I.a cause et fin de mon affection
Et plus de moi lu es sage eslimce,
El |)lus encor parfaitement iiiinée.
Je ne suis pas celui qui se console
En son amour el en sa dame folle ;
Mon amour est très-sage cl raisonnable,
Car je l'ai mis en dame tant aimable,
Qu'il n'y a Dieu ni ange en paradis
Qui, te voyant, ne dit ce que je dis.
El si de toi je ne puis élre aimé.
Il me .«iulTil au moins d'être estimé
Le servilcur plus parfait qui fui oncques.
Ce que croiras, j'en suis très-sûr, adoncques '
Que la longueur du temps le fera voir
Que de l'aimer j'ai fail loyal devoir;
Et si de loi je n'en reçois autant ,
A tout le moins, de l'aimer suis content.
En l'assurant que rien ne te demande,
Fors seulement que je te reconmiande
Le cœur et corps, brûlant pour Ion service
Dessus l'autel d'Amour pour sacrifice.
Crois hardiment que, si je re\iensvif,
Tu reverras un serviteur naïf;
El si je meurs, ton serviteur mourra
Que jamais dame un tel ne trouvera.
Ainsi, de loi l'en va emporter l'onde
Le plus parfait servilcur de ce monde :
La mer peut bien ce mien corps emporter,
Mais non le cœur, que nul ne peut ôler
D'avccqucs toi , où il fait sa demeure
Sans plus vouloir à moi tenir une heure.
Si je poiivois avoir, par juste échange.
Un peu du lien , clair et pur comme un ange,
Je ne craindrois d'eniporler la victoire ,
Dont ton 5eul cœur en gagneroit la gloire.
Or, vienne donc ce qu'il en adviendra !
J'en ai jeté le dé. Là se tiendra
Ma volonté sans aucun changement;
El, pour mieux peindre au lien entendement
Ma loyauté, ma ferme sûreté.
Ce diamant, pierre de fermeté.
En Ion doigt blanc je le supplie prendre;
' Adoncques, suivi de la conjonction que, est employé ici dans le sens de alors que.
Tar qui pourras trop plus qu'heureux me rendre.
Ce diamant suis ' celui qui m'envoie
Enlrei)renanl cette douteuse voie
Tour mériter par ses œuvres el faits
D'être du rang des vertueux parfaits,
Alin qu'un jour il puisse avoir sa place
Au désiré lieu de la bonne grâce.
La dame lut l'épître tout du long, cl do lanl plus s'énioivcilluit de l'affeclion du capitaine, cl moins en avoil do soupçon. Et, en regardant la lablc de diamanl grande el belle, donl Fanneau oloil cmaillé de noir, fui en grande peine de ce qu'elle avoil à faire. El après avoir jeté toute la nuit sur ces propos, fut Irôs-aise de n'avoir occasion de lui récrire el faire réponse par foulo de messager; pensant en elle-même qu'avec les peines qu'il porloil pour le service de son maître, il n'avoil besoin d'être fâché do la mauvaise réponse qu'elle avoil à lui faire, laquelle elle remit h son retour. IMais elle se trouva fort empochée - du diamant 5 car elle n'avoil point accoutumé de se parer aux dépens d'autres que de son mari. Parquoi elle, qui éloil do bon cnlcndement, pensa de faire profiler ce diamanl à la conscience de ce capitaine ; elle dépocha incontinent un sien serviteur, qu'elle envoya à la désolée femme de ce capitaine, en feignant que ce fût une religieuse do Tarascon, el lui écrivit une telle lettre : « 3Jadamc, monsieur votre mari est passé par ci un peu avant son embarquement; el après s'être confessé et avoir reçu son Créateur comme bon chrétien, m'a déclaré un fail qu'il a sur sa conscience , c'est le regret de ne vous avoir tant aimée comme il dcvoil. Et me pria et conjura, à son parlement '% de vous envoyer celle lettre avec ce diamant, le(|uel il vous prie garder pour l'amour de lui, vous assurant que, si Dieu le fail retourner en santé, jamais femme ne fut mieux traitée dhomme, que vous le serez de lui, et celte pierre de fermeté vous en fera foi pour lui. Je vous prie l'avoir pour recommandé en vos bonnes prières-, car aux miennes il aura part toute ma vie.» Cette letlre, parfaite el signée au nom d'une religieuse, fut envoyée par la dame à la femme du capitaine.
' 11 vaudrait mieux lire fuil, ou tout autre mot; car on n'est pas satisfait de l'unique sens que présente celte phrase : « Moi, ce diamant, je suis celui...»
■'' Kmbarrassée.
" Déiiart. La vieille langue a\ail (|iialre mois pour exprimer la même chose : Parlement, département, départie et départ.
Et quand la bonne vieille vil la lellro el l'anneau, il ne faut demander combien elle i)leura de joie et de regret d'être aimée de son mari, de la vue duquel elle se voyoil être privée -, et en baisant Tanneau plus de mille fois , l'arrosoit de ses larmes, bénissant Dieu, qui, sur la fin de ses jours, lui avoit redonne Tamitié de son mari, laquelle elle avoit tenue pour perdue par long temps, en remerciant aussi la religieuse qui étoit cause de tant de bien. A laquelle fit la meilleure réponse qu'elle put, que le messager en bonne diligence reporta à sa maîtresse, qui ne lut ni ncnlendit ce que lui dit son serviteur sans rire bien fort j el se contenta d'être défaite de son diamant par un si profitable moyen, que tenir le mari et la femme en si bonne amitié, el lui sembla par cela avoir gagné un royaume. Un peu après, vinrent nouvelles de la défaite et mort du pauvre capitaine et comme il avoit été abandonné de ceux qui le dévoient secourir, et son entreprise révélée par lesRhodiens, qui plus la dévoient lenir secrète, en telle sorte que lui et tous ceux qui descendirent en lerre ' , qui étoient au nombre de quatre-vingts, entre lesquels étoit un gentilhomme nommé Jean et un Turc, tenu sur les fonts par ladite dame, lesquels deux elle avait donnés au capitaine pour faire le voyage avec lui, dont l'un mourut: le Turc, avec quinze coups de flèches qu'il reçut, se sauva à nager jusque dans les vaisseaux françois, et par lui seul fut connue la vérité de tout son affaire. Car un gentilhomme, que le pauvre capitaine avoit prins pour ami et compagnon et l'avoit avancé envers le roi et les plus grands de France, sitôt qu'il vit mettre pied à terre audit capilaine, retira bien avant en la mer ses vaisseaux -, el le capitaine, voyant son entreprise découverte et plus de quatre mille Turcs, s'y voulut retirer comme il devoit. Mais le gentilhomme, en qui il avoit eu si grande fiance, voyant que par sa mort la charge lui demeuroit toute de cette grande armée cl le proufif , mit en avant à tous les gentilshommes, qu'il ne falloit pas hasarder les vaisseaux du roi ne tant de gens de bien qui étoient dedans, pour sauver cent personnes seulement, de sorte que ceux qui n'avoient pas
' Ce fut sans doule sur la côte de Syrie, prés de Beyrouth , qu'on appelait Harnlh en Iraiirais. Voyez la complainte du baron de Mallcville dans les œuvres de Clément iMarot.
trop de hardiesse furent de son oi)iiiion. Et voyant le capitaine qu<; plus il les ai>peioit, et plus ils s'éloignoient de son secours, se tourna devers les Turcs, étant au sablon ' jusqu'aux genoux, où il fit tant de faits d'armes et de vaillance, qu'il sembloitquelui seul dût défaire tous ses ennemis, dont son traître compagnon avoit plus de peur que désir de sa victoire. A la fin, quelques armes qu'il sût faire, reçut tant de coups de flèches de ceux qui ne pouvoient approcher de lui, de la portée de leurs arcs, qu'il commença à perdre son sang. Et lors les Turcs, voyant la foiblesse de ces vrais chrétiens, les vinrent charger à grands coups de cimeterre, lesquels, tant que Dieu leur donna la force et la vie, se défendirent jusqu'au bout. Le capilaine , appela ce genlilliomme nommé .Tcan , et que sa femme lui avoit donné , et le Turc aussi , et, mettant la pointe de son épée en lerre, tombant à genoux, baisa el embrassa la croix, disant: « Seigneur, prends l'âme en tes mains de celui qui n'a épargné sa vie pour exalter ton nom ! » Le gentilhomme nommé .Ican, voyant qu'avec ses paroles la vie lui défailloil, embrassa lui la croix de l'épée qu'il tenoit, pour le cuider secourir; mais un Turc par derrière lui coupa les deux cuisses ; et, en criant bien haut: « Allons, capitaine, allons en paradis voir Celui pour qui nous mourons,» fut compagnon à la mort, comme il avoit été il la vie du pauvre capitaine. Le Turc, voyant qu'il ne pouvoit servir à l'un ni à l'autre étant frappé de quinze flèches, se retira vers les navires, et, en demandant y être reçu, combien qu'il fût seul échappé de quatre-vingts, fut refusé par le traître compagnon. Mais lui, qui savoit fort bien nager, se jeta dedans la mer, et fit tant, qu'il fut reçu dedans un petit vaisseau et au bout de quelque temps guéri de ses plaies. Et, par ce pauvre étranger, fut la vérité connue entièrement, à l'honneur du capitaine et à la honte de son compagnon, duquel le roi et tous les gens de bien qui en ouïrent parler, jugèrent la méchanceté si grande envers Dieu et les hommes, qu'il n'y avoit mort dont il ne fût digne. Mais, à sa venue, donna tant de choses fausses à entendre avec force présents, que non-seulement se sauva de punition, mais eut la charge de celui qu'il n'éloit digne de servir de valet. Quand cette pileuse nouvelle
' C'est-à-dire, enfonçant dans le sable.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
vinl à la cour, madame la régcnlc, qui Tcslinioil fort, le rcgrclla mcrveiileuscinenl^ aussi fil le roi et tous les gens de bien qui le connoissoient. Et celle, que plus il airnoit, oyant une si piteuse et chrétienne mort, changea la durcie du propos qu'elle avoit délibéré de lui tenir, en larmes et lamentai ions : à quoi son mari lui tint compagnie, se voyant frustrés de l'espoir de leur voyage. Je ne veux oublier qu'une damoiselle qui éloit à cette dame, laquelle aimoit ce gentilhomme nommé Jean plus que soi-même, le propre jour que les deux gentilshommes furent tués, vint dire à sa maîtresse, qu'elle avoit vu en songe celui qu'elle aimoit, tout vôtu de blanc , lequel lui étoit venu dire adieu et qu'il s'en alloit en paradis avec son capitaine. Mais quand elle sut que son songe étoit véritable, elle fit un tel deuil que sa maîtresse avoit assez à faire à la consoler. Au bout de quelque temps, la cour alla en Normandie, d'où éloit le gentilhomme-, la femme duquel ne faillit à venir faire la révérence à madame la régente 5 et, pour y être présentée , s'adressa à la dame que son mari avoit t inl aimée. Et, en attendant l'heure propre en une église, conmiença à regretter et louer son mari, et, entre autres choses, lui dit: « Hélas ! madame , mon malheur est le plus grand qui advint oncques à une femme, car, à 1 heure ([u'il m'aimoil plus qu'il n'avoit jamais fait, Dieu me l'a ô!é. » Et, en ce disant, montra l'anneau qu'elle avoit au doigt comme l'enseigne de la parfaite amitié : qui ne fut sans grandes larmes, dont la dame, quelque regret qu'elle en eût, avoit tant envie de rire, vu que de sa tromperie étoit sorti un tel bien, qu'elle ne la put présenter à madame la régente, mais la bailla à une autre et se retira en une chapelle , où elle passa l'envie qu'elle avoit de rire.
«Il me semble, mesdames, que celles à qui on présente de telles choses, devroient désirer à en faire œuvres qui vinssent à si bonne fin qu'il fit à cette bonne dame ; car elles trouveroient que les bienfaits sont les joies des bienfaisants. Et ne faut point accuser celle dame de tromperie, mais l'estimer de son bon sens, qui convertit en bien ce qui de soi ne valoit rien. — Voulez-vous dire, ce dit Nomerlide, qu'un beau diamant de deux cents écus ne vaut rien? Je vous assure que, s'il fût tombé
I entre mes mains, sa femme ni ses parents n'en eussent jamais rien vu. 11 n'est rien mieux à soi que ce qui est donné. Legenlilhomme éloit mort, personne n'en savoit rien; elle se fût bien passée de faire tant pleurer cette pauvre vieille. — Et en bonne foi, dit Ilircan, vous avez raison; car il y a des femmes qui, pour se montrer plus excellentes que les autres, font des œuvres apparentes contre leur naturel; car nous savons bien tous, qu'il n'est rien si avaricieux que la femme. Toutefois, leur gloire' passe souvent leur avarice, qui force leur cœur à faire ce qu'elles ne veulent. Et crois que celle qui laissa ainsi le diamant n'étoit pas digne de le porter. — Ilolà, holà ! dit Oisille, je me doute bien qui elle est ; parquoi ne la condamnez point sans savoir.
— IMadame, dit Ilircan, je ne la connois point ; mais si le gentilhomme étoit aulant vertueux que vous dites, elle étoit honorée d'avoir un tel serviteur el de porter son anneau ; mais peut-être qu'un moins digne d'êlre aimé la tenoit si bien par le doigt, que l'anneau n'y pouvoit entrer. — A'raiment, ce dilÉmarsuilte, elle le pouvoit bien garder, puisque personne n'en savoit rien. — Comment? cedit Guebron, toutes ces choses, à ceux qui aiment, sont-elles licites, mais qu'on n'en sache rien ? — Par ma foi I dit SatTredant, je ne vis oncques méfait puni, sinon la sottise; car il n'y a meurtrier ni larron ni adultère, mais qu'il soit aussi fin que mauvais, qui soit jamais reprins par justice ne blâmé entre les hommes; mais souvent la malice est si grande, qu'elle les aveugle, de sorte qu'ils deviennent fous, et, comme j'ai dit, seulement les sols sont punis el non les vicieux.
— Vous en direz ce qu'il vous plaira, ce dit Oisille : Dieu peut juger le cœur de celle d;mie; mais quant à moi, je trouve le fait Irùs-honorable et vertueux. Parquoi, pour n'en débattre plus, je vous prie, Parlamente, donner votre voix à queli(u"un. — Je la donne très-volontiers, ce dit-elle, à Simontault; car, après ces deux tristes nouvelles, il ne nous faudra à nous en dire une qui ne nous fera point pleurer. — Je vous remercie, dit Simonlaull ; car, en me donnant votre voix, il ne s'en faut guère (pie ne me nommiez plaisant, qui esl un nom que je trouve trop fAcheux ; el, pour m'en venger, je vous montrerai (juil y a des fennnes qui
' Orgueil, vaiiili'.
font semblant d'èlrc chastes envers quelquesuns ou i)oin- (luelcjuc Icinps ; mais la fin les inonîre telles (ju'elles sont, comme les trouverez par une histoire très-vérilablc. »
NOUVELLE Xn .
SuMilito il'iin .nmouroiix, qui, sous la faveur du vrai ami, cucilla (l'uiR^ (lamo iiiilaiiolse le fiuil de ses labeurs passiis.
