PREMIERE JOURNEE
NOUVELLE I
Uiin fi'mmo d'Alonçon avoil deux nmis, l'un pour lo plaisir, l'autre pour le profit ; elle fait Iuct celui dos deux qui premier s'en apcr(.ul, dont clic impétra rémission pour elle et son m;iri fusilif, lc(iucl depuis, pour sauver (pielipie argent, s'adressa à un néf;roinancicn ', et fut leur entreprise découverte et punie.
En la ville cFAlcnçon , du vivant du duc Charles, dernier duc, y avoil un procureur, nommé Sainl-Aij^iian , qui avoil épousé une genliikî femme du pays, plus belle que vertueuse; iaqiu^ile , pour sa beauté el légérclé , fut fort poursuivie d'un prélat d'Eylise, duquel je tairai le nom pour la révérence de Tétai. Qui, pour parvenir h ses fins , entretint si bien le mari, que non-seulement il ne s'aperçut du vice delà femme cl du prélat-, mais, qui plus est, lui fil oublier ralîcclion (ju'il avoil toujours eue au service de ses maîtres et maîtresses; en sorte que, d'un loyal serviteur, devint si contraire à eux, (pi'il cliercha à la fin les invocations pour faire mourir la ducliesse-. Or véquil longuement ce prélat avec celle malheureuse femme , laquelle lui obéissoit plus par avarice que par amour, et aussi, que sou mari la sollicitoil de renirelenir. Mais il y avoit un jeune homme en ladite ville d'Alençon, fils du lieutenant général ", qu'elle aimoil si fort qu'elle en éloit demi-enragée. El souvent s'aidoitde ce prélat pour faire donner commission à son mari, afin de pouvoir voir à son aise le fils du lieutenant de la ville. Celle façon de faire dura si longtemps, qu'elle avoil pour son profit le prélat, et pour son plaisir le fils du lieutenant, auquel ellejuroit que toute ia bonne chère qu'elle faisoil au prélat n'étoil que pour continuer la leur plus librement ; et que, quelque chose qu'il y eût, cedit prélat n'en avoit eu que la parole, el qu'il pouvoit s'assurer que jamais homme que lui n'en auroit autre chose. Un jour que son mari s'en éloit allé devers ce prélat , elle lui demanda congé d'aller aux
• l'onr nécromanrien,
^ La duchesse d'Alciiron n'est autre que Marguerite de Valois, depuis reine de Navarre. Elle avait t'pouso, en 1500, Charles, dernier duc d'Alençon , qui mourut en 1625, et se remaria en 1527 à Henri d'Alhret.
' Ce lieulenant général du présidial, bailliage el sénéchaussc'C d'Alençon , est nommé plus loin Gilles du Mcsnil.
champs, disant que l'air de la ville lui éloit lro[) contraire. l]l (juand elle fut en sa métairie, écrivit incontinent au fils du lieutenant qu'il ne faillît à la venir trouver environ dix heures du soir. Ce que fil le pauvre jeune homme; mais, à l'entrée de la porlc, trouva la chambrière, qui avoil accoutumé de le faire entrer, laquelle lui dit : « Mon ami , allez ailleurs, car voire place est prise. » El lui, pensant que le mari lui venu, lui demanda comme tout alloit. La pauvre femme ayant pilié do lui , le voyant tant beau , jeune et honnête homme d'aimer si fort el être si peu aimé, lui déclara la folie de sa maîtresse, pensant que, quand il enlendroil cela, il se chàlieroil de lainier tant. El lui conta comme le prélat n'y faisoil que d'arriver et étoil couché avec elle; chose à quoi elle ne s'allendoil pas, car il n'y devoil venir que le lendemain ; mais, ayant retenu chez lui son mari, s'étoit dérobe de nuit pour la venir voir secrètement. Qui fut bien désespéré , ce fut le fils du lieulenant, qui encore ne la pouvoit du tout croire. El se cacha en une maison auprès et veilla jusqu'à trois heures après minuit, tant qu'il vitsaillir le prélat dehors, non si bien déguisé qu'il ne le connût plus qu'il ne vouloil. El, en ce désespoir, s'en retourna à Alençon , où bientôt après, sa méchante amie alla, qui, le cuidant abuser comme elle avoil accoutumé, vint parler à lui. Mais il lui dit qu'elle éloit trop sainte, ayant touché aux choses sacrées , pour parler à un pécheur comme lui , duquel la repentance éloit si grande, qu'il espéroit bientôt ({ue le péché lui seroit pardonné. Quand elle entendit que son cas éloit découvert, et que excuse, jurement et promesse de plus n'y retourner, n'y servoient de rien, elle en fit la plainte à son prélat. Et après avoir bien consulté la matière, vint celle femme dire à son mari, qu'elle ne pouvoit plus demeurer en la ville d'Alençon , pource que le fils du lieulenant, qu'elle avoil tant estimé de ses amis, la pourchassoil incessamment de son déshonneur, el le pria de se tenir à Argentan pour ôlcr toute suspicion. Le mari, qui selaissoit gouverner à elle, s'y accorda. IMais ils ne furent pas longuement audit Argentan , que cette malheureuse manda au fils du lieutenant,
LES NOUVELLES DE LA IlELNE DE NAVARRE.
qu'il éloit le plus méchanl homuie du monde cl qu'elle avoit bien su que publiquement il avoil dit mal d'elle et du pi elal : dont elle nicl- Iroit peine de Ten faire repentir. Ce jeune homme, qui n'en avoil jamais parlé qu'à ellemême et qui craignoil d'Olre mis en la mah; grûce du prùlal, s'en alla à Argentan avec deux de ses serviteurs ^ et trouva sa damoiselle à \ûprcs aux Jacobins, où il s'en vint agenouiller auprès d'elle et lui dit : « Madame, je viens ici pour vous jurer devant Dieu que je ne parlai jamais de votre honneur a personne du monde qu'à vous-même. A'ous m'avez fait un si méchant tour, que je ne vous ai pas dit la moitié des injures que vous méritez. Car, s'il y a homme ou femme qui veuille dire que jamais j'en aie parlé, je suis ici venu pour le démentir devant vous. » Elle, voyant que beaucoup de peuple éloit en l'église et qu'il éloit accompagné de deux bons serviteurs, se contraignit de parler le plus gracieusement qu'il lui fut possible, lui disant qu'elle ne faisoit iml doute qu'il ne dît vérité et qu'elle l'estimoit trop homme de bien pour dire mal de personne du monde , et encore moins d'elle, qui lui portoit lant d'amitié 5 mais que son mari en avoit entendu quelque propos: par quoi, elle le prioil qu'il voulût dire devant lui, qu'il n'en avoit aucunement parlé et qu'il n'en croiroit' rien. Ce qu'il lui accorda trés-volontiers, et, la pensant accompagner à son logis, la print par-dessous le bras ; mais elle lui dit qu'il ne seroit pas bon qu'il vînt avec elle , et que son mari penseroit qu'elle lui fît porter ses paroles. Et en prenant un de ses serviteurs par la manche de sa robe, lui dit : « Laissez-moi cettui-ci, et incontinent qu'il sera temps, je vous envolerai quérir par lui , mais, en attendant, allez vous reposer en votre logis. » Lui , qui ne se douloit point de sa conspiration, y alla. Elle donna à souper au serviteur qu'elle avoit retenu ; qui lui demandoit souvent quand il seroit tenqjs d'aller quérir son maître. Elle lui répondit qu'il viendroit toujours assez tôt. El quand il fut minuit, envoya secrètement de ses serviteurs quérir le jeune homme, qui, ne se doutant du mal cpron lui préparoit, s'en alla hardiment en la maison dudit Saint-Aignan , auquel lieu la damoiselle entretenoit son serviteur, de sorte (pi'il n'en avoit qu'un avec lui. Et quand il fut à l'entrée delà maison, le serviteur qui le menoil lui dit ' 11 faut plutôt lire croijoit.
que la damoiselle vouloit bien parler à lui avant son mari, cl qu'elle l'atlendoilen une chambre où il n'y avoit (|ue l'un de ses serviteurs avec elle, el qu'il fcroit fort bien de renvoyer l'au- Ire par la porte de devant. Ce qu'il fit. Et en montant un petit degré fort obscur, le procureur de Sainl-Aignan. qui avoil mis des gens en embûche dedans une garde-robe, commença à ouïr le bruit, et en demandant : Qu'est-ce? lui fut dit ([ue c'éloit un homme qui vouloit secrètement entrer en sa maison. Alors même, un nommé Thomas Guérin, lequel faisoit métier d'être meurtrier, et qui pour celte exécution étoit bien loué du procureur, vint à l'instant donner tant de coups d'épée à ce jeune homme, que, quelque défense qu'il put faire, ne se put garder qu'il tombal mort entre leurs mains. Le servileur, qui parloit à la damoiselle, lui dit: « J'ai ouï mon maître qui parle en ce degré; je m'en vais à hii. » La damoiselle le retint et lui dit : « Ne vous souciez , il viendra assez lot. » El peu a[}rés , oyant que son maître disoit : a Je me meurs , je recommande à Dieu mon esprit ! » il le voulut aller secourir; mais elle le relinl , lui disant : «Ne vous souciez! mon mari l'a châtié de ses jeunesses. Allons voir que c'est. )> El , en s'appuyant sur le bout du degré, demanda à son mari : « Eh bien ! est-ce fait ? » Lequel lui dit : « Venez y voir. A celle heure, je vous ai vengée de celui qui vous a tant fait de honte. » Et, en disant cela, donna d'un poignard qu'il avoit dix ou douze coups dans le ventre de celui que, vivant, il n'iût osé assainir. Après que l'homicide fui fait et que les deux serviteurs s'en furent fuis pour en dire les nouvelles au pauvre père, pensant ledit Sainl-Aignan que la chose ne pouvoil être tenue sccrèle, regarda que les serviteurs du mort ne dévoient point être crus en témoignage et que personne en la maison n'avoit vu le fait , sinon les mcuririers, une vieille chambrière et une jeune tille de quinze ans. Par quoi, voulut secrètement prendre la vieille ; mais elle trouva façon d'échapper de ses mains et s'en alla en franchise* aux Jacobins ; qui fut le plus sûr témoin que l'on ait eu de ce meurtre. La jeune
' Le droit d'asile dans les églises, les couvens el les (ieinciires royales existait encore au seizième sii-cle ; maison le romiail illusoire en cernant la retraite du fu^ilif , (jui clail bientôt obligé de sortir pour ne pas mourir de faim, el qui tombait alors dans les mains de la justice.
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chambrière demeura quclcjucs jours en sa maison; mais il trouva moyeu de la faire suborner par un des meurtriers et la mena à Paris au lieu public', afin qu'elle ne fût plus crue en lémoiguage.Et, pour celer son meurtre, fit brûler le corps du pauvre trépassé, et les os qui ne furent consommés par le feu, les fil mettre dedans du mortier, là où il faisoit bAlir en sa maison. Et envoya à la cour en diligence demander sa grAce, donnant à entendre qu'il avoit plusieurs fois défendu sa maison ù un personnage, dont il avoil suspicion qu'il pourcliassoit le déshonneur de sa femme-, lequel, nonobstant sa défense, éloit venu de nuit en lieu suspect pour parler à elle : parquoi, le trouvant à l'entrée de sa chambre , plus renqjli de colère que de raison, Tavoit tué. IMais il ne put sitôt faire dépêcher sa lettre à la chancellerie que le duc et la duchesse'' ne fussent par le pauvre père avertis du cas; lesquels, pour empêcher celte grâce, envoyèrentau chancelier'. Ce malheureux, voyant qu'il ne la pouvoit obtenir, s'enfuit en Angleterre, et sa femme avec lui, et plusieurs de ses parens, ]>Iais, avant que partir, dit au meurtrier qui à sa requête avoit fait le coup, qu'il avoit eu lettres expresses du roi pour le prendre et faire mourir ; mais, h cause des services qu'il lui avoil faits, il lui vouloit sauver la vie-, et lui donna dix écus pour s'en aller hors du royaume-, ce qu'il fit, et oncqnes puis ne fut trouvé. Ce meurtre ici fut si bien vérifié, tant par les serviteurs du trépassé que par la chambrière qui s'étoit retirée aux Jacobins, cl par les os qui furent trouvés dans le mortier, que le procès fut fait et parfait en l'absence dudit Sainl-Aignan et de sa femme, et furent jugés par contumace, condamnés tous deux à la mort, leurs biens confisqués au prince, cl quinze cents écus au père pour les frais du procès. Ledit Sainl-Aignan étant en
' Co passage indique sans doute que les femmes de mauvaise vie, une fois reçues dans une maison de dcbanciie , ne pouvaient plus perler lémoignage en justice. Nous ne nous rappelons pas avoir vu ce fait curieux mentionné ailleurs.
- Comme le duc d'Alcnçon vivait encore à l'époque de cet événement, on peut inférer qu'il a eu lieu entre les années loOO et 1527.
^ Le cliancclier d'Alençon, qui est nomme plus loin Brinon , doit élre Jean Drinon , (pii a composé un poème intitulé les Amours de Si/ilire , selon la liibl. franc, de la Croix-du-Maine, et (|ui fut pérc de Pierre lîrinon , conseiller au parlement de Normandie cl auteur de pièces de liiéàtre en vers.
Angleterre, voyant que par la justice il étoit mort en France, fit tant par son service envers plusieurs grands seigneurs cl par la faveur des parens de sa femme, que le roi d'Angleterre fit requête au roi de lui donner sa grAce cl le remettre en ses biens et honneurs. IMais le roi , ayant entendu le vilain et énorme cas , envoya le procès au roi d'Angleterre , le priant de regarder si c'éloil cas qui méritoil grâce, et lui disant que le duc d'Alençon avoit seul ce privilège en son royaume de donner grûcc en sa duché. î\Iais, pour toutes ces excuses, n'apaisa point le roi d'Angleterre, lequel le pourchassa si très-instamment , qu'A la fin le procureur l'eut à sa requête et retourna en sa maison. Or, pour achever sa méchanceté, s'accointa d'un invocateur', nommé Gallery, espérant que par son art il seroil exempt de payer lesdits quinze cents écus qu'il devoit au père du trépassé. Et, pour ce faire, s'en allèrent A Paris déguisés, sa femme et lui. Et voyant sadite femme qu'il étoit si longuement enfermé en une chambre avecques ledit Gallery et qu'il ne lui disoit point la raison pourquoi , un malin elle l'épia et vit que ledit Gallery lui monlroit cinq images de bois, dont les trois avoient les mains pendantes, et les deux, levées conlremont*. Et parlant au procureur lui disoit : « 11 nous faut faire de telles images de cire que ceux-ci, et celles qui auront les bras pendants seront ceux que nous ferons mourir, et ceux qui les élèvent seront ceux de qui voudrons avoir la bonne grAce et amour. » Et le procureur disoit : (c Celle-ci sera pour le roi, de qui je veux être aimé, et celle-ci pour M. le chancelier d'Alençon, Rrinon. » Gallery lui dit : «Il faut mettre les images sous l'aulel, où ils orront leur messe avecques des paroles que je vous ferai dire A Iheure. « El en parlant de celles qui avoient les bras baissés , dit le procureur que l'une étoit pour maître Gilles du Mesnil , père du trépassé. Car il savoitbienque, tant qu'il vivroil, il ne ccsseroil de le poursuivre. Et une des femmes qui avoient les mains pendantes étoit
' Sorcier, invocateur des démons, faiseur d'invocations.
^ l'^n haut. Celte manière occulte de jeter des sorts funestes sur les pcrsoimes dont on voulait abréger la vie était encore fréiiuenle sous François !<'% et la ju.sllcc la punissait de mort, comme du temps de Charles \'I. Les pralitiucs superstitieuses qui raccom[tagnaient , telles que les images de cire, la messe nocturne, etc., composaient ce qu'on nommait un envoiUoment.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
pour IMadamc, la duchesse d'AIcnçon, sœur du roi, parce qu'elle aiinoil tant ce vieil serviteur du 3Iesiiil , etavoit, entant d'autres choses , connu la méchanceté du procureur, que, si elle ne mouroit, il ne pourroit vivre, La seconde femme ayant les bras pendants étoit pour sa femme, laquelle étoit cause de tout son mal, et se Icnoit sûr que jamais n'amcnderoit sa méchante vie. Quand sa femme, qui voyoit tout par le perluis de la porte, entendit qu'il la metloit au rang des trépassés , se pensa qu'elle l'y envoieroit le premier ^ et feignant d'aller emprunter de l'argent à un sien oncle, maître des requêtes du duc d'AIcnçon, lui va conter ce qu'elle avoit vu et ouï de son mari. Ledit oncle, comme bon vieillard serviteur, s'en alla au chancelier d'AIcnçon et lui conta toute lliisloire. Et pourceque le duc et la duchesse d'A- Icnçon n'étoient point ce jour-là à la cour, ledit chancelier alla conter ce cas étrange à madame la régente, mère du roi ', et à la duchesse , qui soudainement envoya quérir le prévôt de Paris nommé La Barre-, lequel fit si bonne diligence qu'il prit le procureur etGallery, son invocateur, lesquels sans géhenne ' et contrainte confessèrent librement la dette ^ ; et fut leur procès fait et rapporté au roi. Quelques-uns, voulant sauver leur vie, lui dirent qu'ils ne cherchoienl que sa bonne grâce en leurs enchantements. Mais le roi, ayant la vie de sa sœur aussi chère que la sienne, commanda qu(; l'on donnât la sentence telle que s'ils eussent attenté à sa personne propre. Toutefois, sa sœur, la duchesse d'AIcnçon, le supplia que la vie fût sauvée audit procureur, et de commuer sa mort en quelque autre griève peine corporelle. Ce qui lui fut octroyé, et furent lui et Gallery envoyés à Marseille aux galères de Saint-Bianquarl, où ils finirent leurs jours en grande captivité, et eurent loisir de reconnoître la gravité de leurs péchés. Et la mauvaise femme, en l'absence de son mari, continua son
* Louise de Savoie, qui fut r(^gcnte de France après le départ de François 1" pour son armée d'ilaiic , en 152-i, et pendant sa prison en Kspagne. Kilo conserva jusqu'à sa mort, arrivée en IVll, le tilre honorifique de madame la régente.
* Ce doit élrc le jjrécdl des 7iiarcltands de Taris, qu'on ai)pelait le prévôt de l'île, parce qu'il avait son siège à la Table de marbre , au Palais, dans la Cité. Il était chargé de la recherche des malfaiteurs.
* Gâne, torture, question. — "' Ce mot est ici synonyme d'action coupable qui doit être punie,
péché plus que jamais, et mourut misérablement.
(( Je vous supplie, mesdames, regardez quel mal il vient pour une méchante femme -, combien de maux se firent par le péché de cetle-ci. Vous trouverez que depuis qu'Eve fit pécher Adam, toutes les femmes ont prins possession de tourmenter, tuer et damner les hommes. Quant est de moi, j'en ai tant expérimenté la cruauté, que je ne pense jamais mourir que par le désespoir en quoi une m'a mis 5 ctsuisencoresi fou (pi'il faut que jcconfessequc cet enfer-là m'est plus plaisant venant de sa main, que le paradis donné par celle d'une autre. » Parlamentc , feignant de n'entendre point que ce fût pour elle qu'il lenoit ce propos, lui dit : (c Puisque l'enfer est aussi plaisant que vous dites , vous ne devez point craindre le diable qui vous y a mis ? » Mais il lui répondit en colère : « Si mon diable devenoit aussi noir qu'il m'a élé mauvais, il feroit autant de peur à la compagnie que je prends plaisir à la regarder. Mais le feu de l'amour me fait oublier celui de cet enfer. Et pour n'en parler plus avant, je donne ma voix à M""= Oisille, étant sûr que si elle vouloit dire des femmes ce qu'elle en sait, elle favoriseroit mon opinion.» A l'heure, toute la compagnie se tourna vers elle , la priant vouloir commencer. Ce qu'elle accepta , et en riant commença à dire : « Il me semble, mesdames, que celui qui m'a donné sa voix a tant dit de mal des femmes par une histoire véritable d'une malheureuse, que je dois remémorer tous mes vieux ans pour en trouver une dont la vertu puisse démentir sa mauvaise opinion. Et pource qu'il m'en est venue une au devant, digne de n'être mise en oubli, je la vous vais conter. »
NOUVELLE IL
Pileuse et ohaslc mort de la femme d'un des muletiers de la reine de Navarre.
En la ville d'Amboise, y avoit un muletier qui servoil la reine de Navarre, sœur du roi François, premier de ce nom , laquelle étoit à Blois accouchée d'un fils '^auquel étoit allé ledit muletier pour être payé de son quartier, et sa
' Marfruerile de Valois eut de son second mariage un iils, nomnié Jean, (|ui mourut en li»-](i, à l'âge de deux ans.
VIEUX CONTEURS FRANCAÎS.
femme demeura audil Amboise, logée de là les ponls. Or, y avoit-il ionglomps qu'un \alcl de son mari Taimoit si désospôrômont, qu'un jour il ne se put tenir do lui on parler; mais ollo, qui éloit vraie femme de bien , le roprint si aigrement, le menaçant de le faire battre et chasser par son mari , que depuis il ne lui en osa tenir propos no faire semblant ; et gnrda ce feu couvert en son cœur, jusqu'au jour que son maître fût allé dehors, et sa maîtresse à vêpres à Saint-Florenlin , église du clulteau fort loin de la maison. Étant demeuré seul, lui vint en fantaisie de pouvoir avoir par force ce que par nulle prière ot service n'avoit pu acquérir; cl romiiit un ais qui éloit entre la chambre de sa maîtresse et celle où il couchoit. Biais, A cause que le rideau, tant du lit de sa maîtresse etdc son maître que des serviteurs, de l'autre côté couvroilles murailles, si bien que l'on ne pouvoit voir l'ouverture qu'il avoit faite, ne fut point sa malice aperçue jusqu'à ce que sa maîtresse fCit couchée avec une petite fille de douze ans. Ainsi que la pauvre femme étoit à son premier sommeil, entra ce valet par ledit ais qu'il avoit rompu dedans son lit, tout en chemise, l'épée nue en sa main. IMais aussitôt qu'elle le sentit prés d'elle, saillit hors du lit, en lui faisant toutes les rcmonirances qu'il fut possible h femme de bien de lui faire. Et lui, qui n'avoit amour que bestial, qui eCit mieux entendu le langage des mulets que ses honnêtes raisons, se montra plus bestial que les bêtes avec lesquelles il avoit été longtemps -, car, en voyant qu'elle couroil sitôt à l'entour d'une table qu'il ne la pouvoit prendre, et aussi, qu'elle éloit si forte , que par deux fois elle s'étoil défaite ' de lui, désespéré^ de jamais la pouvoir avoir vive, lui donna un grand coup d'épée par les reins, que, si la pour et la force ne l'avoicnl pu faire rendre , la douleur le feroit. Mais ce fut au contraire-, car, tout ainsi qu'un bon gendarme voyant son sang est plus échauffé à se venger de ses ennemis et à a(C[uérir honneur, ainsi son chaste cœur se renforça doublemcnl à courir et fuir des mains de ce malheureux , en lui tenant les meilleurs propos qu'elle pouvoit , pour cuider par quelque moyen le réduire à reconnoître ses fautes. IMais il éloit si embrasé de fureur, qu'il n'y avoit en lui lieu pour recevoir nul bon con-
' Débarrassée, (UMivréc.
* Tour désespérant.
seil; et lui donna encore plusieurs coups, pour lesquels éviter, tant que les jambes la purent porter, couroil toujours. Et quand à force de perdre son sang, elle sentit qu'elle approchoit de la mort , levant les yeux au ciel et joignant les mains, rendit grâces à son Dieu , lequel elle nommoit sa force , sa vertu, sa patience et chasteté, le suppliant prendre en gré le sang qui pour son commandement éloit répandu en la révérence de celui de son Fils , auquel elle croyoil fermement tous péchés être lavés et elTacésdela mémoire de son ire. Et en disant : « Seigneur, recevez l'âme qui par votre bonté a été rachetée ! » tomba en terre sur le visage, où ce méchant lui doiuia plusieurs coups. Et après qu'elle eut perdu la parole cl la force du corps , ce malheureux print par force ce qui n'avoit plus de défense en elle ; el quand il eut satisfait à sa méchanle concupiscence, s'enfuit si hûtivemenl que jamais depuis , quelque poursuite que l'on en ait faite, n'a pu être retrouvé. La jeune fille, qui éloit couchée avec la muletière, pour la peur qu'elle avoit eue, s'étoit cachée sous le lit. IMais , voyant que l'homme éloit dehors, vint à sa maîtresse, et la trouva sans parole ne mouvement , el cria par la fenêtre aux voisins pour la venir secourir. Et ceux qui l'aimoicnt el estimoient autant que femme de la ville , vinrent incontinent à elle el amenèrent avec eux dos chirurgiens , lesquels trouvèrent qu'elle avoit vingtcinq plaies mortelles sur son corps et firent ce qu'ils purent pour lui aider, mais il leur fut impossible. Toutefois , elle languit encore une heure sans parler, faisant signe des yeux et des maiiw , en quoi elle montroil n'avoir perdu l'entendement. Etant interrogée par un homme d'Église de la foi en quoi elle mouroil et de son salut, répondit par signes si cvidens que la parole n'eût su mieux montrer que sa confiance éloit en la mort de Jésus-Christ, lequel elle espéroit voir en sa cité céleste. Et ainsi , avec un visage joyeux, les yeux élevés au ciel , rendit ce chaste corps i\ la terre et l'âme à son Créateur. Et sitôt qu'elle fut levée cl ensevelie, son corps mis à la porte, atlendant la compagnie pour son enterrement, arriva son pauvre mari , qui vit premier le corps de sa femme morte devant sa maison, qu'il n'en avoit su les nouvelles ' ; et enquis
' CoUc phrase doit se lire ainsi : « Qui vil le corps (le sa fcriime morte devant sa maison, premier qu'il
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NATAT\T\E
de l'occasion , oui double raison de faire deuil. Ce quil fit de telle sor(e qirii cuida laisser la vie. Ainsi fut enterrée celte martyre de chasteté en l'église Saint-Florenlin, où toutes les femmes de bien de la \illc ne faillirent de faire leur devoir de l'accompagner cl honorer autant qu'il étoil possible, se tenant bienheureuses d'être de la ville où une femme si vertueuse avoit été trouvée. Les folles et légères , voyant rhoimeurcpie l'on faisoil h ce corps , se délibérèrent de changer leur vie en mieux.
(( "\^oilà, mesdames, une histoire véritable qui doit bien augmenter le cœur à garder celle belle verlu de chasteté. El nous, qui sommes de bonne maison, devrions-nous poiiil mourir de honte de sentir en notre cœur la mondanité', pour laquelle éviter, une i)auYre muleliére n'a point craint une si cruelle moil. Las ! telle s'estime femme de bien , qui n'a pas encore su comme celle-ci a résisté jusqu'au sang. Parquoi , se faut humilier^ car les grâces de Dieu ne se donnent point aux hommes pour leur noblesse ou richesses ; mais selon qu'il plaît à sa bonté : qui n'est point accepteur de personne, lequel élil ce qu'il veut, car ce qu'il a élu l'honore de ses vertus et le couronne de sa gloire. El souvent élit choses basses, pour confondre celles que le monde estime hautes et honorables -, comme lui-même dit : « Ne nous réjouissons point en nos vertus ; mais en ce que nous sommes écrits au livre de Vie. »
Il n'y eut dame en la compagnie, qui n'eût la larme à l'œil pour la compassion de la piteuse et glorieuse mort de celle muletière. Chacune pensoilen elle-même que si la fortune leur advenoit pareille, elle mettroil peine de l'ensuivre en son martyre. El voyant M"'" Oisille que le temps se perdoit parmi les louanges de cette trépassée , dit à SafTredant : « Si vous ne dites quelque chose pour faire rire la compagnie, je ne sais nulle d'entre nous qui puisse oublier la faute que j'ai faite de la faire pleurer. Parquoi je vous donne ma voix. » Saffredanl , qui eût bien désiré dire quelque chose de bon et qui eût été agréable ci la société et, sur toutes, .'i une, dit que Ton lui faisoil tort, vu (pfil y en avoit de plus anciens cl expérimentés (pie lui,
n'en avoit su les nouvellos. » Premier que signifie avant que.
' Vt)ur mnnddincti'.
qui dévoient parler les premiers; mais puisque son sort était tel , il aimoit mieux s'en dépêcher, car plus y en auroil de bien parlant, et plus son conte seroil trouvé mauvais.
