PAR MANIÈRE DE JOYEUSETÉ
T NOUVELLES
NOUVFXLES.
Comme ainsi qircnlrc les bons cl (rès-profilablcs passc-lcinps le Irès-gracienx exercice de lecUire et d'élnde soil de grande cl somplueusc recoinniandalion, duquel , sans nallerie, mon Irùs-redoulé seigneui' ', vous êles trèshaulcinenl et largement doué ; je'^, votre trèsobéissant servileur, désirant complaire, comme je dois, à toutes vos trés-liaiitcs et lrés-nob!es intentions , en façon h moi possible , ose ce présent petit OEuvre, à votre commandement et avertissement mis en terme et sus pied, vous présenter et offrir 5 suppliant Irès-liumblcment, qu'agréablement soit reçu, qui en soi contient et aussi traite cent histoires assez semblables en manière, sans atteindre le subtil et Irès-orné langage du livre de Cent Nouvelles % et se peut intituler le Livre de Cent Nouvelles ; et pource que les cas décrits et racontés audit livre de Cent Nouvelles advinrenl la plupart es marches et es mettes'* des Ilalies, jà longtemps, et néanmoins toutefois , portant et retenant toujours noms de nouvelles, se peut très-bien , et par raison fondée convenablement en assez apparente vérité, ce présent livre intituler de Cent Nouvelles nouvelles; jaçoil ce qu'elles^ soient avenues es parties de France , d'Allemagne, d'Angleterre et de Hainaut, de Flandre et de Brabant; aussi pource que l'étotTe, taille et façon d'icelles est d'assez fraîche mémoire et de mine beaucoup nouvelle. Et notez que, par toutes les Nouvelles où il est dit par Monseigneur, il est entendu , par Monseigneur, le dauphin , lequel depuis a succédé à la couronne et est le roi Louis onzième, car il ctoit lors es pays du duc de Bourgogne •=.
• Cliarlcs-Ie-TiMiiéraire , qui n'était pis encore duc de Bourgogne , si la réduction tic ces Contes est anlélieurc à l'année liG7. — ^ Moi.
' Le Décameron de Jloc(uw, traduit par I,;Hirent du Frernier-Faict. C'est la pins ancienne traduction française. — '' Aux pays cl frontières.
•■ Quoi qu'elles.
•^ Voyez la notice sur Antoine de la Sale, rédacteur des Cent JS^ouvelles nonvctles.
NOUVELLE I
lA Ml.DAIIJ.K A REVERS.
I„T prcmirMc iiouvcite IraiU' d'un (pii trouva façon de jouir du la fcninie de son voisin; locpicl il avoil envoyé deliors pour plus aiséniL'iil eu jouir; ol lui , retourné de son voyage , le trouva ipii so liaignoil avec sa femme; elnon saclianl que ce fùtt'll(!, la voulut voir, et permis lui fui sculemrnl d'eu voir k' derrière; et alors jugea que , à ce, lui sembla sa femme ', niais croire ne l'osa, et , sur ce, se partit et vint trouver sa femme A son liotcl, (pi'ou avoit linutce hors par une poterne de derrière, cl lui conta l'imagination qu'il avoil eue sur elle, dont il se rcpcnloit.
En la ville de A^nlenciennes, eut naguère un notable bourgeois, en son temps receveur de Hainaut, lequel entre les autres fut renommé de large et discrète prudence; et, entre ses louables vertus , celle de libéralité ne fut pas la moindre, car jiar icelle vint en la grâce des })rinces , seigneurs et autres gens de tous étals • en cette heureuse félicité se maintint et soutint jusqu'en la fin de ses jours , devant et après ce que mort l'eut détaché de la chaîne qui en mariage l'accouploil. Le bon bourgeois, cause de celle histoire, n'étoit pas si mal logé en ladile ville, qu'un bien grand maître ne se tînt pour content et honoré d'avoir un tel logis, cl entre les désirés et loués édificcy^, sa maison découvroil sur plusieurs ruetî. Et là, avoit une petite poterne vis-à-vis prés de là, en laquelle demeuroit un moult bon compagnon % qui trèsbelle femme et génie avoit, et encore en meilleur point. El, comme il est de coutume, les yeux d'elle, archers de cœur, décochèrent tant de flèches en la personne dudil bourgeois, que, sans prochain remède , son cas n'éloit pas moindre que mortel ; pour laquelle chose sûrement obvier, trouva, par plusieurs et subtiles façons, que le compagnon, mari de ladile gouge =^, fut son ami très-privé et familier, tant,
' La tradition rapporte que le duc d'Orléans, fréro de Charles VI, fit un pareil outrage ;\ Jean-sans l'eur, duc de Rourgogue , (pii vengea depuis son honneur en assassinant son rival dans la rue Rirhetle, en 1 507.
-Paropposition à />o»/Y/t'o/.v,fO()i;)rt//?(o» doit signifier ici un artisan du corps des métiers.— '•Femme galante.
qno peu de dîners, de soupers, de l)anqucl8 , di' b;iins, d'éluves el aulres i)asse-leiiips en son hôlel et ailleurs ne se fissent jamais sans sa compagnie^ et à celle occasion, se tenoil le compagnon l)ien fier et encore autant heureux. Quand noire bourgeois, plus subtil qu'un renard, eut gagné la grâce du compagnon , bien peu se soucia de parvenir à l'amour de sa femme, et en peu de jours , tant et si bien laboura', que la vaillanle femme fui conlenle d'ouïr et entendre son cas pour y bailler remède convenable ; ne restoit plus que temps el lieu ; et fui à ce menée, qu'elle lui promit, tanlùl que son mari iroil quelque pari dehors pour séjourner une nuit , elle continent '^ l'averliroit. A chef de pièce % ce désiré jour fut assigné, et dit le compagnon i^ sa femme, qu'il s'en alloit à un château, lointain de Yalencienncs environ trois lieues , et la chargea bien soi tenir en sa maison, pource que ses affaires ne pouvoient souiïrir que cette nuit il retournât. S'elle en fut bien joyeuse sans en faire semblance ne manière en paroles ne autrement, il ne le faut jfi demander 5 car il n'avoil pas encore cheminé une lieue , quand le bourgeois sut celte aventure de pièça ^ désirée : il fil tantôt tirer les bains , chaulfer les étuves , faire pàlés , tartes , hypocras , et le surplus des biens de Dieu si largement, que l'appareil sembloit un droit desroi ". Quand vint le soir, la poterne fut desserrée*^ et celle, qui pour la nuit y devoit le guet ^, saillit dedans, el Dieu sait qu'elle fut doucement reçue. Je m'en passe en bref ^ j'espoire plus qu'ils firent plusieurs devises" d'aucunes choses ([u'ils n'avoient pas en celle heureuse journée à leur première voulancc •'. Après ce qu'en la chambre furent descendus, tanlôt se boutèrent au bain , devant lequel beau souper fut en luMe couvert et servi. Et Dieu sait qu'on y but d'autant, largement el souvent. Des vins el viandes parler , n'en seroit que redite , et, pour faire le conlebref, faute n'y avoitque du hop. Eu ce très-gracieux élat se passa la plupart de cette douce et courte nuit ; baisers donnés , baisers rendus, lant el si longuement (jue chacun ne désiroit que le lit. Tandis que
' Travailla. — * Aussilùl.
"■ CcUc locution, qui revient souvcnl dans ces Nouvelles, signifie enfin, bientôt après, etc. l.c mol pièce se juend dans le sens de temps. — '' Depuis longtemps.
" Un vérital)le ih'snrroi, dt^sordre. — •■' Ouverte.
^ Allusion à la garde urbaine, qui faisait le guet dans les poternes de la ville. — "Knlrclien, — ^Volonk^.