En la duché de Milan , du temps que le grand-maître de Chaumont' en étoit gouverneur, y avoit un gentilhomme nommé le seigneur de lîonnivel, qui depuis par ses mérites fut amiral de France : étant à Milan fort aimé du grand-maître et de tout le monde pour les vertus qui étoienl en lui, se trouvoit voulentiers aux festins où toutes les dames s'asscmbloient, desquelles il éloit mieux voulu que ne fut oncques François, tant par sa beauté, bonne grâce et parole, que pour le bruit que chacun lui donnoit d'être Tun des plus adroits et hardis aux armes qui fût de son temps. Un Jour, allant en masque à un carnaval, mena danser Tune des plus braves et belles dames qui lût en la ville, et qumd les hautbois faisoient pause, ne failloit à lui tenir des propos d'amour, ce qu'il savoit mieux dire que nul autre. ÎMais elle, qui ne lui devoilrien, en lieu de lui répondre, lui voulut soudain mettre la paille au-devant et l'arrêter*, en l'assurant qu'elle n'aimoilct n'aimeroit jamais autre que son mari et qu'il ne s'y attendit en nulle manière. Pour celte réi)onse, ne se sentit le genlilliomme refusé, et la pourchasse viyenient jusqu'à la mi-carême. Pour toute résolution, il la trouva ferme en propos de n'aimer ne lui ne autre, ce qu'il ne put croire, vu la mauvaise grâce que son mari avoit et la grande beauté d'elle. Il se délibéra, puisqu'elle usoit de dissimulation, d'user aussi de tromperie, et dés l'heure laissa la poursuite qu'il lui faisoit, cl s'enquit si bien de sa vie, qu'il trouva qu'elle aimoil un gentiliiomme bien sage et honnête. Ledit seigneur de Bonnivet accointa peu à peu
' Charles d'AinlJoisc , seigneur de Cliaumont, frère du cardinal d'Ainl)oise, fui gouverneur de Milan en IbOG , cl grand-niaitre de France, peu de lenips avant sa mort , arrivée en 151 1, el allribuéc au poison. Il eut une grande pari aux guerres d'Italie sous le règne de J.ouis XII.
* Celte expression proverhialc Aient de ce qu'on arrête un cheval en lui prèscntanl un râlelier bien garni de fourrages.
ce gentilhomme par telle douceur et finesse, qu'il ne s'aperçut de l'occasion •; mais l'aima si parfaitement qu'après sa dame, c'éfoit la personne du monde qu'il aimoit le plus. Le seigneur de Bonnivet, pour lui arracher son secret du cœur, feignit lui dire le sien, et qu'il aimoit ime dame, où jamais n'avoit pensé, le priant le tenir secret et qu'ils n'eussent tous deux qu'un cœur et une pensée. Le pauvre gentilhomme, pour lui montrer l'amour réciproque, lui va déclarer tout du long celle qu'il portoit à la dame, dont Ronnivet se vouloit venger; et, une fois le jour, s'assembloient en quelque lieu pour rendre compte des bonnes forlimes advenues le long de la journée, ce que l'un faisoit en mensonge et l'autre en vérité. Et confessa le gentilhomme avoir aimé trois ans cette dame sans en avoir rien eu, sinon bonnes paroles et assurance d'être aimé. Ledit Bonnivet lui conseilla tous les moyens qu'il lui fut possible pour parvenir à son intention, dont il se trouva si bien qu'en peu de jours elle lui accorda ce qu'il demandoit, et ne restoit que de trouver le moyen, ce que bientôt, par le conseil du seigneur Bonnivet, fut trouvé. Et , un jour, avant souper, lui dit le gentilhomme : « DIonsieur, je suis plus tenu à vous qu'à tous les hommes du monde :, car, par votre bon conseil , j'espère avoir cette nuit ce que par tant d'années j'ai désiré. — Je te prie, dit Bonnivet, dis-moi la sorte de ton entreprise pourvoir s'il y a tromperie ou hasard, pour t'y secourir et servir de mon ami. » Le gentilhomme lui va raconter comme elle avoit moyen de faire laisser la grande porte de la maison ouverte, sous couleur de quelque maladie qu'avoit un de ses frères, pour laquelle à toute heure falloit envoyer à la ville quérir ses nécessités, et qu'il pourroit entrer sûrement dedans la cour, mais qu'il se gardât de monter par l'escalier et qu'il passât par un petit degré qui éloit à main dextre, et entrât en la première galerie qu'il Irouvcroil, où toutes les portes des chambres de son beau-})ére et de son beaufrère se rendoient, el qu'il choisît bien la troisième plus près dudit degré : et, si en la poussant il la trouvoit fermée, qu'il s'en allât, étant assuré que son mari étoil revenu, lequel toutefois ne devoit revenir de deux jours ^ et que s'il la trouvoit ouverte, qu'il entrât doucement
' Dans !e sens de motif, inlenlion,
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
et qu'il la refermât hardiment au correil ', sachant qu'il n'y avoit qu'elle seule en la chambre, et que surtout il n'oubliât à faire faire des souliers de feutre, de peur de faire bruit, et qu'il se gardAt bien de venir plus tôt que deux heures après minuit ne fussent passées, pource que ses bcaux-frcrcs, qui aimoieiit fort le jeu, ne s'alioicnt jamais coucher, qu'il ne fût plus d'une heure. 'Ledit Bonnivet lui répondit : « Va mon ami, Dieu le conduise : je le prie qu'il le garde d'inconvénient 5 si ma compagnie y sert de quelque chose, je n'épargnerai rien qui soit en ma puissance. » Le gentilhomme le remercia bien fort cl lui dil qu'en celle alTaire il ne pouvoil être trop sûr, et s'en alla pour y donner ordre. Le seigneur de Bonnivet ne dormoit pas de son côté ; el, voyant qu'il éloit heure de se venger de sa cruelle dame, se relira de bonne heure en son logis et se fît couper la barbe de la longueur et largeur qu'avoit le gonlilliommc ; aussi se fil couper ses cheveux, afin qu'à le toucher on ne pût connaître leur différence. 11 n'oublia pas des souliers de feutre et le demeurant des habillements semblables du genlilhonune. El, pource qu'il éloit fort aimé du beau-père de celle femme , n'eut crainte d'y aller de bonne heure, jjcnsanl que s'il éloit aperçu, il iroit tout droit en la chambre du bonhomme, avec lequel il avoit quelques affaires. Et, sur l'heure de minuit, entra en la maison de cette dame, où il trouva assez d'allants et venants ; mais parmi eux passa sans être connu et arriva en la galerie j et, touchant Icsdeux premières portes, les trouva fermées, et la troisième, non : laquelledoucement il poussa. Et quand il fut eniré dedans, la ferma au correil et vit toute cette chambre tendue de linge blanc, le pavemenlet le dessus*, de même, et un lit de loile fort déliée, lanlbien ouvré de blanc qu'il n"étoit possible de plus 5 et la dame seule dedans , avec son scofion ^ et sa chemise toule couverte de {)erles et de pierreries 5 ce qu'il vit l)ar le coin du rideau sans èlre aperçu d'elle; car il y avoit un grand (lambeau de cire blanche qui rendoit la chambre claire comme le jour; et, de peur dèlrc connu d'elle, éteignit
' Ce mot, qui manque dans les diclionnaircs anciens el nouveaux , doit équivaloir à verrou, qu'on (.crivail verroxil.
'^ C'esl-à-dire, le pianciicr el le plafond.
^ Coillure, bonnet de IciiinK'. Ou dit encore acoffiou dans les campagnes,
premièrement le flambeau qui ardoit en sa chambre, puis se dépouilla en chemise et s'alla coucher auprès délie. Elle, qui cuidoitque ce îùl celui qui si longuement l'avoit aimée, le reçut en la meilleure chère qui fut à elle possible. iMais lui, qui savoit bien que c'éloit au nom de l'autre, se garda de lui dire un seul mot el ne pensa que mettre sa vengeance à exécution ; cétoit de lui ôler son honneur et sa chasteté sans lui en savoir gré ne grûce. ÎMais, contre son gré et délibération, la dame se Icnoil si contente de cette vengeance, qu'elle pcnsoit l'avoir récompensé de ses labeurs jusqu'à une heure après minuit sonnée quil étoit temps de dire adieu. Et à l'heure, le plus bas qu'il put, lui demanda si elle éloit aussi contente de lui, que lui, d'elle. Elle, cuidant que ce fût son ami, lui dit que non-seulement elle éloit contente, mais émerveillée de la grandeur de son amour, qui l'avoit gardé une heure sans parler à elle. A l'heure, il se print à rire bien fort, lui disant : «Or sus, madame, me refuscrcz-vous une autre fois, comme vous aviez accoutumé de faire jusqu'ici? » Elle, qui le connut à la parole et au ris, fut dèsesi.'érée de honte qu'elle avoit, l'appela plus de mille fois méchant, traître el trompeur, se voulant jeter du lit en bas, pour chercher un couleau pour se tuer, vu qu'elle étoit si malheureuse d'avoir perdu son honneur, pour un homme qu'elle n'aimoit point et qui, pour se venger d'elle, pourroit divulguer celte affaire par tout le monde. Mais il la retint entre ses bras, et, par bonnes et douces paroles, l'assura de l'aimer plus que celui qui l'aimoit et de celer ce qui louchoit son honneur, si bien qu'elle n'en auroil jamais blâme. Ce que la pauvre sotte crut : entendant de lui l'invcnlion qu'il avoit trouvée el la peine qu'il avoit prise pour la gagner, l'assura qu'il l'aimeroit mieux que l'autre, qui n'avoit su celer son secret ; et dit qu'elle connoissoit le contraire du faux bruit que l'on donnoit aux François ; car ils éloient plus sages, persévérants et discrets que les Italiens. Parquoi, dorénavant, elle se déparloit de ropinion de ceux de sa nation, pour s'arrêtera lui. ■Mais elle le pria bien fort que pour quelque tenqjs il ne se trouvât en lieu ou festin oii elle fût, sinon en masque; car elle savoit bien ({u'elle auroit si grande honte que sa contenance la déclareroil à (oui le monde. Il lui en fil promesse et aussi la pria que, quand son
ami vicndroit à deux, heures , qu'elle lui fît bonne chère, cl puis peu à peu elle s'en pourroit délairc : donl elle lU si grande diilicullé, que, sans l'amour qu'elle lui porloil, pour rien elle ne Teùl accordé. Toutefois, en lui disant adieu , la rendit si salislailc qu'elle eût bien voulu qu'il fût demeuré j)Ius longuement. Après qu'il fut levé et qu'il eut reprins ses liabillcments , saillit hors de la chambre et laissa la porte cnlr'ouverte, comme il l'avoit Irouvcc. Et, pourte qu'il étoitprès de deux heures après minuit et qu'il avoit peur de trouver le genlilhonmjc en son chemin, se relira au haut du degré, où bientôt après il le vil passer et entrer en la chambre de la dame. Et, lui, s'en alla en son logis pour reposer son travail, ce qu'il fit, de sorte que neuf heures du matin le trouvèrent au lit, où ù son lever arriva le gentilhomme, qui ne faillit à lui conter sa bonne fortune, non si bonne comme il avoit espéré; car il dit que, quand il entra en la chambre de sa dame, il la trouva levée en son manteau de nuit, avec bien grosse fièvre, le pouls fort ému, le visage en feu et en la sueur qui commençoit fort à lui prendre, de sorte qu'elle le pria s'en retourner incontinent-, car, de peur d'inconvénient, n'avoit osé appeler ses femmes : donl elle éloii si mal, qu'elle avoit plus de besoin de penser à la mort qu'à l'amour, et d'ouïr parler de Dieu que deCupidon, étant bien marrie du hasard où il s'éloit mis pour elle, vu qu'elle n'avuil puissance en ce monde de lui rendre ce qu'elle espéroil bientôt en l'autre. Donl il fut si étonné et marri , que son feu et sa joie éloient convertis en glace et tristesse, et s'en étoit incontinent départi-, et, au malin au point du jour, avoit envoyé savoir de ses nouvelles et que pour vrai elle étoit très-mal. Et, en racontant ses douleurs, pleuroit si très-fort, qu'il sembloil que l'àme s'en dût aller par ses larmes. Bonnivet, qui avoit autant envie de rire que l'autre de plorer, le consola le mieux qu'il lui fut possible, lui disant que les choses de longue durée ont toujours un commencement difficile et qu'amour lui faisoit un retardement pour lui faire trouver la jouissance meilleure ; et, en ces propos, se départirent. La dame garda quelques jours le lit \ et, en recouvrant sa santé, donna congé à son premier serviteur, le fondant sur la crainte qu'elle avoit eue de la mort et le remords de conscience, et s'arrêta au seigneur de Bonnivet, donl l'amitié
dura, selon la coutume, comme la beauté des tleurs des champs.
« Il me semble, mesdames, que les finesses du gentilhomme valent bien l'hypocrisie de cette dame qui, après avoir tant contrefait la femme de bien, se déclara si folle. — ^"ous direz ce qu'il vous plaira des femmes, dit Emarsuitte, mais ce gentilhomme fil un tour méchant ; est-il dit que si une dame en aimoit un, que l'autre la doive avoir par finesse? — Croyez, ce dit Guebron, que telles marchandises ne se peuvent mettre en vente, qu'elles ne soient cmporlèos par les plus offrant et derniers enchérisseurs? Ne pensez pas que ceux qui poursuivent les dames prennent tant de peine pour l'amour d'elles; non, non, car c'est seulement pour l'amour d'eux et de leur plaisir. — Par ma foil dit Longarine, je vous en crois; car, pour vous en dire la vérité, tous les serviteurs que j'ai eus, m'ont toujours commencé mes propos par moi, montrant désirer ma vie, mon bien, mon honneur-, mais la fin en a été par eux, désirant leur plaisir et leur gloire. Parquoi le meilleur est de leur donner congé dès la première partie de leur sermon ; car quand on vient à la seconde, on n'a pas tant d'honneur à les refuser, vu que le vice de soi quand il est connu est refusable. — Il faudroil donc, dit Emarsuitte, que, dès qu'un homme ouvre la bouche, qu'on le refusât sans savoir qu'il veut dire? )> Parlamente lui répondit : « M'est avis que dès le commencement une femme ne doit jamais faire semblant d'entendre où l'homme veut venir, ne encore, quand il l'a déclaré, de le pouvoir croire; mais, quand il vient à en jurer bien fort, il me semble qu'il est plus honnête aux dames de le laisser en ce beau chemin, que d'aller jusqu'à la vallée. — Yoiremais, Nomerfide, devons-nous croire par là qu'ils nous aiment par mal ? Est-ce pas péché que déjuger son prochain ? — Vous en croirez ce qu'il vous plaira , dit Oisille; mais il faut tant craindre qu'il soit vrai, que, dès que vous en apercevez quelque étincelle, vous devez fuir ce feu, qui a plus tôt brûlé un cœur, qu'il ne s'en est aperçu. — Vraiment, dit Ilircan, vos lois sont trop dures, et si les femmes vouloicnl, selon votre avis, être rigoureuses, auxquelles la douceur est tant séante, nous changerions aussi nos douces supplications en finesses et force. — Le meilleur que j'y voie, dit Simon-
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
taull, c'pst que chacun suive son naturel • qu'il aime ou qu'il n'aime poini, le monde sans dissimulalion. — Plût à Dieu , dit SalTredant, que cette loi apportât autant d'honneur qu'elle feroit de plaisir ! « Mais Dagoucin ne se put tenir de dire: « Ceux qui voudroicnt moiuir plutôt que leur volonté fût connue, ne se pourroient accordera votre ordonnance. — IMourir? dit liircan-, encore est-il à naître le chevalier qui pour telle chose publique voudroit mourir. Mais laissons ce propos d'impossibilité et regardons à qui Simonfault donnera sa voix. — Jela donne, ditSimontault,à Longarine; car je la regardois tantôt, qu'elle parloil toute seule; je pense qu'elle recorde quelque bon rôle ; et si, n'a point accoutumé de celer la vérité soit contre homme ou contre femme. — Puisque m'estimez si véritable, dit Longarine, je vous raconterai une histoire, que, nonobstant qu'elle ne soit tant à la louange des femmes que je voudrois, si verrez-vous qu'il y en a ayant aussi bon cœur, aussi bon esprit, et aussi pleines de finesses, comme les hommes. Si mon conte est un peu long, vous aurez patience. »
NOUVELLE XV
Une (lame de la cour du roi, se voyant dédaignùe de son mari, qui faiioil l'amour ailleurs, s'en vengea par peine pareille.
