NOU'STELLE XXXIII
Tio M'"'' la Fourrière, qui logea le gcnlilliomme au largo.
Il n'y a pas longtemps qu'il y avoit une dame de bonne voulenlé , qu'on appcloit la Fourrière', laquelle fuyoit quelquefois la cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du temps elle éloit à Paris ; car clic s'y trouvoit bien, d'autant que c'est le paradis des femmes, l'enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné d'un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite dame, afin qu'elle l'entendît :« Par Dieu , dit-il, si j'avois une telle monture pour celte nuit, je ferois un grand pays d'ici à demain matin. » La dame Fourrière ayant entendu cette parole du genlilliomme, qu'elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit poisson d'avril'^ qu'elle avoit au[)rés de soi : « Va- t'en suivre ce gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne saches où il enlrera -, et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que la dame qu'il a tantôt vue à la porte dun tel logis, se recommande à sa bonne grâce, et que, s'il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation entre huit et neuf heures. » Le gentilhomme accepta le message; et renvoyant SCS reconnuandations, manda à la dame qui! g'y Irouvcroil à Tlieure. Et faut entendre que les doux logis n'étoienl i)as loin l'un de lauîre. Le gentilhomme ne faillit pas à l'assignation et trouva M""" la Fourrière qui l'altendoit. Elle le reçut gracieusement et le festoya de confitures. 11.^ deviscnl ensemble, un lemi)s : il se fait lard,
* Son nom et son surnom étaient , comme on l'a nppris d'une vieille épigramme, Marguerite Noiron.
^ C'esl-à-dirc, un niaquereou , parce que c'est au mois (l'avril que l'on pêche le poisson de ce nom-là,
et ce pendant la chambrière apprôloil le lit proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s'alla coucher, selon l'accord fait entre les parties, et M""^ la Fourrière auprès de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, depuis le soir jusques au malin, qu'il se leva d'assez bonne heiue pour s'en aller -, et laissa sa monture en l'étable. Le lendemain, ou quelque peu de jours a[)rès, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission parla ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui disant : « T^onjour, monsieur de Deu\ et As «. » Le gentilhomme s'arrêta en la regardant, et lui va dire : « Par le corps-bieu ! madame , si le tablier eût été bon , j'eusse bien fait ternes -. » Et ayant su le nom d'elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit : « IMadamc la Fourrière, vous me logeâtes l'autre nuit bien au large? — Il est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si petit train ^. « Bien assailli, bien défendu.
NOUVELLE XXXIV
Du gentilhomme qui avoit couru la poste , et du coq qui ne pouvoil cauclier '.
Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle éloit jeune, belle et en bon point; et pour y ôlre plus tôt, il print la poste environ de deux journées de sa maison ; là où il arriva sus le lard , et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d'elle ; laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d'avoir compagnie, s'attendant qu'elle auroil son petit picotin " pour le fin moins; mais sa joie fut courte , car monsieur se trouva si las et si rompu de la
' Terme de trictrac , pour dire trois, "^ Autre terme de triclrac, pour dire six , lorsque les dés amènent deux trois.
^ On a r>.it là-dessus un huitain , dont le titre ai De la réponse de Margot Noiron à un gentilhomme qui avoit couché avec elle.
^ C'est-à-dire, monter sur la poule. Quel(iues éditions oui chduchcr ; d'autres, chevaucher. ^ Allusion à une petite chanson de Clément Marol : En cnlranl lians un jardin , Je trouvai C.uillot Marlin
Avec s'aniie IK-léne, Qui vouloit pour «on butin Son beau petit picotin...
.Non pas d'aveine,
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
course, que, quelque caresse qu'elle lui fit , il ne se put mettre en devoir, et s'endormit sans lui rien faire; dont il s'excusa vers elle, lui disant : « Ma mie, dil-il , le grand amour que je vous porte, m'a fait hAtcr de vous venir voir 5 et suis venu en poste tout le long du chemin. Vous m'excuserez pour celle fois. » La dame ne trouva pas cela à son gré -, car on dit « qu'il n'est rien qu'une femme trouve plus mauvais (et non sans cause), que quand l'homme la met en ap[)élit sans la contenter. » Et a clé souvent vu par expérience, qu'un amoureux , après avoir longtemps poursuivi une dame, s'il advient qu'elle jirenne quelque soudaine disposition de l'accepter, et que lui se trouve surprins de telle sorte, qu'il soit impuissant, ou par Irop grande alTeclalion , ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais depuis il n'y recourra , si ce n'est par grande adventure. Toutefois la dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux ' ; et n'en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le malin d'auprès monsieur, et le laissa reposer. Au bout dune heure ou deux qu'il se voulut lever, en s'habillant, il se met (\ une fenêtre qui regardoit sus la basse-cour ; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui mugueltoil une poule-, puis la laissoil; puis refaisoil ses caresses assez de fois, mais il ne faisoil autre chose. IMonsieur, qui le regardoit fairCj s'en fâcha, et va dire : <( Voyez ce méchant coq , qui! est klche I il y a une heure qu'il est à mugueller celle poule, et ne lui peut rien faire ; il ne vaut rien : qu'on me l'Ole et qu'on en ait un autre. « La dame lui répond : a Eh! monsieur, pardonnez-lui : peulfilre qu'il a couru la posle toute la nuit. » Monsieur se lui à cela et n'en parla plus, sachant bien que c'éloil à lui à qui ces lettres s'adressoient.
NOUVELLE XXXV
Du cure de Brou ', et des bons tours qu'il faisoit on son vivant.
Le curé de Brou, lequel en d'autres endroits a été nommé curé de Briosne ', a fait tant
' Kquivoque sut force , violence, cl forces, grands ciseaux.
* l'clile ville du Pcrclic-Goucl, dans le diocèse de Chartres , sur la rivière d'Ozanc , à quatre lieues de Chàleaudun et à vingt-cinq de Taris.
5 Ln Normandie, sur laUille, à neuf lieues Uc Rouen, entre Évreux et l'ont-Audcmcr.
d'actes mémorables en sa vie, que qui les voudroil mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que d'un Lancelot ou d'un Tristan '. Et a été si grand bruit de lui, que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l'attribue au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour leur curé de Pierre-Bulliére*, mais le curé de Brou l'a emporté a plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques , laissant le reste ' pour ceux qui voudront un jour exercer leur style à les décrire tout du long. II faut savoir que ledit curé faisoit unes choses et autres, d'un jugement particulier qu'il avoit, et ne trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs : comme les yinticnncs, les Re>>pons, les Kyrie, les Sanctus et les Jçjnus JJei. Il les chanloit souvent à sa mode; mais surtout ne lui plaisoil point la façon de dire la Passion à la mode qu'on la dit ordinairement par les églises , et la chanloil tout au contraire. Car quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilale, il le faisoit parler haut et clair afin qu'on l'entendît. El quand c'étoient les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu'à grand'peine le pouvoit-on ouïr.
Advint qu'une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Chûleaudun pour y aller faire ses fêles de Pâques, passa par Brou le jour du Vendredi-Saint, environ les dix heures du malin ; et voulant ouïr le service, s'en alla à l'église, là où étoitle curé qui le faisoil. Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir l'église quand il disoit : Quem quœritis? Mais quand céloit à dire : JESUM NAZARENLM,il parioil le plus bas qu'il pouvoit. El en celte façon continua la Passion. Celle dame, qui étoit dévolieuse , et pour une femme étoit bien entendue en la sainte Ecriture et notoit bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de celle manière de chanter -, et eût voulu ne s'y être point trouvée. Elle en voulut parler au curé
' I.nncelol du Lac et Trislan de I.eonnois sont les deux plus l'anioux chevaliers de la table riomie. Le roman de Lancelot fui imprimé pour la première fois à Paris chez Antoine Ycrard , l'an lî!)'», en trois vol. in-folio. Le roman de Tristan contient deux parties, qui font un assez gros volume in-folio gothique.
* Touchant ce curé, voyez Henri Klicnnc , chap. 3C de son ylpoloijie pour Ilirodote.
' La plus ancienne édition écrit la reste.
et lui en dire ce qu'il lui en sembloit. Elle renvoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand il fut venu, elle lui dit : « Monsieur le curé, je ne sais pas où vous avez apprins à officier à un tel jour qu'il est aujourd'hui, que le peuple doit être tout en humilité. IMois, à vous ouïr faire le service, il n'y a dévotion qui ne se perdît. — Comment cela, madame? dit le curé. — Comment ! ditelle : vous avez dit une Passion tout au contraire de bien. Quand Noire-Scigneur parle, vous criez comme si vous étiez en une halle ; et quand c'est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous ? est-ce à vous à être curé.'' Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice, et vous feroit-on connoîlre votre faute. » Quand le curé l'eut bien écoulée : <( Est-ce cela quemo vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par mon âme ! il est bien vrai , ce que l'on dit^ c'est qu'il y a beauoup de gens qui parlent des choses qu'ils n'entendent pas. Madame, je pense aussi bien savoir mon office comme un autre , et veux que tout le monde sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état, qu'en lieu qui soit d'ici à cent lieues. Je sais bien que les autres curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme eux si je voulois; mais ils n'y entendent rien. Car appartient-il à ces coquins de Juifs de parler aussi haut queNolre- Seigneur ! Non, non, madame, assurez-vous qu'en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître , et le sera tant que je vivrai ; et fassent les autres en leur paroisse comme ils entendront. » Quand cette bonne dame eut connu l'humeur de Ihomme, elle le laissa avec ses opinions bigearres • et lui dit seulement : « Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d'esprit, on le m'avoit bien dit, mais je ne l'eusse pas cru, si je ne l'eusse vu. »
NOUVELLE XXXVI
Du nif^nie curi^ el de sa chambrière ; et de sa lexive qu'il lavoil ; et comment il traita ?oii évèquc cl ses chevaux, et tout son train.
Ledit curé avoit une chambrière, de l'âge de vingt et cinq ans, laquelle le scrvoit jour et nuit, la pauvre garse ! dont il étoit souvent mis ù ^cl^lce^ et en payoit l'amende. Mais, pour
* Bourrues, fanlasliqucs. La plupart des (éditions ont bigarrées, — * A la justice de l'oflicial.
cela, son évoque n'en pouvoit venir à bout. Il lui défendit une fois d'avoir chambrières, qu'elles n'eussent cinquante ans pour le moins : le curé en print une de vingt ans et l'autre de trente. L'évoque, voyant bien que c'étoit error pejor priore, lui défendit qu'il n'en eût point du tout ; à quoi le curé fut contraint obéir , au moins il en fit semblant-, et pource qu'il étoit bon compagnon et de bonne chère, il trouvoil toujours des moyens assez pour apaiser son évèque-, lequel même passoil par chez lui-, car il lui donnoit de bon vin, et le fournissoit quelquefois de compagnie françoise*. Un jour, l'évoque lui manda qu'il vouloit aller souper le lendemain avec lui; mais qu'il ne vouloit que viandes légères, pource qu'il s'étoit trouvé mal les jours passés, et que les médecins les lui avoient ordonnées pour lui refaire son estomac. Le curé lui manda qu'il seroit le bienvenu ; et incontinent s'en va acheter force courées* de veau el de mouton, et les mit toutes cuire dedans une grande oulle ', délibéré d'en festoyer son évêque. Or, il n'avoit point lors de chambrière, pour la défense qui lui en avoit été faite. Que fil-il? Tandis {|ue le souper de son évoque s'apprèloit, et environ l'heure qu'il savoil que ledit seigneur devoit venir, il ôte ses chausses et ses souliers, et s'en va porter un faix de drapeaux^ à un douet^ qui étoit sur le chemin, par où devoit passer l'évêque; et se mit en l'eau jusqu'aux genoux, avec une selle, tenant un battoir en la main, et lave ses drapeaux bien et beau ; et si faisoit de cul et de pointe*^ comme une corneille qui abat noix. Voici l'évêque venir : ceux de son train qui alloieni devan-t, vinrent à découvrir de loin mon curé de Brou, qui lavoit sa buée, et, en haussant le cul , montroit parfois tout ce qu'il portoit. Ils le montrèrent à l'évèquc : « Monsieur, voulez-vous voir le curé de Brou qui lave des drapeaux ? » L'évêque, quand il le vit, il fut le plus ébahi du monde, et ne savoit s'il en devoit rire ou s'il s'en devoit fâcher. Il s'approcha de ce curé, qui baltoit toujours à tour de
' Ou (jalloise, gaie, joyeuse.
^ Pour Corées ; comme les Parisiens prononçaient alors: c'est le cœur, le foie, la raie, le poumon, soit du mouton, soit du veau. Le tout s'appelle aussi fressure.
' Proprement pot de terre , de fer ou de fonlc. C'est un met gascon. — * Draps, linges.
" Quelques éditions ont douit , qui signifie de même ruisseau , canal , courant d'eau.
^' U» dit plutôt de eu et de léte,
LES CONTES ET JOYELX DEVIS
bras, faisant semblant de ne voir rien : « Et viens çà, gentil curé, que fais-tu ici? » Lecuré^ comme s'il fût surprins, lui dit : « IMonsieur, vous voyez, je lave ma lexive. — Tu laves ta lexive! ditl'cvêque; es-lu devenu buandier? est-ce l'état d'un prêtre? Ah! je le ferai boire une pipe d'eau en mes prisons, et tôterai ton bénéfice. — Et pourquoi, monsieur? dit le curé : vous m'avez défendu que je n'eusse point de chambrière^ il faut bien que je me serve moi-même, car je n'ai plus de linge blanc. — O le méchant curé ! dit l'évéque ; va, va, tu en auras une. Mais que souperons-nous? — Monsieur, vous soupcrez bien, si Dieu plaît : ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères. » Quand ce fut à souper, le curé servit l'évèque, et ne lui présenta d'entrée que ces courées bouillies. Auquel l'évèque dit: a Qu'estce que tu me bailles ici ? Tu te moques de moi. — Monsieur, dit-il, vous me mandâtes hier que je ne vous apprêtasse que viandes légères : j'ai essayé de toutes sortes de viandes-, mais quand ce a été à les apprêter, elles alloient toutes au fond du pot, fors qu'à la fin j'ai trouvé ces courées, qui sont demourées sus l'eau, ce sont les plus légères de toutes. — Tu ne valus de ta vie rien, dit l'évèque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m'as faits. Eh bien, bien, je t'apprendrai à qui tu te dois adresser. » Le curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, et de viandes d'autre digestion, lesquels il fit apporter-, et traita bien son évêque, qui s'en trouva bien. Après souper, il fut question de jouer une heure au flux ' ; puis l'évoque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit sa complexion , avoit apprêté un petit tendron, pour son vin de coucher *• et d'autre coté, aussi à tous ses gens chacun une commère, car c'étoil leur ordinaire quand ils venoient chez lui. L'évèque, en se couchant, lui dit : « Va, retire-toi, curé, je me contente assez bien de toi pour celle fois. ÎMais sais-tu qu'il y a ? J'ai un palefrenier qui n'est qu'un ivrogne : je veux que mes chevaux soient traités comme moi-môme, prends-y bien garde. » Le curé n'oublie pas ce mol-, il prend congé de son évêque jusqu'au lendemain, et incontinent en-
' C'est un jeu de caries à qualrc. On donne quatre caries à chacun. Celui des quatre qui a le plus de cartes d'une même couleur a le (lux et gagne l'enjen.
* On appelait vin do coucher celui qu'on buvait avant de s'»'ndorniir.
voie par toute sa paroisse emprunter force juments, et en peu de temps il en trouva autant qu'il lui en falloit; lesquelles il va mellre à l'étable auprès des chevaux de l'évèque. Et chevaux de hennir, de ruer, de tempêter environ* ces juments ; c'étoit un triomphe de les ouïr. Le palefrenier, qui s'en éloil allé étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend ce beau tintamarre, qui se faisoit à l'étable, et s'y en va le jjIus soudainement qu'il peut, pour y donner ordre-, mais ce ne put jamais êlre sitôt, que l'évèque n'en eût OUI' le bruit. Le lendemain matin , l'évèque voulut savoir qu'avoient eu ses chevaux toute la nuit à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien , mais il fallut que l'évèque le sût : « IMonsicur, dit le palefrenier, c'étoient des juments qui etoient avec les chevaux. » L'évèque , songeant bien que c'étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures : « IMalheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi ? tu m'as gàlé mes chevaux; ne le chaille, je te... » Mon curé lui répond : « Monsieur, ne me dites-vous pas au soir, que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j"ai pu. Ils ont eu foin et avoine-, ils ont été en la paille jusqu'au ventre : il ne leur falloit plus qu'à chacun leur femelle 5 je la leur ai envoyé quérir: vous et vos gens n'en aviez-vous pas chacun la vôtre? — Au diable le méchant curé, dit l'évèque, lu m'en donnes de bonnes. Taio toi, nous compterons, et je te paierai des bons traitements que tu me fais. » Mais, à la fin, il n'y sut autre remède, sinon que de s'en aller jusqu'à uneautre fois. Je ne sais si c'étoit point l'évèque Milo'*, lequel avoit des procès un million, et disoil que c'éloit son exercice; et prenoil plaisir à les voir multiplier, tout ainsi que les marchands sont aises de voir croître leurs denrées 5 et dit-on qu'un jour le roi les lui voulut appointer, mais l'évèque ne prenoil point cela en gré, et n'y voulut point entendre; disant au roi que , s'il lui ôtoit ses procès, il lui ôtoit la vie. Toutefois, à force de remonlrances et de belles paroles, il y falloit aller, de sorte qu'il consentit à ces appointements-, de modo qu'en moins de rien lui en furent, que vuidés, que accordés, que amortis, deux ou trois cents. Quand l'évèque vit que ses procès s'en alloient
' Autour, auprès de.— " Milon , Miles d'Uliers, évc- ((uc de Chartres , mort à Paris l'an ! i'JJ.
ainsi à n6anl, il s'en vint au roi, le suppliant à jointes mains (ju'il no les lui ôlût pas tous, et (ju'il lui plùt au moins lui en laisser une douzaine des plus Ijeaux, cl des meilleurs, pour s'ébattre.
NOUVELLE XXXVIL
Du iiK^me curù, cl de la carpo qu'il acheta pour son diaor.
Pour revenir à noire curé de Brou , un dimanche malin qu'il éloil f(Me , se pourmcnant autour de ses courlils', il vil venir un homme qui portoit une belle carpe. Si se pensa que le lendemain éloit jour de poisson- (c'éloient possible les Rogations) : il marchanda celle carpe, et la paya. El pource qu'il éloil seul, il print celte carpe, cl l'allache à l'aiguillelle de son sayon % et la couvre de sa robe. En ce point, s'en va à l'église, où ses paroissiens raltendoient pour dire la messe. Quand ce fut à l'oiTcrle^ ledit curé se tourne devers le peuple avec sa plalaine", pour recevoir les olTrandes. La carpe, qui éloil toute vive, démenoit la queue fois à fois , et faisoit lever l'a mie t de ]>L le curé, de quoi il ne s'apercevoit point j mais si faisoienl bien les femmes, qui s'enlre-rcgardoienl et se cachoient les yeux , à doigts cntr'ouverts. Elles rioienl, elles faisoienl mille contenances nouvelles. Et cependant le curé éloit là à les attendre , mais n'y avoil celle qui osât venir la première \ car elles pensoient de celle carpe que ce fût la Irés-douce chose que Dieu fit croître. Le curé et son assistant avoient beau crier : « A l'offrande, femmes! qui aura dévotion ? » elles ne venoienl point. Quand il vit qu'elles rioienl ainsi, el qu'elles faisoienl tant de mines, il connut bien qu'il y avoil quelque chose : tant qu'à la (in il se vint aviser de celte carpe qui remuoil ainsi la queue: «lia ha, dit-il, mes paroissiennes, j'élois bien ébahi que c'éloil qui vous faisoit ainsi rire : non, non , ce n'est (kis ce que vous pensez, c'est une carpe que j'ai au malin achetée pour demain à dîner ". » Et en disant cela ,
' Jardins: de là le nom de la Courtille.
* C't'sl-à-dirc, jour maigre.
® Pourpoint à basques , allacliê aux cliausscs avec des éguilieUes. « Il n'y a guère qu'un siècle, disait La Monnoye en 1735, que les bonnes gens aiguilleloient ainsi leur haut-dc-chausscs. »
'' Pour offertoire. — ^ Patène.
•^Boucliet, dans sa sixième serée , a rapporté ce conte, qu'il applique à un cordelier, en y cliangeanl diverses circoiislanocs. 11 dit que le moine s'élant
il recoursa' sa chasuble, cl son amict, el sa robe, pourleurmonlrer celle carpe-, autrement, elles ne fussent jamais venues à l'onVande. Il se soucioit du lendemain, le bon homme de curé, nonobstant le mot de l'Évangile : IVolite soUiciticssedecrastino ; lequel pourtant il interprétoit gentiment à son avantage, car quand cpielc[u'un lui dit : « Comment, monsieur le curé! Dieu vous a défendu de vous soucier du lendemain , et toutefois vous achetez une car[)c pour voire provision. — C'est, dit-il, pour accomplir le précepte de l'Évangile ; car quand je suis bien pourvu , je ne me soucie pas du lendemain. » Les uns veulent dire que ce fut un moine^, qui avoil caché un pàlé en sa manche, étant à dîner à certain banquet-, mais tout revient à un. On dit encore loul plein d'autres choses de ce curé de Brou , qui ne sont point de mauvaise grâce \ comme entre autres , celle qui s'ensuit.
NOUVELLE XXXVIII
Du môme curé, qui excommunia tous ceux qui éloicnl dedans un trou.
Un jour de fêle solennelle, el à l'heure du prône, le curé de Brou monte en une chaire pour préclier ses paroissiens -. laquelle éloit auprès d'un pilier, comme elles sont voulenliers. Tandis qu'il prêchoit, vint à lui le clerc' du presbytère , qui lui présenta quelques mémoires de quérimoines^, selon la coutume, qui est de les publier les dimanches. Le cure prend ses mesures, et les met dedans un trou qui éloit au pilier tout exprès pour semblables cas ; c'est-à-dire, pour y meltre tous les brevets qu'on lui apportoit durant le prône. Quand ce fui à la fin de son prêche, il voulut ravoir ces mémoires, et met le doigt dedans le
aperçu de ce qui faisait rire ces femmes, se troussa jusqu'à la ceinture et leur dit: Tenez, regardez, friandes ; vous croyez que c'est de la chair, et c'est du poisson.
' Retroussa. Terme provincial fort usité à Dijon par les femmes du menu pcu|ile , qui disent qu'elles se rivorsent, quand, après avoir troussé leur robe, elles la rallaclicnt par derrière.
"^ Bouchot, serée 15, fait le même conte ; mais l'original est dans le livre intitulé Mcnsa philosophica, par Thibaud Auguilberl, Irlandais; traité 4.
= Ecclésiastique servant le curé pour les an'aircs de la cure.
* Termes de cour d'Église ; requêtes ou plaintes présentées au juge d'Église pour obtenir la permission de publier monitoire.
l.ES CULTES ET JOYEUX DEVIS.
Iroii; mais ils éloient un peu bien avant, pourcc qu'en les y nicUanl il éloil possible ravi à exposer quelque point difTicilc de l'Evangile. Il lire , il tourne le doigt • il y fait tout ce qu'il peut : il n'en sut jamais venir à bout; car, au lieu de les tirer, il les poussoit. Quand il eut bien aliannê ', et qu'il vit qu'il n'y avoit ordre : « 3Ies paroissiens, dit-il, j'avois mis des papiers là-dedans , que je no saurois ravoir 5 mais j'excommunie tous ceux qui sont en ce Irou-là. »
Les uns attribuent cela à un autre curé, et disent que c'é'oil un curé* de ville. El, de fait, ils ont grande apparence; car es villages n'y a pas cofnmunément de chaires pour faire le prône. 3Iais je m'en rapporte à ce qui en est. Si celui qui c'est prétend que je lui ai fait tort en donnant cet honneur au curé de Brou pour le lui ôlcr, m'en avertissant, je suis content d'y mettre son nom. Au pis aller, il doit penser qu'on a bien fait autant des Jupiters et des Hercules ^-^ car ce que plusieurs ont fait, on le référé tout ù un pour avoir plus tôt fait : d'aulanl que tous ceux du nom ont été excellens et vaillans. Aussi il n'y avoit point d'inconvénient de nommer par anlononiasie" Curés de Brou, tous prêtres, vicaires, chanoines, moines, et capellans*, qui feront des actes si vertueux comme il a fait.
NOUVELLE XXXIX
De ïeiran, qui , ùlaal sur la mule, ne paroissoil point pardessus l'arçon du la selle.
En la ville de IMonlpellier, y avoit naguère un jeune homme qu'on appeloit le prieur de Teiran , lequel étoit homme de bon lieu et d'assez bonnes lettres; mais il étoit mal aisé", de sa personne ; car il avoit une bosse
* Soufflé, fail des cfTurts j comme un bùclieron qui fend du bois et fait fiati à chaque coup de cogiicc.
* Ce cure de Saiiit-liustachc do Taris, dont il a M question dans la .Nouvelle XWII. On ajoute niênie qu'a|)rés avoir dit qu'il excommuniait tous ceux qui ('•laient dans le trou, il Qt réflexion que, parmi les personnes nommées dans les quirimoines, se lrou\aicnt révèquc de Paris et son oflicial : il déclara donc qu'il exceptait ces deux-là. H. Etienne, chap. G de Wtpologie pour Hérodote.
' Cicéron , au livre III De la nature des Dieux, compte (rois Jupilers et six Hercules.
* C'est une figure de rhétorique qui consiste à désigner quelqu'un par un autre nom que 'son nom propre. yJnlonomase est le mot d'usage.
■^ Chapelains. — * InOrnie.
sur le dos, et l'autre sur l'estomac , qui lui faisoienl mal porter s-on bois ', et qui l'avoicnt si bien gardé de croître , qu'il n'éloit pas plus haut que d'une coudée. Attendez, allendcz , j'entends de la ceinture en sus. Un jour , en s'en allant de IMontpellier à Toulouse , accompagné de quelques siens amis de IMonlpellier même, lisse trouvèrent à Saint-Tuberv * , à l'une de leurs dînées, et pource que c'éloit en été , et que les jours étoient longs , ses compagnons ajjrés dîner ne se hàloient pas beaucoup de parlir , et attende ijnt la chaleur à s'abaisser ' ; et môme quelques-uns d'entre eux se vouloient mettre à dormir : ce que Teiran ne trouva pas bon, et fil brider une mule qu'il avoit, tout en colère ( n'entendez pas que la mule fût en colère ; c'éloit lui ), et monte dessus, en disant : « Or, dormez tout votre saoul, je m'en vais » , et pique devant , tout seul, tant qu'il peut. Quand ses compagnons le virent délogé, ne le voulant point laisser, se dépêchent d'aller après. 31ais Teiran étoit déjà bien loin. Or, il portoit un de ces grands feuires d Espagne pour se défendre du soleil, qui le couvroil quasi lui et toute sa mule ; sauf toutefois à en raballre ce qui sera déraison. Ceux qui alloient après, virent un paysan en un champ assez près du chemin, auquel ils demandèrent : (i I\lon ami, as-tu rien vu un homme à cheval ici devant, qui s'en va droit à Narbonne ■' » Le paysan leur répond : « Xenni, dit-il, je n'ai point vu d'honmie; mais j'ai bien vu une mule grise qui avoit un grand chapeau de feutre sur la selle, et couroit a bride aballue. » 31es gens se prindrent à rire, et connurent bien que c'éloit leur homme qui piquoit dune telle colère, qu'ils ne le purent oncques atteindre, qu'ils ne fussent àXarbonne. Aucuns ont voulu dire que la mule n'éloil pas grise , et qu'elle éloit noire. Mais il y a des gens qui ont un esprit de contradiction dedans le corps : cl qui voudroit contester avec eux, ce ne seroil jamais fait.
' c'est-à-dire, avoir mauvais air. Façon de parler venue des anciens romans, qui apiiellenl sou\cnt ùois les l.incos des chevaliers.
* i'elile \ille sur l'Ilorault, diocèse d'.\gde, ainsi nommée de saint libère, martyr, appelé ailleurs saint 'J ib:r;je.
'" C'est -;':-dirc, que la dialcur diminuât.
NOUVELLE XL
Du doclcur qui blâmoit les danses , el de la dame qui les souteuoit, et des raisons alléguées d'une part et d'aulre.
En la ville du Mans, y a voit naguère un dorleur en Uiéoiogie, appelé noire maîlre d'Argentré, qui lenoit la prébende doctorale', homme de grand savoir et de bonne vie , et n'éloit point si docteur, qu'il n'entendît bien la civilité et renlrcgent , qui le faisoit élre bienvenu en toutes compagnies lionnôles. Un jour, en une assemblée des principaux de la ville, qui avoient soupe ensemble, lui étant du nombre, il y eut, d'aventure, des danses après souper, lesquelles il regarda pour un peu de temps, pendant lequel il se print à parler avec une dame de bien bonne grûce , appelée la Eaillive de Sillé% femme, pour sa vertu, bonne grâce et bon esprit, très-bien venue entre les gens d'honneur, avenante en tout ce qu'elle faisoit, et entre autres à baller : là où elle prenoit un grandissime plaisir. Or, en devisant de propos el autres, ils commencèrent à parler des danses. Sur quoi le docteur dit que , de tous les actes de récréation , il n'y en avoil point un qui sentît înoins son homme ' , que la danse. La Bailiive lui va dire, tout au contraire, qu'elle ne pensoit qu'il y eût chose qui réveillât mieux l'esprit que les danses, et que la mesure ne la cadence n'enlreroient jamais en la lèle d'un lourdaud : lesquelles sont témoignage que la persoime est adroite et mesurée en ses faits el desseins. « Il yen a même, disoit-elle , de jeunes gens qui sont si pcsans, qu'on auroit plus tôtapprins à un bœuf à aller à la haqucnée *, qu'à eux à danser ^ mais aussi , vous voyez quel esprit ils ont. Des danses, il en vient plaisir à ceux qui dansent , et à ceux qui voient danser ; et si ai opinion , si vous osiez dire la vérité , que vous-même y prenez grand plaisir à les regarder , car il n'y a gens , tant mélancoliques soient-ils, qui
* Celle pi'Jl)cnde, appelée plutôt thôologale , était établie dans chaque église cathédrale ou collégiale, depuis le quatrième concile de Latran, sous Innocent III, et airectée à un doclcur en théologie, qui prêchait tous les dimanches.
* Si!lé-le-Guillaunie, petite ville du Maine enlre Mayenne et le Mans.
' C'est-à-dire, qui fit moins valoir son homme, qui fût moins digne d'un homme raisonnable.
* Aller l'anable, comme les Lmqucnécs que montaient les dorme*.
ne se réjouissent à voir si bien manier lo corps, et si allègrement. » Le docteur, l'ayant ouïe , laissa un peu reposer les termes de la danse , entretenant néanmoins toujours celle dame d'autres propos , qui étoienl divers ; mais non pas tant éloignés , qu'il n'y pi"it bien retomber quand il voudroit. Au bout de quelque espace, qu'il lui sembla être bien à point , il va demander à la dame Raillive : « Si vous étiez, dit-il , à une fenêtre, ou sur une galerie , el vous vissiez de loin en quelque grande place une douzaine ou deux de personnes qui s'enlre-linssent par la main, el qui sautassent, qui virassent, d'aller et de retour, en avant et en arrière ; ne vous sembleroientils pas fous ? — Oui bien , dit-elle , s'il n'y avoit quelque mesure. — Je dis encore qu'il y eût mesure, dit-il, pourvu qu'il n'y eût point de labourin ne de flt^lte. — Je vous confesse, dit-elle , que cela pourroil avoir mauvaise grâce. — Et donc, dit le docteur, un morceau de bois percé, et une feuille • étoupée de parchemin par les deux bouts, ont-ils tant de puissance, que devons faire trouver bonne une chose qui de soi sent sa folie ? — El pourquoi non ! dit-elle. Ne savez - vous pas de quelle puissance est la musique? Le son des instruments entre dedans l'esprit de la personne , el puis l'esprit commande au corps , lequel n'est pour autre chose , que pour montrer par signes et mouvements la disposition de l'âme à joie ou à tristesse. Vous savez que les hommes marris font une autre contenance que les hommes gais el conlens. Davantage^ , en tous endroits faut considérer les circonstances j comme vous-iiiême prêchez tous les jours. Un labourineur qui flûteroit tout seul , seroil estimé comme un prêcheur qui se met- Iroit en chaire sans assistans. Les danses sans inslrumens ou sans chansons, seroient comme les gens en un lieu d'audience sans sermoneur. Parquoi, vous avez beau blâmer nos danses , il faudroit nous ôter les pieds el les oreilles , el vous assure, dit-elle, que si j'étois morte , el j'ouïsse un violon, je me lèverois pour baller. Ceux qui jouent à la paume se lourmcnlenl bien encore davantage pour courir après une petite pelote de cuir el de bourre , et y vont de telle affection , que quelquefois il semble qu'ils se doivent tuer , et si n'ont point
' D'autres éditions portent seiHe , seau , ce qui exprime mieux un tambourin* — * En outre, de plus.
LES COJSTES £ï JOVELX DEVIS.
d'instrument de musique, comme les danseurs, et ne laissent pas d'y prendre une merveilleuse récréation. Pensez-vous ôtcr les plaisirs du monde? Ce que vous prêchez contre les voluptés, si vous vouliez dire vrai, n'est pas pour les abolir, sinon les déslionnôtes^ car vous savez bien qu'il est impossible que ce monde dure sans plaisir ; mais c'est pour empêcher qu'on n'en prenne trop. » Le docteur vouloit répliquer; mais il fut environné de femmes , qui le mirent à se (aire , craignantqu'à un besoin elles ne l'eussent prins pour le mener danser. Et Dieu sait , si c'eût bien été son cas.
NOUVELLE XLL
De l'Écossois et sa femme qui étoit un peu trop habile au maniement.
Un Ecossois , ayant suivi la cour quelque temps , aspiroit à une place d'archer • de la garde, qui est le plus haut qu'ils désirent être quand ils se mettent à servir en France 5 car lors ils se disent tous cousins du'roi d'Ecosse. L'Ecossois, pour parvenir à ce haut étal, avoit fait tout plein de services, pour lesquels, entre aulres, il eut celte faveur d'épouser une fille, qui étoit damoiscllc d'une bien grand'dame; laquelle fdle étoit d'assez bon âge. Elle n'eut guère éîé en mariage, qu'elle ne se souvînt des commandements qu'on donne aux jeunes épousées ; premièrement : que la nuit elles tiennent leur couvre-chef à deux mains, de peur que leur mari les décoilTe-, qu'elles serrent les jambes comme un homme qui descend en un puits sans corde ; qu'elles soient un peu rebelles, et que, pour un cou[) qu'on leur baille, ellesenrendentdeux. Celte jeune damoiselle commença à observer de bonne heure ces beaux et saints enseignements, l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'elle en fit une leçon, et les pratiqua tous à la fois, dont l'Ecossois ne fut pas trop content , spécialement du dernier point. Et voyant qu'elle s'en savoit aider de si bonne heure, il sembla à ce pauvre homme qu'elle avoit apprins ces tordions* d'un autre
• On les appelait archers, quoiqu'ils portassent la hallebarde, parce qu'auparavant c'était un arc qu'ils portaient. La garde écossaise a été en iionncur auprès des rois de France depuis les services (juc les Écossais rendirent à Charles Vil contre les Anglais.
