.. ^ Trait , dard. — * Machines qui repoussent rudement pour peu qu'on les louche.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

mr'me les y eût mis ; Icllcmcnt qu'ils ne savoicnl jamais être si vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient, sinon tenir leur gibier serré en lieu , où le Hère ne pût atteindre. Encore, pour cela, il ne laissoit pas d'en trouver toujours quelqu'un en voie-, mais c'étoil peu souvent. Dont il commença à se fâcher ; partie pour navoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; partie aussi qu'il n'en étoit point si bien de sa personne , comme il souloit. Et pour ce , tendant déjà sur l'âge , il devint soupçoimcux, et lui fui avis qu'on ne tenoit plus de compte de lui. Et peul-ôlre aussi qu'on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c'est grand'pilié que de vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir méchantemenl fin ; cl se prinl à manger les poulailles de la maison de son maître. Et quand tout éloil couché, il s'en alloit au juc ', et vous prenoit tantôt un chapon , tantôt une poule : tant qu'on ne se doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine-, mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant de fois, qu'une petite garse qui couchoit au bûcher, pour l'honneur de Dieu, s'en aperçut, qui déclara tout. Et dés lors le grand malheur tomba dessus le Hère ; car il fut rapporté à monsieur le bailli , que le Hère mangeoil les poulailles. Or, mon renard se Irouvoit partout, pour écouler ce qu'on disoit de lui : et avoit de coutume de ne perdre guère le dîner et le souper de son maître ; pource qu'il lui faisoit bonne chère , et l'aitnoit , et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti. Mais depuis qu'il eut entendu qu'il mangeoil les poules de la maison, il lui changea de visage; tant, qu'une fois en dînant , que le Hère étoit là derrière les gens en tapinois , monsieur le bailli va dire: « Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules ? J'en ferai bien la justice, avant qu'il soit trois jours.» Le Ilère, ayant ou'i cela, connut qu'il ne faisoit plus bon à la ville pour lui ; et n'attendit pas les trois jours à passer , qu'il ne se bannît de lui-mCme ; et s'enfuit aux champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la meilleure dernière main qu'il put; mais le pauvre Hère eut bien affaire à s'appointer avec eux. Car, du temps qu'il étoit à la ville, il avoit apprins à

' Juchoir, poulailler,

parler bon cagnesque ', et les façons des chiens aussi ; et alloit à la chasse avec eux, et sous ombre de compcrage, trompoit les pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont les renards se souvenant, ne le vouloient point recevoir avec eux; et ne s'y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s'excusa en partie, et en partie aussi leur demanda pardon; et puis, il leur fit entendre qu'il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois , d'autant qu'il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu'il y falloit aller; tant, qu'à la fin ils crurent en ses belles paroles et le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps ; car il les mettoit es bons lieux, où ils irouvoient de butin assez. Mais le mal fut, qu'il les voulut trop accoutumer à la vie civile et compagnable*, leur faisant tenir les champs, et vivre à discrétion ; de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoicnt les chiens après ; et y demouroit toujours quelqu'un de mes compères les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se tenoit à l'arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après les premiers , il eût loisir de se sauver; et même il n'enlroit jamais dedans le terrier, sinon en compagnie d'autres renards. El quand les chiens étoient dedans , il mordoit ses compagnons, et les contraignoil de sortir, afin que les chiens couiussent après, et qu'il se sauvât. Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu'il ne fût attrape à la fin ; car d'autant que les paysans savoient bien qu'il étoit cause de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne chcrchoient que lui et n'en vouloient qu'à lui ; tant, qu'ils jurèrent tous une bonne fois qu'ils l'auroient. Et, pource faire, s'assemblèrent toutes les paroisses d'alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que, pour la comnmnaulé, ils voulussent prêter quelques chiens, pour dépêcher ' le pays de ce méchant garniment ' de renard. A quoi voiilentiers s'accordèrent lesdits gentilshommes ; et firent bonne réponse aux ambassadeurs. Et même la jjlupart d'entre eux, longtemps avoit qu'ils en chcrchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu'il y

' Lang.agc des chiens. — ^ Sociable.