En la cour du roi François I", y avoit un gentilhomme, duquel je connois si bien le nom que je ne le veux point nommer. Il éloit pauvre, n'ayant point cinq cents livres de rente, mais tant estimé du roi pour les vertus dont il éloit revêtu, qu'il vint à épouser une femme si riche, qu'un grand seigneur s'en fût bien contenté. Et, pource qu'elle étoit encore bien jeune, pria une des plus grandes dames de la cour de la vouloir tenir avec elle, ce qu'elle fit très-volontiers. Or, étoit ce gentilhomme tant honnête et i)lein de bonne grâce, que toutes les dames de la cour en faisoient bien grand cas ; entre autres une, que le roiaimoit, qui n'éloitsi belle ni si jeune que la sienne. Et, pour le grand amour qu'il lui portoit, lenoit si peu de compte de sa femme, qu'à grand'peine en un an couchoit-il une nuit avec elle. Et qui plus lui éloit importable, est que jamais ne parloit à elle ni faisoit signe d'amitié. Et , combien qu'il jouît de son bien, il lui en faisoil tant petite part, qu'elle n'étoit pas habillée comme il lui apparicnoit, ni comme clic clésiroitj dont lu clame
avec qui elle étoit ' reprenoit souvent le gentilhomme, en lui disant : «Votre femme est belle, riche et de bonne maison , et vous n'en tenez compte, ce que son enfance et jeunesse a supporté jusqu'ici; mais j'ai grand'peur, quand elle se verra belle et grande, et que son miroir et quelqu'un, qui ne vous aimera pas, lui remontrera sa beauté si peu de vous prisée, que par dépit elle ne fasse ce que, étant de vous bien traitée, n'oseroil avoir pensé. Le gentilhomme, qui avoit son cœur ailleurs, se moqua trèsbien d'elle et ne laissa, pour ces enseignements, à continuer la vie qu'il menoit. I\Iais deux ou trois ans passés , sa femme commença à devenir l'une des plus belles femmes qui fût en France, et, tant qu'elle eut le bruit à la cour de n'avoir sa pareille. Et plus elle se sentit digne d'être aimée et plus s'ennuya de voir son mari qui n'en tenoit compte ; tellement, qu'elle print un si grand déplaisir, que, sans la consolation de sa maîtresse , elle étoit quasi en désespoir. Et après avoir cherché tous les moyens de complaire à son mari qu'elle pouvoit , pensa en elle-même qu'il éloit impossible qu'il ne l'aimât, vu le grand amour qu'elle lui portoit, sinon qu'il eût quelque autre fantaisie en son entendement: ce qu'elle chercha si subtilement, qu'elle trouva la vérité et qu'il étoit toutes les nuits si empêché ailleurs qu'il oublioitsacjnscience et sa femme. Et après qu'elle fut certaine de la vie qu'il menoit, print une mélancolie qu'elle ne se vouloit point habiller que de noir ni se trouver en lieu où l'on fît bonne chère : dont sa maîtresse s'aperçut et fil tout ce qu'elle put pour la retirer de celle opinion ; mais il ne lui fut possible. Et, combien que son mari en fût bien averti, il fut plus prêt à s'en moquer, qu'à y donner remède. Vous savez, mesdames, qu'ennui occupe joie , et aussi qu'ennui par joie prend fin. Parquoi, un jour, advint qu'un grand seigneur , parent prochain de la maîtresse de celle dame et qui souvent la fréquenloit, entendant l'étrange façon de vivre de celle dame, en eut tant de pitié, qu'il se voidiit essayer à la consoler; el, en pariant avec elle, la trouva si belle el vertueuse qu'il désira beaucoup plus d'être en sa bonne grâce, que de lui parler de son mari, sinon pour lui montrer le peu d'occasion qu'elle avoit de l'aimer. Celte
' Il s'agit (le quelque princesse, peul-oire de Alarguerile de Valois clle-iiicme , à la maison de qni Olail aliaclK'c lu kininc Uc ce tjeiililljoimnc,
VIEUX CONTEURS FRANCATS.
dame, se voyant délaissée do celui qui la dc- ■voil aimer et d'autre cô!ô aimée et requise d'un si grand et beau prince, s'estima bien heureuse d'être en sa bonne grAce. El, combien qu'elle eût toujours désir de conserver son honneur, si prenoit-elle grand plaisir de parlera lui et [de se voir aimée; chose dont elle éloit quasi affamée. Celle amitié dura quelque temps jusqu'à ce que le roi s'en aperçût, qui avoit tant d'amitié au gentilhomme, (pi'il ne vouloit souffrir que nul ne lui fît honte et déplaisir. Parquoi il pria fort ce prince d'en vouloir |ôler sa fantaisie et que, s'il continuoit, il seroit (résinai content de lui. Ce prince, qui aimoit trop plus la bonne grâce du roi que toutes les dames du monde, lui promit que, pour l'amour de lui, abandonneroit son entreprise et que dès le soir il iroit prendre congé d'elle. Ce qu'il fit sitôt qu'il sut qu'elle éloit retirée en son logis, auquel étoit logé le gentilhomme en une chambre sur la sienne. Et, étant au soir à la fenêlre, vil entrer le prince en la chambre de sa femme, qui étoit sous la sienne 5 mais le prince , qui bien l'avisa, ne laissa d'y entrer. Et, en disant adieu i\ celle dont l'amour ne faisoit que commencer, lui allégua pour toutes raisons le commandement du roi. Après plusieurs larmes et regrels qui durèrent jusqu'à une heure après minuit, la dame lui dit pour conclusion : « Je loue Dieu, monsieur, dont il lui plaît que vous perdiez cette opinion , puisqu'elle est si petite et foible que vous la pouvez prendre et laisser par le commandement des honmies. Car quant à moi, je n'ai point demandé conseil à maîtresse , ni à mari , ni à moi-même pour vous aimer ; car amour, s'aidant de votre beauté et honnêteté, a eu telle puissance sur moi, que je n'ai connu autre Dieu ne roi que de lui. Mais, puiscpie votre cœur n'est pas rempli de si vrai amour que crainte n'y trouve encore quelque place, vous ne pouvez être ami parfait, et d'un imparfait je ne veux faire un ami-, car j'aime parfaitement comme j'avois délibéré de vous aimer, dont suis conlrainle vous dire adieu, monsieur, duquel' la crainte ne mérite la franchise de mon amitié.» Ainsi s'en alla pleurant ce seigneur, et, en se retournant, avisa encore le mari étant à la fenêtre, qui l'avoit vu entrer à la salle et saillir. Parquoi lui conta le lendemain l'occasion pourquoi il éloit allé voir sa
' C'est-à-dire : « Adieu, monsieur, vous dont le caraclèrc craintif... » ,
femme, et le commandement que le roi lui avoit fait, dont le gcnlilhonnne fut fort content et en remercia le roi. IMais, voyant de jour en jour que sa femme embellissoit , et lui , devenoit vieil et amoindrissoit sa beauté, commença à changer de rôle, prenant celui que longtemps il avoit fait jouer à la femme-, car il la chérissoit plus que de coutume et prenoit plus près garde sur elle. JMais, tant plus qu'elle se voyoit cherchée de lui, et plus le fuyoil, désirant lui rendre partie des ennuis qu'elle avoit eus pour être de lui peu aimée. Et, pour ne prendre sitôt le plaisir que l'amour lui commençoit à donner, s'en va adresser à un gentilhomme si très-beau , si bien parlant et de si bonne grâce, qu'il étoit aimé de toutes les dames de la cour. Et, en lui faisant ses]complainles de la façon dont elle avoit été traitée , l'incita d'avoir pitié d'elle, en sorte que ce gentilhomme n'oublia rien pour essayer à la réconforter. El, elle, pour se récompenser de la perte d'un prince qui l'avoit laissée, se mit si fort à aimer ce gentilhomme, qu'elle oublia son ennui passé et ne pensoit sinon à thiement conduire son amitié. Ce qu'elle sut si bien faire que jamais sa maîtresse ne s'en aperçut, car, en sa présence, se gardoit bien de parler à lui ; mais, quand elle lui vouloit dire quelque chose, s'en alloit voir quelques dames qui demcuroient à la cour , entre lesquelles y en avoit une, dont son mari feignoit d'êlre amoureux. Or, une fois, après souper, qu'il faisoit bien obscur, se déroba ladite dame sans appeler compagnie, et entra en la chambre des dames, où elle trouva celui qu'elle aimoit mieux que soi-même, et, en se séant auprès de lui, appuyée sur une table, parloient ensemble , feignant de lire en un livre. Quelqu'un, que le mari avait mis au guet, lui vint rapporter où sa femme étoit allée ; et lui , qui étoit sage, s'y en alla le plus tôt qu'il put-, et, entrant en la chambre, vit sa fenune lisant le livre, qu'il feignit ne voir point; mais alla tout droit parler aux dames, d'un autre côté. Cette pauvre dame, voyant que son mari l'avoit trouvée avec celui auquel devant lui jamais n'avoit parlé, fut si transportée, qu'elle perdit sa raison, et ne pouvant passer au long d'un banc, s'écoula ' au long dune lable et s'enfuit, comme .si son mari avec l'épée nue l'eût poursuivie, et alla trouver sa
' Pour 3e coula.
LES NOUVELLES DE LA RETNE DE NAVARRE
maîtresse, qui se rcliroit en son logis-, el quand elle fut déshabillée, se relira ladite dame, A laquelle une de ses femmes vint dire que son mari la demandoit. Elle lui répondit franchement qu'elle n'iroit point; qu'il éloit si étrange et austère, qu'elle avoit peur qu'il ne lui fit un mauvais tour. A la fin, de pour de pis, s'y en alla ; son mari ne lui dit un seul mot , sinon quand ils furent dedans le lit. Elle, qui ne sa- Yoit pas comme lui dissimuler , se print tendrement à pleurer. Et, quand il lui demanda pourquoi elle pleuroit, elle lui dit qu'elle avoit peur qu'il fût courroucé contre elle, pource qu'il l'avoit trouvée lisant avec un gentilhomme. A l'heure, lui répondit que jamais ne lui avoit défendu de parler à homme et qu'il n'avoit point trouvé mauvais qu'elle y parlât , mais bien d'être fuie' devant lui. comme si elle eût fait chose digne d'être reprise , et que cette fuite seulement lui faisoit penser qu'elle aimoit le gentilhomme. Parquoi il lui défendit que jamais il ne lui advînt de parler à homme en public ni en privé, lui assurant que la première fois qu'elle y parleroit , qu'il la lucroit sans pitié ni compassion. Ce qu'elle accepta volontiers , faisant bien son compte de n'être pas une autre fois si sotte. Mais, parce que les choses où l'on a volonté, plus elles sont défendues , plus elles sont désirées , cette pauvre femme eut bientôt oublié ces menaces de son mari 5 car, le soir même, elle, étant retournée coucher en une autre chambre avec d'autres damoiselles et ses gardes , envoya quérir et prier le gentilhomme de la voir la nuit. Mais le mari, qui étoit si tourmenté de jalousie qu'il ne pouvoit dormir de nuit, va prendre une cape et un valet de chambre avec lui , pource qu'il avoit ouï dire que l'autre y alloit de nuit, et s'en va frapper à la porte du logis de sa femme. Elle, qui n'entendoit rien moins que lui, se leva toute seule et print des brodequins et son manteau, qui étoit auprès d'elle, et, voyant que trois ou quatre femmes qu'elle avoit étoient endormies, saillit de sa chambre et s'en va droit à la porte, où elle ouït frapper. Et en demandant qui est-ce? fut répondu le nom de celui qu'elle aimoit; mais, pour en être plus assurée, ouvre un petit guichet, en disant : « Si vous êtes celui que vous me dites, baillez-moi la main , je la connaîtrai bien. » El quand elle
' Pour (le sWtre enfuie,
eut touché à la main de son mari , elle le connut bien elen fermant vitement le guichet, se print à crier : « Ah ! monsieur , c'est votre main I » Le mari lui répondit par grand courroux : « Oui , c'est la main qui vous tiendra promesse -, parquoi ne faillez à venir quand je vous manderai. » Et, disant cette parole, s'en alla à son logis, et elle retourna en sa chambre, plus morte que vive, et dit tout haut à ses femmes : « Levez-vous, mes amies; vous avez trop dormi pour moi; car, en vous cuidant tromper, je me suis trompée la première. » En ce disant, se laissa tomber au milieu de la chambre évanouie. Les pauvres femmes se levèrent à cri ', tant étonnées de voir leur maîtresse comme morte et couchée en terre , et d'avoir ouï les propos qu'elle avoit tenus , qu'elles ne surent que faire, sinon que de courir aux remèdes pour la faire revenir. Et quand elle put parler , elle leur dit : « Aujourd'hui , voyezvous , mes amies , que je suis la plus malheureuse créature qui soit sur terre. » Et leur va conter toute sa fortune , les priant la vouloir secourir, car elle tenoit sa vie pour perdue. Et la cuidant réconforter", arriva un valet de son mari, par lequel il lui mandoit qu'elle allât incontinent vers lui. Elle, en embrassant deux de ses femmes, commença à crier et à plorer, les priant ne la laisser point aller , car elle étoit sûre de mourir. IMais le valet de chambre l'assura que non et qu'il prenoil sur sa vie, qu'elle n'auroit nul mal. Elle, voyant qu'il n'y avoit point de résistance, se jeta entre les bras de ce serviteur, lui disant: « ÎMon ami, puisqu'il le faut, portez ce malheureux corps à la mort. ^) Et à l'heure, demiévanouie de tristesse, fut emportée du valet au logis du maître , aux pieds duquel tomba celte pauvre dame, lui disant: «Monsieur, je vous supplie avoir pitié de moi , et je vous jure la foi que je dois â Dieu, que je vous dirai la vérité du tout. » A l'heure, lui dit comme un homme désespéré : « Par Dieu , vous me la direz! » Et chassa dehors tous ses gens. Et, pource qu'il avoit trouvé sa femme fort dévote, pensa (ju'elle ne se parjureroil point si elle juroit sur la croix : parquoi endenianiUi une fort belle qu'il avoit empruntée ; et quand ils furent eux deux seuls, la fil jurer d^'s^us, qu'elle
' Pour à cor et à cri.