NOUVELLE III
Le roi do Xaplcs abusant de la femme d'un genlilhomme, porle enfin lui-mûme les corne.'.
Pource , mesdames ( dit Saffredanl ), que je me suis souhaité compagnon de la fortune de celui dont je vous veux faire le conte , je vous dirai que, en la ville de Naples, du temps du roi Alphonse ' , duquel la lascivclé étoit le sceptre de son royaume, y avoit un gentilhomme, tant honnête, beau et agréable, que pour ses perfections un vieil genlilhomme lui donna sa fille , laquelle en beauté et bonne grûce ne devoil rien à son mari. L'amitié fui grande entre eux deux jusqu'à un carnaval que le roi alla on masque parmi les maisons, où chacun s'efforçoil de lui faire meilleur recueilqu'il pouvoit. El quand il vint en celle de ce gentilhomme, fut traité trop mieux qu'en nul autre lieu, tant de confitures que de chantres de musique, et de la plus belle femme que le roi eût vue à son gré. Et, à la fin du festin, dit une chanson avec son mari , d'une si bonne grâce, que sa beauté en augmenloil. Le roi, voyant deux perfections en un corps, ne prinl pas tant de plaisir aux doux^ accords de son mari ne d'elle , qu'il fit à penser comme il les pourroil rompre. El la dilTicullé qu'il en faisoil éloit la grande amitié qu'il voyoit entre eux deux. Parquoi , il porta en son cœur cette passion la plus couverte qu'il lui fut possible. IMais, pour la soulager en partie, faisoil faire feslins à tous les seigneurs et dames de Naples, où le genlilhomme et sa femme n'étoient oubliés. El pource que l'homme croit volontiers ce qu'il voit, il lui sembloil que les yeux de celte dame lui promelloienl quelque bien à venir, si la présence du mari n'y donnoil empêchement. Et, pour essayer si sa pensée étoil véritable, donna une commission au mari , de
' C'est Alplioiise V, roi d'Aragon, surnommé leSage et la A/arjnnnime , nialgrt^ sa passion imniodi^rt^e pour les femmes. Il disputa le royaume de Naples à r>erié d'Anjou, après la mort de la reine Jeanne, et finit par s'en rendre maitrc l'an Mi'2. 11 aimait les lettres, il était poète ; mais il était surtout amoureux aux dépens de ses sujets.
'^ l'oiir nrcueil.—' Il y a des éditions rpii jinrlenl deux.
faire voyage à Rome pour quinze jours ou trois semaines. Et, silùl qu'il fut dehors, sa feuune, qui ne l'avoil encore loin perdu de vue, en fit un fort grand deuil , dont elle fut réconfortée par le roi le plus souvent qu'il lui fut possible, par ses douces })ersuasions, i)ar présents et par dons; de sorte qu'elle fut non-seulement consolée , mais contente de l'absence de son mari ; et, avant les trois semaines qu'il devoit être de retour, fut si amoureuse du roi , qu'elle étoit aussi ennuyée du retour de son mari qu'elle avoit été de son allée. Et, pour ne perdre la présence du roi , accordèrent ensemble que quand le mari iroit en ses maisons aux champs, clic le feroit savoir au roi, lequel la pourroit sûrement aller voir et si secrélemenl que l'homme (qu'elle craignoit plus que sa conscience ) n'en scroil point blessé. En celle espérance-là se tint fort joyeuse celte dame; et quand son mari arriva , lui fil si bon recueil , que, combien qu'il eût entendu qu'en son absence le roi la chérissoit, si n'en put-il rien croire. IMais, par longueur de temps, ce feu tant difiicile à couvrir, commença peu à peu à se montrer, en sorte que le mari se doula bien fort de la vérité et fit si bon guet qu'il en fut presque assuré. IMais, pour la crainle qu'il avoit que celui qui lui faisoit injure ne lui fît pis , s'il en faisoit semblant, se délibéra de le dissimuler, car il estimoil mieux vivre avec quelque fûchcrie, que de hasarder sa vie pour une femme qui n'avoit point d'amour. Toutefois, en ce dépit, pensa de rendre la pareille au roi, s'il étoit possible ; et , sachant que l'amour principalement assaille celles qui ont le cœur grand et honorable, print la hardiesse, un jour, en parlant à la reine, de lui dire qu'il avoit grand'pilié de ce qu'elle n'éloit autrement aimée du roi son mari. La reine, qui avoit ouï parler de l'amilié du roi et de sa femme : « Je ne puispas, dit-elle, avoir l'honneuret le plaisir ensemble -, je sais bien que j'ai l'honneur dont une reçoit le plaisir; aussi, celle qui a le plaisir n'a pas l'honneur que j'ai. » Lui, qui entendoit bien pour qui ces paroles étoient diles, lui répondit : u Madame, l'honneur est né avec vous , car vous éles de si bonne maison , que, pour être reine ou emperiére', ne sauriez augmenter voire noblesse ; mais voire beauté, gréke et honnêteté a tant mérité déplaisir, que
' Impératrice.
celle qui vous en ôlc ce qui vous en appartient,^ se fait plus de tort qu'à vous : car, pour une gloire qui lui tourne à honle, elle perd autant de plaisir que vous ou dame de ce royaume sauriez avoir; et vous puis dire, madame, que si le roi avoit mis sa couronne hors de dessus sa tête, je pense qu'il n'auroit nul avantage sur moi de contenter une femme; étant sûr que, pour satisfaire à une si honorable personne que vous , il devroit vouloir avoir changé sa cornplexion à la mienne. » La reine, en riant, lui réi)ondit : « Combien que le roi soit de plus délicate complexion que vous , si est-ce que l'amour qu'il me porte mécontente tant , que je le préfère à toute autre chose. » Le gentilhomme lui dit : « Madame, s'il étoit ainsi, vous ne me feriez point de pilié, car je sais bien que l'honnête amour de voire cœur vous rcndroit tel contenlement, s'il trouvoil en celui du roi pareil amour; mais Dieu vous en a bien gardée , afin que, ne trouvant en lui ce que vous demandez, vous n'en fissiez votre Dieu en terre. — Je vous confesse, dit la reine, que l'amour que je lui porte est si grand, qu'en nul autre cœur qu'au mien ne se peut trouver semblable. — Pardonnez-moi, madame , dit le gcnlilhomme, vous n'avez pas bien sondé l'amour de tous les cœurs, car je vous ose bien dire que tel vous aime, de qui l'amour est si grande et importable' que la vôtre auprès de la sienne ne se montreroit rien ; et d'aulant qu'il voit l'amour du roi saillie* en vous, la sienne croît et augmente de telle sorte que , si vous l'avez pour agréable , vous serez récompensée de toutes vos pertes. » La reine commença , tant par ses paroles que par sa contenance, à reconnoîlre que ce qu'il disoit procédoit du fond du cœur ; et va remémorer que longtemps y avoit qu'il cherchoit de lui faire service, par telle affection qu'il en étoit devenu mélancolique : ce qu'elle avoit auparavant pensé venir à l'occasion de sa femme, mais maintenant croit-elle fermement que c'étoit pour l'amour d'elle. Et aussi, la vertu d'amour, qui se fait sentir quand elle n'est feinte, la rendit certaine de ce qui étoit caché à tout le monde. El, en regardant le gentilhomme, qui éloit trop plus aimable que son mari , voyant qu'il étoit
• Insuppoilable, intolérable.
^ Il faudrait lire saillie hors de vous , on saillie de vous, pour faire un sens en iiarmonie avec la fin de la phrase.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
dcîlaissô de sa femme , comme elle du roi , pressée de dépit et jalousie de son mari et incitée de Tamour du gentilhomme, commença à dire, la larme à l'œil et soupirant : « 0 mon Dieu ! faut-il que la vengeance gagne sur moi ce que nul amour n'a pu faire I « Le gentilhomme , bien entendant ce propos , répondit : «Madame, la vengeance est douce de celui qui, au lieu de tuer l'ennemi, donne vie au parfait ami. Il me semble qu'il est temps que la vérité vous (Me la sol te amour que vous portez à celui qui ne vous aime point, et l'amour juste et raisonnable chasse hors de vous la crainte, qui jamais ne peut donner' en un cœur grand et vertueux. Or, sus, madame, mettons à part la grandeur de votre état et regardons que nous sommes l'homme et la femme de ce monde les plus moqués, et trahis de ceux que nous avons les plus parfaitement aimés. Revanchons-nous, madame, non tant pour leur rendre ce qu'ils méritent, que pour satisfaire à l'amour, qui de mon côté ne se peut plus porter sans mourir. Et je pense que, si vous n'avez le cœur plus dur que nul caillou ou diamant, il est impossible que vous ne sentiez quelque étincelle du feu qui croît tant plus, que je le veux dissimuler. Et si la pitié de moi, qui meurs pour l'amour de vous , ne vous incite à m'aimer, au moins celle de vous-même vous y doit contraindre, qui, étant^si parfaite, méritez avoir le cœur de tous les honnêtes hommes du monde, et êtes dépriséc et délaissée de celui pour qui vous avez dédaigné tous les autres. » La reine, oyant ces paroles, fut si transportée que, de peur de montrer par sa contenance le trouble de son esprit, et s'appuyant sur le bras du gentilhomme, s'en alla en un jardin prés sa chambre, où longuement se pourmena, sans lui pouvoir dire mot. Mais le gentilhomme, la voyant demi-vaincue, quand il fut au bout de l'allée , où nul ne les pouvoit voir, lui déclara par effet l'amour que si longtemps il lui avoit celée ^ et, se trouvant tous deux d'un consentement , jouèrent la vengeance, dont la passion avoit été importable. Et là, délibérèrent ([ue, toutes les fois que son mari iroit en son village, et le roi, de son château à
' L'édilcur aura mal lu donner pour dominer.
* L'édition de Grugct porlc qu'étant, et la phrase est beaucoup plus obscure par l'emploi de que à la place de gui, comme on le trouve fréquemment dans les écri\ains du quinzième siècle.
la ville , il relourneroit au chAtcau vers la reine : ainsi, trompant les troïnpeurs, seroient quatre participant au plai.sir, que deux cuidoient tous seuls avoir. L'accord fait, s'en retournèrent, la dame en sa chambre, le gentilhomme en sa maison, avec tel contentement qu'ils avoient oublié tous leurs ennuis passés. El la crainte que chacun d'eux avoit de l'assemblée* du roi et de ladamoiselle, étoit tournée en désir, qui faisoit aller le gentilhomme, plus souvent qu'il n'avoit accoutumé, en son village, qui n'étoit qu'à demi-lieuc. Et sitôt que le roi le savoit, ne failloit d'aller voir la damoisclle, et le gentilhomme, la nuit venue, alloit au château devers la reine faire rolTice de lieutenant de roi , si secrètement que jamais personne ne s'en aperçut. Celte vie dura bien longuement ; mais le roi , pour élre personne publique, ne pouvoit si bien dissimuler son amour, que tout le monde ne s'en aperçût. Et avoient tous les gens de bien grand'pitié du gentilhomme, car plusieurs garçons lui faisoient des cornes par derrière, en signe de moquerie, dont il s'en apercevoit bien. Mais celte moquerie lui plaisoit tant, qu'il estimoit autant les cornes que la couronne du roi , lequel , avec la femme du gentilhomme, ne se put un jour tenir (voyant une tète de cerf qui étoit élevée en la maison du gentilhomme'^) de prendre à rire devant lui-même, en disant que celte tète étoit bien séante en cette maison. Le gentilhomme, qui n'avoit le cœur moins bon que lui , va écrire sur cette tète : « lo porto le corna, ci ascun lo vede ; ma talle porta chi no lecrede. » Le roi, retournant en sa maison, qui trouva cet écriteau nouvellement écrit, en demanda au gentilhomme la signification, lequel lui dit : « Si le secret du roi est caché au cerf, ce n'est pas une raison, que celui du cerf soit déclaré au roi. Mais contentez-vous que tous ceux qui portent cornes n'ontpas lebonncl hors la tète, car elles sont si douces qu'elles
' Rendez-vous, léte-à-tètc.
* Autrefois il y avait dans tous les chhteaux une galerie ornée de bois de cerfs et d'autres trophées de la chasse. Mais, à Napics, il est d'usage de placera l'entrée des maisons un bois de cerf ou bien une corne d'élan, pour crever le mauvais ail ou détourner la fâcheuse influence du regard de certaines personnes qu'on regarde comme messagères de malheur. Les préservatifs (lu mauvais œil sont l'indev et le petit doigt de la main étendus, les cornes, les poignards, les pointes de toutes sortes, etc.
ne décoiffent personne, el celui les porte plus légèrement , qui ne les cuide pas avoir. « Le roi connut bien par ces paroles qu'il savoit bien quoique chose de son affaire; mais jamais n'eût soupçonné l'amitié de la reine et de lui ; car tant plus la reine étoil contente de la \'ic de son mari, et plus feignoit d'en être marrie. Parquoi véquircnt longuement d'un côté et d'autre en cette amitié, jusqu'à ce que la vieillesse y mît ordre.
« Yoilà , mesdames , une histoire que volontiers je vous montre ici par exemple , afin cjuc, quand vos maris vous donneront les cornes de chevreuil, vous leur en donniez dccerf.» Emarsuif te commença à dire, en riant : « Saffrcdant, je suis fout assurée que si vous aimiez autant qu'autrefois avez fait , vous endureriez cornes aussi grandes qu'un chêne pour en rendre une à votre fantaisie; mais niainîenant que les cheveux vous blanchissent , il est temps de donner trêve à vos désirs. — Mademoiselle, dit Saffredant, combien que l'espérance m'en soit ôtée par celle que j'aime, el la fureur, par l'âge, si n'en sauroil diminuer la volonté. Mais puisque vous m'avez reprins d'un si honnête désir, je vous donne ma voix à dire la quatrième Nouvelle, afin que nou; voyions si par quelque exemple, vous m'en pourrez démentir.-» îl est vrai que, durant ce propos, une de la compagnie se print bien fort à rire, sachantque celle qui prenoit les paroles de Saffredant à son avantage n'é'oit pas tant aimée de lui, qu'il en eût voulu souiïrir cornes, honte ou dommage. Et quand Saffredant vit que celle qui rioit l'entendoil, il s'en tint Irès-conlcnt et se lut , pour laisser dire Emarsuilte, laquelle commença ainsi : « Mesdames, afin que Saffredant et toute la compagnie connoissent que toutes dames ne sont pas semblables à la reine, de laquelle il a parlé, el que tous fols et hasardeux ne viennent pas à leur fin, et aussi pour celer l'opinion d'une dame , (jui jugea le dépit d'avoir failli en son entreprise pire ;\ porter que la mort, je vous raconterai une histoire, en laquelle je ne noinmerai les personnes, pourco que c'est de si fraîche mémoire , que j'aurois peur de déplaire i\ quelques-uns des parenis bien proches. »
NOUVELLE IV
TtMK^rairo entreprise d'un gentilhomme à rencontre d'une princesse de Flandre; el le dommage cl la houle qu'il eu reçut '.
Il y avoit au pays de Flandre une dame de si bonne maison, qu'il n'en éloit point de meilleure, veuve du premier et second mari, desquels n'avoit eu nuls enfans vivants. Durant sa viduité , se retira avec un sien frère, dont elle éloit fort aimée, lequel éloit bien giand seigneur, et mari d'une fille du roi. Ccjeuno prince étoil fort sujet à son plaisir, aimant la cliassc, passe-temps el danses, comme la jeunesse le requiert; et avoit une femme fort fâcheuse, à laquelle les passe-temps du m.ari ne plaisoient point. Parquoi le seigneur menoit toujours avec sa femme sa sœur, qui éloit de joyeuse vie, qui étoil la meilleure compagnie qu'il éloit possible, toutefois sage el femme do bien ^. Il y avoit, en la maison de ce grand seigneur, un gentilhomme, dont la grandeur, beauté el bonne grâce, passoienl celle de tous ses compagnons. Ce gentilhomme, voyant la sœur de son maître fenune joyeuse et qui rioit volontiers,'^ pensa qu'il essaieroit si les propos d'un honnête ami lui déplairoient : ce qu'il fit. Mah il trouva en elle réponse contraire à sa contenance. Et combien que sa réponse fùl telle
' La tradition nous apprend que le sujet de cette nouvelle est véritable, cl que Marguerite de Valois en fut l'héroïne lorsqu'elle était veuve du duc d'Alençon , mort en 1527. L'arniral Bonnivel, fa\ori de François l" et un des plus séduisans seigneurs de la cour , s'intro duisit, au milieu de la nuit, dans la chaml)re de celle princesse, et voulut devoir à la violence ce qu'il n'avait pu obtenir de l'amour; mais il trouva une résistance à laquelle il ne s^allendail pas, el fut forcé de se retirer honteusement. Celte aventure se serait passée au château de Bonnivct, en Poitou , dans lequel l'amiral recevait souvent le roi et la cour. liayle, dans son Dictionnaire historique, ne révoque pas en doute un événement qui n'a rien de romanesque el qui se trouve appuyé par une constante tradition.
"^ Marguerite do Valois était entourée d'ime cour de savans, de poêles cl d'artistes qu'elle pensionnait, et (]ui se montraient peu sévères dans leurs mœurs ainsi que dans leurs ouvrages. Bonavenlure Des l'ericrs , Antoine Le Maçon, Gabriel Cliappuis, Clément Marol, n'étaient pas des ennemis de lajoijcnsetê ; ce dernier même, qui a composé des épigrammes fort erotiques , passait pour l'amant de sa bonne mullresse, comme il la nomme dans ses vers. Cependant la plupart des biographes de Marguerite l'ont défendue contre ces impulilions, qu'on i)eut attribuer en efTet à la haine des catiioliques contre cette grande princesse , protectrice de la Uéforme et des réformateurs de son temps.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVAnPxE.
comme il opparlcnoil à une princesse et vraie femme de bien, si esl-ce que, le voyant tant beau et honnOte comme il éloit, elle kii pardonna aisément si grande audace , et monlroit bien qu'elle ne prenoit pointa déplaisir quand il parloit à elle, lui disant néarmioins qu'il ne tînt plus de tels propos; ce quMllui promit, pour ne point perdre Taise et lionneur qu'il avoit de rentretcnir. Toutefois, à la longue, augmenta si fort son affection , qu'il oublia la promesse qu'il lui avoit faite, non qu'il enlrcprînt de hasarder par paroles, car il avoil trop contre son gré expérimenté les sages réponses qu'elle savoit faire-, mais il se pensa que, s'il la pouvoil trouver en lieu à son avantage, qu'elle ( qui étoil vcfve , jeune et en bon point et de fort bonne complexion ) prendroit possiljle pitié de lui et d'elle ensemble. Pour venir à ces fins, dit à son maître qu'il avoit auprès de sa maison fort belle chasse, et que, s'il lui plaisoit d'y aller prendre trois ou quatre cerfs au mois de mai, il n'avoit point vu plus ])eau passelemps. Le seigneur, lan( pour l'amour qu'il porloit à ce gentilhomme, qu?î pour le plaisir de la chasse, lui octroya sa requêtv'^ et alla en sa maison, qui éloit belle el bien en ordre, comme du plus riche genlilhomme qui fût au pays. Et logea le seigneur et la dame en un corps de maison, et, en l'autre vis-à-vis, celle qu'il aimoit mieux que lui-iuéme. La cham])re éloit si bien tapissée, accoutrée par le haut et si bien nattée, qu'il étoit impossible de s'apercevoir d'une trappe qui éloit en la ruelle de son lit, laquelle desccndoit en celle où logeoit sa mère, qui étoit une vieille dame un peu calarrheuse. El, pource qu'elle avoit la toux, craignant faire bruit à la princesse, qui logeoit sur elle, changea de chambre à celle de son fds -, et, tous les soirs, celte vieille porloit des confitures à la princesse pour sa collation ' \ h quoi assistoil le gentilhomme, qui, pour être fort aimé et privé de son frère, n'éloit refusé d'Clre à son habiller el déshabiller, où toujoiirs il voyoit occasion d'augmenter son aff.ction. En sorte qu'un soir, après qu'il eut fait veiller cette princesse si tard, que le sommeil qu'elle avoit le chassa de sa chaml)re, s'en alla h la sienne. Et quand il eut pris la plus gorgiase cl parfumée chemise qu'il eut et un bonnet de nuit tant bien accoutré qu'il n'y failloit rien, lui
' I,a collntior,, ou souper, avait lieu à soi)t licurcs, avant le couMC-fcu.
sembla bien, en se mirant , qu'il n'y eût femme en ce monde qui sût refuser sa beauté et bonne grâce. Parquoi , se promettant en lui-mGmc heureuse issue de son entreprise, s'en alla mettre en son lit, où il n'espéroil long séjour, pour le désir et sur l'espoir qu'il en avoit d'en acquérir un plus honorable et plaisant; cl, sitôt qu'il cul envoyé tousses gens dohors , se leva pour fermer la porte après eux, el longuement écouta û , en la chambre de la princesse, qui éloit au-dessus, y avoil aucun bruit. Et quand il se put assurer que tout éloit en repos, il voulut commencer son doux travail , et peu ;\ peu abattit la trappe, qui étoit si bien faite et accoutrée de drap, qu'il ne fit un seul bruit, et par là moiila en la chambre et ruelle du lit de la dame, qui commençoit à dormir. A l'heure, sans avoir égard à l'obligation qu'il avoit à sa maîtresse, ni à la maison dont étoit la dame, sans lui demander congé ne faire la révérence, se coucha auprès d'elle, cjui le sentit plus tôt entre ses bras, qu'elle n'aperçut sa venue. ]\Lais elle, qui éloit forte, se défit de ses mains, et, en lui demandant quel il éloit, se mita îefrapl)cr, mordre et égraligner ; de sorte qu'il fut contraint, pour la peur qu'il eut qu'elle appelai, lui fermer la bouche de la couverture ; ce qu'il lui fut impossible de faire: car quand elle vit qu'il n'épargnoit rien de toutes ses forces pour lui faire honle, elle n'épargna rien des siennes pour i'engarder, et appela tant qu'elle put sa dame d'honneur, qui couchoit en sa chambre, ancienne et sage femme autant qu'il en éloit point ; laquelle, tout en chemise, courut à sa maîtresse. Et quand le gentilhomme vit qu'il étoit découvert, eut si grand'pcur d'être connu de la dame, que le plus tôt (]U'il put descendit par sa trappe, et autant qu'il avoit désir et assurance d'èlre bien venu, autant il éloit désespéré de s'en retourner en si mauvais état. 11 trouva son miroir et la chandelle sur la table, et, regardant son visage tout sanglant d'ègratignures et morsures qu'elle lui avoit faites, dont le sangsailloit sur la belle chemise, qui éloit plus sanglante que dorée, commença à dire : « O beauté, lu as maintenant loyer de ton mérite; car, par ta vaine i)romesse , j'ai entreprins une chose impossible el qui peut , au lieu d'augmenter mon contentement , Mrc doublement' démon malheur; étant assuré
' Il y a ici un mol oubliO, sans doulc cause.
que si clic sait que, contre la promesse que je lui ai faile, j'ai cnlrcprins celte folie , je perdrai l'honnûlelé et commune ircquenlaliou que j'ai plus que nul autre avec elle. Ce que ma gloire, beauté cl bonne grâce ont bien desservi, je ne le devois pas cacher en ténèbres. Pour gagner l'amour de son cœur, je ne devois pas essayer à prendre par force son chaste corps, mais devois par un service et humble patience attendre qu'amour fût victorieux ; pource que sans lui n ont pouvoir toute la vertu et puissance de riiomme. » Ainsi passa la nuit en tels pleurs, regrets et douleurs, qui ne se peuvent raconter. Et, au matin, voyant son visage tout déchiré, fit semblant d'être fort malade et de ne pouvoir voir la lumière, jusqu'ù ce que la compagnie fût hors de sa maison. La dame, qui étoit demeurée victorieuse, sachant qu'il n'y avoit homme à la cour de son frère qui eiit osé faire une si méchante entreprise, que celui qui avoit eu la hardiesse de lui déclarer son amour, s'assura que c'éloit son hôte. Et quand elle eut cherché avec sa dame d'honneur les endroits de la chambre pour trouver qui ce pouvoit être, et qu'il ne lui fut possible, elle lui dit par grand'colére : « Assurez-vous que ce ne peut être autre que le seigneur de céans, et que le matin je ferai en sorte que sa tCte sera témoin ' de ma chasteté. » Et la dame d'honneur, la voyant ainsi, lui dit : « Madame, je suis très-aise de l'amour que vous avez à votre honneur, pour lequel augmenter voulez épargner la vie d'un qui l'a trop hasardée par la force de l'amour qu'il vous porte-, mais bien souvent tel la cuide croître , qui la diminue ^ pourquoi, je vous supplie, madame, me vouloir dire la vérité du fait. » Et quand la dame lui eut conté tout au long, la dame d'honneur lui dit : <( Tous m'assurez qu'il n'a eu autre chose de vous ? que les égratignurcs et coups de poings? — Je vous assure, dit la dame, que non -, et s'il n'a trouvé un bon chirurgien, je jiense que demain les marques y paraîtront. — Et puisque ainsi est, dit la dame d'honneur, il me semble que vous avez plus d'occasion de louer Dieu, que de penser à vous venger de lui; car vous pouvez croire que, puisqu'il a eu le cœur si grand d'entreprendre une telle chose, et le dépit qu'il a d'y avoir failli, que vous ne ne lui sauriez donner mort qui ne fût plus ai-
' Ce mol est pris ici clnns l'acception ilc qofie, garantie.
séc à porter. Si vous désirez d'être vengée de lui, laissez faire h l'amour et A la honte, qui le sauront mieux tourmenter que vous, et le faites pour votre honneur. Gardez-vous, madame, de tomber en tel inconvénient que le sien ; car, en lieu d'acquérir le plus grand plaisir qu'il eût su avoir, il a reçu le plus extrême ennui que gentilhomme sauroit porter. Aussi, vous, madame, cuidant augmenter votre honneur, le pourriez bien diminuer, et, si vous en faites la plainte, vous ferez savoir ce que nul ne sait; car, de son côté, vous êtes assurée qu'il n'en sera jamais rien révélé. Et quand monsieur votre frère en feroit la justice que vous demandez, et que le pauvre gentilhomme en viendra à mourir, il contera le bruit partout, qu'il aura fait de vous à sa volonté. Et la plupart diront qu'il a été diffîcilc à un gentilhomme de faire une telle entreprise, si la dame ne lui a donné occasion grande. Vous êtes jeune et belle, vivant en toute compagnie joyeusement; il n'y a nulle en cette cour, qui ne voie la bonne chère que vous faites au gentilhomme dont vous avez soupçon : qui fera juger chacun que, s'il a fait telle entreprise, ce n'a été sans quelque faute de votre côté. Et votre honneur, qui jusqu'ici vous a fait aller la tête levée , sera mis en dispute en tous les lieux oii cette histoire sera racontée. » La princesse, entendant les bonnes raisons de sa dame d'honneur, connut qu'elle disoit vérité et qu'à très-juste cause elle scroit blâmée, vu la privée et bonne chère qu'elle avoit toujours faite au gentilhomme, et demanda à sa femme d'honneur ce qu'elle avoit à faire-, laquelle lui dit : « Madame, puisqu'il vous plaît recevoir mon conseil, voyant l'affection dont il procède, me semble que vous devez, en votre cœur, avoir joie d'avoir vu que le plus beau et plus honnête gentilhomme que j'aie vu, n'a su ni par amour ni par force vous mettre hors de toute honnêteté. Et, en cela, madame, vous vous devez humilier devant Dieu, reconnoissanl que ce n'a pas été par votre vertu; car maintes femmes, ayant mené vie plus austère que vous, ont été humiliées par hommes moins dignes d'être aimés que lui. Et devez plus craindre que jamais de recevoir nul propos d'amitié, pource qu'il y en a assez qui sont tombées la seconde fois aux dangers qu'elles ont évités la première. Ayez mémoire, madame, qu'amour est aveugle, lequel aveuglit de sorte que, où
LES NOUVELLES DE LA HEINE DE NAVARRE
Ton pense le chemin plus sûr, est à l'heure qu'il est le plus glissant.