"■ Délivrer. — * Tour garnement.

là

en eut pour lui et pour ses compagnons, lesquels il eul beau mordre et harasser; car, quand ils furent prins, encore fallut-il qu'il y deuiouràt, quelque bon corps qu'il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en un coin de terrier, h force de creuser et de bi^chcr : car les chiens ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu'il leur jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux «i croire, qu'il leur parloit en bon cagnescjui', et appointoit à eux; tellement, qu'il y fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené ou apporté tout vif en la ville du IMaine, où fut fait son procès. Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries, concussions, trahisons, déceptions, assassinemcns, et autres cas énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme "au feu, parce qu'il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs gens de bon esprit le plaignoicnt, parce qu'il avoit tant fait de belles gentillesses et si dextrement; et disoient que c'éloit dommage qu'il mourût un renard de si bon entendement; mais, à la fin, ils ne furent pas les maîtres, quoiqu'ils missent la main aux armes pour lui sauver la vie; car it fut pondu et étranglé au château de ]\îainc. Voilà comment n'y a finesse ne méchanceté, qui ne soit punie en fin de compte.

NOUVELLE XXXII

De niaîlrc Jean du Ponlalais ; comment il la bailla bonne au barbier d'éluves, qui faisoit h; brave.

îl y a bien peu de gens de notre temps, qui n'aient ouï parler de maître Jean du Pontalais', duquel la îîiémoire n'est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards, et sornettes qu'il faisoit et disoit ; ne des beaux jeux qu'il jouoil ; ne comment il mit sa bosse contre celle d'un cardinal, en lui montrant que deux montagnes s'enlre-renconlroicnt bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures.? Mais j'en

' Ce personnage s'est rendu célèbre à Taris, dn temps de François I", par la représentation des moralités , mystères, cl farces, qu'il faisait jouer, aux Halles, non loin d'un égout, ai)peié le Pont-yUais , dont il prit le nom. Il était à la fois auteur et acteur, comme son contemporain Tierre Gringoire.

puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un barbier d'éluves, qui éloit fort brave'; et ne lui sembloit point qu'il y eût homme dans Paris qui le surpassât en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme frère Croiset qui disoit la messe en pourpoint*, n'ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux qu'il étuvoit : « Voyez-vous , monsieur, que c'est que d'esprit. Que pensez-' vous que ce soit de moi ? Tel que vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que j'eusse ne m'aida de rien. Se j'eusse été un sot , je ne fusse pas où je suis. » Et s'il étoit bien content de sa personne, il vouloit que l'on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissanl maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l'employant à toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit; car il lui disoit qu'il n'y avoit homme dedans Paris qui sût mieux jouer son personnage que lui : « Et n'ai jamais honneur, disait Ponlalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui étoit cellui-là qui jouoit un tel personnage : oh I qu'il jouoit bien ! Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir : il ne faut qu'une bonne heure. » Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu'homme n'en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître Jean du Pontalais : « Savcz-vous qu'il y a, Ponlalais? Je n'entends pas que, d'ici en avant, vous me mettiez à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n'est en quelque belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu qui soit. — Vraiment, dit maître Jean du Ponlalais, vous avez raison, et le mérllez. Mais que ne m'en avisiez-vous plus tôt? J'ai bien faute d'avis, que je n'y ai pensé de moi-même ; mais j'ai bien de quoi vous en contenter, d'ici en avant; car j'ai des plus belles matières du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de ^échafaud^ Et pour commencementj je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau mystère ; auquel je fais parler un roi d'Inde

' Fat, orgueilleux.

"^ C"est-à-dire, sans liabit.

^ I.e iliéàlre était un écliafaud à plusieurs étages.

LES CONTES ET JOYEUX DEVIS

la Majeur •, Vous le jouerez, n'est-ce pas bien dit ? — Oui, oui , dit le barbier. Eli ! qui le joueroit si je ne le jouois ! Bailloz-moi scnieincnt mon rôle. » Ponlalais le lui bailla dès le lendemain. Quand ce vint le jour des jeux*, mon barbier se représenla en son trône avec son sceptre , tenant la meilleure majesté royale que fit oncques barbier. Maître .Tcan du Ponlalais cependant avoit fait ses apprôts pour la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit voulenliers rentrée ' des jeux qu'il jouoit, quand le monde fut amassé, il vint tout le dernier sur Téchafaud, et commença à parler tout le premier, et va dire :

Je suis des moindres le mineur,

El si n'ai large ni écu ;

Mais le roi d'Iiidc la Majeur,

M'a souvent ratissé le eu.