* Q\x tourdion, (rnnimitif de /owr, petit mouvement léger. On appelail ainsi îos )>asses UanscSi
maître que de lui ; de mode qu'il lui fongna» b:ea gros, en lui disant : « Ahl vous culi'»! » Et oncqucs puis , ne dormit de bonne somme. El nièine, à toutes hetires (ju'il éloit avec elle, il lui disoil : « Ah ! vous culi ! ah ! vous culi ! c'est un putain qui culi ! » Et s'y fonda bien si fort , qu'il ne potivoit regarder sa femme de bon œil, ne la nuit même ne la bai.soit point de bon cœur. Elle, de son côté, se retira petit à petit, et se garda, de là en avani, d'être trop frétillante. Et voyant que cet Ecossois a voit toujours froid aux pieds et mal à la tête , et qu'il fongnoit toujours, elle devint toute mélancolique et pensive : dont Madame, sa maîtresse % s'aperçut, et lui demandoit souvent : « Qu'avczvous, m'amie? Vous êtes enceinte? — Sa' votre grâce ^, madame, disoit-elle. — Qu'avez-vous donc? Il y a quelque chose.') Elle la pressa tant, qu'il fallut qu'elle sût ce qu'il y avoit, ainsi que les femmes veulent loulsavoir. Je peuxbien dire cela ici, car je sais bien qu'elles ne liront pas ce passage. Elle lui conla le cas. Quand madame l'eut entendue: « lié! n'y a-il que cela? dit-elle. Taisez-vous 5 vraiment , je parlerai bien à lui. « Ce qu'elle fil de bonne heure; et appela cet Ecossois à part ; et lui coiniiiença à demander comment il se trouvoil avec sa femme. « Madame, dit-il, je trouvi bien, grand merci vous. — Voirc-mai;^ votre femme est toute fâchée : que lui avez-vous fait ? — J'aurai pas rien fait, madame. Je savois pas pourquoi fait-il mauvais chère. — Je le sais bien , moi, dit-elle; car elle m'a tout dit. Savez-vous qu'il y a, mon ami ? Je veux que vous la Irnilicz bien, et ne faites pas le fantastique ^ ; êles-Yous bien si neuf de penser que les femmes ne doivent avoir leur plaisir comme les hommes ? pensez-vous qu'il faille aller à l'école pour l'apprendre? Nature l'enseigne assez. Et que pensez-vous ? que voire femme ne se doive remuer non plus qu'une souche de bois? Or ça, dit-elle, que je n'en oie plus parler: cl lui faites bonne chère. » Mon Ecossois
' Fongncr ou foigner, selon I.a Monnoye, signifiait gronder, se dépiter, et vient de foin, inlerjeclion d'inipaliencc cl de dépit, dont alors on se servait en'guiso de juron.
* Il voulait dire : « yih! vous culetcz. »
* Ce doit cire quelque princesse ou la reine ellemême, au service de (jui la femme de l'Ecossais élait attachée sans doule.
* Contraction de sauf votre grOcc.
* Tour fantdSf/HO.
YJEUX CONTEURS FRANÇAIS.
se contenta, moitiéparforcc, moitié par amour. Et incontinent, Madame fit savoir à la damoisclle ce qu'elle avoil dit à l'Écossois. Et peut bien i^tre que la daniuiselle éloit en la garderobe à l'écouter, sans que l'Ecossois en sût rien. Mais elle ne fit pas semblant à son mari d'en rien savoir; et faisoit toujours de la fâchée le jour et la nuit, et ne se revengeoit plus des coups qu'elle recevoit, jusqu'à ce qu'une des nuits, il lui dil, la réconfortant : u Culi, culi! Madame le vouli bien. » De ([uoi elle se fit un peu prier; mais, à la fin, elle se rapjjrivoisa; et l'Ecossois ne fut plus si fûcheux.
NOrVELLE XLII.
Du prOlrc , el du mai-on qui se coiifessoit à lui.
Il y avoit un prcMrc dun village, qui étoit tout fier d'avoir vu un jîelit plus que son Calon'; car il avoil lu De Syntaxi"^, et son Fausle precor gelida^. El, pour cela, il s'en faisoit croire, et parloit, d'une bravelé grande, usant des mois qui remplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur. Et môme, en confessant, il avoit des termes qui étonnoicnt les pauvres gens. Un jour, il confessoit un pauvre homme manouvrier, auquel il demandoit : « Or çà, jnon ami, es-tu point ambitieux? » Le pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là apparlenoit aux grands seigneurs, cl quasi se repenloit d'èlre venu à confesse à ce prêtre; lequel il avoit ouï dire qu'il éloit si grand clerc, cl qu'il parloit si hautement, qu'on n'y enlendoil rien, ce qu'il connut à ce mot ambitieux; car, encore qu'il Teùl possible ouï dire autrefois, si est-ce qu'il ne savoit pas que c'éloil. Le prôlre, en après, lui va demander : « Es-lu point fornicaleur? — Nenni. — Es-tu point glouton ? — Nenni. ■ — Es-tu point superbe? » 11 lui disoit toujours nenni. « Es -tu point iraconde'? — Encore
* Il enlend ce que l'on nomme vulgairement les Disti'/ues (le Calun, soit par allu^ion au livre que Calon le censeur iiililula Carmen de IMoribus , ([uoiqu'il l'eût écrit en prose ; soit parce la doctrine morale contenue dans ces distiques a Oté jugée digne de Caton lui-méinc.
* La Syntaxe de Despautne, publiée en 1513.
' C'est ainsi que commence la première églogue de Baptiste Manluan. Au seizième siècle, on lisait pul)liquemenl dans les Écoles de Paris les poésies latines de ce moine , aussi célèbres alors que celles de Virgile et d'Horace.
* Coléri(iuc. On voit dans un passage do Rabelais que
moins. » Ce prôtre, voyant qu'il lui répondoit toujours nenniy éloit tout admirabonde. h Estu point concupiscent? — Nenni. — Et qu'estu donc? dit le prêtre. — Je suis, dit-il, maçon; voici ma truelle. » Il y en eut un autre qui répondit de même à son confesseur, mais il sembloit être un peu plus affailé'. C'étoit un berger, auquel le i)rélre demandoit : « Or çà, mon ami, avez-vous bien gardé les commandements de Dieu? — Nenni, disoit le berger. — C'est mal fait, disoit le prêtre. — Et les commandements de l'Eglise ? — Nenni. » Lor» dil le prêtre : « Qu'avez- vous donc gardé? ■ — Je n'ai gardé (lue mes brebis ^, » dit le berger.
Il y en a un autre qui est vieil comme un pol à plimie '' ; mais il ne peut être qu'il ne soit nouveau à quelqu'un. C'étoit un, lequel après qu'il ciïl bien coulé toute son allaire, le pièlre lui demanda : a Eh bien ! mon an)i, qu'avez-Yous encore sur votre conscience ? » Il répond qu'il n'y avoil plus rien, fors qu'il lui souvenoit d'avoir déiobé un licol, u Eh bieni mon ami, dit le prêtre, d'avoir dérobé un licol n'est pas grand'chose, vous en pourrez aisément faire satisfaction. — Yoire-mais, dit l'autre, il y avoil une jument au bout. — Ha, ha, dit le prêlre, c'est autre chose. Il y a bien différence d'une jumonl à un licol. Il vous faut rendre la jument, el puis la première f(jis que vous reviendrez à confesse à moi, je vous absoudrai du liiol. »
NOUVELLE XLIII
Du genlilliommc qui crioit la nuit après ses oiseaux , et du charreiier qui fouelloil ses clicvaux.
Il y a une manière de gens qui ont des humeurs colériques ou mélancoliques , ou flegmatiques. U faut bien que ce soit l'une de ces trois ; car l'humeur sanguine est toujours bonne, ce dit-on, dont la fumée monte au cerveau qui les rend fantastiques, lunatiques,
les pédans seuls se servaient alors de ces mots nouvellement forgés du latin , iraconds, a'imirabonds.
' Expérimenté, dressé, façonné.
* Celle réponse naive a été imitée dans le Moijen de parvenir. Sire George était malade : « Çà , mon ami , lui disait une dame; courage ; il faut prendre quelque chose. N'avcz-vousrien prisaujourd'liui? — Sauf votre grâce, madame, répondit-il , j'ai pris une puce à la raie de mon eu. »
=* Parce que les pots dont on se sert pour meltre la plume sont toujours vieux et cbréchcs.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
erratiques, fanatiques, schismaliqucs el tous les al tiques qu'on sauroitdire, auxquels on ne trouve remède , pour purgalion qu'on leur puisse donner. Pourcc, ayant désir de secourir ces pauvres gens, et de faire plaisir à leurs femmes, parents, omis, bienfaiteurs cl tous ceux et celles qu'il appartient, j'enseignerai ici, par un bref exemple advenu , comme ils feront quand ils auront quelqu'un aussi mal traité principalement de rêveries nocturnes ; car c'est un grand inconvénient de ne reposer ncjour ne nuit. 11 y avoit un gentilhomme au pays de Provence, homme de bon âge, et assez riche et de récréation. Entre autres, il aimoit fort la chasse el y prcnoit si grand plaisir le jour, que la nuit il se Icvoit en dormant : il se prenoit ù crier ne plus ne moins que le jour, dont il étoit fort déplaisant el ses amis aussi ^ car il ne laissoit reposer personne qui fût en la maison où il couchoit, et réveiiloit souvent ses voisins, lanl il crioit haut el longicmps après ses oiseaux. Autrement, il étoit de bonne sorte et étoit fort connu, tant A cause de sa gentillesse que pour celle imperfection fâcheuse, pour laquelle l'appcloit-oii l'Oiseleur. Un jour, en suivant ses oiseaux , il se trouva en tm lieu écarté, où la nuit le surprini, qu'il ne savoil où se retirer, fors qu'il tourna et vira tant par les bois et montagnes, qu'il vint arriver tout tard en une maison , clant sur le grand chemin toute seule , là où l'hôte logcoit quelquefois les gens de pied (jui éloient en la nuit, pourcc qu'il n'y avoit point d'aulrc logis qui fût prés. Et quand il arriva, Ihôle éloil couche, lequel il fit lever, lui priant de lui donner le couvert pour celte nuit , pource qu'il faisoit froid et mauvais temps. L'hôte le laisse entrer, el met son cheval à l'élable des vaches, en lui ujontrant un lit au snu ' -, car il n'y avoit point de chambre haute. Or, y avoit là dedans un charretier voilurier, qui venoil de la foire de Pézénas, lequel éloit couché en un autre lit tout auprès: lequel s'éveilla à la venue du gentilhomme, dont il lui fâcha fort-, car il étoit las el n'y avoit guère qu'il commençoit à dormir. Et puis, telles gens de leur nature ne sont gracieux que bien à point. Au réveil ainsi soudain, il dit à ce gentilhomme : « Qui diable vous amène si tard ? » Ce gentilhomme, étant seul et en lieu inconnu, parloit
* Tour au sol, au res-cle-chaussée,
le plus doucement qu'il pouvoil : « I\Ion ami, dit-il, je me suis ici traîné en suivant un de mes oiseaux ^ endurez que je demeure ici à couvert, altendanl qu'il soit jour. « Ce charretier séveilla un peu mieux, et regardant ce gentilhomme, vint aie reconnoitre; car il l'avoil assez vu de fois à Aix en Provence et avoit assez souvent ouï dire quel coucheur c'étoit. Le genlilhoinme ne le connoissoit point 5 mais en se déshabillant, lui dit : « Mon ami, je vous prie, ne vous fâchez point de moi pour une nuit; j'ai une coutume de crier la nuit après mes oiseaux-, car j'aime la chasse, et m'est avis toute la nuit que je suis après. ~ TIo, ho! dit le charretier en jurant. Par lo corps bien ! il m'en prend ainsi comme à vous, car loule la nuit il me semble que je suis à loucher mes chevaux et ne m'en puis garder. — Bien, dit le gentilhomme \ une nuit est bientôt passée; nous supporterons l'un l'autre. » Il se couche; mais il ne fut guère avant en son premier somme, qu'il ne se levât de plein saul et commença à crier par la place : folà, vola, vola*. Et , à ce cri, mon charretier s'éveille, qui vous prend son fouet, qu'il avoit auprès de lui, et le vous mène à tort et à travers, à la part « où il sentoit mon gentilhomme, en disant: Dia, dia, houois,'hau, dia'.U vous sangle le pauvre gentilhomme, il ne faut pas demander comment : lequel se réveilla de belle heure aux coups de fouet el changea bien de langage; car. en lieu de crier vola, il commença à crier à Vaide el au meurtre ; mais le charretier foueltoit toujours, jusqu'à tant (juc le pauvre gentilhomme fut contraint se jeter sous la table sans plus dire mot, en attendant que le charretier eût passé sa fureur; lequel, quand il vit que le geniilhomme s'éloit sauvé, se remit au lit, el fit semblant de ronller. L'hôte se lève, qui allume du feu el trouve ce gentilhomme musse sou^ le banc, et éloil si petit, qu'on l'eût bien mis dans une bourse d'un doul'le% et avoit les jambes toutes frangées'» et loule sa personne blessée de coups de fouet, lesquels certainement firent grand miracle;
' Cri (les fauconniers provençaux en kU'hanl l'oiseau.
' A l'endroit. — ' Dia, pour faire avancer les chevaux ; hau, pour les arrêter.
* C'esl-a-dire, dans le plus petit espace ; le double élail une monnaie de cuivre valant doux deniers.
" Les coups de fouet lui faisaient au\ jambes des espèces de franges.
car oncqiics puis ne lui advint do crier en dormant, dont s'ébahirent (lc[)uis ceux qui le connoissoienf, mais il leur conta ce qu'il lui étoit advenu. Jamais homme ne fut plus tenu à autre, que le gentilhomme au charretier, de l'avoir ainsi puari d'un tel mal comme celui-là ; comme on dit qu'autrefois ont été guaris les malades de saint Jean ' ; et aux chevaux rétifs, x)n dit qui! ne faut que leur pendre un chat h la queue, qui les égratignera tant par derrière, qu'il faudra qu'ils aillent de par Dieu , ou de par l'autre^ ; et perdront la rélivcté, en le continuant trois cent soixante et dix-sept fois et demi clJa moitié d'un tiers. Car dix-sept sols et un onzain, et vingt-cinq sols moins un Ireizain, combien valent-ils?
NOUVELLE XLIV
De la veuve , qui avoil une requête à présenior, et la bailla au conseillcr-lai pour la rapporlcr.
Une bonne femme veuve avoit un procès à Paris, là où elle étoit allée pour le solliciter : en quoi elle faisoit grande diligojice, combien qu'elle n'entendît guère bien ses affaires -, mais elle se fioitque Messieurs de parlement auroient égard à sa vieillesse , à son veuvage et à son bon droit. Un malin, de bonne heure avant le jour% plus tôt que de coulume, elle n'enira pas en son jardin pour cueillir la violette-, mais elle piint sa requêie en sa main , en laquelle étoit question de certains excès faits â la personne de son feu mari. Elle va au Palais, à rentrée de Messieurs, et s'adre:<sa au premier conseiller qu'elle vît venir, e( lui présenta sa requête pour la rapporter. Le conseiller la print; et, la lui baillant, la femme lui fait ses plaintes i){nir lui donner L'icn à entendre son cas. Quand le conseiller, ffui d'avcnlure étoit des ecclésiastiques, ouït parler de crimes, il dit à la bonne : « Ma mie, ce n'est pas à moi à rapporter voire refpîète ; il faut que ce soit un conseiller-lai qui la rapporte. » La bonne femme, ne sachant (jue vouloit dire un conseiller-lai, entendit que ce dCit être un conseiller laid; pource qu'elle vit que cellui , d'aventure, étoit beau personnage et de belle
• LV'pilepsic est appelée le mal de saint Jean, parce que sailli Jean guérit ce mal; maison ne dit pas si c'est le précurseur ou l'évangelislc.
" C'est-à-dire, le diable.
: ^ Ce doit être le commencoiiient de qucltiuc chanson de ce temps là.
taille. Elle vous commence à vous regarder de près ces conseillers qui entroient , pour voir s'ils seroient beaux ou laids : en quoi elle étoit fort empêchée. A la fin, en voici venir un qui n'éloit pas des plus beaux hommes du monde, au moins au gré de la bonne femme, pource (peut-être) qu'il portoil une longue barbe et étoit tondu. La bonne femme pensa bien avoir trouvé son homme, et lui dit : « IMonsieur, on m'a dit qu'il faut que ce soit un conseiller bien laid qui rapporte ma requête; j'ai bien regardé tous ceux qui sont entrés, mais je n'en ai point trouvé de plus laid que vous-, s'il vous plaît, vous la rapporterez, » Le conseiller, qui entendit bien ce qu'elle vouloit dire, trouva bonne la simplicité d'elle, et print sa requête, et la rapportant, ne faillit pas à en faire le conte à ceux de sa Chambre, lesquels expédièrent la bonne femme.
NOUVELLE XLV
De la jeune fille qui ne vouloit point d'un mari , parce qu'il avoil mangé le dos de sa première femme.
A propos de l'ambiguilé des mots qui gît en la prolation ', les François ont une façon de prononcer assez douce; tellement que de la plupart de leurs paroles, on n'entend point la dernière lettre : dont bien souvent les mots se prendroient les uns pour les autres, si ce n'éloit qu'ils s'entendent par la signification des autres qui sont parmi. Il y avoit en la ville de Lyon une jeune fille, qu'on vouloit marier à un homme qui avoit eu une autre fenmie, laquelle lui étoit morte, à l'aide de Dieu, depuis un an ou deu^x. Cet homme avoil le bruit de n'être guère bon ménager ; car il avoit vendu et dépcnduMebien de sa première femme. Quand il fut question de parler de ce mariage, la jeune fille s'y trouva en cachette derrière quelque porte pour ouïr ce qu'on en diroit. Ils parlèrent de cet homme en diverses sortes-, et y en eut un, entre autres, qui vint dire : « Je ne serois pas d'avis qu'on la lui baillât, c'est un homiTie de mauvais gouvernement : il a mangé le dot ' de sa première femme. » Celte jeune fille ouït celte parole, qu'elle n'enlendoit point telle que l'autre l'entendoit ; car elle étoit Jeune et n'avoit point encore ouï dire ce mot de dot;
' Protioncialion , débit. — - Dépens!^.
' Ce mot a été masculin jusqu'au milieu du dix-seplièmo siècle.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
lequel ils disent en certains endroits de ce royaume, etprincipalennenlen Lyonnois, pour douaire ; et pensoit qu'on eût dit que cet homme eût mangé le dos ou réchinc de sa femme. Et la fille, bien marrie, qui va faire une mauvaise chère* devant sa mère, lui dit franchement qu'elle ne vouloit ixùnl du mari qu'on lui vouloit donner. Sa mère lui demande : « Ehl pourquoi ne le voulezvous, ma mie ? » Elle répond : « Ma mère, c'est le plus mauvais homme : il avoit une femme qu'il a fait mourir; il lui a mangé le dos. » Dont il fut bien ri, quand on sut lu où elle le prenoil. Mais elle n'avoit pas du tout tort de n'en vouloir 5 car combien qu'un homme ne soit pas si affamé de manger le dot d'une femme, comme s'il lui mangcoit le dos, si est-ce qu'ils ne valent guères ne l'un ne l'autre pour elles. -
NOUVELLE XLVI*
I)u bilard d'un grand seigneur, qui se laissoit pendre à crcdit, et qui se fâchoit qu'on le sauvât.
Le bâtard d'un grand seigneur, ou, pour le moins, fils pulalif, qui n'étoit sage que de bonne sorte , encore pas-, car il lui sembloil que tout chacun lui devoit faire aulant d'honneur qu'à un prince, pource qu'il étoit bàlard d'une si grande maison 5 et lui éfoit avis encore que tout le monde éloit tenu do savoir sa qualité, son lieu ^, et son nom : de quoi il ne donnoit pas grande occasion aux gens ; car le plus souvent il s'en alloit vaguant par le pays, avec un équipage de peu de valeur ; et se mettoit en toutes compagnies , bonnes ou mauvaises-, tout lui étoit un. Il jouoit ses chevaux quand il étoit remonté, et ses accoulremcnls lorsqu'il étoit es hôtelleries ; et maintes fois alloit à beau pied, sans lance. Un jour qu'il étoit demeuré en fort mauvais ordre % il passoit par le pays de Roucrguc, s'en revenant vers la France pour se remonter ; et se trouve à passer par un bois ou quelques voleurs tout fraîchement avoicnt tué un homme. Le i)révôt qui poursuivoil les brigands vint rencontrer ce bâtard, habillé en soudard, auquel il demande d'où il venoit. Le bâtard ne lui répond autre
' Mine, figure.
* La soiïaiile-quinzièmc des Cent IVouveUe$ nouvelles a quelque analogie, quant aux délaiis, avec celle-ci. — * Origine, naissance.
* En pileux ('(luipnge.
chose, sinon : «Qu'en avez-vous affaire d'où je viens? — Si ai , dea! j'en ai affaire, dit le prévôt. Eles-vous point de ceux qui ont tué cet homme? dit-il.— Quel homme? dit-il. —Il ne faut point demander quel homme , dit le prévôt : je vous prendroisbien pour en savoir quelques nouvelles. » Il répond : « Qu'en vouluz-vous dire? » Le prévôt le printau mot, et au collet, qui éloit bien pis, cl le fait mener. En allant loujoui s, ce bâtard disoit : « Ah ! vous vous prenez doncâ moi, monsieur le prévôt? je vous ai laissé faire. » Le prévôt, pensant qu'il le menaçât de ses compagnons, se tint sus sa garde, et le mène droit au premier village, l;i où il lui fait sommairement son procès; mais, en lui demandant qui il étoit, et comment il s'appeloit, il ne l'épondoit autre chose : « On le vous apprendra qui je suis \ ah ! vous pendez les gens! » Sus ces menaces, le prévôt le condamne par sa confession même ; et le fait très-bien monter à l'échelle. Ce bâtard se laissoit faire, et ne disoit jamais autre chose, sinon : « Par le corps bien ! monsieur le prévôt, vous ne pendîtes jamais homme qui vous coulât si cher ; ahl vous è!es un pcndeur de gens I » Quand il fut au haut de l'échelle, il y eut, par fortune ( ainsi que tant de gens se (rouvent à telles exécutions), un Rouerguois, qui avoit autrefois élé à la cour, lequel connoissoit bien ce bâiard , pour l'avoir vu assez de fois à la cour et en autres lieux. Il le reconnut incontinent, et encore s'approche plus près de l'échelle, pour ne faillir point , et tant plus connut-il que c'étoil lui. « Monsieur le prévôt, dit-il tout haut, que voulez-vous faire? c'est un tel. Regardez bien que c'est que vous ferez. » Le bâtard, entendant ce Rouerguois, dit : « i\fot, mol, do par le diablel laissez-lui faire pour lui apprendre à pendre les gens. «Le prévôt, quand il l'eut ouï nouuiier, le fit promplemcnl descendre, auquel le bâiard dit encore : « Ah ! vous me vouliez pendre? on vous en eût fait souvenir, par Dieu, monsieur le prévôt! Mais que ne laissois-tu faire?» dit-il au Rouergois en se fâchant. Pensez le grand sens dont il éloit [jlein, de se laisser pendre; et (lu'il en eût été bien vengé? Mais qui croira que cela fût fils d'un grand seigneur ? même d'un genlilhomme •' Le pauvre homme ne sembloil ' pas â celui cpie le roi vouloit envoyer par devers le roi d'Angleterre,
' Pour resxrrithJnit.
qui éloit pour lors bien mauvais François -, lequel gentilhomme répondit au roi: «Sire, dil-il, je vous dois et ma vie et mes biens , et ne ferai jamais dilTicullé de les exposer pour voire service et obéissance; mais si vous m'envoyez en Angleterre en ce temps ici, je n'en retournerai jamais : c'est aller h la boucliorie , et pour un alTairc qui n'est point si fort contraint qu'il ne se puisse Ijien dilTérer à un autre temps, que le roi d'Angleterre aura passé sa colère ; car maintenant (pi'il est animé , il me fera trancher la léte. — Foi de gentilhomme I dit le roi , s'il l'avoil fait , il m'en coùteroit trente mille pour la vôtre, avant que je n'en eusse la vengeance. — A'oirc-mais, dit le gentilhomme; de (ouïes ces létes, y en auroil-il une qui me fiU bonne? m C'est un pauvre réconfort h un homme, que sa mort sera bien vengée. Vrai est que , au\ exécutions vertueuses , l'homme de bien y va la tôte baissée , sans autre circonstance , que pour le respect de son honneur, et pour le service de la république.
NOUVELLE XLVII
Du sieur (K' r.a cliaiil , qui alloit lircr du vin , et commciil le faussai lui ccliappa dedans la piule.
En la ville de Poitiers , y avoit un gentilhomme, de bien riche maison, et de bon cœur : mais il avoit un grandissime défaut naturel , qui étoit de la langue; car il n'eût su dire trois mots sans bégayer , et encore demeuroit-il une heure à les dire, et à la (in il ne se pouvoit faire entendre. IMais i! troussoitbicn gentiment la parole première qu'il disoit, cnnmie un sang Dieu, et une n ort Dieu, quand il étoit on sa colère : qui est signe qu'un tel vice ne provient que d'une humeur colérique, abondante extrêmement en l'homme, laquelle l'empêche de modérer sa parole. (.Te devrois payer l'amende pour m'api^rendre à philosopher. ) Dont son père, le voyant ainsi vicié', le recommanda,dès sa petitesse'*, au vicaire de Saint- Didier, qui le faisoit psalmodier à l'église, chanter des leçons de matines et de vigiles, et des Benedicamus , pour lui façonner sa langue : \h où pourtant il ne proufila d'autre chose, sinon que quand il chantoil, il prononçoit assez distinctement; car, quant à son langage quotidien, en parlant il retint toujours cette imperfection. Il fui marié à une damoisellc de
' Allcinl de ce vice.— ^ Enfance.
bonne maison , vertueuse et sage, qui le sa voit bien gouverner. Un jour qu'il étoit l'une des quatre bonnes fêles', ainsi que tout le monde éloit empêché aux dévotions, ce bon gentilhomme, ayant fait les siennes , s'en vint à la maison avec un sien valet, pour déjeuner de quelque pûté do venaison que madamoiselle avoit fait. IMais quand ce fut à bien faire^, il se Irouva qu'elle emportoit la clef: qui lui ficha fort; car il n'y avoit ordre d'en)pêcher les dévotions de la damoiselle, et de la faire venir de l'église pour un pâle. IMais, ayant appétit, il envoya son homme deçà , delà, quérir quelque chose pour déjeuner. Toutefois, quand il avoit de l'un, il lui failJoit^' de l'autre : beurre pour fricasser; un œuf pour faire la sauce; ognons, vinaigre, moutarde. Ils éloient tous deux bien empêchés en l'absence des femmes qui entendent cela, principalement es maisons ménagères : lesquelles (non pas les maisons, mais les femmes) n'étoienl pas pour venir de l'église, que la grand'messe ne fCit achevée. IMon gentilhomme étant impatient de faire un métier qu'il n'entendoil pas, et voyant que son valet ne faisoit pas bien à son appéliM, le vous chasse de la maison, el l'envoie au diable. Quand il se vit ainsi destitué d'aide, il se Irouva bien ébahi ; toutefois si ne voulut-il perdre son déjeuner, lequel éloit i)rêt, que de bond, que de volée"; excepté que le niot de l'Évangile étoit en pays : Finum non habcnt°. Que fit-il? Il n'avo.t pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serruie de Dieu % et la rompt très-bien à grands coups de marleau el de ce qu'il Irouva ; et prend un pot, et s'en va tirer du vin; mais il s'y entendoit moins qu'à fricasser; car premièrement il oublia à porter de la chandelle; secondement il ne savoit de quel tonneau il devoit tirer. Toutefois il tâtonna , tant par cet!e cave, environ ces tonneaux,
• Piiqucs, Penlecôto , Toussaint cl iXoël.
* C'csl-à-dire, à déjeuner.— ^ Manquait. '' C'cst-à-diie, à propos, à son désir.
" C'esl-à-dirc, lant bien que mal.
' Aux noces de Cana, Jésus, entendant dire autour de lui : « finum non habent, » ciiangca l'eau en vin,
" Expression du petit peuple, qui rapporte pieusement tout à Dieu. Uien n'est plus commun dans la bouche des bonnes vieilles que ces espèces d'iiébraïsmes: // m'en cotUe tin bel ccu de Dieu; il ne me resta que ce pauvre enfant de Disn ; donnez-moi une bénite aumône de Dieu. Quelquefois aussi dans un sens tout ironique on dira : Je n'ai gagné à son service qu^une belle sciatique de Dieu,
LES CONTES ET
qu'il PII Irouva un qui nvoil un faussot. El mon ■ homme environ ' 5 mais il no se prinl parde qu'en liranl le vin, le laussel lui èchapija dedans le pot : le voilà puni à toutes rigueurs -, car le j vaisseau étoit si étroit, qu'il ne pouvoit mettre j la main dedans, et peut-Ctre encore que le fausset étoit tombé en terre. O pauvre homme, que feras-tu? il n'eut rien plus prêt que de mettre le doigt au devant du pertuis du tonneau ; car il ne vouloit pas laisser gâter* son vin: et demeura là tout un temps. Mais, cependant, 0 tapct bien do pé '•, il grinçoit les dents, il ronlloit, il pélilloit, il juroil à toutes restes : il maugréoit Colin lîrenot ' et ses quittances. A la tin, tandis qu'il prenoit si bonne patience en enrageant, voici venir madamoiselle, de l'église, qui trouva les huis ouverts, entre autres, celui de la cave, et la serrure et les crampons par terre : elle se douta bien, incontinent, que M. de Raschaut avoit fait ce terrible ménage. Tantôt elle Tentendit parle soupirail de la cave qui disoit ses kirielles ; auquel elle se print à dire : « Eh mon Dieu! que faites-vous là-bas, monsieur de Raschaut ? » Il lui répondit en un langage jurois, tantôt en béguois-', lantôten tous deux -, et sil étoit en peine, si étoit-clle aussi; car elle n'osoit pas descendre en la cave, à cause qu'elle étoit en ses b>caux drapeaux '"•; et puis, n'entendant point ce qu'il disoit, ne songeoit jamais qu'il fût ainsi engagé. A la parfin, voyant qu'il ne venoit point, elle pensa qu'il y devoit avoir quelque chose -, et s'avisa pour le faire parler, de lui dire : u Chantez, monsieur de Raschaut, chantez? » î\ion honiîue, encore qu'il n'eût'pas envie, aima niieux pourtant le faire, que de domourer toujours là. Si se print
' Le sens dcmamlc ici un verbe , car l'ellipse serait Irop forte autrcmcut, pour dire que cet lioiiiine U\loiinc '.'iivirun, autour de ce fussel.
» Perdre.
' C'est-ù-dire , en patois poitevin , il frappait bien du pied.
* Homme ridie , mais de mauvaise foi. Il avait le secret d'une encre chimique qui en moins de quinze jours s'ed'açait d'elle-même cl tombait en i)oudro. On dit qu'ayant doi;né, pendant le cours d'une année, des quittances écrites avec celle encre pour des sommes considérables, il se Cl payer une seconde fois par ses débiteurs, qui, ne pouvant justifier du premier |)aiemciit, curent tout loisir de donner au diable Colin r.rcnol cl ses quittances.
" C'csl-à-dirc, lanlôl en jurant , lantùl en bégayant.
" Habillemcns,
à chanter le grand Maledicamus ' en haute note. « Et çà , de par le diable ! çà , dit-il , le douzil - est en la pinte, m Quand madamoisellc reut en tendu, elle l'envoya dégager par sa chambrière. IMais pensez qu'en chaude cole' monsieur de Rasciiaut lui donna des ados ^ pour son déjeuner, encore qu'il ne fût pas jour de poisson, et qu'elle n'en put mais '^.
NOUVELLE XLVIIL
Du lailleur qui se déroboil soi-mOme , el du drap gris qu'il rendit à son com|iùrc le cliausselier.
Un lailleur do la même ville de Poitiers, nommé Lyon, éloil bon ouvrier de son métier, et accoulroil fort proprement un homme et une femme et tout ; excepté que quelquefoi.s il tailloit trois c[uarlirrs de derrière, en lieu de deux-, ou trois manches en un manteau, mais il n'en cousoit que deux; car aussi bien, les hommes n'ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière*, qu'il ne se pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap, et de toutes couleurs. Voire même quand il tailloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n'eût pas élé bien emijloyé, s'il n'en eût échantillonné quelque lopin , et caché en la licite^, ou au coITre des bannières; comme l'autre, qui étoit si grand larron, que, quand il ne trouvoil que prendre, il se levoit la nuil% et se déroboitl'argentde sa bourse. Non pas que je vutîille dire que les tailleurs soient larrons; car ils ne prennent que ce qu'on leur baille, non plus que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui la
' Le contraire ôeBenerlicamus, commencement d'un psaume; c'est-à-dire, sa pileuse aventure.
^ Synonyme de fausset. — ^ En colère.
•' Équivoque sur à dos, coups dans le dos. /ïdos ou adols est un mot poitevin.
'-^ C'est-à-dire, qu'elle n'y put rien.
'■ On appelle bannière la pièce d'élofl'e qu'on accuse les tailleurs de dérober en coupant un habit, parce qu'il y a dans celle pièce de quoi faire une banderole. On dit aussi par manière de proverbe que les tailleurs marchent les premiers à la procession , parce (ju'ils porlcnt la bannière. On lit dans le Piocano y/rlotlo le conte plaisant d'un lailleur qui vit en songe une vaste bannière que le diable produisait contre lui au jour du Jugemenl , bannière composée de tous les morceaux d'élolVe qu'il avait volés autrefois.
' Pour layette, boite, coille.
" .lovicn Ponlan el d'autres ont écrit (j'ie le cardinal Angelo avait coutume d'aller la nuit par une porle secrète dans son écurie , pour y dérober l'avoine de ses chevaux.
louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien;
mais — Quel mais? disoit la dame. — Agar-
dez-mon ' , disoit la garce : j'ai les talons un petit courts, je me laisse choir à l'envers, je ne m'en saurois tenir. IMais je n'ai que cela en moi, car en toutes les autres choses, vous me trouverez aussi diligente qu'il sera possible, » Aussi, notre tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit- cette petite fautette^ D'ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau , d'un fin gris de Rouen, l\ un sien compère chaussetier, qui s'en vouloit aller bienIcM dehors pour quelque sien alTaire; duquel gris il avoit retenu un bon quartier. Ce compère s'en aperçut bien, mais il ne voulut point autrement s'en plaindre; car il savoit bien, par son fait môme, qu'il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son manteau vôtu, il s'arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande s'il vouloit déjeuner d'un hareng, car c'étoit en carême. Il le voulut bien : ils montent en haut pour faire cuire ce hareng ; le tailleur crie d'en haut à l'apprenti : a Apporte-moi ce gril qui est làbas ? » L'apprenli pensoit qu'il demandoit ce drap gris, qui étoit resté du manleau, et qu'il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère vit ce grand lopin de drap: « Comment I dit-il, voilà de mon drap : et n'en prends-tu que cela? Ah! parle corbieu, ce n'est pas assez. » Le tailleur, se voyant découvert, lui va dire : « Et penses-tu que je le le voulsisse retenir, loi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je l'ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore dit-il qu'on le lui dérobe ! » Le compère chaussetier fut bien content de cette réponse; il déjeune, et emporte son gris. Mais le tailleur fît bien la leçon à l'apprenti, qu'il filt une autre fois plus sage. La faute vint, que lapprenti avoit toujours ouï dire grille * , féminin ; et non pas gril: qui fut ce qui découvrit le pâté^
' Italianisme qui signifie: Voyez comment.