' Ce sont ses femmes qui croyaient la rOconfuiler, lorsqu'aniva lui \alcl.
lui diroit vérité de ce quMl lui demanderoit. Mais elle, qui avoil déjà passé les premières appréhensions de la crainte de mourir, prinl cœur, se délibérant, avant que mourir, de ne lui rien celer, et aussi de ne lui dire chose dont le gentilhomme qu'elle aifnoil piU avoir à souffrir. Et, après avoir ouï les questions qu'il lui faisoit, lui répondit : « Je ne me veux point justifier, monsieur, ne faire moindre envers Yous Tamour que j'ai porté au gentilhomme dont vous avez soupçon ; car vous ne le pouvez ni ne devez croire, vu T'expérience qu'aujourd'hui vous avez eue -, mais je désire bien vous dire l'occasion de cette amitié. Entendez, monsieur, que jamais femme n'aima tant son mari que je vous aime ; car, depuis que je vous ai épousé juscpies à cet ûge-ci, il ne fut jamais entré en mon cœur autre amour que le vôtre. Vous savez que, moi étant enfant, mes parents me vouloient marier à personnage de plus grande maison que vous , mais jamais ne m'y surent faire accorder , dés l'heure que j'eus parlé à vous -, car, contre leur opinion , je tins ferme pour vous avoir, sans regarder ni à votre pauvreté ni aux remontrances que me faisoient mes parents. Et vous ne pouvez ignorer le traitement que j'ai eu de vous jusqu'ici, et comme m'avez aimée et estimée , dont j'ai porté tant d'ennui et déplaisir, que sans l'aide de Madame avec laquelle vous uVavez mise, je fusse presque désespérée. IMais, à la fin, me voyant grande et estimée belle d'un chacun, fors de vous seul, je commençai si vivement à sentir le tort que vous me faisiez, que l'amour que je vous portois s'est tourné en haine et le désir de vous complaire en celui de vengeance. Et, sur ce désespoir, me trouva un prince, lequel, pour obéir au roi plus qu'à l'amour, me laissa à l'heure que jo commençois à sentir la consolation de mes tourments par un amour honnête. El , au partir de lui , trouvai ccttui qui n'eut point la peine de me prier ; car sa beauté, son honnêteté et vertu méritent bien d'être cherchées et requises de toute femme de bon entendement. A ma requête et non à la sienne, il m'a aimée avec tant d'iionnêtcté, queoncqucs en sa vie ne me requit chose contre l'honneur. Et, combien que le peu d'amour que j'ai cause de vous porter donnât occasion de ne vous garder foi ni loyauté, l'amour que j'ai à Dieu seul et mon honneur nVont jusqu'ici gardée d'avoir fait chose, pour laquelle j'aie besoin de con-
fession ou crainte de honte. .Te ne vous veux point nier (lue, le plus souvent qu'il m'étoit possible, je n'allasse parlera lui dedans une garderobe, feignant d'aller dire mes oraisons; car jamais en femme ni en homme je ne me fiai de conduire cette affaire. Je ne veux point aussi nier qu'étant en lieu si privé et hors de tout soupçon, je ne l'aie baisé du meilleur cœur que je ne fis jamais vous. Mais je ne demande jamais merci à Dieu, si entre nous deux il y a jamais eu autre privante, ne si jamais il m'en a pressée plus avant , ne si mon cœur en a eu le désir, car j'étois si aise de le voir, qu'il ne me sembloit point qu'il y eût au monde un autre plus grand plaisir. Et, vous, monsieur, qui êtes seul la cause de mon malheur, voudriez-vous prendre vengeance d'une œuvre dont si longtemps vous m'avez donné exemple, sinon que la vôtre étoit sans honneur ni conscience? Car vous le savez, et je le sais bien, que celle que vous aimez ne se contente point de ce queDieu et la raison commandent. Et, combien que la loi des hommes donne de si grand déshonneur aux femmes qui aiment autres que leurs maris , si est-ce que la loi de Dieu n'excepte point les maris qui aiment autre que leurs femmes. Et, s'il faut mettre en la balance l'offense de vous et de moi , vous êtes homme sage et expérimenté et d'âge pour connoître et savoir éviter le mal , moi jeune et sans expérience nulle delà force et puissance d'amour. Tous avez une femme qui vous chérit, estime et aime plus que sa vie propre, et j'ai un mari qui me fuit, qui me hait et me dépite plus qu'une chambrière -, vous aimez une femme déjà d'âge et en mauvais point et moins belle que moi, et j'aime un gentilhohimeplus jeuneque vous, plus beau et plus amiable. Vous aimez la femme d'un des plus grands amis que vous ayez en ce monde , offensant d'un côté l'amitié et de l'autre la révérence que vous portez à tous deux , et j'aime un genlilhomiue qui n'est à rien lié, sinon à l'amour qu'il me porte. Or, jugez, monsieur, sans faveur, lequel de nous deux est le plus punissable ou excusable, ou vous ou moi. Je n'estime homme sage ni expérimenté qui ne vous donne le tort , vu que je suis jeune et ignorante, déprisée et conlemnéc ' de vous, et aimée du plus beau et honnête gentilhomme de France, lequel j'aime par le désespoir de ne
' Dédaignée.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE
pouvoir jamais être de vous aimée, m Le gciililliominc, oyant ces propo» pleins de vérité, dits cl prononcés d'un visage beau avec une grâce lanl assurée et audacieuse qu'elle montroit ne craindre mériter nulle punition , se trouva lanl surpris d'élonncment, qi^il ne sut que lui répondre, sinon que l'honneur d'un homme et d'une femme n'est pas tout un ne semblable. IMais toutefois, puisqu'elle juroit qu'il n'y avoil point eu de péché entre celui qu'elle aimoil et elle, il n'est point délibéré de lui en faire pire chère; par ainsi, qu'elle n'y retournât plus et que l'un ne l'autre n'eussent plus de recordation des choses passées : ce qu'elle lui promit , et s'en allèrent coucher ensemble par un bon accord. Or, le malin , une vicillcdamoisclle, qui avoil grand'peur de la vie de sa maîtresse, vint à son lever et lui demanda : (( Eh bien ! madame, comment vous va ? » Elle lui répondit en riant : u Quoi, m'amie? il n'est point un meilleur mari que le mien, car il m'a crue en mon serment. » Ainsi passèrent cinq ou six jours. Le gentilhomme prenoit de si près garde à sa femme, que nuit et jour avoil guet après elle ; mais il ne sut si bien guetter, qu'elle ne parlât encore à celui qu'elle aimoit en un lieu fort obscur et suspect. Toutefois, elle conduisoit son affaire si secrètement , qu'homme ne femme n'en put savoir la vérité. Et ne fut qu'un bruit que quelque valet fit, d'avoir trouvé un gentilhomme et une darnoiselleen une étable sous la chambre de la maîtresse de cette dame , dont le gentilhomme mari eut si grand soupçon, qu'il se délibéra de faire mourir ce gentilhomme, et assembla un grand nombre de ses parents et amis pour le faire tuer, s'ils le pouvoienl trouver en quelque lieu. Mais le principal de ses parents étoit tant ami du genlilhonmie qu'il faisoil chercher, qu'au lieu de le surprendre, l'averlissoil de tout ce qui se faisoil contre lui, lequel, d'aulre côté, étoit lanl aimé à la cour et si bien accompagné qu'il ne craignoit point la puissance de son ennemi : pourquoi il ne fut point trouvé; mais s'en vint en une église trouver la maîtresse de celle qu'il aimoil , laquelle n'avoil jamais rien entendu de tous ces propos passés; car, devant elle, n'avoil jamais parlé à elle.
Le gentilhomme lui conta la suspicion et mauvaise volonté qu'avoit contre lui le mari, et que, nonobstant qu'il en fût innocent, il étoit délibéré des'cn aller en quelque voyage lointain
pour oler le bruit qui commençoit à croître. Cette princesse, maîtresse de son amie, fut fort étonnée d'ouïr ces propos, et jura que le mari avoil grand tort, qui avoil soupçon d'une si femme de bien , où elle n'avoil jamais vu ni connu que toute vertu et hoiméteté. Toutefois, pour l'autorité où le mari étoit et pour éteindre ce fâcheux bruit, lui conseilla, la princesse, de s'éloigner pour quelque temps , l'assurant qu'elle ne croiroil rien de toutes ces folies et soupçons. Legenliihonnneetladame, qui étoit avec elle, furent fort conlenls de demeurer en la bonne grâce et oi)inion de celte princesse; laquelle conseilla au gentilhomme, qu'avant son parlement il dcvoil parler au mari, ce qu'il m selon son conseil, et le trouva en une galerie pré* la chambre du roi, où avec un très-assuré visage (lui faisantl honneur qui appartenoil à son élat ) lui dit: «Monsieur, j'ai toute ma vie eu désir de vous faire service, et pour toute récompense j'aientendu qu'au soir vous me faisiez chercher pour me luer. Je vous prie, monsieur, pensez que vous avez plus d'autorilé et puissance que moi; mais, toutefois, je suis gentilhomme comme vous : il me fûcheroit bien de donner ma vie pour rien. Je vous prie aussi, pensez que vous avez une femme de bien; que s'il y a qui veuillediredu contraire, je lui dirai qu'il a méchamment menti. Et quant à moi, je ne pense avoir fait chose dont vous ayez occasion de me vouloir mal. Et, si vous voulez, je demeurerai votre serviteur, ou sinon je le suis du roi, dont j'ai occasion de me contenter. » Le gentilhomme, à qui le propos s'adressoit, lui dit que véritablement il avoil eu quelque soupçon de lui, mais qu'il le tenoit si homme de bien, qu'il désiroil plus son amitié que son inimitié, el, en lui disant adieu le bonnet au poing, l'embrassa comme son grand ami. Vous pouvez penser que disoient ceux qui le soir de devant avoient eu commission de le luer, de voir lanl de signes d'honneur et d'amitié; chacun en parloit diversement. A tant s'en partit le gentilhomme; mais, pource qu'il n'éloit si bien garni d'argent que de beauté, sa dame lui donna une bague de la valeur de trois mille écus, laquelle il engagea pour quinze cents. Et, quelque temps après qu'il fut parti, le gentilhomme mari vint â la princesse maîtresse de sa femme, et la supplia donner congé â sa femme pour aller demeurer quehjue temps avec wnQ de ses sœurs. Ce que ladite datnc
sro
trouva forl étrange, et le pria tant de lui en dire Toccasion, qu'il lui en dit une pnrli(\mais non tout. Après que la jeune daine mariée eut prins congé de sa maîtresse et de toute la cour sans pleurer ne faire signe d'ennui, s'en alla où son mari vouloil qu'elle fi1l , on la conduite d'un gentilhomme, au(|uel fut donnée charge expresse de la garder soignensomenl et surtout que sur les chemins elle ne parkU à celui du(|uol elle étoit soupçonnée. p]lle, qui savoit ce commandement, leur donnoit tous les jours des alarmes et se moquoit d'eux et de leur mauvais soin. Et, un jour entre les autres, au partir du logis, trouva un cordelicr ;'i cheval , et elle, étant sur sa hnquenée , l'entretint depuis la dînée jusqu'à la soui)ée, et quand elle fut h une grande lieue du logis, elle dit : «IMonpère, pour les consolations que vous m'avez données cette aprés-dînée (voilà deux écns que je vous donne, lesquels sont dedans un papier, car je sais bien que vous n'y oseriez toucher', vous priant qu'incontinent que vous serez parti d'avec moi, vous en alliez à travers les champs le beau galop. » El, quand il fut assez loin, la dame dit tout haut à ses gens : « Pensez-vous que vous êtes bons serviteurs et bien soigneux de me garder, vu que celui qu'on vous a tant recommandé a parle à moi tout ce jourd'hui et vous l'avez laissé faire; vous méritez bien que votre bon maître,qui se fie tantà vous, vous donnât des coups de bàlon, au lieu de vos gages. » Quand le gentilhommequiavoilla charged'elle ouït ces propos, il eut si grand dépit, qu'il ne powvoit répondre, pique son cheval , appelant deux autres avec lui, et fit tant, qu'il atteignit le cordelicr , lequel, les voyant venir droit à lui, fuyoit le mieux qu'il pouvoil; mais, pource qu'ils éloient mieux montés que lui, le pauvre homme fut prins. Et lui , qui ne savoit pourquoi , leur cria merci ; et en détournant son chaperon pour les plus humblement supplier la tète nue, connurent bien que ce nétoit ce qu'ils cherchoieni et que leur maîtresse s'étoit bien moquée d'eux, ce qu'elle fit encore mieux à leur retour, disant : «C'est à telles gens à qui l'on doit bailler telles femmes à garder; ils les laissent parler sans savoir à qui, et puis, ajoutant foi à leurs paroles, ils vont faire honte aux serviteurs de Dieu. » El après toutes ces moqueries, s'en alla du lieu où son maii l'avoil
' Lfs religieux iiiondiaiis faisaiiMit Vd'u do ne Inuclior jiunais d'argent.
VIEUX CONTEtnS PR ANC ATS.
ordonné, où ses deux belles-sœurs et un mari de l'une la lenoienl fort sujette. El , durant ce temps, entendit son mari connue sa bague étoit en gage pour quinze cents écus, dont il fut fort marri. IMais, pour sauver Ihonneur de sa femme ef pour le recouvrer, lui fit dire qu'elle la relirai et qu'il paieroit les quinze cents écusl Elle, qui n'avoit soin de la bague, puisque l'argent demeuroil à son ami, lui écrivit comme sou mari la conlraignoit retirer sa bague; et, afin qu'il ne pensât qu'elle fît pour diminution de bonne volonté, elle lui envoya un diamant que sa maîtresse lui avoit donné, qu'elle aimoit plus que bague qu'elle eût. Le genlilhomme lui envoya Irés-volonliers l'obligation du marchand et se tint pour content d'avoir eu quinze cents écus et un diamant, et de demeurer assuré de la bonne grâce de s'amie, combien que tant, que le mari véquit, il n'eut moyen de parler à elle, que par écriture. Et , après la mort du mari , pource qu'il la pensoit telle qu'elle lui avoit promis, fit toute diligence de la pourchasser en mariage, mais il trouva que la longue absence lui avoit acquis un compagnon mieux aimé que lui : dont il eut si grand regret, qu'en fuyant les dames, chercha les lieux hasardeux , où il eut autant d'estime q\ie jeune homme pourroil avoir; ainsi finit ses jours.