(( Et me semble, madame, que vous ne devei à lui ni à autre faire semblant du cas qui vous est advenu, et encore qu'il en voulût dire quelque chose , feignez du tout de ne l'entendre , pour éviter doux dangers : l'un, de vaine gloire de la victoire que vous en avez eue ; l'aulre, de prendre plaisir en ramenlevanl' choses qui sont si plaisantes à la chair, que les plus chastes ont atlaire à se garder d'en sentir quelques étincelles , encore qu'ils la fuient le plus qu'ils peuvent. Mais aussi, madame , afin qu'il ne pense par tel hasard avoir fait chose qui vous ait été agréable , je suis bien d'avis que peu à peu vous vous éloigniez de la bonne chère que vous lui avez accoutumé de faire , afin qu'il connoisse de combien vous déprisez sa folie, et combien votre bonté est grande, qui s'est contentée de la victoire que Dieu vous a donnée, sans demander autre vengeance do lui. Et Dieu vous doint, madame, grâce de continuer rhonnôlcté qu'il a mise en votre cœur ; el, connoissant que tout bien vient de lui, vous l'aimiez et serviez mieux que vous n'avez accoutumé. )) La princesse délibéra de croire le conseil de sa dame d'honneur , et s'endormit aussi joyeusement que le gentilhomme veilla de tristesse. Le lendemain , le seigneur s'en voulut aller et demanda son hôte, auquel on dit qu'il étoit si malade, qu'il ne pouvoit voir la clarté ne ouïr parler personne, dont le prince fut fort ébahi el le voulut aller voir. Mais, sachant qu'il reposoit, ne le voulut éveiller, et sans lui dire adieu, s'en alla ainsi de la maison , emmenant avec lui sa femme et sa sœur; laquelle, entendant les excuses du gentilhomme , qui n'avoit voulu voir le prince ne la compagnie au partir , se tint assurée que c'étoit lui qui lui avoit fait tant de tourment \ lequel n'osoit montrer les marques qu'elle lui avoit faites au visage. Et combien que son maître l'envoyât souvent requérir, si ne relourna-t-il point à la cour, qu'il ne fût bien guari de toutes ses plaies, hormis celle que l'amour et le dépit lui avoient faite au cœur. Quand il fut retourné vers lui et qu'il se trouva devant sa victorieuse ennemie, ce ne fut sans rougir; et lui, qui étoit le plus audacieux de toute la compagnie, fut si étonné que
' Rappelant , rcmellanl eu raCmoirc.
souvent devant elle perdoit toute contenance, pourquoi fut toute assurée que son soupçon étoit vrai , et peu à peu s'étrangea de lui , non pas si finement qu'il ne s'en aperçût très-bien , mais il n'en osa faire semblant, de peur d'avoir encore pis , et garda cet amour en son cœur avec la patience de l'élongnemenl ' qu'il avoit mérité.
« Voilà, mesdames, qui devroit donner grande crainte à ceux qui présument ce qui ne leur appartient ; et doit bien augmenter le cœ'ur aux dames, voyant la vertu de cette jeune princesse et le bon sens de sa dame d'honneur. Si en quelqu'un de vous advenoit pareil cas , le remède y est déjà donné. — Il me semble, dit Ilircan, que le gentilhomme dont avez parlé étoit si dépourvu de cœur, qu'il n'étoit digne d'être ramentu* ; car, ayant telle occasion, ne devoit, nepourvieillene pour jeune, laisser son entreprise ; et faut bien dire que son cœur n'étoit pas tout plein d'amour , vu que la crainte de mort et de honte y trouva encore place. » Nomerfide répondit à Hircan. « Et qu'eût fait le pauvre gentilhomme, vu qu'il avoit deux femmes contre lui.^ — Il devoit tuer la vieille, dit Hircan ; et quand la jeune se fût vue seule, elle eût été à demi vaincue. — Tuer? dit Nomerfîde , vous voudriez donc faire d'un amoureux un meurtrier? Puisque vous avez cette opinion , on doit bien craindre de tomber entre vos mains. — Si j'étois jusque-là , dit Hircan, je me ticndrois pour déshonoré, si je ne venois à la fin de mon intention. » A l'heure, Guebron dit : « Trouvez-vous étrange qu'une princesse , nourrie en tout honneur, soit diiïicile éprendre = d'un seul homme? Vous vous devriez donc beaucoup plus émerveiller d'une pure* femme qui échappe la main do deux. — Guebron, dit Emarsuitte, je vous donne ma voix à dire la cinquième nouvelle ; car je pense qu'en savez quelqu'une de cette pauvre femme, qui ne scroit point fâcheuse. — Puisque vous m'avez élu à la partie, dit Guebron, je vous dirai une histoire, que je sais pour en avoir fait inquisition véritable sur le lieu, et par là, vous verrez que tout le sens et la vertu des femmes
' Pour éloignement .
* Rappelé, remis en mémoire.
^ Celle phrase esl allérée ; il faut lire probablement: Soit difficile à prendre par un seul homme, ou bien, ù s'éprendrç d'un sçul homme.— * Simple, comiuuuc.
n'est pas au cœur ci lôles dos princesses , ni tout Tamour et finesse en ceux où le plus souvent on estime qu'ils soient. »
NOUVELLE V
Une balclière sVcliappa do doux conlclicrs, qui la vouloiont forcor, cl lU si bien, que leur pcclio fui dùcouvcrl à loul le moiule.
Au port h Coulon, pn"'s de Niort, y avoit une batelière qui jour et nuil ne faisoit que passer un chacun. Advint que deux cordelicrs dudit Niort passèrent la rivière tous seuls avec elle ; et, pource que le passage est un dos plus longs qu'il y ait en France, pour la garder crennuycr, \inrcnt à la prier d'amour : à quoi elle fit telle réponse qu'elle dcvoit. Mais eux, qui pour le travail* du chemin n\'ioient lassés, ne pour froideur de Tcau refroidis , là n'aussi pour le refus de la femme honteux 2, se délibérèrent la prendre tous deux par force, ou, si elle se plaignoit, la jeter dedans la rivière. Et elle, aussi sage et fine qu'ils cloionl fols malicieux , leur dit: «Je no suis pas si mal gracieuse que j'en fais le semblant, mais je vous veux prier de m'oclroyer deux choses , et puis vous connoîtrez que j'ai meilleure envie de vous obéir que vous n'avez de me prier. » Les cordelicrs lui jurèrent par leur bon saint François, qu'elle ne leur sauroil demander chose qu'ils ne lui octroyassent, pour avoir ce qu'ils désiroient d'elle. « Je vous requiers premièrement, ditelle , que vous me juriez et promettiez que jamais à homme vivant nul de vous ne déclarera notre affaire. » Ce qu'ils lui promirent trèsvolontiers. Ainsi leur dit : « Que l'un après l'autre veuille prendre son plaisir de moi ; car j'aurais trop de honte que tous deux me vissiez ensemble. Regardez lequel me veut avoir le premier. » Ils trouvèrent très-juste sa requête, et accorda le plus jeune que le plus vieux commenceroitj et, en approchant d'une petite île, elle dit au beau père le plus jeune : « Dites là vos oraisons, jusqu'à ce que j'aie mené votre compagnon ici devant en une autre île ; et si à son retour, il se loue de moi, nous le lairrons ici , et nous en irons ensemble. » Le jeune sauta dedans l'île , attendant le retour de son compagnon, lequel la batelière mena en une autre -, et quand ils furent au bout, faisant semblant d'attacher son bateau , lui dit : « Mon
• raiiguc— * Le tesie de Giuget porte honteuse.
ami , regardez en quel lieu nous nous mettrons. » Le beau père entre en l'île pour chercher l'endroit qui lui seroit plus à propos; mais, sitôt qu'elle le vil à terre, donna un coup de pied contre un arbre, et se relira avec son bateau dedans la rivière , laissant ces doux beaux pères aux déserts, auxquels elle cria tant qu'elle put : ((Attendez, messieurs, que l'ange de Dieu vous vienne consoler, car de moi n'aurez aujourd'hui chose qui vous puisse plaire. « Ces deux pauvres cordeliers, connoissant la tromperie, se mirent à genoux sur le bord de l'eau , la priant ne leur faire cette honte, et quesi elle les vouloit doucement mener au port, ils lui promoltoiont de ne lui demander rien. Et, s'en allant toujours, leur disoit: K Je serois folle si, après avoir échappé de vos mains, je m'y remeltois. » Et, en retournant au village, appela son mari et ceux delà justice, pour venir prendre ces deux loups enragés, dont par la grâce de Dieu elle avoit échappé de leurs mains. Eux et la justice s'y en allèrent si bien accompagnés , qu'il ne demeura grand ne petit qui ne voulût avoir part au plaisir de ceile chasse. Ces pauvres fratres', voyant venir si grande compagnie, se cachèrent chacun en son île, comme Adam quand il se vit devant la face de Dieu. La honte mit leur péché devant leurs yeux, et la crainte d'être punis les faisoit trembler si fort, qu'ils étoient dcmi-morls. Mais cela ne les garda d'être prins et menés prisonniers : qui ne fut sans être moqués et hués d'hommes et de femmes. Le mari disoit : (( Ils n'osent loucher l'argent la main nue , et veulent bien manier les cuisses des femmes, qui sont plus dangereuses. » Les autres disoient : (( Sont sépulcres par dehors blanchis, et dedans pleins de morts et de pourriture. » Et un autre crioit : (( A leurs fruits connoissez-vous quels arbres sont. »
Croyez que tous les passages que l'Écriture dit contre les hypocrites furent là allégués contre les pauvres prisonniers ; lesquels, par le moyen du gardien^*, furent recours ' et délivrés : qui en grande diligence les vint demander, assurant coux de la justice qu'ils en feroienl plus grande punition que les séculiers n'en sauroient faire; et, pour satisfaire à partie, protesta qu'ils diroicnt tant de sulî'rages et prières qu'on
' Frères, fratres.— ^ Le supérieur d'un couvent de cordeliers se noïnnic le ijardien.
•> Oa disait plulOt recous, secourus.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
les Youdroit charger. Parquoi le juge accorda sa requôle, et lui donna les prisonniers, qui furent si bien chapitrés du gardien , qui éloil homme de bien, que oncques plus ne passèrent la rivière sans faire le signe de la croix cl se recommander à Dieu.
«Je vous prie, mesdames, pensez que si celle batelière eut l'esprit de tromper deux si malicieux hommes, que doivent faire ceux qui ont tant vu et lu de beaux exemples ! Si celles qui ne savent rien , qui n'oycnt quasi en tout lan deux bons sermons, qui nont le loisir que de penser à gagner la pauvre vie, et, si fort pressées, gardent si soigneusement leur chaslclé , que doivent faire celles qui, ayant leur vie acquise , n'ont aulre occu()ation que verser es saintes letlros et à ouïr sermons et prédications, et à s'appliquer et exercer à tout acte de vertu ? C'est là où l'on connoit la vertu, qui est naïvement dedans le cœur ; car où le sens et la force de l'homme est estimée moindre, c'est où l'esprit de Dieu fait de plus grandes œuvres. Et bien malheureuse est la dame qui ne garde soigneusement le Irésor qui lui apporte tant d'honneur étant bien gardé, citant de déshonneur au contraire. » Longarine lui dit : « Il me semble, Guebron , que ce n'est pas grande vertu de refuser un cordelicr, mais que plutôt ce seroit chose impossible de les aimer. — Longarine, répondit Guebron, celles qui n'ont point accoutumé d'avoir de tels serviteurs que vous, ne tiennent point fâcheux les cordeliers, car ils sont hommes aussi beaux, aussi forls et plus reposés que nous autres, qui sommes tout cassés de harnois, et si parlent comme anges , et sont aucuns importuns comme diables. Par quoi telles qui n'ont vu robes que de bureau sont bien verlueuscs , quand elles échappent de leurs mains ! » Nomerlide dit loul haut : « lia ! par ma foi, vous en direz ce que vous voudrez, mais j'eusse mieux aim.é élre jetée en la rivière que de coucher avec un cordelicr. » Oisille dit en riant : a Vous savez donc bien nager? » Ce que Nomerfide trouva mauvais, pensant que Oisille n'eût telle estime d'elle, qu'elle désiroit. Parquoi lui dit par colère : « 11 y en a qui ont refusé des personnes plus agréables qu'un cordelicr, et n'en ont fait sonner la trompette. » Oisille, se prenant à rire de la voir courroucée, lui dit : « Encore moins ont fait sonner le tabourin de ce qu'ils ont fait et
accordé, m Parlamente dit : « Je vois bien que Simontault a désir de parler-, parquoi je lui donne ma voix, car, après deux tristes Nouvelles, il ne faudra ù nous en dire une qui ne nous fera point pleurer. — Je vous remercie, dit Simontault ; car, en me donnant voire voix, il ne s'en faut guère que ne me nommiez plaisant, qui est un nom que je trouve trop fâcheux; et pour m'en venger, je vous montrerai qu'il y a des femmes qui font bien semblant d'ôlre chastes envers quelques-uns, et pour quelque temps 5 mais la fin les monlre telles qu'elles sont, comme vous verrez par une histoire trèsvérilable que je vous dirai.»
NOUVELLE VL
Sublilitù d'une femme, qui fit évader son ami, lorsque son mari, qui utûil borgne, les pcnsoit surprendre '.
Il y avoit un vieux valet de chambre de Charles dernier, duc d'Alençon *, lequel avoit perdu un œil et étoit marié avec une femme beaucoup plus jeune que lui, et que ses maître et maîtresse aimoient autant qu'homme de soa état qui fût en leur maison ; et ne pouvoit si souvent aller voir sa femme comme il eût bien voulu : qui fut occasion qu'elle oublia tellement son honneur et conscience, qu'elle se mit cl aimer un jeune gentilhomme, dont à la longue le bruit fut si grand et mauvais, que le mari en fut averti ; lequel ne le pouvoit croire, pour les grands signes d'amitié que lui monlroit sa femme. Toutefois, un jour, il pensa en faire l'expérience et se venger, s'il pouvoit, de celui qui lui faisoit celte honte ; et, pour ce faire, feignit de s'en aller en quelque lieu prés de là, pour deux ou trois jours. Incontinent qu'il fut parti, sa femme envoya quérir son homme, lequel ne fut pas demi-heure avec elle, que voici venir son mari, qui frappa bien fort à la porte ; elle, qui le connut, le dit à son ami , qui fut bien si étonné , qu'il eût voulu être au ventre de sa mère , et maudissant elle et l'amour, qui l'avoient mis en tel danger : elle lui dit qu'il ne se souciât point et qu'elle trouveroil bien le moyen de l'en faire saillir sans mal ni honte, et qu'il s'habillât le plus tôt qu'il pourroil. Cependant frappoit le mari à la porte, qui appoloit sa
* Imitfi (le la 1G'= des Cent lYouvelles nouvelles : Le Borgne aveugle.
* Le premier mari de Marguerite de Valois, mort en l.):'7. Le sujol de celle nouvelle est doue aiilcrleur à
. celle daiC:
femme le plus haut qu'il pouvoit. Mais elle feij;îu(*it (le ne le connoilrc poini , el disuit tout haut au valet de léans : « Que ne jvous levez-vous et allez faire taire ceux qui font ce bruit à la porte ? Est-ce maintenant l'heure de venir en la maison des gens de bien ? Si mon mari éloit ici , il vous en garderoil. » Le mari, oyant la voix de sa femme, l'appela le plus haut qu'il put : « ÎMa femme, ouvrez-moi, nie ferez-vous demeurer ici jusqu'au jour? » Et quand elle vit que son ami éloit tout près de saillir en ouvrant la porte, commença à dire à son mari : « O mon mari, que je suis bien aise de voire venue, car je faisois un merveilleux songe et étois tant aise, que jamais je n'ai reçu un tel contentement, pource qu'il me sembloit que vous aviez recouvert ' la vue de votre œil.» Et, en l'embrassant et le baisant, le prit par la lête et lui bouchoit d'une main son bon œil, et lui demandoit : « Voyez-vous point mieux que vous n'aviez accoutumé? » Et ce pendant qu'il ne voyoit goutte, fil sortir son ami dehors, dont le mari se douta incontinent et lui dit : a Ma femme, par Dieu, je ne ferai jamais le guet sur vous, car, en vous cuidant tromper, j'ai reçu la plus fine tromperie qui fut jamais inventée. Dieu vous veuille amender, car il n'est en la puissance d'homme qui vive de donner ordre à la malice d'une femme, qui ne la fera mourir. Biais, puisque le bon traitement que je vous ai fait n'a pu servir à votre amendement , peut-être que le dépris que dorénavant j'en ferai vous châtiera. » Et, en ce disant, s'en alla et laissa sa femme bien désolée, qui, parle moyen de ses parents, amis, excuses et larmes, retourna encore avec lui.
« Par ceci voyez-vous, mesdames, combien est prompte et subtile une femme à échapper d'un danger. Et si, pour couvrir un mal , son esprit a promptement trouvé remède, je pense que , pour éviter un mal ^ ou pour faire quelque bien, son esprit seroit encore plus subtil; car, le bon esprit, comme j'ai toujours ouï dire, est le plus fort. )> Hircan lui dit : «Vous parlerez tant de finesses que vous voudrez; mais si ai-je telle opinion de vous, que, si le cas vous étoit advenu, vous ne le sauriez celer. — J'aimerois autant, ce lui dit-elle, que vous m'estimassiez la plus sotte du monde. — Je ne le
' Pour recouvré. — * L'édition de Grupel porte;ot.r au lieu de mal, ce qui n'a pas beaucoup de sens.
dis pas, ce dit lïircan ; mais je vous estime bien celle qui plulùl sélonneroit d'un bruit, que finement ne le feroit taire. — 11 vous semble, dit Nomerfide, que chacun est comme vous, qui par un bruit en veut couvrir un autre. Mais il y a danger qu'à la fin une couverture ruine la compagnie, et que le fondement soit tant chargé pour soutenir les couvertures, qu'il ruine l'édifice. Mais si vous pensez que les finesses des hommes ( dont chacun vous estime bien rempli ) soient plus grandes que celles des femmes, je vous laisse bien mon rang, pour nous en conter quelque autre. Et si vous voulez vous proposer pour exemple, je crois que vous nous en apprendrez bien de la malice. — Je ne suis pas ici, dit liircan, pour me faire pire que je suis -, car encore y en a-t-il qui plus que je n'en veux en dient. » Et en ce disant, regarda sa femme, qui lui dit soudain : « Ne craignez point pour moi à dire vérité, car il me sera plus facile à ouïr conter vos finesses, que de vous les voir faire devant moi, combien qu'il n'y en ait nulle qui sût diminuer l'amour que je vous porte. » Hircan répondit: « Aussi ne me plains-je pas de toutes les fausses opinions que vous avez eues de moi. Parquoi, puisque nous connoissons l'un l'autre , c'est occasion de plus grande sûreté pour l'avenir. IMais si ne suis-jc pas si sot de raconter une histoire de moi, dont la vérité vous puisse porter ennui; toutefois j'en dirai une d'un personnage qui étoit bien de mes amis. »
NOUVELLE Vil.
L'n marchand de Paris trompe la mère de son amie, pour couvrir leur faute.
En la ville de Paris, y avoit un marchand, amoureux d'une fille sa voisine, ou pour mieux dire plus ami d'elle qu'elle n'étoil de lui; car le semblant qu'il faisoit de l'aimer et chérir n'étoit que pour couvrir un amour plus haut et honorable. Mais elle, qui se consenloit d'être trompée, l'aimoit tant, qu'elle avoit oublié la façon dont les femmes ont accoutumé de refuser les hommes. Ce marchand ici, après avoir été longtemps à prendre la peine d'aller où il la pourroit trouver, la faisoit venir où il lui plaisoit : dont sa mère s'aperçut, qui étoit sme très-honnètc femme, et lui défendit que jamais elle ne parlât à ce marchand, ou qu'elle .a nieltroit en religion ' . Mais celte fille, qui plus
' G'esl-à-dire, dans un couveat.
LES NOU^ ELLES DE LA REINE DE NAVAllRE.
aimoil le marchand qu'elle ne craignoit sa mère, le clicrissoit plus qu'auparavant. El, un jour, advint qu'étant toute seule en une garderobe, ce marchand y entra-, lequel, se trouvant en lieu commode, se print à parler à elle le j)!us privément qu'il lui fui possible. IMais quelque chambrière qui le vit entrer dedans, le courut dire à la mère ; laquelle, avec une trèsgrande colère, s'y en alla. Et quand sa fille l'ouït venir, dit en pleurant: «Hélas, mon ami, à celte heure me sera bien cher vendu l'amour que je vous porte. A^oici ma mère, qui connoîtra ce qu'elle a toujours craint et douté'.» Le marchand, qui d'un tel cas ne fut point étonné, la laisse incontinent et s'en alla audevant de la mère ; et, en étendant les bras, l'embrassa le plus fort qu'il lui fut possible 5 et, avec celle fureur dont il commcnçoit à entretenir sa fille, jeta la pauvre femme vieille sur une couchette. Laquelle trouva si étrange cette façon de faire, qu'elle ne savoit que lui dire, sinon: «Que voulez-vous? rêvez-vous?» Mais, pour cela, ne cessoit de la poursuivre d'aussi près que si c'eût été la plus belle fille du monde. Et, n'eût été qu'elle cria si fort que les valets et chambrières vinrent au secours , elle eût passé le chemin qu'elle craignoit que sa fille ne marchât. Parquoi , à force de bras , ôlérent celle pauvre vieille d'entre les mains du marchand, sans que jamais elle sût ni ne pût savoir l'occasion pourquoi il l'avoit ainsi tourmentée. Durant cela, se sauva sa fille en une maison auprès, où il y avoit des noces; dont le marchand et elle ont mainlefois ri ensemble depuis aux dépens de la vieille, qui jamais ne s'en aperçut.
« Par ceci voyez-vous, mesdames, que la finesse d'un homme a trompé une vieille et sauvé Ihonneur d'une jeune femme. I\Liis qui vous nommeroitles personnes ou qui eût vu la contenance du marchand et l'étonncment de celle vieille , eût eu grand'peur de sa conscience, s'il se fût gardé de rire. Il me suffit que je vous prouve parcelle histoire, que la finesse des hommes est aussi prompte et secourable au besoin que celle des femmes, afin, mesdames, que vous ne craigniez point de tomber entre leurs mains ; car, quand votre esprit vous faudra, le leur sera prêt à couvrir votre hon-
' Pour redoute.
neur. » Longarine lui dit : '(Vraiment, Hircan, je confesse que le conte est fort plaisant et la finesse grande; mais si n'est-ce pas un exemple que les filles doivent ensuivre. Je crois bien qu'il y en a à qui vous le voudriez faire trouver bon ; mais si n'0(es-vous pas si sot de vouloir que votre femme ni celle dont vous aimez mieux Ihonneur que le plaisir, voulût jouer à tel jeu. Je crois qu'il n'y en auroit point qui de plus prés les regardât ne qui mieux y mît ordre que vous. — Par ma foi ! dit Hircan , si celle que vous dites avoit fait pareil cas, et que je n'en eusse rien su , je ne l'estimerois pas moins. Et si ne sais si quelqu'un en a point fait d'aussi bons , dont le clair me met hors de peine. » Parlamcnle ne se put tenir de dire : « Il est impossible que l'homme malfaisant ne soit soupçonneux , mais bien heureux est celui sur lequel on ne peut avoir soupçon par occasion donnée. » Longarine dit : « Je n'ai guère vu grand feu , de quoi ne vînt quelque fumée-, mais j'ai bien vu la fumée où il n'y avoit point de feu -, car aussi souvent esl soupçonné par les mauvais le mal où il n'est point , comme là où il est. » A l'heure Hircan lui dil • « Vraiment, Longarine, vous en avez si bien parlé, en soutenant l'honneur des dames à tort soupçonnées, que je vous donne ma voix pour dire la votre, par ainsi que vous ne nous fassiez point pleurer, comme a fait M""^ Oisille, par trop louer les femmes de bien. » Longarine, en se prenant bien fort à rire, commença ainsi : « Puisque vous avez envie que je vous fasse rire selon ma coutume, ce ne sera pas aux dépens des femmes , et si dirai chose pour montrer combien elles sont aisées à tromper, quand elles mettent leur fantaisie à la jalousie, avec une estime de leur bon sens de vouloir tromper leurs maris. »
NOUVELLE VIIL
Un quidam ayant couché avec sa femme, au lieu de sa chambrit're, y envoya son voisin, qui le fil cocu, sans que sa femme en ï'iU rien'.
En la comté d'Allez - , y avoit un homme nommé Bornet, qui avoit épousé une honnétiî et
' Imité de la 9' des Cent ^^ouielles nouvelles, iiilituléc Le Mari viaquereau de sa femme. Ce sujet , reproduit plus lard par La ronlaine sous le litre du Quiproquo, se trouve aussi dans les anciens fabliaux : Le Me;inier d'Jleus. l\ est encore dans plusieurs conteurs italiens cl latins.
■ 11 faut sans doute lire Aictb, en Gascogne.
femme de bien, do laquelle il aimoil riionneur et la répulalion, comme je crois que tous les maris qui sont ici foui de leurs femmes. El combien qu'il voulût que la sienne lui gardât loyauté, si ne vouloit-il pas que la loi fût égale à tous deux 5 car il devint anioureux de sa chambrière, au change de quoi il ne craignoit, sinon que la diversité des viandes n'agréât '. Il avoil un voisin, de pareille condition que lui, nommé Sandras , tabourineur el couturier. Et y avoil entre eux telle amitié, que, hormis la femme, ils n'avoient rien parti - ensemble. Parquoi, il déclara à son ami l'entreprise qu'il avoil sur la chambrière ; le(}uel non-seulemonl le trouva bon, mais aida de tout son pouvoir à la parachever, espérant avoir part au gâteau. La chambrière , qui ne s'y vouloit consentir, se voyant pressée de tous côtés, Talla dire à sa maîtresse, la priant de lui donner congé do s'en aller sur * ses parents; car elle ne pouvoit plus vivre en ce tourment. La maiiresse, qui aimoil bien fort son mari , et duquel elle avoil soupçon , fut bien aise d'avoir gagné ce point sur lui el de lui pouvoir montrer justement qu'elle en avoil doute. Parquoi, dit à la chambrière : « Tenez bon, ma mie; tenez peu à peu bon propos à mon mari, et puis après, lui donnez assignation de coucher avec vous en ma garde-robe, et ne fa il lez à me dire la nuit qu'il devra venir, mais gardez que nul n'en sache rien. » La chambrière fit tout ainsi que sa maîtresse lui avoil conuiiaudé-, dont le maître fut si aise, qu'il en alla faire la fête à son compagnon, lequel le pria, vu qu'il avoil été du marché, d'en avoir le demeurant*. La promesse faite el l'heure venue, s'en alla coucher le maître, comme il cuidoit, avec sa chambrière. Mais sa femme, qui avoil renoncé à rauloritô de commander pour le plaisir de servir, s'éloil mise en la place de la chambrière, et reçut son mari, non comme femme, mais comme fille élormée, si bien que sou mari ne s'en aperçut point. Je ne vous saurois dire lequel étoit le plus aise des deux, ou lui de tromper sa femme ou elle de tromper son mari. El quand il eut
' Phrase cnlorlillée qui siguiQe : « Dans son nifldélilé, il ne craignait rien, si ce n'esl que la chambrière refusât de le contenter. »
* Cette phrase est sans doute altérée , et il faut lire : u Hormis la femme , ils n'avaient rien qu'ils n'eussent parti {parta(/ê) ensciablc. »
" l'our chez. —* Les restes, le su^jerlUi.
demeuré avec elle, non selon son vouloir, mais selon sa puissance, qui scnloit son vieil marié, s'en alla hors de la maison , où il trouva son comi)agnon, beaucoup plus fort et jeune que lui, el lui fit la fête d'avoir trouvé la meilleure robe ' qu'il avoil point vue : « Tous savez, lui dit son compagnon, ce que m'avez promis ? — Allez donc vilement, dit le maître, de peur qu'elle se lève ou que ma femme ail à faire d'elle. » Le compagnon s'y en alla et trouva encore la môme chambrière que le mari avoil méconnue^, laquelle, cuidant que ce lut son mari, ne le refusa de chose quil demandât; j'entends prendre pour demander, car il n'osoit parler. 11 demeura bien plus longuement que le mari , dont la fennne s'émerveilloit fort -, car elle n'avoit point accoutumé d'avoir telles nuitées. Toutefois, elle eut patience, se réconfortant aux propos qu'elle avoit délibéré de lui tenir le lendemain, el à la moquerie qu'elle lui feroit recevoir. Sur le point de 1 aube du jour, cet honmie se leva d'auprès d'elle, et, en se partant du ht , se loua à elle , el en jouant , lui arracha un anneau qu'elle avoil au doigt, duquel son mari Tavoit épousée; chose que les femmes de ce pays gardent en grande superstition, el honorent fort une femme qui garde cet anneau jusqu'à la mort ; et, au contraire, si par fortune se perd , elle est désestimée comme ayant donné sa foi à un autre qu'à son mari. Elle fut très -contente qu'il lui ô(àt, pensant que ce seroit sûr témoignage de la tromperie qu'elle lui avoil faite. Quand le compagnon fut retourné devers le maître, il lui demanda : « Eh bien ? » Il lui répondit qu'il étoit de son opinion, el que s'il n'eût craint le jour, encore y fût-il demeuré; el ainsi se vont tous deux reposer le plus coiement qu'ils purent. El le lendemain, en s'habillant, aperçut le mari l'anneau que son compagnon avoil au doigt, tout pareil de celui qu'il avoil donné en mariage à sa femme ; et demanda à son compagnon qui le lui avoit baillé. Mais quand il entendit qu'il l'avoit arraché du doigt de sa chambrière, il fut fort étonné el commença à donner de la lôle contre la muraille el à dire: « liai vertu Dieu! me serois-je bien fait cocu moi-même, sans que ma femme en sût rien ? » Son compagnon , pour le réconforter, lui dit : « Peul-
• Fille de plaisir, femme galante.