^ riusieiirs ('clilidns portent allouait.
5 Oxifaulelelte, comme on lit dans d'autres L'ditions.
^ On parlait ainsi en Saintonge, en Eoiiigogne et dans quelques autres provinces.
•' Orlcnsio I,ando raconte l'origine de ce proverbe dans son Commentario d'Italia. Une femme qui voulait régaler sa commère fit un pâté à l'insu de son mari ; une pic babillarde, nourrie en cage dans la
NOUVELLE XLIX
De l'abbé de Saint-Ambroise , et do ses moines ; cl d'autres rencontres ' dudit abbé.
Maître Jacques Colin % naguère mort abbé do Saint-Ambroise^, étoit homme de bon savoir, comme il l'a assez fait connoître tandis qu'il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos que ce fût , et rencontroit singulièrement bien ; tellement, que CCS parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui tout plein de bons contes , lesquels seroient longs à réciter ; mais, parmi tous, j'en conterai un ou deux , qui sont de bonne grûce, qu'il dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines, lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu'ils pouvoient , et lui faisoient bien souvenir du proverbe commun'',
chambre où le pâté venait d'être fait, ne manqua pas, lorsque le maître rentra , de répéter plusieurs fois : « Madame a fait un pâté. —Oh ! oh ! dit-il, et où est donc ce pâté ? n'y a-t-il pas moyen de le voir ? — Prenez-vous garde , répondit la femme , à ce que dit une bête ! Il n'y a point ici de pâté, vous devez m'en croire plutôt qu'une pie. » Le mari, prenant cela pour argent comptant, sortit; mais il ne fut pas plutôt sorti que la femme court à la cage, prend la pie et, par vengeance, lui pelle I3 tète. Le lendemain, un frère quêteur étant venu à la porte demander l'aumône, capuchon bas , la pauvre pie, qui lui vil la tète rase , crut qu'on la lui avait ainsi pelée pour avoir parlé de pâté : « Ah ah ! lui cria-t-elle, tu as donc parlé de pâté ! » ' Bons mots, boutades, reparties.
* Jacques Colin , d'Auxcrre, a passé pour l'homme de son temps qui savait le mieux sa langue. L'honneur qu'il eut d'être secrétaire de François I'' lui donna beaucoup de crédit auprès de ce prince et le mit en étal, comme il all'ectionnait les lettres, de favoriser ceux qui en faisaient profession. Cependant, il se vit disgracié en 1527, et sa mort arriva peu de temps après. Il fut le protecteur d'Ainyot, de Meiin de Saint- Gelais, de Clément Marot, etc.
^ Couvent de Bourges desservi par des chanoines réguliers de saint Augustin.
* Tabourot, dans ses Bigarrures , au chapitre des Entend-trots, dit qu'un avocat ayant allégué ce précepte, qu'il attribuait à saint Ambroise :« Il faut se garder du devant d'une femme, du derrière d'une mule, et d'un moine de tous côtés , » à l'issue de l'audience, la partie adverse, qui était un abbé , lui soutint que saint Ambroise n'avait rapporté ce passage nulle part. L'avocat maintint vraie sa citation ; l'abbé gagea qu'elle était fausse et perdit, l'avocat lui ayant fait voir dans les Contes de Des l'eriers le proverbe , qui n'esl pas. il est vrai, de saint Ambroise, docteur de l'Eglise , mais bien de l'abbé de Saint-Ambroise, Jacques
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
qui dit : « Qu'il se faut garder du devant d'un bœuf, du derrière d'une mule, et de tous côtés d'un moine. » Yrai est qu'il se rcvanchoit ' bien , et en toutes les sortes, dont il se pouvoit aviser : dont la plus fâcheuse pour les pauvres moines étoil qu'il les faisoil jeûner. Ce qu'ils ne prenoient point en gré toutefois 5 et s'en plaignirent à tant de gens , et en tant de lieux, que, par le moyen des uns , et puis des autres, il l'ut rapporté jiisques aux oreilles du roi ; lequel, voulant savoir la vérité du fait , dit un jour à maître Jacques Colin : « Saint-Ambroise, vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les trailez pas ainsi que porte leur Règle, et que vous les faites mourir de faim. — Qu'en est-il , sire.^ répondit Saint-Ambroise, il vous a plu me faire leur abbé , ils sont mes moines , et puisque je représente la personne du fondateur de leur Règle, raison veut que je leur fasse maintenir selon l'intention de lui, qui étoit qu'ils véqiiissent en humilité, pauvreté , chaslelé et obédience. J'ai avisé et consulté tous les moyens qu'il a été possible-, mais je n'en ai point trouvé de plus expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens -, comme la gourmandise , de tous maux. Je crois que David entendoit d'eux, quand il disoit : « J« non fuerint saturati , murmurabunt '^ . » Et inlerprétoit ce mot au roi , selon son office de lecteur : « Et depuis, dit-il, le Nouveau Testament a parlé d'eux tout aperlement , là où il est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: Hoc genus dœmoniorum non ejicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dœmjniorum, ditil, c'est-à-dire, ce genre de moines.» Une autre fois , il avoit perdu un procès à la Cour ; et peut-être que ce fut coniro ses moines susdits ; qui fui du temps que les arrêts se délivroient en lalin. En l'arrêt contre lui donné, y avoit selon le style : Dicta curia debotavit et debotat dictum Colinum de sud demanda. Et ce Saint-Ambroise, ayant reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant le roi, et lui dit à une heure qu'il sut choisir : « Sire, je ne reçus jamais si grand honneur, qu3 j'ai fait depuis trois jours en çà. — Et .comment ? dit le roi. — Sire, dit-il, votre cour de Parlement m'a débotté. » Le roi , ayant en- Colin , que François I>^' appelait familièrement Saint- Anibroise.
• Se rcvengeail, prenait revanche, — * Ps, 5S.
tendu où il le prenoit, le trouva bien bon, après avoir connu leur élégance de ce beau lalin ferré à glace. INLiis depuis on a mis les arrêts en bon françois'. De quoi on dit par raillerie, que maîlre Jacques Colin en avoit élé cause: afin qu'on ne dit i)lus que la Cour se mêlât de débotter les gens^ mais débouter, tant (pion voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Etant à fable, un maîlre d'hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un potage sus un saye'^ de velours qu'il porloil. Il trouva occasion de meltre en propos un personnage qui étoit à table auprès de lui, nonnné /-««didus ', homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie, de sa naturelle complexion, et partie, de l'étude. Auquel l'abbé Saint-Ambroise dit : « ]Monsieur Fundulus , vous êtes tout maigre, il semble que vous vous portez mal. — Je me porte, dit Fundulus, toujours ainsi ^ je ne puis engraisser pour temps qui vienne. — Je vous enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à monsieur le maîlre que voilà, il ne vous engraissera que trop. » 1! y en a de lui assez de tels ; mais tout cela appartient auxapophthegmes,
NOUVELLE L
De celui qui renvoya ledit abbé, avec une réponse de nez.
Ce même personnage, dont nous parlions, étoit de ceux qu'on ditquiontélé allaités d'une nourrice ayant les tetins durs^; contre lesquels le nez rebouche^ etdevient mousse"; mais cela ne lui advenoit point mal, car il étoit homme trape % bien amassé, et même qui savoil bien jouer des couteaux "; au moyen de quoi, se connoissoil en lui, ce que disoit une excellente dame, en comparant les hommes contre les femmes : «Nous autres femmes , disoit-elle, ne nous faisons pas beaucoup estimer, sinon par l'aide de la beauté; et
' Depuis le mois d'octobre 1639, date de l'ordonnance de François I". — - Pourpoint.
'•" Jérôme Fondulo, ou Fonduli , élait de Crémone. Il a deinourc longtemps en France, lantôl à Paris , tantôt à Lyon , où il vivait en \Wil. Sa maigreur était proverbiale.
'' Celte plaisanterie est prise de Rabelais, livre I, cliai)itre iO. — ^Rebrousse, retrousse.
^ Pour éinoussé, écrasé. — " Ou Irapii, carré.
" C'est-à-dire, savait bien se servir de son épée. Cotte locution cs^t employée ici dans un sens obscène.
pour ce, il nous la faut soigncusonicnl cnlrclenir cl nous faire valoir , ce pendant que nous en avons la coiuinodité, car quand notre beauté est passée, on ne lient plus de compte de nous. Quant est des hommes, je n'en vois point de laids, je les trouve tous beaux. » Suivant propos, Sainl-Ambroise, un jour, étant accoudé sur une galerie (\ Fontainebleau, devisant avec quel(pics siens familiers, avisa en la cour basse un homme qu'il pensa bien connoîtrc, lequel éloit seul de compagnie ' cl avoitla conlenanced'uii nouveau venu. Sainl-Ambroise ne se trompoil point, car il l'avoit assez vu de fois et même fréquenté, du temps qu'il faisoit la rustrerie*. «Par Dieu! dit-il à ceux qui étoienl avec lui, c'est un tel, c'est mon homme, je le vais un peu accoutrer. » Il descend et s'en vint faire connoissancc à son homme, toutefois d'une autre façon qu'il n'avoil fait jadis ^ car il y alloit à la réputation '■, laquelle les courtisans ne peuvent pas bonnement déguiser, quand bien ils le voudroicnt. Cet homme, voyanlla mine deSaint-AmbroisCjlui tint assez bonne" de son côté, car, encore qu'il ne hantût guère la cour , si en savoit-il assez bien les façons. Après quelques salutations , Saint-Ambroise lui va dire : c; Or çà, que faites-vous en cette cour? vous n'y êtes pas sans cause. — Par ma foi ! dit l'autre, je n'y fais pas grand'chose pour celle heure, je regarde qui a le plus beau nez. » IMaîlre .lacques Colin lui va montrer le roi, lequel, d'aventure, étoit à une fenôlre à deviser. «Voici donc, ce dit-il, celui-là que vous cherchez. » Car, de fait, le roi François, avec ce qu'il étoit royal de toute façon % avoit le nez beau et long •■•, autant que maître .Tacques l'avoit court et retroussé. Parce, il entendit bien que ces lettres ne s'adressoient point à autre qu'à lui-môme ; cl lui tarda qu'il ne fût hors de là pour en aller faire le conte à ceux qu'il avoil laissés, auxquels ildit:«Parlecorpsbieu! mon honune m'a payé tout comptant. Je lui deiiiandois qu'il faisoit ici ; il m'a répondu
' Façon de parler ridicule, eruployce pcul-Otre ici pour se i)iO(iii('r de ceux (jiii cii usaient.
* C'csl-à-dirc , du temps qu'il faisait la vie , courait c guilledou. — ' La Monnove pense qu'on doit lire re-
présoitaliun. — ' Pour : la lui tint.
" Allusion à ilc façon suis royal , anagramme de François de P^alois, faite par Marol.
* Le nez de François b' laissa de tels souvenirs dans le peuple qu'on disait encore au dix-scpliémc siècle:
roi Fiunçois fjran t naz ou le roi (jrami nez.
qu'il regardoit qui avoit le plus l)cau nez. » On dit que le même personnage (([u'on dil avoir été le receveur Éloin, de Lyon) en donna d'une semblable à un cardinal qui lui demandoil : « Or çà, dit-il, que faites-vous maintenant de bon ? vous n'êtes pas sans avoir quelque bonne entreprise? — Ma foi, monsieur, répondit-il, sauve votre grûce, je ne fais rien, non plus qu'un prêtre. »
NOUVELLE LI
Dr Cliioliouan, t.ibouriiieur, qui fit ajourner son beau-père pour se laisser mourir, cl de la seulence qu'en donna le
N'a pas longtemps qu'en la ville d'Amboiso, y avoit un tabouiineur, qui s'appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mois, pour lesquels il éloit aussi bien venu par toutes les maisons comme son tabourin. Il prinl en mariage la fille d'un homme vieux, lequel éloit logé chez soi, en la ville mèmed'Amboise; homme de bonne foi, sentant la prud'homie du vieux temps -, cl se passoit aisément n'avoir autre enfant', que cette fille. Et pourcc que Chichouan n'avoitpas d'autres moyens que son tabourin, il demandoil à ce bon homme quelque argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau ménage. Mais ce bon homme n'en vouloit point bailler, disant pour ses défenses à Chichouan : « Mon ami, ne me demandez point d'argent 5 je ne vous en puis bailler \)oûv celle heure-, mais vous voyez bien que je suis sur le bord de ma fosse; je n'ai autre héritier ni héritière que ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus vivre qu'un an ou deux, au plus. » Ce bon homme lui dit tant de raisons, qu'il se contenta de prendre sa fille sans argent. IMais il lui dit: « Ecoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois pas faire poin- im autre -, mais m'assurez-vous bien de ce que votis me dites? — Ehcm ! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne ; jà Dieu ncplaise que vous soyez le premier. — Eh bien, dit donc (Chichouan, je neveux point d'autre contratque votre promesse. » Le jour des épou-
' .SuivaTit La Aîonnoye, se pafsail aisément signifierail se sii/fisail aisément, de l'ilalien passarsi ; quant à n'avoir autre enfant, il faudrait sous-entendre po(«r, c'c^t-à-dire parce qu'il n'avait point d'autre enfant. .Mais il est plus naturel d'interpréter cette phrase : « Il se consolait aiiénionl de ii'avoi 1 pas d'aulrc enfant. »
LES CONTES ET JOYELX DEVIS
saillcs vinl : Chicliouan part de sa maison, cl va quérir sa fommc chez le père \ cl lui-iriôme la mène à l'église avec son labouriii. Quand clic fut là : « Encore n'est-ce pas tout, dil il : Chicliouan est allé quérir sa femme -, à celle heure, il se va quérir et s'en retourne à son 1o;^ms. » l']l (ont incontinent voi le-ci ' (jui se ramène lui-même àtoutson tabourin, à l'église, là où il épouse sa femme, el puis la ramène : et é'.oil le marié et le ménétrier 5 il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans, voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois, deux mois 5 mais il vivoit toujours. Il s'avise, pour son plaisir, de faire ajourner son benn-père, cl, de fait, lui envoya un sergent. Ce bon homme, qui n'avoiljamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit que c'éloit que d'ajournements, fut le plus étonné du monde, de se voir ajourné; et encore, à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le jour de devant, et ne lui en avoit rien dit. Il s'en va inconlinent cà Chichouan, et lui fait sa plainte; lui remonirant qu'il avoit grand tort de l'avoir fait ajourner, el qu'il ne savoit pourquoi c'étoit. « Non I non I dil Chichouan : je le vous dirai en jugement. » Et n'en eut autre chose, tellement qu'il fallut aller à la Cour. Quand ils furent devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui -môme:
« IMonsicur, dit-il, j'ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun sait ; je n'en ai point eu d'argent, il ne dira pas le contraire, mais il me promit, en me baillant sa fille, que j'aurois sa maison, et tout son bien, et qu'il ne vivroil qu'un an ou deux, pour le plus. J'ai allendu deux ans, el plus de Irois mois davantage : je n'ai eu ne maison ne aulre chose. Je requiers qu'il aità se mouiir, ou qu'il mebaille sa maison, ainsi qu'il m'a promis. )) Le bon homme se fit défendre par son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu'il devoit sensément répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d'une pari et d'autre, connoissant la gaudisscrie'* inlenlée par Chichouan, le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna es dépens, dommages et iulérèts du bonhomme, et, outre cela, en vingt livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire : « Ah! monsieur, Chicliouan en appelle.
' Pour : le voici. •- • riaisanterie.
— Allcndez, dit le juge , en se tournant vers Chichouan : je modère, dit-il , à un chapon et sa suite', que le bon honune paiera demain en sa maison: et en irez tous manger voire part cnsemblément, comme bons amis : et une aubade que lui donnerez tous les ans, le premier jour du mois de mai -, tant qu'il vivra. Et puis, après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n'est vendue, aliénée, ou tombée en fortune'- do feu. )) Ainsi l'appointcment du juge fui de même" la demande de Chichouan, auipiel il fit une peur du commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge, pourvu que ce soit sur-le-champ , comme il est noté, In l. Ncscio, ïï Ubi et quando; per BartJiulum, JJalciuvi, Paulum, Salkelum, Jasonem, Fclini'.m, cl omncs ■^ lormentatores jiiris.
NOUVELLE LU
Du Gascon , qui donna à son pure à choisir des œufs.
Le Gascon , après avoir é(é à la guerre , s'étoit relire chez son père , qui étoil un homme des champs déjà vieux et qui étoit assez paisible ; mais son fils éloil escaibillal •', et faisoit du soudard en la maison, comme s'il eût été le ma lire. Un vendredi, à dîner, il disoil à son père : « Père , dil-il , nous avons assez de pinte de vin pour vous et pour moi ; encore que n'en buviez point. » Son père el lui avoient mis cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l'ealamer , et lire l'autre à soi , et n'en laisse qu'un dedans le plat. Puis, il dit à son père : « Choisissez , mon père. » Le père lui répondit : « lié! que veux-tu que je choisisse!' il n'y en a qu'un. « Lors, le Gascon lui dit : « Cap de bien, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser. « C'éloit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoil, il lui disoil : « Dieu vous aide, mon pèrel » Et après, il ajoutoil : « S'il veut, car il ne fait rien par force. » 11 étoit honteux comme une
' C'està-dirc, les abaUis de la bctc.
* En ce tcnips-Ià , on avait coulnnio de donner des aubades ou sérénades aux personnes de l'un ou l'autre sexe pour lesquelles on voulait manifester de la considération.—"• .\ccidcnl.
^ Le sens voudrait que ce môme fût rcmi)lacé par lout autre mot; il faut lire sans diiute : mettre ù m'ant.
" Équivoque sur commctitalores jitris.
« Terme populaire, par lequel on entendait un homme non-seulement alégrc cl dispos, mais étourdi, trop vif, remuant jusqu'à en être incommode.
Iruic qui cniporlc un levain ; car il n'osoil pas maudire son père, mais il ciisoit : « Tienne le cancre ' à la moi lié du monde. » El quand el quand- ildisoilà un sien compagnon :((Doime, dil-il, le cancre à l'autre moitié, afin que mon père en ait sa pari. »
NOUVELLE LUI
Du clerc des finances, qui laissa ciioir deux dés de son écriloirc devant le roi.
Le roi Louis onzième éloit un prince de grande délibération et d'une exécution de môme ^ lequel, entre autres siennes complexions, aimoit ceux qui étoient accorts et qui répondoient promptement; et si ne faisoit, comme on dit, jamais plus grand présent que de cent écus à une fois. Un jour, entre autres, qu'il falloit signer quelques lettres, et n'y avoit point de secrétaire des commandements présent , le roi commanda à un jeune homme de finances , qui éloit là (car il n'éloit poinl autrement difficile), lequel ouvrant son écriloire pour signer, laissa tomber deux dés sur la table, qui étoient dans le calemard'. « Comment! dit le roi, quelle drogue est-ce là? à quoi est-elle bonne? — Contra pestem, sire, dit le clerc. — Contra pestem! dit le roi : tu es de mes gens. » Et commanda qu'on lui donnât centécus. Un jour, les Genevois * (desquels il est écrit f^ane Ligur ^), voyant que le roi s'en alloit au-dessus de ses affaires et qu'il rangeoit ses ennemis à la raison, pensant préoccuper" sa bonne grâce, lui envoyèrent un ambassadeur , lequel avec sa belle harangue s'eiîorçoit de faire trouver bon au roi, que ses ennemis étoient si prêts et appareillés de lui obéir, et que de leur bon gré et franche voulenté ils se donnoient à lui plutôt qu'à autre prince delà terre, pour la grandeur de son nom et de ses prouesses, k Oui, dit le roi 5 les Genevois se donnenl-ils à moi ? ■ — Oui, sire. — Ils sont donc à moi sans repentir ? — Oui , sire. — Et je les donne , dit le roi, à tous les diables, w II faisoit un aussi bon pré-
' A la gasconne , pour : le chancre.
* Ensuite. — ' Ou galimard, étui d'ccritoire."
•* Génois. On disait anciennement Genevois, parnne composition bizarre du français Gènes et de l'italien Genooesi.
" Ces mots, adressés par la reine des Volsques au Ligurien Aunus, et depuis à tous les Liguriens, font le commencement du vcrs715 du onzième liv. de l'Éuéide.
" Accaparer, se ménager.
sent , comme il avoit reçu ; et si ne donnoit rien qui ne fût à lui. Car on dit communément qu'il n'est point de plus bel acquêt que de don.
NOUVELLE LIV
De deux points , pour faire laire une femme.
Un jeune homme, devisant avec une femme de Paris, laquelle se vantoit d'être la maîtresse, lui disoit : « Si j'étois votre mari , je vous garderois bien de faire tout à votre tête. — Vous! disoit-elle ; il vous faudroit passer par là aussi bien comme les autres. — Oui! dit-il, assurez-vous que je sais deux points • pour avoir la raison d'une femme. — Dites-vous ? fît-elle \ et qui sont ces deux points-là ? » Le jeune homme, en fermant la main, lui dit: «En voilà un ! » dit-il. Puis, tout soudain , en fermant l'autre main : a Et voilà l'autre. » De quoi il fut bien ri. Car la femme attendoit qu'il lui allât découvrir deux raisons nouvelles pour mettre les femmes à la raison, prenant pom<s, de point; mais l'autre entendoit poings^ de poing. Eh ! par mon âme ! je crois qu'il n'y a poing ni point qui sût assaigir * la femme, quand elle l'a mis en sa tête.
NOUVELLE LV
La manière de devenir riche.
D'un petit commencement de marchandise, qui éloit de conlreporler '• des aiguillettes , ceintures et épingles , un homme étoit devenu fort riche 5 de sorte qu'il achetoit les terres de ses voisins, et ne se parloit que de lui autour du pays. Dequois'ébahissant, un gentilhomme, qui alloit avec lui de compagnie par chemin , lui va dire : « Mais venez çà, tel (le nommant par son nom) : qu'avez-vous fait pour devenir aussi riche comme vous êtes? — Monsieur, dit-il, je le vous dirai en deux mots : c'est que j'ai fait grand'diligencc et petite dépense. — Voilà deux bons mois, dit le gentilhomme; mais il faudroit encore du pain et du vin. Car il y en a qui se pourroient rompre le col, qu'ils n'en seroient pas plus riches. » Pour le moins, si font-ils mieux à propos, que de celui qui disoit que, pour devenir riche, il ne falloit que tourner le dos à Dieu, cinq ou six bons ans.
' Tabouret, chap. 7 de ses Bigarrures ; Bouchet, Serée 3, et plusieurs autres ont fait mention de celle équivoque, mais postérieurement à Des Lcriers.
* Rendre sage. — ' Pour colporter.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
NOUVELLE LVL
D'une dame d'Orléans, qui nimoit un écolier qui faisoit le petit chieu à sa porte ; cl du grand chien qui chassa le petit.
Une dame d'Orléans, gentille et honnête , encore qu'elle fût guôpine ' et femme d'un marchand de draps, après avoir été assez longuement poursuivie d'un écolier, beau jeune homme, et qui dansoit de bonne grâce ; car il y avoit, de ce temps-là ^ : danseurs d'Orléans, flûleurs de Poitiers, braves d'Avignon, étudians de Toulouse. L'écolier étoit nommé Clairet , auquel la femme se laissa gagner, comme pitoyable et humaine qu'elle étoit, et le mit en possession du bien amoureux, duquel il jouissoil assez paisiblement au moyen des avertissements, propos et messages qu'ils s'entrefaisoient. Ils avoient de petites intelligences ensemble, qui éloient jolies -, desquelles ils usaient, par ordre, des unes et puis des autres : entre lesquelles, l'une étoit. que Clairet venoit sur les dix heures de nuit à la porte d'elle, et jappoit comme un petit chien ; à quoi la chambrière étoit faite, qui lui ouvroit incontinent la porte sans chandelle et sans lanterne^ et sefaisoit le mystère sans parler. Il y avoit un autre écolier, logé tout auprès de la jeune dame, qui en étoit fort amoureux et eûtbien voulu êtreen part avec Clairet, mais il n'en pouvoit venir à bout, ou fût qu'il n'étoil pas au gré d'elle, ou qu'il ne savoil pas s'y gouverner, ou (qui est mieux à croire) que les dames, qui sont un peu fines, ne se donnent pas voulentiers à leurs voisins, de peur d'être découvertes. Toutefois, étant bien averti que Clairet avoit entrée, et l'ayant vu aller et venir .ses tours, et, entre autres, l'ayant ouï japper et vu comme on lui ouvroit la porte, que fit-il l'une des fois que le mari étoit dehors? Après s'être bien acertainé ^ de l'heure que Clairet y entroit, il se pensa qu'il avoit bonne voix pour faire le petit chien comme Clairet, et qu'il ne ticndroit à abbayer *, que la proie ne se
• Médisante. Guépin était le sobriquet ordinaire des liabilans d'Orléans.
• Chassenée , dans son Catalogus gloriœ mundi, partie 10, considér. 32, dit que, de son temps (c'est-àdire au commencement du seizième siècle), on donnait aux Universités de France et d'Italie les épillièles suivantes : les flûtextx et joueux de paume de Poitiers , les danseurs d'Orléans, les brayuars d'Anr/iers, les crottés de Paris, \qs brigueurs de Parie, \cs amoureux de Turin , les bons étudians de Toulouse.
• Assuré.— ■• Pour aboyer.
prînt. Adonc il s'en vint un peu avant les dix heures et fit le petit chien, à la porte de la dame, hap^ hap. La portière, qui l'entendit, lui vint incontinent ouvrir , dont il fut fort joyeux, et sachant bien les adresses ' de la maison , ne faillit point à s'aller mettre tout droit au lit, auprès de la dame, qui cuidoit que ce fût Clairet, et pensez qu'il ne perdoit pas temps auprès d'elle. Tandis qu'il jouoit ses jeux , voici Clairet venir selon sa coutume et se mit à faire à la porte hap, hap. Mais on ne lui ouvroit pas , combien que la dame en eût bien entendu quelque chose , mais elle ne pensoit jamais que ce fût lui. Il jappe encore une fois, dont la dame commença à soupçonner je ne sais quoi,etmèmemen(, pource que celui qui étoit avec elle lui sembloit avoir une autre guise et autre maniement que non pas Clairet. Et, pour ce , elle se voulut lever pour appeler sa chambrière et savoir que c'étoit. Quoi voyant, l'écolier, voulant avoir cette nuit franche, où il se trouvoit si bien, se lève incontinent du lit , et, se mettant à la fenêtre, ainsi que Clairet faisoit encore hap ^ hap , il va répondre en un abbai de ces clabaux "" de village, hop, hop, hop. Quand Clairet entendit celle voix. « Ha, ha I dil-il, parle corps-bieu I c't st la raison que le grand chien chasse le petit. Adieu, adieu , bon soir et bonne nuit » ; et s'en va. L'autre écolier se retourne coucher, apaisant la dame le mieux qu'il peut, à laquelle il fut force de prendre patience ^ et depuis il trouva façon de s'accorder avec le petit chien, qu'ils iroient chasser aux connils ^, chacun en leur tour, comme bons amis et compagnons.
NOUVELLE LVII
Du Yaudrcy *, et des tours qu'il faisoit.
Il n'y a pas longtemps qu'étoit vivant le seigneur de Vaudrey, lequel s'est bien fait connoître aux princes, et quasi à tout le monde, par les actes qu'il a faits, en son vivant, d'une
' Les êtres. — - Cliiens de chasse criards.
' Lapins. Il y a ici une équivoque obscène.
* Les Vaudrey, d'une ancienne et illustre famiiie de la Franche-ConUé , ont passé pour intrépides. Gilbert Cousin {Cilbertus Coynatus) les traite de héros ; et leur histoire effeclivemenl, de même que celle des héros, a été mêlée de beaucoup de fables; témoin le seigneur de Vaudrey dont il est parlé dans celte nouvelle ; témoins encore les amours romanesques de Charles de Vaudrey et de la dame de Vergy, ddus le quatrième volume des jyouvelles du Bandel.
terrible bigearre ' -, accompagnés d'une Icllc fortune, que nul, fors lui, ne \v.s eût osécnlrcpretidre; et comme Ton dit, un sage homme en lût mort plus de cent fois : comme quand il print une pie, enla Beauce, ù course de clieval, laquelle il lassa tant, ({u'entiu elle se rendit ; et quand il étrangla un chat à belles dents, ayant les deux mains liées derrière-, cl quand une fois, voulant éprouver un collet de buffle (juMl avoit vêtu , ou un jaque de maille % ne sais lequel, il (il piauler umi épéc toute nue contre la muraille, la i)ointc devers lui 5 et se print h courir contre Tépée, de telle roideur , qu'il se perça d'outre en outre, et toutefois il n'en mourut point. 11 faut bien dire qu'il avoit bien l'ûme de travers'*. En outre toutes ses folies, il y en eut encore une qui mérite bien d'être racontée. Il passoit à cheval sur les ponts de Sey^ près d'Angers, lesquels sont bien hauts de l'eau pour ponts de bois '■'■ 5 il portoit en croupe un gentilhomme, qui lui dit en riant : « Tiens çà, Vaudrey, toiqui as tant de belles inventions, cl qui sais faire de si bons tours; si tu voyois maintenant les ennemis aux deux bouts de ce pont, qui l'attendissent à passer, que ferois-tu? — LorSj ditVaudrey, quejcferois! ]Morl-bieu! voilà, dit-il, que je ferois. « Et ce disant, il donna de l'éperon à son cheval, et le fit sauter par-dessus les accoudières '^ dedans Loire i et se tint si bien, qu'il échappa avec le cheval. Si son compagnon échappa comme lui, il fui aussi heureux que sage pour le moins ; car c'éloil grand'folie à lui, de se mettre en croupe derrière un fol ; vu que, quand on en est à une lieue, encore n'en est-on pas assez loin.
NOUVELLE LVin.
Wu gentilhomme, qui coupa l'oreille à un coupeur de bourses.
En l'église de Notre-Dame de Paris, un gentilhomme étant en la presse, sentit un larron qui lui coupoit des boutons d'or, qu'il avoit aux manches de sa robe : et sans faire semblant de rien, tira sa dague et print l'oreille du larron, et la lui coupa toute nette; et en la lui
' Pour : bizarrerie.
" Corcclet fait de mailles ou boucles de fer entrelacées. Le dimimilif jaquette signilic en général une robe, un habillement.
' C'est-ù-dire, l'esprit ii l'envers.
* On ne dit plus que le pont de Se, au singulier.
^ Ces ponts de bois ont été remplacés par un seul pont de pierre, long de mille pas,— " Tarapels.
montrant : « Aga '. dit-il, Ion oreille n'est pas perdue, la vois-tu là ? Rends-moi mes boulons, et je te la rendrai. » Il ne lui faisoil pas mauvais parti, s'il eiit pu recoudre son oreille, comme le gentilhomme ses l)outons.
NOUVELLE LIX
De la (iamoiselle de Toulouse, qui tic soiipoil jilii.s ; ei de cihii qui faisoil la diôle.
Une damoiselle de Toulouse, au temps de vendanges, étoit à une borde ^ sienne, et avoil pour voisine une autre damoiselle de la ville même : lesquelles entendoient à faire leur vin, et s'entrevoyoient souvent, et quelquefois niangeoienl ensemble. Mais il y en avoit une qui avoil prins coutume de ne souper point, cl disoità sa voisine: « IMadamoiselle, j'ai vu le temps que je me Irouvois quasi toujours malade , jusques à tant que j'ai prins coutimie de ne souper plus, et de faire seulement un petit'* de collation au soir. — Et de quoi coUationnez-vous, madamoiselle ? disoit l'autre. — Savez-vous, dit-elle, comment j'en use? Je fais rôtir deux cailles entre belles feuilles de vigne ( comme ils les accoutrent en ce pays-là pour les faire cuire avec leur graisse; car elles sont fort grasses ) et fais mettre une poire de râleau * entre deux braises. ( Ces poires sont grosses comme le poing, et mieux ). Je fais collation de cela, dit-elle : et quand j'ai mange cela, el bu une jatte de vin (qui vaut loyalement la pinte de Paris ) avec un pain d'un hardi '^ , je me trouve aussi bien de cela, comme si j'avois mangé toutes les viandes du monde. — Sec" î se dit l'autre: le diable vous en feroitbicn mnl trouver. » Et .quand le temps des cailles étoit passé, à belles peringues \ à belles palombes", à belles pellixes '■' ; pensez que la pauvre damoiselle étoit bien à plaindre. J'aimerois autant celui qui disoit à son vaiiel : « Recommande-moi bien à monsieur le maître '", et lui
• Interjection populaire : regarde, vois, liens.
^ Uordcric, petite métairie trop peu importante pour une paire de bœufs, el qui est desservie par des ânes.
^ Un peu.
•* Espèce de grosses poires d'hiver, à chair ferme cl parfumée. Il y avait aussi des pommes de râteau.
^ Ou urdi, liard, en langage toulousain.
* Ancienne exclamation, qui peul venir du latin 5tc. Tiabelais dit : Sec, au nom des diables !
' Pigeons sauvages , bizels. — " Hamicrs. '■' Mot toulousain qui parait corrompu. Ce sont l)OUl-étrc des perdrix.
"' Pour maître d'hôtel, majordome.
LES COxMES ET .lUYELX DEMS.
dis, que je le i)ric qu'il m'envoie soulemcnl un polagc, un morceau de veau, une aile de chapon, eldc perdrix, elquclqu'autrepclilc chose; car je ne veux 'j^uùn) manger, à cause de ma dièle. » El l'autre, cuidant Cire cslimé sobre en demandant ù boire \ après qu'il eût élé interrogé, duquel' il vouloit : «Donnez-moi, di!-il, du blanc, cinq ou six coups ; et puis, du clairet, lant qu'il vous plaira, m Alais il ne scml)loit pas à celle, qui jjlaignoit roslomac : « J'ai, dit-elle, mangé la cuisse d'une alouette, (pii m'a tant chargé l'estomac, que je n'en puis durer. » 11 n'y eût pas entré la pointe d'un jonc.
NOUVELLE LX
Du inoiiu' ijui ropoiidoit à loul par nioiiosjllal)cs rimes ^
QucUpie moine, passant pays, arriva en une hôtellerie sur l'heure du souper. L'hôte le faitasseoir avec les autres qui avoicnt déjà bien commencé; et mon moine, pourles atteindre, se mettre à baulTrcr d'un tel appétit , comme s'il n'eût vu de trois jours pain. Le galant s'éloit mis en pourpoint % pour mieux s'en acquitter: ce que voyant un de ceux qui étoient à table, lui demandoil force choses, qui ne lui faisoit pas plaisir; car il cloit empoché à remplir sa poche". ÎMais, afin de ne perdre guère de temps , il répondoil tout par monosyllabes rimes : et crois bien qu'il avoit apprins ce langage, de |)lus longue main; car il y étoit fort habile. Les demandes cl les réponses étoient. Un lui demande: « Quel habit porlez-vous?