« A^oilà , mesdames, que, sans épargner notre sexe, j'ai bien voulu montrer aux maris, pour leur faire entendre que les femmes de grand cœur sont plutôt vaincues d'ire et vengeance, que delà douceur et amour, à quoi celle-ci sut longtemps résister; mais, à la fin , fut varncue du désespoir ; ce que ne doit être femme de bien ; pource qu'en quelque sorte que ce soit , ne sauroit trouver excuse à mal faire; car, de tant plus les occasions en sont données grandes, cl de tant plus se doivent montrer vertueuses à résister et vaincre le mal en bien, et non pas rendre le mal pour le mal, d'autant que souvent le mal que l'on cuidercndreà autrui retombe sur soi. Bienheureuses sont celles en qui la vertu deDieu se montre en chasteté, douceur, patience et longanimité! •> Hircan lui dit : ((Il me semble, Longarine, que cette dame, dont vous avez parlé, a été plus menée de dépit que d'amour ; car si elle eût autant aimé le genlilhomme, qu'elle en faisoit semblant, elle ne l'eût al)andonné pour un aulre; et, par ce
LES NOUVELLES DE LA REL\E DE NAVARRE
discours, on la peutnommor dépile, vindioalive, opiniâlre et miiablo'. — Vous en parlez bien à \olre aise , dit Eniarsuitle à liircnn ; mais vous ne savez pas quoi crùvc-cœur c'est, quand on aime sans ôtre aimé? — Il est vrai, ditllircan, je ne l'ai guère expérimenté , car on ne me sauroil faire si peu de mauvaise chère, que je ne laisse l'amour et la dame ensemble incontinent. — Oui bien , vous, dit Parlamente, qui n'aimez que votre plaisir^ mais une femme de bien ne doit laisser ainsi son mari. — Toutefois, répondit Simontault, celle dont le conte est fait, a oublié, pour un temps, qu'elle étoil femme; car un homme n'en eût su faire plus belle vengeance.— Pour une qui n'est pas sage, dit Oisille, il ne faut pas que les autres soient tenues telles. — Si étes-vous toutes femmes, dit SalTredan!, et, quelques beaux et honnêtes accoulremenls que vous portiez, qui vous chcrcheroilbien avant sous la robe, on vous Irouveroit femmes. « Nonicrfido lui dit : « Qui vous voudroit écouler, la journée se passoroil en querelles. Mais il me larde tant d'ouïr encore une histoire, que je prie Longarinede donner sa voix à quelqu'un. » Longarine l'ogarda Guebron et lui dit : «Si vous savez rien de quelque honnête femme, je vous prie, maintenant le niellrc en avant. » Gucbron dit : «Puisque j'en dois dire ce qu'il me semble, je vous ferai un conte advenu en la ville de IMiian.»
NOUVELLE XVL
l'ne d.ime milanoise approuva la hardiesse et grand cœur de son ami, donl elle l'aima depuis de grand cœur.
Au temps du grand-maître de Chaumonl- y avoit une dame, estimée l'une des plus honnêtes femmes de ce lem[)s-Ià en la ville de JMilan. Elle avoit épousé un comte italien, duquel éloit demeurée veuve, vivant en la maison de ses beaux-fréres, sans jamais vouloir ouïr parler de se remarier, et se conduisoit si sagenienl etsainlemoiit, qu'il n'y avoit en la duché François ni Italien (jui n'en fit grande estime. Un jour que ses beaux-frères et ses bellesmères faisoient un grand festin au maître de Chaumonl , fut contrainte celle dame velve sy Irouver, ce qu'elle n'a voit accoutumé on autres
' Cliangeanle, inconslanle.
* Chaumonl d'Atiiboisc fui gouvcrnour de Milan depuis 1500 jusqu'il sa mort, on 1511.
j lieux. Et quand les François la virent, ils fij rent grande estime de sa beaulé et bonne grâce, et sur tous, un duquel je tairai le nom; mais il suffira qu'il n'y avoit en Italie François plus digne d'être aimé que celui-là ; car il éloit accompli o\\ toutes les beautés et grûces que gentilhomme pourroil avoir.
Et combien qu'il vît cette dame vefve, avec son crêpe' noir, séparée de la jeunesse, en un coin avec plusieurs vieilles, comme celui à qui jamais honimo no femme ne fit peur, se mit à l'entrelenir, olanl son masque et abandonnant les danses pour demeurer en sa compagnie. Et, loul le soir, ne bougea de parler à elle el aux vieilles ensemble, où il trouva plus de plaisir qu'avec toutes les plus jeunes et les plus braves de la cour; en sorte que, quand il se fallut retirer, il ne pensoil avoir eu le loisir de s'asseoir. El, combien qu'il ne parlût à celte dame que de propos communs, qui se peuvent dire en telle compagnie, si est-ce qu'elle connut bien qu'il avoil envie de l'accointer, dont elle se délibéra de se garder le mieux qu'il lui seroit possible, en sorte que jamais plus en festin ni en grande compagnie ne la put voir. II s'enquit de sa façon do faire et trouva qu'elle alloit souvent aux églises et religions', où il mit si bon guet, (|u'elle ne pouvoil aller si secrètement, qu il n'y fût premier quelleel qu'il ne demeurât à l'église autant qu'il pouvoit avoir loisir de la voir ; et, tant qu'elle y éloit, la conlemploitdo si bonne alTeclion, qu'elle ne pouvoil ignorer l'amour qu'il lui portoif. Pour laquelle éviter, se délibéra, pour un temps, de feindre se Irouver mal et ouïr la messe en sa maison : dont le gentilhomme fut tant marri, qu'il n'est possible de plus, car il n'y avoil autre moyen de la voir que celui-là. Elle, pensant avoir rompu celle coulume, retourna aux églises comme auparavant, ce quamour déclara incontinent au genlilhomme, qui reprint ses premières dévolions: el, de peiu" qu'elle ne lui donnât encore empêchement et qu'il n'eût le loisir de lui faire savoir sa volonté, un matin qu'elle pensoil être bien cachée en une petite chapelle, où elle oyoit la messe, s'alla mettre au bout de l'autel , el, voyant qu'elle éloit peu accompagnée, ainsi que le prêtre mon- Iroit le corpus Domini, se tourna devers elle, el avec une voix douce cl pleine d'affection, lui
' «loiivens.
dit : « Madame, je prends ' Celui que le prùlre lient à ma damnation, si vous seule n'ôles cause de ma mort; car, encore que vous m'ôlicz le moyen de la parole, si ne pouvez-vous ignorer ma volonté, vu que la vérité vous l'a déclarée assez par mes yeux languissants et par ma contenance morte. » La dame, feignant n'y entendre rien, lui répondit : « Dieu ne doit point ainsi être prié en vain ; mais les poëtcs disent que les Dieux se rient des jurements et mensonges des amants ; parquoi, les femmes qui aiment leur honneur ne doivent ôlre crédules ni piteuses^.» En disant cela, elle se leva et s'en retourne en son logis. Si le gcnlilhonime fut courroucé de cetle parole, ceux qui ont expérimenté choses semblables diront bien que oui, Biais, lui, qui n'avoit faute de cœur, aima mieux avoir cetle mauvaise réponse, que d'avoir failli à déclarer sa volonlé, laquelle il tint ferme par trois ans durant, et aussi, par lettres et moyens, la pourchassa sans perdre heure ne temps. Mais, durant trois ans, ne put avoir autre réponse, sinon qu'elle le fuyoil, comme le loup, le lévrier duquel il doit Cire prins, non par haine qu'elle lui portât , mais pour la crainte de son honneur et réputation : dont il s'aperçut si bien, que plus vivement qu'il n'avoit fait, pourchassa son affaire. Et après plusieurs peines, refus, tourments et désespoirs, voyant la présence de son amour, cetle dame eut pitié de lui et lui accorda ce qu'il avoit désiré et si longuement attendu 5 et, quand ils furent d'accord des moyens, ne faillit le gentilhomme françois à se hasarder d'aller en sa maison, combien que sa vie y pouvoil êlre en grand hasard , vu que les parents d'elle logeoient tous cnsem])!e. Lui, qui n'avoit pas moins de finesse que de beauté, se conduisit si sagement, qu'il entra en sa chambre, à l'heure qu'elle lui avoit assignée, où il la trouva toute seule couchée en un beau lit ; el, ainsi qu'il se hâloit en se déshabillant pour coucher avec elle, entendit à la porte un grand bruit de voix parlant bas et des épées que l'on frottoil contre les murailles. I^a dame lui dit avec vi-agc de femme demi-morte : « Or, à cetle heure est votre vie et mon honneur au plus grand danger qu'ils pouvoient être, car j'entends bien que voilà mes frères qui vous cherchent pour
' II faut suppléer ici à témoin, qui manque dans les édilioiis que nous avons sous les yeux. - l'iloyaldcs, rharilalilfs, sensibles.
VOUS tuer-, parquoi , je vous prie, cachez-vous sous ce lit, car, quand ils ne vous trouveront point, j'aurai occasion de me courroucer à eux de l'alarme que sans cause ils m'auroient faite, » Le gentilhomme, qui n'avoit encore jamais regardé la peur, lui dit : « Et qui sont vos frères pour faire peur à un homme de bien? Quand toute leur race seroil ensemble, je suis sûr qu'ils n'atlendroient point le quatrième coup de mon épée : parquoi, reposezvous en votre lit et laissez-moi garder cetle porte. » A l'heure, il mit sa cape à l'cntour de son bras et Tépée au poing, et alla ouvrir la porte pour voir de plus prés les épées dont il oyoit le bruit, et quand elle fut ouverte, il vit deux chambrières qui , avec deux épées en chacune main , lui faisoient cette alarme, lesquelles lui dirent : « Monsieur, pardonneznous, car nous avons commandement de notre maîtresse de faire ainsi ; mais vous n'aurez plus de nous autre empêchement. » Le gentilhomme, voyant que c'étoient femmes, ne put pis faire, que de les commander à tous les diables, leur fermant la porte au visage, et s'en aller plus tôt qu'il lui fut possible coucher avec sa dame , de laquelle la peur n'avoit en rien diminué l'amour; et, oubliant lui demander la raison de ces escarmouches, ne pensa qu'à satisfaire h son désir. Mais, voyant que le jour approchoit, la pria lui dire pourquoi elle avoit fait si mauvais tour, tant de la longueur du temps que de cette dernière entreprise. Elle, en riant, lui répondit : « Ma délibération éloit de jamais n'aimer, ce que depuis ma viduité j'avois bien su garder; votre honnêlelè, dès l'heure (pie vous parlâtes à moi au festin, me fil changer propos, et commençai dès lors à vous aimer autant que vous faisiez moi. 11 est vrai que l'honneur, qui m'avoit toujours conduite, ne vouloit permettre qu'amour me fît faire chose, dont ma réputation fût cmpirée. Mais, comme la biche navrée à mort cuide, en changeant de lieu, changer le mal qu'elle porte avec soi , ainsi m'en allois-je d'église en église, cuidant fuir celui que je porlois en mon cœur, duquel a été la preuve de l'amitié si parfaite, qu'elle a fait accorder l'honneur avec l'amour. IMais, afin d'être plus assurée de mettre mon cœur et mon amour en un parfait homme de bien , j'ai bien voulu faire cette dernière preuve de mes chambrières, vous assurant que, si pour peur de vie ou de nul autre égard . je
LES NOUVELLES DE LA IIELXE DE ÎNAYARRE
vous eusse (rouvé crainlif Jusqu'à vous cacher sous mon lil, j'avois délibéré de me lever et aller en une autre chambre, sans jamais de plus prés vous voir. Mais, pourcc que je vous ai trouvé beau, de bonne grûce et plein de vertu et hardiesse plus (|ue Ion ne m'avoit dit, et, que la peur n'a pu loucher voire cœur, ni tant soit peu refroidir Tamour que vous me portez , je suis délibérée de m'arréler à vous pour la fin de mes jours ; me tenant sûre que je ne saurois en meilleure main meltrc ma vie cl mon honneur, (juen celui que je ne pense avoir vu son pareil en toutes vertus. » El, comme si la volonté des hommes éloit immuable, se promirent et jurèrent ce qui néloil en leur puissance, c'est une amitié perpétuelle , qui ne peut naître ne demeurer au cœur des hommes; et celles le savent qui l'ont expérimentée et combien telles opinions durent.
« Et pour ce, mesdames, vous vous garderez de nous, comme le cerf, s'il avoit entendement, feroit de son chasseur ; car notre félicité et notre gloire et entendement est de vous voir prises et ôter ce qui vous est plus cher que la vie. — Comment ! dit Ilircan à Guebron, depuis quel temps êtes-vous devenu prêcheur ? J'ai bien vu que vous ne teniez pas ces propos. — Il est vrai, dit Guebron , que j'ai parlé maintenant contre tout ce que j'ai dit, toute ma vie; mais, pource que j'ai les dents si foibles, que je ne puis plus mâcher la venaison, j'avertis les pauvres biches de se garder des veneurs , pour satisfaire en ma vieillesse aux maux que j'ai desservis ' en ma jeunesse. — Nous vous remercions, Guebron, dit Nomerfide, de quoi nous avertissez de notre profit, mais si ne nous en sentons- nous pas trop tenues à vous -, car vous n'avez tenu pareil propos à celle que vous avez bien aimée ; c'est donc signe que vous ne nous aimez guère? Ne voulez-vous encore souffrir que nous soyons aimées? Si pensons-nous ftre aussi sages et vertueuses, que celles que vous avez si longuement chassées en votre jeunesse. IMais c'est la gloire des vieilles gens, qui cuident toujours avoir été plus sages, que ceux qui vivent après eux. — Eh bien ! Nomerfide, dit Guebron, quand la tromperie de quelqu'un de vos serviteurs vous aura fait connoître la
• Mérités.
malice des hommes, à celte licurc-là croirczvous que je vous aurai dit vérité.^» Oisille dit à Guebron : « Il me semble que le gentilhomme que vous louez tant de hardiesse, devroit plutôt être loué de fureur d'amour, qui est une puissance si forte, qu'elle fait entreprendre aux plus couards du monde ce à quoi les plus hardis penseroient à deux fois. » Saffredanl lui dit ; « Madame, si ce n éloit qu'il cslimût les Italiens gens de meilleur discours que de grand effet, il me semble qu'il devoit avoir grande occasion d'avoir peur. — Oui, ce dit Oisille, s'il n'eût point eu en son cœur le feu qui brûle crainte. — ~ Il me semble, dit Ilircan, puisque vous ne trouvez la hardiesse de celui-ci assez louable, qu'il faut que vous en sachiez un autre qui est plus digne de louange ? — Il est vrai , dit Oisille, que celui-ci est louable; mais j'en sais un plus admirable. — Je vous prie^ dit Guebron, s'il en est ainsi, que vous preniez ma place, de nous dire quelque chose honnête et digne d'homme hardi , comme nous promellez. — S'il est ainsi , dit Oisille, qu'un homme pour sa vie et l'honneur de sa dame s'est tant montré assuré conlre les Milanois et est estimé tant hjrdi, que doit être un qui, sans nécessité, mais par vraie et naïve hardiesse, a fait le tour que je vous dirai ? »
NOUVELLE XVII
Le roi François monira sa générosité au comte Guillaume, qui le vouloit faire mourir.
Dans la ville de Dijon, au duché de Bourgogne, vint au service du roi François un comte d'Allemagne, nommé Guillaume, delà maison deSaxonne', dont celle de Savoie est tant alliée, qu'anciennement n'éloit qu'une. Le comte, autant estimé beau et hardi gentilhomme qui fût point en Allemagne, cul si bon recueiP du roi, que non-seulement le print en son service, mais le tint prés de lui cl de sa chambre. Un
• Celait sans doute un bâtard de la maison de Saxe- LaMcmbourg, qui dcfcendait de Wilikind, auquel la maison de Savoie fait aussi remonter son oriyine. La branche de Saxe-Lawembourg, qui avait le duché de la Basse-Saxe, fut mise en possession de l'électoral de Saxe par Charles-Quint, (|ui dépouilla, en 15i7, l'électeur Jean-I'rédéric le Mafjnanime, chef de la Ligue de Smalcadc cl défenseur de la religion protestante en Allemagne. Les généalogies de la maison de Saxe ne nous donnent pas la lilialiou de ce comte Guillaume.
- Pour accueil.