celte grande clière se faisoil, voici bon mari, jà reldurné de son voyage, non quéranl ' celle sa bonne aventure , (jui hcurle bien fort ù l'huis * de la chambre, el, pour la compagnie qui y étoil, l'entrée de plainsaut "• lui fui refusée, jus- (pTà ce qu'il nommûl son parrain. Adonctpies se nonune hautel clair 5 el très-bien Fentcndirent el reconnurent sa bonne femme el le bourgeois. La gouge fui tant forl effrayée à la voix de son mari, qu'à peu que'' son loyal C(Durne faillît, et ne savoit sa contenance tenir, sc^ le IjOu bourgeois et ses gens ne l'eussent réconfortée; mais ledit bourgeois, lant assuré, et de son fait très-avisé, se fil bien en hûle coucher, au plus près d'elle se boula , el lui chargea qu'elle se joignît prés de lui et cachât le visage qu'on ne pût rien apercevoir. Et cela fait, au plus bref qu'on peut, sans soi trop hàler, il commande ouvrir la porte. Et le bon compagnon saull dedans la chambre, pensant en soi qu'aucun mystère y avoit, quand devant l'huis l'avoil retenu si longtemps 5 et quand il vit la table tant chargée de vins et de grandes viandes , ensemble ce beau bain très-bien paré , et le bourgeois au Irès-beau lit encourliné ", avec la seconde personne. Dieu sait s'il parla haut et blasonna les armes de son bon voisin ; lors l'appela ribaud , loudicr '; après , pulier ; après, ivrogne, el tant bien le baptisa, que tous ceux qui étoienten la chambre, et lui avec, s'en rioient bien forl; mais sa femme à celte heure n'avoil ce loisir, tant éloient ses lèvres empêchées de soi joindre près de son mari nouvel. « lia! dit-il , maître boulier", vous m'avez bien celé cctl,e bonne chère, mais, par ma foi, se je n'ai été à la grand'fèle , si » faul-il bien que l'on me montre l'épousée. » El à ce tour, tenant la chandelle en sa main, se lira près du lil , el jà se vouloit avancer de hausser la couverture , sous laquelle faisoil moult grande pénitence et silence sa très-parfaite et bonne femme, quand le bourgeois et ses gens l'en gardèrent : dont le compagnon ne s'en conlenloit pas trop , et à force, maugré chacun , toujours avoit la main au lil , mais il ne fut pas maître pourlors ne cru de faire son vouloir, el pour cause. Sur quoi, un appointemcnl Irès-
' Chcrchanl.— '^ rortc.— ^Ou pruinsnut, primesant, tout d'abord. — ^ C'est-à-dire, peu s'en fallut que. — ^ Si. On écrivait ordinairement se, pour distinguer la conjonction de l'adverbe, qu'on employait surtouldans le sens de aussi, ainsi, néanmoins, clc. — "Knlouréde ridi'aj.iî, — ' Taillard, —"Voleur. — ^Aussi, cependant.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
gracieux cl bien nouveau fui fait, de quoi assez seconlenla, qui fut tel : le bon bourgeois se conlenla qu'on lui rnontrûl à découvert le derric're de sa reniinc, les reins et les cuisses, qui blanches et grosses étoient, et le surplus bel et honnOle , sans en rien découvrir ne voir le visage. Le bon compagnon , toujours la chandelle en main, fut longuement sans dire mot, et quand il parla, ce fut en louant beaucoup la Irés-grande beauté de celte femme et afferma par un bien grand serment que jamais n'avoit vu chose si bien ressemblant au cul de sa femme, et s'il ne fùl bien sûr qu'elle fût en son liôlel à celte heure, il diroit que ce seroit elle. Mais elle fut tantôt recouverte , el adoncques se tira arrière , assez pensif. Et Dieu sait so on lui disoit bien, puis Tun , puis l'autre, que c'éioit de lui mal connu , à sa femme peu d'honneur porté , et que c'éioit bien autre chose, que ci-après assez il pourroit voir. Pour refaire les yeux abusés de ce pauvre martyr, le bourgeois commanda qu'on le fît seoir à la table, où il reprit nouvelle imagination par boire et manger largement du souper de ceux qui , entretemps ', au Ut se devisoicnt^, à son grand préjudice. Puis . voulut départir et donner la bonne nuit au bourgeois el sa compagnie; el pria moult doucement qu'on le boulât hors de léans ^, par la poterne , pour plutôt trouver sa maison ; mais le bourgeois lui répondit qu'il ne sauroit à cette heure trouver la clef, pensoit aussi que la serrure fut tant enrouillée qu'on ne la pourroit ouvrir, pourcc que nulle fois ou peu souvent s'ouvroit. Et fut, au fort'*, contraint de saillir parla porte de devant el d'aller le grand tour à sa maison, tandis que les gens au bourgeois le conduisoient vers la porte, tenant le bec en l'eau par devises. El la bonne femme fut incontinent mise sur pied, et en peu d'heure habillée, lacée sa colle-simple ■% son corset en son bras, el venue à la poterne ; puis, ne fit qu'un saut en sa maison, où elle altendoit son mari, qui le long tour venoit, très-avisée de son fait cl des manières qu'elle avoil à tenir. A'eci " notre homme : voyant encore la lumière el la clarté en sa maison, heurle assez rudement, cl sa Ljnne femme, qui ménageoit' par léans, en sa main tenant un ramon % demande, ce qu'elle bien sait : « Qui est cela ? » El il ré-
' Pcndanl ce temps. — * S'enlrelcnaicnt.
' Hors de cclieu. — '' Krifin. — ^ Jiii)on de dessous.
•^ Voici. — ^ Vai|uailau nicnagc. ~ " Balai.
pondit : « C'est voire mari. — iMon mari? ditelle ; mon mari n'est-ce pas. Il n'est pas en la
ville. >) El il heurle derechef, el dit : (( Ouvrez, je suis votre mari. — Jeconnois bien mon mari, dit-elle, et n'est pas sa coutume de soi enclore ' si tard, quand il seroit en la ville ; allez ailleurs, vous n'êtes pas bien arrivé : ce n'est point céans qu'on doit heurter à celle heure. » El il heurte pour la tierce fois et l'appela par son nom, une fois, deux fois. Adoncques fit-elle aucunement semblant de le connoîlrc , en deman danl d'ond - il venoit à cette heure ; cl pour réponse ne bailloit autre chose que : « Ouvrez, ouvrez! — Ouvrez? dit-elle, encore n'y êlcsvous pas , méchant boulier ? Par la force sainte Marie! j'aimerois mieux vous voir noyer que céans vous bouler. Allez coucher en mal repos, d'ond vous venez! » El lors, le bon mari de soi courroucer, et fierl ^ tant qu'il peut de; son pied contre la porte, et semble qu'il doive tout abattre, et menace la bonne femme de la tant battre que c'est rage, dont elle n'a guère grand'paour ; mais, au fort, pour apaiser la noise et à son aise mieux dire sa pensée, cI!o ouvrit l'huis, el à l'entrée qu'il fil, Dieu sait qu'il fut servi d'une chère * bien rechinée, c*l d'un agu ^ et cnllambé visage ; el quand la langue d'elle cul pouvoir sur le cœur chargé très-fort dire et de courroux par semblant, les paroles quelle décocha ne furent pas moins tranchantes que rasoirs dégainant bien affilés : el entre autres choses, fort lui rcprochoit ipiil avoil, par malice, conclu celle feinte allée pour l'éprouver, et que c'éioit fait d'un lAche el recru courage '^ , indigne d'être allié à si prude femme comme elle. Le bon compagnon, jaçoit ce qu'il fût moult courroucé et mal mù par avant, toutefois, parce qu'il véoit son tort à l'œil el le rebours de sa pensée, refrai ni son ire ; cl le courroux qu'en son cœur avoil concju , quand à sa porte tant hcurtoit , fut tout à coup en courtois parler converti. Car il dit, pour soi excuser el pour sa femme contenter, qu'il étoit retourné de son chemin, pourcc qu'il avoil oublié la lettre principale qui touchoit le fait de son voyage. Sans faire semblant de le croire, elle recommence sa légende dorée ', lui mei-
' ncnlrcr. — - D'où. — = Frappe.
* Mine. — ^ Fin, malin. — " Faible cœur.
' Son imposlurc; allusion à la I.éi/ende dorée, de P. Vorngine , cclolirc par les fables ([u'ollc coi)liei;t sur la \ie des saints.
l;u)l sus ' qu'il venoil de la taverne et de lieux d('\s!ionnèîes et dissolus, et (juMl se ijjouveriioit mal en homme de bien, maudissant l'heure (ju'oncques elle eut son accoinlancc, et son amour, et sa Irès-maudile alliance. Le pauvre désolé, connoissanl son cas, voyant sa bonne femme trop plus qu'il ne vouisît '^ troublée, hélas I et à sa cause, ne savoit que dire : si se prend à penser, et i'i dn^f de pensée ou médilalion, se lire près d'elle, ployant ses genoux tout en bas sur la terre, el dit les beaux mots (pii s'ensiiivcnl : « Ma Irès-ciière compagne et Irès-loyale épouse, je vous prie el requiers (|u'(')tez votre cœur de tous ces courroux qu'avez vers moi conçus, et me pardonnez, au surplus, ce que vous puis avoir méfjil ne médit; je connois mon cas, et viens, n'a guère, dune place où l'on faisoit bien bonne chère : si vous ose bien dire que connoître vous y cuidai % dont j'éfois très-déplaisanl. Et, pourcc que, à tort et sans cause, je le confesse, vous ai suspcçonnéc" d'èîre autre que bonne, dont me repens amèrenienl , je vous supplie, cl derechef, (pie tous autres passés courroux el celtui-ci oubliez, votre grûce me soit donnée, et me pardonnez ma folie. » Le maniaient '-^ de noire gouge , voyant son mari en bon ploi '• et à son droit , ne se montra meshui " si âpre ne si venimeux. (( Comme, dit-elle, vilain putier, se vous venez de vos Irès-déshonnètes lieux cl infâmes, es!-il dit pourtant que vous devez penser, ne en quelle façon croire que votre bonne femme les daignai regarder.^ — Ncnni, par Dieu-, hélas! ce sai-je bien, ma tnie-, n'en parlons plus, pour Dieu! » dit le bon homme. Et, de plus belle, vers elle s'incline faisant sa requête jA pieça * que trop dite, î'^lle, jaçoit ce qu'encore manie" el presque en lagéede cette suspection, voyant la parfonde'° coîilrilion du bon homme, cessa son parler, et peîit à petit son trouble cœur se remit à nalure, et lui pardonna, combien qu'en grand regret, après centmillesermcnisetautantde promesses (jue" celui qui l'avoit tant grevée. Et, par ce point, {\ moins de crainte el de regret, elle passa mainlefois depuis la poterne, sans que l'ejnbùche fût jamais découverte à celui à qui plustouchoit. Etcesouffîscquantàla première histoire.
' L'accusant. — ^ Voulût. — "'Crus. — 'Soupçonncc.
'• Méchanceté. — 'Tli. — ' Maiiilenaiit. — " Déjà depuis longtemps. — "Quoiqii'encorc ciingriiic, oll'ensée. — "Trofontle. — " Il faut sous-entendrc ici : lui en fit, jiour le sens.
JVOUVEELE II.
LK C0RDKL1I:h MÏ'DF.CIN.
La deuxième nouvelle Iraile d'une jeune fi'le qui avoil le mal des broches ', laquelle creva à un cordellcr, qui la vouloil niédiciner, un seul bon œil qu'il avuit ; el aussi du procès qui s'ensuivit puis après.