— Froc. — Combien Clcs-vous de moines?
— Trop. — Quel pain mangez-vous ? — Bis,
— Quel vin buvez-vous? — Gris. — Quelle chair mangez -vous? — Bœuf. — Combien avez-vous de novices ? — Neuf. — Que vous semble de ce vin ? — Bon. — Vous n'en buvez pas de Ici ? — Non. — Et que ma.'jgez- vous les vendredis ? — OEeufs. — Combien en avezvous chacun ? — Deux. » Ainsi, ce pendant, il
' C'est-à-dire, de quel vin.
"^ Clémcnl Marot, dans son nialor/iiecle.i deux amoureux , a\ aille, premier donné un exemple de ces réponses par monosyllabes. Hahelais a imité cette nouvelle de lion. Des l'eriers, dans le ciminiéme livre du Panlagrucl , où frère Fredon épuise, pour ainsi dire, tous les monosyllabes de la langu(>. Ce einiiuiome livre ne fut publié qu'en 1.^02, aiirès la mort de lîabcbiis ; le recueil de Ron. Des l'erirrs avait paru en l.Si'j.
'• C'est-à-dire, avait ùlé sa robe de moine.
* Tour estomac.
ne perdoil pas lui coup de dent ; et si salisfaisoit aux demandes laconiquemen!. S'il disoit ses matines aussi courtes, c'éloilunbon pilier d'église.
NOUVELLE LXI
1)0 l'écolier léiiisto , et (h- l'iipoilileaire qui lui appriiU la médecine.
Un écolier, après avoir demouré à Toulouse quelque tenqw, passa par une petite ville près dcCahors en Querci, nommée Saint-Anlonin, pour \h re[)asser ses textes de loi; non pas qu'il y eût gran'letiienl [)i-on'é, car il s'éloit loiijours tenu aux lettres buir.aines, es quelles* il étoil bien entendu ; mais il se songea * , puisqu'il s'étoit mis en la profession du droit, de ne s'en devoir point retourner égarant-, et (ju'il n'en sût répondre comme les autres. Soudain (pj'il fut à Saint-Antonin ( conune en ces petites villes on est incontinent vu et remarqué ), un apothicaire le vint aborder, en lui disant : (( IMonsicur, vous soyez le bienvenu ! » et se meta deviser avec lui : auquel, en suivant propos, il échappa quelques mots qui appartcnoient à la médecine, ainsi qu'un homme d'étude et de jiigemcnta toujoui's quelipie chose à dire en toutes professions. Quand l'apothicaire leul ainsi ouï parler, il lui dit: « Monsieur, vous êtes donc médecin, à ce (jue je puis connoîlre? — Non suis p(!inl autrement, dit-il, mais j'en ai bien vu quelque chose. — .Te pense bien, dit rapolhicaire, que vous ne le voulez pas dire, poiu'ce que vous n'avez pas proposé de vous arrêter en cette ville; mais je vous assure bien, que vous n'y feriez pas mal vot)o proufit. Nous n'avons point de médecin [)our le présent : celui que nous avions naguère est mort riche de quarante mille francs. Se vous y voulez demourer, il y fait bon vivre : je vous logerai, et vivrons bi;'n, vous et moi ; mais que'nous nous entendions bien, venez-vous-en dîner avec moi ?» L'écolier, oyanl parler cet apothicaire, qui n'éloit pas bètc ( car il avoit été jinr les bonnes villes de France pour apprendre son état), se laisse emmener h dîner, et se jjcnsa en soi-même : « Il faut essayer la forlune , cl si cet homme ici fera ce qu'il dit; aussi bien, en ai-je bon métier. Voici un pays
' On (lisait aussi : il se pensa.
- La Monnoye croit (kMOir lire ('(jarcmcnt , c'est-àdire, à la volée, iiMonsidérément. — '■ Tour «lin i/ve.
effaré', il n'y a hommequimeconnoissc: voyons ce que pourra ùtre. « L'aj)olliicaire le mène dîner en son logis. Aprôs dîner, ayant toujours conliiiuè SCS premiers propos, ils furent inconlinenl cousins. Pour abréger, lapolliicairc lui fit accroire qu'il étoit médecin ; et lors, l'écolier lui va dire premièrement ce qui s'en suit : « Savez-vous qu'il y a : je ne pratiquai encore jamais en notre art, comme vous pouvez penser; mais mon intention étoit de me retirer à Paris, pour y étudier encore quelques années, et pour me jeter en la pratique, en la ville d'où je suis; mais, puisque je vous ai trouvé bon compagnon, et que je connois que vous êtes homme pour me faire plaisir, et moi à vous, regardons i\ faire nos besognes ; je suis content de demourer ici. — Monsieur, dit l'apothicaire, ne vous souciez, je vous apprendrai toute la pratique de médecine, en moins de quinze jours. 11 y a longtemps que j'ai été sous les médecins, et en France, et ailleurs; je sais leurs façons et leurs recettes toutes par cœur : davantage , en ce pays ici, il ne faut que faire bonne mine, et savoir deviner : vous voilà le plus grand médecin du monde. « Et dès lors l'apothicairecommcnce à lui montrer comment s'écrivoit une once, une drachme, un scrupule, une pongnée, un manipule^ ; et un autre demain", il lui apprint le nom des drogues les plus vulgaires ; et puis, à doser, à mi\tionner, à brouiller, et toutes telles besognes. Cela dura bien dix ou douze jours, pendant lesquels il gardoit la chambre , faisant dire par l'apothicaire qu'il étoit un peu mal disposé. Toutefois, l'apothicaire n'oublia pas à dire par toute la ville, que cet homme étoit le meilleur médecin et le plus savant que jamais fût entré à Sainl- Anlonin. De quoi ceux de la ville étoient fort aises, et commencèrent à le caresser, incontinent qu'il fut sorti de la maison, et se battoient à qui le convieroit : et si, eussiez dit qu'ils avoient déjà envie d'être malades , pour le mettre en besogne, afin qu'il eût courage de demourer. Mais l'écolier ( que dis-jc , écolier! docteur passé par les mains dun apothicaire ) se faisoit prier, ne fréquentoil que peu de gens, tenoit bonne mine, et, sur toutes choses, ne parloit guère d'auprès de l'apothicaire, qui lui rendoit ses oracles en moins de rien. Voici
On (lit aujourd'hui : pays perdu.
Une poignée, une pincée.
' Le surlendemain.
venir urines de tous côtés. Or, en ce pays-là, il falloit deviner par urines, si le patient étoit homme ou femme, et en quelle part il sentoit son mal, et quel âge il avoit. Mais ce médecin faisoit bien plus -, il devinoit qui étoit son père et sa mère, s'il étoit marié ou non, et depuis quel temps , et combien il avoit d'enfants. Somme, il disoit tout ce que en étoit, depuis les vieux jusqu'aux nouveaux ; et, tout par l'aide de son maître l'apothicaire. Car, quand il voyoitquolqu'unquiapporloit uneurine, l'apothicaire alloit le questionner, ce pendant que le médecin étoit en haut; et lui demandoit de bout en bout toutes les choses susdites ; et puis, le faisoit un peu attendre, tandis qu'il alloit avertir secrètement son médecin , de tout ce qu'il avoit apprins de ce porteur d'urine. Le médecin, en les prenant, les rcgardoit incontinent haut et bas, mettoit la main entre l'urinai et le jour; et le baissoit, et le viroit, avec les mines en tel cas requises, puis il disoit: «C'est une femme. — 0 par ma fé , segni , ben disezvertat '.' — Elle a une grande douleur au côté gauche; au dessous de la mamelle; ou de ventre ou de tète; » selon que lui avoit dit l'apothicaire. (( 11 n'y a que trois mois qu'elle a fait une fille. » Ce porteur devenoit le plus ébahi du monde, et s'en alloit incontinent conter partout ce qu'il avoit ouï de ce médecin ; tant, que de bouche en bouche le bruit couroit qu'il étoit venu le premier homme du monde. Et si d'aventure quelquefois son maître l'apothicaire n'y étoit pas, il tiroitle ver du nez - à ces Rouerguois, en disant par une admiration : « Rien malade ! >» A quoi le porteur répondoit incontinent: ilou. elle. Au moyen de quoi, il disoit ( après avoir un peu considéré cette urine ) : « N'est-ce pas un homme ? — 0, certes be es un homme ', disoit le Rouerguois. — Ha! je l'ai bien vu incontinent, )) disoit le médecin. Mais quand ce venoil à ordonner devant les gens , il se tenoil toujours près de son magister, lequel lui parloit le latin médicinal, qui étoit en ce tempslà fin comme bureau teint *. Et sous cette cou-
Oh ! par ma foi , seigneur, >ous dites
* C'est-à-dire bien la vérité.
'^ On dit aujourd'hui : tirer les vers du nez.|Ce proverbe vient des charlatans, qui , en voyant quelqu'un atteint de folie , disaient qu'il avait un ver dans la tète, et ollVaient de l'en tirer. C'est là ce qu'ancicunement on appelait le vercoquin.
^ C'est-à-dire : oui , certes bien, c'est un homme.
^C'est-à-dire, Ircs-grossier; le bureau, ou bure, étant
LES COjNTES et JOYEUX DEVIS.
leur-là, rapolhicaire lui nommoil le recipé' tout entier, faisant semblant de parler daulre chose: en quoi je vous laisse à penser, s'il ne faisoit pas bon voir un médecin écrire sous un apothicaire ! En effet , ou fût pour l'opinion qu'il fit concevoir de soi, ou par quelque autre aventure, les malades se trouvoiont bien de ses ordonnances ^et n'éloit pas fils de bonne mère, qui ne venoit à ce médecin -, et se faisoient accroire quil faisoit bon être malade, cependant qu'il étoit là-, et que, s'il s'en alloit, ils n'en recouvreroient jamais un tel. Ils lui envoyoient mille présents, comme gibiers, ou flacons de vins ; et ces femmes lui faisoient des moucadous et des camises"^. Il étoit traité comme un petit coq au panier =5 tellement qu'en moins de six ou sept mois, il gagna force écus, et son apothicaire aussi, par le moyen l'un de l'autre : de quoi il se mit en équipage pour s'en aller de Saint-Antonin , faisant semblant d'avoir reçu lettres de son pays, par lesquelles on lui mandoil nouvelles-, et qu'il falloit qu'il s'en allât , mais qu'il ne failliroit à retourner bientôt. Ce fut à Paris qu'il s'en vint : là où depuis étudia en la médecine, et peut-être que oncques puis il ne fut si bon médecin, comme il avoit été en ?on apprentissage (j'entends qu'il ne fit point si bien ses besognes *) . Car quelquefois la Fortune aide plus aux aventureux , que non pas aux trop discrets \ car l'homme savant est de trop grand discours : il pense aux circonstances ; il s'engendre une crainte et un doute, par lequel on donne aux hommes une défiance de soi, qui les décourage de s'adresser à vous -. et, de fait, on dit qu'il vaut mieux tomber es mains d'un médecin heureux, (jue d'un médecin savant. Le médecin italien enlendoit bien cela -, lequel, quand iln'avoit que faire, écrivoitdeux ou trois cents receltes, pour diverses maladies-, desquelles il prenoil un nombre, qu'il melloit en la facque de son sayC; puis, quand quelqu'un venoit à lui pour urines, il liroit une de ces recettes à l'aventure , conmie on met à la blanque ", et la bailloit au porteur, en lui di-
une étoffe de grosse laine qui parait moins fine encore lorsqu'elle est teinte.
* L'ordonnance comraenrait par Recipe, c'esl-à-dirc, Prenez.
* C'est-à-dire, des mouchoirs et des chemises.
^ On dit maintenant : coq en pâle. Celle expression vient de ce qu'on met sous un panier à claire-voie la volaille qu'on veut empaler, engraisser. — ■'Affaires.
" La poche du justaucorps. — ® A la loterie.
sant seulement : « Dio te la daga buona. » Et s'il s'en trouvoitbien : « In buona hora. » S'il s'en Irouvoil mal : « Suo danno\ » Ainsi va le monde.
NOUVELLE LXII
De mcssire Jean, qui monla sur le maréchal pensant raonler sur sa femme '.
Un maréchal, demourant en un village qui étoit un lieu de passage, avoil une femme passablement belle, au moins au gré d'un prêtre qui demouroil tout auprès de lui, appelé messire Jean : lequel fit tant, qu'il accorda ses flûtes = avec cette jeune femme: et s'enlendoit tellement avec elle, que, quand le maréchal s'étoit levé pour forger ses fers (que le prêlre connoissoit bien, quand il entendoit battre à deux, car c'éloit signe que le maréchal y éloit avec le varlct ), lors messire Jean ne failloit point à entrer par un huis de derrière, dont elle lui avoit baillé la clef, et se venoit mettre au lit en la place du maréchal, qu'il trou voit toute chaude; là 011 il forgeoit de son côté sus une aulre enclume, mais on ne l'oyoit pas de si loin faire sa besogne : et quand il avoit fait, il se retiroil gentiment par l'huis où il éloit entré. Mais ils ne surent faire leur cas si secrètement, que le maréchal ne s'en aperçût, au moins qu'il n'en eût une véhémente présomption, ayant ouï ouvrir et fermer cet huis-, tant, qu'il s'en print un jour à sa femme, et la menaça, et la pressa tant et avec une colère telle qu'ont voulcnliers ces gens de feu, qu'elle lui demanda pardon, et lui confessa le cas, et lui dit comme messire Jean se venoit coucher auprè.^ d'elle, quand il oyoit battre à deux. Le maréchal ayant ouï ces nouvelles, après que sa femme lui eut bien crié merci, ce lui fut force de dcmourer là. Mais pensez que ce ne fut pas sans lui donner dronos et chaperon de même*. Do là à quelques jours après , le maréchal trouva le prêtre, auquel il dit : « Messire Jean, vous venez voir ma femme, quand vous avez le loisir? » Le prêlre le nia fort et ferme, lui
' c'est le Pogge qui fait le conte de ce médecin.
* Le même conte se trouve dans le premier livre des Facétie molli de Louis Domenichi.
' C'est-à-dire, qu'il se mit d'accord, d'intelligence.
* C'est-à-dire , sans l'avoir battue de la bonne manière. Donner dronos et le chaperon de même signifiait, selon La Monnoye, fouetter et mitrcrun coupable. Celle expression est prise ici au figuré.
YJELX CONTEURS FRANÇAIS.
disant qu'il ne lui voudroit pas faire ce lour-lù, cl qu'il ainicroil mieux être morl. « Vous êtes mon conipcrc, disoilic prCIrc. — Kl bien, bien, dil le maréchal, je m'en rapporte à vous : clievauclu'z-la à voire aise, quand vous y serez ; mais f^ardez-vous bien de me chevaucher : car s'il vous advient, le diable vous aura bien chaulé matines'. » Le pirtre, connoissani que c(! maréchal étoit un mauvais fol, se linl dès lors sur ses sondes, et ne voulut plus venir à la forge; mais h; maréchal dit à sa fennne : c Savez-vous qu'il faut que vous fassiez; mais gardez-vous bien de faire la borgne, ni la boiteuse -, car vous savez bien que voire marché n'en seroil pas meilleur : refaites connoissancc à messire .Tean, et l'iMitretenez de paroles -, el puis, un malin, je vous dirai coque vous aurez à faire. » Elle fui fort contente de lui promettre tout ce ([u'il voulut , de peur de la malc aventure. El faut entendre qu'elle savoil bien ballre*, el de bonne mesure: car elle avoit apprins à battre avec le varlel, pour faiie la besogne quand le maréchal n'y étoit pas. Adonc elle se mit à faire bon semblant à messire .Tean, ainsi que son mari l'avoil instruite ; lui donnant à entendre que le maréchal n'y pensoil point, elqucce n'éloil qu'une opinion, qui lui avoil passé par l'enlendement; et le vous assura par belles paroles, lui disant : « Venez, venez demain au malin, à Iheure accoutumée, quand vous orrez qu'ils baltronl î'i deux. » IMessire .Tean la crut, le pauvre honime ! Quand le malin fui venu, le maréchal dil à sa femme, en la présence du varlel : <( Levez-vous, et allez battre en ma place; car je me trouve un peu mal. » Ce qu'elle fit, el se mil à la forge, et bal avec ce varlel. Incontinent que messire .Tean enlendil battre à deux à la forge, il ne fut pas endormi. Il se leva avec sa grosse robe de nuit, cnirc par l'huis accoutumé, else vient coucher auprès de ce maréchal, pensant èlrcau{)rès de sa frmmc. El, pource qu'il y avoil longtemps qu'il n'avoit donné es gauffriers ' , il étoit lors toul prêt à le l)ien faire; et ne fui pas sitôt au lit, que, de plein saut, il ne se rua dessus ce maréchal : lequel le vous commença à serrer à deux belles mains , en lui disant : « Eh , vcrtu-
' C'cft-à-dirc , le diable vous aura rendu un niaumais service.— '^ Forger sur rcnclume.
'C'est-à-dire en termes couveris, pris le drduil ; par alluHun à la pâle que l'on jette dans le moule à faire les gaullres.
bieu ( pensez que c'éloit par un D. ' ), messire Jean, qui vous a ici fait venir? Je vous avois tant dil que vous ne me chevauchissiez point, el que j'élois mauvaise bête, el vous n'en avez rien voulu croire I » Le prèlre se vouloil défaire *, mais le maréchal le vous lenoit .i deux bons bras, el se print à crier à son varlel, qui étoit en bas, lequel monta incontiuent, el apporta du l\'\\ : cl Dieu sait commenl monsieur le prèlre fii! étrillé à beaux nerfs de bœuf, que le maréchal lenoit lotit prêts, el expressément pour ballri; à deux sur le dos de messire .Tean, à la recrue^ du mallreet du varlel. Et cependant il n'osoil pas crier au secours; car le maréchal le menaçoil de le mettre en la fournaise; pour ce, il aimoil mieux endurer les coups que le feu. Encore en eut-il bon marche au prix de celui, qui eut les deux témoins* enfermés au coffre, el le feu allumé derrière: lellement qu'il fut contraint de les couper lui-même avec le rasoir, qui lui avoil élé baillé en la main ".
NOUVELLE LXIII
De la sentence (juc donna le yircvôl de Hrclagnc ; lequel fil pendre Jean Trubcrl et son fils.
Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoil guères, nommé Jean Truberl; Iccpiel avoil fait plusieurs larcins, pour lesquels il avoil élé reprins assez de fois, et en avoil élé, à l'une fois, frotté, el l'autre, étrillé : qui éloil assez pour s'en souvenir. Toulefois il y étoil si atlViandé, qu'il ne s'en pouvoit clutlier ; cl même il commençoit à apprendre ie train à un fils qu'il avoil, de l'âge de quinze à seize ans, et le inenoit avec lui en ses factions *^.Advinl, un jour, que lui el son (ils dérobèrent une jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent, que ce avoit élé Jean Truberl : dont il ne faillit à faire lelle poursuite, qu'il se trouva, par bons témoins, que Jean Truberl avoil mené vendre celle jument à un marché, qui avoil élé le mercredi de devant, à cinq ou six lieues de là. Jean Trubert el son lils furent mis enlre les mains du prévôt des maréchaux' : lequel Jean Truberl ne tarda
' C'est-à-dire , qu'il jurait le nom de Dieu.
* DiMiarrasser, délivrer.—^ Fatigue.— * Testicules.
■' C'est le sujet de la 8.'>« des Cent Nouvelles nouvelles , intitulée Le Curé cloué. — " Expéditions.
' Ces prévôts étaient établis dans toutes les maréchaussées de France ressortissant au tribunal des ma-
l.ES CONTES ET JOYEUX BEVfS.
gu^rcs que son procès ne lui fût fail, cl son diclon ' signilié : qui portoil, enire aulics, ces mois : Jeun 'lYubcrl, pour avoir prins etrobbc'^ un grand jument , serait pendu et étranglé , le petit arec lui : el là-dossus, fail livrer Jean Trubert cl son fils à l'cxéculeur de la haulc juslice; auquel il bailla son grclïïer, qui nétoil pas des plus scienllfiques du monde. Quand ce fut à lairc l'evéculion , le bourreau pendit le pure haut cl court : cl puis, il demanda au grclfierque c'est qu'il falloil faire de ce jeune gars. Le grelTier va lire la sentence, et après avoir bien examiné ces mots : le petit arec, il dit au bourreau qu'il fît son oOice : ce qu'il fil, cl pendit ce pauvre petit tout pendu, cl l'étrangla, quiétoil bien pis. L'exéculion ainsi faite, le greHiers'cn retourna au piévôl, lequel lui va dire : « Et puis, Jean Trubert? — Jean Truberl , dit le grelTier, seroit pendu. — Et le polit ? dit le prévôt. — Par Dieu ! el le petit, dit le greffier. — Comment, par tous les diables ! dit le prévôt, seroit pendu le petit! — Par Dieu 1 oui, le petit, disoit le greffier. — Conimcnl ! dit le prévôt, j'avois pas dit cela. » El là-dessus, débattirent longtemps, le prévôt et le greffier, disant le greffier que la sentence portoil que le petit seroil pendu -, et le prévôt, au contraire ; lequel après longs débals va dire: « Lisez la scnlence. Par Dieu! j'avois pas entendu que le petit seroit pendu. » Le greffier lui va lire celte sentence, et ces mots substantiels : Jean Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui. Par lesquels mois avec lui, le prévôt vouloit dire qu(> Jean Truberl seroil pendu, et que son fils seroit présent pour voir faire l'exéculion , afin de se cliàlier de faire mal, par Texemple de son j^ére. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais il éloit bien lard pour le pauvre petit : et le greffier, d'un autre côté, se défendoil, disant que ces mots avec lui, signifioienl que le petit devoil êlrc pendu avec Truberl son père. A la fin, le prévôt ne sut que dire, sinon que son greffier avoil raison ou cause de l'avoir, el dit seulement : (( Pieu ^, le petit, bien, seroit pendu; par Dieu! dit-il, ce seroit une belle défaite, (pie d'un jeune loup. » Yoilà loule la récompense qu'eut le i)auvre petit, excej)lé (pie le prévôt le fit dépendre, de j)eur (pTil en fût nouvelles.
n'-chaiix , qui avail son sirgo ;'i la l.ililo de ninibrc du ralaisde Piuls. — ' Airèl. — "Vouv ih'-robé. — = Votiv/jien, suisanl la iironcjncialioii de ce prnùl (It's iiiarocli;nu.
NOUVELLE LXIT.
Du p.irrni) qui so iinnima Toiiii Ile , pour rin- rcrii rt\ une nlif-ion de nonnains ; cl ouuunciil il fil saulcr les luiiellcs du l'abljutsc qui le visiluil '.
11 y avoit un jeune garçon, de l'ûgc de dixsept à dix-huit ans ; lequel, élanl, à un jour de fêle, entré en un couvent de religieuses, en vil quatre ou cinq ipii lui semblèrent fort belles, et dont n'y avoit celle ^ pour laquelle il n'eût voiilentiers rompu son jeûne ; el les mil si bien en sa fantasie' , (piil y pcnsoilà toutes heures. Un jour, comme il en [)arIoit à quelque bon compagnon de sa connoissance, ce compagnon lui dit : « Sais-tu que tu feras? Tu es beau garçon : habille-toi en (ille, el l'en va rendre à l'ahbesse; elle te recevra aisément: lu n'es poinl connu en ce pays ici. » (Car il éloit garçon de métier, el alloit et venoil par pays.) 11 crut assez raeilement ce conseil, se pensant (pi'en cela n'avoit aucun danger qu'il n'évitiU bien quand il voudroit. 11 s'habille en fille assez pauvrement, el s'avisa de se nommer Toinelle. Donc, de par Dieu, s'en va au couvimt de ces religieuses , où elle troiiva façon de se faire voir à Tabbesse, qui étoit fort vieille, el, de bonne aventure, n'avoit point de chambrière. Toinelle parle à l'abbosse, et lui conte assez bien son cas, disant qu'elle éloit une pauvre orpheline d'un village de \h auprès, qu'elle lui nomma. El, en effet, parla si humblement, que l'abbessc la trouva à son gré, et par manière d'aumône la voulut retirer, lui disant, que pour quelques jours elle éloit contente de la prendre, et que s'elle vouloil être bonne fille, qu'elle demouieroil là-dedans. Toinelle fil bien la sage, et suivit la bonne l'eiiime dabbesse : ;"i laquelle elle sut fort bien complaire, et quant el quant * sefiiire aimer à toutes les religieuses, el même, en moins de rien, elle se [)rint à ouvrer " de l'aiguille (car peut-êlre qu'elle ensavoit déjà quelque chose), donl l'abbe^se fut si contente , ([u'elle la voulut incontinent faire nonne de là-dedans. Oiiand elle eut l'habit, ce fui bien recprelle demandoil, et commença à s'appioclier fort près de celles (pi'elle voyoit les plus belles, el, de privauléen privaulé, elle fut mise à coucher avec l'tme. l'-l!e n'attendit [)as la deuxième nuil,que, par honnêtes el aimables
' IiniU^ par La Foiitaino : Les lunettes, IV, 12.
"^ (Vi!sl-à dire, duiil il n'y avait pas une...
■■' Iniagiiialion,— ' r.ii iiiùne lomps.— * Travailler.
jeux , elle fil ronnoîlre à sa compagne qu'elle avoit le venlre cornu, lui faisant entendre que céloit par miracle et vouloir de Dieu. Pour abréger le conte, elle mit sa clieville au perlais de sa compagne, et s'en trouvèrent bien et Tune eU'autre; laquelle chose, en la bonne heure, il (dis-je, elle) continua assez longuement, et non-seulement avec celle-là, mais encore avec trois ou quatre des autres, desquelles elle s'accoinla. Et quand une chose est venue à la connoissance de trois ou de quatre personnes, il est aisé que la cinquième le sache, et puis la sixième ; de mode, qu'entre ces nonnes (y en ayant quelques-unes de belles, elles aulres laides, auxquelles Toinettc ne faisoit pas si grandefamiliarilè qu'aux autres), avec maintes autres conjectures, il leur fut facile de penser je ne sais quoi ; et y firent tel guet, qu'elles les connurent assez ccrlainemcnt ; el commencèrent à en murmurer si avant, que l'abbesse en fut avertie, non pas qu'on lui dît que nommément ce fût sœur Toinelle ; car elle l'avoil mise là-dedans, et puis, elle l'aimoit fort, et ne l'eût pas bonnement cru : mais on lui disoit, par paroles couvertes, qu'elle ne se fiât pas en riiabit, et que toutes celles de léans n'étoient pas si bonnes qu'elle pensoit bien -, et qu'il y en avoit quelqu'une d'cnlre elles, qui faisoit déshonneur à la religion, et qui gàloit les religieuses. Mais quand elle demandoit qui c'éloit et que c'ètoit , elles répondoicn', que, s' elle les vouloit faire dépouiller, elle le connoîlroit. L'abbesse, ébahie de cette nouvelle, en voulut savoir la vérité au premier jour -, et, pour ce faire, fil venir toutes les religieuses en Chapitre. Sœur Toinelle, étant avertie par ses mieux aimées, de l'intention de l'abbesse, qui étoit de les visiter loules nues , attache sa cheville par le bout avec un filet' qu'elle lira par derrière-, et accoutre si bien son petit cas, qu'elle seinbloil avoir le ventre fendu comme les autres, à qui n'y eût regardé de bien près : se pensant que l'abbesse, qui ne voyoitpasla longueur de son nez , ne le sauroit jamais connoîlrc. Les nonnes comparurent toutes. L'abbesse leur fit sa remontrance, et leur dit pourquoi elle les avoit assemblées ^ et leur conunanda qu'elles eussent à se dépouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, el en les visitant les unes après les aulres, il viiil'^ au rang de sœur Toinelle ; laquelle voyant ces nonnes ' Pour fil.— '^ Il faut lire cerlaincment elle.
toutes nues, fraîches, blanches, refaites •, rebondies, elle ne put être maîliesse de celte cheville, qu'il ne se fît mauvais jeu j car, sur le point que l'abbesse avoit les yeux le plus près, la corde vint rompre; et en débandant tout à un coup, la cheville vint repousser contre les lunettes de l'abbesse, et les fit sauter à deux grands pas loin. Dont la pauvre abbesse fut si surprise, (ju'elle s'écria : « Jésus ! Maria ! Ah 1 sans faute, dit-elle, et est-ce vous? Maisqui l'eût jamais cuidé être ainsi ! Que vous m'avez abusée !» Toutefois, qu'y eût-elle fait ? Sinon, qu'il fallut y remédier par patience -, car elle n'eût pas voulu scandaliser la religion. Sœur Toinelle eut congé de s'en aller avec promesse de sauver l'honneur des filles religieuses.
NOUVELLE LXV
Du régent qui conribnllil une harangère duPelil-Ponl', à belles injures.
Un martinet- s'en alla, un jour de carême, sus le Petit-Pont, et s'adressa à une harangère pour marchander de la moulue* -, mais de ce qu'elle lui fit deux liards, il n'en offrit qu'un : dont celte harangère se fâcha, et l'appela injure", en lui disant: «Va, va, Joannes*', porte ton liard aux tripes 1 « Ce martinet, se voyant ainsi outragé en sa présence, la menace de le dire à son régent. « Et va, marmiton, dit-elle, va le lui dire, et que je te revoie ici, loi et lui. » Ce martinet ne faillit pas à s'en aller tout droit à son régent qui étoit bon fripon', et lui dit : « Per diem, domine *, il y a la plus fausse *
' C'est-à-dire, en bon point, en bon état.
* Le Petit-Pont à Paris n'a pas ctiangé de nom depuis la démolilion du petit Cliàtelet, qui le séparait de la rue SainlJacques.
^ On appelatt ainsi autrefois dans l'université de Paris les écoliers qui changeaient souvent de collège, à cause de leur ressemblance avec ces oiseaux nommés martinets, qui cliangent tous les ans de demeure, venant au mois de mars et s'en retournant à la Saint- Martin. — * Pour 7noriie.
^ C'est-à-dire, lui chanta pouille, lui dit des injures.
* C'est le nom qu'on donnait aux valets des régens de collège. Le nom de Jeati était ridicule ou méprisable, à force de devenir commun.
' Dans le sens de badin, facétieux.
8 Au lieu de per Deum , jurement déguisé. On dit encore pardienne, qui vient de per diem. Un bon curé disait que c'était le jurement de David, et le prouvait par le verset G du psaume 120 : Per diem sol non tiret te. On avait inventé dans noire langue une iiilinité de correctifs à ce jurement, tous plus ridicules les uns que les autres : Pardi, pardienne , pargué , parguienne, parguieu, parbieu , parbleu, pardigues, pardille, pardine, pargoi.— ^ Méchante.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
vieille sur le Petit-Pont : je voulois acheter do la moulue, elle m'a appelé Joannes. — Et qui est-elle? dit le régent, La me monlreras-lu bien? — Ita, domine^ dit l'écolier. Et encore m'a-t-cllc dit, que si y alliez, qu'elle vous renvoiroit bien. — Laisse faire, dit le régent. Per dies * ! elle en aura. » Ce régent se pensa bien, que pour aller vers une telle dame, qu'il ne falloit pas ôtre dépourvu ; et que la meilleure provision qu'il pouvoit faire, c'étoit de belles et gentilles injures -, mais qu'il lui on diroil tant, qu'il la mettroit ad metam non loqui *. El, en peu de temps, il donna ordre d'amasser toutes les injures dont il se put aviser, y employant encore ses compagnons, lesquels en composèrent tant, en chopinant, qu'il leur sembla qu'il en avoit assez. Ce régent en fit deux grands rôlets', et en étudia un par cœur : l'autre, il le mit en sa manche, pour le secourir au besoin, si le premier lui failloit. Quand il eut bien étudié ses injures, il appela ce martinet, pour le venir conduire jusques au Pelit- Pont, et lui montrer cette harangère -, et print encore quelques autres galochcrs * avec lui ; lesquels, inprimis et onte omnia, il mena boire à la IMule'' -, et quand ils eurent bien chopiné, ils s'en vont. Ils ne furent pas si lot sur le Petit-Pont, que la harangère ne reconnût bien ce martinet ; et quand elle les vit ainsi en troupe,elle connut à qui ilsen vouloient. a Ah ! vois-les là, dit-elle, vois-les là, les gourmands : l'école est elTondrée. » Le régent s'approche d'elle, et lui vient heurter le baquet où elle tenoit ses harengs, en disant: « Ilél que faut-il à celte vieille damnée? — Ohl le derice, dit la vieille -, es-tu venu assez tôt pour te prendre à moi? — Qui m'a baillé cette vieille maquerelle ? dit le régent. Par la lumière ! c'est à toi voiremcnl, à qui j'en veux, m En disant cela, il 80 plante devant elle, comme voulant escri-
' L'écolier n'avait juré que per diem ; le régent, croyant, comme La Roclie-Tliomas, que le pluriel avait plus (le force, jure per dies.
* C'est une phrase des prédicateurs burlesques Olivier Maillard ou Michel Menol : Ponere alU/nem ad metam non lo(jui , mettre quehju'un en termes de ne pouvoir parler.
' Pour rd/e», rouleaux de papier, catalogues.
'' Ecoliers externes, ou qui ne demeuraient pas dans le collège, nommés alors galuc/iers et depuis guloches, parce qu'ils portaient des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collège.
"Celait sans doute l'enseigne d'un cabaret renomme dans le quartier de l'Université.
mer à beaux coups de langue. La harangère, se voyant défiée : « IMorci Dieu ! dit-elle, lu en veux donc avoir, inagister crotlé? Allons, allons par ordre, gros baudet, et lu verras comment je t'accoutrerai. Parle, c'est à loi. — Allez, vieille sempilerneuse, dit le régent. — A'a, rufiien. — Allez, vilaine. — A'a, maraud. » Incontinent qu'ils furent en train, je m'en vins, car j'avois aflaire ailleurs. Mais j'ai ouï dire à ceux qui en savent quelque chose, que les deux personnages coniballirent vaillamment, et s'en- Iredirenl chacun une centaine de bonnes et fortes injures d'arrache-pied; mais il advint au régent d'en dire une deux fois, car on dit qu'il l'appela vilaine pour la seconde fois. Mais la harangère lui en fit bien souvenir, u IMcrci Dieu I dit-elle, tu l'as déjà dit, fils de putain que tu es ! — Eh bien , bien, dit le régent : n'es-fu pas bien vilaine deux fois, voire trois? — Tu as menti, crapaud infect! » Il faut croire que le champion et la championne furent tout un temps à se batire si vertucusenieni , que ceux qui les regardoient ne savoieiU qui devoit avoir du meilleur. IMais, à la fin, le régent élant au bout de son premier rôiet, va tirer Tautrc, de sa manche, lequel il ne savoit pas par cœur, comîïie l'autre; et, pour ce, il se troubla un petit, voyant que la harangère ne faisoit que se mettre en train ; et se va metlre à lire ce qui éloit dedans, qui éloient injures collégiales, et le vouloit dépêcher tout d'une traite, pour penserélonnerla vieille, en lui disant : « Aleclo, Mcgera, Tisiphone, détestable, exécrable, infande ', abominable. « Mais la harangère le va interrompre, disant : «Haï merci. Dieu! tu ne sais plus où tu en es. Parle bon françois, je le répondrai bien, grand niais, parle bon françois. iVh! tu apportes un rôlet! Ya éludier, maître Jean, va, tu ne sais pas ta leçon. » Et la déesse ^ , connue à un chien, abboie, et toutes ces harangères se mettent à crier sur lui, cl le pressent tellement, qu'il n'eut rien meilleur, que se sauver de vitesse; car il eùl été accablé, le pauvre honune. El, pour certain , il a été trouvé, que quand il eùl eu un Calepin', un vocabu-
• (''est le lalin infanda, dont on ne peut parler sans lioireur. 11 parait que les mots détestable, exécrable et abominable n'étaient pas encore admis dans la langue usuelle. — * La Monnoye croit devoir mellre ic lù-dessus, au lieu de la déesse.