2 N'avait pas reconnue,
LES NOUVELLES DE LA KEINE DE NAVARRE
6(re que votre femme bailla son anneau, au 8oir, en garde à la chambrière. » Le mari s'en va à la maison, où il trouva sa femme plus belle, plus gorgiase et plus joyeuse qu'elle n'avoit accoutumé, comme celle qui se réjouissoit d'avoir sauvé la conscience de sa chambrière, et d'avoir expérimenté jusqu'au bout son mari , sans y rien perdre que le veiller d'une nuit. Le mari, la voyant avec si bon visage, dit en soi-même : « Si elle savoit ma bonne fortune, elle ne me foroil pas si bonne chère. » Et en parlant à elle de plusieurs propos, la printpar la main et avisa qu'elle navoit pas l'anneau qui jamais ne lui parloit du doigt ^ dont il devint tout transi , et lui demanda en voix tremblante : « Qu'avez-vous fait de votre anneau? » Mais elle, qui fut bien aise qu'il la meltoil au propos qu'elle avoit envie de lui tenir, lui dit : « O le plus méchant de tous les hommes, à qui le cuidez-vous avoir ôlé? Vous pensez bien que ce fût à ma chambrière, pour l'amour de laquelle avez dépensé deux fois do plus de vos biens que jamais vous ne files pour moi. Car, à la première fuis qu'y êtes venu coucher, je vous ai jugé tant amoureux d'elle, qu'il n éloil [jossible de plus -, mais, après que vous fûtes sailli dehors et puis encore retourné, il sembloit que fussiez un diable sans ordre'ne mesure. 0 malheureux , pensez quel aveuglement vous a prins de louer tant mon corps et mon embonpoint, dont par si longtemps vous seul avez été jouissant, sans en faire grande estime. Ce n'est doncques pas la beauté et l'embonpoint de voire chambrière, qui vous a fait trouver ce plaisir si agréable ; mais c'est le péché infâme et la vilaine concupiscence qui brûle voire cœur et vous rend les sens si hébétés, que, par la fureur en quoi vous melloit l'amour de cette chambrière, je crois que vous eussiez pris une chèvre coiffée pour une belle fille. Or, il est temps, mon mari, de vous corriger, et de vous contenter de moi, me connoissant vôtre et femme de bien, cuidant que je fusse une pauvre méchante. Ce que j'ai fait n'a élé que pour vous retirer de votre malheureté ', afin (|ue sur votre vieillesse nous vivions en bonne amitié et repos de conscience. Car, si vous voulez continuer la vie passée, j'aime mieux me séparer de vous, que de voir de jour en jour la ruine de votre ûmc, de vo'.re corps
' Mauvais pas, malenconlio,
et de vos biens devant mes yeux. IMais, s'il vous plaît connoitre votre fausse opinion et vous délibérer de vivre selon Dieu, gardant ses commandements, j'oublierai toutes les fautes passées, comme je veux que Dieu oublie mon ingratilude à ne l'aimer comme je dois. » Qui fut bien ébahi et désespéré, ce fut ce pauvre mari, voyant sa femme tant belle, chaste et honnête, avoir élé délaissée de lui pour une qui ne l'aimoil pas, et, qui pis est, d'avoir été si malheureux que de la faire méchante sans son su, el faire participant un autre au jjlaisir qui n'éloil que pour lui seul. Parquoi se forgea en lui-même les cornes de moquerie perpétuelle. IMais^ voyant sa femme assez courroucée de l'amour qu'il avoit porté à sa chambrière, se garda bien de lui dire le méchant tour qu'il lui avoit fait, ef, en lui demandant pardon avec sa promesse de changer entièrement sa mauvaise vie, lui rendit son anneau, qu'il avoit reprins de son compagnon, lequel il pria de ne révéler sa honte. IMais, comme toutes choses diles à l'oreille sont préchécs sur le toit, quelque temps après, la vérilo fut connue, et l'appeloit-on cocu sans la honte de sa feanne.
« 11 me semble, mesdames, que si tous ceux qui ont fait pareilles offenses h leurs femmes éloient punis de pareilles punitions, llircan et Saffredant devroient avoir belle peur. — Eh 1 Longarine, dit Salîredant, n'y en a-t-il point d'autres en la compagnie mariés, qucHircanet moi? — Si a bien, dit-elle; mais non pas qui voulussent jouer un tel tour. — Où avez-vous vu, dit Saffredant, que nous ayons pourchassé les chambrières de nos femmes? — Si celles à (jui il louche, dit Longarine, vouloient dire la vérité, l'on trouveroit bien clunubrière ù qui l'on a donné congé avant son quartier. — Vraiment, ce dit Guebron, vous êtes une bonne dame, qui, en lieu de faire rire la compagnie, comme vous avez promis, mettez ces deux pauvres gens en colère. — C'est tout un, dit Longarine, niais qu'ils ne viennent jjoint aux épées, leur colère ne fera que redoubler notre rire. — Mais il est bon , dit llircan , car si nos femmes vouloient croire celle dame, ellebrouilleroil le meilleur ménage qui soit en la compagnie. — Je sais bien devant ([ui je parle, dit Longarine; car vos femmes sont si sages et vous aiment tant. que. quand vous leur feriez cornes aussi puissantes que celles d'un daim,
encore se voudroicnl-clles persuader, et au inonde aussi, que ce sont chapeaux de roses. » La compagnie et même ceux à qui il louchoil se prindrenl tant à rire, qu'ils mirent lin à leur propos. Mais Dagoucin , qui encore n'avoit sonné mol, ne se put tenir de dire : « L'homme est bien déraisonnable quand il a de quoi se contenter et veut chercher autre chose. Car j'ai vu souvent (pour cuider mieux avoir et ne se contenter de sulllsance) que Ton tombe au pis, et si l'on n'est point plaint; car Tinconstancc est toujours blâmée. » Simontaull lui dit : (( Mais que feriez-vous à ceux qui n'ont pas trouvé leur moitié? Appelez-vous inconstance, de la chercher en tous ses lieux où l'on la peut trouver ? — Pource que l'homme ne peut savoir, dit Dagoucin , où est cette moitié, dont l'union est égale, que l'un ne diffère de l'autre, il faut qu'il s'arrête où l'amour le contraint et, pour quelque occasion qui puisse advenir, ne changer le cœur ni la volonté. Car si celle que vous aimez est tellement semblable à vous et d'une môme volonté, ce sera vous que vous aimerez, et non pas elle. — Dagoucin, dit Hircan, je veux dire que si notre amour est fondée sur la beauté, bonne grâce, amour et faveur d'une femme, et notre fin soit fondée sur plaisir, honneur ou profit, l'amour ne peut longuement durer. Car, si la chose sur quoi nous la fondons défaut, notre amour s'envole hors de nous. Mais je suis ferme en mon opinion, que celui (pii aime n'a autre fin ne désir que de bien aimer et laissera plus tôt son Ame par la mort, que cette ferme amour faille en son cœur. — Par ma foil dit Simontault, je ne crois pas, Dagoucin, que jamais vous ayez été amoureux; car si vous aviez senti le feu comme les autres, vous ne nous peindrez ici la république de Platon, qui écrit et n'expérimente point. — Si, j'ai aimé, dit Dagoucin, j'aime encore et aimerai, tant que je vivrai. Mais j'aisi grand'peur que la dcmontrance fasse tort à la perfection de mon amour, que je crains que celle de qui je devrois désirer amitié semblable, l'entende. Et même je n'ose penser ma pensée, de peur que mes yeux en révèlent quelque chose ; car tant plus je tiens ce feu celé et couvert, plus en moi croît le plaisir de savoir que j'aime parfaitement. — lia ! par ma foi ! dit Guebron, si ne crois-je pas que vous ne fussiez bien aise d'èlre aimé. — Je ne dis pas le contraire, dit Dagoucin ; mais quand je serois tant aimé
comme j'aime, si n'en sauroit croître mon amour, comme elle ne sauroit diminuer pour être si peu aimé comme j'aime fort. » Alors Parlatnente, qui soupçonnoit cette fantaisie, lui dit : « Donnez-vous garde, Dagoucin; car j'en ai vu d'autres que vous , qui ont mieux aimé mourir que parler. — Ceux-là doncques, dit Dagoucin, s'estiment bien heureux.— Voire, dit Salîredant, et dignes d'èlre mis au nombre des Innocents ' desquels l'Église chante : nonloqucndo sed moricndo confessi sunt. J'en ai tant oui parler de ces transis d'amour, mais encore jamais n'en vis-je mourir un. Et puisque je suis échappé, vu les ennuis que j'en ai portés, je ne pense jamais qu'autre en puisse mourir. — liai SalTredant, dit Dagoucin, voulez-vous doncques être aimé, puisque ceux de votre opinion n'en meurent point PMais j'en sais assez bon nombre qui ne sont morts d'autre maladie, que d'aimer trop parfaitement. — Or, puisqu'en savez des histoires, dit Longarine, je vous donne ma voix pour nous en raconter quelque belle, qui sera la neuvième de cette Journée. — Afin que ma véritable parole, suivie de signes et miracles, vous y fasse ajouter foi, je vous réciterai une histoire advenue depuis trois ans *. »
NOUVELLE IX
l'ilcusc mort d'un gcnlilhomme amoureux, pour avoir trop lard reçu consolalion de celle qu'il aimoil '.
Entre Dauphiné et Provence, y avoit un gentilhomme, beaucoupplus riche de vertu, beauté et honnêteté que d'autres biens, lequel aima fort une damoiselle dont je ne dirai le nom pour l'amour de ses parents, qui sont venus de bonnes et grandes maisons ; mais assurezvous que la chose est véritable. Et à cause qu'il n'éloit de maison de même qu'elle, il n'osoit découvrir son affection; car l'extrême amour qu'il lui portoit étoit si grand et parfait, qu'il eût mieux aimé mourir que désirer une seule chose qui eût été à son déshonneur ; et se voyant de si bas lieu au prix d'elle, n'avoit
' La fcte fies saints Innoccns se eL'l(!'brait autrefois avec Ijcaucoup de pompe et de gailé dans l'Église catholique , le 2S décembre. Celle fêle était analogue à celle des l'eus, qui fut interdite à cause de ses excès.
'' L' Ileptaméron ayant été composé vers 1544, cette liii^toire doit se rapporter à l'année 1541.
'' I,p sujet de celle Nouvelle a quelque analogie avec le récit élégiaque du Jeunç malade, dans les poésies (i'Aiulrc GLit'uier.
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nul espoir de Tépouser. Parquoi son amour n'ùloit fondé sur nulle fin, sinon de raimor de tout son pouvoir, le plus parlaitcniciil qu il lui cloit possible, comme il fil si longuement qu'à la fin elle en eut quchiuc connoissance; et, voyant l'honnête amitié qu'il lui portoit, tout plein de vertu et bon propos, se sentoit bienheureuse d'être aimée d'un si vertueux personnage et lui faisoit tant de bonnes chères, que lui, qui ne l'avoil prétendue meilleure, se contentoit très-fort. ÎMais la malice, ennemie de tout repos, ne put souffrir cette vie honnête et heureuse; car quelques-uns allèrent dire à la mère de la fille, qu'ils s'ébahissoienl que ce gentilhomme pouvoit tant faire en sa maison, et que l'on soutenoit que la beauté do sa fille y tcnoit plus qu'autre chose; avec laquelle on le voyoit souvent parler. La mère, qui ne doutoit en nulle façon de l'honnêteté du gentilhomme, dont elle se tenoit aussi assurée que de nul de ses enfants, fut fort marrie d'entendre qu'on le prenoit à mauvaise part, tant, qu'à la fin, craignant le scandale par la malice des hommes, le pria pour quelque temps de ne hanter sa maison comme il avoit accoutumé; chose qu'il trouva de dure digestion, sachant que les propos honnêtes qu'il tcnoit à sa fille ne méritoicnt point tel éloignement. Toutefois, pour faire taire les mauvaises langues, se retira tant de temps, que le bruit cessa, et y retourna comme il avoit accoutumé. L'absence duquel n'avoit amoindri sa bonne volonté 5 mais, étant en sa maison, enlenditquc l'on parloit de marier cette fille avec un gentilhomme qui lui sembla n'être point si riche, qu'il lui dût tenir fort d'avoir sa amie' non plus que lui. Et commence à prendre cœur, emploie de ses amis pour parler de sa part; pensant que, si le choix étoit baillé à la damoisclle, qu'elle le préfércroit h l'autre. Toutefois, la mère de la fille et ses parents, pource que l'autre étoit beaucoup plus riche, l'essurent*, dont le gentilhomme print tant de déplaisir, sachant que sa amie perdoit autant de contentement que lui, peu à peu, sans autre maladie, commença à diminuer, et en peu de temps changea de telle sorte, qu'il sembla qu'il
' Celle locution sa amie, pour son amie ou sa mie ou s'amie, csl singulière.
* Ce mot, qui est Ocril l'esseureiit <l,uis les iSlilions (le Gruget, ne se Irouvc pas dans les diclionnaires. 11 faut peut-êlrc lire rassurent, lui donnent parole, ou l'essorent, l'encouragent.
couvrît la beauté de son visage d'un masque de la mort, oii d'heure à heure il alloit joyeusement. Si est-ce qu il ne se put garder quelquefois, qu'il n'allât parler à celle qu'il aimoit tant ; mais, ii la fin , que la force lui défailloit, il fut contraint de garder le lit, dont il ne voulut avertir celle qu'il aimoit, pour ne lui donner part de son ennui. Et se laissant ainsi aller au désespoir, perdit le boire cl le manger, le dormir et le repos, en sorte qu'il n'étoit plus possible de le reconnoître, pour la maigreur et l'étrange visage qu'il avoit. Quelqu'un en avertit la mère de sa amie, qui étoit fort charitable et d'autre part aimoit tant le gentilhomme, que, si tous leurs parents eussent él6 de son opinion et de la fille', ils eussent préféré l'honnêteté de lui i\ tous les biens de l'autre -, rnaislesparenlsdupèren'y voulurcntenlendre.
Toutefois, avec sa fille, alla visiter le pauvre gentilhomme, qu'elle trouva plus mort que vif. Et, connoissant la fin de sa vie approcher, s'étoit confessé et reçu le saint sacrement, pensant mourir, sans plus voir personne ; mais lui, à deux doigts de la mort, voyant encore celle qui étoit sa vie et résurrection, se sentit si fortifié, qu'il se jeta en sursaut sur son lit, disant h la dame : <( Quelle occasion vous amène, madame, de venir visiter celui qui a déjà le pied en la fosse et de la mort duquel vous êtes la cause? — CommentI se dit la dame, seroil-il bien possible que celui que nous aimons tant pût recevoir la mort par notre faute? Je vous prie, dites-moi pour quelle raison vous tenez ce propos?- — ÎMadamc, dit-il, combien que tantqu'il m'a été possiblej'aiedissimulél'amour que je porte ù madamoiselle votre fille, si est-ce que mes parents (parlant du mariage d'elle et de moi) ont plus parlé que je ne voulois, vu le malheur qui lu'est advenu d'en perdre l'espérance, non pour mon plaisir particulier, mais pource que je sais qu'avec nul aulrc ne sera si bien traitée, ne tant aimée, qu'elle eilt été avec moi. Le bien que je vois qu'elle perd du meilleur et du plus affectionné serviteur et ami qu'elle ait en ce monde, me fait plus de mal que la perte de ma vie, que pour elle seule je voulois conserver; toutefois, puisqu'elle ne lui peut de riet) servir, ce m'est grand gain de la perdre. » La mère et la fille, oyant ces propos, mirent peine de le réconforter. Et lui dit la
' Pour i.'t de celle de la fille.
3M TIKUX CONTEURS FRANÇAIS.
mère : « Prenez courngo, mon ami, et je vous promets ma foi que si Dieu vous donne santé, jamais ma fille n'aura aiilrc mari que vous. La voici prcRcnle, h laquelle je commande de Yous en faire promesse;. «La fille, en pleurant, mil peine de lui donner sûreté de ce que sa mère lui promclloit-, mais lui, connoissant que quand il auroit santé, il n'auroit passa worn/e', et que les bons propos qu'elle tenoit n'étoient que pour essayer à le faire un peu revenir, leur dit que si ce laiigage lui efit élc tenu il y a trois mois, qu'il eiH été le plus sain et le plus heureux gentilhomme de France*, mais que le secours lui venoit si lard , qu'il ne pou- Yoit plus êlre cru ni espéré. Et quand il vit qu'elles s'efforçoient de lui faire croire, il leur dit : c( Or, puisque je vois que vous me promettez le bien qui jamais ne me peut advenir, encore que le voulsissiez, pour la foiblesseoù je suis, je vous en demande un beaucoup moindre que jamais je n'eus la hardiesse de requérir. )) A l'heure toutes deux lui jurèrent et* qu'il le demandai hardiment. « Je vous supplie, dit-il, que me donniez entre mes bras celle que vous me promellez pour femme, et lui commandez qu'elle m'embrasse et baise. « La fille, qui n'avoit accoutumé telles privautés, en cuida faire diiïicnllé; mais la mère lui commanda expressément^ voyant qu'il n'y avoit plus en lui sentiment 'ne force d'homme vif. La fille donc, par ce commandement, s'avança sur le lit du pauvre malade, lui disant : « ]\ron ami, je vous prie, réjouissez-vous.» Le pauvre languissant, le plus fort qu'il put en son extrême faiblesse, étendit ses bras, tout dénués de chair et de sang, et avec toute la force de son corps, embrassa la cause de sa mort- et en la baisant de sa froide et pâle bouche, la tint le plus longuement qu'il lui fut possible, et puis dit ù la fille : « L'amour que je vous ai portée a été si grande et honnête, que jamais(hormis mariage) n'ai souhaité de vous autre bien que j'en ai maintenant ', par faulo duquel et avec lequel je rendrai joyeusement mon esprit j\ Dieu, qui est parfaite amour et charité, qui connoî! la grandeur de luon amour et l'honnètelé de mon désir-, lui siippliant, ayant mon désir entre mes bras, recevoir entre les siens mon esprit. » Et en ce disant, la reprint entre ses bras par une
telle véhémence, que le cœur, affoibli, ne pouvant supporter cet effort, fut abandonné de toutes ses vertus et esprits- car la joie le fit tellement dilater que le siège de l'àme lui faillit et s'envola à son Créateur. El, combien que le pauvre corps demeurât sans vie longuement, cl par celte occasion ne pouvoit plus tenir sa prise, toutefois l'amour que la damoiscUc avoit toujours celée se déclara h l'heure si fort, que la mère et les serviteurs du mort eurent bien affaire h séparer cette union -, mais à force ôtérenl la vive presque morte d'avec le mort; lequel ils firent honorablement enterrer. IMais le plus grand triomphe des obsèques furent les larmes, les pleurs et les cris de cette pauvre damoiselle, qui d'autant plus se déclara après sa mort, qu'elle s'étoit dissimulée durant sa vie, quasi comme satisfaisant au tort qu'elle lui avoit tenu. Et depuis (comme j'ai ouï dire), quelque mari qu'on lui donnât pour l'apaiser, n'a jamais eu joie en son cœur.
* CeUe expression familière, qui ne manque pas de grflcc, rc^sullc peut-être d'une faute lypograpliiqiic.
* Il faut sous entendre : Itii dirent.
« Vous semble-t-il , messieurs, qui n'avez voulu croire à ma parole, que cet exemple ne soit pas suffisant pour faire confesser que parfaite amour mène les gens à la mort , pour trop cire celée et méconnue ? Il n'y a nul de vous qui ne connoisse les parents , d'un côté et d'autre; parquoi n'en pouvez plus douter ; et nul qui ne l'a expérimenté, ne le peut croire. » Les dames, oyant cela, eurent toutes les larmes aux yeux; mais Hircan leur dit : « Voilà le plus grand fol dont j'aie jamais ouï parler. Est-il raisonnable, par votre foi ! que nous mourions pour femmes, qui ne sont faites que pour nous, et que nous craignions leur demander ce que Dieu leur enjoint nous donner? .Te ne parle pour moi ne pour tous les mariés, car j'ai autant ou plus de femme qu'il ne m'en faut; mais je dis ceci pour ceux qui en ont nécessité , lesquels il me semble être sots de craindre celles â qui ils doivent faire peur. Voyez-vous pas bien le regret que cette femme avoit de sa sottise; car puisqu'elle embrassoit le corps mort (chose répugnante à nature), elle n'eût point refusé le corps vivant, s'il eût usé d'aussi grande audace qu'il fit do pitié en mourant. — Toutefois, dit Oisille, si montra bien le gentilhomme l'honnôteté et amitié ciu'il luiporloit, dont il sera à jamais louable devant tout le monde ; car trouver chasteté en un cœur amoureux est chose plus
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divine qu'humaine. — Madame, dit Saffredan!, pour confirmer le dire d'IIircan (auquel je me tiens), je vous prie me croire, que fortune aide aux audacieux, et qu'il n'y a homme, s'il est aimé d'une dame (mais' qu'il sache poursuivre sagement etalTeclionnément), qu'en la fin n'en ait du tout ce qu'il demande ou en partie -, mais l'ignorance et la foible crainte font perdre aux hommes beaucoup de bonnes aventures et fondent leur perte sur la vertu de leur amie, laquelle n'ont jamais expérimentée du bout du doigt seulement ; car oncqucs place ne fut bien assaillie sans èlre prise. — .Te m'ébahis, dit Parlamenle, de vous deux, comme vous osez tenir tels propos-, celles que vous avez aimées ne vous sont guère tenues'^, ou votre adresse a été en si méchant lieu, que vous estimez les femmes toutes pareilles. — Madame, dit Saffredant, quant est de moi, je suis si malheureux que je n'ai de quoi me vanter 5 mais si ne puis-je tant attribuer mon malheur à la vertu des dames, qu'à la faulc de n'avoir assez sagement enlreprins ou bien prudemment conduit mon affaire, et n'alléguerai pour tous docteurs, que la vieille du Roman de la Rose, laquelle dit:
Nous sommes faits, beaux fils, sans doute Toutes pour tous, cl tous pour toutes.
Parquoi je ne crois pas que si l'amour est une fois au cœur d'une femme, que l'homme n'en ait bonne issue, s'il ne lient à sa bêtise. « Parlamente dit : « Et si je vous en nommois une bien amante, bien requise, pressée et importunée, et toutefois femtue de bien, victorieuse de son corps et de son ami, avoueriez-vous que la chose véritable seroit impossible? — Vraiment, dit-il, oui. — Lors, dit Parlaniente vous serez tous de dure foi , si vous ne croyez cet exemple. » Dagoucin lui dit : " Madame, puisque je prouve par exemple l'amour vertueux d'un genlilhomme jusqu'à la mort, je vous supplie, si en savez quelque autre à l'honneur de quelque dame, que la vueillcz réciter pour la tin de celle Journée, et ne feignez point à parler longuement en paroles; car il y a encore assez longtemps pour dire beaucoup de bonnes choses. — Puisque le dernier reste m'est donné, dit Parinmente, je ne vous tiendrai longuement en paroles-, car mon histoire est si
* Jilaîs est employé ici dans le sens de : pourvu, à rondidon — ' Attachées.
bonne et si belle et si véritable, qu'il mo tarde que vous ne la sachiez comme moi. Et combien que je ne l'aie vue, si m'a été racontée par un de mes plus grands et entiers amis, à la louange et honneur de celui du monde qu'il avoit le plus aimé, et me conjura que, si jamais je venois à la raconter, je voulsisse changer les noms des personnes. Parquoi tout cela est véritable, hormis les noms, les lieux et le pays. »
NOUVELLE X
Amour d'Amadour ctl-lorinde, où sont conlcnues mainles ruses cl dissimulations, avec la Irùs-louabie chasteté de Florinde.
En la comté d'Arande'. en Aragon, y avoit une dame, qui en grande jeunesse demeura vefve du comte d'Arande, avec un fils et une fille, laquelle se nominoitFlorindc. Ladite dame mit peine de nourrir ses enfants en toutes vertus et honnêtetés qu'il appartient à seigneurs et gentilshommes, en sorte que sa maison eut le bruit d'être l'une des plus honorables qui fût en toutes les Espagnes. Elle alloit souvent àTolelte'*, où se tcnoit lo roi d'Espagne, et quand elle venoit à Sarragosse (qui éloit prés de sa maison), demeuroil longuement avec la reine et en la cour, où elle étoit autant estimée que dame qui pourroit être. Une fois, allant vers ic roi , selon sa coutume, lequel éloit en Sarragosse en son château de la .TalTiére, cette dame i)assa par un village qui étoit au viceroi de Catalogne ", lequel ne bougeoit de dessus les frontières de Parpignan% à cause des grandes guerres qui éloient entre le roi de Fraîice et lui; Uîais lors y avoit paix, en sorie que le vice-roi avec tous les capitaines étoient venus pour faire la révérence au roi. Sachant le vice-roi que la comtesse d'Arande passoit par sa terre, alla au-devant d'elle, tant pour l'amitié ancienne qu'il lui porloit , que pour l'honorer comme parente du roi. Or, avoit le vice-roi en sa compagnie plusieurs honnêtes gentilshommes, qui, parla fréquentation des longues guerres, avoient acquis tant d'honneur et bon bruit , que chaque qui les pouvoit voir et lianlei' se lenoil heureux. Mais, entre les autres, y en avoit un nonuné Amadour, lequel, combien qu'il n'eût f[ue dix-huit ou dix-neuf ans, avoit la grâce tant assiu-ée et le sens si
' Le comté d'Aranda était alors dans la maison d'I'ricn.— * Pour Tolède, à l'italienne.