En la maîtresse ville du royaume d'Angleterre, nonwnée Londres, a.iscz hantée el connue de plusieurs gens, n'a pas longlemjjs, demeuroit un riche cl puissant homine qui marchand et bourgeois étoit, qui, entre ses riches bagues = cl iiinumerabies Irésors , séjouissoil et se lenoit plus enrichi dune belle fdie que Dieu lui avoit envoyée, que du bien grand surplus de sa chevance = ; car de lonlé, bcaulé cl gen'.elé ^ passoit toutes les fiîles, d'elle plus âgées. Et au temps que ce trèsheureux bruit et vertueuse renommée d'elle sourdoit ^, en son quinzième an ou environ étoit. Dieu sait se plusieurs gens de bien désiroicnt cl pourchassoicnt sa grâce par plusieurs et toules façons en amour accoutumées, qui n'étoit pas un plaisir petit au père et à la mère. Et, à cette occasion, de plus en plus croissoit en eux l'ardent et paternel amour qu'ci leur Irès-aiméc fille portoienl. Advint toutefois (ou que Dieu le permit, ou que fortune le voulut et commanda , envieuse el mal conlente de la prospérité de cette belle fille, de ses parents , ou de lous deux ensemble, ou espoir dune secrète cause cl raison naturelle dont je laisse 1" inquisition aux philosoj)hes el médecins ) , qu'elle chut en ime dangereuse ut déplaisante nsaladie que communément on appelle broches. La douce maison fut très-largement troublée, quand, en la garenne que plus chère tenoient lesdits parents, avoil osé lâcher les lévriers et limiers ce déplaisant mal, cl, qui plus est, loucher sa proie en dangereux et dommageable lieu. La pauvre fille, de ce grand mal toute affolée, ne sait sa contenance que de pleurer et soupirer. Sa Irès-dolenlc mère est si très-fort troublée, que d'elle il n'est rien plus déplaisant, cl son Irès-ennuyé père détord ses mains et dessire " ses cheveux , pour la rage de ce nouveau courroux. Que vous dirai-je? loulc la grand'triomphe qu'en cet luVel souloit ' tant
' Ilémorrlioïdcs. — '^ Biens. — " Fortune. * Gentillesse. — •' Sortait, — '^ Décliire. ' A^ait coutunjc.
LES CENT NOUVELLES NOU\ELLES
fonibk'mcnl ' abonder, est, pnr ce cas, flappic * et Icrnic, et en anière cl subite Irislesse, à la malc heure, convertie. Or viennent les parents, amis et voisins de ce dolent hôtel visiter et conforter la compagnie; mais peu ou rien profiloil;car, de plus en ijIus, elle est aggressce^ et oj)pressée , la bonne lillc, de ce mal. Adoncqucs vient une matrone qui moult et trop enquiert de celle maladie, et fait virer et revirer, puis ci, puis là , la très-dolente et pauvre palienle à grand regret, Dieu le sait, et puis lui baille médecine de cent mille façons dliorbes ; mais rien -, plus vient avant et plus empire, et est force que les médecins de la ville et du pays environ soient mandés , et que la pauvre fille découvre el montre son très-piloux cas. Or sont venus maître Pierre, maître Jean, maître ci, maître là, tant de physiciens que vous voudrez, qui veulent bien voir la patiente ensemble, et les parties du corps à découvert où ce maudit mal des broches s'étoit, hélas! longuement embûche. Cette pauvre fille fut plus surprise et ébahie, que se à la mort fût adjugée, et ne se vouloit accorder qu'on la mît en façon que son mal fût aperçu; mC'me aimoit plus cher mourir, qu'un tel secret fût ù un homme découvert. Cette obslinée voulenté ne dura pas gramment% quand père el mère vindrcnl , qui plusieurs remontrances lui firent , comme de dire qu'elle pourroit être cause de sa mort, qui n'est pas un petit péché, et plusieurs autres y eut, trop longs à raconter. Finalement, trop plus pour pérc et mère que pour crainle de mort, vaincue, la pauvre fille se laissa serrer, et fut mise sur une couche , les dents dessous, et son corps tant et si Irés-avant découvert, que les médecins virent aperlement le grand mcchef^ qui fort la lourmentoit. Ils ordonnèrent son régime faire aux apothicaires : clyslères, poudres, oignements, et le surplus que bon sembla; et elle prit et fit tout ce qu'on voulut pour recouvrer santé. Mais tout rien n'y vaut, car il n'est tour ne engin •■' que lesdits médecins sachent pour alléger quelque peu de ce détrcsseux mal, ne en leurs livres n'ont vu ne accoutumé que rien. Si très-fort la i pauvre fille empire, moins que l'ennui qu'elle ■ s'en donne , car autant semble être morte que
' A comble. — '^ Fléirie.— ^ AUnquéc.
* Grandement. — ^ JMul. — '• Artifice.
vive : en cette âpre langueur el douleur forte, se passèrent beaucoup de jours. Kl comme le père el la mère, parenls el voisins s'enqnéroienl, par toute la légende, de la fille , si rencontrèrent un très-ancien eordelier, qui borgne éloit el en son temps avoit vu moult de choses, el de sa principale science se mêloil fort de médecine : dont sa présence fut plus agréable aux parents de la patiente, laquelle, hélas! A tel regret que dessus, regarda tout à son beau loisir, et so fil fort de la guarir. Pensez qu'il fut Irès-voulenliers ouï, et tant, que la dolente assemblée, qui de liesse' pieça bannie éloil , fut, à ce point, quelque peu consolée, espérant le fait sortir tel que la parole louchoit. Adonc, maître eordelier se partit de léans^ et prit jour à demain , de retourner fourni et pourvu de médecine si très-vertueuse, qu'elle, en peu d'heure, effacera la grand' douleur qui tant martire* el débrise la pauvre palienle. La nuit fut beaucoup longue, attendant le jour désiré ; néanmoins passèrent tant d'heures , à quelque peine que ce fût, que notre bon eordelier fut acquitté de sa promesse pour soi rendre devers la patiente à Theure assignée ; s'il fut joyeusement reçu, pensez que oui. Et quand vint Theure quil voulut besogner, en la patiente, médecine, on la prit comme l'autre fois, et sur la couche, tout au plus bel qu'on pût, fut à bougons 5 couchée, el son derrière découvert assez avant, lequel fut incontinent, des matrones, d'un très -beau blanc drap garni, tapissé et orné : h l'endroit du secret mal , fut fait un beau perluis^ , par lequel maître eordelier pouvoit aperlement ' le choisir; et il regarde ce mal, puis d'un côlé, puis d'autre; maintenant lui louche du doigt tant doucement, une autre fois prend la poudre dont médiciner la vouloit ; ores regarde le tuyau, dont il veut souffler icelle poudre par sus et dedans le mal, ores retourne arrière, et jette l'œil, derechef, sur cedil mal, et ne se sait saouler d'assez là regarder. A chef de pièce'-, il prend sa poudre à la main gauche, mise en un beau petit vaisseau plat, cl de l'autre, son tuyau qu'il vouloit emplir de ladite poudre; et comme il regardoit très-en lent ivement et de très-près, par ce pertuis el à lenviron, le détrcsseux mal de la pauvre fille, el elle ne se
' Joie. — ^ Martyrise. — ' A I/cnvcrs. — ' Trou. ■' Ouvertement. — " Enfin. Voyez lu note p. 4.
l)ul conlenir, voyant l'étrange façon de regarder, à-toul ' un œil , de notre cordelier, que force de rire ne la surprît , qu'elle cuida bien longuement retenir , mais si mal , hélas ! lui advint que ce ris, à force retenu, fut converti en un sonnet», dont le vent retourna si très h l)oint la poudre, que la plupart il fit voler contre le visage et seul bon œil de ce bon cordelier, lequel, sentant cette douleur, abandonna tantôt et vaisseau et tuyau , et à peu qu'il ne chût à la renverse, tant fort fut effrayé; et quand il eut son sang % il met tôt en hùte la main h son aMl, soi plaignant durement, disant qu'il éloit homme défait, et en danger de perdre un seul bon œil qu'il avoit. ]I ne mentit pas, car, en peu de jours , la poudre, qui corrosive étoit, lui gala et mangea tréslout rœil , et par ce point, Taulrc qui jà éloit perdu , aveugle fut, et ainsi demeura ledit cordelier. Si se fit guider et mener, un certain jour, après ce , jusqu'à l'hôtel où i! conquit ce beau butin, et parla au maître de céans, auquel il remontra son piteux cas, priant et requérant, ainsi que droit le porte, que lui baille et assigne, ainsi qu'à son état appartient, sa vie honorablement. Le bourgeois répondit que de cette son aventure beaucoup lui déplaisoit, combien que rien il n'en soit cause, ne* en quelque façon que ce soit, chargé ne s'en tient. Trop bien est-il content lui faire quelque gracieuse aide d'argent, pource qu'il avoit en- Ireprins de guarir sa fille, ce qu'il n'avoit pas fait ; et qu'à lui ne voulût être tenu en rien, lui veut bailler autant en somme que s'il lui eût sa fille en santé rendue, non pas, comme dit est, qu'il soit tenu de ce faire. IMaîlrc cordelier, non content de cette offre, demande qu'il lui assignat sa vie, remontrant comment sa fille l'avoit aveuglé en sa présence, et à cette occasion, privé étoit de la digne cl tsés-sainle conserva'ion du précieux corps de Jésus, du saint service de l'i-glise, et de la glorieuse inquisition des docleuis qui onl écrit sur la sainte théologie-, et pour ce point, de prédication plus ne pou voit servir le peuple; {jui éloit sa totale destruction , car il est mendiant et non fondé'', sinon sur aumônes, que plus conquerre ne pouvoit. Quelque chose qu'il allègue ne remontre, il ne peut finer '' d'autre réponse que
' Avec. — - Pet. — = C'cst-à-dirc, sang-fr- id. ^ M. — ^ Bien qu'à. — « HcHté. — ' Obliiiir.