^ Le grand dictionnaire pohgloUc de Calepin avait fait donner le nom de calepin à toute espèce de vocabulaires.
256 MFXX CO^TEl
Iniro, un diclionnairo, un proinpUiaiio, un trésor d'injures, il n'eût pas eu la dornièio, de celle diablesse. Par ainsi, il s'en alla nieltre en franchise ' au colléj^e de ÎMonlaigu '' , courant tout d'une halenée, sans regarder derrière soi.
NOUVELLE LXVI
De l'enfant de Paris, qui fil le fol pour jouir de la jeune vf fve ; et comment elle, se voulant railler de lui, reçut une [dus grande Ijontc.
Un enfant de Paiis, d'assez bonne maison, jeune, dispos et qui se lenoit propre de sa personne, cloit amoureux d'une femme vefve, bien jolie et qui éloil fort conlenle de se voir aimée, doiinanl loujours quehjues nouveaux allrails' ù ceux qui la regardoienl, et prenant plaisir h faire Tanatomie des co'urs des jeunes gens; mais elle ne faisoit comple, sinon de ceux que bon lui senibloif, et encore des moins dignes, et, par sus (ous, elle vous savoil mener ce jeune homme, dont nous parlons, de lelle ruse, qu'elle sembloil loul vouloir faire pour lui. Il parloil h elle seul à seule; il manioil le lelin et baisoit, voiie el touchoil bien souvent à la chair, mais il n'en làloit point; tellement qu'il mouroit tout en vie auprès d'e!l!\ Il la prioit,il la conjuroit, il lui présentoil^; mais il ne pouYoit rien avoir, fors qu'une fois, ainsi comme ils devisoienl ensemble en privé' et qu'il lui con'oil bien expressément son cas, elle lui va dire : <( Non, je n'en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière; » disant le mot tout outre, mais pensant en elle qu'il ne le feroil jamais. Le jeune homme fui fort honîeux de ce mot ; toutefois, lui, qui avoit essayé tant de moyens, se pensa qu'il feroil encore cela, et qu'aussi bien personne n'en sauroil rien ; et lui répondit, s'il ne lenoit qu'à cela pour lui complaire, qu'il n'en feroil point de diiïlcullé. La dame étant prise au mot, l'y print aussi, cl se fait baiser le derrière sans feuille. IMais quand ce fut à donner sus le devant, jioint de nouvelles : elle ne fit que se rire de lui et lui dire les plus grandes moqueries du monde; dont il cuida désespérer el s'en dé|)ailit le plus
' Ost-à-dire , en sûreté, roiiiitie im rriiuincl poursuivi se reliraiU lians cf rtriins lieux trasile.
'^ Ancien collège de Paris , famcu\ par la pédanterie de ses régons et par sa mrilpropreté. U fui supprimé à 1,1 révolution , et ses bàlinicns servent aujourd'hui de prison militaire, au coin de la rue des Sept-Voies.
' Amorces. — * Ce verl)e doit être employé iei dans le sens de faisnit des présens. — '•> F.n p.irlieulicr.
nS FllANCAIS.
fûché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir d'alentour d'elle, fors qu'il sabsenla pour (lueltiuc temps, de honte qu'il avoit de se trouver non-seulement devant elle, mais devant les gens, comme si tout le monde eût dû connoîlre ce (pii lui éloit advenu. Une fois, il s'adressa ù une vieille qui connoissoit bien In jeime dame et lui dit sus le propos de son affaire : k Viens çà! N'esl-il possible que j'aie celte femme-lù? Ne saurois-lu inventer quelque bon moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me veux mettre en main, que je le donnerai la meilleure robe que tu vOtis de ta vie. » La vieille l'en reconforta ' el lui promit d'y faire tout ce qu'elle pourroit, lui disant que s'il y avoit fenmie en Paris qui en vînt à bout, qu'elle en étoit une. Et, défait, elle y fit ses cITorts, qui éloient bons et grands. IMais la vefve, qui étoit fine, sentant que c'étoil pour ce jeune homme, n'y voulut entendre en sorte quelconque, peut-être l'esijèranl avoir en mariage, ou pour quelque autre respect- qu'elle se réservoit, car les rusées ont celte façon de tenir loujours quelqu'un des poursuivans en langueur, pour faire couverture à la jouissance qu'elles donnent aux autres. Tant y a que la vieille n'y sut rien faire et s'en retourna à ce jeune homme, lui disant qu'elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint- .Tean';mais dit qu'il n'y avoit ordre, sinon qu'à son avis, s'il vouloit se déguiser, comme s'habiller en pauvre et aller demander l'aumône à la porte de sa dame, qu'il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable : u Mais quel moyen me faudra-l-il tenir.? disoit-il. — Savez qu'il vous faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez le visage, de peur qu'elle vousconnoisse, el puis, que vous fassiez le fol, car elle est merveilleusement fine. — El comment ferai-je le fol? dit le jeune homme. — Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours rire el dire le premier mol que vous aviserez, et ne dire que cela , quelque chose qu'on vous demande. — Je ferai bien ainsi, » dit-il. Et avisèrent, la vieille et lui, qu'il riroit loujours el ne parleroil que de formage *. Il
• Lui donna coarage et espérance.
* Considération, égard.
^ Celle expression proverbiale vient de ce que les bonnes gens attribuent des vertus merveilleuses aux herbes cueillies la veille de la Saint-Jeaii.
^ Pour froinof/e.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
8'habille en gueux et s'en va h la i)orlc de sa dame, A une heure de soir, que loul le monde commençoil à se retirer ; cl faisoil assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quant il fut à la porte, il comnienra à crier assez haut en riant : « Ba, ha., formage! » jusques à deux ou (rois fois-, etpuis,ilsepausoil un petit', recommcnçoit son « Ha, ha, formage! » tant que la vcfvc, qui avoit sa chambre sur la rue, l'entendit et y envoya sa chambrière pour savoir qui il éloit et qu'il vouloil. 3Iais il ne répondit jamais, sinon : <( Ha, ha, formage! » La chambrière s'en retourne à la dame et lui dit : « Mon Dieu, ma maîtresse, c'est un pauvre garçon qui est fol : il ne fait que rire et ne parle que de formage. » La dame voulut savoir que c'éloit, et descend, et parle à lui : « Qui êles-vous, mon ami? » Et ne lui dit autre chose que : « Ha, ha, formage! — Youlezvousdu formage? dit-elle. — Ha, ha, formngel
— Youlez-vous du pain ? — PLn, ha, formage I
— Allez- vous-en , mon ami , retirez-vous. — lia, ha, formage I » La dame, le voyant ainsi idiot : « Perrelte, dit-elle, il mourra de froid cette nuit; il le faut faire entrer, il se chaulTcra.
— Mananda-! dit-elle, c'est bien dit, madame.
— Enirez, mon ami, entrez; vous vous chaufferez. — lia, ha, formage I» disoit-il. Et entra cependant, en riant et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit û se porter bien. Il s'approcha du feu, là où il moniroit ses cuisses à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière rcgardoicnt d'aguignetles^. Elles l'interrogcoient s'il vouloit boire ou manger; mais il ne disoit que : « Ha, ha, formage! » L'heure vint de se coucher. La dame, ensedcshabillanl, disoit à sa chambrière : « l'crrette, il est beau garçon ; c'est dommage de quoi il est ainsi fol. — Mananda ! disoil la garse; c'est mon* , madame; il est net comme une perle. — Mais si nous le menions coucher
' Il faisait une petite pause.
* Exclamation , serment de femme, qui semble une élipse de : l^ar mon âme, flea !
' C'est-à-dire, en les ijiiit/nant de l'œil La vieille tour d'r.lampes se nomme tour de Ciiif/nelle , parce que, placée sur un monticule, elle guignait, \)0\n ainsi dire , les environs.
' I-a Monnoye met ici une note que les éditeurs ont sans doute mai lue : « .V(7 modo, comme si l'on écrivait 50i7wo/!, prononçant iO(7 par.îo(7.» Dans le vieux langage, mon se prenait quelcpiefois pour donc ; ainsi, à savoir mon, signifie: à savoir donc. C'est mon, équivaut à or donc, oui-Jù, vraiment, etc.
en noire lit, dit la dame; à ton avis? » La chambrière se print à rire : « Et pourquoi non? Il n'a garde de nous déceler, s'il ne sait dire autre chose. » Somme, elles le font déshabiller, et n'eut point besoin de chemise blanche, car la sienne n'èloit point sale, sinon par aventure déchirée, et le firent coucher gentiment entre elles deux. El mon homme dessus sa dame ; et à ce cul , et vous en aurez. La chambrière en eut bien quelques coups ; mais il montra bien que c'éloit à la dame h qui il en vouloit. Et, ce pendant, n'oiiblioil jamais son Ha, ha, formage !S^t lendemain, elles le mirent dehors, de bon malin, et s'en va vie'. Et depuis, il continua assez de fois ù y retourner pour le prix, dont il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoîlrc, par le conseil de la vieille. De jour, il reprenoitses habilsordinaircs, etse trouvoil auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée, la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le mois de mai vint, pour lequel ce joime homme se voulut habiller d'un pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert ; disant à sa dame, que c'éloit pour l'amour d'elle : ce qu'elle trouva fort bon, et lui dit que, en faveur de cela, elle le mellroit en bonne compagnie de dames, le premier jour qu'il viendroità propos. Étant en cet état, se trouva en une compagnie de dames, entre lesquelles éloit la sienne; et aussi y étoient d'autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en rond, hommes et fetnmcs entremêlés un pom- une; et ce jeune homme èîoil auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation, par l'avis même de la jeune vefve. laquelle éloit femme inventive et de bon esprit , et avoit d'assez longue main pensé en soi-même par quel moyen elle se gaudiroit^de son jeune homme , qu'elle cuidoil bien avoir trompé à celle fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eûl à dire quelque bref mot d'amour, ou d'autre chose gentille, selon ce qu'il lui conviendroil le mieuv; et que lui viendroit en fantaisie. (>e qu'ils firent tous et toutes eu leur rang. Quand il toucha à la vefve à parler % elle vint dire, d'une grâce affaitéc, ce qu'elle avoit prémédité dès le paravant :
' Voyez , sur cet italianisme , une note de la Nouvelle \XV.
''Se moquerait.— 'Quand ce fut au tour de la veuve
de parler.
Que diricz-vous d'un veil vêtu , Qui a l)ais6 sa dame au cul , Eu lui faisant liommagc ?
Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoîlre que cela s'adrcssoit à lui. Mais il ne lui pas pourlant fort égaré -, ainçois, lout rempli dune fureur poétique, vint répondre promptemcnt à la dame :
Que diricz-vous d'un fol lout nu , Qui a dansé sur voire cul, Disant : Ha I ha ! formage !
Si la dame fut bien pcneusc , il ne le faut point demander; car, quelque rusée qu'elle fût, ce lui fut force de changer de couleur et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute l'absislance : dont le jeune homme se trouva vengé d'elle, à un bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées, à leur grand honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux amoureux qui ont bon cœur ; comme il se peut voir de ce jeune homme, auquel Phébus donna l'esprit poétique pour répondre promplement en se défendant contre le blason ' que sa dame avoil si finement et délibérément songé contre lui.
NOUVELLE LXVII
De l'écolier d'Avignon, cl de la vieille qui le priiil à parlic.
II y avoit en Avignon une bande d'écoliers, qui s'ébaltoientàla longue boule, hors les murailles delà ville: l'un desquels, en faisant son coup, faillit à bouler droit, et envoya sa boule dedans un jardin. Il trouva façon de sauter par-dessus le mur, pour l'aller chercher. Quand il fut sauté, il trouva au jardin une vieille qui plantoit des choux, laquelle se print incontinent à crier sus lui: « Eh! que, diable, venezvous faire ici? Vous me venez dérober mes melon.; ? » IMais l'écolier ne s'en soucioit pas, cherchant toujours sa boule, en lui disant seulement: « Paix, vieille damnée! » La vieilie commença à lui dire mille maux'*. Quand l'écolier la vit ainsi entrer en injures, pour en avoir son passe-temps , il iui va parler le pre-
' « Le blason , dit Thomas Sibilel, cliapilre X de son Art poélique, est une perpétuelle louange du continu vilnpérc de ce qu'on s'est proposé blasynner. » Épi gramme , portrait satirique.
^ Pour maudissons, malédictions.
mier langage dont il s'avisa, en lui disant : Cum animadverterem quamplurimos homines\ en lui faisant signes de menaces, pour la faire encore mieux batailler. Et la vieille, de crier, mais c'étoit en son avignonnois'* : «Oh! ce méchant, ce voleur, qui saule par-dessus les murailles ! )) L'écolier continuoit à lui dire ces beaux préceptes de Calon : Parentes orna '. « Allez de par le diable, disoit la vieille à l'écolier, que le lansi-" vous éclate !» El récolier : Cognatos cole". « Oui, oui, à l'école, de par le diable! » Et l'écolier: Cum honk ambula'^. « .Te n'ai que faire de ta boule , disoit-elle. Que maugré n'aie bien de toi ' ! lu parles italien; je t'enlends bien. — Et voire, voire, dit l'écolier : Forote para^.i} Mais s'il l'eût voulu entretenir, il eût fallu dire lout son Calon, tout son Quos decet^. Encore n'en eûl-il pas eu le bout; mais il s'en vint achever sa partie.
NOUVELLE LXVIII
E'un juge d'Aigucs-Mortes, d'un pasquin '", et du concile de Lalran.
En la ville d'Aigues-Mortes, y avoit un juge, nommé De alla domo " ; lequel avoit un cerveau fait comme de cire '* ; et donnoit , en son siège, des appointements '^ lout cornus ; hors
' Ce sont les premiers mots de l'épilrc qui sert de préface aux Distiques de Caton.
- Patois d'Avignon.— ^ « Aimez vos parens. » C'est le deuxième précepte de Calon.
^ [.'esquinancie.— ^ «Portez honneur à vos proches.» C'est le troisième précepte de Caton
'^ « Fréquentez les gens de bien.» Septième précepte de Caton. — ' Imprécation mitigée par la négation n'aie. C'est comme si elle eût dit: Mauyré bien de toi.
" Sixième précepte de Calon : « Accommodez-vous au temps. »
'■* Des Periers entend par là un mauvais petit poëme, De moribus in mensû servandis, qui était alors à l'usage des basses classes , commençant ainsi : Quos decet in mcnsà mores servare docemus Virluli ul sludeas litlcrulisque simul.
Jean Sulpice de Veroli , qui en est l'auteur, vivait sur la fin du quinzième siècle.
"* Ou pasfjuil , épigramme ou satire qu'on atlachail à la vieille statue de Pasquin , à Home , et qui bravait alors la puissance des papes.
" En français, de Haut-3Ianoir. C'est celui dont on faille conte suivant. Un jour, vantant sa. noblesse: « Il suflil qu'on sache , disait-il, que je suis sorti de Haut-Manoir. — Vous ! lui répondit un rieur, vous, sorti de Haut-Manoir! et comment cela pourrait-il être? votre mère était une Anglaise, de la maison de Bacon.» — "^ Faible, sans consistance, malléable.
'^ Arréls.
LES CONTES ET
son siège, faisoit des discours de même. Advint, un jour, qu'il entra en dispute d'un passage de la Bible avec un bon apôtre, qui éloit bien aise de faire baleler ' monsieur le juge. Le dilTérend étoit, à savoir-mon si de toutes les bêles qui sont aujourd'hui au inonde, y en avoit deux de chacune en Tarche de Noé. L'un disoil (ju'il n'y avoit point de souris, et qu'elles s'engendrent de pourriture , ainsi que depuis a bien confernié maître Jean Buteo^, de l'ordre Saint- Antoine en Dauphiné, en son traité De yJrca Noe. L'autre disoit, qu'il n'y avoit qu'un lièvre, et que la femelle échappa à Noé, et se perdit en l'eau, et, pour cela, que le mâle porte comme la femelle. L'un disoit, de Tun 5 l'autre, de l'autre '. Mais, à la fin , monsieur le juge, qui vouloit toujours avoir du bon, se fàchoit que ce bon marchand tînt ainsi fort contre lui, auquel il va dire : « Vous ne savez de quoi vous parlez : où Tavez-vous vu ? — Où je l'ai vu ! dit Tautre-, il est écrit en Genèse. — Genèse I dit le juge-, vous me la baillez belle. C'est un griffon griffant*; il demeure à Nîmes ; je le connois bien. 1! n'y entend rien, ne vous avec. » Et, défait, y avoit un greiïicr à Nîmes, qui s'appeloit Genèse -, et le pauvre juge pensoitque ce fût celui dont l'autre erilendoit. Il faut dire qu'il savoit toute la Bible par cœur, fors le commencement, le milieu et la fin. Il sembloit^ quasi à celui que l'on dit, qui*', devant le roi François, ainsi qu'on parloil d'un pasquin qui avoit été nouvellement fait à Rome , voulant aussi en dire sa râtelée % dit au roi : « Sire , je l'ai bien vu, Pasquin ; c'est un des plus galans hommes du monde. » Adonc le roi, qui s'aperçut bien de l'humeur de l'homme, lui
■ ' Dire des sollise*, comme font les baleleurs,
"^ C'est le nom lalin ([u'avait pris Jean de Bolton , religieux de Sainl-Antoiiie de Vienne. Son îrailé de Arca Noe a été imprimé pour la première fois, à Lyon, in-'i°, en 1;j54 , plus de dix ans après la mort de Des Periers, qui, par conséquent, n'a pu le citer ni avoir écrit ce conte. Voici les paroles de Joannes Buleo, page 19 : Qtiamqiiam siinl qui putcnt mures in yirca non fuisse , et *•/ gcnus siinilia , proplerea quod ex corruplione nascanlur.
' C'est-à-dire, l'un disait d'une manière, cl l'aiilre, de l'autre.
* Grillon. C'était alors le synonyme vulgaire de grelTicr. Griffant est mis pour </?■//7'o/^>^an^
" Pour ressemblait.
" Toutes les éditions portent que; nous nous sommes pcrniis ce cliangcmciit pour la clarté de la plirase.
' On dit aujounl'hui dans le même sens: Défiler son chapelet. /iVj/cV<'t' s'entend de ce que l'on a sur le caur.
va dire : « Vous l'avez vul Où Tavez-vous vu?
— Sire, dit-il, je le vis dernièrement à Rome, qu'il étoit bien en ordre. 11 porloit une cape à l'espagnole, bandée de velours, et une chaîne au col, d'un ' quatre-vingtsou cent ccus; et avoit deux varlels après lui. ^fais c'étoit l'homme du monde qui rcnconlroit le mieux, cl étoit toujours avec ses cardinaux. — Allez, allez, dit le roi 5 allez quérir les plats, vous avez envie de m"entielenir. » C'étoit encore un bon homme, qui étoit produit pour témoin en une matière bénéficiale, où il étoit question d'une certaine décision du concile de Lalran. Le juge disoit à ce bon homme : a Tenez çà, mon ami, savez-vous bi«n de quoi nous parlons?
— Oui, monsieur, vous parlez du Concile de Latran ^ ; je l'ai assez vu de fois : il avoit un grand chapeau rouge, et étoit toujours ceint, et portoit voulenticrs une grande gibecière de velours cramoisi. Et si ai bien encore connu sa femme, madame la Pragmatiques » Toilà ce qu'il en sembloit au bon homme. Je ne sais pas si vous m'en croyez, mais il n'est pas damné, qui ne le croit.
NOUVELLE LXIX
Des gendarmes (jul éloient chez la bonne femme de village.
Au temps que les soudards vivoient sus le bonhomme'*, ils vivoient aussi sus la bonne femme ; car il en passa une bande par un village, là où ils ne faisoient pas mieux que ceux du proveiTje, qui dit: Un avocat en une ligne ; un noyer en une vigne; un pourceau en un blé ; une taupe en un pré; et un sergent en un bourg; c'est pour achever de gâter (ouf. Car ils pilloicnt, ils ruinoieni, ils délruisoient tout. Il y en avoit deux, ou trois, ou quatre, je ne sais combien,
'Ce n'e.n pas une façon de parler extraordinaire, comme le dit La Jlonnoye ; mais sans dou^e une faute de copiste. A'ous proposons de la corriger ainsi : du prix ou du poids de 80 ou 100 écus.
Ml entend le ciiiquième concile de Lalran, commencé en 1.')12 sous Jules II, cl uni en 1-^17 sous Léon X, dans la onzième session duquel on approuva le concordat fait entre Léon X el François 1'-, en 151G, cl la bulle du li) décembre suivant , par laquelle, du consentement de François I", le pape révocjuail el abrogeait la pragmatique ou les libertés de l'Lglise gallicane.
= Celle naïveté est emprunlée à Ilabelais , livre III, cîiap. 3y ; lequel troisième livre de Rabelais n'a clé imprime pour la première fois qu'en I5i6, deux ans après la morl de Des Periers.
' On nommait ainsi le peuple, depuis la ré\olle des Jacques-Bonhomme sous Charles v.
chez une bonne femme ^ lesquels lui melloiont lout par écuellcs : et comme ils mangcoient ses poules, qu'ils lui avoieiil luées , elle faisoit une chère pitrasse ', disant la palenùlre du singe*. Mais ces gendarmes faisoieiil les galants, en disant à la vieille : « jVh ! ah! bonne femme de Meudon, vous vous en allez mourir, avez-YOU-s regret en vos jioules PSus, sus, faites l)onnc chère, dites après moi : yUi diable soit chirhcté I Dircz-vous?» T>a bonne femme, toute maudolen[e% lui dit : u Au diable soit le déchiqueté " 1 » Elle avoit bien raison, car
))ppuis que d(^crets eurent aies-' Et gens d'armes portèrent malles , Moines allèrent à cheval :
Toutes choses allèrent mal ''.
NOUVELLE LXX
De maître Bcriliaud, à iiiii on fil accroire qu'il étoit mort.
Jadis, en la ville de Rouen (je ne sais donc ôVi cï'toit ), y eut un homme qui servoit de passe-temps à tous allants et venants, quand on le savoit gouverner, cela sYmlend. Il s'en alloit par les rues, tantôt habillé en marinier, tantôt cnmagister, tantôt en ceuiileur de prunes', et toujours en fol : et l'appcloit-on moître Berthaud. Ccloii, possible, celui quicoinploit vingt et onze , et étoit fier de ce nom de maître, comme un âne, d'un bût neuf; et qui eût failli à l'appeler, on n'en eût point tiré de plaisir -, mais en lui disant, maître Berthaud, vous l'eussiez fait passer par le trou au chat». Et ce qui le faisoit ainsi niais fol, c'étoil que quelques bons maîtres de métier » l'avoient veillé onze nuits tout de suite, lui fichant de grosses épingles dedans les fesses, pour le gar-
' Piètre ou mauvais visage,
" C'est-à-dire, grommelant, en remuant les babines, comme les singes. — ^ Mcconlente.
■• Les gens de guerre, et surtout les lansfiucnels, portaient des babils avec des crevés et des chausses décliif/uctées.
■' Pour ailes ; c'est-à-dire, décrétales.
" Homenas , dans Rabelais, livre IV, chap. 52, où sont reproduits ces quatre vers, dit que ce sont petits fjuoJibuts (tes hérétiques nouveaux. Nul auteur plus ancien que Tierrc Grosnet , qui écrivait vers l'an 163G ou 1^37, n'a r.ipporté ce dicton.
' Cueilleur de prunes, ou plus communément cueilleur de pommes , se dit d'un homme sans babil, ([ui a un tablier sale retroussé autour de lui.
■' II vaut mieux lire rat.
'■' Marchands, mailrcs dans les corps do tiicticr.
der de dormir : qui est la vraie recclte de faire devenir un homme parfait en la science do folie, par B. carre et par B. mol '. Vrai est qu'il faut qu'il y ail de la nature, comme pensez qu'il y avoit en maître Berthaud. Or, est-il, qu'il tomba un jour entre les mains de (luelques gens de bien qui le menèrent aux champs ; lesquels, parles chemins, après en avoir prins le plus de passe-temps qu'ils purent, lui commencèrent à faire accroire qu'il étoit malade, et le firent confesser par un qui fit le prêtre j lui firent faire son testament, et enfin lui donnèrent à entendre qu'il étoit mort, et le crut : parce, principalement, qu'en l'ensevelissant, ils disoient : « lié! le pauvre maître Berthaud, il est mort-, jamais nous ne le verrons. Hélas 1 non. » Et le mirent en une charrette qui revcnoil de la ville, chantant toujours : Libéra me, domine, sus le corps de maître Berthaud, qui faisoit le mort au meilleur escient qu'il eût. Mais il y en avoit quelques-uns d'entre eux, qui lui faisoient bien sentir qu'il étoit vif, car ils lui piquoient les fesses avec des épingles, comme nous disions tantôt; dont il n'osoit pourtant faire semblant, de peur de n'être pas mort ; et même lui fâchoit bien quelquefois de retirer un peu la cuisse , quand il sentoit les coups de pointe. Mais, à la fin, il y en eut un, qui le piqua bien si fort, qu'il n'en put plus endurer, et fut contraint de lever la tête, en disant tout en colère au premier qu'il regarda : « Par Dieu ! méchant, si j'élois vif aussi bien comme je suis mort, je te tuerois tout à cette heure, » Et tout soudain se remit à faire le mort, et ne se réveilla plus, pour chose qu'on lui fît, jusqu'à tant que quelqu'un vint dire : « Ha ! le pauvre Berthaud qui est mort. » Alors mon homme se leva: « Vous avez menti, dit-il, il y a bien du maître pour vous. Or sus, je ne suis pas mort. )> Par dépit, voilà comment maître Berthaud ressuscita, pour ce qu'on ne l'appeloit pas maître.
Il se fait un autre conte d'un maître .Jourdain, mais qui s'estimoit un peu plus habile que celui-ci, combien qu'il n'y eût guère à dire. Il y eut quelque crocheteur, en portant ses faix par la ville, qui le heurta assez indis-
' Quand on dit qu'un homme est fou par bémol et par bécarre , on entend qu'il l'est par nature; parce que, dans les termes de l'ancienne gamme, cfianter par nattrre , c'est passer de B mol en P carre par nature.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
crèlemenl, c'est-à-dire assez lourdement ; ol puis, il lui dit grare' (il étoit temps ou jamais). Lors, maître Jourdain va dire : (i Viens çà ! pourquoi fais-tu cela, ange de Grève*? Par ])icu I si je n'étois philosophe , je te romprois la tOle, gros sol que tu es ! » Tous deux en tenoicnl : vrai est, que l'un étoit fol, et l'autre philosophe'.
NOUVELLE LXXL
Du PoilCTin qui enseigne le chemin aux passants '.
II y a beaucoup de manières de s'excrcci' à la patience^ comme sont les femmes (|ui tentent, un varletquicaquelteou qui gronde ou qui n'oit goutte, et qui vous apporte des pantoufles quand vous demandez votre èpée , ou votre bonnet en lieu de votre ceinture, et met un bois vert dedans un feu quand vous mourez de froid , là où il faut brûler toute la paille du lit avant qu'il s'allume; ou d'un cheval enclouè ou déferré par les chemins, ou qui se fait piquer à tous les pas , et cent mille autres malheurs qui arrivent. Mais ceux-là sont trop fâcheux; ils sont pour souhaiter à quelques ennemis '. Il y en a d'autres, qui ne sont pas si fort à endurer, parce qu'ils ne durent pas tant et même sont de telle sorte qu'on est plus aise par après de les avoir pratiqués et d'en faire ses comptes. Telles aventures sont bonnes à ces jeunes gens pour leur faire rasseoir un peu leur trop chaude colère : entre lesquels est la rencontre dun Poitevin, quand on va par pays comme : Prenez le cas que vous ayez à faire une diligence et qu'il fasse froid ou quelque mauvais temps;
' On sait la réponse de Galon en pareille rencontre. Un homme qui portait un cofTre le heurta , et tout en le heurtant lui dit: Gare. «Est-ce, lui demandaCaton, que lu portes autre chose que ce coffre? » Ciccr., li- >re 2 , de Oralore.
*Crocheteur de la place de Grève, à qui ses crochcls tiennent lieu d'ailes.
' Quelques éditions écrivent p/nlofvle.
* D'Ouviile, ou plutôt Bois-Ilobert , sous le nom de son frère d'Ouvillc , page 64 delà III' partie de ses Contes, dit que c'étaient deux jésuites qui demandaient le chemin de Pamperoux à un laboureur poitevin, lequel feignait de ne les pas entendre et ne parlait qu'à ses bœufs. Enfin , après avoir longtemps exercé la patience de ces pères, quand il sut qu'ils étaient jésuites, il leur dit qu'ils le prenaient pour un autre, et qu'il n'était pas si sot que de ss mêler d'apprendre la moindre chose à des gens qui savaient tout.
" lîien n'était plus commun parmi les Grecs et les Latins que ces sortes de souhaits.
en soinme, que vous soyez fâché de quelque autre chose, et par fortune vous ne sachiez votre chemin ; vous avisez un Poitevin assez loin de vous, qui laboure en un champ: vous vous [)rencz à lui demander : «Eh hau I mon ami, oii est le chemin de Parthenai? » Le pique-bœuf, encore qu'il vous entende, ne se hâte pas trop de répondre ; il parle à ses bœufs : « Garea, frcinenlin, brichet -, châtain , ven après moay, lu vesben crelincoulanl ^ » ce dit-il a son bœuf, cl vous laisse crier deux ou trois fois bonnes et hautes. Puis, quand il voit que vous êtes en colère et que voulez piquer droit à lui, il sible* ses bœufs pour les arrêter, et vous dit : « Qu'est-ce que vous dites ? » Mais il a bien meilleure grâce au langage du pays : (c Quel 0 que vo discz? » Pensez que ce vous est un grand plaisir, quand vous avez si longuement demeuré à vous estuver-'et crié à gorge rompue, que ce bouvier vous demande : « Que c'est que vous dites ? » et bien, si faut-il que vous parliez. « Où est le chemin de Parthenai ? Dis ? — De Parthenai, monsieur ? ce vous dira-t-il. — Oui, de Parthenai. Que te vienne le chancre I — Et d'ond venez-vous, monsieur? » dira-il. II faut rcssuer ou de cœur ou de bouche : « D'ond je viens ? Où est le chemin de Parthenai .^ — Y voulez-vous aller, monsieur? Or, sus, prenez patience. — Oui , mon ami, je m'y en vais ; où est le chemin ■' » A donc il appellera un autre pique-bœuf qui sera là auprès, et lui dira: «IMicha, icoul homme demande le chemin de Parthenai ; n'ct 0 pas pcr qui aval'^î'» L'autre répondra ( s'il plaît à Dieu) : «O m'est avis qu'ol est par deçay ' » Pendant qu'ils sont là tous deux à débattre de votre chemin , c'est à vous à deviner si vous deviendrez fol ou sage. A la fin, quand ces deux Poitevins ont bien disputé ensemble, l'un deux vous va dire : u Quand
' Le laboureur. Celte expression vient de ce que , dans certaines provinces, on aiguillonnait les bœufs au labour avec une espèce de longue pi(iue.
* Ce sont des noms que les paysans du l'oitou donnent il leurs bœufs, par rajiport à la couleur du poil de ces animaux: ijarea, de i«ri«i, b'g.irré; fremenlin, pour fromenlin, de couleur de froment; Oric/iel pour ôuurric/u'l , d'un gris tirant sur le roux.
* Viens après moi ; tu vas bien clopin dopant.
* Tour si/JIe, en patois.— ' A vwus échauffer jusqu'à en suer comme dans une étine.
•^ C'est-à-dire : Jlichel, cet homme demande le chemin de Parthenay ; n'est-ce pas do coté ci, eu descendant? — ' Il m'est avis que c'est par deçà.
VIEUX COiNTEURS FRANÇAIS.
vous serrz à iccste grand cray, tournai à la bonne main, et peu, allez dret ; vous ne sariez faillir'. î) En avez-vous, à colle heure? Allez hardiment, meshui vous ne ferez mauvaise fin , étant si bien adressé. Puis, quand vous Êtes en la ville, s'il est, d'avenlure, jour de marché et que vous alliez acheter quelque chose , vous aurez affaire à bons et fins marchands : (c Mon ami, combien ce chevreau ? — Iquou chevreau*, monsieur? — Oui. — Le voulez-vous avec la mère ? dé,ol est bon, iquou chevreau, — C'est mon ! il est bien bon. Combien le vendez-vous ? — Sopesez, monsieur, col est gras. — Yoire ! Mais combien ? — Monsieur, la mère n'en a encore porli que dou. —Je l'entends bien ; mais combien me coûtera-l-il ? — Ne voulez-vous qu'une parole ? I sçai bien qu'il ne vous faut pas surfaire. — Non ; mais combien en donnerai-je ? — Ma foay ! o ne vous coustera pas may de cinq sou e dimé. « Yoilà votre marché : prenez ou laissez.
NOUVELLE LXXn.
Du Poilcviii , cl du scrgenl , qui mit sa charrelle et ses bœufs en la miin du roi.
Je ne m'amuserai ici à vous faire les autres contes des Poitevin!., lesquels, sans point de faute, sont fort plaisants ^ mais il faudroit savoir le courtisan '^ du pays , pour les faire trouver tel? ; et puis, la grâce de prononcer vaut mieux que tout; mais je vous en puis dire encore un, tandis que j'y suis. Il yavoit un Poitevin, qui, par faute de payer la taille, avoit été exécuté par un sergent , lequel, faisant son exploit, par vertu de son mandement, mit la charrette et les bœufs de ce pauvre homme en la main du roi, dont il fut assez marri ; mais si fallut-il qu'il passât parla. Advint, au bout de quelque temps, que le roi vint cl Chûtelleraut. Quoi sachant ce paysan, qui étoit de la Tircherie ^, y voulut aller pour
' C'cst-à-rlire : quand vous serez à relte grande croix, tournez à droite, et puis allez tout droit, vous ne pouvez manquer.
* Voici la traduction du patois poitevin : Ce chevreau, monsieur?... Le voulez-vous avec lanière? Da, il est bon , ce chevreau !.... Pesez, monsieur, comme
il est gras La mère n'en a encore porté que deux...