VIEUX COINTEURS FRANÇAIS.
jour, losouvcmcur de Bourgogne, seigneur de La Triniouille*, ancien chevalier el loyal serviteur du roi, coiiune celui qui ('loit s()u[)(;onneur cl craintif du mal el doninuige de son maître, avoil toujours des espions à l'enlour de son ennemi , pour savoir qu'il faisoit ; et s'y gouvernoil si sagement, que peu de choses lui éloient celées. Enlre autres avcrlissemcns, il lui fut écrit par un de ses amis, que le comte Guillaume avoit prins quelque somme de deniers avec promesse d'en avoir davantage, pour faire mourir le roi en quelque sorte que ce piU Cire. Le seigneur de La Trimouillc ne faillit point d'en venir avertir le roi, et ne le cela à madame Louise de Savoie, sa mère, laquelle oublia l'alliance qu'elle avoit avec cet Allemand, et supplia le roi de le chasser bientôt; lequel le requit de n'en parler point el qu'il éloit impossible qu'un si honnête genlilhomme et tant homme de bien entreprînt une si grande méchanceté. Au bout de quelque temps, vint encore un autre avertissement confirmant le premier; dont le gouverneur, brûlant de lamour de son maître, lui demanda congé de le chasser ou d'y donner ordre-, mais le roi lui demanda e;*;j)ressémcnt de n'en faire nul semblant, et pensa bien que par un autre moyen il en sauroit la vérité. Un jour qu'il alloil à la chasse, print la meilleure épée qu'il éloit possible de voir pour toutes armes , et mena avec lui le comie Guillaume, auquel il commanda de le suivre le premier et de prés ; mais, après avoir quelque temps couru le cerf, voyant le roi que ses gens étoienl loin de lui , fors le comte seulement, se détourna de tous chemins. Et quand il se vit avec le comte au plus profond de la forôî seul, en tirant son épée, dit au comte : u Vous semble-t-il que cette épée soit belle et bonne ? » Le comte , en la maniant , lui dit qu'il n'en avoit vu nulle qu'il pensût meilleure : « Vous avez raison, dit le roi, et me semble que si un gentilhomme avoit délibéré
'Louis II de La Trenioille, vicomte de Tliouars, prince dcTalinont, elc, gouverneur el lieulenant général de Bourgogne, suruoniiné le chevalier sans reproches , un des plus braves capitaines de son temps , né en 14G') et mort à la bataille de Pavic, âgé de soixantecinq ans. Sa vie militaire a été écrile par Jean Bouchet, son contemporain. Ce fut sans doute peu de temps après le siège de D'joii , soutenu vaillamment contre les Suisses par Louis de La Tremoilie, en 1515, que le comte Guillaume se lit admettre au service de François I".
de me tuer et qu'il eût connu la force de mon bras el la bonté de mon cœur accompagné de celle épée, il j)enseroil deux fois h m'assaillir. Toutefois , je le liendrois pour bien méchant , si nous étions seul à seul sans témoins, s'il n'osoit exécuter ce qu'il auroit entreprins. » Le comle Guillaume lui répondit avec visage étonné : « Sire, la méchanceté de l'entreprise seroil bien grande, mais la folie de la vouloir exécuter ne seroil pas moindre. » Le roi, en se prenant à rire, remit l'épée au fourreau, et, écoutant que la chasse éloit prés de lui, piqua après le plus tôt qu'il put. Quand il fut arrivé, il ne parla à nul de celle alTaire et s'assura que le comle Guillaume, combien ([u'il fût un aussi fort el dispos gentilhomme qui se trouvât lors, n'éloil homme pour faire si haute entreprise. Biais le comle Guillaume, craignant d'être décelé ou soupçonné du fait , vint le lendemain matin dire à Roberlet, sccrélaire des linances du roi', qu'il avoit regardé aux bienfaits et gages que le roi lui vouloil donner pour demeurer avec lui, toutefois qu'ils n'éloient pas sulïisants pour l'entretenir la moitié de l'année; el que, s'il ne plaisoit au roi lui en bailler la moitié au double, il seroil contraint de se retirer, priant ledit Roberlet d'en savoir le plus (ôl qu'il pourroit la volonté du roi. Qui lui dit qu'il ne sauroit plus s'y avancer, que d'y aller incontinent sur l'heure, et print celte commission volontiers ; car il avoil vu les avertissements du gouverneur. Et ainsi que le roi fut éveillé, ne faillit à faire sa harangue, présents M. de La Trimouillc et l'amiral Connivet, lesquels ignoroient le tour que le roi avoit fait. Ledit seigneur leur dit : a Vous avez envie de cliasser le comte Guillaume, et vous voyez qu'il se chasse de lui-même. Parquoi, lui direz que, s'il ne se contente de l'étal qu'il a accepté en entrant à mon service, dont plusieurs gens de bonne maison se sont tenus bien heureux, c'est raison qu'il cherche ailleurs meilleure fortune-, et quant à moi, je ne rempêclierai point, mais
' l'iorimond Bobertet, natif de Montbrison, fui trésorier de France cl secrétaire des linances sous les règnes df Charles VIII, Louis XII et François I"'. « Celait i'iiommc le plus approché de son maitre (dilBobert de La Mark, comte de Fieuranges, dans ses Mémoires) et qui savoit el avoil beaucoup vu, tant du temps du roi Cliarics, que du roi Louis, et, sans point de faute, c'éloil l'homme le mieux entendu que je pense guère avoir vu , el de meilleur esprit , mêlé des airaires de France, cl qui en a eu la principale charge. »
LES NOUVELLES DE LA KEJNE JJE iNAVAllRE.
je serai Irès-conlenl qu'il Irouve parli lel qu'il puisse vivre comme il mérite. » Roberlel fut aussi diligent de porter cette réponse au comte, qu'il avoit été de présenter sa requête au roi. Le comte dit qu'avec son congé, il délibéroil donc de s'en aller ; et, comme celui que la peur contraignoit de partir, ne le sut porter vingtquatre heures -^ mais, connue le roi se metloil i table, print congé de lui, feignant avoir grand regret, dont sa nécessité lui fai.soit perdre sa présence. 11 alla aussi prendre congé de la n)ére du roi, laquelle lui donna aussi joyeusement qu'elle l'avoit reçu comme parent et ami. Ainsi s'en alla en son pays. Et le roi, voyant sa mère cl ses serviteurs étonnés de ce soudain parlement, leur conta l'alarme qu'il lui avoil donnée, disant qu'encore qu'il fût innocent de ce qu'on lui meltoil sus, si avoit été sa peur assez grande pour l'éloigner d'un maître dont il ne connoissoit pas encore les complexions.
« Quant à moi, mesdames, je ne vois point qu'autre chose put émouvoir le cœur du roi à se hasarder ainsi seul contre un homme tant estimé, sinon qu'en laissant la compagnie et les lieux où les rois ne trouvent nul inférieur qui leur demande le combat, se voulut faire pareil à celui qu'il doutoit son ennemi, pour se contenter lui-même d'expériujenter la bonté et hardiesse de son cœur. — Sans point de faute, dit Parlamente, il avoit raison-, car la louange de tous les hommes ne peut tant salislaire un bon cœur, que le savoir et expérience qu'il a seul des vertus que Dieu a mises en lui. — Il y a longtemps, dit Guebron, que les poêles et autres nous ont peint, pour venir au lemple de Renommée, qu'il falloit passer par celui de Vertu. El moi, qui connois les deux personnages dont vous avez fait le conte, je sais bien véritablement que le roi est un des plus hardis hommes qui soient en son royaume. — Par ma foi ! dit llircan, à l'heure que le comte Guillaume vint en France, j'eusse plus craint son épéeque celle des plus gentils compagnons italiens qui fussent en la cour. — Vous savez bien, dilEinarsuitte, qu'il est tant estimé, que nos louanges ne sauroient atteindre h son mérite, et que noire .Journée seroit plus tôt passée, que chacun en eût dit ce qu'il lui en semble. Parquoi, madame, donnez votre voix à quelqu'un qui dise encore du bien des hommes, s'il y en a. » Ur, Oisille dit à llircan : « 11 me
semble que vous avez tant accoutumé de dire du mal des femmes, qu'il vous sera aisé de nous faire quelque bon conte à la louange d'un homme \ parquoi, je vous donne ma voix. — Ce me sera chose aisée à faire, dit llircan, car il y a si peu que l'on m'a fait un conte à la louange d'un gentilhomme, dont l'amour et la fermeté et la patience est si louable, que je n'en dois laisser perdre la mémoire. »
NOUVELLE XVIIL
Luc bcllo jeune damo expérimenle la foi d'un jeune écolier son ami , avaiil que lui perniellre avantage sur son honneur.
En une des bonnes villes du royaume de France, y avoil un seigneur de bonne maison qui éloit aux écoles, désirant parvenir au savoir par qui la verlu et l'honneur se doivent acquérir entre les vertueux hommes. Et, combien qu'il fiit si savant, qu'étant en l'âge dedixsepl à dix-huit ans, il senibloitêlre la doctrine et exemple des auli'es, Amour toutefois, après ses leçons , ne laissa pas de lui chanter la sienne, et, pour être mieux ouï et reçu, se cacha sous le visage et les yeux de la plus belle dame qui filten le pays, laquelle pour quelque procès éloit venue à la ville. Mais, avant qu'Amour s'ci^sayàt h vaincre ce gentilhomme par la beauté de cette dame, il avoil gngné le cœur d'elle, en voyant les perfections qui étoient en ce seigneur; car, en beauté, grâce, bon sens, beau parler, n'y avoit nul, de quelque état qu'il fût, qui le passât. Vous, qui savez le prompt chemin que fait ce feu quand il se prend à l'un des bouts du cœur et de la fantaisie, vous jugerez bien qu'en deux si parfaits sujets n'arrêta guère Amour, qu'il ne les eût à son commandement et qu'il ne les rendît tous deux si pleins de claire lumière, (jue leur pensée, vouloir et parler n'éloit que flanune de cet amour, laquelle avec la jeunesse, qui en lui engendroit crainte, lui faisoit pourchasser son affaire le plus doucement qu'il lui éloit possible. IMais celle qui éloit vaincue d'amour n'avoit besoin de force; toutefois, |)ar la honte qui accompagne les dames, le plus (ju'elle put se garda de montrer sa volonté. Si est-ce qu'à la fin la forteresse du cœur, où l'honneur demeure, fut ruinée de telle sorte, que la pauvre dame s'accorda en ce dont elle n'avoit été discordante. Mais, pour expérimenter la patience, fermeté et amour de son serviteur, lui octroya ce qu'il dcmandoit,
ViEUX COÎ^TEUKS I-IUNCAIS.
avec Irop difficile condition, rassurant que, s'il la gardoit, à jamais elle l'uinieroitpaifailemenl, et que, s'il fuilloit, il éloit siir de ne l'avoir de sa vie : c'est qu'elle éloit conlenle de parler à lui dedans un lit, tous deux couchés en leur chemise, par ainsi qu'il' ne lui demandai rien davantage, sinon la parole et le baiser. Lui, qui estimoit qu'il n'y eût joie digne d'être acconiparée à celle qu'elle lui promeltoit, lui accorda ; et, le soir venu, la promesse fut accomplie, de sorle que, pour quelque bonne chère qu'elle lui fît, ne pour quelque conlension qu'il eût, ne voulut fausser son serment. Et, combien qu'il n'cstimAt sa peine moindre que celle du purgatoire, si fut son amour si grand cl son espérance si forte, élanl sûr de la conlinualion perpétuelle de l'amilié qu'avec si grande peine il avoil acquise, qu'il garda sa paliencc et se leva d'auprès d'elle, sans jamais lui vouloir faire aucun déplaisir. La dame, comme je crois , plus émerveillée que contente de ce bien, soup - (.'onne incontinent que son amour n'étoil si grande qu'elle pensoil, ou qu'il n'avoil trouvé en elle tant de bien comme il estimoit, et ne regarda pas à la grande honnêteté, patience et fidélité à garder son serment. Parquoi, se délibéra de faire encore une autre preuve de l'amour qu'il lui portoit, avant que tenir sa promesse. Et, pour y parvenir, le pria de parler à une fille qui éloit en sa compagnie, plus jeune qu'elle el bien fort belle, cl qu'il lui lînl propos d'amitié, afin que ceux qui le voyoient venir en sa maison si souvent, pensassent que ce fût pour sa damoiselle el non pour elle. Ce jeune seigneur, qui se lenoit siir d'être aimé autant qu'il aimoit, obéit entièrement à tout ce qu'elle lui commanda, et se contraignit, pourlainour d'elle , de faire l'amour à celle fille ; laquelle, le voyant si beau et bien cnparlé *, crut son mensonge plus qu'une autre, vérité, et l'aima autant, que si elle eiit élé bien fort aimée de lui. Et quand la maîtresse vit que les choses éloicnt si avant et que toutefois ce seigneur ne cessoitde la sommer de sa promesse, lui accorda qu'il la vînt voir à une heure après minuit; et qu'elle avoit tant expérimenté l'amour et obéissance qu'il lui portoit, que c'éloit raison qu'il fût récompensé de sa bonne patience. Il ne faut point douter de la joie que reçut cet affectionné serviteur, qu'il ne faillit à venir à
' De telle sorle qu'il.
/* Ou enlangaf/é, éloquent.
l'heure assignée. Biais la dame, pour lenler la force de son amour, dit à sa belle damoiselle: u Je sais bien l'amour qu'un tel seigneur vous porte, dont je crois que vous n'avez moindre passion que lui 5 et j'ai telle compassion de vous deux, que je suis délibérée de vous donner lieu el loisir de parler longuement ensemble à vos aises. » La damoiselle fut si transportée, qu'elle ne lui sut feindre son afleclion ; mais lui dit qu'elle n'y vouloil faillir, et, obéissant à son conseil el par son commandement, se dépouilla et se mit en un beau lit toute seule en une chambre, dont la dame laissa la porte ouverte el alluma de la clarté là dedans, panpioi la beauté de celle fille pouvoit être vue plus clairement. Et, en feignant de s'en aller, se cacha si bien auprès du lit, qu'on ne pouvoit la voir. Son pauvre serviteur, la cuidanl trouver comme elle lui avoit promis, ne faillit, à l'heure ordonnée, d'entrer en la chambre le plus doucement qu'il lui fut possible ; et, après qu'il eut fermé la porte el ôlé sa robe et ses brodequins fourrés, s'en alla mettre au lit , où il pensoil trouver ce qu'il désiroit, et ne sut sitôt avancer ses bras pour embrasser celle qu'il cuidoit èlre sa dame, que la pauvre fille, qui le cuidoil êlre du tout à elle, n'eut les siens à l'entour de son cou, en lui disant tant de paroles affectionnées el d'un si beau visage, qu'il n'est si saint ermite qui n'eût perdu ses palenôlres. Mais, quand il l'eut reconnue tant à la vue qu'à l'ouïr, l'amour, qui avec si grandhàle lavoit fait coucher, le fil encore plus tôt lever, quand il reconnut que ce n'éloit celle pour qui il avoit tant souffert ; el, avec un dépit lanl contre la maîtresse que contre la chambrière, alla à la damoiselle et lui dit: (c Voire folie, tant de vous que de la damoiselle qui vous a mise là par malice, ne me sauroil faire autre que je suis-, mais mêliez peine d'être femme de bien, car, par mon occasion, ne perdrez ce bon nom.» El, en ce disant, tant courroucé qu'il n'est possible de plus , saillit hors de la chambre et fut longtemps sans retourner où éloit sa dame. Toutefois, Amour, qui n'est jamais sans espérance, l'assura que plus la fermeté de son amour éloit grande el connue par tant d'expérience, plus la jouissance en seroit longue et heureuse. La dame, qui avoit entendu lous ces propos, fut tant contente et ébahie de voir la grandeur cl fermeté de son amour, qu'il lui larda bien qu'elle ne le pouvoit revoir pour lui demander
LES NOUVELLES DE LA l\Eli\E DE NAVARRE.
pardon des maux qu'elle lui avoil faits à réprouver. El,silôl qu elle le put trouver, ne faillit à lui dire tant d'honnèles et bons propos, que non-seulement il oublia toutes ses peines, mais les estima très-heureuses, vu qu'elles éloient tournées à la gloire et à l'assurance parfaite de son amitié, de laquelle, depuis cette heure-là en avant, sans empêchement ne fâcherie, il eut la fruition ' telle qu'il la pouvoil désirer.