'• (îrnget écrit Cathclongne , ce (jui répond mal à l'étymologie : Calalaunia.— * Pour Perpignan.
bon que Ion l'eût jugé, entre mille , digne de gouverner une république. Il est vrai que ce bon sens-lù éloit accompagné d'une si grande et naïve beauté, qu'il n'y avoit œil qui ne se tînt content de le regarder, et celle beauté tant exquise suivoit la parole de si près, qu'on ne savoit à qui donner llionneur, à la grâce, à la beauté ou ù la parole. Mais ce qui le faisoit plus estimer éloit sa hardiesse trés-grandc, dont le bruit n'étoil empêché pour sa jeunesse ; car, en tant de lieux, avoit jà moniré ce qu'il savoit faire, que non-seulement lesEspagnes, mais la France et l'Italie estimoient grandement ses vertus, pource qu'en toutes les guerres où il avoit été ne s'éloit point épargné -, et quand son pays étoit en repos, il alloit chercher la guerre aux lieux étranges', se faisant aimer et estimer des amis et ennemis. Ce gentilhomme, pour l'amour de son capitaine , se trouva en cette terre, où étoit arrivée la comtesse d'Arande; et en regardant la beauté et bonne grâce de sa fille, qui pour lors n'avoit douze ans, pensa en lui-même que c'étoitbien la plus belle et honnôle personne que jamais il avoit vue, et que, s'il pouvoit avoir sa bonne grâce, il en seroit plus satisfait que de tous les biens et plaisirs qu'il sauroit avoir d'une autre. Et après avoir longuement regardée, se délibéra de l'aimer, quelque impossibilité que la raison mît au-devant, tant pour la maison dont elle étoit que pour l'âge, qui ne pouvoit encore entendre tels propos. Mais, contre cette crainte, il se fortifioit d'une bonne espérance, se promettant en lui-même que le temps et la paliencc apporteroient heureuse fin à ses labeurs. Et, de ce temps, l'amour gentil, qui, sans autre occasion que par la force de lui-même, éloit entré au cœur d'Amadour, lui promit donner faveur et tout moyen pour y parvenir. Et, pour pourvoir à la plus grande difiiculté, qui étoit en la loinlaincté du pays où il demeuroit et le peu d'occasions qu'il avoit de revoir Florinde, il pensa de se marier, contrôla délibération qu'il avoit faite avec les dames de Rarcelonne et de Parpignan , parmi lesquelles il avoit tellement hanté cette frontière à cause des guerres, qu'il sembloit mieux Catalan'^ que Castillan, combien qu'il fût natif d'auprès Tolclte, d'une maison riche et honorable ; mais, à cause qu'il étoit puîné, n'avoit pasgrandbiende patrimoine. Si
' Étrangors, loiiil;iins. — '^ Grugel ccril Catfhui.
est-ce qu'Amour et Fortune, le voyant délaissé de ses parens, délibérèrent d'y faire un chefd'œuvre, et lui donnèrent, par le moyen de la vertu, ce que les lois du pays lui refusoicnt. Il étoit fort bien expérimenté en l'état de la guerre, et tant aimé de tous seigneurs et princes, qu'il rcfusoit plus souvent leurs biens qu'il n'avoit souci de leur en demander, La comtesse, dont je vous parlé, arriva ainsi en Sarragosse et fut très-bien reçue du roi et de toute sa cour. Le gouverneur de Catalogne la vcnoit voir souvent; et n'avoit garde de faillir Amadour à l'accompagner, pour avoir le plaisir seulement de parler à Florinde. Et, pour se donner â connoîlre à telle compagnie, s'adressa à la fille d'un vieil chevalier, voisin de sa maison , nommée Avanturade ; laquelle avoit été nourrie d'enfance avec Florinde , tellement qu'elle savoit tout ce qui étoit caché en son cœur. Amadour, tant pour l'honnêteté qu'il trouva, que pour ce qu'elle avoit bien trois mille ducats de rente en mariage, délibéra de l'entretenir comme celui qui la vouloit épouser. A quoi volontiers elle prêta l'oreille ; mais pource qu'il étoit pauvre, le père de la damoiselle riche pensa que jamais ne s'accorderoit au mariage, sinon par le moyen de la comtesse d'Arande. Dont s'adressa à M'"" Florinde et lui dit : a Madame, vous voyez ce gentilhomme castillan qui ici souvent parle à moi;' Je crois que ce qu'il prétend n'est que de m'avoir en mariage ; vous savez quel père j'ai, lequel jamais ne s'y consentiroit, si par M""' la comtesse et vous il n'en étoit fort prié. » Florinde, qui aimoit la damoiselle comme ellemême, l'assura de prendre cet affaire à cœur, comme son bien propre. Et fit tant Avanlurade, qu'elle lui présenta Amadour, lequel, en lui baisant la main, cuida évanouir d'aise, et là où il étoit estimé le mieux parlant qui fût en Espagne, devint muet devant Florinde ; dont elle fut fort étonnée -, car, combien qu'elle n'eût que douze ans, si avoit-elle déjà bien entendu qu'il n'y avoit homme en Espagne mieux disant ce qu'il vouloit et de meilleure grâce. Et, voyant qu'il ne lui disoit rien, commença à lui dire : « La renommée que vous avez, seigneur Amadour, par toules les Espagnes , est telle qu'elle vous rend connu en cette compagnie et donne désir et occasion à ceux qui vousconnoissent de s'employer à vous faire plaisir ; parquoi, si en quehiue endroit je vous en puis
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faire, vous m'y pouvez employer. « Amadour, qui regardoil la beauté de la dame, fut si transi et ravi qu'à i)eine lui put-il dire faraud meici. Et combien que Florinde sY'lonnàt de le voir sans réponse, si est-ce qu'elle l'attribua plutôt à quelque sottise qu'à force d'amour, et passa outre sans parler davantage. Amadour, connoissant la vertu qui en sa grande jeunesse, commcnçoit à se montrer en Florinde, dit à celle qu'il vouloit épouser : « Ne vous émerveillez point, si j'ai perdu la parole devant ]^[mc Florinde, car les vertus et si sage parler cachés sous celte grande jeunesse m'ont tellement étonné, que je ne lui ai su que dire. IMais je vous prie, Avanturade (, comme celle qui savez ses secrets), me dire s'il est possible que de cette cour elle n'ait tous les cœurs des princes et des gentilshommes, car ceux qui la connoissent et ne l'aiment point sont pierres ou brutes. » Avanturade, qui déjà aimoit Amadour plus que tous les hommes du monde, ne lui voulut rien celer et lui dit que IM""' Florinde étoit aimée de tout le monde, mais qu'à cause de la coutume du pays, peu de gens parloient à elle, et n'en avoit encore vu aucun qui en fît grand semblant, sinon deux jeunes princes d'Espagne, qui désiroicnt lépouscr, dont l'un étoit de la maison ' et fils de Y Enfant fortuné^, et l'autre étoit le jeune ducdeCardonne ^ « Je vous prie, dit Amadour, dites-moi lequel vous pensez qu'elle aime le mieux? — Elle est si sage, dit Avanturade, que pour rien elle ne confesseroit avoir autre volonté que celle de sa mère; mais, à ce que nous pouvons juger, elle aime Irop mieux celui de V Enfant fortuné, que le jeune duc de Cardonne. Et je vous estime homme de si bon jugement, que, si vous voulez, dés aujourd'hui vous en pourrez juger à la vérité ; car celui de V Enfant fortuné est nourri en cette cour, qui est l'un des plus beaux et i)ar-
' C'esl-à-dirc, tic la maison royale d'Espagne.
* C'est Henri d'Aragon, duc de Ségorbe, surnommé Ylnfanl do la Fortune, parce qu'il naquit en 1 i45 après la mort de son père, Henri d'Aragon, Iroisièmc fils de Ferdinand IV, roi d'Aragon. Jlais le jeune prince, que Marguerite de Xavarrc lui donne pour fils, doit être un bàlard, car il ne laissa pas d'enfant de sa femme Guyomare de Castro et de Korogna , fille du roi de Torlugal.
~- Les éditions de Gruget portent Cadouce, ce qui est une faute évidente. Ce duc de Caidonne doit être le fils de Uemon Folch V, en faveur <lc qui le'conité de Cardonne fut érigé en duclié par les vois callioli(iucs Ferdinand et Isabelle.
faits jeunes princes qui soient en la chrétienté. El, si ce mariage se faisoit, par l'opinion d'entre nous filles, il seroit assuré d'avoir M"" Florinde, pour voir ensemble le plus beau couple de la chrétienté. Et faut que vous entendiez que, combien qu'ils soient tous deux bien jeimes, elle de douze ans cl lui de quinze , si a-l-il déjà trois ans que l'amour est conjointe et commencée ; et , si voulez surtout avoir la bonne grâce d'elle, je vous conseille de vous faire ami cl serviteur de lui. » Amadour fut fort aise de voir que sa dame aimoit quelque chose, espérant qu'à la longue il gagneroit le lieu, non de mari, mais de serviteur, car il necraignoit rien en sa vertu , sinon qu'elle ne voulût rien aimer. Et, après ces mois, s'en alla Amadour hanter le fils de V Enfant fortuné, duquel il eut aisément la bonne grâce ; car tous les passe-temps que le jeune prince aimoit, Amadour les savoit faire, et surtout étoit fort adroit à manier les chevaux et à s'aider de toutes sortes d'armes, et tous autres passe-temps et jeux qu'un jeune homme doit savoir. La guerre commença en Languedoc ' , et fallut qu'Amadour retournât avec le gouverneur, ce qui ne fut sans grands regrets, car il n'y avoit moyen par lequel il pût retourner en lieu où il sût voir Florinde; et, pour cette occasion, parla à un sien frère qui étoit majordome de la reine d'Espagne, et lui dit le bon parti qu'il avoit trouvé en la maison de la comtesse d'Arande, de la damoiselle Avanturade, le priant qu'en son absence il fît tout son possible que le mariage vînt à exécution et qu'il y employât le crédit du roi et de la reine et de tous ses amis. Le gentilhomme, qui aimoit son frère, tant pour le lignage que pour ses grandes vertus, lui promit faire tout son pouvoir-, ce qu'il fit, en sorle que le père, vieil et avaricieux , oublia son naturel pour regarder les vertus d'Amadour, lesquelles la comtesse d'Arande et sur foutes la belle Florinde lui peignoient devant les yeux, et p-ureiN lement le jeune comie d'Arande, qui commença à croître et en croissant à aimer les gens
' Ce fut en l.')il que la guerre commença en I,angiiedoc, par le siège de Terpignan , que le duc d'Albe défendit vigoureusement contre le dauphin de France. Mais Marguerite veut peut-être parler de l'irruplion de Cliarles-Ouint en Provence, la(iuel!e eut lieu dans l'été de ih'M) cl ne réussit pas. 1,'année suivante il y eut trois mois de trêve entre le roi et l'empereur ; on ir):]S, celle (rêve fut étendue à dix années par le traité de ^\c(\
vciiiicux. El quand le mariage fut accordé entre les parents, lediljnajordome envoya quérir son frère, tandis que les trêves durèrent entre les deux rois '. Durant ce temps, le roi d'Espafînc se retira à IMadrid, pour éviter le mauvais air, qui étoit en plusieurs lieux -, et, par l'avis de plusieurs de son Conseil , à la requête aussi de la comtesse d'Arande, fit le mariage de Thériliére, duchesse de ]Medina-Celi=, avec le petit comte d'Arande, tant pour le bien et union de leur maison , que pour Tamour qu'il portoit à la comtesse d'Arande , et voulut faire ces noces au château de Madrid. A ces noces se trouva Aniadour, ciui pourchassa si bien les siennes, qu'd épousa celle dont il étoit. plus aimé qu'il n'aimoit, sinon (pie le mariage lui étoit couverture et moyen de hanter le lieu où son esprit demcuroit incessamment. Après qu'il fut marié, print telle hardiesse et privante en la maison de la comtesse d'Arande, que l'on ne se gardoit de lui non plus que d'une femme ; cl, combien qu'alors n'eût que vingt-deux ans, si éloit-il si sage que la comtesse lui commuiiiquoit toutes ses affaires, et commnndoit à son fils et à sa fille de l'entretenir et croire ce qu'il leur conseilleroit. Ayant gagné le point (le si grande estime, se conduisoit si sagement et finement, que même celle qu'il aimoit ne connoissoit point son affection; mais, pour l'amour de la femme dudit Amadour, qu'elle aimoit plus que nulle autre, elle étoit si privée de lui qu'elle ne lui dissimuloit chose qu'elle pensât, et gagna cj point qu'elle lui déclara tout l'amour qu'elle portoit au fils de VEnfant fortuné, et lui, qui ne tàclioit qu'à la gagner entièrement, lui en parloit incessamment ; car il ne lui chaloit de quel propos il lui parlât, mais qu'il eût moyen de l'entretenir longuement. Il ne demeura pas un mois à la c;)mpagnie, après ses noces, qu'il ne fût contraint de retourner à la guerre, où il demeura plus de deux ans sans revenir voir sa femme, laquelle se lenoit toujours où elle avoit été nourrie. Durant ce temps, écrivoit souvent Amadour à sa femme; mais le plus fort de sa lettre étoit des
' La trêve de trois mois, en 1537, ou la trêve de Nice, en 1538, ou la 'paix de Cresjn, en liii.
- La famille de Mcdina-Ccli , du nom de la Cerda , (Mail a!li('c à la maison dcCaslilîo. Après la mort de Louis-François do la r.crda IX, duc de Medina-Ceîi , sa sœur airiL^o, Félix-Marie, veuve du marquis de Triego, dur de Foria , fut héritière des biens cl des litres du dernier duc de Medina-Ccli.
Yl EUX CONTEURS FRANÇAIS.
recommandations àFlorinde, qui do son cùté ne failloit à les lui rendre et melioil souvent quelque bon mol de sa main en la lettre qu'Avanluradc écrivoit, qui éloit occasion de rendre son mari très-soigneux à lui écrire souvent ; mais, en tout ceci, ne connoissoit rien Florinde, sinon qu'elle l'aimoit comme s'il eût été son frère. Plusieurs fois alla et vint Amadour, en sorte qu'en deux ans ne vit Florinde deux mois durant; et toutefois l'amour, en dépit de l'éloignement et de la longue absence, ne laissoil pas de croître. Or, advint qu'il fit un voyage pour venir voir sa femme et trouva la comtesse bien loin de la cour, car le roi d'Espagne s'en éloit allé en Andalousie ' et avoit mené avec lui le jeune comte d'Arande, qui déjà commeiiçoit à porter ari:;cs. La comtesse s'étoil retirée en une maisoii de plaisance qu'elle avoit sur la frontière d'Aragon et Navarre, cl fut fort aise quand elle vit venir Amadour, lequel près de trois ans avoit été absent. Il fut bien reçu d'un chacun, et commanda la comtesse qu'il fût traité comme son propre fils. Tandis qu'il fut avec elle, elle lui communiqua toutes les affaires de sa maison et en remcttoit la plupart à son opinion ; et gagna un si grand crédit en cette maison , qu'en tous lieux où il vouloit, on lui ouvroit la porte, estimant sa prud'hoinie si grande, qu'on se fioil en lui de toutes choses comme à un saint ou â im ange. Florinde, pour l'amitié qu'elle portoit à sa femme et à lui, le chérissoit en tous lieux où elle le voyoit, sans rien connoîlre de son inlenlion; parquoi elle ne se gardoit d'aucune contenance, pource que son cœur ne souffroit point de pa«sion, qu'elle senloit un grand contentement quand elle éloit auprès d'Amadour, iTiais autre chose n'y pensoit. Amadour, pour éviter le jugement de ceux qui ont cxpérimcnlé la différence des regards des umanls au prix des autres, futen grand'peine; car, quand Florinde venoit parler â lui privément (comme celle qui ne pensoit nul mal), le feu caché en son cœur le brûloit si fort, qu'il ne pouvoit empêcher que la couleur n'en demeurât au visage et que les élincelles ne saillissent par les yeux. El afin que, par longue fréquentation , nul ne s'en pût apercevoir, se mit â entretenir une fort belle dame nommée Pauline, femme qui en son temps fut estimée si belle que peu d'hommes qui la voyoienl échappoienl de ses ' Plusieurs Odilions portent ûj^endenlosie.
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liens. Celte Pauline, ayant enlcnrlu comme Amadour avoil mené Tamour i^ Barcelonne et Parpignan , en sorte qu'il étoit aime des plus belles et honnêtes dames du pays et sur toutes d'une comtesse de Pallamons', qu'on estimoit en beauté la première de toutes les Espagnes, et de plusieurs autres , lui dit qu'elle avoil grand'pilié de lui, vu qu'après tant de bonnes fortunes il avoit épousé une femme si laide que la sienne. Amadour, entendant bien par ces paroles qu'elle avoit envie de remédier à sa nécessité, lui tint les meilleurs propos qu'il lui fut possible, pensant qu'en lui faisant croire un mensonge, il lui couvriroil une vérité. IMais elle, fine et expérimentée en amour, ne se contenta point de parler-, mais, sentant Irés-bicn que son canir n'étoil point satisfait de son amour, se douta qu'il ne la voulût faire servir de couverture, et , pour cette occasion , le regardant de si prés (lu'elle avoit toujours le regard à ses yeux, qu'il savoit si bien feindre qu'elle n'en pouvoit rien juger, sinon par obscur soupçon, mais ce neloit sans grande peine au gentilhomme. Auquel Florinde , ignorant toutes ces malices, s'adressoit souvent devant Pauline si privément qu'il avoit une merveilleuse peine à contraindre son regard contre son cœur ; et, pour éviter qu'il n'en vînt incon- Yénient, un jour, parlant à Florinde, appuyés tous deux sur une fenêtre, lui tint tels propos : « Madame , je vous prie me vouloir conseiller lequel vaut le mieux ou parler ou mouiir. » Florinde lui réponditpromptement : « Je conseillerai toujours à mes amis de parler et non de mourir-, car il y a peu de paroles qui ne se puissent amender, mais la vie perdue ne se peut recouvrer. — Tous me promettez doncques, dit Amadour, que non-seulement vous ne serez marrie des propos que je vous veux jlire, mais ni étonnée, jusqu'à ce qu'en entendiez la fin? » Elle lui répondit : « Dites ce qu'il vous plaira, car, si vous m'étonnez, nul autre m'assurera. » Lors lui commença à dire : « ]\fadame , je ne vous ai voulu encore dire la très-grande affection que je vous porte, pour deux raisons: l'une, parce que j'entendois par long service vous en donner l'expérience-, l'autre , parce que je doutois que penseriez une grande outre-cuidance en moi, qui suis un
' Il faut lire ccrlaincincnt Palamos , (niuique ce comlc ne se trouve pas cité parmi ceux (iiii aiipartenaient à la grandesse (l'£spagne au seizième sic^clc.
simple gentilhomme, de m'adresser en lieu qui ne m'appartient de garder; et encore ([ue je fusse prince comme vous , la loyauté de votre cœur ne permeltoil pas qu'autre que celui qui en a pris possession, fils de VEnfunt furtiinc, vous tienne propos d'amitié. IMais, madame, tout ainsi que la nécessité en une forte guerre contraint faire dégût du propre bien et ruiner le blé en herbe, afin que l'ennemi n'en puisse faire son profit, ainsi prendsjc le hasard d'avancer le fruit qu'avec le temps j'espérois cueillir, afin que les ennemis de vous et de moi ne puissent faire leur profit de notre dommage. Entendez, madame, que dès l'heure de votre grande jeunesse, suis tellement dédié à votre service, que je ne cesse de chercher les moyens d'acquérir voire bonne grâce, et, pour celte occasion, mestimois marié à celle que je pensois tiue vous aimiez le mieux. Et, sachant l'amour que vous portez au fils ûcV Enfant fortuné, ai mis peine de le servir et hanter, comme vous avez vu 5 et tout ce que j'ai pensé vous plaire, je l'ai cherché de tout mon pouvoir. Tous voyez que j'ai acquis la grâce de la comtesse votre mère, du comte votre frère, de tous ceux que vous aimez, tellen)ent que je suis tenu en cette maison, non comme un serviteur, mais comme enfant , et tout le travail que j'ai fait il y a cinq ans n'a été que pour vivre toute ma vie avec vous. Et entendez que je ne suis point de ceux qui prétendent par ce moyen avoir de vous ne bien ne plaisir autre que vertueux. Je sais que je ne vous puis jamais épouser, et, quand je le pourrois, je ne voudrois contre l'amour que vous portez à celui que je désire vnis voir pour mari. Aussi, devons aimer d'un amour vicieux, c )mmeceu\ qui espèrent de leur long service récompense au déshonneur des dames, je suis si loin de cette affection, que j'aimerois mieux vous voir morte, que de vous savoir moins digne d'être aimée et que la vertu fût amoindrie en vous, pour quelque plaisir qui m'en sût advenir. Je ne prétends, pour la fin et récompense de mon service, qu'une chose, c'est que me vouliez être maîtresse si loyale, que jamais vous ne m'éloigniez de votre bonne grâce, que vous me conteniez au degré où je suis, vous fiant en moi plus qu'en nul autre, prenant cette sûreté de moi que, si pour votre honneur ou chose qui vous touchât, vous aviez besoin de la vie d'un gentilhomme, la mienne y sera de très-bon
cœur employôc, cl on pouvez faire cMal. Pareillenionl , qiio loulos les choses honnêtes et vertueuses que jamais je ferai, seront faites seulement pour Tamour de vous. Et, si j'ai fait, pour dames moindres que vous, chose dont on ait fait estime, soyez sûre que pour une telle maîtresse mes entreprises croîtront , de sorte que les choses que je croyois difficiles et impossi- Mes me seront faciles. IMais si ne m'acceptez I)our du tout vôtre, je délibère de laisser les armes et renoncer à la vertu , qui ne nraura secouru au besoin. Parquoi, madame, je vous supplie que ma juste requcte me soit octroyée, puisque votre honneur et conscience ne me la peuvent refuser. » La jeune dame, oyanl un propos non accoutumé, commença à changer de couleur et baisser les yeux conmie femme étonnée; toutefois, elle, qui étoit sage, lui dit : « Puisque ainsi est, Amadour, que vous ne demandez de moi que ce qu'avez, pourquoi est-ce que vous me faites une si longue harangue.^ J'ai si grand'peur que sous vos honnêtes prol)os il y ait quelque malice cachée, pour décevoir l'ignorance jointe avec ma jeunesse, que je suis en grande perplexité de vous répondre. Car de refuser l'honnête amitié que vous m'offrez . je ferois le contraire de ce que j'ai fait jusqu'ici, qui me suis plus fiée en vous qu'on tous les hommes du monde. 3Ia conscience ne mon honneur ne contreviennent point à voire demande ni à l'amour que je porte au fils de V Enfant fortuné; car il est fondé sur mariage, où vous ne prétendez rien. Je ne sache chose qui me doive empêcher de vous faire réponse selon votre dire, sinon une crainte que j'ai en mon cœur, fondée sur le peu d'occasion que vous avez de tenir tels propos ; car, si vous avez ce que vous demandez, qui vous contraint d'en parler si aiïectueusement ' ?» Amadour, qui n'étoit sans réponse, lui dit : « IMadame, vous parlez très -prudemment et me faites tant d'honneur de la fiance que dites avoir en moi, que, si je ne me contente d'un tel bien, je suis indigne de tous les autres. Mais entendez, madame, que celui qui veut bâtir un édifice perpétuel , doit regarder un seul et ferme fondement; parquoi, moi, qui désire perpétuellement demeurer en votre service, je regarde non-seulenii'iit les moyens de me tenir prés do vous, mais aussi d'empêcher que l'on ne puisse
' 11 est clair que ce mot a été mal lu par l'éditeur. On peut le remplacer par lontjuamcnt.
connoîtrc la grande affection que je vous porte ; car, combien qu'elle soit tant honnête qu'elle ne puisse pécher partout, si est-ce que ceux qui ignorent le cœur des amants souvent jugent contre vérité. Et de là vient autant de mauvais bruit que si les effets étoient méchants. CjC qui m'a fait avancer de vous le dire, c'est Pauline , laquelle a prins un tel soupçon sur moi , sentant bien en son cœur que je ne la puis aimer, qu'elle ne fait en tous lieux qu'épier ma contenance. Et quand venez parler à moi devant elle aussi privémcnf, j'ai si grand'peur de faire quelque signe où elle fonde jugement, que je tombe en l'inconvénient dont je me veux garder, en sorte que j'ai pensé vous sui)plicr que devant elle et telles que vous connaissez aussi malicieuses, vous ne veniez parler à moi aussi soudainement, car j'aimerois mieux être mort que créature vivante en eût la connoissance. Et n'eût été l'amour que j'ai i\ votre honneur, je n'avois point encore délibéré de vous tenir tels propos , car je me liens assez heureux de l'amour et fiance que me poi'tez, où je ne demande rien davantage que la persévérance. » Florinde, tant contente qu'elle n'en pouvoit plus porter, commença sentir en son cœur quelque chose plus qu'elle n'avoil accoutumé, et, voyant les honnêtes raisons qu'il lui alléguoit, lui dit que la vertu et honnêtelé répondoient pour elle cl lui accordoient ce qu'il demnndoit : dont, si Amadour fut joyeux, nul qui aime n'en peut douter. Mais Florinde crut trop plus son conseil qu'il ne vouloit ; car elle, qui étoit craintive, non-seulement devant Pauline, mais en tous autres lieux, commença à ne le chercher plus, comme avoit coutume; et, en cetéloigncment, trouva mauvaise la fréquentation qu'Amadour avoit avec Pauline, laquelle elle trouva tant belle qu'elle ne pouvoit croire qu'il ne l'aimât. El , pour passer sa tristesse, entretenoil toujours Avanturadc, laquelle commença fort à être jalouse de son mari et de Pauline, et s'en complaignoit souvent à Florinde, qui la consoloit le mieux qu'il lui étoit possible, comme colle qui éloil frappée d'une même peste. Amadour s'aperçut bientôt de la contenance de Florinde; nonsculoment pensa qu'elle s'éloignoit de lui par son conseil, mais qu'il y avoit quoique fAcheusc opinion mêlée. Et , un jour, en venant de vêpres d'un monastère, il lui dit : «Madame, quelle contenance me faites-vous ? — Telle que
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je pense que vous voulez , » répond Florinde. A l'heure, soupçonnant la vérilé, pour savoir s'il éloil vrai, va dire : « Madame, j'ai tant fait par mes journées, que Pauline n'a plus d'opinion ' de vous. » Elle lui répond : a A'ous ne sauriez niieux faire pour vous et i)our moi; car, en faisant plaisir à vous-mOme, vous faites honneur, » Amadour jugea par celle parole, quelle eslimoit qu'il prcnoit plaisir à parler à Pauline, dont il fut si désespéré qu'il ne se put tenir de lui dire en colère : « ÎMadame, c'est Lientôl commencé de tourmenter un serviteur et le lapider ; car je ne pense point avoir porté peine qui m'ait été plus ennuyeuse que la contrainte de parler à celle que je n'aime point. Et, puisque ce que je fais pour votre service est prins de vous en aulre part , je ne parlerai jamais à elle, et en advienne ce qu'il pourra advenir. Et, afin de dissimuler autant mon courroux que j'ai fait mon contentement, je m'en vais en quelque lieu ci-auprès, attendant que votre 'fantaisie soit passée. Mais j'cspére que j'aurai quelques nouvelles de mon capitaine de retourner à la guerre, où je demeurerai si longtemps que vous connoîtrez qu'autre chose que vous ne me tient en ce lieu. » Et en ce disant , sans attendre réponse d'elle, s'en partit incontinent ; et elle demeura tant ennuyée et triste, qu'il n'étoit possible de plus. Et commença l'amour, poussé de son contraire, à montrer sa très-grande force, tellement qu'elle, connoissant son tort , incessamment écrivit à Amadour, le priant de vouloir retourner 5 ce qu'il fit après quelques jours que sa grande colère lui fut diminuée. Et ne saurois bien entreprendre de vous conter par le menu les propos qu'ils eurent pour rompre cette jalousie; mais il gagna la bataille, tant qu'elle lui promit qu'elle ne croiroil jamais, non-seulement qu'il aimât Pauline, mais qu'elle seroit toute assurée que ce lui seroit un martyre trop insupportable de parler à elle ou a autre, sinon pour lui faire service. Après que l'amour eut vaincu ce présent soupçon et que les deux amants commencèrent à prendre plus déplaisir que jamais à parler ensemble, les nouvelles vinrent que le roi d'Espagne envoyoit toute son armée h Saulce^ Païquoi, celui qui avoit
' Ce mot est pris dans le sens de soupçon, jalousie.
* CcUe ville du r.oussillon, à six lieues de l'crpi^nan, se nomme aujourd'hui .5'aYoeJ. Elle a Hv assiégée plu-
accoutumé d'y être le premier, n'avoit garde de faillir à pourchasser son honneur. ï\Iais il est vrai que c'étoit avec autre regret qu'il n'avoit accoutumé, tant de perdre le plaisir, que de peur qu'il avoit de trouver mutation à son retour, pource qu'il voyoit Florinde pourchassée de grands princes et seigneurs et déjà parvenue à l'âge de quinze ans : qu'il pensa que, si en son absence elle étoit mariée, n'auroil plus occasion de la voir, sinon que la comtesse d'Arande lui donnât sa femme pour compagnie ; et mena si bien son affaire envers tous ses amis, que la comtesse et Florinde lui promirent qu'en quelque lieu qu'elle fût mariée, sa femme Avanturade iroit. Et combien qu'il fût question de marier Florinde en Portugal , si éloil-il délibéré que sa femme ne Tabandonneroit jamais. Et, sur cette assurance(non sans regret iridiciblcl, s'en partit Amadour et laissa sa femme avec la comtesse. Quand Florinde se trouva seule après le département' de son serviteur, elle se mit à faire toutes les choses si bonnes et vertueuses, qu'elle espéroit par cela atteindre le bruit des plus parfaites dames et d'être réputée digne d'avoir un tel serviteur. Amadour, étant arrivé àBarcelonne, fut festoyé des dames, comme il avoit accoutumé ; mais le trouvèrent tant changé qu'ils n'eussent jamais pensé que mariage eût eu telle puissance sur un homme, comme il avoit sur lui, car il sembloit qu'il se fâchât de voir les choses qu'autrefois avoit désirées -, et même la comtesse de Palamons, qu'il avoit tant aimée , ne sut trouver moyen de le faire seulement aller jusqu'à son logis. Amadour arrêta à Barcelonne le moins qu'il lui fut possible, comme celui à qui l'heure tardoit d'être au lieu où l'honneur se peut acquérir. Et lui , arrivé à Saulce , commença la guerre grande et cruelle entre les deux rois , laquelle ne suis délibéré de raconter, n'aussi les beaux faits ({u'y fit Amadour; car, au lieu de conter, faudroit faire un bien grand livre. Et sachez qu'il emportoit le bruit ^ par-dessus ses compagnons. Le duc de Nagières ^ arriva à Parpignan , ayant charge de
sieurs'fois par les Français et par les Espagnols. Le siège le plus mémorable eul lieu sous le règne do Louis \1I.