cette précédente. Si se lira pardevers la justice du parlement dudit Londres, devant lequel fit bailler jour à notre homme dessusdit. Et quand il vit heure de plaider sa cause, par un bon avocat bien informé de ce qu'il devoit dire, Dieu sait que plusieurs se rendirent au consistoire pour ouïr ce nouveau procès qui beaucoup plut aux seigneurs dudit parlement, tant pour la nouvelle ' du cas que pour les allégations et arguments des parties devant eux débattant -, que non avoit accoutumées, mais plaisantes étoient. Ce procès tant plaisant et nouveau , afin qu'il fut de plusieurs gens connu, fut tenu et maintenu assez et longuement, non pas qu'à son tour de rôle ne fût bien renvoyé et mis en jeu, mais le juge le fit dilTérer jusqu'à la façon de cestes^. Et par ce point, celle, qui auparavant, par sa beauté, bonté et genteté, connue étoit de plusieurs gens , devint notoire à tout le monde par ce maudit mal de broches , dont en la fin fut guarie, ainsi que depuis me fut conté.
NOUVELLE IIL
L\ PÈCHE DE l'anneau "'.
La Iroisicmc nouvelle, raconU'e par monseigneur de la Unche', traite de la trompciie que fit un chevalier à la femme de son meunier, à laquelle il bailloil à enlcndrc que son c.. lui chcrroit ' s'il n'éloil recopné ; et ainsi plusieurs fois il lui recogna : et le meunier, de ce averti , pèclia, puis après, dedans le corps de la femme dudit chevalier un diamant qu'elle avoit perdu en soi baignant, et pécha si bien et si avani , qu'il le trouva , comme bien sut depuis ledit chevalier, lequel appela le mcunivr pdclieur tic diamans, et le meunier lui répondit en l'appelant recogiieur de c...
En la duché de Bourgogne, eut naguères un gentil chevalier, dont l'histoire passe le nom, qui marié étoit à une belle et génie dame-, cl assez près du château où ledit chevalier faisoit résidence, demouroit un meimier , iiareillemenl à une Leile, gcnte et jeune femme maiié. Advinî une fois en Ire les autres, que comme le chevalier, iiour p;tsser iL'inps et prendre son éLa'.emenî, se pourinenàl eiilour son hôtel et du long de la rivière , sur laquelle éloit assise la «liaison, héritage et moulin du dessusdit meunier, qui à ce coup n'éloil pas à son hôtel, mais
' Nouveau l{^
^ Ce mot , que les anciennes éditions t^crivent ainsi , est ininlelligilile , ce qui [irouve qu'on doit le lire au- Iremcnl. Nous n'avons pas réussi à le rétablir.
^ Imité par La Fontaine , le Faiseur d'oreilles et lo Raccommo:Jeur de moules, II, 7.
' Voyez la Notice tiisloriquc , au sujet des diflérens narrateurs de ces Nouvelles. ~ ^ Tomberait.
LES CENT NOLVELLES NOUVELLES
à Dijon ou à Boauno , ledit chevalier aperçut la femme dudil meunier portant deux cruches et retournant de la rivière quérir de Teau. Si s'avança vers elle et doucement la salua , et elle, comme sage et bien apprinse, lui fit l'honneur et révérence qui lui apparlcnoit. Noire bon chevalier, voyant celte meunière trèsbelle et en bon point , mais de sens assez escharssement hourdéc ', se pensa de bonnes, et lui dit : « Certes , ma mie, j'aperçois bien que vous êtes malade et en grand péril. » A ces paroles, la meunière s'approcha de lui, et lui dit : « Hélas! monseigneur, et que me faut-il ? — A'raiment , ma mie, j'aperçois bien, si vous cheminez guère avant , que votre devant est en grand danger de choir ; et vous ose bien dire que vous ne le porterez guère longuement, qu'il ne vous chée, tant m"y connois-je.» La simple meunière, oyant les paroles de monseigneur, devint très -ébahie comment monseigneur pouvoit savoir ne voir ce méchef à venir, et courroucée d'ouïr la perte du meilleur membre de son corps , et dont elle se servoil mieux, et son mari aussi. Si répondit : « Ilélas I monseigneur, et à quoi connoissczvous que mon devant est en danger de choir? il me semble qu'il tient tant bien. — Dea 1 ma mie , souITise-vous à tant , et soyez sûre que je vous dis la vérité, et ne feriez pas la première à qui le cas est advenu. — Hélas ! dit-elle , monseigneur, or suis-je femme défaite, déshonorée et perdue ! Et que dira mon mari , Noire-Bame ! quand il saura ce niéchef? il ne tiendra jjIus compte de moi. — Ne vous déconforlez que bien à point , ma mie, dit monseigneur^ encore n'est pas le cas advenu 5 aussi y a-t-il bon remède. « Quand la jeune meunière ouït qu'on (rouveroiî bien remède en son fait, le sang lui commença à revenir, et ainsi qu'elle 8\:t, pria monseigneur, pour Dieu, que de sa griîcc lui voulait enscign-^r qu'elle doit faire pour garder ce pauvre devant de choir. IMonseigncur, qui très -courtois et gracieux éloit, mèmemenl- toujours vers les dames, lui dit : « IMa mie , pource que vous êtes belle et bonne, et que j'e.ime bien votre mari , il me prend pitié et compassion de voire fait -, si vous enseignerai comment vous garderez vo:re devant de choir. — Hélas ! monseigneur, je vous en mcrcie'*, cl certes vous ferez une œuvre bien
' Assez p.mvrcinc ni bàlic. — - rarliculicrcnicnt. ^ rioriiticic.
méritoire, car autant me vaudroit non être, que de vivre sans mon devant. Et que dois-je donc faire, monseigneur? — Ma mie, dit-il, afin de garder votre devant de choir, le remède si est, que, au plus tôt que faire pourrez, le fort et souvent faire recogner. — Recogner, monseigneur ? et qui le sauroit faire ? à qui me faudroit-il parler, pour bien faire cette besogne ? — Je vous dirai, ma mie, dit monseigneur, pource que je vous ai avertie de voire mèchef, qui Irès-prochain et grief étoit, ensemble aussi et du remède nécessaire pour obvier aux inconvéniens qui sourdre ' en pourroicnl, je suis content, afin de plus en mieux nourrir amour entre nous deux, vous recogner votre devant, et vous le rendrai en tel état, que partout le pourrez tout sûrement porter, sans avoir crainte ne doute que jamais il puisse choir, et de ce me fais bien fort. » Se notre meunière fut bien joyeuse, il ne le faut pas demander, qui mefloil très-grand'peine du peu de sens qu'elle avoil de soufTisamment remercier monseigneur. Si marchèrent tant monseigneur et elle, qu'ils vindrent au moulin, où ils ne furent guère, sans metire la main à l'œuvre. Car monseigneur, par sa courtoisie, d'un outil qu'il avoit, recogna en peu d'heures trois ou quatre fois le devant de noire meunière, qui très-joyeuse et lie ^ en fut. Et après que l'œuvre fut polie, et de devises^ un millier, et jour assigné d'encore ouvrer * à ce devant, monseigneur part, et, tout le beau pas, s'en retourne vers son hôlel. Et au jour nomtné, se rendit monseigricur vers sa meunière : en la façon dessusdile et au mieux qu'il put. il s'employa h recogner ce devant, el si bien y ouvra par continuation de temps, que ce devant fut tout assuré et tenoit ferme et bien. Pendant le temps que monseigneur recognoit le devant de celte meunière , le meunier retourna de sa marchandise et fit grand'chère, et aussi fit sa femme ; et comme ils curent devisé de leurs besognes^, la très-sage meunière va dire à son mari : « Par ma foi ! sire, nous sonmies bien obligés i\ monseigneur de cette ville. — Yoirc% ma mie, dit le meunier, en quelle façon ? — C'est bien raison que le vous die, afin que l'en remerciez, car vous y èles tenu : il est vrai que, tandis qu'avez èlé dehors, mou-
' r.rsuller. - ^ Tia\ail!cr.
Sati>fa!lc. — '• Paroles.
^ AlTiiros — '■ VraiiiKMU.