« .le vous prie, mesdames, trouvez- moi une femme qui ait été si ferme, si patiente et si loyale en amour que cet homme-ci a été ? ('eux qui ont expérimenté telles intentions ^ trouvent celles que l'on peint à saint Antoine bien petites au prix. Car qui peut élrc chaste et patient avec la beauté, l'amour, le temps et le loisir des femmes, sera assez vertueux pour vaincre tous les diables. — C'est dommage, dit Oisille, qu'il ne s'adressa à une femme aussi vertueuse que lui, car c'eût été la plus parfaite et la plus honnête amour dont on ou'it jamais parler. — Mais, je vous prie, dit Guebron, di- Ics-moi lequel tour trouvez-vous le plus difficile des deux ? — Il me semble , dit Parlamente que c'est le dernier, car le dépit est la plus forte tentation de toutes les autres. » Longarine dit qu'elle pensoit que ce fût le premier, car il falloit qu'il vainquît l'amour et soi-même pour tenir sa promesse, (c A'ous en pariez bien à votre aise, dilSimontault ; mais nous, qui savons bien que la chose vaut, en devons dire notre opinion. Quant à moi, à la première fois, je l'estime fol, et à la seconde, sot -, car je crois qu'en tenant sa promesse à sa dame, elle avoit autant et plus de peine que lui. Elle ne lui faisoit faire ce serment, sinon pour se feindre plus femme de bien qu'elle n'éloit, se tenant sûre qu'une forte amour ne se peut lier ne par commandement, ne par serment, ne par chose qui soit au monde ; mais elle vouloit feindre son vice si vertueux, qu'il ne pouvoit être gagné que par vertus héro'iques. Et, la seconde fois, il se montra sot de laisser celle qu'il aimoit et valoit mieux que celle où il avoit serment contraire, et si avoit bonne excuse sur le dépit de quoi il éloit plein. » Dagoucin le reprit, disant qu'il étoit de contraire opinion et qu'à la première fois il se montra ferme, patient et
' Jouissance.
' II faut plutôt lire tentations. i
véritable, et à la seconde loyal et parfait en amitié. « Et que savons-nous, dit SalTredant , s'il étoit de ceux qu'un chapitre nonnnc De frigidis cl male/iciatis* ? iMais si llircan eût voulu parfaire sa louange, il nous devoit conter comfne il fut gentil compagnon quand il eut ce qu'il demandoit ; et ù l'heure, pourrionsnous juger si cétoit vertu ou impuissance qui le fit être sage. — Vous pouvez bien penser, dit Hircan, que si l'on ne tn'eût dit, que je no l'eusse non plus celé que le demeurant. Mais, A voir sa personne et connottre sa complexion, je l'estimerai plutôt avoir été conduit par la force d'amour que de nulle impuissance ou froideur. — Or, s'il étoit tel que vous dites, dit Simonlault, il devoit rompre son serment 5 car, si elle se fût courroucée pour si peu, elle eût élé légèrement ^apaisée. — Mais, dit Émarsuitte, peut-èlre qu'à l'heure elle ne l'eût pas voulu? — Et puis, dit Saflredant, n'étoit-il pas assez fort pour la forcer, puis qu'elle lui avoit donné camp.^ — Sainte Marie! ditNomerfide, comme vous y allez? Est-ce là la façon d'acquérir la grâce d'une qu'on estime honnête et sage? — Il me semble, dit SalTredant, que l'on ne sauroit plus faire d'honneur à une femme de qui Ton désire telles choses, que de la prendre par force, car il n'y a si pcîtite damoiselle qui ne vueillc être bien longtemps priée, et d'autres encore à qui il faut donner beaucoup de présents avant que de les gagner ^ d'aulresjqui sont si sottes, que par n)oyens ne finesses on ne les peut avoir ne gagner, et envers celles-là ne faut penser que chercher les moyens. IMais quand on a affaire à une si sage que l'on ne la peut tromper, et si bonne qu'on ne la peut gagner par paroles ne présents, est-ce pas raison de chercher tous les moyens que l'on peut, pour en avoir la victoire? Et quand vous oyez dire qu'un horimie a prins une femme par force, croyez que cette femme-là lui a ôté l'espérance de tous les autres moyens, et n'estimez moins l'homme qui a mis sa vie en danger pour donner lieu à son amour. )> Guebron se print à rire et dit : « J'ai vu autrefois assiéger des places et prendre par force, pource
' Rabelais parle aussi de ce famouv cliai)itre, qui doit se trouver dans les canons de quelque concile ou dans le Furmiilairc du droit canoiii(jue , puisque les demandes de divorce pour impuissance , na-ud d'aiguillclles et maléfices, étaient soumises au jugement de roDicialilc. — - Facilement.
VJEUX COJNTEURS FlUNCAiS.
qu'il n'étoil possible de faire parler • par argent ne par menaces ceux qui la gardoieiit, car on dil qu'une pince qui pnrlcnionlc est à demi gagnée. — II semble, dil EinarsniHe, que tous les amours du monde soient fondés sur ces folies ; mais il y en a qui ont aimé et bénignenient persévéré, de qui l'intention n'a point été telle. — Si vous en savez une à dire, dit Hircan, je vous donne ma voix et place pour la dire. — Or, bien je le sais, dit Emarsuitle, et adonc la dirai Irés-volon tiers. »
JNOUYELLE XIX.
De d(.'ux amanls qui, par di'scspoir il'tMre mariés cnsciiiblo, se rendirent en n-li^ioii ; l'iionime, à Saiiit-l'rançois, cl la fille, à Saiiile-Clairo/.
Au temps du marquis de Manloue % qui avoit épousé la sœur du duc deFcrrare , y avoit en la maison de la duchesse *, une damoiselle nommée Pauline, laquelle étoit tant aimée d'un genlilhomme serviteur du marquis,que la grandeur de son amour faisoit émerveiller tout le inonde, vu qu'il éloil pauvre et tant gentil compagnon , qu'il devoit chercher (pour l'amour que lui porloit son maître ) quelque femme riche. ÎMais il lui senibloil que tout le trésor du monde éloit en I^auline, lequel , en l'épousant, il pensoit posséder. La marquise, désirant (pie par sa faveur Pauline fiU mariée plus ricliemcnt, l'en dégoùtoil le plus qu'il lui éloit possible et les empôchoit souvent de parler ensemble, leur remontrant que, si le mariage se faisoit , ils scroient les plus pauvres et misérables de foute rilalie-, mais celte raison ne pouvoit entrer en l'entendement du gentilhomme. Pauline, de son côté, dissimuloit le mieux qu'elle pouvoit son amitié; toutefois, elle n'en pensoit pas moins. Cette amitié dura lon-
' Pour parlementer.
* Ce sont les noms de deux couvens d'hommes et de femmes, de l'ordre de saint François, à Ferrare,
' François de Gonzague, deuxième du nom, marquis de Mantouc, né en liGG el mort en 1519. Il eut beaucoup de pari aux guerres d'Italie ; il y commanda l'armée française en 1;j03 , et se relira devant la défiance de ses soldats, (jui l'aecusaient d'intelligence avec les Espagnols. Dejjuis, il tourna ses armée contre la France et fut général des troupes de l'empereur Waximilien. Il avait épousé , en 14'J0, Elisabeth d'Est , fille d'Hercule, premier du nom , duc de Ferrare.
'' La duchcsfe de Ferrare, femme d'Hercule d'Est, premier du nom, était Éléonorc d'Aragon, iille de Ferdinand , roi de rs'aples.
gucment, avec une espérance'que le temps leur apporteroil quelque meilleure fortune. Durant lequel, vint une guerre ', où ce genlilhomme fut prins prisonnier avec un François, qui n'étoit moins atnoureux en France que lui en Italie. El, quand ils se trouvèrent compagnons de leurs fortunes , ils commencèrent à découvrir leurs secrets l'un à l'autre. Et confessa le François, que son cœur éloit ainsi prisonnier que le sien, sans lui vouloir nommer le lieu-, mais, pour être tous deux au service du marquis de IManloue, savoil bien, ce gentilhomme françois, que son compagnon aimoit Pauline, el, pour l'amitié qu'il avoit en son bien et proufit, lui conseilloit d'en ôter sa fantaisie : ce que le gentilhomme italien juroit n'élre en sa puissance, et que, si le marquis delMantoue, pour récompense de sa prison et des bons services qu'il avoit faits , ne lui donnoit s'amie, il s'en iroit rendre cordelier et ne scrviroit jamais maîlre que Dieu. Ce que son compagnon ne pouvoit croire , ne voyanl en lui un seul signe de religion , fors la dévolion qu'il avoit en Pauline. Au bout de neuf mois, fut délivré le gentilhomme françois, el, par sa bonne diligence, fit tanl, qu'il mit son compagnon en liberté et pourchassa le plus qu'il lui fut possible, envers le marquis et la marquise, le mariage de Pauline. Mais il n'y put advenir ni rien gagner, en lui mettant la pauvreté devant les yeux , où il leur faudroit tous deux vivre, el aussi que de tous côtés les parents n'en éloient pas contents ne d'opinion , et lui défendoient qu'il n'eût plus à parler à elle, afin que celle fantaisie s'en allât par l'absence et impossibilité. Et, quand il vit qu'il éloit contraint d'obéir, denunnda congé à la marquise de dire adieu, à Pauline , puisque jamais ne parleroit à elle -, ce qui fut accordé; et à l'heure, commença à lui dire: «Puisque ainsi est, Pauline, que le ciel et la terre sont contre nous, non-seulement pour nous empêcher de marier ensemble, mais, qui plus esl, pour nous ôter la vue et parole, dont maîlre et maîtresse nous ont fait si rigoureux commandement , ils se peuvent bien vanter qu'en une parole ils onl blessé deux cœurs , dont les corps ne sauroient plus faire que languir , montrant bien par cet elîet , qu'oncques amour ne pitié n'entrèrent en
' Sans doute l'expédition (juc Louis XII envoya pour conquérir le royaume de iVaples, en 1503, el qui fui arrêtée cl mise en déroule au passage du Garigliaao.
LES JNOUVELI.es DE LA
leur estomac. Je sais bien que leur fin est de nous marier bien et richement chacun ; car ils ignorent que la \raie richesse gît au contentement-, mais si m'ont-ils fait tant de mal et de déplaisir, qu'il est impossible que jamais je leur puisse faire service. Je crois bien (pje , si jamais je n'eusse |)arlé de ce mariage, ils ne fussentpas si scrupuleux, qu'ils ne nous eussent assez souffert parler ensemble, vous assurant que j'aimerois mieux mourir que changer mon opinion en pire, après vous avoir aimée d'un amour si honnôlc et vertueuse, et pourchassé envers vous ce que je devrois défendre envers vous. Et, pource qu'en vous voyant, je ne saurois porter celle dure patience, et qu'en ne vous voyant, mon cœur, qui ne peut demeurer vide, se rcinpiiroil de quelque désespoir dont la fin seroit malheureuse, je me sens délibéré , et de longlenqjs, de me mettre en religion : non que je sache Irôs-bien qu'en tous états l'homme se peut sauver-, mais pour avoir plus grand loisir de contempler la bonté divine, laquelle, comme j'espère , aura pilié des fautes de ma jeunesse et changera mon cœur, aulant pour aimer les choses spiriluellcs, qu'il a fait les lemporelles.El si Dieu me fait la grâce de gagner la science •, mon labeur sera incessamment employé à prier Dieu pour vous -, vous suppliant, par celle amour tant ferme et loyale, qui a éléenlre nous deux, avoir mémoire de moi en vos oraisons et prier Noire-Seigneur qu'il me donne autant de constance en ne vous voyant point, qu'il m'a donné de contentement en vous voyant. Et, pourcequej'ai espérélouîe ma^ieavoirde vous par mariage ce que l'iionneur et conscience permellent, je me suis conlenlé d'espérance ; mais, maintenant que je la perds et que je ne puis jamais avoir de vous le Irailement qui appartient à un mari, au moins, pour dire adieu, je vous prie me traiter en frère, el que je vous puisse baiser.» La pauvre Pauline, qui toujours lui avoit été assez rigoureuse, connoissant l'exlrémilé de sa douleur el llionnèlclé de sa requête, et qu'en tel désespoir se conlentoit d'une chose si raisonnable , sans lui répondre aulre chose, lui va jeter les bras au cou, pleurant avec une si grande amertume et saisissement de cœur, que lapai oie, sep.tiinenlel force lui défaillirent, el se laissa tomber entre ses bras évanouie 5 dont la l'ilié qu'il en eut, avec
' On fcruit un sens plus cxiilicilc en lisant siciaic.
IIEIINE J)E ]NA\ ARRE. 379
l'amour el la (rislessc, lui en firent faire autant-, tellement que l'une de ses compagnes, les voyant tomber l'un d'un côté et l'autre de l'aulre , appela du secours , qui , à force de remèdes, les fil revenir. Alors, Pauline, qui avoit désiré de dissimuler son affection, fut honteuse, quand elle 8'aper(,ulquelle lavoit montrée si véhémente 5 toutefois, la pilié du pauvre gentilhomme servit à elle de jusic excuse. Et ne pouvant plus porter celte parole de dire adieu pour jamais, sen alla ' vilement le cœur et les dents si serrés, {{u'entrant dedans sa chambre, comme un corps sans esprit , se laissa tomber sur son lit et passa la nuit en si piteuses lamentalions, que ses serviteurs pensoienl qu'il eut perdu tous ses parents et amis, el tout ce qu'il pouvoil avoir de bien sur la terre. Le matin se recommande à Noire-Seigneur et, ai r.'s qu'il eut départi à ses serviteurs le peu de bien qu'il avoit, el prins avec lui quelque somme d'argent, défendit à ses gens de le suivre et s'en alla tout seul i\ la religion de l'Observance demander l'habit, délibéré de jamais n'en porter d'autre. Le gardien , qui autrefois l'avoit vu, pensa, au commencement, que ce fûl moquerie ou songe ; car il n'y avoit en loiil le piiys gentilhomme qui moins {[ue lui cCil giàce de cordelier, pource qu'il avoit en lui toutes les bonnes grâces et vertus que Ion sauioil désirer en un gentilhomme. Mais, après avoir entendu ses paroles et vu ses larmes coulant sur son visage connue ruisseaux, ignorant dont en venoit la source, le reçut humainement ; el, bientôt après, voyant sa persévérance, lui bailla l'habit, qu'il reçut bien dévolement : dont furent avertis le marquis el la marquise, qui le trouvèrent si étrange, qu'à peine le pouvoient-ils croire. Pauline, pour ne se montrer sujette à nulle amour, dissimula le mieux (piil lui fut possible le regret qu'elle avoit de lui , en sorte que chacun disoit qu'elle avoit bientôt oublié la grande affection de son loyal serviteur, et ainsi passa cinq ou six mois sans en faire aulre démonlrance. Durant lecpiel tenqjs, lui fut par queUjue religieux montrée une chanson que son serviteur avoit composée, un peu afjrès (ju'il eut prins l'habit, de lacinelle le cl'.ant est italien el assez cotmnun ; j'en ai voulu traduire les mots en françois le plus piès de
' C'esl le gcnlillionunc.