' Départ. — - Renommée, réputation , gloire.
^ Le duché de Nagera fut créé par les rois Ferdinand et Isabelle en faveur de ricrre-.MauriqucdeLara, comte de Trevigno. Son pclit-fils , Manrifiue-Mauriiiue de Lara, (jui vivait en 16»->, a été le troisième due de Nagera.
VIEUX COISTEURS FRANÇAIS.
deux mille lioinmos, et pria Amadour dï'lre son lieulcnaiit, lequel avec celte bande fit (ant bien son devoir que l'on n'oyoil en toutes les escarmouches crier autres (juc Naçjièrcs '. Or, advint que le roi de Tunis, qui dès longtemps faisoit la guerre aux Espagnols , entendant comme les rois d'Espagne et de France faisoient guerre l'un contre l'autre sur les frontiôres de Parpignan et Narbonne, pensa qu'en meilleure saison ne pouvoit faire déplaisir au roi d'Espagne, et envoya un grand nombre de l'ustcs * et autres vaisseaux, pour piller et détruire ce qu'ils pourroient trouver mal gardé sur les frontières d'Espagne. Ceux de Barcelonne, voyant passer devant eux une quantité de voiles, en avertirent le roi, qui étoit à Saulce; lequel incontinent envoya le duc de JVagières à Palamons, Et quand les navires connurent que le lieu étoit si bien gardé, feignirent de passer outre-, mais, sur l'heure de minuit, retournèrent et mirent tant de gens à lerrc, que le duc de Nagières, surpris de ses ennemis, fut emmené pi isonnier. Amadour, qui étoit fort vigilant, entendit le biuit cl assembla incontinent le plus grand nombre de ses gens qu'il put et se défendit si bien, que la force de ses ennemis fut longtemps sans lui pouvoir nuire. Mais, à la fin, sachant que le duc de Nagières étoit prins et que les Turcs étoient délibérés de mettre le feu à Palamons et le brûler en la maison où il tenoit fort contre eux, aima mieux se rendre, que d'être cause de la perdition des gens de bien qui étoient en sa compagnie et aussi que se mettant à rançon, il espéroit encore voir Florinde. Alors, se rendit à un Turc nommé Berlin , gouverneur du roi de Tunis , lequel le mena à son maître, où il fut trèsbien reçu et honoré et encore mieux gardé • ils pcnsoient bien , l'ayant entre les mains , avoir l'Achille de toutes les Espagnes. Ainsi demeura Amadour près de deux ans au service du roi do Tunis. Les nouvelles vinrent en Espagne de cette prise, dont les parents du duc de Nagières firent un grand deuil ; mais ceux qui aimoient l'honneur du pays estimèrent plus
' Les cris d'armes étaient souvent les noms mêmes des seigneurs nobles, (}ui coiiiLaltaient sous la bannière ou le pcnnon de leur maison. Cet usage militaire devait être commun à tous les pays où la clievaloric fut établie, et la clievalcrie a subsisté en Espagne plus longtemps qu'en France.
'' Flûtes, b;\iimens légers qui étaient alors eu usage dans la MédUerranée,
grande la perle d'Amadour. Le bruit en vint en la maison de la comtesse d'Arande, où pour lors étoit la pauvre Avanturade grièvement malade. La comtesse , qui se doutoit bien fort de l'affection qu'Ainadour porloità sa tille (ce qu'elle souffroit et dissimuloit pour les vertus qu'elle connoissoit en lui) , appela sa fille à part et lui dit ces piteuses nouvelles. Florinde, qui savoit bien dissimuler, lui dit que c'éloit grande perle pour toute leur maison et que surtout elle avoit pitié de sa pauvre femme, vu mêmemcnt la maladie où elle étoit. Mais, voyant sa mère pleurer si fort, laissa aller quelques larmes pour lui tenir compagnie , afin que, par trop feindre, la feintisc ne fût découverte. Depuis cette heure, la comtesse lui en parloit souvent, mais jamais ne sut tirer de sa contenance chose où elle pût rasseoir jugement. Je laisserai à dire les voyages, prières, oraisons et jeûnes que faisoit ordinairement Florinde pour le salut d'Amadour. Lequel, incontinent (ju'il fut à Tunis, ne faillit d'envoyer des nouvelles à ses amis et par honmie sûr avertir IM'""^ Florinde, qu'il étoit en bonne santé et espoir de la revoir, qui fut à la pauvre dame le seul moyen de soutenir son ennui. Et ne doutez pas que le moyen d'écrire ne lui fût permis, dont elle s'en acquitta si diligemment, qu'Amadour n'eut point faute de la consolation de ses lettres épîtres '. Or, fut mandée la comtesse d'Arande pour aller à Sarragosse, où le roi étoit arrivé; et là, se trouva le jeune duc de Cardonne, qui fil si grande poursuite envers le roi et la reine, qu'ils prièrent^la comtesse de faire le mariage de lui et de sa fille. La comtesse*, con^.me celle qui ne vouloit en rien lui désobéir, l'accorda, estimant que sa fille, fort jeune, n'avoil volonté que la sienne. Quand tout l'accord fui fait , elle dit à sa fille comme elle lui avoit choisi le parti qui lui sembloit le plus nécessaire. La fille , voyant qu'en une chose faite ne falloit plus de conseil , lui dit que Dieu fût loué de tout , et voyant sa mère si étrange envers elle, aima mieux lui obéir que d'avoir pitié de soi-même. Et, pour la réjouir do tant de malheurs, entendit que V Enfant fortuné étoit malade à la mort, mais jamais devant sa mère ne nul autre en fit un
' II est probable que le manuscrit portait seulement cpitres, et (lue, l'éditeur ayant voulu mettre à la place lettres, l'imprimeur a conserve les deux mois, qui 69 trouvaient ensemble dans la çopiç,
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seul semblant, et se contraignit si bien, que les larmes, par force retirées en son cœur, firent saillir le sang par le nez en telle abondance que la vie fut en danger de s'en aller quant cl quant. Et , pour se restaurer , épousa celui qu'elle eût bien voulu changer à la mort. Après ces noces faites, s'en alla Florinde avec son mari en la duché de Cardonnc et mena avec elle Avanlurade, à laquelle elle faisoit privément ses complaintes, tant delà rigueur que sa mère lui avoit tenue que du regret d'avoir perdu le lils de V Enfant fortuné, mais du regret d'Amadour ne lui parloit que par manière de la consoler. Celte jeune dame doncques se délibéra de mettre Dieu et l'honneur devant ses yeux et de dissimuler si bien ses enmiis, que jamais nul des siens ne s'aperçût que son mari lui dépliil. Ainsi passa un long temps Florinde, vivant d'une vie non rioins belie que la mort. Ce qu'elle ne faillit à mander à son bon serviteur Amadour, lequel, connoissant son grand et homièlct cœur el l'amour qu'elle porloit à V Enfant fortuné, pensa qu'il étoil impossible qu'elle sùl vivre longueuienl, el la regretta comme celle qu'il tenoit pis que morte. Et cette l)eine augmenta celle qu'il avoil, et eût voulu demeurer toute sa vie esclave comme il éloit, et que Florinde eût eu un mari selon son désir; oubliant son mal [)Our celui qu'il senloit que porloit son amie. El pource qu'il entendit, par un ami qu'il avoil acquis en la cour du roi de Tunis, que le roi éloit délibéré de lui faire présenter le pal ou qu'il eût à renoncer sa foi, pour envie qu'il avoit, s'il le pouvoit rendre bon Turc, de le tenir avec lui; il fil tant avec le maîlre qui i'avoit prins , qu'il le laissa aller sur sa foi, le mettant à si grand'rancon qu'il ne pensoit point qu'un homme de si peu de biens la pùl trouver. Ainsi, sans en parler au roi, le liiissa aller le maîlre, sur sa foi. Lui venu à la cour devers le roi d'Espagne, s'en partit bientôt pour aller chercher sa rançon à-tout ses amis, el s'en alla droit à Barcelonne, où le jeune duc de Cardonnc, sa mère et Florinde éloient allés pour (juclquc affaire. Avanlurade, sitôt qu'elle ouït des nouvelles de la venue de son mari, le dil à Florinde, laquelle s'en réjouit connue pour l'amour d'elle. Mais, craignant que la joie qu'elle avoit de le voir, lui fil changer de visage el que ceux qui ne le connaissoienl en prinssenl mauvaise oi)inion , se tint à une fcnûlro pour le voir venir de loin , cl ,
sitôt qu'elle l'avisa , descendit un escalier tant obscur qu'on ne pouvoit connoîlrc si elle changeoil de couleur. Ainsi, embrassant Amadour, le mena en sa chambre et de là à sa belle mère, qui ne I'avoit jamais vu. I^Iais il n'y demeura pas deux jours, qu'il se fit autant aimer dans leur maison qu'il éloit en celle de la comtesse d'Arande. .Je vous laisserai les propos que Florinde et Amadour eurent ensemble et les complaintes qu'il lui fit des maux qu'il avoit reçus en son absence. Après plusieurs larmes jetées du regret qu'elle avoit, tant d'être mariée contre son cœur que d'avoir perdu celui qu'elle aimoil tant, lequel jamais n'espéroit de revoir, se délibéra de prendre sa consolation en l'amour et sûreté qu'elle portoit à Amadour. Co que toutefois elle ne lui osa déclarer ; mais lui, qui s"en doutoil bien , ne pcrdoil occasion ne lenqjs pour lui faire connoîlrc le grand amour qu'il lui portoit. Sur le point qu'elle éloit presque gagnée à le recevoir, non à serviteur mais i\ meilleur el parfail ami, arriva une merveilleuse forlune. Car le roi, pour quelque atïairc d'imporlance , manda incontinent Amadour , dont sa femme eut si grand regret qu'en oyant ces nouvelles, elle s'évanouil et tomba d'un degré où elle éloit , dont elle se blessa si fort qu'oncqucs depuis n'en releva. Florinde , qui par celle mort perdoit toute sa consolation , fil tel deuil que peut faire celle qui se sent destituée de bons parents et amis; mais encore le print plus mal en gré Amadour : car, d'un côté, il perdoil l'une des plus belles femmes de bien qui oncques fut, et. de l'autre, le moyen de jamais pouvoir revoir Florinde ; dont il louiba en telle maladie, qu'il cuida soudainement mourir. La vieille duchesse de Cardonnc incessamment le visitoit et lui alléguojt des raisons de i)hilosophic pour lui faire porter i)aliemnient cette mort; mais rien n'yservoit, car si la mort , d'un côté, le lourmenloit , l'amour, de l'autre côlé, augmenloit son martyre. A'oyant Amadoiu" que sa femme étoil enterrée el que son maîlre lo mandoit (pourquoi il n'avoit nulle occasion de demeurer), eut tel désespoir en son cœur, qu'il cuida perdre l'entendement. Florinde, qui en le consolant éloit en désolation, fut toute une après-dînée à lui tenir les plus honnêtes propos qu'il lui h\{ possible, poar lui cuider diminuer la grandeur de son denil, l'assurant qu'elle Irouveroit moyen de le pouvoir revoir plus souvent qu'il ne cuiUoiL
Et pourcc qu'il dcvoit partir au matin et qu'il ctoit si foiblc qu'il ne pouvoit bouger de dessus son lit, la supplia de le venir voir au soir après ([uc chacun y auroit été 5 ce qu'elle lui promit, ignorant que l'extrémité d'amour ne connoît nulle raison. Et lui, qui ne voyoit aucune espérance de jamais pouvoir revoir celle que si longuement avoit servie et de qui jamais n'avoit eu autre traitement que celui qu'avez ouï, fut tant combattu de l'amour longuement dissimulé et du désespoir qu'elle lui montroit ( tous moyens de le hanter perdus ) se délibéra do jouer à quitte et à double , ou du tout la perdre ou du tout la gagner, et se payer en une heure du bien qu'il pensoit avoir mérité. Il fit bien encourliner son lit, de sorte que ceux qui venoient en la chambre ne l'eussent su voir, el se plaignoit beaucoup plus que de coutume, tant que tous ceux de la maison ne pensoienl pas qu'il dût vivre vingtquatre heures. Après que chacun l'eut visité au soir, Florinde, à la requête même de son mari , y alla , espérant, pour le consoler, lui déclarer son affection et que du tout elle le vouloit aimer, autant que l'honneur le peut permettre. Et elle, assise en une chaire ' qui étoit au chevet du lit dudit Amadour. là commença son réconfort par plorer avec lui. Amadour, la voyant remplie de tels deuils et regrets , pensa qu'en ce grand tourment pourroit plus facilement venir à la fin de son intention, se leva dessus son lit, ce que voyant Florinde, pensant qu'il fût trop foible, le voulut engarder. Et, se mettant à genoux, lui dit : « Faut-il que pour jamais je vous perde de vue ?» Et, en ce disant, se laissa tomber entre ses bras, comme un homme à qui force défaut. La pauvre Florinde l'embrassa et le soutint bien longuement, faisant tout ce qui lui éloit possible pour le consoler; mais la médecine qu'elle lui bailloit pour amender sa douleur la lui rendoit beaucoup plus forte ; car, en faisant le demi-mort et sans parler, s'essaya à chercher ce que l'honneur des femmes défend. Quand Florinde s'aperçut de sa mauvaise volonié, ne la pouvant croire , vu les honnêtes propos que toujours lui avoit tenus, lui demanda que c'étoit qu'il Youloit; mais Amadour, craignant d'ouïr
' Il y avait toujours une chaire à dorserst au chevet du lit d'honneur. Voyez les Honneurs de la cour, pu- Miés i»ar Lacurne de Saintc-Paiayc, à la suite des Mémoires sur lancivnnQ checalerie.
sa réponse, qu'il savoit bien ne pouvoir être autre que chaste et honnête, sans rien dire, poursuit avec toute la force qu'il lui fut possible ce qu'il cherclioit. Dont Florinde , bien étonnée, soupçonna qu'il fût hors du sens, plutôt que de croire qu'il prétendît à son déshonneur. Farquoi, elle appela tout haut un gentilhomme, qu'elle savoit bien être en la chambre avec elle , dont Amadour, désespéré jusqu'au bout, se rejeta sur son lit si soudainement que le gentilhomme pensoit qu'il fût trépassé. Florinde , qui s'étoit levée de sa chaire, dit : « Allez, et apportez vitement quelque bon vinaigre. » Ce que le gentilhomme fit à l'heure. Florinde commença à dire : «Amadour, quelle folie vous est montée en l'entendement.!' et qu'est-ce qu'avez pensé et voulu faire? » Amadour , qui avoit perdu toute raison par la force d'amour, lui dit : « Un si long service que le mien mérite-t-il récompense de telle cruauté ? — Et où est l'honneur, dit Florinde, que tant de fois vous m'avez prêché ? — Ah! madame, dit Amadour, il me semble qu'il n'est possible de plus parfaitement aimer votre honneur que je fais-, car, quand vous avez été à marier , j'ai si bien su vaincre mon cœur, que vous n'avez jamais su connoître ma volonté 5 maintenant que vous êtes mariée et que votre honneur peut être couvert , quel tort vous fais-je de demander ce qui est mien ? car, par la force d'amour, je vous ai gagnée. Celui qui premier a eu votre cœur, a si mal poursuivi le corps, qu'il a mérité perdre le tout ensemble. Celui qui possède votre corps, n'est digne d'avoir votre cœur : parquoi même le le corps n'est sien ni ne lui appartient. Mais, moi, madame, durant cinq ou siv ans, j'ai porté tant de peines et de travaux pour vous, que vous ne pouvez ignorer qu'à moi seul n'appartiennent le corps et le cœur, pour lequel j'ai oublié le mien. El, si vous vous en cuidez défendre par la conscience , ne doutez point que ceux qui ont éprouvé les forces d'amour ne rejettent le blàmc sur vous , qui m'avez tellement ravi ma liberté et ébloui mes sens par vos divines grâces, que, ne sachant désormais que faire, je suis contraint de m'en aller, sans espoir de jamais vous revoir: assuré toutefois, que, quelque part oii je sois, vous aurez toujours part du cœur, qui demeurera vôtre à jamais, soit sur terre, soit sur eau ou entre les mains de mes i)lus cruels ennemis.
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Mais, si j'avois avant mon parlement la sûreté de vous, que mon grand amour mérite , je scrois assez fort pour soutenir les ennuis de eettc longue îibsence. Et , s'il ne vous plaît m'oc- Iroyer ma requôte, vous orrez bientôt dire que votre rigueur m'aura donné une malheureuse et cruelle mort. » Florindc, non moins étonnée que marrie d'ouïr tenir tels propos à celui duquel elle n'eut jamais soupçon de chose semblable, lui dit en pleurant : « Ilélas ! Amadour, sont-ce les vertueux propos que durant ma Jeunesse vous m'avez tenus ? Est-ce ceci l'honneur de la conscience, que vous m'avez maintes fois conseillé plulol mourir que perdre ? Avez-vous oublié ces bons exemples que vous m'avez donnes des vertueuses dames qui ont résisté à la folle amour et le dépris que vous avez toujours fait des folles dames ' ? Je ne puis croire, Amadour, que soyez si loin de vous-même, que Dieu, votre conscience et mon honneur soient du tout morts en vous. Mais si ainsi est que vous le dites, je loue la bonté divine, qui a prévenu au malheur où maintenant je m'en allois précipiter, en me montrant par votre parole le cœur que j'ai tant ignoré. Car, ayant perdu le fils de YEnfant fortuné, non-seulement pour être mariée ailleurs, mais pource que je sais bien qu'il aime une autre , et me voyant mariée à celui que je ne puis aimer (quelque peine que j'y mette) n'avoir^ pour agréable, j'avois pensé et délibéré d'entièrement et de tout mon c(eur et affection vous aimer, fondant celte amitié sur la vertu que j'ai tant connue en vous, et laquelle par voire moyen je pense avoir atteinlc : c'est d'aimer plus mon honneur et ma conscience, que ma propre vie. Sur cette pierre d'honnêteté, j'étois venue ici , délibérée de prendre un tréssùr fondement 5 mais, Amadour, en un moment m'avez montré qu'en lieu d'une pierre nette et pure, le fondement de cet édifice est assis sur du sablon léger et mouvant ou sur la fange molle et infâme j et, combien qucj'eussc déjà commencé grande partie du logis, où j'espérois faire perpétuelle demeure , soudain du tout l'avez ruiné, l^irquoi, vous faut quant et quant rompre lespérance que vous avez jamais eue en moi, et vous délibérer qu'en quel-
' Folles, dans le sens de fjalanles , libcvUncs , etc. On appelait les femmes de mauvaise > ie folks do leur corps.
■ l'our ni avoir.
que lieu (pie je sois ne me cherchez ne par paroles ne par contenance ; et n'espérez (|uo je puisse ou vueille jamais changer mon opinion. Je vous le dis avec tel regret qu'il ne peut être plus grand ] mais, si je fusse venue jusqu'à avoir juré parfaite amitié avec vous, je sens bien mon coîur, tel qu'il fût mort en telle rompure ', combien que l'élonnement que j'ai d'èlrc déçue est si grand , ({uc je suis sûre qu'il rendra ma vie ou brève ou douloureuse. Et, sur ce mot, je vous dis adieu, et c'est pour jamais ! » Et n'entreprends point de vous dire la douleur que senloit Amadour écoutant ces paroles-, car non-seulement eût été impossible de l'écrire, mais de la penser, sinon à ceux qui ont expérimenté la pareille. Et, voyant que sur celte ciuelle conclusion elle s'en alloit, l'arrêta par le bras, sachant très-bien que s'il ne lui ùtoit la mauvaise opinion qu'il lui avoit donnée, qu'à jamais il la perdroit. Parquoi il lui dit avec le plus feint visage qu'il put prendre -.«IMadame^ j'ai toute ma vie désiré d'aimer une femme de bien , et pource que j'en ai trouvé si peu , j'ai bien voulu expérimenter pour voir si vous éliez par votre vertu digne d'être autant estimée qu'aimée. Ce que maintenant je sais pour certain , dont je loue Dieu , qui adressa mon cœur à aimer tant de perfections , vous suppliant me pardonner cette folle cl audacieuse entreprise , puisque vous voyez que la fin en tourne à voire honneur et à mon grand contentement. » Florindc, qui commençoit à connoître la malice des hommes par lui , tout ainsi qu'elle avoit été dilTicile à croire le mal où il étoit, aussi fut-elle encore plus à croire le bien où il n'éloit pas , et lui dit : « Plût à Dieu que vous disiez la vérité ! mais je ne puis être si ignorante, que l'élat de mariage où je suis, ne me fasse bien connoître clairement que forte passion et aveuglement vous ont fait faire ce que vous avez fait. Car, si Dieu m'eût lâché la main , je suis bien sûre que vous n'eussiez pas retiré la bride. Ceux qui lenlent pour chercher la vertu, ne sauroienl prendre le chemin que vous avez fait. IMais c'est assez; si j'ai cru légèrement (iu(>l(iue bien en vous , il est temps que je coniuiisse niainlenanl la vérité, laquelle me délivre de vous. » En ce disant, se partit Fioiinde de la chambre, et, tant que la Ruit
' Tour rotnpfiirc, déconlilure, baniiiieroule. Ce mot est juis au il^urù. Jlouipiire pouvaiL se prendre aussi dans le sens de findc, (Uioi/auté, parjure.
dura, ne lit que pleurer, sciilanl si grande douleur on cette mutation, que son cœur avoit bien alTairc à soutenir les assauts du regret qu'amour lui donnoil. Car, combien (lue, selon raison, elle délibérât de jamais plus l'aimer, si est-ce que le cœur, qui n'est point sujet à nous, ne s'y vouloit accorder; parquoi ne le pouvoil moins aimer qu'elle avoit accoutumé ; et sachant qu'amour étoit cause de cette faute, se délibéra, satisfaisant l'amour, de l'aimer de tout son cœur, et, obéissant à l'honneur, n'en faire jamais autre semblant. Le malin, s'en partit Amadour, ainsi fâché, que vous avez ouï ; toutefois, son cœur, (pii étoit si grand qu'il n'avoit au monde son pareil, ne le souiïril désespérer , mais lui bailla nouvelle intention de pouvoir encore revoir Florinde et avoir sa bonne grace.Doncques, en s'allant devers le roi d'Espagne (lequel étoit à Tolette), print son chemin par la comté d'Arande , où un soir, bien lard, il arriva, et trouva la comtesse fort malade d'une tristesse qu'elle avoit de l'absence de sa fille Florinde. Quand elle vit Amadour, elle le baisa et embrassa comme si c'eût été son propreenfant, tant pour l'amour qu'elle lui porloit , que pour celui (pi'il avoit à Florinde, de laquelle elle lui demanda bien soigneusement des nouvelles : qui lui en dit le mieux qu'il lui fut possible , mais non toute la vérité, et lui confessa l'amitié de Florinde et de lui ( ce que Florinde avoit toujours celé), la priant lui vouloir aider à avoir souvent de ses nouvelles et de la relirer bientôt avec elle. Et, le malin, s'en partit:, et, après avoir fait ses affaires avec la reine, s'en alla à la guerre, si triste , et changea de toutes conditions , que dames, capitaines et tous ceux qui avoicnt accoutumé de le hanter, ne le connoissoient plus; et ne s'habilloit plus que de noir, encore éloit-ce d'une frise ' beaucoup plus grosse qu'il ne falloil à porter le deuil de sa femme, duquel il couvroit celui qu'il avoit au ca^ur. Ainsi passa Amadour trois ou quatre années sans revenir à la cour. El la comtesse d'Arande, ayant ouï dire que Florinde éloit si fort changée que c'étoit pilié , l'envoya quérir, espérant qu'elle reviendroit auprès d'elle ; mais ce fut le contraire 5 car, quand Florinde enlendit qu'Amadour avoit déclaré à sa mère leur amitié , et que sa mère , tant sage et ver-
• Espèce de grosse (ilotîe de laiiiC;
tueuse, se confiant qu'Amadour l'avoit trouvée bonne, fut en une merveilleuse perplexité, pource que, d'un côté, elle voyoit sa mère l'estimer tant, que, si elle lui disoit la vérité, Amadour en pourroit recevoir quelque déplaisir (ce que pour mourir n'eût voulu -, car elle se tenoit assez forte pour le punir de sa folie, sans s'aider de ses i)arents) ; d'un autre côté, elle voyoit qu'en dissimulant le mal qu'elle sa voit, qu'elle seroit contrainte, de sa mère et de ses amis, de parler à iuiel de lui faire bonne chère ', par laquelle elle craignoil fortifier sa mauvaise opinion. Mais, voyant qu'il étoit loin , n'en fit grand semblant et lui écrivoit quand la comtesse le lui commandoil, mais c'éloienl lettres qu'il pouvoitbien connoîlre venir plus d'obéissance que de bonne volonté : dont il éloit ennuyé en les lisant, au lieu qu'il avoit accoutumé de se réjouir des premières. Auboul de deux ou trois ans, après avoir fail dotant belles choses que tout le papier d'Espagne ne les sauroit contenir, s'imagina une invention trèsgrande, non pour gagner le cœur de Florinde (car il le tenoit pour perdu), mais pour avoir la victoire de son ennemie, puisque telle se faisoit contre lui. 11 mit arriére tout 'le conseil de raison et même la peur de la mort, au hasard de laquelle il se mclloit. Sa pensée conclue et délibérée, fit tant envers le grand gouverneur ^ qu'il fut par lui député pour aller parler au roi de quelques entreprises qui se faisoicnt sur Locale ', et se hasarda de communiquer son entreprise à la comtesse d'Arande, avant que de la déclarer au roi, pour en prendre son bon conseil, et vint en poste tout droit en la comté d'Arande, où il savoit bien que Florinde éloit, et envoya secrètement à la comtesse un sien ami lui déclarer sa venue, la priant la tenir secrète et qu'il pût parler à elle la nuit, sans que personne en sût rien. La comtesse, fort joyeuse de sa venue, le dit à Florinde et l'envoya déshabiller en la chambre de son mari, afin qu'elle fût prête, quand elle la manderoit et que chacun fût retiré. Florinde, qui n'éloit pas encore assurée de sa première peur , n'en fit semblant à sa mère, mais s'en va en un oratoire se reconnnander à Dieu, le priant vouloir conserver son cœur de toute méchante affection ; et pensa que
' Ron visage.
* Le gouverneur ou vice-roi de Catalogne.