A lEUX COINTEURS FRANÇAIS.
scifiiicur passoit par-ci, droil à la cour, ainsi que i'i-loul ' deux cruches j'allois à la rivière ; il nie salua, si fls-je lui , cl comme je marcliois , il aperçut que mon devanl ne lenoit comme rien, et qu'il éloit en trop grande aventure de choir, et le me dit de sa grîice, dont je fus très -ébahie, voire, pardieu ! autant courroucée que se tout le monde fût mort. Le bon seigneur, qui me voit en ce point lamenler, en eut |)ilié, et, de fait, m'enseigna un beau remède pour me garder de ce maudit danger ; encore me fil-il bien plus qu'il n'eût point fait ù une autre, car le remède, dont il m'avertit, qui étoit de faire recogner et rechcviller mon devant , afin de le garder de choir, lui-même le mit à exécution : qui lui fut très-grand'peine et en sua plusieurs fois, pourcc que mon cas re([uéroit d'èlre souvent visité. Que vous dirai-jc plus ;' il s'en est tant bien acquitté, que jamais ne lui sauriez desservir -. Par ma foi ! il m'a, tel jour de cette semaine, recogné les trois, les quatre fois -, un autre , deux ; un autre, trois ; il ne m'a jà laissée, tant qu'aie été toute guarie-, et si m'a mis en tel état, que mon devant lienl , h celte heure, tout aussi bien et aussi fermement que celui de iemme de notre ville. » Le meunier, ojant cette aventure, ne fit pas semblant par dehors, tel que son cœur au i)ardedans portoit : u Or ça, ma mie, je suis bien joyeux que monseigneur nous a fait ce plaisir, et se Dieu plaît ! quand il sera possible, je forai autant pour lui. Mais pource que votre cas n'éloit pas honnête, gardez-vous bien d'en rien dire à personne, et aussi , puisque vous êtes guarie, il n'est jà métier que vous travaillez ^ plus monseigneur. — • Vous n'avez garde, dit la meunière , que j'en die jamais un mot , car aussi me le défendit bien monseigneur. » Notre meunier, qui éloit gentil compagnon, à qui les crignons ' de sa tête ramentevoient" souvent et trop la courtoisie que monseigneur luiavoit faite, si sagement se conduisit, qu'oncques monseigneur ne s'aperçut qu'il se doutât de la tromi)erie qu'il lui avoit faite et cuidoit en soi-même qu'il n'en sût rien. IMais, hélas ! si faisoil, et n'avoit ailleurs son cœur, son élude, ne toutes les pensées, qu'à soi venger de lui , s'il savoit, en façon telle ou semblable
' Avec. — ^ Payer le service — ^ Faligiicz.
* Ce mot, que nous n'avons pas vu employé ailleurs, doit signifier fjosses, excroissances, fpis de, ou cheveux. — '■^ fuippelaicnt.
qu'il lui deçul sa femme. Et tant ainsi fit par son engin ', qui point oiseux n'étoil, qu'il avisa à une manière, par laquelle bien lui sembloit , que s'il en pouvoit venir à chef*, que monseigneur auroit beurre pour œuf. A chef de pièce, pour aucuns affaires qui survinrent à monseigneur, il moula h cheval et prit de madame congé bien pour un mois : dont le meunier ne fut pas peu joyeux. Un jour entre les autres, madame cul voulenlé de soi baigner, et fit tirer le bain et échauffer les étuves en son hôtel , à part : ce que notre meunier sut trèsbien , pource qu'assez familier éloit de léans-, si s'avisa de prendre un beau brochet qu'il avoit en sa fosse, et vint au cluMeau pour le présenter à madame. Aucunes des femmes de madame vouloienl prendre le brochet, et, de par le meunier, faire présent ^ mais il dil que lui-même il le présenleroit ou vraiment il le remporlcroil. Au fort , pource qu'il éloit comme de léans ^ et joyeux homme, madame le fit venir, qui dedans son bain étoit. Le gracieux meunier fit son présent, dont madame le remercia et fit porter en la cuisine le beau brochet et mettre à point pour le sou[)er. Et enlrctanl que" madame au meunier devisoit, il aperçut sur le bord de la cuve un très-beau diamant qu'elle avoil ôlé de son doigt , doutant^ de l'eau le gâter : si le croqua si souplement qu'il ne fut d'ànic aperçu. El quand il vil son point, il donna la bonne nuit à madame et à sa compagnie, el s'en relourna à son moulin, pensant au surplus de son affaire. IMadame , qui faisoit grand'chérc avec ses femmes,, voy.ant qu'il étoit jà bien lard et heure de souper, abandonna le bain et en son lit se boula 5 el comme elle ne vil point son diamant, si appela ses femmes et leur demanda après ce diamant et à laquelle elle l'avoit baillé. Chacune dit : « Ce ne fui pas à moi. — N'a moi. — ■ Ne à moi aussi. » On cherche, haut cl bas, dedans la cuve, sur la cuve; mais rien n'y vaut, on ne le sait trouver. La quête de ce diamant dura beaucoup, sans qu'on en sût quelque nouvelle ; dont madame s'en donnoit bien mauvais temps, pource qu'il étoit méchamment perdu , et en sa chambre, et aussi monseigneur son mari lui donna au jour de SCS épousailles : si le lenoit beaucoup plus
Esprit. — 2 A bout.
Comme de la maison.
^ * Tandis (lUC. — '^ Craignant.
LES CENT NOL'YELLES NOUVELLES
cher. On ne sail qui niécroire ' ne à qui le dcrnanfler, d'ond grand deuil sourd - par léans. L'une des femmes s'avisa el dil : a Ame n'est céans cniré que nous qui y sommes, cl le meuuier -, ce me sembkroil bon qu'il fùl mandé. » On le manda, et il vil madaiie : si Irès-courroucée et déplaisante éloil que plus ne pouvoit , demanda au meunier s'il avoit point vu son di.imanl ; et lui, assuré nulanl en bourdes qu'un autre à dire vérité, s'en excusa trèshautement, et osa bien demandera madame si elle le lenoit à larron, a Certes, dit-elle, nenni ! Aussi , ce ne seroiî i)as larcin, se vous l'aviez par éballemcnt emporté. — ÎMadamc, dil le meunier, je vous promets que de votre diamant ne sais-je nouvelle. » Adonc fut la compagnie bien simple", et madame espécialemenl, qui en est si très-déplaisante , qu'elle n'en sail sa contenance que de jeter larmes à grand'abondance, lanl a regret de celte verge ''. La triste compagnie se met à conseil pour savoir qu'il est de faire ; l'une dit : « Il faut qu'il soit en la chambre ? » l'aulrc répond qu'elle a cherché partout. Le meunier demande à madame, s'elle l'avoil à i'enlrèe du bain , et elle dit que oui. « S'ainsi est ccrîainemeni , madame, vu la grande diligence qu'on a fait de le quérir sans en savoir liouvclle , la chose est bien étrange. Toutefois il rac semble bien que s'il y avoit homme en celle ville qui sût donner conseil pour le recouvrer, que je scrois celui, et pource que je ne voudrois pas que ma science fùl divulguée, il scroit bon que je parlasse à vous à {)3rt. — -A cela ne tiendra, dil madame. « Si fit pariir la compagnie, et au partir que firent les femmes , disoicnt dame Jeanne, Isabeau, Catherine : « Hélas ! meunier, que vous seriez bon homme , si vous faisiez revenir ce diamant. — Je ne m'en fais pas fort , dit le meunier ; mais j'ose bien dire que s'il est possible de janixiis le trouver , que j'en apprendrai la manière. » Quand il se vil à part avec madame, il lui dit qu'il se douloil beaucoup et pensoit, pource qu'en l'arrivée du bain elle avoit son diamant, qu'il ne fût sailli de son doigt cl chu en l'eau , et dedans son corps s'est boulé, allendu qu'il n'y avoit âme qui le voulsîl retenir. » El là, diligence faite pour le trouver, se mit madame sur son lit, ce qu'elle eût voulenliers refusé se
'Soupçonner.— Trcnd sa source, noil. — '• Sollc, étonnée. — * Bague.
n'eût été pour mieux faire ; et après qu'il leut assez découverte, fil comme manière de regarder cà et là , et dil : « Sûrement, madame , le diamant est entré en votre corps. — Et ditesvous, meunier, que vous l'avez aperçu? — Oui, vraiment I — Hélas! dit-elle, el comment l'en pourra retirer ? — Très-bien , madame ; je ne doute pas que je n'en vienne bien à chef, s'il vous plaît. — Se m'aid Dieu ' I il n'est chose que je ne fasse pour le ravoir, dit madame; or vous avancez, beau meimicr. » P-fadame, encore sur le lit couchée, fut mise par le meunier tout en telle façon que monseigneu'- metioit sa femme quand il lui recognoil son devant, et d'un tel oulil la lente pour (juèrir et pécher le diamant. Après les reposées de la première el seconde quêtes que le meunier fil du diamant, madame demanda s'il l'avoil point senlu-, cl il dit que oui , dont elle fut bien joyeuse el lui pria qu'il péchât encore, tant qu'il l'eût Irouvé. Pour abréger, lanl fil le bon meunier, qu'il rendit à madame son Irèsbeau diamant, dont la très-grande joie vint par léans, el n'eut jamais meunier tant d'honneur ne d'avancement que madame et ses femmes lui donnèrent. Le bon meunier, en la Irèsbonne grâce de madame, part de léans, cl vint à sa maison , sans soi vanter à sa femme de sa nouvelle aventure, dont il éloil plus joyeux que s'il eût eu tout le monde gagné , la Dieu merci I Petit ^ de lemps^après, monseigneur revint en sa maison, où il fut doucement reçu et de madame humblemenl bien-venu ; la(|uelle, après plusieurs devises qui au lit se font, lui conta la merveilleuse avenîurc de son diamant et comment il fui, par le meunier, de son corps repêché: pour abréger, tout du Ions lui conla le procès et la façon et la manière que tint ledit meunier en la quête dudit diamant ; dont il n'eut guère grand' joie, mais pensa que le meunier lui avoit baillé belle. A la première fois qu'il rencontra le meunier, il le salua hautement el lui dit: « Dieu gard. Dieu gard ce bon pêcheur de diamans ! >> A quoi le meimier répondit : « Dieu gard le recogneur de c! — Par Notre-Dame I tu dis vrai , dil le seigneur : lais-loi de moi, el si ferai-je de loi. )> Le meunier fut conleni , et plus n'en parla -, non fil le le seigneur, que je sache.
• Si Dieu m'aide. On éciivail m'aist.
'^ SeiUi. — ' l'eu.