Ne voulez-vous qu'une parole? Je vois bien qu'il ne
faut pas vous surfii'-re Ma foi ! il ne vous coûtera
pas moins de cinq sous et demi.
* Patois , idiome.— ■* Village à trois lieues de Chûtelleraut , et autant de Poitiers.
voir rébat ', et fit tant qu'il vit le roi comme il alloil à la chasse. Mon paysan, incontinent qu'il l'eut vu, n'ayant plus rien à faire à la cour, s'en retourna au village; et, en soupant avec ses compères pique-bœufs, il leur dit : « La merdé ! j'ay veu le roay d'aussi près qu'iquou chein ; ol a le visage comme in homme ^ mais i parlerai ben à iqueo bea sergent , qui mist avant-hier ma charrette et mon bœuf en la main du roay. La merdé I o n'a pas la main pu gran que moay *. » Il étoit avis à ce Poitevin que le roi devoit être grand comme le clocher Saint-Hilaire% et qu'il avoit la main grande comme un chêne, et qu'il y devoit trouver sa charrette et ses bœufs. IMais pourquoi ne vous en conterai-je bien encore un ?
NOUVELLE LXXIII
D'un autre Poitevin, cl de son fils Micha.
C'étoit un homme de labeur, assez aisé, qui avoit mené deux siens fils à Poitiers , pour étudier en grimauderie ■», lesquels se mirent avec d'autres patrias** caméristesprès du Bœuf couronné: l'aîné avoit nom Michel, et l'autre Guillaume, Leur père, les ayant logés, retint l'endroit ot'i ils demeuroientet les laisse là , oii ils furent assez longtemps sans lui écrire, et même il se contenloit d'en savoir des nouvelles par les paysans qui alloient quelquefois à Poitiers-, par lesquels il envoyoit quelquefois à ses enfants des formages, des jambons et des souliers bien bobelinés •'. Advint que tous deux tombèrent malades, dont le petit mourut, et l'aîné, qui n'éloit encore guéri, n'avoit la commodité d'écrife à son père la mort de son frère. Au bout de quelque temps, ce père fut averti qu'il étoit mort un de ses enfants, mais on ne lui sut pas dire lequel c'étoit. Dequoi étant bien fâché , fit faire une lettre au vicaire de sa paroisse, laquelle portoit en suscription : ^ moji fih îllicha, demeurant au
' Chasse au courre et au vol.
^ La merdè ! j'ai vu le roi d'aussi près qu'aucun : il a le vif âge comme un homme ; mais je parlerai à ce beau sergent qui mit avant- hier ma charrette et mon bœuf en la main du roi. La merdé ! il n'a pas la main pins grande que moi.
5 C'est une des principales églises de Poitiers, qui compte saint Ililaire au nombre de ses premiers évèques.— ^ A rUniversité, avec ou comme les f/rimauds.
^ Compatriotes, en patois poitevin. Caméristes , c'esl-à-dire, en chambre, à l'enseigne du Bœuf couronné. — ^ Rapetassés.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
Roay do beii^ ou iquiprès*. Et au dedans de celle lellrc y avoit, cnlre aulrcs bons propos: « Micha, mande nioay lo quau ol est qui est mort, de ton frère Glaumc ou de loay ^ car j'en seu en un gran cmoay. Au par su, i te veu ben adverti quo disant que nouslre avesque est à Dissay '. Ta t'y-en per prendre couronne , et la prcn bonne et grande, afin qu'o n'y faille point torné à deu foay, « Maître Micha fut si aise d'avoir reçu celte lettre de son père, qu'il en guérit incontinent tout sain, et se lève pour faire la réponse, qui étoit pleine de rhétorique qu'il avoit apprise à Poyté^, laquelle je ne dirai ici à cause de brièvelé j mais, entre autres, y avoit « : Mon père, i vous averti quo n'est pas moay qui suis mort, mais ol est mon frère Glaume : ol est bien vrai qu'i estai pu malade que li ; car la pea me tomboit comme à in gorret^. » N'éloit-ce pas vertueusement écrit, et vertueusement répondu?
Vraiment ! qui voudroit dire le contraire, il auroit grande envie de tancer ^.
NOUVELLE LXXIV
Du genlilhomme de Bcauce , cl de son dîner.
Un des gentilshommes de Beauce, que Ton dit qui sont deux à un cheval quand ils vont par pays **, avoit dîné d'assez bonne heure, et fort légèrement, dune certaine viande qu'ils font, en ce pays-là, de farine et de quelques moyeux d'œufs ; mais à la vérité, je ne saurois pas dire de quoi elle se fait par le menu : tant y a, que c'est une façon de bouillie, et lai ouï nommer de la caudeUe ^ Ce gentilhomme en fit son dîner ; mais il mangea si diligemment qu'il
' C'esl-à-dirc : A mon Gis Michel... au Hoi des bœufs
ou auprès Michel , mande-moi lequel c'e^t qui est
mort , de ton frère Guillaume ou de loi , car j'en suis en une grande peine. Du reste, je veux bien t'avcrlir qu'on dit que noire évèque est à Dissai : vas-y pour jirendre couronne (tonsure de prêtre); et la prends honne et grande, afin qu'il n'y faille pas relourner à deux fois — "^ Chcâtcau en Poitou, sur le Ciain.
^ F,n poitevin, c'est Toiliers.
' Mon père, je vous avertis que ce n'est pas moi qui suis mort ; mais c'est mon frère Guillaume : il est bien vrai que j'étais plus malade que lui , car la peau me tombait comme à un cochon.
^ Contredire, disputer.
" Les proverbes n'étaient pas favorables aux gentilshommes de cette province. On disait = GcnlUhomme de In Bcauce , qui garde le ll( quand on refait ses chausses, et qui vend ses chiens pour avoir du pain,
' En patois beauceron, chaudeau.
n'eut loisir de se torcher les babines, là oii il demeura de petits gobeaux' de celle caudelée : et, en ce point, s'en alla voir un sien voisin , selon la coutume qu'ils avoient de voisiner en leurs maisons, comme de baudouiner^ par les chemins. Il entre privément chez ce voisin, lequel il trouve qu'il se vouloit mettre à table; et commença à parler galamment : « Comment! dit-il, n'avez-vous pas encore dîné? — Mais vous, dil l'autre, avez-vous déjà dîné? — Si j'ai dîné ! dit-il, oui, et fort bien, car j'ai fait une gorge chaude d'une couple de perdrix, et n'étions que madamoiselle ma femme et moi. Je suis marri que n'êtes venu en manger votre part. » L'autre, qui savoit bien de quoi il vivoit le plus du temps, lui répondit : « Vous dites vrai^ vous avez mangé de bons perdreaux : voi l'en là ^ encore de la plume ?» en lui montrant ce morceau de caudelée, qui lui étoii demeuré en la barbe. Le gentilhomme fut bien penaud, quand il vit que sa caudelée lui avoit découvert ses perdreaux.
NOUVELLE LXXV
Du prf Ire, qui mangea à déjeuner loule la pilance des religieux de Beaulieu.
En la ville du Mans, y avoit un prêtre, qu'on ajjpeloit messire Jean Melaine'', lequel étoit un mangeur excessif; car il dévoroit la vie de neuf ou dix personnes pour le moins, à un repas. El lui fut sa jeunesse assez heureuse; car, jusqu'à l'âge de trente ou trente-cinq ans, il trouva toujours gens cpii prenoient plaisir à le nourrir; principalement ces chanoines qui se battoient à qui auroit messire Jean Melaine, pour avoir le passe-temps de le soûler ". De sorte qu'il étoit aucunesfois retenu pour une semaine à dîner et à souper, par ordre, chez les uns , et puis chez les autres. Riais depuis que le temps commença à s'empirer, ils commencèrent aussi à se retirer, et laissèrent jetlner le pauvre messire Jean Melaine-, lequel devint sec comme une bûche, et son ventre creux comme une lanterne. Et véquit trop longuement, le pauvre homme; car ses six blancs n'éloient pas pour lui donner le pain qu'il mangeoit. Or, du temps qu'il faisoit en-
' Ou r/obcis, morceaux. — - Téter. — ^ Tour en voilà. * Messire Jean Melaine rcsscm!)le assez au carme de la 83' des Cent lYouvelles nouvelles.
" Gorgcr, rassasier.
2Gi
VIEUX COINTEURS FRANÇAIS.
core bon pour lui. il y avoil un abbé de Bcaulicu, qui lo Irailoil assez souvent; et une fois entre autres, il enlieprint de le faire nieltrc si bien à son aise, qu'il en eût assez. Il se faisoit un anniversaire en Tabbaye, là où se trouvèrent force prêtres, desquels niessiie Jean JAIelaine cloit l'un. L'abbé dit à son pitancier ' : « Savez-vous que c'est? qu'on donne à déjeuner à niessire Jean , et qu'on le fasse tant manger, (pfil en demeure devant lui. «Et, là-dessus, il dit lui-même au prêtre : u Mcssire Jean, incontinent que vous aurez chanté messe, allez-vousen à la dépense * demander à déjeuner, et faites bonne cliérc, entendez-vous? J'ai dit qu'on vous traitât à votre plaisir, — Grand merci, monsieur, » dit le prêtre. Il dépêcha sa messe, la(iuellc il dit en chasseur % ayant le cœur à la mangeric. Il s'en va à la dépense, là où il lui fut atteint * d'entrée une grande pièce de bœuf, de celles des religieux, et un gros pain de lévriers % et une bonne quarte «de vin mesure de ce pays-là. Il eut dépêché cela en moins qu'une horloge auroit sonné dix heures '; car il ne faisoit qu'étourdir ses morceaux. On lui en apporte encore autant, qu'il dépêche aussitôt. Le pitancier, voyant le bon appétit de l'homme, et se souvenant du commandement de l'abbé, lui fait apporter deux autres pièces de bœuf tout à la fois : lesquelles il eut incontinent mises en un même sac avec les autres. Somme, il mangea tout ce qui avoit été mis pour le dîner des religieux-, car il fut tiré, comnje le fit le roi devant Arras % jusqu'à la
' Aujourd'hui cellerier.— ^ A l'oflire.
'- C'cst-à-diie, avec l'impalicnce d'un cliasscur qui entend le son du cor et les cris des chiens.
* yllleindrc se prend ici pour aveindre.
* Un pain , non pas de la qualité, mais de la grosseur de ceux qu'on coupe par morceaux pour la soupe des lévriers.
* Mesure à vin, ainsi appelée parce qu'elle lient quatre chopines.
'La Guiche, valet de pied du prince de Condé, Henri de Bourbon , deuxième du nom , giigca de manger une cdanche pendant que midi sonnerait, pourvu qu'auparavant elle fût coupée en morceaux, et gagna la gageure. 11 est fait mention de ce La Guiche dans une gazette houdonne imprimée à Dijon eu 10-33 : L'art admirable de Lu Guiche pour manger méthodiquement un membre de mouton pendant que douze heures sonnent.
" On a dit depuis : Comme fit le roi François /tr devant Pavie. Ce proverbe , comme fit le roi devant Arras, vient de ce qu'en 1477 Louis XL indigne contre les habilans d'Arras , fit tirer jusqu'à la dernière
dernière pièce '; tant, qu'il fut force d'en mettre cuire d'autres, à grand' hâte. L'abbé, ce pendant, se pourmenoit par les jardins, en attendant que messirc Jean eût déjeuné, lequel, ayant bien repu, sortit pour s'en aller. L'abbé, qui le vit en s'en allant, lui demanda : a Eh I puis, messire Jean, avez- vous déjeuné? — Oui, monsieur, Dieu merci et vous, dit le prêtre : j'ai mangé un morceau, et bu une fois, en attenda.'it le dîner. » A votre avis, ne pouvoit-il pas bien attendre un bon dîner, pourvu qu'il ne demeurât guère?
l'ne autre fois, qu'il éloit vendredi, on lui donna à déjeuner d'une saugrenée de pois*, pleine une grande jatte, avec de la soupe assez pour six ou sept vignerons. IMais celui qui la lui apprêta, connoissant le patient, mit parmi ces pois deux grandes poignées de ces osselets ronds de moulue' qu'on appelle patenôtres, avec force beurre et verjus, et la présente à messire Jean, qui la vous dépêcha en forme commune * et mangea patenôtres et tout. Et crois bien qu'il eût mangé VAve Maria et le Credo'^, s'il y eût été. Yrai est que ces os lui croquoicnt parfois sous les dents ; mais ils passoient nonobstant. Quand il eut fait, on lui demanda : « Eh bien, messire Jean, ces pois éloient-ils bons ? — Oui, monsieur. Dieu merci et vous! mais ils n'étoient pas encore bien cuits. )) N"étoit-ce pas bien vécu pour un prêtre? Dieu fit beaucoup pour ce bas monde, de le faire d'Eglise; car s'il eût été marchand, il eût alTamé tout le chemin de Paris, de Lyon, de Flandres, d'Allemagne et d'Italie; s'il eût été boucher, il eût mangé tous ses bœufs et ses moutons, cornes et tout; s'il eût été avocat, il eût mangé jiapiers et parchemins : dont ce n'eût pas été grand dommage ; mais il eût mangé ses cliens , combien que les autres les mangent aussi bien. S'il eût été soudard, il eût
pièce de son artillerie sur leur ville, pour se venger de leurs insolences.
' Il vaut peut-être mieux lire pierre, comme portent plusieurs éditions. On appelait ;;('erre tonte espèce de boulet, parce que les premiers boulets de canon furent en ed'et des pierres de grès arrondies.
'■^ C'étaient des pois cuits seulement avec de l'eau, du sel et de l'huile. — ^ Tour morue.
* C'est-à-dire, qu'il ne lui lit point de grâce , parce que, en termes de chancellerie romaine, quand on dit qu'une provision est expédiée en forme commune, on entend qu'elle est expédiée sans grâce , sans privilège.— ^ Allusion à palendtre, Pater noster.
LES COUTES ET JOYEUX DEMS
"mangé brigandines ', morions'*, hacquebulcs'' cl loulcs les caques* de poudre. Et sïl eût été marié avec tout cela , pensez que sa pauvre fenune n'eût pas eu meilleur marché de lui, qu'eut celle de Cainbles \ roi des Lydcs, qui mangea la sienne une nuit toute mangée. Dieu nous aide, quel roi I il en devoil bien manger d'autres.
NOUVELLE LXXAL
ht' Jean Dûiiiëé , qui tourna son nom par le conimundtnicnt de son père.
A Paris la grand'vilie'^, y avoit un personnage de nom et de qualité, homme de grand savoir cl de jugement, qu'on appeloit monsieur Doingé ' ; mais comme il advient que les hommes savants ne font pas voulenliers des enfants des plus spirituels du monde (je crois que c'est parce qu'ils laissent leur esprit en leur élude quand ils vont coucher avec leurs femmes), celui dont nous parlons avoit un fils, déjà grand dâge, nommé Jean Doingé: lequel en la chose qu"ll ressembloit le moins à son père, éloit l'esprit. Un jour que son père éloil empêché à écrire, ou à éludier, ce vertueux fils éloit planté devant lui, comme une image, à regarder son père sans rien faire; sinon une contenance d'un homme qui a sa journée payée. De quoi, à la fin, son père, ennuyé, lui va dire : « Eh! mon ami, de quoi sers-tu ici le roi ? que ne vas-tu faire quelque chose ? — Monsieur, dit-il à son père , que voudriczvous que je fisse ? je n'ai i)as rien à faire. » Le père, voyant cet homme de si bon cœur, lui dit : K Tu ne sais que faire , pauvre homme ? ehl va tourner ton nom. » Maître Jean print
' Cuirasse de brigand. — * Casques. On les appelait marions, à cause de leur coulcurnoire,— ^Vrquebuscs.
* La caque élail un quart de muid.
" La Monnoyc aurait dû nous apprendre quel est ce roi Cambles ou Cambleles. Je crois plutôt (jue ce nom est allérô, ainsi que la phrase qui termine celte Nouvelle : il s'agit peut-èlrc de Candaulc, roi de Lydie, de la famille des Iléraciides, qui, une nuit, fit cacher son favori Gigés dans la chambre de la reine et la lui montra nue ; ce qui amena sa perle, par veii^oancc de cette princesse outragée et non mangée.
« Commencement d'une ancienne chanson.
^ Le vrai nom de celle famille était Gcdoin. Voyez les Bigarrures , du seigneur des Accords ( Tabourol) , au chapitre des ^-/Nf(^r«mme5. Jean Gédoin élail (ils de Loberl Gédoin, seigneur du fief nommé le Tour, cl secrétaire de Louis XI, Cliarlcs Mil, Louis XII et François l^'.
cette parole ù son avantage, et bon escient; laquelle son père lui avoit dite, comme on a de coutume dire à un homme qui aime besogne faite. lit, de celle emijcinle', s'en va enfermer en son élude, pour rnetire son nom à l'envers : tantôt il trouvoit Doingé Jean, tantôt Jean (lédoin, (anlôt Gédoin Jean. YA puis, il va montrer loulcs ces pièces de nom à ciuelquc jeune honune de ses familiers, lui demandant s'il éloil bien tourné ainsi : mais l'autre dit que, pour tourner son nom, ce n'étoit pas assez de le mettre par les syllabes sens devant derrière, mais qu'il falloit mêler les lellres les unes parmi les autres, et en faire quelque bonne devise. ]Mon homme se retourne incontinent enfermer, cl vous recommence à décou[)er son nom tout de plus belle : là oii il fut bien deux ou Irois jours, qu'il en pcrdoit le boire et le manger 5 ne s'osant trouver devant son père, que ce nom ne fût tourné. A la fin, il tourna et vira tant, quil en trouva de deux sortes, les plus [)ropres du monde. Dont il fut si aise, qu'il en rioit tout seul en allant cl venant, et lui duroil mille ans qu'il ne IrouvoilThoure de le dire à son père : laquelle ayant bien épiée, lui vint dire tout à hâte , comme sil l'eût voulu prendre sans verf^ : « Monsieur, dit-il à son père, je l'ai tourné, m Son père, qui pcnsoit en tout, fors qu'en ce lourncment de nom, fut (oui ébahi, tant pource qu'il ne Tavoit vu de tous ces deux jours, qu'aussi pour l'ouïr ainsi |)arlcr sans propos. « Tu l'as tourné ! dit-il. I']t qui est-ce que tu as tourné? — ^Monsieur, vous me dites lundi que j'allasse tourner mon nom. Je n'ai cessé d'y travailler depuis; mais, à la fin, j'ensuis venu à bout. — Vraiment, je l'en sais bon gré, dit le père. Tu l'as donc tourné? et qu'as-tu trouvé, pauvre honime? — Monsieur, dit-il, je l'ai tourné en beaucoup de sortes, mais je n'en ai trouvé que deux qui soient boimes : j'ai trouvé Janin Godé % cl
» Ce mot, qui nous est inconnu et qui ne figure dans aucun dictionnaire, équivaut peul-clre à la locution usi'.ée aujourd'hui : de ce pas. On pourrait lire aussi einpôc/ie, empêchement; emprise, entreprise, et empenne, i)lumpsqui girnissenl une flèche.
'•* C'est à-dire, prendre au (lépour\u. Allusion à un vieil usage, selon lequel il ne fallait pas se montrer sans un rameau ou une feuille verte le premier jour de mai , sous peine de payer l'amende aux plaisans el de recevoir des avanies. Il y a une comédie de La Fontaine, iiililulée : Je vous prenlssans vert. — * Godé, en patois de Dijon, pour guedé, rouge de vin ; ou godet.
Angin d'oie. — Vraiment, dit son père, je t'en crois ; tu n"as pas perdu Ion temps. » N'étoitce pas là un gentil Hls ! Bolicmiennes lui pourroienl bien dire : « Vous ôtes d'un bon père et d'une bonne mère, mais l'enfant ne vaut guèrcs, » Quelqu'un me dira : « Voire-mais nous n'écrivons pas engin par «j « non, mais que voulez-vous? qu'un iiomme perde une si belle devise comme celle-là, pour le changement d'une seule lettre !
NOUVELLE LXXVII
De Jaiiin, nouvcUcmciit marié.
Janin s'étoit marié la sienne fois ' , et avoit pris une femme qui jouoit des mannequins '^, laquelle ne s'en cachoit point pour lui, ne voulant point faire de tort au beau nom de son mari. Quelque jour, un des voisins de Janin lui disoit des demandes, et lui faisoit les réponses en forme d'une assez plaisance farces (c Or çà, Janin, vous êtes marié ? » Et Janin répondit : « 0 voire ! — Cela est bon, disoit l'autre. — Pas trop bon : elle a trop mauvaise tète. — Cela est mauvais. — Pas trop mauvais pourtant. — El pourquoi ? • — C'est une des belles de notre paroisse. — Cela est bon.
— Pas trop bon aussi. — Et pourquoi ? — Il y a un monsieur qui la vient voir à toute heure.
— Cela est mauvais. — • Pas trop mauvais pourtant. — Et pourquoi? — Il me donne toujours quelque chose. — Cela est bon. — Pas trop bon aussi. — El pourquoi ? — Il m'envoie toujours de çà, de là. — Cela est mauvais.
— Pas trop mauvais pourtant. — El pourquoi? — Il me baille de l'argent, de quoi je fais grand'chère par les chemins. — Cela est bon. — Pas trop bon aussi. — Et pourquoi. — Je suis à la pluie et au vent. — Cela est mauvais. — Pas trop mauvais pourlant. — Et pourquoi ? — J'y suis tout accoutumé. ^) Achevez le demeurant si vous voulez , celle-ci est à l'usage d'étrivières*.
' Ou â sa manière, ou bien, une fois dans sa vie.
* Eiprcssion figurée, obscène, empruntée à Tiabclais. ' Doil-on lire face , comme dans d'autres éditions ?
* C'est-à-dire, qu'on l'allonge ou raccourcit tant qu'on veut.
NOUVELLE LXXVIII
Du législe, qui se voulut exercer à lire ; et de la harangue qu'il lit a sa première leclure.
Un légiste, étudiant à Poitiers, avoit assez bien profilé en sa vacation de droit -, et en sa- Yoit non pas trop aussi : et si n'avoit pas grand'hardiesse, ni moyen d'expliquer son savoir. Et parce qu'il étoit fils d'un avocat, son père, qui avoit passé par là, lui manda qu'il se mît à lire, afin qu'il se fît la mémoire plus prompte en s'exerçant. Pour obéir au commandement de son père, il se délibère de lire à la Minis- Ircrie' ; el, afin de mieux s'assurer, il s'en alloit tous les jours en un jardin, qui étoit assez secret^, pour ôtre loin des maisons: auquel y avoit des choux beaux el grands. 11 fut longtemps qu'à mesure qu'il avoit étudié, il alloit faire sa lecture devant ces choux, les appelant domini; et leur alléguant ses paragraphes, tout ainsi que si c'eusscnl été écoliers auditeurs. S'étant ainsi bien apprêté par l'espace de quinze jours ou trois semaines, il lui sembla bien qu'il étoit temps de monter en chaire : pensant qu'il diroil aussi bien devant les écoliers, comme il faisoit devant ces choux. Il se présente, et commence à faire sa harangue -, mais avant qu'il eût dit une douzaine de mots, il demeura tout court, qu'il ne savoit ot'i il en étoit , tellement qu'il ne sut dire autre chose, sinon : Domini, cgohene video quod non estis cailles. C'est-à-dire ( car il y en a qui en veulent avoir leur part en françois) : « 3Iessieur8, je vois bien que vous n'êtes pas des choux. » Étant au jardin , il prenoit bien le cas que les choux fussent écoliers-, mais , étant en chaire, il ne i)Ouvoit*prendre le cas que les écoliers fussent des choux.
NOUVELLE LXXFX.
Du bon ivrogne Janicot , el de Janclte, sa femme.
Dedans Paris, où il y a tant de sortes de gens, y avoit un couturier, nommé Janicot, Ic-
' La salle de l'École de droit à Poitiers, où se lisaient les Inslitutcs, s'appelait la iMinistreric. Florimond de r.émond, livre vu, chap. 11 de son Histoire de l'hérésie de ce siècle , en parlant d'Albert Babinot, un des premiers disciples de Calvin , dit qu'il avait été lecteur dosiRstitutcs en celle Minislrerie de Poitiers, et Calvin el d'autres le nommèrent 3/. le ministre; d'où ensuite le même Calvin prit occasion de donner le nom de ministres aux pasteurs de son Église. — * Retiré.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
quel ne fui jamais avaricieux^ car lout l'argent qu'il gagnoil, c'éloil pour boire. Lequel métier il trouva si bon, et s'y accoutuma de telle sorte, qu'il lui fallut quitter celui de couturier; car, quand il rcvenoil de la taverne, et qu'il se vouloit mettre sur la besogne, en enfilant son aiguille, il faisoit comme les nouveaux mariés, il meltoit auprès; et j)uis, lui éloit avis d'un filet, que c'en éloient deux , et cousoit aussitôt une manche par derrière comme par devant : tout lui éloit un ; de sorte qu'il renonça du tout à ce fâcheux coulurage, pour se retirer au plaisant métier de boire -, lequel il entretint vaillamment. Car, depuis qu'il éloit au fond d'une taverne, il n'en bongcoil jusqu'au soir, fors quand quelquefois sa femme le venoit quérir, qui lui difoit mille injures ; mais il les avaloit toutes avec un verre de vin. Bien souvent il la flalloit tant , qu'il la faisoit asseoir auprès de soi, en lui disant : « Tàle un peu de ce vin-là, ma mie; c'est du meilleur que lu bus jamais. — Je n'ai que faire de boire, disoit-elle ; cet ivrogne , ici venras-lu ' ? — Eh, Janelle, tu ne bevras ^ que tant petit que tu vourros'. » A la fin, elle se laissoii aller, car la bonne dame disoil en soi-même : « Aussi bien, est-ce moi qui paie tout; il faut bien que j'en boive ma part. » Yrai est qu'elle avoit un peu plus de discrétion que Janicol; car elle ne se chargcoit pas tanf, qu'elle ne le remenât à la maison ; mais croyez que c'éloil une dure départie, que du pot et de Janicot. Une autre fois, quand elle faisoit la fi\cheuse, il lui disoit: « Janelle, tu sais bien que c'est que je vis hier: ce monsieur ? tu m'entends bien. Je n'en dirai mot, Janelle ; mais laisse-moi boire : val'en , ma mie ! je serai aussilôl que loi au logis.» Et de reboire; puis, en s'en retournant, qui n'éloit jamais qu'il n'en eût sa charge hardiment, qu'il éloil plus aisé à savoir d'où i! venoit, que non pas où il alloil;carla rue ne lui étoit pas assez large. 11 allnit chancelant, dandinant, trébuchant; il hcurtoil toujours à quelque ouvroir^; ou, quand il étoit nuit, à quelque charrette : et. se faisoit à tous coups uncbigne" au front; mais elle éloit guarie avant qu'il s'en aperçût. Il se laissoit maintes fois tomber du haut d'un degré, ou en la trappe d'une cave: mais il ne.se faisoit point de mal.
' Tour viendras-tu. — * Pour boiras.
' Tour voxidras. — ■• Ne buvail pas lant. " Boutique, étal.— ^ Bosse.
Dieu lui aidoit toujours. Et si vous me demandez où il prenoil de quoi payer, je vous réponds qu'il n'y avoit plat ni écuelle qui ne s'y en alUlt. Les napi)es, les couverlures du lit, il vendoit tout cela : quand sa femme éloit quelque part en commission, son demi-ceint' , s'il le pouvoit avoir, ses chaperons, sa robe, à un besoin ; mais pourquoi n'eùl-il engagé tout cela, quand il eût engagé sa femme môme à qui lui eût voulu donner de quoi boire .^^ El puis, il y avoit toujours quclcjue payeur; car ce que le pertuis d'en haut'^ dépcnsoit. celui d'en bas en répondoit. A propos, Janicot avoit toujours sa bouteille de (rois cliopines, laquelle il lenoit toute la nuit auprès de soi ; et l'égoulloil toutes fois qu'il s'éveilloil : et en dormant même, il ne songeoit qu'en sa bouteille, et y avoit une telle adresse, que tout endormi il y portoilla main; et la prenoil [lour boire, lout ainsi que s'il eût veillé. Quoi connoissanl sa femme, bien souvent le prévenoil, et lui buvoit le vin de sa bouteille, laquelle elle remplissoit d'eau, que le pauvre Janicol buvoil en dormant : et bien souvent .<e réveilloit à ce goût aquatique, qui lui affadissoit toule la bouche. Mais il se rcndormoit sur celle querelle, sans faire grand bruit; et le plus souvent même y avoit un licis couché en môme lit , qui dansoil la danse Irevisaine ^ avec sa fenune ; mais tout cela ne lui faisoit point de mal. Quelquefois il s'avisoit demetlre de l'eau en son vin ; mais c'éloil avec la pointe d'un couteau, lequel il mouilloit dedans l'aiguière, et en laissoit tomber une gouUeen son voirrc*, cl non plus. Vous ne l'eussiez jamais trouvé sans un osselet de jambon en sa gibecière. 11 aimoit uniquement les saucisses, le foruiage de I^lilan, les sardines, les harengssaurs, el lous semblables aiguillons h vin. Il haïssoil les {'cm mes el les salades comme i)oison; les llannels", les (arlelellcs. Quand il les entcndoit crier par les rues, il bouchoil ses oreilles. Il avoit les yeux bordés de fine écarlale : et un jour qu'il y avoit mal, sa femme lui
* Coiiiltirc tic méîal , d'argenl ordinairement.
* C'osl-à dire, la bouche.
^ (]e proverlic erotique est ancien dan.-^ la langue ilaliiMinc, d'où il est tiré. 11 se trouve dans l'.occace, Jonrn. VIII de son Décameron, Nouv. 8, où Antoine Le IMaran a rendu la dansa fiicifjiana par la danse de l'ours, proverbe français éciuivalaiU , au lieu duquel on a dit depuis plus conimnnénicnl , et pcul-clrc par corruption , la danse du loup.
* Pour verre. — " Petits flans.
VIEUX COiNTEURS FRANÇAIS.
fil défendre par un médecin d'eau douce, qu'il ne bùlpoiiil de vin; mais on cùl fail avec lui tous les marchés, pUilôl que celui-là; car il aimoit uiieu\ perdre les fencMrcs que toule la maison. El (juand on lui disoil, (piil se [)0Uvoil bien laver les yeux de vin bliinc: « Ehl disoil-il, que serl-il s'en laver par dehors ? c'est autant de gûlé. Ne vaul-il pas mieux en boire lanl, qu'il en sorte par les yeux, et s'en laver dedans et dehors ? » Quand il grèloit, il se jetoil à genoux, et ne plaignoil que les vignes à haute voix. l']l quand on lui disoil : « Ehl Janicol, les blés ! — Quoi I les blés i' disoil-il : avec un morceau de pain gros comme une noix, je bevrai une quarte de vin: je ne me soucie pas des blés;, il y en aura bien peu, s'il n'y er) a assez pour moi. » Et ceci éloit quand il éloit en son meilleur sens; car, les uns disent, quand il eût prins son pli, que depuis il ne désenivra ; et même tiennent que tout son sang se convertit en vin : et s'il eût été prêtre, il n'eût chanté que de vin, tant il avoil sa personne bien avinée. 11 est bien vrai qu'il fallut quil mourût en son rang : pour ce, deux ou trois jours avant sa mort, on lui ôia le vin, ce qu'il accorda, au plus grand regret du monde; en disant qu'on le tuoit, et qu'il ne mouroit que par faule de boire. El quand ce fut ù se confesser, il ne se souvenoit point d'avoir fail aucun mal, sinon qu'il avoit bu, et ne savoit l)arler daulre chose à son confesseur, que de vin. Il se confessoit combien de fois il en avoit bu (pii n'étoit i)as bon : dont il se repenloil, et en den)andoil à Dieu pardon. Puis, quand il vil qu'il falloit aller boire ailleurs , il ordonna par son leslamenl, qu'il fût enterré en une cave, sous un tonneau de vin ; et qu'on lui mît la tôle sous le dégoulloir, afin que le vin lui tombal dedans la bouche', pour le désaltérer; car il avoil bien vu au cimetière des Innocents, que les (repasses ont la bouche bien sèche. Avisez s'il n'étoit pas bon philosophe , de penser que les hommes avoienl encore après la mort le ressentiment de ce ([u'ils avoient aimé en leur vie. C'est le vin qui fait ainsi l'homme, qu'il ne lui est rien impossible. Les autres disent qu'il voulut être enterré au pied d'un cep de vigne, lequel cep ne cessa oncques-puis de porter de plus en plus, tellement qu'on a vu
' Ce sont les idi'cs mêmes «ic l'ancienne chanson bachi(jiic qui coninience ainsi : .ïvssitdl que la luviièrc.
toute la vigne grêlée, que le cep s'est défendu, et a porté autant ou plus que jamais. Je vous laisse i\ penser s'il est vrai, et comment ilen va.
NOUVELLE LXXX
D'un gprililiiommo, qui mil «a laiiRun dans la bouclic d'une damoisclle, en la baisant.
En la ville de Montpellier, y eut un gentillionnne, lequel nouvellement venu audit lieu , se trouva en une compagnie où on dansoit. Entre les dames qui étoienl en cette tant honnête assemblée, éloit une damoisclle, de bien bonne grâce, la(pu'lle éloil veuve et encore jeune. .Te crois qu'ils dansèrent la piémontoise • , et fut queslion de s'enirebaiser. Il advint que ce gentilhomme se print à cette jeune veuve. Quand ce vint à baiser, il en voulut user à la mode d'Italie, où il avoit été ; car, en la baisant, il lui mit sa langue en la bouche. Laquelle façon éloit pour lors bien nouvelle en France; et est encore de présent, mais non pas tant qu'alors ; car les François commencent fort à ne trouver rien mauvais, principalement en telle matière. La damoisclle se trouva un peu surprinse d'une telle pigeonnerie '^ ; et, combien qu'elle ne sût pas prendre les choses en mal, si est-ce qu'elle regarda ce gentilhomme de fort mauvais œil; et si ne s'en put taire; car, bien peu après, elle en fit le conte en une compagnie où elle se trouva; à laquelle un personnage qui étoil là, et qui peut-être lui apparleiioit en quelque chose, lui dit ainsi : a Comment avez-vous souffert cela , madamoiselle ? C'est une chose qui se fail à Rome et à Venise, en baisant les courtisanes. » La damoisclle fut fort fâchée , entendant , par cela , que le gentilhomme la prenoit pour autre qu'elle n'éloil; tant, qu'avec l'instance que lui en faisoil ledit personnage , elle se mit en opinion que, s'clle laissoil cela ainsi, elle feroil grand tort à son honneur. Sur quoi, après avoir songé des moyens uns et autres d'en rechercher-'le gentilhomme, il ne fut point trouvé de meilleur expédient que de le traiter par voie de justice , pour mieux en avoir la raison et à son honneur. Pour abréger, elle oblinl incontinent un ajournement personnel contre son homme , pour les moyens * qu'elle avoit en la
' Danse où les danseurs s'embrassaient.
"^ Caresse, baiser à la manière des pigeons. ' Poursuivre, aclionner, demander raison à. ^ Inlcrniédiaires, enlreniellcurs.