» Leucale ou Lcobaie, à six lieues de rN'ariJttuas,
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souvent Amadour lavoit louée de sa beauté , laquelle n'étoit point diminuée, nonobstant qu'elle cCit clé longuement malade. Parquoi, aimant mieux faire tort à sa beauté en la diminuant, que de souffrir par elle le cœur d'un si méchant feu, printune pierre qui étoit dedans la chapelle et s'en donna par le visage si grand coup, que la bouche , les yeux et le nez en éloient tout difformes. Et , ainsi que ' l'on ne soupçonnât pas qu'elle Teût fait , quand la comtesse l'envoya quérir, se laissa tomber en sortant de la chapelle, le visage sur une grosse pierre, et en criant bien haut-, arriva la comtesse, qui la trouva en ce pileux état. Incontinent fut pansée et son visage bandé. Ce fait, la comtesse la mena en la chambre et la pria d'aller en son cabinet entretenir Amadour jusqu'à ce qu'elle se fût défaite de sa compagnie. Ce qu'elle fil, pensant qu'il y eût gens avec lui; mais, se trouvant toute seule, la porte fermée sur elle, fut autant marrie qu'Amadour content, pensant que par amour ou par force il auroitceque tantavoil désiré. Et, après avoir un peu parlé à elle, et l'avoir trouvée au même propos auquel il l'avoit laissée et que pour mourir elle ne changeroilson opinion, lui dit, tout outré de désespoir : « Pardieu ! madame, le fruit de mon labeur ne me sera point ôté pour scrupule-, et puisque amour, patience et humbles prières n'y servent de rien, je n'épargnerai point ma force pour acquérir le bien qui sans l'avoir me la feroit perdre. » Quand Florinde vit son visage et ses yeux tant altérés, que le plus beau teint du monde éloil rouge comme feu, et le plus doux et plaisant regard, si horrible et furieux, qu'il scmbloil feu trèsardent étincelant dedans son cœur et visage, et qu'en cette fureur, d'une de ses fortes mains, print ses deux foiblcs et délicates -, et, d'autre part, voyant que toutes défenses lui failloicnt et que ses pieds et mains étoient tenus en telle captivité qu'elle ne pouvoit fuir ne se défendre, ne sut quel remède trouver, sinon chercher s'il n'y avoit point en lui encore quelque racine de la première amour, pour l'honneur de laquelle il oubliât sa cruauté ; parquoi, elle lui dit : <( Amadour, si maintenant vous m'êtes comme ennemi , je vous supplie, pour l'honnêteté d'amour que j'ai autrefois pensé en votre cœur, me vouloir écouler, avant que
* Dans 1« sent dç afin que.
me tourmenter. » El quand elle vit qu'il lui prêloit l'oreille, poursuivant son propos, lui dit: « Ilélas! Amadour, quelle occasion vous mène de cherclier une chose dont vous no sauriez avoir contentement, et me donner un ennui le plus grand que je saurois avoir ? Vous avez tant expérimenté ma volonté, du temps de ma jeunesse et de ma plus grande beauté (sur quoi votre passion pouvoit prendre excuse), que je m'ébahis comme, en l'Age et grande laideur où je suis, vous avez le ca'ur de me vouloir tourmenter-, je suis sûre que vous no doutez point que ma volonté ne soit telle qu'elle a accoutumé-, parquoi ne pouvez avoir que par force ce que demandez. Et, si vous regardez comme mon visage est accoutré, en oubliant la mémoire du bien que vous avez vu en moi, n'aurez point d'envie d'approcher de plus près. Et, s'il y a en vous encore quelques reliques de l'amour, il est impossible que la pitié ne vainque votre fureur 1 Et, à cette pitié et honnêteté que j'ai tant expérimentées en vous, je fais ma complainte et demande grâce , afin que, selon votre conseil ', vous me laissiez vivre en paix et honnêteté, ce que j'ai délibéré de faire. Et si l'amour que vous m'avez porté est converti du tout en haine, et que plus par vengeance que par alTcction vous me vueillez faire la plus malheureuse femme du monde, je vous assure qu'il n'en sera pas ainsi et me contraindrez, contre ma délibération, de déclarer votre méchanceté et appétit désordonné à celle qui croit tant de bien de vous-, et en celte connoissance, pensez que votre vie ne seroit pas en sûreté. » Amadour, rompant son propos, lui dit : « S'il me faut moiu"ir, je serai quitte de mon tourment incontinent 5 mais la difformité de votre visage (que je pense être faite de votre volonté ) ne m'empêchera de faire la mienne-, car, quand je ne pourrois avoir de vous que les os, si les voudrois-jc tenir auprès de moi. "Et quand Florinde vit que les prières, raison ne larmes ne lui servoient de rien et que telle cruauté poursuivoit son méchant désir, qu'elle avoit toujours évité par force d'y résister, s'aida du secours qu'elle craignoit autant que perdre sa vie, et , d'une voix triste et pileuse, appela sa mère plus haut qu'il lui fut possible. Laquelle, oyant sa fille l'appeler d'une lelle voix, eut nierveilleuse-
' C'csî-à-dire, vulrc meilleur avis, rétolulion, r«fleiion-
ment grand'pcur de ce qui éloil vcrilable el courut le plus tôt qu'il lui fui possible en la garde-robe. Atnadour, qui n'éloit pas si prêt à mourir qu'il disoil, laissa sa prise, de si bonne heure, que la dame, ouvrant son cabinet, le trouva à la porte et Florinde assez loin de lui. I^a comtesse lui demanda : « Amadour , qu'y a-t-il? dites-m'en la vérité ?»Conmie celui qui jamais n'éloit dépourvu d'invention , avec un visage prde et transi, lui dit : « Hélas I madame, de quelle condition est devenue madame Florinde ? je ne fus jamais si élonné que je suis ; car (comme je vous ai dit ) je pensois avoir part ù sa bonne grâce, mais je connois bien que je n'y ai plus rien. 11 me semble, madame, que, du temps qu'elle éloit nourrie avec vous, elle n'éloit moins sage ne vertueuse qu'elle est, mais elle ne faisoit point conscience de parler et regarder chacun; et maintenant je l'ai voulu regarder, mais elle ne l'a voulu souffrir; et, quand j'ai vu cette contenance, pensant que ce fût un songe ou une rêverie, lui ai demandé la main, pour la lui baiser ù la façon du pays, ce qu'elle m'a du (oui refusé. 11 est vrai, madame, que j'ai torî, dont je vous demande pardon : c'est que je lui ai prins la main quasi de force et lui ai baisée, ne lui demandant autre contentement, mais elle (comme je crois), qui a délibéré ma mort, vous a appelée, ainsi que vous avez ouï. Je ne saurois dire pourquoi, sinon qu'elle eftt peur que j'eusse autre volonlé que je n'ai. Toutefois, madame, en quelque sorte que ce soit, j'avoue le lorlélrc mien; car, combien qu'elle dût aimer lous vos bons serviteurs, la fortune veut que, moi seul et le plus alïeclionné, sois mis hors de sa bonne grâce. Si est-ce que je demeurerai toujours tel envers vous et elle, comme je suis venu, vous suppliant me vouloir tenir en votre bonne grâce, puisque sans mon démérite j'ai perdu la sienne. « La comtesse , qui en partie le croyoit et en partie en douloil, s'en alla à sa fille et lui demanda : « Pourquoi m'avez-vous api)elée si haut? » Florinde répondit qu'elle avoit eu peur; et, combien que la comtesse l'interrogeât de plusieurs choses par le menu, si est-ce que jamais ne lui fit autre réponse; car, voyant ((u'clle éloit échappée des mains de son ennemi, le tenoit assez puni de lui avoir rompu son entreprise. Après que la comtesse eut loiiglenips pailé â Aniatlour, le laissa encore devant elle parler â Florinde,
pour voir quelle contenance il tiendroit, a laquelle il ne tint pas grand propos, sinon qu'il la remercia de ce qu'elle n'avoit confessé la vérité â sa mère, et la pria qu'au moins puisqu'il éloit hors de son cœur, qu'un autre ne tînt point sa place. Et elle lui répondit: « Quant au premier propos, si j'eusse eu autre moyen de me défendre de vous que par la voix , elle ne l'ei'it point ouïe, ni par moi jamais n'aurez pis , si vous ne m'y contraignez , comme vous avez fait; el n'ayez pas peur que j'en susse aiujer d'autre! Car, puisque je n'ai trouvé au cœur que j'estimois le plus vertueux du monde le bien que je désirois, je ne croirai jamais qu'il soil en nul homme. Et ce m ilheur sera cause que je serai pour jamais en liberté des passions que l'amour peut donner. » Et ce disant, prinl congé de lui. La mère, qui regardoitsa contenance, n'y sut rien juger, et depuis ce temps-lâ connut très-bien que sa fille n'avoit plus d'affection à Amadour et pensa pour certain ({u'elle fût déraisonnable et qu'elle haït toutes les choses qu'elle aimoit ; et, de cette heure-lâ, lui mena la guerre si étrange, qu'elle fut sept ans sans parler d'elle, si elle ne s'y courrouçoil, el tout à la requête d'Amadour. Durant ce temps-là, Florinde tourna la crainte qu'elle avoit d'être avec son mari en volonté de n'en bouger pour fuir les rigueurs que lui lenoil sa mère ; mais, voyant que rien ne lui servoit, délibéra de tromper Amadour, el, laissant par un jour ou deux son visage étrange, lui conseilla de tenir jjropos d'amitié â une femme qu'elle disoit avoir parlé de leur amour. Cette dame demeuroit avec la reine d'Espagne et avoit noirj Lorctte, bien aise d'avoir gagné un tel serviteur, et fil tant de mines que le bruit en courut partout. Et même la comtesse d'Arande étant à la cour s'en aperçut; parquoi depuis ne tourmentoil tant Florinde, qu'elle avoit accoulumé. Florinde ouït un jour dire que le capitaine, mari de Lorette, éloit entré en telle jalousie, qu'il avoit délibéré, en quelque sorte que ce fût, de luer Amadour. Florinde, qui, nonobstant son dissimulé visage, ne pouvoil vouloir mal à Amadour, l'en avertit incontinent. I^Iais, lui, qui facilement fût retourné â ses brisées premières, lui répondit que s'il lui plaisoit l'entretenir trois heures tous les jours, quejamais ne parleroit à Lorette; ce qu'elle ne voulut accorder, a Doncques, lui dit Amadour, puisque ne me voulez faire vivre, pour-
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quoi me voulez-vous garder de mourir , sinon que vous espérez plus me tourmenter en vivant, que mille morts ne sauroient faire ? IMais combien que la mort me fuit, si la chercherai-je tant que je la trouverai, car en ce jour-là seulement j'aurai repos. )) Durant qu'ils étoient en ces termes , vinrent nouvelles que le roi de Grenade commençoit une très-grande guerre contre le roi dEspagne', tellement que le roi y envoya le prince son fils * et avec lui le connétable de Caslille et le duc d'Albe % deux vieux et sages seigneurs. Le duc de Cardonne et le comte d'Arandc ne voulurent pas demeurer et supplièrent au roi de leur donner quelque charge, ce qu'il fil selon leurs maisons et leur bailla pour les conduire Amadour, lequel, durant la guerre, fit des actes si étranges, qu'ils sembloient autant pleins de désespoir que de hardiesse. Et, pour venir à Tintention démon conte, vous dirai que sa trop grande hardiesse fut éprouvée à sa mort -, car, ayant les Maures fait démontrance de donner la bataille, voyant l'armée des chrétiens, firent semblant de fuir, à la chasse desquels se mirent les Espagnols ; mais le vieux connétable et le duc d'Albe, se doutant de leur finesse, retinrent, contrôla volonté, le prince d'Espagne qu'il ne passût la rivière. Ce que firent ( nonobstant les défenses)
' Il y a évidemment confusion dans les faits. Le dernier roi de Grenade fut iMaliomel-noabdil , chassé de ses Etats par Ferdinand et Isabelle , qui mirent fin à la domination des Maures en Espagne, l'an 1 i93. Il est vrai aussi que les Maures se maintinrent avec leurs mœurs et leur religion , dans les provinces qu'ils occupaient, jusqu'en l(jl0, où ils furent définitivement expulsés de la Péninsule. Ils s'étaient révoltés plus d'une fois contre les rois d'Espagne, et c'est sans doute à une de ces révoltes que le récit de la reine de IVavarre fait allusion. Quant à ce roi de Grenade , que nous trouvons ici en très-c/rande guerre contre Charles-Quint, c'était assurément quelque chef, prétendant à la succession des rois maures. On voit que la reine de Navarre , racontant de mémoire, confondait sans cesse les faits et les personnages. reut-é(re faudrait-il rap|)orter cette .Nouvelle au régne de Louis XH, quoi(|ue certains détails historiques appartiennent évidemment à l'époque de François l".
' Philippe, ])remier fils de Cliarlcs-Quint , était né en 1527. I! n'avait donc que quinze ou seize ans lors de celle expédition contre les Maures.
' F.n 1.>}S ou mémcLVii , il n'y avait pas ôt^ vieux ducd'Albe. Alvarés de Tolède, né en ITjO.S, avait hérité du titre de duc d'Albe depuis la mort de son grandjiére, en 1527. Ce fut le célèbre duc d'Albe, un des plus grands caijilaines de son temps. Grujel a jju ajouter j'épithéte de vieux , dans une édition posléricurc à la niorl de Marguerite.
REINE DE NAVARRE. 349
le comte d'Arande et le duc de Cardonne. Et quand les IMaures virent qu'ils n'étoienl suivis que de peu de gens, se retournèrent, et d'un coup de cimeterre abattirent tout mort le duc de Cardonne, et fut le comte d'Arande si fort blessé , qu'on le laissa pour mort en la place. Amadour arriva sur cette défaite tant enragé et furieux , qu'il rompit toute la presse et fit prendre les deux corps desdils duc et comte et les fit porter au camp du prince, lequel en eut autant de regret que de ses propres frères. Mais, en visitant leurs plaies , se trouva le comte d'Arande encore vivant, lequel fut envoyé en une litière en sa maison, où il fut longtemps malade. De l'autre côté, arriva à Cardonne le corps du jeune duc. Amadour, ayant fait son effet' de retirer ces deux corps, pensa si peu de lui , qu'il se trouva environné d'un grand nombre de Maures ; et lui, qui ne vouloit non plus être prins qu'il avoit pu prendre son amie, ne fausser sa foi envers Dieu qu'il avoit envers elle, sachant que , s'il éloit mené au roi de Grenade, ou il mourroit cruellement ou renonceroit la chrétienté, délibéra ne donner la gloire de sa mort ni sa prise à ses ennemis, et en baisant la croix de son épée (rendant corps et âme à Dieu) , s'en donna un tel coup, qu'il ne fut besoin y retourner i)our le second. Ainsi mourut le pauvre Amadour, autant regretté que ses vertus le mériloient. Les nouvelles en coururent par toutes les Espagnes, tant que Florinde, qui éloit à Rarcelonne, oi'i son mari avoit autrefois ordonné Être enterré, après qu'elle eut fait ses obsèques honorablement, sans en parler à mère ni à belle-mère, s'en alla rendre religieuse au monastère de Jésus, prenant pour mari et ami Celui qui l'avoit délivrée d'un amour si véhément que celui d'Amadour, et de l'ennui si grand que de la compagnie d'un tel mari. Ainsi tourna toutes ses affections à aimer Dieu si parfaitement qu'après avoir vécu longuement religieuse, lui rendit son âme en telle joie que lépouse a d'aller voir son époux.
« .Te sais bien, mesdames, que celle longue histoire pourra être â aucuns fi\cheuso, mais si j'eusse voulu satisfaire à celui (pii me l'a contée, elle QUI été trop plus que longiu;. "N'ous siq)pliaii(, mesdames, en prenant rcxemple de la vertu de Florinde, diminuer un peu de sa
' On dirait aujourd'hui : son a/faire.
cruauté et ne croire point tant de bien aux hommes, qu'il ne faille par laconnoissance du contraire leur donner cruelle mort et à vous une triste vie.» Et après que Parlamente eut eu bonne et longue audience, elle dit i\ Ilircan: « Vous semble-t-il pas que cette femme ait été pressée jusqu'au bout et qu'elle ait vertueusement résisté? — Non, dit Ilircan, car une femme ne peut faire moindre résistance que de crier-, et si elle eût été en lieu où l'on ne l'eût pu ouïr, je ne sais qu'elle eût fait 5 et, si Amadour eût été i)lus amoureux que craintif, il n'eût pas laissé pour si peu son entreprise. Et, pour cet exemple, je ne me départirai pas de la forte opinion que j'ai, que oncques homme qui aimât parfaitement ou qui fût aimé d'une dame ne faillit d'en avoir bonne issue, s'il a fait la poursuite comme il appartient. Mais encore faut-il que je loue Amadourde ce qu'il fit une partie de son devoir. — Quel devoir, dit Oisille , dites-vous ? Appelez-vous faire son devoir à un serviteur qui veut avoir par force sa maîtresse, à laquelle il doit toute révérence et obéissance? » Saiïredant print la parole et dit : « Quand nos maîtresses tiennent leur rang, en chambres ou en salles, assises à leur aise comme nos juges, nous sommes à genoux devant elles; et quand nous les menons danser en crainte et servons si diligemment que nous prévenons leur demande, nous semblons être tant craintifs de les offenser et tant désirant de les servir, que ceux qui nous voient ont pitié de nous, et bien souvent nous estiment plus sols que bêtes, transportés d'entendement, ou transis, et donnent la gloire à nos dames, desquelles les contenances sont tant audacieuses et les paroles tant honnêtes, qu'elles se font craindre, aimer et estimer de ceux qui ne voient que le dehors. Biais quand nous sonunes à part, où l'amour seul est juge de nos contenances, nous savons très-bien qu'elles sont femmes et nous hommes, et à l'heure, le nom de maîtresse est converti en amie , et le nom de scrrlleur en ami. C'est de là où le proverbe est dit :
A bien servir et loyal être,
De serviteur, on devient maître.
Elles ont l'honneur autant que les homme» en peuvent donner et ôter; et voyant ce que nous endurons patiemment, c'est raison que notre souffrance soit récompensée, quand Thonneur n'est point blessé. — ^''ous ne parlez pas du vrai bonheur, dit Longarine, qui est le contentement de ce monde ; car quand tout le monde me diroit femme de bien et je saurois seule le contraire, leur louange augmenteroit ma honte et me rendroit en moi-même plus confuse. Et aussi, quand ils me blûmeroienl et je sentisse mon innocence, le blâme tourneroil en contentement, car nul n'est content que de soi-même. — Or, quoique vous ayez tout dit, dit Guebron, il me semble qu'Amadour est un autant honnête et vertueux chevalier qu'il en soit point, et vu que les noms sont supposés , jepcnsele connoîlre 5 mais puisque Parlamente ne l'a voulu nommer, aussi ferai-je. Et contentez-vous que, si c'est celui que je pense, son cœur ne sentit jamais nulle peur, ni ne fut jamais vide d'amour ni de hardiesse. » Oisille leur dit : « II me semble que celte journée s'est passée joyeusement ; que, si nous continuons ainsi les autres, nous accourcirons le temps à force d'honnêtes propos. Voyez où est le soleil et oyez la cloche de l'abbaye, qui, longtemps a, nous appelle à vêpres , dont je ne vous ai point avertis; car la dévotion d'ouïr la fin de ce conte éloit plus grande que celle d'ouïr vêpres. » Et, en ce disant, se levèrent tous; et arrivant à l'abbaye, trouvèrent les religieux, qui les avoient attendus plus d'une grosse heure. Vêpres ouïes, allèrent souper, qui ne fut tout le soir sans parler des contes qu'ils avoient ouïs cl sans chercher par tous les endroits de leur mémoire pour voir s'ils pourroienl faire la journée ensuivante aussi plaisante que la première. Et après avoir joué de mille jeux dedans le pré, s'en allèrent coucher, donnant fin très-joyeuse et contentement à leur première Journée.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
DEUXIEME JOIJRINEE.
Le lendemain, se levèrent en grand désir de retourner au lieu où le jour précédent avoicnt eu tant de plaisir; car chacun avoit son conte si prèl, qu'il leur tardoil qu'il ne fût mis en lumière. Après qu'ils eurent ouï la leçon de madame Oisillc et la messe, où chacun recommanda son esprit à Dieu, afin qu'il leur donnât parole et grûce de continuer l'assemblée, s'en allèrent dîner, ramenlevantles uns aux autres plusieurs histoires passées.
Et, après dîner, qu'ils se furent reposés en leurs chambres, s'en retournèrent à l'heure ordonnée dedans le pré, où il scmbloit que le temps et le jour favorisassent leur entreprise. S'élant tous assis sur le siège naturel de Flierbe verte, Parlamente dit : « Puis(jue je donnai au soir fin à la dixième, c'est à moi à élire celle qui doit continuer celles du jourd'hui. Et pource que M"'" Oisille fut la première des femmes qui hier parla, comme la plus sage et ancienne, je donne ma voix h la plus jeune (je ne dis pas : à la plus folle), étant assurée que si nous la suivons toutes, ne ferons pas attendre vêpres si longuement que nous fîmes hier. Parquoi , Nomerfido, vous tiendrez aujourd'hui les rangs de bien dire; mais, je vous prie, ne nous faites point commencer notre journée par larmes. — Il ne m'en falloit point prier, dit Nomerfide, car je m'y élois déjà toule résolue, me souvenant d'un conte qui me fut fait l'année passée par une bourgeoise de Tours, native d'Amboise, qui m'afilrma avoir été présente aux prédications du cordelicr, dont je vous veux parler. »
NOUVELLE XL
Tropos facétieux d'un cordelicr en ses sermons.
Près de la ville de Bleré en Touraine, y a un village nommé Sainl-]^Llrtin-lc-Iîoau^, où fut appelé un cordelicr du couvent deTours, pour prêcher les Avcnts et le carême ensuivant. Ce cordelicr, plus enlangagè*que docte, n'ayant quelquefois de quoi payer, pour achever son heure s'amusoit à faire des contes, qui salis-
• SairU-Marlln-lc-Ccl , à deux lieues d'Amboise. ^ Parleur, orateur.
faisoient aucunement • à ses bonnes gens de village. Un jour de jeudi absolu*, [)rèchant de l'agneau pascal, quand ce vint à parler de le manger de nuit et(|u'il vit, à sa prédication, de belles jeunes dames d'Amboise, qui èloient là fraîchement arrivées pour y ftiire leurs pàques et y séjourner quelques jours après, il se voulut mettre sur le beau bout et demanda à toute l'assistance des femmes si elles ne savoicnt que c'étoit de manger de chair crue de nuit. « .Te vous le veux apprendre, mesdames, » ce ditil. Les jeunes gens d'Amboise là présents, qui ne faisoient que d'arriver avec leurs femmes, sœurs et nièces, et qui ne connaissoient l'humeur du pèlerin , commencèrent à s'en scandaliser. Mais, après qu'ils l'eurent écoulé davantage, ils convertirent le scandale en risée, mètncment (piand il dit que pour manger l'agneau , il falloit avoir les reins ceints, des pieds en ses souliers et une main en son bâton. Le cordelicr, les voyant rire et se doutant pourquoi , se rejjrit incontinent : a Eh bien ! eh bien I dit-il, des souliers en ses pieds, et un bûton en sa main. Blanc chapeau et chapeau blanc, est-ce pas tout un ?» Si ce fut lors à rire, je crois que vous n'en doutez point. Les dames même ne s'en purent garder, auxquelles il s'attacha d'autres propos récréatifs. Et se sentant près de son heure, ne voulant pas que ces dames s'en allassent malconlentes de lui, il leur dit : « Or çà, mes belles dames, mais que vous soyez tantôt à caqueter parmi les commères, vous demanderez : «3Iais qui est ce maî- » tre frère qui parle si hardiment? c'est quel- » que bon com[)agnon ?» Je vous dirai : Ne vous en étonnez pas, non, si je parle si hardiment, car je suis d'Anjou , à votre commandement. » El, en disant ces mots, mit fin à sa prédication, par laquelle il laissa ses auditeurs plus pronq)(s à rire de ses sots propos, qu'à pleurer à la mémoire de la Passion de Notrc-Seigneur, dont la commémoration se faisoit en ces jours-là. Ses autres sermons durant les fêtes furent quasi de pareille efiicace. Et comme vous savez que tels frères n'oublient pas à se faire quêter, pour avoir leurs cviifs do Pàques (en
' Tout à l'ait, eniiérciiieiil.
'^ .K'Uiii-Saiiit.
VIEUX CONTFXRS FRANÇAIS.
quoi faisant on leur donne non-sculeincnt des œufs, mais plusieurs aulrcs choses, comme du linge, de la filasse, des andouiiles, des jambons, des échinées ' et autres menues choselles -, quand ce vint le mardi d'après Pûques, en faisant SCS recommandations, dont telles gens ne sont point chiches), il dit : « Mesdames, je suis lenu à vous rendre grûces de la libéralité dont vous avez usé envers notre pauvre couvent; mais si faut-il que je vous dise que vous n'avez pas considéré les nécessités que nous avons, car la plupart de ce que nous avez donné, ce sont andouiiles, et nous n'en avons point de faute, Dieu merci ! notre couvent en est tout farci. Qu'en ferons-nous doncques de tant ? savez-vous quoi, mesdames? Je suis d'avis que vous mêliez vos jambons parmi nos andouilles, vous ferez belle aumône. » Puis, en continuant son sermon , il fit venir le scandale à propos, et en discourant assez brusquement par-dessus avec quelques exemples, il se mit en grande admiration , disant : « Et dea I messieurs cl mesdames de Saint-Martin , je m'élonne fort de vous, qui vous scandalisez pour moins que rien et sans propos , et tenez vos contes de moi partout, disant : « C'est un » grand cas; mais qui eût cuidé que le beau )) pérc eût engrossé la fille de son liôlessc ? » A'^raiment, dit-il, voilà bien de quoi s'ébahir qu'un moine ait engrossé une fille ! Mais venez çà, belles dames : ne devriez-vous pas bien vous étonner davantage si la fille avoit engrossé le moine ? »
«Yoilà, mesdames, les belles viandes de quoi ce gentil pasteur nourrissoit le troupeau de Dieu. Encore étoit-il si effronté qu'après son péché , il en tcnoit conte en pleine chaire, où ne se doit tenir propos qui ne soit totalement à l'érudition'^ de son prochain et l'iionneur de Dieu premièrement. — Vraiment, dit Saffrcdant, voilà un maître moine I j'aimerois quasi autant frère Anjibaut, sur le dos duquel on meltoit tous les propos facétieux qui se pouvoient raconter en bonne compagnie. — Si ne Irouvai-jc point de risées en telles dérisions, dit Oisille, principalement en tel endroit. — Vous ne dites pas, madame, dit Nomcrfide,
' On eslimait beaucoup en cuisine les vcfiinccs aux pois. C'élaiciil des iangueUcs de cliair découpées sur le dos d'un i)oic frais.
- In«Uuclio:!, enseignement.
qu'en ce temps-là, encore qu'il n'y ait pas fort longtemps, les bonnes gens de village, voire la plupart de ceux des bonnes villes, qui se pensent bien plus habiles que les autres , avoient tels prédicateurs en plus grande révérence que ceux qui leur prèchoient purement et simplement le saint Evangile '. — En quelque sorte que ce fût, dit lors Hircan , si n'avoitil pas tort de demander des jambons pour des andouiiles, car il y a plus à manger. Voire, si quelque dévolicuse créature l'eût entendu par ami)hibologiquc'^ (comme je crois que lui-même l'entendit), lui ni ses compagnons ne s'en fussent point mal trouvés, non plus que la jeune garse qui en eut plein son sac. — INIais voyez-vous quel effronté c'étoit, dit Oisille, qui renversoit le sens du texte à son plaisir, pensant avoir affaire à botes comme lui, et, en ce faisant, cherchei impudemment à suborner les pauvres femmelettes, afin de leur apprendre à manger de la chair crue de nuit. — Voiremais, vous ne dites pas, dit SiFnonlault, qu'il Yoyoit devant lui ces jeunes tripières d'Amboise, dans le baquet desquelles il eût volontiers
lavé son nommerai-je ?... non, mais vous
m'entendez bien , et leur en faire goûter, non pas rôti, ains tout grouillant et frétillant, pour leur donner plus de plaisir. — Tout beau, tout beau ! seigneur Simonlaull, dit Parlamente, vous oubliez ! . .. Avez-vous mis en réserve votre accoutumée modestie, pour ne vous en plus servir qu'au besoin ? — Non , madame, nous dil-il -, mais le moine peu honnête m'a ainsi fait égarer. Parquoi, afin que nous rentrions en nos premières erres, je prie Nomcrfide, qui est cause de mon égarement, donner sa voix à quelqu'un qui fasse oublier à la compagnie notre commune faute. — Puisque me faites participer à votre coulpe, dit Nomcrfide, je m'adresserai à qui réparera notre imperfection présente. CeseraDagoucin, qui est si sage que, pour mourir, ne voudroit dire une folie. » l)agoucin la remercia de la bonne estime qu'elle avoil de son bon sens, et commença à dire :
'C'est ici une criliquc évidente des prédicateurs oallioliqucs de ce lemps-là , qui, comme Mcnot et Maillard , ne craignaient pas de mêler dos plaisanteries et monic des obscénités aux plus saints mystères de la religion, dans le seul but de retenir leur audiloire, composé surtout de gens grossiers et ignorans. La reine de Navarre oppose à ces débauches de la chaire romaine la parole simple et sévère des ministres de Genève.— * Pour ampltil/ologic.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
(( L'histoire que j'ai délibérée vous raccnlcr est pour vous faire voir comment amour aveugle les plus grands et honnêtes ca;urs, et comme une méchanceté est difficile à vaincre par quelque bénéfice ' que ce soit. »
NOUVELLE XIL
L'inconvénient d'un duc , et son impudence pour parvenir à son intention, avec la juste punition de son mauvais vouloir.