VIECX CONTEURS l-KANGAIS.
NOUVELLE IV
lf/cocu armé.
La qiialrièmc nouvelle trailc d'un archer écossois (jiii fut amoureux d'une belle et geiUe danioiselle, femme d'un éclioppier, la(|ueile, par le commandement de son mari, assigna jour audit l'.cossois; et, de fait, garni de sa grande épce, i! com|)arut et besogna tant qu'il voulut, présent éclioppior qui, de grand'peur, s'éloil caclié en la ruelle de son lit, et tout pouvoil voir et ouïr |)loinemenl; et la complainte que lit a[)rés la femme à son mari.
Le roi ' naguère étant en sa ville de Tours, un gentil compagnon écossois , archer de son C()rj)s et de sa graiid'garde*, s'énamoura Irèsforl (l'une belle et genlc daiiioiselle mariée cl mercière. Et quand il sut lro;iver îenips et lieu, le moins mal qu'il sut, coula son gracieux et pileux cas, dont iln'éloitpas (rop content ne joyeux : néanmoins, car il avoil la chose trop à cœur, ne laissa pas à faire sa poursuite; mais, de pii's en plus, Irès-aigremcnl pourchassa tant, que la demoiseilele voulut enchâsser et donner (olal congé , et lui dit qu'elle avertiroil son mari du pourchas déshonnèle el (lamnable qu'il s'elTorçoil d'achever , ce qu'elle ni tout au long. Le nuiri, bon et sage, preux et vaillant comme après vous sera conté, se courrouça amèrement encontre l'Ecossois, qui déshonorer le vouloit et sa très-bonne femme aussi 5 et, pour bien se venger de lui à son aise et sans reprinsc, commanda à sa femme, que s'il relournoit plus à sa quèie ^ , qu'elle lui baillât et assignât jour, cl s'il étoit si fol que d'y comparoir, le blâme qu'il pourchassoit lui seroit cher vendu. La bonne femme , pour obéir au bon plaisir de son mari, dit que si'' feroilelle. 11 ne demoura guère que le pauvre amoureux écossois lit tant de tours, c[u'ilvit en place notre mercière qui fut par lui humblement saluée , et, derechef, d'amour si doucement priée, que les recpièles du paravant dévoient bi(Mi èlre enlérinées par la confusion de celle pileuse et dernière [)rière , el qu'elle les voulsît ouïr, el jamais ne seroil femme plus loyalement obéie ne servie qu'elle seroil. se de grâce vouloit accepter sa Irès-luunble cl raisonnable requête. La belle mercière, soi recordant " de la leçon que son mari lui bailla, voyant aussi l'heure propice, cnlrc autres devises et plusieurs cxcusalions servant à son propos, bailla
' Charles VII. — - I.a compagnie dos gardes écossaises fui créée par Charles VII. — ' l'ourtuilc. — ♦ Ainsi. — >* Se souvenant.
journée à l'Ecossois â lendemain au soir, de comjjaroir persoiinellement en sa chambre , pour en ce lieu lui dire plus céléement' le surplus de son intention elle grand bien qu'il lui vouloit. Pensez qu'elle fut haulemenl remerciée, doucement écoutée, et de bon cœur obéic de celui (pii, après ces bonnes nouvelles, laissa sa dame, le plus joyeux que jamais il n'avoit cl(^ Quand le marivinl â l'hôtel, il sut comment lEcossois fut léans, des paroles et des grands olTres qu'il fit, cl comment il se rendra demain au soir devers elle en sa chambre. « Or le laisse venir, dit le mari : il ne fit jamais si folle entrejjrinse, que bien je lui cuide^ montrer, avant (|u'il parle, voire et faire son grand tort confesser, pour élre exemple aux autres fols outrecuidés et enragés comme lui. » Le soir du lendeiuain approciîa-, Irés-désiré da pauvre amoureux écossois, pour voir et jouir de sa dame; très-désiré du bon mercier, pour accomplir sa très-criminelle vengeance qu'il veut exécuter en la personne d'icelui Ecossois, qui veut être son lieutenant ; très-douté^ aussi de la bonne femme, qui, pour obéira son mari, attend de voir un grand hulin *. Au fort, chacun s'apprête. Le niercier se fait armer d'un grand, vieil et lourd harnois; prend sa salade^, ses gantelets et en sa main une grand'hachc: or il csl l)ien en point. Dieu le sait, cl semble bien (ju'auîrefois il ait vu liutin. Connue un vrai champion venu sur les rangs de bonne heure et atlcndanl son ennemi, en lieu de pavillon, se va mettre derrière un lapis en la ruelle de son lit, et si bien se cacha qu'il ne pouvoit être aperçu. L'amoureux malade, sentant l'heure* très-désirée, se met en chemin devers l'hôtel à la mercière, mais il n'oublia pas sa 1res- grande, bonne et forle épée â deux mains. El comme il fut venu léans, la dame moule en sa chambre sans faire effroi, et il la suit loul doiicemen! ; et quand il s'est trouvé léans, il demanda à sa dame s'en sa chambre y avoil âme qu'elle ; à quoi elle répondit assez légèremcn!, et comme non (rop assurée, que non. « Dites vérité, dit l'Ecossois; votre mari n'y est-il pas ? ■ — Nenni , dit-elle. — Or le laissez venir; i)ar saint Agnan ! s'il vient, je lui fendrai la tête jusqu'aux dents! voire, par Dieu ! s'ils éloient trois, je ne les crains : je sc-
' Secn'Iciîic:.!. — * Pense. — ' Uedoulé. ■ I).i)al , combat. ~ '■' Casque sans visière.
lt:s cent nouvelles nouvelles.
rai bien innîlrc ! » Et après ces criminelles paroles, vous lire hors sa gran'le et bonne épée , el si la fait brandir Irois ou qua'.rc fois , el auprès de lui sur le lit la couche, et ce fait, incontinent baiser et accoler, et le surplus, qui après s'ensuit, tout à son bel aise et loisir, acheva, sans que le pauvre coux ' de la ruelle s'osât oncques montrer, mais si grand'[)eur avoit, qu'à peu qu'il ne mouroil. Notre Ecossois, après celle haute aventure, prend de sa dame congé jusqu'à une autre fois, et la remercie, comme il doit et sait, de sa grand'courtoisie, et se met à chemin. Quand le vaillant homme d'armes sut TEcossois issu hors de l'huis, ainsi ciïrayé qu'il éîoit, sans à peine savoir parler, sault dehors de son pavillon el commença à tancer sa femme de ce qu'elle avoit soulîert le plaisir de Earcher ; et elle répondit que c'éloit sa faule et sa coulpe, et que cnchargée lui avoit de lui bailler jour. « Je ne vous commandai pas, dii-il, que lui laississiez faire sa voulenté ne son plaisir. — Comment, dit-elle, le pouvois refuser, voyant sa grande épée, dont il m'eût tuée en cas de refus? » Et à ce coup, voici son Ecossois qui retourne et monte arrière les degrés de la chambre, et sault dedans et dit tout haut : « Qu'est ceci ? » Et le bon homme, de soi sauver, et dessous le lit se boule, pour plus sûrement, beaucoup plus ébahi que paravant. La dame fut reprinse et derechef enferrée , à son beau loisir et à la façon que dessus , toujours l'épée au plus près de lui. Après celle rencharge el plusieurs longues devises d'entre l'Ecossois et la dame, l'heure vint de partir : si lui donna la bonne nuit, et pique , et s'en va. Le pauvre martyr, étant dessous le lit, à peu'^ s'il s'osoit tirer de là , doutant le retour de son adversaire ou, pour mieux dire, son compagnon. A chef de pièce, il print courage, et à l'aide de sa femme, la Dieu merci, il fut remis sur pieds. S'il avoit bien lancé sa femme auparavinl, encore recommença-t-il plus dure légende. Car elle avoit consenti, après sa défense, le déshonneur de lui et d'elle. « Hélas I dit-elle, et où est la femnje si assurée qui osât dédire un homme ainsi échauffé et enragé comme cetlui étoit, quand, vous, qui êtes armé, cn)bAtonné' el si vaillant, à qui il a Irop plus méfait ciu'à moi, ne l'avez pas osé assaillir ne
' Couard , cocu, — " A peine. — ' Pourvu d'armes offensives.
moi défendre? — Ce n'est pas réponse, dit-ilj dame, si vous n'eussiez voulu, jamais ne fût venu à ces allnintes : vous èles mauvaise et déloyale I — IMais, vous, dit-elle, lâche, méchant el reproché homme, pour qui je suis déshonorée! Car, pour vous obéir, j'assignai le maudit jour à l'Ecossois. El encore n'avez eu en vous tant de courage d'entreprendre la défense de celle en qui gît tout votre bien et voire honneur. El ne pensez pas que j'eusse trop mieux aimé la mort que d'avoir moi-même consenti ne accordé ce méchef. Et Dieu suit le deuil que j'en porte et porterai tant que je vivrai, quand celui, de qui je dois avoir et tout secours attendre, en sa présence m'a bien souffert déshonorer. » Il fait assez à croire et penser qu'elle ne souffrit pas la voulenté do l'Ecossois pour plaisir qu'elle y prit, mais elle fut à ce contrainte cl forcée par non résister, laissant la résistance en la prouesse de son mari, qui s'en étoit Irès-bien chargé. D'ond chacun d'eux laisse son dire el sa querelle, après plusieurs arguments el répliques d'un côté et d'autre. Mais, en son cas évident, fut le mari déçu, el demeura trompé de l'Ecossois en la façon qu'avez ouïe.
NOUVELLE V
LE DUEL d'aiguillettes.