Et disoit cela de telle grûce, qu'il falioit, pour faire entendre la bravclé dudit ralisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorle, que le roi d'Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine 5 afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n'en eût pas moins valu ; et Dieu sait s'il n'apprint pas bien à monsieur rétuvier'* jouer le roi, et s'il n'eût pas bien voulu être à cbauiïor ses éluves. On dit du même Ponlalais un conte que d'autres attribuent à jm autre ; mais quiconque en soit l'auteur, il est assez joli. C'éloit un monsieur le curé'', lequel, un jour de bonne fêle, étoil monté en chaire pour sermonner, là où il étoil fort empêché à ne dire guère bien-, car, quand il se Irouvoit hors propos (qui éloit assez souvent), il faisoit des plus belles digressions du monde, a Et que pensez-vous disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en chaire ; car, encore qu'ils soient savants, si n'ont-ils pas la manière de

' Au scplième livre de la comédie des Actes des u4pdtres, jouée à Paris l'an 1641, composée par Louis Choquet, et imprimée celle même année à Paris par les Angcliers , il y a un personnage de Miydeus, roi d^Inde la Alajour.

* I,a représcntalion. Pendant \cf,jeux, tous les acteurs, en costume, étaient rangés sur des gradins, on attendant le moment de descendre sur la scène.

' Le prologue, compliment aux speclatcurs.

* Pour étuvistc.

"Henri Élienne, cliai)ilre 3G de son yfpologic pour Jlérodole, fait connaître que c'était le curé de Saint- Euslaclie ; ce qiii est conlirmé par d'Aubigué, cliap. l'o du livre II de «on lîaron de Fa'nestc.

prêcher. Biais à moi, Dieu m'a fait la grûcc d'avoir tous les deux ; et si sais de toutes sciences, ce qu'il en est. « Et en portant le doigt au front, il disoit : « IMon ami, si tu veux de la grammaire, il y en a ici dedans-, si lu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans- si lu veux de la philosophie, je n'en crains docteur qui soit en la Sorbonne -, et si n'y a que trois ans que je n'y savois rien -, et toutefois vous voyez comment je prêche? i\Iais Dieu fait ses grâces à qui il lui plaît. » Or est-il, que maître Jean du Ponlalais , qui avoit à jouer cette aprés-dînéelà quelque chose de bon , et qui connoissoil assez ce prêcheur pour Ici qu'il éloit, faisoit ses montres' par la ville. Et, de fortune, lui falioit passer par devant l'église oii étoit ce prêcheur. IMaître Jean du Ponlalais, selon sa coutume, fit sonner le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l'église*, et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire ce prêcheur; afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c'étoit bien au rebours, car tant phis il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient Ponlalais et lui, ou lui et Ponlalais (pour ne faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et va dire tout haut par une autorité de prédicant : «Qu'on aille faire tairecelabourin.» ]\Iai8, pour cela, personne n'y alloit \ sinon que, s'il sortoit du monde, c'éloit pour aller voir maître Jean du Ponlalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu'il ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre réponse : « Vraiment, dit-il , j'irai moi-même ; que personne ne se bouge-, je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Ponlalais : « îlé ! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin, tandis que je prêche ? » Ponlalais le regarde , et lui dit : « Hé ! qui vous fait si hardi de prêcher, tandis que je joue du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant , print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand'balafrc â ce tabourin, avec ce couteau ; et s'en relournoil à l'église poiu- achever son sermon. Ponlalais print son tabourin et courut après ce |)rêcheur, et s'en va le coilTer comme d'un chapeau d'Albanois'', le lui alTu-

' Promenade des acteurs en costume, pour annoncer le spectacicdu jour.— "Cliapcau en forme de pain de sucre, que porlaienl les soldats albanais.

blanl du cùlé qu'il é(oil rompu. Et lors, le prôchour, toul en Télal que il éloit, vouloit rcinoril(-r en chaire, pour remontrer l'injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Lieu étoil vilipendée. Mais le monde rioil si fort, lui voyant ce tabourin sur la télé, qu'il ne sut meshui avoir audience-, et fut contraint de se retirer, et de s'en taire. C:ir il lui fut remontré que ce n'étoitpas le fait d'un sage homme de se prendre à un fol.

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