LES CONTES ET JOYEUX DEMS
ville ; lequel ne s'en doutoit point autromenl, jusque à lanlquelc jour lui fut donné. Et parce qu'il n'éloit pas de la ville, combien qu'il ne fût de loin de là, ses amis lui conseillèrent de s'absenter pour quelque temps, lui remontrant qu'il n'auroit pas du meilleur, et (ju'elle, qui éloit apparentée des juges et des avocats, lui pourroil faire telle poursuite qu'il en scroit fAché ; car de nier le fait, il n'y avoit point d'ordre; d'autant que lui-même l'auroit confessé en quelques conipagnies, où il s'étoil depuis trouvé. Mais lui, qui éloit assez assuré, n'en fit pas grand cas ; et répondit qu'il ne s'cnfuiroit point pour cela, et qu'il savoil bien ce qu'il avoit à faire. Le jour de l'assignation venu, il se présenta en jugement, où y avoit assez bonne assemblée pour ouïr débattre ce différend, qui éloit tout divulgué par la ville. Il lui fut demandé d'unes choses cl autres : « Si un tel jour il n'étoil pas en une telle danse? » Il répondit que oui. u S il ne connoissoit pas bien la damecomplaignante.^ » Il répondit qu'il ne la connoissoit que devue,et qu'il voudroit bien la connoîlre mieux. « S'il vouloit dire, ou maintenir qu'elle fût autre que femme de bien ? » Répondit que non. « S'il étoit pas vrai qu'un tel soir illeût baisée? » Répondit que oui. «Voire-mais, vous luîavez fait un déshonneur grand, ainsi qu'elle se plaint?» El lui, de le nier. « Vous lui avez mis votre langue en sa bouche. — Eh bien, quand ainsi seroit?dil-iI. — Cela ne se fait, dit le juge, qu'aux femmes mal notées : ce n'éloit pas \h où vous deviez adresser. •» Quand il se vil ainsi pressé, alors il répondit : « Elle dit que je lui ai mis la langue en la bouche; quant à moi, il ne m'en souvient point. Mais pourquoi ouvroit-elle le bec, la folle qu'elle est? » Comme à dire : S'elle ne l'eût ouvert, je ne lui eusse rien mis dedans. Mais à ceux qui entendent le langage du pays, il est un peu de meilleure grûce : FJ pcr che hadava, la hestia? C'est-à-dire : Pourquoi bailloil-elle, la bêle? Voire-mais, qu'en fut-il dit? Il en fut ri, et les parties hors de Cour et de procès-, à la charge pourtant qu'une autre fois elle serreroit le bec , quand clic se laisseroit baiser.
NOUVELLE LXXXI
Du coupeur de bourses, et du curé qui avoit vendu son blé.
Il n'y a pas métier au monde qui ait besoin de plus grande habileté, que celui des coul)eurs de bourses; car ces gens de bien ont alTairc à hommes, à femmes, à gentilshommes, à avocats, à marchands, et à prêtres, que je devois dire les premiers ; bref, à toutes sortes de personnes , fors , par aventure , aux cordeliers : encore y en a-t-il qui ne laissent pas de porter argent, nonobslanlla prohibition francisquine'; mais ils la tiennent si cachée, que les pauvres coupe-bourses n'y peuvenlaveindre. Lesquels, avec ce qu'ils ont affaire à tous les susnommés, le pis est, et le plus fort, qu'ils vous dérobent en votre présence, et ce que vous tenez le plus cher. Et puis, ils savent bien de quoi il y va pour eux. Et pour ce, vous laisserai à penser comment il faut qu'ils entendent leur état, et en quantes manières. .le vous raconterai seulement deux ou trois de leurs tours, lesquels j'ai ouï dire pour assez subtils, ne voulant nier toutefois qu'ils n'en fassent bien d'aussi bons, voire de meilleur.^, (piand il y affiert'^. Je dis donc qu'en la ville de Toulouse fut prins l'un de ces bons marchands, dont nous parlons : je ne sais pas s'il éloit des plus fins d'entre eux ; mais je penserois bien que non, puisqu'il se laissa prendre, et puis pendre, qui fut bien le pire; mais la cruche va si souvent i\ la fontaine, qu'à la fin cile se rompt le col. Tant y a, qu'étant en la prison, il encusa ' ses compagnons, sous ombre qu'on lui promit impunité; et se met à déclarer tout plein de belles pratiques du métier, desquelles celle-ci éloit l'une : Qu'un jour les coupeurs de pendan8\ lesquels ctoicnl bien dix ou douze de bande, se trouvèrent en la ville susdite à la Peyrc", à un jour de marché; où ils virent comme un curé avoit reçu quarante ou cinquante francs en beau paiement, pour certain blé qu'il avoit vendu : lesquels deniers il mit en une gibecière qu'il portoil à son cùlé (vous pouvez bien penser qu'il ne la portoil pas sur sa lêle). Dequoi
' La règle de sainl François (Jéfcniiait aux cordeliers de porter de l'argent sur eux.
* C'esl-à-dire : quand il y a matière, quand il le faut.
* Voiir accusa. — * Bourses , escarcelles qu'on j)ortait pendues à la ceinture.
" A Toulouse, la place où fc lient le marché s'appelle la Pierre, et en langage du pays, ia Peyre.
ces galans furent fort réjouis-, car ils n'en eussent pas voulu tenir un denier moins. Et parce que le butin étoit bon, ils commencèrent à se tenir prùs les uns des autres (car c'étoil là qu'ils se dévoient attendre; ailleurs, non), et se mirent à presser ce curé de plus près qu'ils purent; lequel étoit jaloux de sa gibecière, comme un coquin, de sa poche '; car, étant en la presse, il avoit toujours la main dessus, se doutant bien des inconvénicns; et lui étoit avis que tous ceu\ qu'il voyoit étoient coupeurs de bourses et de gibecières. Ces compagnons cependant le serroicnt, le totunoient, le viroicnt en la foule, faisant semblant d'avoir hâte de passer, pour trouver moyen de croquer celte gibecière; mais, pour tourment- qu'ils sussent faire, ce curé ne parloil point la main de dessus sa prise-, dont ils se trouvèrent fort fâchés et ébahis de ce qu'un curé leur doimoit tant de peine. Et, de fait, celui qui le racontoit, dit au juge qui l'inlerrogeoit, qu'il s'étoit trouvé en une centaine de factions ; mais qu'il n'avoil point vu d'homme plus obstiné à se donner garde, que ce curé, ni qui eût moins d'envie de pcrdio sa bourse. Or, avoient-ils juré qu'ils l'auroient. Que firent-ils en le pourmenant ainsi l)armi la foule.? Ils firent taiil, qu'ils le firent approcher d'un grand monceau de souliers de bûche, alias des sabots, qu'ils disent en ce pays-là des esclops ' (si bien m'en souvient), lesquels esclops ils sont pointus par le bout, pour la bravelé*. Voyez, encore se fait-il de braves sabots. Quoi voyant l'un d'entre eux, comme ils sont tous accorts de faire leur profit de tout, vint pousser avec le pied l'un de ces esclops, et en donner un grand coup contre la grève de ce curé ; lequel, sentant une extrême douleur, ne se put tenir , qu'il ne portât la main à sa jambe, car un tel mal que celui-là fait oublier toutes autres choses; mais il n'eut pas plutôt lâché la gibecière , que cet habile billot '^ ne la lui eût enlevée. Le curé, avec tout son mal, voulut reporter la main à ce qu'il te-
' Gueux, mcndiani, chargé d'une poche ou besace.
^ Il faut lire tournemont ou tonrnoieinent , f{uoi(inc toutes les éditions aient tourment,
* Les Toulousains prononcent ainsi et apijollcnl escloiipet, petit saliol. On pourrait croire que le bruit qu'on fait en marchant avec ces esclops ou éclats leur a formé ce nom par onomatopi'e.
'* Élégance, recherche de parure.
•* Selon La Monnoye, ce mot est écrit à la gasconne, pour pllot, garçon , d'où l'on a fait filon.
noitsi cher; mais il n'y trouva plus rien que le pendant; dont il se print à crier, plus fort que de sa jambe; mais la gibecière étoit déjà en main tierce, voire quarte, si besoin étoit; car, en telles exécutions, ils s'entre-secourent merveilleusement bien. Ainsi le pauvre curé s'en alla mauvais marchand de son blé, étant blessé en la jambe, et ayant perdu sa gibecière et son argent. Il y en a qui sont si scrupuleux, qui diroient que c'étoit de péché, de vendre les biens de l'Eglise; mais je ne dis rien de cela, j'aime mieux vous faire un autre conte.
NOUVELLE LXXXII
Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévol La Voullc '.
Il faut entendre que le meilleur avis qu'aient prins les coupeurs de bourses, a été de se tenir bien en ordre ^ ; car quand ils étoient habillés chétivcment, ils n'eussent pas osé se trouver parmi les gens d'apparence, qui sont les lieux oii ils ont le plus grand affaire; où, s'ils s'y trouvoient, on sedonnoit garde d'eux ; car les hommes mal vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux *, si sont-ils à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François à Blois , se trouvèrent de ces bons marchands '', dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes : desquels y en eut un qui se laissa surprendre en la bassecour de Blois, faisant son état; il fut incontinent représenté devant M. de La Voulle, homme qui a fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il donnoit la fièvre", mais il avoit le médecin *^ quant et lui, qui en guéris^soit. Etant ce coupe-bourses devant le prévôt, s'amassèrent force gens à l'entour de lui ; ainsi qu'en tel cas chacun y court
• François Dupatault, sieur de La Voulte, prévôt de l'hôtel du roi en 1545. Il est parlé de lui dans les ^-Jnnales d'Aquitaine de J. Bouchet et dans V Apologie pour Hérodote, ch. 17.
'^ Ou bien en point, habillés comme il faut.
^ ("est-à-dire, gens dévots, qui servent volontiers des messes, plient les chasubles, les corporaux , parent les autels, etc.
* Celle expression s'entend de ces gens qui ont la mine trompeuse el qui cherchent à tromper le monde comme de vrais marchands.
"•^ C'est-à-dire, la peur. On disait proverbialement la fièvre de Sainl-Fo.Hier, en mémoire de celle qui fit blanchir en une seule nuit les cheveux du seigneur de Sainl-Vallier, des complices du connétable de Bourbon, sous François \", — '*Lc bourreau.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
comme 'au feu; et ce, tant pour connoîlre cet homme de métier, que pour voir la façon du prévôt, qui ctoit un mauvais et dangereux fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévôt à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque bonne fortune, s'elle se présentoit ; comme en tel lieu les hommes ne se donnent pas bien garde 5 car ils ne pensent point qu'il y ait plus d'un loup dedans le bois-, et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu'il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès d'un larron ? Mais il y en eut bien détrompés. Or, devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup ! Jean ' ! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu'il examinoit celui qu'il avoit entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule, qui lui coupa la sienne dedans sa manche'^, et la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque enlenlif ^ qu'il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu'on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée 5 dont il fut le plus dépilé du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de bien , au moins bien habillés, il ne savoit à qui s'en prendre. Mais, à la chaude % vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en lui disant : « Est-ce vous qui avez prins ma bourse? — Tout beau, monsieur deLayou!te,luiditle gentilhonune; retournez vous cacher^, vous n'avez pas bien deviné : prenez-vous-en à un autre qu'à moi. » Le prévôt cuida désespérer. Et le bon fui, que, pendant qu'il étoit empêché à questionner de sa bourse, celui qu'il tcnoit lui échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de La Voulte, par un beau dépil, en fit pendre une douzaine d'autres qu'il tenoit prisonniers, et puis, leur fit faire leur procès.
' C'est un jurement afllrmalif. Ou a dit : Par saint Jean ! saint Jean ! Jean ! ah Jean ! cl à Jean !
^ En ce temps-là, on portail la bourse pendue à un cordon en forme de baudrier sons l'aisselle gauche, d'où on la lirait quand on en avait besoin. « On la mellail, dil-il dans le coule suivaul, par une fenlc qui était en la tnanche du savon ou du p,our|)oiiil. »
' Pour atlentif.— * Toul à coup , ta l'improvisle.
» Allusion au jeu du métier deviné , où , quand on n'a pas dc\iné juste, on retourne se cacher, en allendanl qu'on prépare la représenlalion d'un autre métier.
NOUVELLE LXXXIII
D'eux-n-èmes encore; et du coulelier à qui fui coupée la bourse.
A Moulins en Eourbonnois , y en avoit un , qui avoit le renom de faire les meilleurs couteaux du pays. Duquel bruit ému , un de ces vénérables coupeurs de cuir *, s'en alla jusqu'à INIoulins trouver ce coutelier, pour faire faire un couteau; se pensant qu'en voyant ce pays, il pourroit gagner son voyage, tant par les chemins que sur les lieux. Étant arrivé à Moulins (car je ne dis rien de ce qu'il fit en allant), il va trouver ce coutelier et lui dit : « Mon ami, me ferez-vous bien un couteau de la façon que je vous deviserai ? » Le coutelier lui répond qu'il le fcroit, si homme de Moulins le faisoit. « Mon ami , dit cet homme de bien , la façon n'en est point autrement dilTicile. Le plus fort est qu'il coupe bien : car je le voudrois fin comme un rasoir. — Eh bien ! dit le coutelier, l'appelant monsieur (car il le voyoit bien en ordre), ne vous souciez point du tranchant : dites-moi seulement de quelle sorte vous le voulez. — Mon ami , dit-il , je le veux d'une telle grandeur et d'une telle façon. » Et n'oublia pas à le lui desseigner ^ tout tel qu'il le lui falloit, en lui disant ; « Mon ami (car il lefalloit amicller''), faites-le-moi seulement, et ne vous souciez du prix ; car je le vous payerai à votre mot. » Il s'en va ; le coutelier se met après ce couteau, qui fut prêt à heure nomuiée. L'autre le vint quérir, et le trouva bien fait à son gré et à son besoin. Il lire un teslon de sa faque et le baille au coutelier. El comme telles gens ont toujours l'œil au guet, pour épier si fortune leur envoiera point quelque butin , il vit que ce coutelier tira sa bourse de sa manche pour mettre ce teslon : ainsi qu'on la portoit de ce temps-là ; et la meltoiton par une fente qui éloit en la manche du sayon ou du pourpoint. Incontinent que le galant vit cette bourse à découvert, il commence à presser ce coulelier de quelque i)ropos aposlé^iet l'embesogna tellemenl, qu'il lui fit oublier de remettre sa bourse en sa manche , et la laissa pendre sans y prendre garde. Élant celte bourse en si beau gihier, le
' Coupeurs de hourses, parce que la pluparl des bourses étaient de cuir et allacl.écs à des courroies.
* Pour ilessiner on désigner. — * On dil mainlenaPil emmieller. — * Préparé, mis en avant, prétexté.
galant se Icnoil toujours près de sa proie, entretenant fort familièrement et de près le coutelier, duquel il étoit déjà cousin. De propos en propos, ce coutelier s'avenlure de lui dire : « IMais, monsieur, vous déplaiia-t-il poini, si je vous demande h quoi c'est faire ce couteau ? j'en ai fait, en ma vie, de beaucoup de façons, mais je n'en fis jamais de semblable. — IMon ami, dit-il, si (u pensois à quoi il est bon, tu en serois ébahi. — Et ù quoi ? dites-le-moi, je vous en prie. — Ne le diras-lu point? dit le coupe-bourses. — Non, dit le coutelier, je le vous promets. » Le coupe-bourses s'approche, comme pour lui parler en l'oreille, et lui dit (out bas : « C'est pour couper des bourses; » et en disant cela , fit le premier chef-d'œuvre de son couteau ; car il ne faillit à lui couper cette bourse ainsi pendante. Puis, après lui avoir coupé la bourse, il lui coupe la queue ' ; et s'en va chercher sa pratique, deçà, delà, par la ville -, là où il fit plusieurs belles exécutions de son mélier, avec ce couteau. Mais je crois bien qu'il s'aiïrianda tant en ce lieu, qu'il fut surprins en un sermon, coupant la bourse à un jeune homme de la ville (ainsi que sont ceux du métier toujours attrapés tôt ou tard ; car les renards se trouvent tous à la fin chez le pelletier). Quand il eut été quelques jours en prison, on lui promit, selon la coulume, qu'il n'auroit point de mal , s'il vouloit parler rondement et dire les vérités en tel cas requises. Sus laquelle promesse, il commença à se déclarer cl à dire tout ce qu'il savoit. En ces interrogatoires, étoit coinprins le cas de ce coutelier-, d'autant qu'il avoit ouï dire que ce coupeur de bourses étoit prins, et s'éloit venu rendre partie et se plaindre à la juslice. Surquoi le prévôt (car telles personnes ne sont pas voulenliers renvoyées devant révoque*), le prévôt lui dit en riant, mais c'étoitun rire d'hôtelier ' : « Viens çà ! lu étois bien mauvais de couper la bourse à ce coutelier qui l'avoit fait l'inslrument pour t\iider à gagner ta vie ? — Eh ! monsieur, dit-il , qui ne la lui eût coupée! elle lui pendoit jusques aux ge-
noux. » Mais le prévôt, après tous jeux, l'envoya pendre jusques au gibet.
NOUVELLE LXXXIV
Du li.inJouIior ' Canibaire, et de la réponse qu'il fil à la Cour de Parlement.
' C'cst-.i-dire, il (ranclic court, il finit la ronvcrsalion. Couper la queue se disait autrefois du joueur ([ui ne voulait point donner de rexaiiehe, après avoir gagné la i)artie.
'■' Devant l'ollieialilé, tritmnal de l'ovèciue.
^ Tarée que le prévôt riait aux dépens du criminel , de incnic que riiôlciier rit aux dépens de son Iiùle.
Dedans le ressort de Toulouse, y avoit un fameux bandoulier, lequel se faisoit appeler Cambaire; et avoit autrefois été au service du roi avec charge de gens de pied, là oii il avoit acquis le nom de vaillant et hardi capitaine; mais il avoit été cassé avec d'autres, quand les guerres furent Unies : dont, par dépit et par nécessité, s'éloit rendu bandoulier des montagnes et des environs. Lequel Irain il fit si à l'avantage, qu'il se fit incontinent connoîlre pour le plus renommé de ses compagnons : contre lequel la Cour de Parlement fit faire telle j)Oursuite, qu'à la fin il fut prins et amené en la conciergerie, où il ne demeura guércs, que son procès ne fui fait et parfait ; par lequel il fut sommairement conclu à la mort, pour les cas énormes par lui commis et perpétrés. Et combien que, par les informations, il fût chargé de j)lu8icurs crimes et délits, dont le moindre étoit assez grand pour perdre la vie , toutefois la Cour n'usa pas de sa sévérité accoutumée ; car on dit -.((Iligueur de Toulouse, humanité de Bordeaux, miséricorde de llouen, justice de Paris; bœuf sanglant, mouton bêlant, et porc pourri : et tout n'en vaut rien, s'il n'est bien cuit.» Mais elle eut certain respect à ce Cambaire, qu'elle lui voulut bien faire entendre devant qu'il mourût. Et après l'avoir fait venir, le président lui va dire ainsi : « Cambaire, vous devez bien remercier la Cour, pour la grâce qu'elle vous fait, qui avez mérité une bien rigoureuse punition, pour les cas dont vous êtes atteint et convaincu *, Mais parce qu'autres fois vous vous ètca trouvé es bons lieux, où vous avez fait service au roi, la Cour s'est contentée de vous condamner seulementà perdre la tète.» Cambaire, ayant ouï ce dicton, répondit incontinent en son gascon : <; Cap de Diou ! bc vous donni lou reste pcr un viet-daze\» Et, à la vérité, lo
' C'est le nom qu'on a originairement donné au» voleurs qui liahilaiciit les monts Pyrénées ; vraisem-» lilal)lement parce qu'ils allaient par bandes. On a depuis entendu par ce nom toute sorte de voleurs.
^Guillaume lîoucliet , qui rapporte le même fait, Serée 14, l'a tiré de ce conte.
5 Au propre, visage d'une; mais le peuple donnaU
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
rcslc ne valoit pas guùres, après la lôlc ôléc ^ al'cndu niômc, que le tout n'en valoil rien. Mais si est-ce que, pour cette réponse, il lui en prinl fort mal, car la Cour, irritée de celle arrogance, le condamna à élre mis en quatre quartiers.
NOUVELLE LXXXV
De riionnOlclù de M. de Sa'.zard.
Je vous veux faire un beau conte d'un honnête monsieur qui s'appeloil Salzard. Savezvous quel homme c'étoil? Premièrement il avoit la lOle comme un pot à beurre ; le visage froncé comme un parchemin brûlé ; les yeux gros comme les yeux d'un bœuf; le nez qui lui dégoulloit, principalement en hiver, comme la poche d'un pécheur -, et alloit toujours levant le muâcau, comme un vendeur de cinquailles ' ; la gueule lorte comme je ne sais quoi -, un bonnet gras, pour lui faire une potée de choux ; sa robe avallée '^, que vous eussiez dit qu'il ctoit épaulé ^5 une jaquetteballant jusqu'au gras de la jambe ; des chausses déchiquetées au talon, tirant par le bas comme aux amoureux de Bretagne (je faux, ce n'éloienl pas des chausses, c'étoit de la crotte bordée de drap) ; sa belle chemise de trois semaines, encore éloitelle déjà sale; ses ongles assez grands pour faire des lanternes, ou pour bien s'égraffigner* contre celui qui est sous les pieds de saint Michel «. A qui le marierons-nous, mesdamoiselles? Y a-t-il point quelqu'une d'entre vous, qui soit frappée des perfections de lui ?. . . Vous en riez? Or, n'en riez plus. Lui donne femme, qui en saura quelqu'une qui lui soit bonne! Quanta moi, je n'en connois pour lui, si je n'y pensois. Non, non, ne différez point à l'aimer: car il est gracieux, en récompense. Et quand on lui demandoit : « Monsieur, comme vous portez-vous?» il répondoit en villenois": « Je ne me porte jà . — Qu'avez-vous, monsieur ? — J'ai la tête plus grosse que le poing. — Monsieur, le dîner est prêt. — Mangez-le. — Monsieur, ils sont onze heures '. — Ils en seront
un sens obscène à ce terme injurieux, parce que le vieux mol vis , en gascon viet , n'clail plus usité dans le sens de visage.
'Ou quincaiiles, quincailleries. — ^ Tombant, descendue.— "Ayant l'épaule disloquée— ■• Pour égratigner.— ^ Le diable— « En langage de vilain.
' Ce gasconisnie s'est conservé jusqu'au dix-scpliènie siècle, puisque Ménage le reproche aux gens do la Chambre des Coini)les de son teni|)s,
plutôt douze. — Voulez --vous le poisson frit ou bouilli, ou rôti? ou {[uoi? — ■ Je le veux cui. » Kl qui éloit cet honnête homme-là ? Voire, allez le lui dire pour engendrer noise-, ne vous encjuérez point de lui, si vous ne le voulez épouser.
NOUVELLE LXXXVI
De deux écoliers, qui emportèrent les ciseaux du tailleur.
En rUniversilé de Paris, y avoit deux jeunes écoliers qui éloient bous fripons, et faisoient toujours quelque chatonnie', principalement en cas de ren)ucment de besognes ^ Ils prenoient livres, ceiulurcs, giinls : tout leur étoit bon. Ils n'allendoienl point que les choses fussent perdues pour les trouver; cl falloit qu'ils prinssent, et n'eussent- ils dil emporter que des souliers. IMême, élant dedans voire chambre, tout devant vous, s'ils eussont vu une paire de pantouiles sous un coin de lil, l'un d'eux les chaussoil gonlimenl sur ses escarpins , et s'en ailoil à-tout. Et se conle, pour se donner garde d'eux, qu'il leur falloil regarder aux pieds cl aux mains : combien que le proverbe ne nous avertisse que des mains. Somme, ils avoient fait scrmenl, qu'en quelque lieu qu'ils entreroienl, ils en soitiioient toujours plus chargés, ou ils ne pourroient; et s'enlendoienlbien ensemble, car tandis que l'un faisoit le guet, l'autre faisoit la prise. Un jour, ils se trouvèrent tous deux chez un tailleur (car ib n'étoient quasi jamais l'un sans l'aulre), là oii l'un d'eux se faisoil prendre la mesure de quelque pourpoint. Et comme ils jctoienl les yeux, de çà, delà, pour voir ce qu'ils cmporleroient, ils ne virent rien qui fût bonnement de leur gibier; sinon que l'un d'eux avisa une paire des ciseaux en assez belle prise, dont son couqjagnon étoit le plus prés : auquel il dit en latin, en le guignant de la tête : Accipe. Son compagnon, qui enlendoit bien ce mol, et le savoit bien melire en usage, prend tout doucement ces ciseaux, et les met sous son manteau , tandis que le tailleur éloit amusé ailleurs : lequel ouït bien ce mol: yïccipe ; mais il ne savoit qu'il vouloil dire, n'ayant jamais été à l'école; jusques à tant que, les deux écoliers étant départis, il eut affaire de ses ciseaux ; lesquels ne trouvant point, il fui fort ébalii, et vint à penser en soi-même, qui étoil venu en sa bouti-
' Voyez une noie sur ce mol dans la Nouvelle \1I. - Kiilévemeiil demeublos, d'objets nécessaires.
VIKUX CONTEURS FRxVNCAIS.
([110, dont no so peut doiilcr, que de ces deux jeunes gens-, cl mènie, se réduisant en mémoire la conlcnancc qu'il leur avoil vu faire, se souvint aussi de ce mol ytccipe; dont il commen(;a i croflrc en lui suspicion. Il vint tantôt un homme en sa boutique, auquel, en parlant de ses ciseaux (car il souvient toujours à Robin de SCS llùies'), il demanda : a Monsieur, dît-il, (jiie signifie Jccipc? » L'autre lui répond: (( IMon ami, c'est un mot que les femmes entendent : Jccipe sisnilîe prends. — Oh! de par Dieu (je crois qu'il dit bien : le diable) ! si Acdpe signifie prends, mes ciseaux sont perdus !» Aussi éloienl-ils sans point de faute ^ pour le moins, étoienl-ils bien égarés.
NOUVELLE LXXXVIL
Du cordc;lier ([li icnoil l'eau auprès do soi à lable, et n'en buvoil point.
Vn gcnlilhoinme appcloit ordinairement à dîner et à souper un cordelier qui préchoil le carême en la paroisse: lequel cordelier éloil bon frère, et aimoil le bon vin. Quand il étoit à table, ildemandoit toujours l'aiguiére auprès de soi, le compagnon; et toutefois, il ne s'en servoit point; car il Irouvoit le vin assez fort sans eau, buvant sicat terra sine aqua : à quoi le genliliiomme ayant prins garde, lui dit une fois: (( lieau père, d'où vient cela, que vous demandez toujours de l'eau, cl que vous n'en mêliez [)oin! en votre vin? — I^ïonsieur, dit-il, pourquoi est-ce que vous avez toujours votre épée à votre côté, et si n'en faites rien ? — Yoiremais, dit îe gentilhomme, c'est pour me défendre si quelqu'un m'assailloit. — Rîonsieur, dit le cordelier, l'eau me sert aussi pour me défendre du vin s'il m'assailloil -, e! pour cola, je la liens toujours auprès de moi ; mais voyant qu'il ne me fait point de mal, je ne lui en fais
point aussi.
Vu curdeliiT, qui csl ceint ^ homme, rioil (lu vil) comme un autre homme.
* Reroalde de Vervillc, au chap.SI de son 3Ioyen de parvenir, prélciid qu'il faut dire: Jl souvient toujours à Martin de sa /lûte, et fait là-dessus un conte. D'autres rappoilciil l'origine du proverbe à un biberon nommé Uobin, accoutumé à ces verres appelés fhUes, qui liciuienl diopinc. « Le compagnon, disent-ils, étant devenu goutteux, n'osoit plus, de peur d'augmenter ses douleurs, boire son vin que lrcm[)é ; ce qui éîoit cause (juc toutes les fois (;u'il liuvoit, il se souvenoil de ses /lûtes cl les regrelloit. » Mais l'origine la plus vraiscml)iable de ce proverbe se trouve dans la 70« des Cent lYouvclles nouvelles , inliluU'e la Blusctte.
- iMiuivoquc sur le mol saint.
NOUVELLE LXXXVIIL
D'une dame qui faiicit garder les coqs sans co:inoissancc de poules.
Une grande dame de Bourbonnois avoit ai)prins, par l'enseignement d'un personnage qui savoit que c'éloit de vivre friandement, que les jeunes cochels ', sans être châtrés, pourvu qu'ils n'eussent point connaissance de poules, avoient la chair aussi tendre et plus naturelle que les chapons; cl que ce qui faisoit les coqs devenir ainsi durs, c'éloit l'amour des gelines'^ : comme font tous les mâles avec les femelics. Car, sans point de faute , celui parioit bien en homme expérimenté, qui disoit que : «Qui le moins en fail, trompe son compagnon; que les apprentis en sont maîtres-, que les plus grands ouvriers en vont aux polences; que les hommes en meurent, et que les femmes en vivent, » et autres bons mots appartenant à la matière. Toutefois, je m'en rapporte à ce qui en est; ce que j'en dis n'est pas pour apaiser noise. A propos de nos cochels, celle dame, dont nous parlons, les faisoit garder à part des poules, pour servir a table en lieu de chapons, dont elle se Irouvoit bien. Un jour, la vint voir (comme sa maison étoit grande et principale) un grand seigneur, auquel elle fit tel et si honorable racueiP, qu'elle savoit faire; lui voulut faire voir les singularités de sa maison, une pour''une : entre lesquelles, elle n'oublia point ses cochels, lui en faisant grand'fôte, cl lui promettant de lui en faire voir l'expérience à souper. Ce seigneur print cela pour une grande nouveauté; mais il eut pitié de ces pauvres cochels», lesquels il vit ainsi punis â la rigueur d'èlre privés du plus grand plaisir que Nature eût mis en ce monde ; et se pensa en soimême, qu'il fcroil œuvre de miséricorde, de leur donner quelque secours: qui fui, que s'étanl mis à i)art d'avec madame, il fit appeler l'un de ses gens, auquel il commanda secrètemont que tout à Theure il lui recouvrât trois ou quatre poules en vie; et qu'il ne Hullii à les aller mettre dedans le poulailler où étoienl ces cochels, sans faire bruit : ce qui fut incontinent fait. Aussitôt que ces poules furent là-dedans, cl mes cochels environ, cl de se battre. .Jamais ne fut telle guerre : comme l'un n;on-
' Petits co(i?. — '•' Poules. — ' Pour accueil. '' Il faut lire sans doute par.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
loit, l'autre desccndoit ; ces pauvres poules furent affolées ' ; car on dit que,
Giillus galliiiis 1er quiiiquc siiffiiil uiius ; Al 1er quiiique viri non sulliciunl inulieri.
Mais je crois que ce dernier est faux; car j'ai ouï dire à une dame, qu'elle se conlenloit Lien de Irois fois la nuit, Tune à reiilrée du lit, l'autre entre deux sommes, et la tierce au point du jour; mais, s'il y en avoit quelqu'une exlraordinaire, qu'elle la prenoit en patience. De moi, je dirois cette dame assez raisonnable, et qu'une fois n'est rien; deux, font grand Lien; trois, c'est assez; quatre, c'est trop; cinq, c'est la moit d'un gonlilhomme, sinon qu'il fût afiamé : au-dessus, c'est à faire à charretiers 2. Yrai est qu'il y avoit un gentilhomme qui se vanloit de la dix-seplième fois pour une nuit : dont chacun qui loyoit, s'en émerveilloit. Mais, à la fin, quand il eut Lien fait valoir son compte, il se déclara, en-disanl qu'il y avoit une faute qui valoit quinze : c'éloil Lien rabattu. Biais qu'est-ce que je vous conte? Pardonnez - moi , mesdames: ç'ont été les cochets, qui m'ont fait choir en ces ternies. Par mon àmcl.cest une si douce chose, qu'on ne se peut tenir d'en parler à tous propos. Aussi n'ai-je pas enticprins au commencement de mon livre, de vous parler de renchérir le pain.
NOUVELLE LXXXIX
De la pie et de ses piaux.
C'est trop parlé de ces hommes et de ces femmes ; je vous veux faire un conte d'oiseaux. C'étoit une pie, qui conduisoit ses petit piaux par les champs, pour leur apprendre à vivre; mais ils faisoient les besiats', et vouloient toujours retourner au nid, pensant que la mère lesdCil toujours nourrir à la bêchée: toutefois, elle, les voyant tous drus pour aller jjar toutes terres, commença à les laisser manger tout seuls petit à petit, en les instruisant ainsi : « Mes enfants, dit-elle, allez-vous-en par les champs; vous êtes grands pour chercher votre vie : ma mère me laissa, que je nétois pas si
* La Monnoye croit que ce mot est pris pour afl'oulies, foulées, c'esl-à-dire, éreink^cs, cstroi»iées.
* Celle nomenclature éroliquc esl imitée presque mot à mot d'une épigrainme de Ciénicnl Marol.
" Besiat ou ùeziat , esl uu mot languedocien qui signilic douillet, miynanl.
grande de beaucoup que vous êtes. — Voiremai:-;, disoienl-ils, que ferons-nous? Les arbaleslriers nous tueront. — Non feront, non, disoit la u'.ére. 11 faut du temps pour prendre lu visée : quand vous verrez qu'ils lèveront l'arbalèle et (ju'ils la mettront contre la joue pour tirer, fuyez-vous-cn. — Et bien, nous ferons bien cela, disoient- ils ; mais si quel(}u'uu prend une pierre pour nous frapper, il ne faudra point qu'il prenne de visée. Que feronsnous alors ? — Et vous verrez bien toujours, disoil la mère, quand il se baissera pour amasser la pierre. — Voire-mais, disoient les piaux, s'il porloit davenliire la pierre loiijours prèle en la main pour ruer ' ? — Ah ! dit la mère, eu savez-vous bien tan II Or, pour voyez- vous, si vous voulez. » Et ce disant, elle les laisse et s'en va. Si vous n'en riez, si n'en plourerai-je pas.
NOUVELLE XC
D'un singe qu'avril un abbé, qu'un Italien enlroprint de faire parler.
Un ?.I. labbé avoit un singe , lequel étoit merveilleusement bien né; car, outre les gambades et plaisantes mines qu'il faisoit, il connoissoit les personnes à la physionomie ; il connoissoit les sages et honnêles personnes, à la barbe, à l'habit, à la conlenance, et les caressoit; mais un page, quand bien il eût été habillé en damoiselle, si l'eùt-il discerné entre cent autres; car il lesenloilàson pageois^, incontinent qu'il eulroit en la salle, encore que jamais plus il ne leùt vu. Quand on parloit de quelque propos, il écouloit d'une discrétion, couune s'il eût entendu les parlants ; et faisoit signes assez certains, pour montrer qu'il enlendoit : et s'il ne disoit mot , assurezvous qu'il n'en pensoit pas moins. lîref, je crois qu'il étoit encore de la race du singe de Portugal % qui jouoil fort bien aux échecs.
• Tour la lancer. — - Air, façon de page.