La cinquième nouvelle, racontée par Philippe deLaon, Iraile de deux jugcmenis de monseigneur de Talbot ', c'est à savoir d'un François qui fut |)ris pour un Anglois sous son sauf-conduit, disant qu'aiguillettes ctoient habillement de guerre ; et ainsi le fit armer de ses aiguillettes sans autre chose, encontre le François , lequel d'une épée le frappoit, présent Talbot ; et l'aulre qui l'église avoit dérobée, auquel il fit jurer de ne jamais plus en l'église entrer.
Monseigneur Talbot, que Dieu pardonne, capitaine anglois, si heureux, comme chacun sait, fit en sa vie deux jugements dignes dèlrc récités, et en audience el mémoire perpéluellc amenés; et, afin que de chacun diceux jugements soit faite mention, je veuil raconîer en brefs mots ma première Nouvelle , et au rang des autres la cinquième j'en fournirai et dirai ainsi. Pendant le temps que la maudilc el peslilenlieuse guerre de Erancc el d'Angleterre régnoit , cl qui encore n'a pas pris fin ;
' Jean Talbol, surnommé l Achille anglais, qui joua un grand rôle dans totilos les guerres des Anglais eii France sous les règnes de Charles VI cl de Charles VU. Il périt, les artiies à la main, âgé dequalrcvingls ans, en 1 i63, au moincnl où les Anglais furent chasses de France.
H VIEUX CONTEU
coinmo souvent advient, un François, homme (l'armes , fut à un autre Anglois prisonnier, et puis qu'il fut mis l'i finance, sous le sauf-conduit de monseigneur Talbot , devers son capitaine relournoit pour faire finance de sa rançon, cl à son maître l'envoyer ou apporter; et comme il éloit en chemin, fut par un Anglois sur les champs rencontré, lecpiel , voyant le François , tantôt lui demanda d'ond il venoitet où il alloil; l'autre répondit la vérité. « El où est votre sauf-conduit? dit F Anglois. — Il n'est pas loin, dit le François, o Lors tire une petite boîte pendant à sa ceinture, où son sauf-conduit étoit, et àl'Anglois le tendit, qui de bout ù autre le lut; et comme il est de coutume à mettre en toutes lettres de sauf-conduit : réservé tous vrais habillements de guerre, l'Anglois note • sur ce mot, el voit encore les aiguillettes î'» armer pondantes au parpoint- du François. Si va juger en soi-même, qu'il avoil enfreint son sauf-conduit, et qu'aiguillettes sont vrais liabillements de guerre ; si lui dit : « Je vous fais prisonnier, car vous avez rompu votre saufconduit. — Par ma foi 1 non ai, dit le François, sauve votre grâce 1 vous voyez en quel étal je suis? — Nenni, ncnni , dit l'Anglois; par saint Jouen! votre sauf-conduit est rompu, llendez-vous, ou je vous tuerai ! » Le pauvre François, qui n'avoitque son page cl qui étoit lout nu, cl de ses armures dégarni, voyant l'autre et de trois ou quatre archers accompagné, pour le mieux faire, à lui se rendit. 1 /Anglois le mena en une place assez prés de l;'t , et en prison le boute. Le François , se voyant ainsi mal mené, à grand'hàte à son capitaine le manda ; lequel , oyant le cas de son homme , fut Irésloul à merveille ébahi ; si fil tantôt écrire lettres à monseigneur Talbot, el par un héraut les envoya, bien cl souflisammcnt informé de la matière que l'homme d'armes prisonnier avoil au long au capitaine récrit : C'esl â savoir conunenl un Ici de ses gens avoit prins un lel des siens sous son sauf-conduit. Ledit héraut, bien informé el apprins de ce qu'il devoil dire el faire, de son maître partit, cl à monseigneur Talbot des lettres présenta. Il les lut, cl par un sien secrétaire, en audience devant plusieurs chevaliers el écuycrs cl autres de sa route ', derechef les fil lire. Si devez savoir que
' Los anciennes éditions melk-nl nos (>•'.' , ce qui n'a pas (le sens.
- rouri)Oint. — '' Compngnie, bande.
tantôt il monta sur son chevalet', car il avoit la Icte chaude el fumeuse, et n'étoit pas con- Icnt quand on faisoit autrement qu'ù point, et par espécial- en matière de guerre, et d'enfreindre son sauf-conduit, il cnrageoil tout vif. Pour abréger le conte, fit venir devant lui l'Anglois el le François, cl dit au François qu'il contât son cas. Il dit comment il avoil été prisonnier d'un Ici de ses gens cl s'éloit mis à finance. « Et sous votre sauf-conduit, monseigneur, je m'en allois devers ceux de notre parti |)()ur quérir ma lançon; je rencontrai ce gentilhomme ici , lequel est aussi de vos gens, qui me demanda où j'allois, cl se j'avois saufconduit : je lui dis que oui ; lequel je lui montrai , cl quand il l'eut lu , il me dit que je l'a- Yois ronqju, et je lui répondis que non avois el qu'il ne le sauroil montrer. Bref, je ne pus cire ouï, et me fut force, se je ne me voulois faire tuer sur la place , de me rendre. Et ne sais cause nulle, parquoi il me doive avoir retenu-, si vous en demande justice. » Monseigneur Talbot, oyant le François, n'étoit pas bien â son aise ; néanmoins, quand il cul ce dit, il dit à l'Anglois : « Que réponds-tu à ceci? — Monseigneur, dit-il , il est bien vrai , comme il a dit , que je le rencontrai cl voulus voir son sauf-conduit, lequel de bout en bout cl tout du long je lus, cl aperçus tantôt qu'il l'avoit rompu cl enfreint ; cl autrement, jamais je ne l'eusse arrêté. — Comment Ta-t-il rompu ? dit monseigneur Talbot : dis tôt? — Monseigneur, pour ce qu'en son sauf-conduit sont réservé tous liabillements de guerre, et il y avoit et a encore vrais habillements de guerre, c'est à savoir à son parpoinl ses aiguillettes à armer, qui sont un vrai habillement de guerre. Car sans elles on ne se peut armer. — Yoire, dit Talbot, cl aiguilleltes sonl-ce doncques vrais habillements deguerre?Etnesai8-lu autre chose par quoi il puisse avoir enfreint â son sauf-conduit? — Vraiment, monseigneur, ncnni, répondit l'Anglois. — Voire, vilain, de par votre diable ! dit monseigneur Talbot : avez-vous retenu un gentilhomme sur mon sauf-conduit, pour ses aiguillettes ! Par saint Georges! je vous ferai montrer se ce sont habillements de guerre 1 » Alors , lout échauffé, el de courroux bien fort ému, vint au François, el de son pari)oinl deux aiguillettes en
'' On dil encore monter sur ses f/ramJs vhei-aujr , dans la même acception. — - Spécialement.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
lira, et à TAnglois les bailla, cl au François une bonne é[jéc d'armes lui fui à la main livrée, el puis la sienne belle cl bonne hors du fourreau va tirer, el la Uni en sa main el à TvVnglois va dire : « Défendez-vous de cet habillement de guerre que vous dites , se vous savez ? » Et puis dit au François : « Frappez sur ce vilain , qui vous a retenu sans cause et sans raison I On verra comment il se défendra de votre habillement de guerre; se vous l'épargnez, je frapperai sur vous, par saint Georges 1 » Alors le François, voulsît ou non ', fut contraint i\ frapper sur TAnglois , de Tépéc loule nue quil tenoil, el le pauvre Anglois se couvroit le mieux qu'il pouvoit , et couroit par la chambre, et Talbot après , qui toujours faisoit férir par le François sur l'autre , et lui disoil : « Dé- IVndez-vous , vilain , de votre habillement de guerre! » A la vérité, i'xVnglois fut tant baltu qu'il fut près jusqu'à la mort, et cria merci à Talbot et au François, lequel par ce moyen fut délivré de sa rançon, et par monseigneur Talbot acquitté ; et avec ce , son cheval et son harnois et tout son bagage qu'au jour de sa prinse avoit, lui fit rendre el bailler. Reste à conter l'autre^ qui est tel. Il sut que l'un de ses gens avoit dérobé en une église le tabernacle où l'on met corpus Domini , et à bons deniers comptants vendus. Je ne sais pas la juste somme; mais il éloit grand et beau , d'argent doré Irésgenlement émaillé. 3Ionseigneur Talbot, quoiqu'il fût très-cruel el en la guerre très-criminel, si avoit en grand'révérence toujours eu lEglise el ne vouloit qu'en nul monstier^ ne église le feu on boulât ne dérobât quelque chose, et où il savoit qu'on le fit, il en faisoit merveilleuse discipline de ceux qui en ce faisant Irépassoicnl'son commandement. Or fit-il devant lui amener celui qui le tabernacle avoit en l'église robe ^; cl quand il le vit. Dieu sait quelle chère il lui fil : il le vouloit à loule force tuer, se n'eussent été ceux qui entour lui éloient, qui tant lui prièrent, que sa vie lui fut sauvée. jMais néanmoins, si le voulut-il punir el lui dit : «Traître ribaud, comment avezvous osé rober celle église outre mon commandement et ma défense!' — Ah! monseigneur, pour Dieu ! dit le pauvre larron , je vous crie merci, jamais ne m'ad viendra! — Venez avant,
' Qu'il le vûulùl ou non.
'^ L'aulre jugcrncnl de Talbot.