Depuis quelque temps en çà, en la ville de Florence, y avoit un duc'^, lequel avoit épousé M""' Marguerite % fille bâtarde de l'empereur Charles-le-Quint; et pource qu'elle éloit encore si jeune qu'il ne lui étoit licite de coucher avec elle, attendant son ûge plus mûr, la traita fort doucement; car, pour l'épargner, fut amoureux de quelques autres dames de la ville, que la nuit il alloil voir, tandis que sa femme dormoit. Entre autres, il le fut d'une fort belle et sage dame, laquelle étoit sœur d'un gentilhomme que le duc aimoit comme lui-même * et auquel il donnoit tant d'autorité en sa maison , que sa parole éloit obéie et crainte comme celle du duc, et n'y avoit secret en son cœur qu'il ne lui déclarât, en sorte qu'on le pouvoit nommer le second lui-même. Et, voyant le duc sa sœur être tant femme de bien qu'il n'avoit moyen de lui déclarer l'amour qu'il lui portoit, après avoir cherché toutes occasions à lui possibles, vint à ce gentilhomme qu'il aimoit tant et lui dit : « S'il y avoit chose en ce monde, mon ami, que je ne voulusse faire pour vous, je craindrois vous déclarer ma fantaisie et, encore plus, vous prier m'y être aidant, IMais je vous porte tant d'amour, que si j'avois femme,
' Pour bienfait.
'^ Alexandre de Médicis, fils de Laurent, duc d'L'rbin, Tul créé premier duc de Toscane par Cliarles-Quint , qui lui fil épouser sa fille naturelle iMarguerite d'Autriche. 11 se rendit odieux par son gouvernement, surtout ù sa famille , qu'il voulut opprimer, et son cousin Laurent de Médicis le tua le G janvier 1537, dans le palais Médicis, oi'i il l'avait attiré pendant la nuit sous prétexte d'un rendez-vous d'amour. Il ne laissa pas de postérité.
" Charles Quint l'avait eue, avant son mariage, de Marguerite Vangest , et il lui fit épouser, en 1535, Alexandre de Médicis, qu'elle perdit deux ans après. Elle se remaria l'année suivante avec Octave l'arnèse, duc de Parme, et vécut Jusqu'en 15S(i,
' Laudamnie ou bien Madeleine de Médicis, une des deux sœurs de Laurent de Médicis , fils de Pierrel-rançois de Médicis, gonfaloiuiicr de l'iuicncc, cl de Marie SoUerini.
mérc ou fille qui pût servir à sauver votre vie, je les y emploicrois plutôt que de vous laisser mou ri ren^tourment 5 et j'estime que l'amour que me portez est réciproque à la mienne, et que si moi, qui suis votre maître, vous porte telle affection, que pour le moins ne me la sauriez porter moindre. Parquoi je vous déclarerai un secret , dont le taire me met en tel état que vous voyez, duquel je n'espère amendement que par la mort ou par le service qu'en cet endroit me pouvez faire. « Le gentilhomme, oyant les raisons de son maître et voyant son visage non feint, tout baigné de larmes, en eut si grande compassion qu'il lui dit : « iMonsieur, je suis votre créature ; tout le bien et riionnour que j'ai viennent de vous ; vous pouvez parler à moi comme à votre ami, étant sûr que ce qui sera en ma puissance est en vos mains. )> A l'heure le duc commença à lui déclarer l'amour qu'il portoit à sa sœur; qui étoit si grande et si forte que si par son moyen n'en avoit la jouissance, il ne voyoit pas qu'il pût vivre longuement ; car il savoit bien qu'envers elle prières ne présents ne servoient de rien. Parquoi le pria que, s'il aimoit sa vie autant que lui la sienne, il trouvât moyen de recevoir le bien, que sans lui il n'espéroit jamais avoir. Le frère, qui aimoit sa sœur et l'honneur de sa maison plus que le plaisir du duc, lui voulut faire quelque remontrance, le suppliant en tous autres endroits l'employer, hormis en une chose si cruelle à lui que de pourchasser le déshonneur de son sang, et que son cœur et son honneur ne se pouvoient accommoder à lui faire ce service. Le duc , enflammé d'un courroux insupportable, mit le doigt entre ses dents, se mordant l'ongle, et lui répondit par une grande fureur : « Or bien, puisque je ne trouve en vous nulle amitié, je sais que j'ai a faire. « Le gcntilhomiTie , connoissant la cruauté de son maître, eut crainte et lui dit : « Monsieur, puisqu'il vous plaît, je parlerai à elle et vous dirai la réponse. » Le duc lui répondit, en se départant de lui : u Si vous aimez ma vie, aussi ferai-je la vôtre. » Le gentilhomme entendit bien que cette parole vouloit dire, et fut un jour ou deux sans voir le duc, pensant â ce qu'il avoit à faire : d'un côté, lui venoii au-devant l'obligation qu'il devoit à son maître, les biens et honneurs qu'il avoit reçus de lui ; de l'autre côté, l'honneur de sa maison, riionnètelé et cliaslelé de sa sœur, qu'il savoit
bien que jamais ne consenliroit à Iclle mcchancelé, si i^ar troniporie clhî n'éloit prise ou par force-, chose qu'il Irouvoil fort élrango, vu que lui et les siens en scroienl diffamés. Parquoiprinl conclusion surcedinércnd, qu'il ainioit mieux mourir, que de faire un si méclianl tour à sa sœur, l'une des plus femmes de bien qui fût en toute l'Italie-, mais que plutôt dcvoit dcli- ■yrcrsa patrie d'un loi tyran, (jui par force vouloit mettre une telle tache en sa maison \ car il se tenoit assuré que, sans faire mourir le duc, la vie de lui et des siens n'éloit pas assurée. Parquoi, sans en parler à sa sœur, délibéra de sauver sa vie et venger sa honte par un même moyen ; et, au bout de deux jours, s'en vint au duc et lui dit comme il avoit tant bien pratiqué sa sœur, non sans grande peine, qu'à la fin elle s'étoit consentie à sa volonté, pourvu qu'il lui plût tenir la chose si secrète que nul que son fiére n'en eût connoissance. Le duc, qui désiroit cette nouvelle, le crut facilement, el, en embrassant le messager, lui promit tout ce qu'il sauroit demander, le priant de bientôt exécuter son entreprise, et prindrcnt le jour ensemble. Si le duc fut aise, il ne le faut point demander. Et quand il vit approcher la nuit tant désirée où il espéroit avoir la victoire de celle qu'il avoit estimée invincible, se retira de bonne heure avec ce gentilhomme tout seul, et n'oublia [)as de s'accoutrer de coitTe et de chemise parfumée le mieux qu'il lui fut possible. Et quand chacun fui retiré, s'en alla avec le genlilhoinme au logis de sa dame, où il arriva en une chambre fort bien en ordre. Le gentilhomme le dépouilla de sa robe de nuit et le mit dedans le lit, lui disant : a Monsieur, je vous vois quérir celle qui n'entrera pas en celte chambre sans rougir-, mais j'espère qu'avant la nuit, elle sera assurée de vous. ^) Il laissa le duc et s'en alla en sa chambre, où il ne trouva qu'un seul homme de ses gens, aucpiel il dit : « Aurois-lu bien le cœur de me suivre en un lieu où je me veux venger du plus grand ennemi que j'aie en ce monde? » L'autre , ignorant qu'il vouloit faire, lui dit : k Oui, monsieur, et fût-ce contre le duc même. » A l'heure le genlilhomme le mena si soudain qu'il n'eut loisir de prendre autres armes qu'un poignard qu'il avoit. Kl quand le duc l'ouït revenir, pensant qu'il lui amenât celle qu'il aimoit lanl, ouvrit un rideau et ses yeux pour regarder et recevoir le bien qu'il avoit lanl attendu \ maisj
au lieu de voir celle dont il allendoit la conservation de sa vie, va voir la précipitation de sa mort, qui étoit une épée toute nue, que le gentilhomme avoit tirée, de laquelle il frappa le duc, qui étoit tout en chemise. Lequel, dénué d'armes et non de cœur, se mit en son séant dedans le lit et print le genlilhomme à travers le corps, en lui disant : «v Est-ce ci la promesse que vous me tenez? » Et, voyant (ju'il n'avoit autres armes que les dents et les ongles, mordille gentilhomme au pouce, el à force de bras se défendit tant, que tous deux tombèrent en la ruelle du lit. Le gentilhomme, qui n'étoit trop assuré, appela son serviteur, lequel, trouvant le duc et son maître si liés ensemble qu'il ne savoit lequel choisir, les tira tous deux par les pieds au milieu de la place, el avec son poignard s'essaya à couper la gorge du duc , lequel se défendit jusqu'à ce que la perte de son sang le rendît si faible qu'il n'en pouvoit plus. Alors le gentilhomme et son servileur le mirent dedans son lit, où à coups de poignards le parachevèrent de luer: puis, tirant le rideau s'en allèrent et enfermèrent le corps mort en la chambre. Et quand il se vit vi('torieuxde son ennemi, par la mort duquel il pensoit mellre en liberté la chose pubrujue, se pensa que son œuvre seroit impaifaile s'il n'en faisoit autant à cinq ou six de ceux qui cloient des plus prochains du duc ; cl, pour en venir à chef, dit à son serviteur qu'il les allât quérir l'un après l'autre pour en faire comme il avoil fait du duc. IMais le serviteur, qui n'éloit hardi ni fort, dit: <( lime semble, monsieur, que vous feriez mieux à penserdesauver voire vie, que de la vouloir ôtcr à autres -, car, si nous demeurions autant à défaire chacun d'eux que nous avons fait à défaire le duc, le jour découvriroit plus tôt notre entreprise, que ne rainions mise à fin, encore que nous Irouvissions nos ennemis sans défense. Le genlilhomme (la mauvaise conscience duquel le rendoit craintif) crut son serviteur, et, le menant seul avec lui, s'en alla à un évoque qui avoit charge de faire ouvrir les portes de la ville et commander aux postes. Ce genlilhomme lui dit ; « .T'ai eu ce soir des nouvelles qu'un mien frère est à l'article de la mort -, j(> viens de demander congé au duc, lequel me l'a donné*, parquoi je vous prie commander aux postes me bailler deux bons chevaux et au portier de la ville d'ouvrir les portes. » L'évô-
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que, qui cslimoit moins sa prière que le commandcrncnl du duc son maîlre, lui bailla ineonlinent un bullelin , par la vcrlii duquel la porte lui fui ouverte et les chevaux baillés ainsi qu'il demanda. Et, en lieu d'aller voir son frère, s'en alla à Venise, où il se fil guérir des morsures que le duc lui avoil faites-, puis, s'en alla en Turquie. Le matin, les serviteurs du duc, qui le voyoienl si lard demeurer à revenir, soupçonnèrent bien qu'il étoit allé voir quelque dame ; mais, voyant qu'il demeuroil lanl, commencèrent à le chercher par tous côtés. La pauvre duchesse, qui commençoit fort à l'aimer, sachant que l'on ne le trouvoit point, fut en grande peine. Mais quand le gentilhomme, qu'il aimoit tant, ne fut vu non plus que lui, on alla i'i sa maison le chercher. Et, trouvant du sang à la porte de sa chambre, entrèrent dedans ; mais il n'y eut homme qui en sût dire nouvelles. Et, suivant les traces du sang, vinrent les pauvres serviteurs du duc à la porte de la chambre où il éloit, qu'ils trouvèrent fermée-, mais bientôt curent rompu l'huis-, et, voyant la place toute pleine de sang, tirèrent le rideau du lit cl trouvèrent le pauvre corps endormi, en ce lit , du dormir sans fin. Vous pouvez penser quel deuil menèrent ses pauvres serviteurs, qui porlèrent le corps en son palais, où arriva l'évêque, qui leur conta comme le gentilhomme étoit parti la nuit eu diligence , sous couleur d'aller voir son frère. Parquoi fut connu clairement que c'étoit lui qui avoil fait le meurtre -, et fut ainsi prouvé que jamais sa pauvre sœur n'en avoil ouï parler. Laquelle, combien qu'elle fût étonnée du cas advenu, si e.st-ce qu'elle en aima davantage son frère, lequel l'avoil délivrée d'un si cruel prince, ennemi de sa chasteté et n'ayant point craint de hasarder sa propre vie. Et continua de plus en plus sa vie honnête en ses vertus , telle que, combien qu'elle fût pauvre, pource que leur maison fut confisquée, si trouvèrent sa sœur et elle des maris aussi honnêtes hommes et riches qu'il y en eût en Italie, et ont depuis vécu en bonne et grand'réputation.
« Voilù, mesdames, qui vous doit bien faire craindre ce petit dieu qui [)rend son plaisir ;\ tourmenter les princes et les pauvres, et les forts plutôt que les faibles , et qui les rend aveugles jusque-lù d'oublier Dieu et leur conscience et, à la fin, leur propre vie. Et doi-
vent bien craindre, les princes et ceux qui sont en autorité, de faire déplaisir à moindre queux ; car il n y a nul qui ne puisse nuire, quand Dieu se veut venger du pécheur, ne si grand qui sût mal faire à celui qui est en sa garde. » Celle hi.sloire fut bien écoutée de toute la compagnie, mais elle y engendra diverses o|)inions. Car les uns soulenoicnl que le genlilhonuuc avoil l'ail son devoir de sauver sa vie et l'hoimeur de sa sœur, ensemble d'avoir délivré sa pairie d'un tel tyran ; les autres disoient que non, mais que c'étoit une trop grande ingratitude de mettre à mort celui qui lui avoil fait tant de bien et d'honneur. Les dames disoient qu'il étoit bon frère et vertueux citoyen; les hommes, au contraire, qu'il étoil traître et mauvais serviteur 5 et faisoit fort bon ouïr alléguer les raisons de deux côtés. Mais les dames (selon leur coutume) parloienl autant par passion que par raison, disant que le duc éloit digne de mort et que bien heureux étoit celui qui avoil fait le coup. Paniuoi, voyant Dagoucin le grand débat qu'il avoil ému, dit: «Pour Dieu ! mesdames , ne prenez point de querelle d'une chose déjà passée ; mais gardez que vos beautés ne fassent point faire de plus cruels meurtres que celui que j'ai coulé. » Parlamente dit : « La Belle dame sans merci' nous a apprins à dire que si gracieuse maladie ne met guère de gens à mort. —Plût à Dieu, dit Dagoucin, madame, que toutes celles qui sont en cette compagnie sussent combien cette opinion est fausse ! .Te crois qu'elles ne voudroient point avoir le nom d'être sans merci, ne ressembler à cette incrédule qui laissa mourir un bon serviteur par faute d'une gracieuse réponse. — Vous voudriez donc, dit Parlamente, pour sauver la vie d'un qui dit nous aimer, que nous missions notre honneur et conscience en danger?— Ce n'est pas ce que je vous dis, dit Dagoucin, car celui qui aime parfaitement, craindroit plus blesser l'honneur de la dame, qu'elle-même. Parquoi , il me semble bien qu'une réponse honnête et gracieuse, telle que parfaite et honnête amitié requiert, n'y pourroit qu'accroître l'honneur et amender sa conscience 5 car il n'est pas vrai serviteur, qui cherche le contraire. — Toutefois, dit Emarsuitte, c'est toujours la fin de vos raisons, qui
' C'est le lilrc d'un poëmc par Alain Cliarlier. Il eu existe plusieurs éditions gotliiques sans date,
commencent par honneur el finissent par le contraire. El si tous ceux qui sont ici en veulent dire la vérilé, je les en croirai à leur serment. )) Ilircnn jura quant à lui qu'il n'avoil jamais aimé femme, hormis la sienne, à qui il ne désirât faire olTenserDieu bien lourdement. Et autant en dit Simonlaull, et ajouta qu'il avoit souvent souhaité toutes les femmes méchantes, hormis la sienne. Guebron lui dit : «Vraiment, vous méritez que la vôtre soit telle que vous désirez les autres -, mais quanta moi, je puis bien juger que j'ai tant aimé une femme, que j'eusse mieux aimé mourir, que pour moi elle eût fait chose dont je Tcusse moins cstiuiée. Car mon amour étoit tant fondé en ses vertus, que, pour quelque bien que j'en eusse su avoir, je n'y eusse voulu voir une tache. )) Sall'rcdanl se prit à rire, en lui disant : « Je pcnsois, Guebron, que l'amour de votre femme et le bon sens que vous avez, vous eussent mis hors d'être amoureux ; mais je vois que non 5 car vous usez encore des termes dont nous avons accoutumé de tromper les plus fines et d'être écoutés des plus sages. Car qui est celle qui nous fermera ses oreilles , quand nous commencerons à l'honneur et à la vertu? Mais si nous leur montrions notre cœur tel qu'il est, il y en a beaucoup de bienvenus entre les dames, de qui elles ne ticndroient compte. Nous couvrons notre diable du plus bel ange que nous pouvons trouver ; et , sous cette couverture, avant que d'être connus, recevons beaucoup de bonnes chères. El peutêtre tirons les cœurs des dames si avant, que, pensant aller droit à la vertu quand elles connoissent le vice, elles n'ont le moyen ni le loisir de retirer leurs pieds. — Vraiment, dit Guebron, je vous pensois autre que vous ne dites, et que la vertu vous fût plus plaisante que le plaisir. — Comment, SalTredant, est-il plus grande vertu que d'aimer comme Dieu l'a commandé? Il me semble que c'est beaucoup mieux fait d'aimer une femme comme femme, que d'en idolâtrer comme plusieurs autres. Et quant à moi, je tiens celte opinion ferme, qu'il vaut mieux en user que d'en abuser. » Les dames furent toutes du côté de Guebron et contraignirent Safl'rcdant de se taire ; lequel dit : « Il m'est bien aisé de n'en plus parler-, car j'en ai été si mal traité, que je n'y veux plus retourner. — Votre malice, ce lui dil Longnrine. est cause de notre mauvais
traitement; car qui est l'honnête femme qui vous prendroit pour serviteur après le propos que vous avez tenu? — Celles qui ne m'ont point trouvé fûclieux, dit Saffredant, ne changeroient pas leur honnêteté à la vôtre; mais n'en parlons plus, afin que ma colère ne fasse déplaisir ni à moi ni à autre. Regardons à qui Dagoucin donnera sa voix. » Lequel dit : « Je la donne à Parlamente : car je pense qu'elle doit savoir, plus que nul autre, que c'est que d'honnête et parfaite amitié. — Puisque je suis choisie, dil Parlamente, pour dire une histoire, je vous en dirai une advenue à une dame qui a toujours été bien fort de mes amies cl de laquelle la pensée ne me fut jamais celée. »
NOUVELLE XIII
l'n capitaine do paières, sous ombre de dévotion, devint amoureux d'une damoiselle, et ce qui en advint.
Du temps de madame la régente mère du roi François ', il y avoit en sa maison une dame fort dévote, mariée à un gentilhomme de pareille volonté. Et , combien que son mari fût vieux et elle belle et jeune, si est-ce qu'elle le servoit cl aimoit comme le plus beau jeune homme du monde ; et, pour lui ôter occasion d'ennui, se mit à vivre comme une femme de rage dont il éloit , fuyant toutes compagnies, accoutrements, danses et jeux, que les jeunes fennnes ont accoutumé d'aimer, mettant tout son plaisir cl récréation au service de Dieu. Parquoi le mari mit en elle une si grande amour et si^rcté, qu'elle gouvernoit sa maison cl lui comme elle vouloil. El advint, un jour, que le gentilhomme lui dil que dés sa jeunesse il avoit eu désir de faire le voyage de Jérusalem , lui demandant ce qu'il lui en sembloil. Elle, qui ne demandoil qu'à lui complaire, lui dil : « Non ami, puisque Dieu nous a privés d'enfants et donné assez de biens, je voudrois que nous en missions une partie à faire ce sainl voyage ; car, ]h ni ailleurs que vous alliez, je ne suis pas délibérée de vous laisser, n'abandonner jamais. )> Le bon homme en fut si aise, ({u'il sembloil déj;\ être sur le mont de Calvaire. El, en celle délibération, vint à la cour un gentilhomme ^ qui souvent avoit été à la
' Ce doit cire en 1624, ou 1525 ou 152G; Louise de Savoie ayant été régente pendant ces trois années-là.
'^ La siille de ceUc Nouvelle nous a fait supposer, avec quelque fondcmeni, qu'il s'ogil du baron de Mal-
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guerre sur les Turcs et pourchassoit envers le roi de France une entreprise sur une de leurs villes, dont il pouvoil venir prand profil à la clirélienté. Ce vieux gcnliliiomnu' lui demanda de son voyage 5 et, après qu'il cul entendu ce qu'il étoit délibéré de faire, lui demanda si après ce voyage il en voudroil faire un autre à Jérusalem, où sa femme et lui avoicnt grand désir daller. Ce capitaine fut fort aise d'ouïr ce bon désir et lui promit de lui mener et de tenir cet alTaire secret. Jl lui tarda bien qu'il ne trouvât sa bonne femme pour lui conter ce qu'il avoit fait; laquelle n"avoit guère moins d'envie que le voyage se parachevât , que son mari. Et, pour cette occasion, parloil souvent au capitaine, lequel, regardant plus à elle qu'à sa parole, en fut si amoureux que souvent, en lui parlant des voyages qu'il avoit faits sur la mer, mettoil'rembarquementdelMarseilleavec l'Archipel, el, en voulant parler d'un navire, parloitd'un cheval, comme celui qui étoit ravi et hors de son sens; mais il la trouvoit telle, qu'il ne lui o.^oit parler ni faire semblant. Et la dissimulation lui engendra un tel feu dedans le cœur, que souvent il tomboit malade, dont ladite damoiselle étoit aussi soigneuse comme de la croix et guide de son chemin ; et l'envoyoit si souvent visiter, que, connoissanl qu'elle avoit soin de lui, le guérissoit sans nulle autre médecine. Mais plusieurs personnes, voyant ce capitaine , qui avoit eu le bruit d'être plutôt hardi cl gentil compagnon que bon chrétien , s'émerveillèrent que cette damelaccosloilsi fort ; et, voyant qu'il avoit changé de toute condition et qu'il fréquentoit les églises, les sermons et confessions, se doutèrent que c'étoit pour avoir la bonne grâce de la dame, et ne se purent tenir de lui en dire quelques paroles. Ce capitaine, craignant que si la dame en entcndoit quelque chose, cela la séparât de sa présence , dit à son mari et à elle, comme il étoit prés d'être dépéché du roi et de s'en aller et qu'il avoit plusieurs choses à lui dire; mais, afin que son alfaire fût tenue plus secrète, il ne vouloit plus parler à lui ne à sa femme devant les gons; mais le pria de l'envoyer quérir quand ils seroient retirés tous deux. Le gentilhomme
Icvillc, chevalier de Malte, qui périt à Beyroiilii dans une expédition contre les Turcs , cl dont Clément Marol a composé en vers l'éloge funèbre duns ses Complaintes.
' Il vaudrait mieux lire vxélail.
trouva son opinion bonne, et ne failloit tous les soirs de se coucher de bonne heure et faire déshabiller sa femme ; et, quand tous les gens étoient retirés, envoyoient quérir le capitaine et devisoicnt du voyage de Jérusalem, où souvent le bon homme en grande dévotion s'cndormoit. Le capitaine, voyant ce genlilhommc vieil et endormi dedans un lit et lui dedans une chaire , auprès de celle qu'il trouvoit la plus belle et la plus honnête du monde, avoit le cœur si serré entre crainte cl désir de parler, que souvent il perdoit la parole. Mais, afin qu'elle ne s'en aperçût, se mclloit à parler des saints lieux de Jérusalem, où étoient les signes de la grande amour que Jésus-Christ nous a portée. Et, en parlant de celle amour, couvroit la sienne, regardant cette dame avec larmes et soupirs, dont elle ne s'aperçut jamais , mais, voyant sa dévole contenance, l'eslimoit si saint homme, qu'elle le pria de lui dire quelle vie il y avoit menée et comme il étoit venu à cet amour de Dieu. Il lui déclara qu'il étoit un pauvre gentilhomme qui, pour parvenir à richesse el honneur, avoit oublié sa conscience el épousé une femme trop proche son alliée, pource qu'elle étoit riche, combien qu'elle fût laide et vieille et qu'il ne l'aimât point; et, après avoir tiré tout son argent, s'en étoit allé sur la mer chercher ses aventures, et avoit tant fait par labeur, qu'il étoit venu en état honorable. Mais, depuis qu'ils avoient eu connoissance ensemble , elle étoit cause par ses saintes paroles el bons exemples de lui avoir fait changer sa vie, et que tout il se délibéroil, s'il pouvoil relourner de son entreprise, de mener son mari et elle en Jérusalem, pour satisfaire en partie à ses grands péchés, où il avoit mis fin , sinon qu'encore n'avoit satisfait à sa femme, à laquelle il cspéroit bientôt se réconcilier. Tous ces propos plurent à cette dame, et surtout se réjouit d'avoir tiré un tel homme à l'amour et crainte de Dieu. Et, jusqu'à ce qu'ils partirent de la cour, continuèrent tous les soirs ces longs parlements , sans que jamais il lui osât déclarer son intention, el lui fit présent de quelque crucifix de ?solre-Damo de Pilie', la priant qu'en le voyant elle eût toujours mémoire de lui. L'heure de son parlement venue, et qu'il eut prins congé de son
' Pour î\'oire-Dame de la lilerci , nom d'un ordre religieux institué pour la rédemption ('es captifs chrétiens chez les iiifiijcles.
mari, lequel s'endormoit, il vint dire adieu à la dame, à laquelle il vil 1rs larmes aux yeux pour rhonnèle amilié qu'elle lui porloil, qui lui rendoit sa passion si insupportable que , pour ne l'oser déclarer, tomba quasi évanoui, lui disant adieu en une sueur si grande, que non les yeux seulement , mais tout son corps jeloit larmes. Et ainsi, sans parler, se partirent, dont la dame demeura fort étonnée; car elle n'avoit jamais vu un tel signe de regret. Toutefois, point ne changea son bon propos envers lui et l'accompagna de prières et oraisons. Au bout d'un mois, que la dame relournoit en son logis, trouva un gentilhomme qui lui présenta une lettre de par ce capitaine, la priant qu'elle la voulût voir à part, et lui dit connue il Tavoit vu embarquer, bien délibéré de faire chose agréable au roi et à l'augmenlalion de la foi; et que de lui il s'en retournoit h IMarseille, pour donner ordre aux affaires (hidit capilaine. La dame se retira à une fenêtre à part et ouvrit sa lettre de deux feuilles de papier écrites de tous côtés , en laquelle y avoit l'épîlre qui s'ensuit :
Mon long celer, ma lacilurnilé
Apporté m'a telle nicessilé,
Que je ne puis trouver tel réconfort ,
Fors de parler ou de soulTrir la mort.
Ce parler-là, auquel j'ai défendu
De se montrer à loi , a attendu
De me voir seul et de mon secours loin ;
El lors m'a dil qu'il étoil de besoin
De le laisser aller s'évertuer,
De se montrer, ou bien de nie tuer.
Kt a plus fait, car il s'est venu mettre
Au beau milieu de cette mienne lettre,
Et dil (jue puisqu'il l'heure il ne peut voir
Celle qui tient ma vie en son pouvoir.
Dont le regard sans pleur me coiilentoil
Quand son parler mon oreille écoutoit,
Que maintenant par force il saillira
Devant tes yeux, où point ne faillira
De te montrer mes plaintes et douleurs,
Dont le celer est cause que je meurs.
Je l'ai voulu de ce papier ôler,
Craignant que point ne voulusse écouter
Ce sol parler qui se montre en absence,
Qui trop craintif étoil en ta présence.
Disant : « Mieux vaut en me taisant mourir,
Que de vouloir ma vie secourir
Tour envier celle que j'aime tant;
Car, de mourir pour son bien, suis content. »
D'autre côté, ma mort pourroit porter
Occasion de trop déconlbrler
Celle pour qui seulement j'ai envie
De conserver ma sanlé et ma vie.
iS'e l'ai-jc pas, ô ma dame, promis
Que mon voyage à fin heureuse mis.
Tu me vcrrois devers loi retourner.
Pour ton mari avec toi emmener
Au lieu où as tant de dévotion.
Pour prier Dieu sur le mont de Sion î
Si je me meurs, nul ne t'y mènera ,
Trop de regret ma mort le donnera,
Voyant à rien tourner notre entreprise
Qu'a\ccqucs tant d'aU'ection as prise.
Je viendrai donc , et lors t'y mènerai,
Et en !)ref temps à loi retournerai.