= C'est un conle qui se trouve au livre 2 du Cortegiano de liallhazarde Castiglione.Un genliihomme, à qui ce singe appartenait, jouant un jour co:ilrc lui aux échecs, en présence du roi de Portugal, perdit la partiece qui le mil si fort en colère qu'ayant pris une pièce des échecs, il en donna un grand coup sur la Icle du singe. I/animal, se sentant frapiié, fit un cri ; et se retirant dans un coin , semblait , en remuant les babines , demander au roi justice de l'injure qui lui avait élé faite. A (lueliiue temps de là, son maître, pour faire la paix, lui demanda revanche : le singe se fit beaucoup prier pour y consentir; enfin il se remit au jeu, ou il ne
IM. Tabbc éloit tout fier de ce singe et en parloit souvent, en dînant et en soupant. Un jour, ayant bonne compagnie en sa maison, el élant pour lors la cour en ce pays-là, il se prinl à magnifier ' son singe : « Mais n'est-ce pas là, dit-il, une merveilleuse espùce d'animal? Je crois que Nature vouloit faire un homme, quand elle le faisoit ; el qu'elle avoit oublié que l'homme fût fait, élant empochée à tant d'autres choses ; car, voyez-vous? elle lui fit le visage semblable à celui d'un homme ; les doigts, les mains et même les lignes écartées dedans les paumes, comme à un homme. Que vous en semble ? il ne lui faut (pie la parole, que ce ne soit un homme. IMais ne seroit-il possible de le faire parler? On apprend bien à parler à un oiseau , qui n'a pas tel entendement, ni usage de raison conmie celte bôle-là. Je Youdrois qu'il m'eût coûté une année de mon revenu et qu'il parlât aussi bien que mon perroquet, et ne crois point qu'il ne soit possible; car môme, quand il se plaint, ou quand il rit , vous diriez que c'est une personne, et qu'il ne demande qu'à dire ses raisons :el crois, qui voudroit aider à cette dextérité de nature , qu'on y parvicndroit. » A ces propos, par cas de fortune , éloit présent un Italien, lequel, voyant que l'abbé parloil d'une telle affection et qu'il éloit si bien acheminé à croire que ce singe dût apprendre à parler, se présente d'une telle assurance (qui est naturelle à sa nation) et va dire à l'abbé, sans oublier les révérences, excellences et magnificences : « Seigneur, dit-il , vous le prenez là où il le faut prendre; et croyez, puisque Nature a fait cet animal si approchant de la figure humaine, qu'elle n'a voulu être impossible que le demeurant ne s'achevât par artifice; et qu'elle l'a privé de langage i)our mettre l'homme en besogne et pour montrer qu'il n'est rien qui ne se puisse faire par continuation de labeur. Ne lil-on pas des éléphans "^ qui ont parlé ? et
manqua pas, de même que la première fois, d'avoir bientôt l'avantage. Mais jugeant à propos de prendre SCS sûretés, il saisit de la main droite un coussin et s'en couvrit la tèlc pour parer le roiip «ju'il appréhendait de recevoir, tandis que de la main gauche il donnait âcftec et mat au gentilhomme; après quoi, il alla gaillardement faire un saut dc\ant le roi on signe de victoire. — ' Exalter.
* Oppien , livre II de la Chasse, attribue aux éléphans un langage articulé semblable à la voix humaine; Cl Christophe Aeosta dit à peu |)rès la même ciiosc
d'un âne ' semblablemenl ( mais plus de cent, eussé-je dit voulonlicrs)? et suis émerveillé, qu'il ne se soit encore trouvé roi, ni prince, ni seigneur, qui l'ail voulu essayer de cette bote : et dis, que celui-là acquerra une immortelle louange, qui premier en fera l'expérience. » L'abbé ouvrit l'orcilleàces raisons philosophales -, cl principalement d'a\jtant qu'elles étoicnt italiques*; car les François ont toujours eu cela de bon (entre autres mauvaises grâces) de prôler plus voulenticrs audience et faveur aux étrangers , qu'aux leurs propres. Il regarde cet Italien, de plus près, avec ses gros yeux, et lui dit ; « Vraiment, je suis bien aise d'avoir trouvé un homme de mon opinion , et y a longtemps que j'élois en celle fantaisie. » Pour abréger, après quelques autres argumens allégués et déduits, l'abbé, voyant que cet Ilalien faisoit profession d'homme entendu , avec une mine' qui valoil mieux que le boisseau, lui va dire : « Venez çà ! voudriez-vous entreprendre celle charge de le faire parler? — Oui, monseigneur, dit l'Ilalien, je le youdrois entreprendre : j'ai autrefois enlrcprins d'aussi grandes choses, dont je suis venu à bout. — Mais en combien de temps ? dit l'abbé. — Monsieur, répondit lllalien, vous pouvez entendre, que cela ne se peut pas faire en peu
des éléphans du Malabar. Il cite même l'exemple d'un de ces animaux , qui fut requis par le gouverneur de la ville de Cochin de prêter son concours à la mise à flot d'une galiolc du roi de Portugal , et qui répondit Irés-à-propos et très-intelligiblement: Hoo, hoo ; ce qui, dans la langue du pays , signifiait qu'il le voulait bien.
• Hygin , dans son poémc astronomique, livre n, chap. 23, raconte que l'.âne sur lequel Bacchus passa certain marais de Thcsprotie reçut en récompense de ce service le don de la parole.
'^ Il semble que cela regarde Guilio Camillo Delminio, inventeur d'une mnémonique à l'aide de laquelle i! se faisait fort, dans l'espace de trois mois, de rendre un homme capable de traiter en latin quelque matière que ce lut, avec toute l'éloquence de Cicéron. François I", auprès de qui, en 1533, il trouva moyen d'avoir accès , lui fit donner six cents écus et le chargea de rédiger son invention par écrit ; ce que Jules, mort en 15H , n'a exécuté que fort imparfaitement dans deux petits traités assez confus qu'il a laissés, l'un intitulé Idea del t/iealro, l'autre, Discorso in materia di esso theatro. Klienne Doict, dans ses lettres et dans ses poésies, a parlé de cet Italien comme d'un escroc qui avait pris le roi pour dupe.
'•" Jeu de mots sur mine, figure, air d'une personne, etwune, mesure de grains contenant six boisseaux de Paris.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
de temps : je voiidrois avoir bon terme pour une telle entreprise, que celle-là, et si inconnue; car, pour ce faire, il le faudra nourrir à certaines licures, el de viandes choisies, rares et précieuses, et (^trc environ' nuit et jour. — Eh bien 1 dit l'abbé , ne parlez point de la dépense, car quelle qu'elle soit, je n'y épargnerai rien ; parlez seulement du temps. » Conclusion , il demanda six ans de terme ; à quoi Fabbé se condescendit et lui fait bailler ce singe en pension, dont l'Italien se fait avancer une bonne somme d'écus , et prend ce singe en gouvernement. Et pensez que tous ces propos ne furent point démenés, sans apprêter à rire à ceux qui étoienl présens ; lesquels toutefois se réservoicnt à rire, pour une autrefois, tout à loisir ; n'en voulant pas faire si grand semblant devant l'abbé. Mais les Italiens, qui étoient de la connoissance de cet entrepreneur, s'en portèrent bien fâchés , car c'étoit du temps qu'ils commençoient à avoir vogue en France*, et, pour celte singéopédie', ils avoicnt peur de perdre leur réputation. A cette cause, quelques-uns d'entre eux blûmérent fort ce magisler, lui remontrant qu'il déshonoroit toute la nation par cette folle entreprise, et qu'il ne devoit point s'adresser à M. l'abbé pour l'abuser 5 et que, quand il seroit venu ù la connoissance du roi , on lui feroit un mauvais parti. Quand cet Italien les eut bien écoulés, il leur répondit ainsi : k Voulez-vous que je vous dise? vous n'y entendez rien , tous tant que vous êtes. J'ai entrepris de faire parler un singe en six ans; le terme vaut l'argent, et l'argent, le terme. Ils viennent beaucoup de choses en six ans. Avant qu'ils soient passés, ou l'abbé mourra, ou le singe, ou moi-môme par advenlure -, ainsi, j'en demeurerai quitte *.« Voyez que c'est , que d'être hardi entrepreneur : on dit qu'il advint le mieux du monde
' Occupé autour du singe.
" Ce fut vers la fin du règne de François I" et après le mnri.'ige de Catherine de Mèdicis avec le dau|)hin , depuis roi de France sous le nom de Henri IF.
' Instruction de singe. Mol fait à l'imitation de cyropélie, instruction de Cyrus. La Monnoye fait observer que 16 mot de ryropé'He ayant été créé par Jacques des Comtes de Vintimille, traducteur de 1'/;;*tilution de Cyrus par Xéno[)hon , et celle traduction n'ayant été imprimée pour la première fois (ju'en 1/j47, on peut juger que lionav. Des Pcricrs, mort avant \lAk, n'a pu prendre cyropédio pour le modèle de sinyéopé'lic.
* C'est la morale de U-» fable de La Fontaine.
pour cet Italien. Ce fui, que l'abbé, ayant perdu ce singe de vue, se commença à lAclier ; de manière qu'il ne prenoit plus plaisir en rien ; car il faut entendre que l'Italien le print avec condition d(; lui faire changer d'air : avec ce, qu'il se disoit vouloir user de cerlains secrets, que personne n'en eût la vue, ni la connoissance. Pour ce, l'abbé, voy;mt que c'étoit l'Italien qui avoit le plaisir de son singe, et non pas lui, se repentit de son marché et voulut ravoir ce singe. Ainsi, l'Italien demf^ura quitte de sa promesse, et cependant il fil grand chère des écus abbatiaux.
NOUVELLE XCI
Du singe qui but la méileciiie.
Je ne sais si ce fut point ce même singe, dont nous parlions tout maintenant; mais c'est tout un : si ce ne fut lui, ce fut un autre. Tant y a que le maître de ce singe devint malade d'une grosse fièvre -, lequel fit appeler les médecins ; qui lui ordonnèrent tout premièreirtcnt le clystèreet la saignée, i\ la grand'mode accoutumée-, puis, des sirops par quatre malins-, et tandis ', unemédecine:laquellcrapolhicaireIui apporte, de bon matin au jour nommé; mais, ayant trouvé son patient endormi, ne le voulut pas réveiller, d'autant même qu'il n'avoil reposé, long temps avoit. IMais il laisse la médecine dedans le gobelet dessus la table, couvert d'un linge, et s'en alla, en attendant que le patient se réveillât, comme il fit au bout de quelque temps, et vit sa médecine sus la table, mais il n'y avoit personne pour la lui bailler, car tout le monde étoit sorti , pour le laisser reposer. Et, par fortune, avoienl laissé Ihuis de la chambre ouvert, qui fut cause que le singe y entra pour venir voir son maître. La première chose qu'il fit, fut de monter sur la table, oii il trouve ce gobelet d'argent , auquel éloit la médecine. Il le découvre, et commence â porter ce breuvage au nez, lequel i! trouva d'un goùl un petit fâcheux, qui lui faisoit faire des mines toutes nouvelles. \ la fin, il s'aventure d'y tâter ; car jamais ne s'en fût passé. 3Iais, pour cette amertume sucrée, il retiroit le museau, il démenoil les babines, il faisoit des grimaces les phis étranges du monde. Toutefois, parce qu'elle étoit dourâlre, il y retourna en-
• Tondis pour cependant se disait cnc(trc du temps de Maiticrbe.
coro unn fois, cl puis, une antre. Somme, il fil Innt, en lûtnnl et rctàlaiil, qiril vinl à bout de celle médecine, et la but toulc : encore s'en léchoil-il ses barbes*. Cependant le malade, qui le regardoil, prinl si frrand plaisir aux mines qu'il lui vil faire, qu'il en oul)lia son mal, et se prinl à rire si fort et de si bon courage, qu'il guérit loiU sain. Car, au moyen de la soudaine et ii)oi)inée joie, les esprits se revigorèrent, le sang se rectifia, les humeurs se remirent en leur place, tant que la fièvre se perdit. Tantôt le médecin arrive, qui demanda au gisant comment il se trouvoit, et si la médecine avoit fait opération. jMais le gisant rioit si fort, qu'à grand'peine pouvoit-il parler-, dont le médecin prin! fort mauvaise opinion , pensant qu'il fùl en rêverie, el que ce fût fait de lui. Toutefois, à la fin, il répondit au médecin : « Demandez, dit-il, au singe, quelle opération elle a faite ? » Le médecin n'enlendoit poiiit ce langage; jusques à tanlque,lui ayant demeuré quehpi.c espace de temps, voici ce singe qui commença à aller du derrière tout le long de la chambre, et sus les tapisseries : il sautoit, il couroit, il faisoit un terrible ménage. A quoi le médecin connut bien quil avoit été lieutenant du malade"-, lequel h peine leur conta le cas comme il éloit advenu, tant il rioil fort-, dont ils furent tous réjouis; mais, le malade, encore |)Ius, car il se leva genlimenl du lil, et fil bonne clière. Dieu merci et le singe !
' Joubcrt, dans son traito dit lîls , fait un conle à peu i»rùs setnblaJjlc d'un médecin qui avail un singe. 11 dit que ce médecin étant dangereusement malade, ses domestiques crurent qu'il n'en reviendrait piis. Dans celte pensée, craignant peut-être qu'ils ne fussent mal payés de leurs gages, ils délibérèrent de se payer cux-inèincs par leurs mains. L'un s'empara d'une courle-poinlc, l'aulre, d'un tapis, l'aulrc, d'un paquet de linge ; chacun se munit de quelque pièce. Le singe, attentif à leurs mouvemens, prit de son côté la robe rouge et le bonnet do son mailrc ; et celui-ci, le voyant se carrer dans cet équipage, trouva la chose si plaisante qu'il ne put s'empêcher d'en rire aux éclats. Par l'effet de ce rire, une chaleur bienfaisante venant à se répandre dans tout son corps, la nature reprit des forces, cl peu de temps après il guérit entièrement.
^ On trouve Irès-souvent l'expression de lieidenant du mari dans les Cent D'onvelles nouvelles.
NOUVELLE XCIL
De i'invciilion d'un mari, pour se venger de sa femme '.
Plusieurs ont été d'opinion que, quand une femme fait faute à son mari, il s'en doit plutôt prendre à elle, que non pas à celui (|ui y a entrée : disant que cjui veut avoir la fin d'un mal, il en faut ôler la cause ; selon le proverbe italien: Morla la hestia, morto il veneno ; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les invitent, el qsi'il ne se jettent voulenliers en un lieu, a;:quel ils n'aient quelque attente, causée par l'allrail des yeux ou du parler, ou par quelque autre semonce *. De moi ~% si je pensois faire plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le fcrois voulenliers, qui ne cherche que leur faire service; mais j'aurois peur d'èlre désavoué de la plupart d'entre elles, el des plus aimab'Ies de toutes ; desquelles chacune dira : « Ce n'est point légèreté qui le me fait faire; ce sont les grandes perfections d'un homme, qui mérite plus que tous les plaisirs quil pourroil recevoir de moi ; je me rends grandement honorée, cl m'estime très-heureuse, me voyant aimée d'un si vertueux personnage comme celui-là, » El certes, cette raison-là est grande, el quasi invincible; à laquelle il n'y a mari qui ne lut bien empêché de répondre. Vrai est, que si, d'aventure, il se pense honnête et verlueux, il a occasion de retenir la femme toute pour soi ; mais, si sa conscience le juge qu'il n'esl pas tel, il semble qu'il n'ait pas grand'raison de lancer, ni de défendre à sa femme d'aimer un homme plus aimable qu'il n'est; sinon qu'on me répondra qu'il ne la doit voircmenl, ni ne peut empêcher d'aimer la vertu et les hommes verlueux. INIais il s'entend de la vertu spirituelle, et non pas de celle vertu substantifique el humorale ; et qu'il sulTit de joindre les esprits ensemble , sans approcher les corps si prés l'un de l'autre, car
Le berger et la bergère Sont en l'ombre d'un buisson.
Et sont si près l'un de l'autre Qu'à grand'peine les voit-on *.
D'excuser les femmes par la force des présents qu'on leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide el abjecte. Plutôt les fem-
' Imité des Cent Nouvelles nouvelles, XLVH.
- Invitation, avance.— '• Quanta moi.
^ Couplet de quelque chanson de ce temps-là.
LES CONTES ET JOYEUX DEVIS
mos mcrilcnt griove punition , qui souffrent que l'avarice Irioinphe de leur corps cl de leur cœur ; combien que ce soil la plus forte pièce de toulc la balterie, et qui fail la plus grande brèche. IMais sur quoi les excuserons-nous donc? Si faut-il trouver quelques raisons, sinon suffisantes, i\ loul le moins recevables, par faute diMiieiileur paiement. Certes, mon avis est, qu'il n'y a point de plus valable défense, que de dire, quil n'est place si forte, que la continuelle et furieuse batterie ne nieltc par terre. Aussi, n'esl-il cœur de dame si ferme, ne si préparé à résistance, qui à la fin ne soil contraint de se rendre à Tobslinée importunilé d'un amant. L'homme même, qui s'attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire ', se laiss^e gagner plus souv; nt (pie tous les jours; et s'oublie es choses qu'il doit tenir pour les plus défensables ^ exposant en vente ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de puissance foible -, comment po;irra-t-elle tenir contre un homme importun en demandes, obstiné en pour.suites, inventif en moyens, subtil en propos , et excessif en promesses ? Vraiment, c'est chose presque dl.Ticile jusques à l'impossible ; mais je n'en résoudrai rien pourtant en ce iicu-ci, qui n'est pas celui où se doit terminer ce différend. .Te dirai seulement, que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le mari auquel elle a affaire; car il y en a de toutes sortes : les uns le savent et n'en font semblant , et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur, que non pas au front ; les autres le savent , et s'en vengent, et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux ; les autres le savent et le souffrent, qui pensent que patience passe science ; et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n'en savent rien, mais ils s'en enquièrent; et ceux-là cherchent ce qu'ils ne Youdroienl pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent à le savoir-, et ceux-ci, de tous les cocus, sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux (jui ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi prémis'^, nous vous conterons d'un monsieur qui en étoit; mais certainement, ce n'étoit pas à sa requête-, car il s'en fàchoil fort : mais il étoit de ceux du [)remier rang, dissimulant, tant qu'il pouvoit, son inconvénient, en attendant ' Qui lui csl pioi>re. — - Mis en avant.
que l'opportunité se présentât d'y remédier, fût en se vengeant de sa femme, ou de l'ami d'elle, ou de Ions deux s'il lui venoil à point. Et parce qu'il etoit mieux à luaiu de se prendre à sa femme, le premier sort tomba sur elle, au moyen d'une invention qu'il imagina. Ce fut qu'au temps de vacations de Cour *, il s'en alla ébattre à une terre qu'il avoit à deux lieues de la ville, ou environ; et y mena sa femme, avec un semblant de bonne chère, la traitant toujours à la manière accoutumée, tout le temps qu'ils furent là. Quand vint (juil s'en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant qu'ils dussent i)artir, il commanda à un sien valet (lequel il avoit trouvé fidèle et secret), que, quand ce viendroit à abreuver la mule sus laquelle nionloit sa femme, qu'il ne la menât pas à l'abreuNoir : mais qu'il la gardât de boiie tous les deux j(ni"s : avec cela, qu'il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin il faisoit faire cela ; mais il se connut par l'événement qui depuis s'en ensuivit. Ce valet fit (ont ainsi que son maître lui commanda; tellement que, quand il fut question de partir, la mule n'avoit bu de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cetie mule : et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s'adonnoil ainsi, qu'il falloil aller trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps -, qui éloit la première eau qu'on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à l'approche de la rivière, la mule commence de tout loin à senlir l'air de l'eau, et y tira tout droit, pour l'ardeur qu'elle avoit de boire. Or, les endroits étaient creux, et non guéables; et falloit que la mule, pour boire, se jetât en l'eau, tout de secousse; dont la damoiselle ne la put jamais garder; car la mule mouroit d'altération, tellement que ladite damoiselle, étant surprise de peur, empêchée d'accoutrements, et le lieu difficile, tomba du premier coup en l'eau; dont le mari s'étoil tenu loin tout expressément avec son valet, pour laisser venir la chose au point qu'il avoit prémédité : si bien, qu'avant (jue la pauvre damoiselle pût avoir secours, elle fut noyée suffoquée en l'eau-. Voilà une manière de se venger d'une femme,
' Les vacances des Cours souveraines Ce mari était donc un magistrat, ou un avocat.
^ Nauflé , dans ses ConsidéraHons sur les coups il l'Aat, liouve, par rapport à la matière de son livre , rinvenliun de ce médecin parfailenicnl bien imaginée.
Vli:[JX œ.NTEURS FRANÇAIS.
qui est lin iicii cruelle et iuliumainc. Mv.k que voulez-vous? il fûche à un mari d'èîro cocu en propre personne, et si se songe que, s'il ne se [renoil qu'à Tanii, son mal ne sorliroit pas hors de sa souvenance, voyant loujours auprès de soi la bèlo qui auroit fiiil le dommage : et puis, elle seroil loule prOle et appareillée à faire un autre ami ^ car une persomie qui a mal fait une fois (si c'est mal fait, que cela toutefois), est loujours présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne saurois pas qu'en dire. Il n'y a celui qui ne se trouve bien empêché, quand il y est. Par quoi, j'en laisse à penser et à faire à ceux à qui le cas touche'.
NOUVELLE XCIIL
D'un larron, qui eut envie de dérober la vache de son voisin'.
Un certain accoutumé larron , ayant envie de dérober la vache de son voisin , se leva de grand matin devant jour; et, étant entré en l'élable de la vache, l'emmène, faisant semblant de courir après elle. Auquel bruit le voisin s'élant éveillé, et ayant mis la léle à la fenêtre: « A^oisin, dit ce larron, venez-moi aider à prendre ma vache qui est entrée en votre cour, pour avoir mal fermé votre huis, » Après que ce voisin lui eut aide à ce faire, il lui persuada d'aller au marché avec lui (car, demeurant en la maison, il se fût aperçu du larcin). En chemin, comme le jour s'éclaircissoit, ce pauvre homme, rcconnoissant sa vache, lui dit : « Mon voisin, voilà une vache qui ressemble fort à la mienne. — Il est vrai, dit-il : et voilà pourquoi je la mène vendre^ pourcc que tous les jours votre femme et la mienne s'en débattent, ne sachant laquelle choisir. » Sur ce propos, ils arrivèrent au marché ; alors le larron, de peur d'être découvert, fait semblant d'avoir alTaire parmi la ville, et prie sondit voisin de vendre, ce pendant, celte vache le plus qu'il pourroit, lui promellant le vin. Le voisin donc la vend, et puis lui apporte l'argent. Sur cela, s'en vont droit à la taverne, selon la promesse qui avoit été faite. Mais, après y avoir
' C'est ici que finissent les Contes allribiu's à Ronavcnturc Des Pcricrs. I,es siiivans sont de ses édileurs, qui les ont emprunti-s la plupart, presque textuellement, à d'autres conteurs, tels que Henri Etienne, Noël du Fail , etc.
^ Imité de ]'y/polo(/ie pour HéroiJote , par Henri Etienne, chap. 15.
bien repu, le larron trouve moyen d'évader, laissant l'autre pour les gages. De là s'en vint à Paris, et là se trouvant, une fois entre autres, en une place du marché, où il y avoit force unes attachés (selon la coutume) à quelques fers tenant aux murailles-, voyant que toutes les i)laces étoient remplies; ayant choisi le plus beau, monte dessus; et se promenant par lo marché le vendit très-bien à un inconnu, lequel acheteur, ne trouvant place vide que celle dont il avoit été ôté. le rattache au lieu même. Qui fut cause que celui qui éfoil le vrai maître de l'âne, et auquel on l'a voit dérobé, le voulant, ptns après, détacher pour l'emmener, grosse querelle survint entre lui et l'acheteur, tellement qu'il en fallut venir aux mains. Or, le larron qui l'avoit vendu, étant parmi la foule et voyant ce passe-temps, mêmcment que l'acheteur éloit par terre chargé de coups do poing, ne se put tenir de dire : « Plaudez', plaudez-moi hardiment ce larron d'ânes! » Ce qu'oyant ce pauvre homme qtii éloit en tel état, et ne demandoit pas mieux que do rencontrer son vendeur, l'ayant reconnu à la parole : « Voilà, dit-il, celui qui me l'a vendu! » sur lequel propos il fut empoigné, et toutes les susdites choses avérées par sa confession , fut exécuté par justice, comme il mériloit.
NOUVELLE XCIV
D'un pauvre homme de village, qui trouva son Ane, qu'il avoil égare , par le moyen d'un ciyslôre qu'un mcdf cin lui avoit baille ''.
Es pays de P.ourbonnois (où croissent mes belles oreilles^), fut jadis un médecin trèsfameux, leqwl, pour toutes médecines, avoit accoutumé bailler à ses patients des clystères, dont, de bonheur, il faisoit plusieurs belles cures; et pour ce, en éloit-il plus estimé; en manière qu'il n'y avoit enfant de bonne mère, qui no s'adressât à lui en sa maladie. Advint qu'au même temps, un pauvre honmie de village avoit égaré son âne par les champs, dont il étoilfort troublé. Et ainsi qu'il alloit par les
' Vowv pelaudez, battez, écorchez, prenez au poil et ii la peau.
- Iinilc- des Cent JYo^ivelles nouvelles, ÎAXIX, ZV//ia retrouvé, et reproduit dans les Scrées de J. Roueliet, serte 10, et dans le recueil des Plaisantes Nouvelles, Kou\elle 58.
"' îiabelais dit dans son Pantagruel, liv. H, chap. 1 : '< Autres croissent par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient, que de l'une faisoient pourpoint, » etc.
jj'S coîNTES i:t joyeux dvms.
dùlroils •, qtiéranl ccl Ane, il rcnconlra en son chemin une bonne vieille femme, qui lui dcmanfla qu'il avoit à se (ourmenler ainsi -, h 1.;quolle il (il réponse C|u'il avoil i)erdu son âne ; cl qu'il en éloitsi fort courroucé, qu'il en pcrdoil le boire et le manger. Alors la vieille lui enseigna la maison de ce médecin, auquel elle l'envoya sûrement, raverlissanl que de loules choses perdues il en disoit certaines nouvelles, sans faute -, dont le bon homme fut très-aise; cl, pour ce, prinl son chemin vers ledit médecin. Et quand il fut en son logis, et il vit tant de gens à l'enlour de lui, qui rcmpôchoient d'approcher, il fut fort ennuyé 5 et, pour ce, il commença à crier : « Hélas ! monsieur, pour Dieu, rendez-moi mon âne : c'est toute ma vici Je vous prie, ne le cachez point (on m'a dit que vous l'avez) ou me l'enseignez. » Et réitéra telles paroles par plusieurs fois, criant toujours plus haut: dont le médecin fut ennuyé ; et, pour ce, le regarda en face : et cuidant qu'il fût hors de son entendement, il commanda à ses serviteurs qu'ils lui baillassent un clyslère, ce qui fut tôt fait. Puis, le pauvre homme sortit de léans, espérant trouver son âne en sa maison. Et quand il fut à mi-chemin, il fut pressé dévider son clystére; et, pour ce, incontinent se relira dedans une petite masure, où il opéra très-bien : et ainsi qu'il étoit en telles affaires , il entendit la voix de son âne, qui hennissoit* parmi les champs; dont le pauvre homme fut très-joyeux, et n'eut pas le loisir de lever ses chausses pour courir après son âne : lequel recouvert', il fit grand'fèle, et puis monta dessus, et s'en retourna à la ville bien vilement, pour remercier le médecin. l']t ce pendant, par les chemins publioit le grand savoir et prudence de sondit médecin ; et comment par son moyen il avoil retrouvé son âne : dont le médecin fui encore prisé davantage, et plus estimé que jamais n'avoit été.
NOUVELLE XCV
D'un siiperslilicux médecin, qui ne voiiloil rire avec sa femme, sinon (luand il pleuvoil; et d,' la bonne forlune do Udile femme après ton trépas '.
V.n la ville de Paris est recenlement advenu, qu'un médecin se fonda tellement en raisons
' Défilés , vallons. — * Jeu de inuls sur âne cl hetinir, qu'on écrivait Aa»«ir. — ' Recouvré, retrouvé.
* Ce conte se trouve aussi dans les l'iaisuntes I\'ohvclles, nouv. 11.
superstilieuses, jouxte la quintessence ', (pril eslimoil, par astrologie, que rire et i)rendro le déduit avec femme en temps sec, lui fût très-conirnire, et, pour ce, il s'en abslcuoit totalement ; et encore , quand il véoit le temps humide, observoil-il le cotirs de la lune : ce qui ne plaisoit guère à sa femme , laquelle souvent le requéroit du déduit, cl, par nécessité qu'elle avoit, s'elTorçoit à le faire joindre. 3Iais elle ne gagnoit guère ; et, pour toute résolution, il lui donnoit â entendre que le tem[)s nétoit disposé, et que telle cho^e lui seroit plus nuisible qu'à son proufil : ainsi rapaisoit sa pauvre femme, â rien ne faire. Advint que familièrement la médecine^ conta son alîaire â une sienne voisine; laquelle lui conseilla qu'incontinent qu'elle seroit couchée, elle fît porter trois ou quatre seaux d'eau en son grenier, et les fîl verser en un bassin de plomb qui étoit jouxte' la fenêtre dudit grenier, et servoit à recevoir les eaux des égouls de la pluie, pour la faire distiller par un tuyau, ou canal de plomb, jusqu'au bas de la cour, ainsi que l'on a accoutumé faire aux bonnes maisons. Et dit la voisine, qu'incontinent elle oiroil le bruit de ladite eau, qu'elle en avertît son mari : ce que la bonne dame médecine fit Irès-voulentiers -, et combien que la journée eût été chaude et sèche, néanmoins elle exécuta son entreprise. Et quand tous deux furent couchés en leur lit, la chambrière, instruite, laisse peu à peu découler leau par ledit canal, ce qui rendoit bruit : auquel la dame éveilla son médecin, le conviant à faire le déduit. Ce que le médecin exécuta, à son pouvoir; non toutefois qu'il ne fût ébahi comment le temps étoit si fort changé. La dame continua par aucuns jours à telle subtilité, dont elle se trouva bien aise. Depuis, advint que le médecin mourut-, et pource que ladite dame éloit une très-belle femme, jeune et riche, plusieurs la demandoient en mariage, mais oncques ne voulut accordera aucun, tant riche fùl-il, qu'elle n'eiU parlé à lui. De médecins, elle n'eul plus cure; et demanduit aux autres s'ils se coimoissoient aux étoiles et à la lune: et plusieurs d'iceux, ignorants du fait, lui ré[)ondoienl qu'ils en avoient fort bien appris tout ce qu'il en falloil savoir, lesquels, pour cela, elle èconduisoil. Advint qu'un bon con)i)agnon, assez lourdaud, lui demanda s'ellc
•'Jusqu'à la philosophie occulte.
* Fotntnc de médecin. — ' Ires de.
le Youloit pour mari; cl ainsi qu'ils dcvisoiont jnyeuscmont, clic lintcrrogca s'il se connoissoil ati\ étoiles ; lequel (il réponse, qu'il ne se connoissoit au soleil, ni auxéloilcs, n'a la lune: cl ne savoil (juand il se falloil aller couchci-, sinon (piand il ne véoil plus goulle. (Jclle parole plut ci la dame ; cl, [)our ce, elle le i)rinl cl mari, dont elle fui lrès-I)icn labourée cl à proufil, cl se vanla depuis (lu'ellcavoil !rop de ce qu'elle avoit eu Irop peu auparavant.
NOUVELLE XCVI
D'un bon compagnon liollandoia , qui fit courir après lui un cordoiMiicr qui lui avoit cliaus.<é des Lollincs '.
Ce ne sera chose hors de propos de récilrr ici riiabilctc d'un bon compagnon, se promcnanl parmi une assez bonne ville de Hollande; le(iuel entré en la boulique d'un cordonnier, le maître lui demande s'il y a quelque chose qui lui plaise; cl l'ayant aperçu jeter la vue sur des bottines qui cloienl là pendues, lui demande s'il avoit envie d'en avoir une paire. Quand il cul répondu qu'oui, il lui choisit celles qui lui sembloient le mieux venir à ses jambes, et Içs lui cliaussa. Quand il les cul, il se fit aussi essayer des souliers, lesquels lui semblèrent venir bien à ses pieds, comme les bottines à ses jambes. Après ceci, au lieu de faire maiché, cl de payer, il vint à demander au cordonnier par manière de jascrie : « Dites-moi par voire foi, ne vous advint-il jamais que quelqu'un que vous auriez ainsi bien équipe pour courir, s'en soit fui sans paycr.^ — .lamais, dit-il. — El si d'aventure il advenoit, que feriez-vous? — .Te courrois après, dit le cordonnier. — Dites-vous ceci en bon escient? — .Te le dis en bon escient, et ne fei'ois point aulrcment, répondit le cordonnier. • — Il en faut voir rexpéricnce, dit l'autre. Or sus, je melirai à courir le premier, courez après moi. » El sur ceci commença ci fuir lant qu'il put. Alors le cordoimier de courir après, et de crier: « Arrêtez le larron I arrêtez le larron ! » ]>L')is l'autre, voyant (pi'on sorloit des maisons, cl de peur qu'il avoit qu'on ne mît la main sur lui, faisant bonne mine comme celui qui ne faisoil ceci que pour son passe-temps : a Que personne, dit-il, ne m'arrête, car il y a grosse gageure. » Ainsi s'en revint en la maison le
' Imil(^ d'Erasme in Convlcio fabuloso, et répète par Henri ky'icimcdixiMV^-JjJoloyie pour JJ6ru:lu(e, ch. 15.
l)auvre cordonnier, bien fAché d'avoir perdu el son argent et encore sa peine ; car l'autre avoit gagné le prix quant à courir. Or, combien qu'en ce joyeux devis il soit usé de ce mot boltincs; toutefois il ne faut pas entendre des bottines faites*^ la façon des nôtres, puisqu'elles se mettent en des souliers '.
NOUVELLE XCXVII.
De l'icolior qui fcui!!cla tous ses livres, pour savoir que signifioieul nimon, rcntwnncr, Ituil, sur peint de 1 1 lutri, etc.'
Un méchant \ï\oI, hart, fort renommé et prêché en France en temps de paix, avoit autrefois fâché un jeune éi'olier, de ce qu'il n'en pouvoit rendre linlcrprctalion à ceux qui lui demandoieni, encore qu'il l'cîil demandé mille fois aux clercs de son village; mais c'étoit un mot plus que hébreu peureux. De quoi plus qu'auparavant irrité, l'écolier n'épargna frère* Calep'Jius auclKS et récognitifs , Cornucopia ^ Catholicon magnum etparvwn*, où il ne chercliàf, mais pour néant; car il n'y éloit pas. Toulcfois, après qu'il eut bien ruminé à part lui, il se souvint que, environ dix ans auparavant, une chambrière, qui se disoit Picarde (coitibien qu'elle Put de Normandie), lui apprinl sans y penser, que c'étoit, un soir qu'il éloit à Paris; faisant collation d'une bourrée, devant qu'aller au lit; cl de laquelle il avoit prins un peu auparavant, que ramon étoil un balai, et ramonner, balier **, en la chansonnelle : Ramonnez-moi ma cheminée, «//or/, donc, disoit-il en discourant à paît lui, est le lien d'un fagot, ou d'une bourrée à Paris; qu'on api)clle une riorte en mon benoît pays : parquoi j'entends que, quand on crie. De