^ Jlonasièrc. — '' Enfreignaient. —
DtTolié.
vilain! dit-il. » Et l'atilre , aussi voulenliers qu'on va au guet, devers monseigneur Talbot d'aller s'avance, el ledit monseigneur Talbot, de charger sur ce pèlerin, de son poing, qui éloit gros el lourd ; pareillcmenl frappe sur sa tète, en lui disant : « Ha ! larron, avez- vous robe l'église? » El l'autre , de crier : « Monseigneur, je vous crie merci -, jamais je ne le ferai ! — Le ferez-vous? — Nenni , monseigneur. — Or jure donccpies que jamais lu n'entreras en église nulle que ce soit? jure, vilain! — El bien! monseigneur, dit l'aulre.» Lors lui fit jurer que jamais en église pied nemeliroit, dont tous ceux qui là éloient, el qui louïrenl, eurent grand ris , quoiqu'ils eussent pilié du larron, pource que monseigneur Talbot lui défendoil l'église à toujours , et lui faisoit jurer de non jamais y entrer: et croyez quil cuidoit bien faire et à Lonne intention lui faisoit. Ainsi avez vous ouï raconter de monseigneur Talbot les deux jugements, qui furent tels comme contés les vous ai.
NOUVELLE VL
l'ivrogne au paradis,
La sixième nouvelle, racon.ée par monseigneur de Lanoy, traite d'un ivrogne qui, par force, au prieur des Augustins de La Haye, en Hollande, se voulut confesser, el aprùs sa confession, disant qu'il étoit en bon état, vouloit mourir, et cuidoil avoir la tète tranchée et être mort; et par ses compagnons fut emporté, lesquels disoient qu'ils le portoient en terre.
Advint en une bonne ville de Hollande , comme le prieur des Auguslins naguères se pourmenàt en disant ses heures , sur le serein, assez prés de la chapelle Saint-Antoine située au bois de ladite ville , fui rencontré d'un grand lourd Hollandois si Irès-ivre quà merveilles , lequel demeuroit en un village nommé Stevelighes, à deux lieues près d'illec '. Le prieur , de loin le voyant venir , connut lanlùl son cas par les lourdes démarches el mal sûres qu'il faisoit tirant son chemin. Et quand ils vindrent pour joindre l'un à l'autre, l'ivrogne salua [)remier le prieur, qui lui rendit son salut lanlôl el puis passa outre, continuant son service sans en autre propos l'arrêter ni interroger. îMais l'ivrogne, tanl outré- que plus n'en pouvoit , se retourne el poursuit le prieur el lui requiert confession. « Confession ? dit le prieur, va-l'en , va-l'en , lu es bien confessé! — Hélas ! sire, répondit l'ivrogne, pour Dieu! confessez-moi!
• De ce lieu, de là. — - Plein comme une outre; ou liicn, hors do sens.
j'ai assez liôs-fraîclic mémoire de tous mes péchés, et si ai parfaite conlrilion. » Le prieur, déplaisant d'être empêché à ce coup par cet ivrogne , répond : « Va ton chemin 1 il ne te faut confesser, car tu es en (rès-bon état. — lia! dea, dit l'ivrogne, par la morbieu! vous me confesserez, maître prieur, car j'en ai à cette heure dévotion. » Et le saisit par la manche, et le voulut arrêter. Le prieur n'y vouloit entendre, mais avoit tant grand'faim que merveille d'être échappé de l'autre-, mais rien n'y vaut , car il est ferme en la dévotion dï-tre confessé, ce que le prieur toujours refuse, et si s'en cuide dépêcher, mais il ne peut. La dévotion do l'ivrogne de plus en plus s'efforce , et quand il voit le prieur refusant d'ouïr ses péchés, il met sa main à sa grande coulille ' et de sa gaînc la tire, et dit au prieur qu'il le tuera, se bien il n'écoule sa confession. Le prieur, doulant^ le couteau et la main périlleuse qui le tenoit , si demanda à l'autre : « Quevueiiles-tu dire?— Je me vueil confesser, dit-il. — Or , avant ! dit le prieur , je le vueil : avance-toi?» Notre ivrogne , plus saoul qu'une grive partant d'une vigne , commença , s'il vous plaît , sa dévote confession , laquelle je passe , car le prieur point ne la révéla-, mais vous pouvez bien penser qu'elle fut bien nouvelle et étrange. Quand le prieur vit son point, il coupa le chemin aux longues et lourdes paroles de notre ivrogne , et l'absolution lui donne , et en congé lui donnant, lui dit : « Va-t'en , tu es bien confessé. —Dites-vous vrai, sire? répondit-il. — Oui, vraiment, dit le prieur : ta confession est très-bonne. Va-t'en , lu ne peux mal aYoir. — Et puis que je suis bien confessé et que j'ai l'absolution reçue, se à celte heure mourois, n'irois-je pas en paradis? dit l'ivrogne. — Tout droit sans faillir , répondit le prieur ^ n'en fais nul doute. — Puisque ainsi est , ce dit l'ivrogne , que maintenant je suis en bon étal et en chemin de paradis, et qu'il y fait tant bel et tant bon , je vueil mourir tout maintenant , afin qu'incontinent j'y aille. » Si prend et baille son couteau à ce prieur, en lui priant et requérant qu'il lui Iranchàt la tête, afin qu'il allât en paradis. « lia ! dea , dit le prieur tout ébahi, il n'est jà métier ' d'ainsi faire ^ tu iras bien en paradis par autre voie. — Nenni , répondit l'ivrogne : je veuil aller tout maintenant
* Coutelas. — ' Craignant. — ' Besoin.
et ici mourir, par vos mains : avancez et me tuez? — Non, ferai pas, dit le prieur: un prêtre ne doit personne tuer. — Si ferez, sire, par la morbieu I et se bientôt ne me dépêchez et me mêliez en paradis, moi-même, à mes deux mains, vous occirai. » Et à ces mots, brandit son grand couteau et en fait montre aux yeux du pauvre prieur tout épouvanté et assimpli '. Au fort, après qu'il eut un peu pensé, afin d'être de son ivrogne dépêché, lequel de plus en plus l'agresse et parforcc que lui ôte la vie, il saisit et prend le couteau, et va si dire : « Or ça, puisque tu veux fincr ^ par mes mains, afin d'aller en paradis , mets-toi à genoux ici devant moi ? » L'ivrogne ne s'en fit guère prêcher-, mais tout à coup, du haut de lui, tomber se laissa , et à chef de pièce , à quelque méchef que ce fût, sur les genoux se releva, et , à mains jointes , le coup de l'épée , cuidant mourir, attendoit. Le prieur, du dos du couteau , fiert sur le cou de livrogne un grand et pesant coup, el par terre l'abat bien durement; mais vous n'avez garde qu'il se relève, même cuide vraiment être mort et être jà en paradis. En ce point le laissa le prieur, qui pour sa sûreté n'oublia pas le couteau. Et comme il fut un peu avant, il rencontra un chariot chargé gens: au moins pour la plupart, si bien advint que ceux qui avoient été présents où notre ivrogne s'étoit chargé % y étoient-, auxquels il raconta bien au long le mystère dessusdil , en leur priant qu'ils se levassent el qu'en son hôtel le voulsissent rendre el conduire, el puis leur bailla son couteau. Ils promirent de l'emmener et charger avec eux , et le prieur s'en va. Ils n'ement guère cheminé, qu'ils aperçurent ce bon ivrogne couché ainsi comme s'il fût mort, les dents contre terre, et quand ils furent prés de lui, tous, à une voix, par son nom l'appelèrent; mais ils ont beau hucher "*, il n'avoit garde de répondre; ils recommencèrent à crier , mais c'est pour néant. Adoncques descendirent aucuns, de leur chariot: sileprindirenl par la tête , par les pieds cl par les jambes, cl tout en l'air le levèrent, et tant huchèrcnl, qu'il ouvrit les yeux, cl incontinent parla et dit : u Laissez-moi, laissez-moi, je suis mort! — Non êtes , non , dirent ses compagnons ; il vous faut venir avec nous. — Non ferai, dit l'ivrogne; où irai-je? je suis mort et déjà en
• stupéfait , hébété. Peul-êlre doit-on lire assoupli, "^ Finir, — ' Avait bu. — ^ Appeler à voix haute.
Lr:S CE^T NOUVELLES NOUVELLES.
paradis. — Vous vous on viendrez, dirent les autres : il nous faut aller boire. — lîoire.'' dil-il. — Voire, dit l'aulre. — Jamais je ne boirai, dit-il , car je suis mort. » Quelque chose que ses compagnons lui disent, il ne vouloit mettre hors de sa tôte qu'il ne fût mort, l^es devises ' durèrent beaucoup; et ne savoient trouver les compagnons façon ne manière d'emmener ce fol ivrogne, car quelque chose qu'ils dirent, toujours répondit : « Je suis mort ! » En la fin, un entre les autres s'avisa et dit : a Puisque vous êtes mort , vous ne voulez pas demeurer ici , et, comme une bètc , aux champs être enfoui? venez, venez avec nous; si vous porterons enterrer, sur notre chariot, au cimetière de noire ville, ainsi qu'il appartient à un chrétien; autrement, n'irez pas en paradis. )> Quand rivrogne entendit qu'il le falloit enterrer ains qu'il ^ montât en paradis, il fut content d'obéir : si fut tantôt troussé et mis dans le chariot, où guère ne fut sans dormir. Le chariot étoit bien attelé; si furent tantôt à Slevelighes, où ce bon ivrogne fut descendu tout devant sa maison. Sa femme et ses enfans furent appelés, et leur fut ce bon corps saint rendu , qui si fort dormoit, que , pour le porter du chariot en sa maison et en son lit le jeter, jamais ne s'éveilla, et là fut-il enseveli entre deux linceuls % sans s'éveiller, bien deux jours après.
NOUVELLE VII