'•' Le couvenl de Siiinl-Fianrois, dit de l'Obn-i^ar-cc fonde par Hercule l", duc de l'errarc.
l'italien qu'il m'a élé possible 5 qui sont tels :
Que dira-l-cllc, Que fcra-t-elle, Quand me verra de ses yeux Religieux?
Las ! la pauvrette,
Toute seuielle , Sans parler longtemps sera
Échevelcc,
Déconsoléc ; L'étrange cas pensera :
Son penser, par aventure, En monastère et clôture A la fin la conduira.
Que dira-t-elle,
Que fera-t-ellc, Quand me verra de ses yeux
Religieux?
Que diront ceux
Qui, de nous deux.
Ont l'amour et bien privé;
Voyant qu'amour.
Par un tel tour, Plus parfait ont approuvé !
Regardant ma conscience.
Ils en auront repentance , El chacun d'eux pleurera.
Que dira-t-elle, etc.
El s'ils venoient,
Et nous Icnoient Propos pour nous divertir.
Nous leur dirons
Que nous mourrons Ici, sans jamais partir; Puisque leur rigueur rebelle IN'ous fait prendre robe telle, Nul de nous ne la lairra.
Que dira-t-elle, etc.
Et, si prier
De marier Nous viennent pour nous tenter.
En nous disant
L'état plaisant Qui nous pourroit contenter ; Nous répondrons que notre âme Est de Dieu aimée et formée.
Qui point ne la changera.
Que dira-t-elie, etc. i
O amour forte ,
Qui cette porte Par regret m'a fuit passer ;
Fais qu'en ce lieu.
De prier Dieu, Je ne me puisse lasser; Car notre amour mutuelle Sera tant spirituelle, Que Dieu s'en contentera.
Que dira-t-elle, etc.
Laissons les biens,
Qui sont liens Plus durs à rompre que fer ;
Quittons la gloire,
Qui l'àme noire Par orgueil mène en enfer ; Fuyons la concupiscence, Prenons la chaste innocence Que Jésus nous donnera.
Que dira-t-elle, etc.
Viens donc, amie.
Ne tarde mie Après Ion parfait ami?
Ne crains à prendre
L'habit de cendre.
Fuyant ce monde ennemi ; Car, d'amitié vive et forte, De sa cendre faut que sorte Le phénix qui durera!
Que dira-t-elle, etc.
Ainsi qu'au monde
Fut pure et munde ' Notre parfaite amitié;
Dedans le cloître
Pourra paroitre Plus grande de la moitié; Car amour loyale et ferme Qui n'a jamais fin ne terme.
Droit au ciel nous conduira.
Que dira-l-elle, etc.
Quand elle eut bien au long lu cette chanson, étant à part à une chapelle, se mit si fort à pleurer, qu'elle arrosa tout le papier de larmes. Et, n'eût élé la crainte de se montrer plus alTectionnée qu'il n'appartient , n'eût failli de s'en aller incontinent mettre en quelque ermitage, sans jamais voir créature du monde -, mais la prudence qui étoiten elle, la contraignoit, pour quelque temps, dissimuler. Et, combien qu'elle eût pris résolution de laisser entièrement le monde, si feignit-elle le contraire^ et changeoit si fort son visage, qu'étant en compagnie, ne ressembloil, de rien qui soit, à elle-même. Elle porta en son cœur cette déhbération couverte cinq ou six mois , se montrant plus joyeuse qu'elle n'avoit de coutume. IMais, un jour, alla avec sa maîtresse à l'Observance ouïr la grand'messe-, et, ainsi que le prêtre, diacre et sous-diacre sortoient du réfectoire pour venir au grand autel, son pauvre serviteur, qui n'avoit encore parfait l'an de sa probation*, servoit d'acolyte, et, portant les deux canettes' en ses deux mains, couvertes d'une toile de
' Pure. — • Épreuve. — ^ Burettes.
soie , vcnoit lo premior, ayant les yeux contre terre. ()uan(I Pauline le vil en lel habillenienl, où sa beaulé ctgrAce ('"loiont pliilôl augmentées que diminuées, fut si fort éloiinée et troublée, que, pour couvrir la cause de la couleur qui lui venoit au visage, se prit i'i tousser. Et son pauvre serviteur, qui cnlendoit mieux ce son-là que celui des cloches de son monastère, n'osa tourner laléte; mais, en passant par devant elle, ne put garder ses yeux, qu'ils ne prissent le chemin que si longtemps avoient tenu. El, en regardant piteusement Pauline, fut si saisi du feu qu'il croyoit quasi éteint, que, le voulant plus celer qu'il ne pouvoit, tomba tout de son haut devant elle. El la crainle qu'il eut que la cause en fût connue, lui fit dire que c'étoit le pavé de l'église qui éloit rompu en cet endroit. Quand Pauline connut que le changement de l'habit n'avoit changé le cœur, et qu'il y avoit si longtemps qu'il s'éloit rendu , que chacun pensoit qu'elle l'eût oublié, se délibéra de mettre à exécution le désir qu'elle avoit de rendre la fin de leur amitié semblable en habit, forme et état de vivre, comme ils avoient été vivants en une maison sous pareil maître et maîtresse. Et, pource que plus de quatorze mois auparavant avoit donné ordre à tout ce qui étoit nécessaire pour entrer en religion, un malin, demanda congé à la marquise d'aller ouïr la messe à Sainte-Claire, ce qu'elle lui ociroya, ignorant pourquoi elle lui demandoit. El, en passant par les Cordeliers , pria le gardien de lui faire venir son serviteur, qu'elle appeloit son parent; et, quand elle le vil en une chapelle à part, elle lui dit : « Si mon honneur eût permis qu'aussitôt que vous je me fusse osé mettre en religion, je n'eusse tant attendu-, mais, ayant rompu par ma patience les opinions de ceux qui plutôt jugent mal que bien , je suis délibérée de prendre l'état , la robe et la vie telle que je vois la vôtre, sans enquérir qu'il y fait '. Car, si vous avez du bien, j'en aurai ma part; et, si vous avez du mal , je n'en veux pas être exempte: car, par lel chemin que vous irez en paradis, je vous veux suivre, étant assurée que Celui qui esl le vrai, parfait et digne d'être nommé amour, nous a tirés à son service par une amitié honnête et raisonnable, laquelle il convertira, par son Saint-Esprit, du tout en lui;
' C'osl-à-dire. ce qu'elle est.
vous priant que vous et moi oublions ce corps qui péril cl licnl du vieil Adam, pour recevoir et revêtir celui de notre épdux Jésus-Chrisl. » Ce sf^rviteur religieux fut tant aise et tant content d'ouïr sa sainte volonté, qu'en pleurant de joie lui fortifia son opinion le plus qu'il lui fut possible, en lui disant, puisqu'il ne pouvoit avoir d'elle au monde autre chose que la parole , qu'il se tenoit bienheureux d'être au lieu où il avoit toujours moyen de la revoir, et qu'elle seroit telle que l'un et l'autre n'en pourroienl que mieux valoir, vivant en un état d'un amour, d'un cœur et d'un esprit, tirés et conduits de la bonté de Dieu , lequel il supplioit les tenir en sa main, où nul ne peut périr. Et, en ce disant et pleurant d'amour et de joie, lui baisa les mains; mais elle abaissa son visage jusqu'à la main et se donnèrent par vraie charité le saint baiser de dilection. Et, se contentant, s'en partit Pauline et entra en la religion de Sainte-Claire, où elle fut reçue et voilée. Ce qu'après elle fit entendre à IM""' la marquise, qui en fut lanl ébahie , qu'elle ne le pouvoit croire ; mais s'en alla le lendemain au monastère pour la voir et aussi s'efforcer la diveilir de son propos. A quoi Pauline lui fil réponse, que si elle avoit eu puissance de lui ôler un mari de chair (l'homme du monde qu'elle avoit le plus aimé), elle s'en devoit contenter, sans chercher de la vouloir séparer de Celui qui étoit immortel et invisible; car il n'étoit pas en sa puissance ni de toutes les créatures du monde. Adonc la marquise, voyant son bon vouloir , la baisa , la laissant à fort grand regret. Et, depuis, véquirenl Pauline et son serviteur si saintement et dévotement en leur observance ', que l'on ne doit douter que Celui, duquel la fin de la loi est charité, ne leur dit à la fin de leur vie, comme à la Madeleine, que leurs péchés leur étoient pardoiuiés, vu qu'ils l'avoient beaucoup aimé, qu'il ne les retirât en paix au lieu où la récompense passe tous les mérites des hommes et donne loyer * de leurs bienfaits.
«c Vous ne pouvez ici ignorer, mesdames, que l'amour de l'homme ne se soit montrée jà plus grande ; mais elle lui fut si bien rendue, que
' Communautt^. On appelait observance la règle de saint François, réformi^c par les papes à la fin du quinzième siècle.
* Le prix de leurs bonnes œii\res.
je voudrois que tous ceux qui s'en inOlenl, en fussent autant récompensés. — Il y aiiioit donc, dit Ilircan, plus de fous et de folios qu'il n'y en eut oncques. — Appelez-vous folie, dit Oisille, d'aimer honnêlenicnt en la jeunesse et puis convertir tout cet amour en Dieul' » Ilircan, en riant, lui répondit : (c Si mélancolie et désespoir sont louables, je dirai que Pauline et son serviteur sont bien dignes détrc loués. — Si est-ce que Dieu , dit Guebron , a plusieurs moyens pour nous tirer à lui , dont les commencements semblent être mauvais-, mais la fin en est très-bonne. — El encore ai-jc une opinion, dit Parlamenlc, que jamais homme n'aimera parfaitement Dieu, qu'il n'ait parfaitement aimé quelque créature en ce monde. — Qu'appolez-vous parfaitement aimerl'dit Saffrcdant^ estimez-vous [)arfails aimants , ceux qui sont transis et qui adorent les dames de loin , sans oser montrer leur volonté? — J'appelle parfaits amants , lui répondit Parlamonte, ceux qui cherchent, en ce qu'ils aimont, quelque perfection, soit bonté, beauté ou bonne grâce, toujours tendant h la vertu, et qui ont le cœur si haut et si honnèle, qu'ils ne veulent, pour mourir, mettre fin aux choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent. Car l'Ame, qui n'est créée que pour retournera son souverain bien,nefait, tantqu'elle est dedans le corps , que désirer d'y parvenir. Mais, à cause que les sens, par lesquels elle en peut avoir nouvelle (sont obscurs et charnels par le péché du premier père), ne lui peuvent montrer que les choses visibles plus rapprochantes de la perfection , après quoi l'âme court, cuidant trouver, en une grâce visible et aux vertus morales, la souveraine beauté, grâce et vertu. Mais quand elle les a cherchés et expérimentés et n'y trouve point Coluiqu'elle aime, elle passe outre comme l'enfant, qui, selon sa petitesse, aime les pommes, les poires, les poupées et autres petites choses les plus belles que son œil peut voir, et estime richesse d'assembler de petites pierres; mais, en croissant, aime les poupines ' vives, et par ainsi amasse les biens nécessaires pour la vie humaine -, mais quand il connoît, par plus grande expérience, qu'es choses territoires'^ n'y a nulle perfection ne félicité, il désire chercher la vraie
' Poupées, femmes galantes,
" Terroslres, I! f,ui( peul-èire lire frnn^itm'rpx.
VIEUX CONTEURS FRANÇATS.
félicité, et le facteur ' et source d'icelle. Toute-
fois, si Dieu ne lui ouvre l'œil de foi , seroil en danger de venir d'un ignorant un infidèle philosophe. Car foi seulement peut montrer et faire recevoir le bien, que l'homme charnel ne peut entendre. — Ne voyez-vous pas bien, dit l^ongarine, que la terre non cultivée porte beaucoup d'arbres et herbes, combien qu'ils soient inutiles ? si est-ce qu'elle est bien déchirée '^, pour l'espoir qu'on a qu'elle portera bon grain, quand elle sera semée et bien cultivée. Aussi je cœur de l'homme, qui n'a autre sentiment qu'aux choses visibles, ne viendra jamais à l'amour de Dieu parla semence de sa parole -, car la terre de son cœur est stérile, froide et damnée.— Or, voilà pourquoi, dit Saflredant, la plupart des hommes sont déçus, lesquels ne s'amusent qu'aux choses extérieures et contenant le plus précieux qui est dedans. — Si je savois, dit Simontault, si bien parler latin, je vous alléguerois que saint.Tean dit : « Que celui qui n'aime son frère, qu'il voit, comment aimera-t-il Dieu , qu'il ne voit point?» Car, par les choses visibles, on est attiré à l'amour dos choses invisibles. — Qui est-il? ditÉmarsuitte-, et laudabimus eum, ainsi parfait que vous le dites ? — Il y en a, répondit Dagoucin, qui aiment si fort et si parfaitement, qu'ils aimeroient mieux mourir, que de sentir un désir contre l'honneur et la conscience de leurs maîtresses; et si ne veulent qu'elles ne autres s'en aperçoivent. — Ceux-là, dit Saffredant, sont de la nature du caméléon ^, qui vit de l'air; car il n'y a homme au monde, qui ne désire déclarer son amour et de savoir être aimé ; et ne crois qu'il n'est si forte fièvre d'amitié, qui soudain ne se passe, quand on connoît le contraire. Quant à moi, j'en ai vu des miracles évidents. — Je vous prie, dit Émarsuiltc, prenez ma place et nous racontez de quelqu'un qui soit ressuscité de mort â vie, pour connoître le contraire, en sa dame, de ce qu'il désiroit. — Je crains tant, dit Saffredant, déplaire aux dames, de
' Auteur, créateur.
^ Les anciennes éditions portent désirée, mais il faut lire sans doute déchirée , que l'on écrivait autrefois dessirée, comme on le voit dans r.abelais.
^ Le caméléon, ainsi que la salamandre, était l'objet des erreurs populaires les plus absurdes. Les voyageurs, tels que Belon etThcvel, avaient encore renchéri sur les contes do Pline. II est prouvé que le caméléon, qui n'est qu'un petit lézard, vil de mouches et d'insectes imperceptibles.
LES NOUVELLES DE LA RETNE DE NAVAKRE
ns.",
qui j'aiclécl serai à jamais serviteur, que, sans exprès commandcmenl, je n'eusse osé raconter leurs imperfections ; mais, pour obéir, je ne cèlerai la vérité. »
NOUVELLE XX
lin gcnlilhomme est inopinomenl guari du mal d'amour, trouvant sa damoiselle rigoureuse entre les bras de son palefrenier.
Au pays du Dauphiné, y avoit un ponlilhomme, nommé le seigneur du RyanI, qui étoit de la maison du roi François, premier de ce nom; autant beau et bonnOle qu'il étoit possible. Or, il fut longuement serviteur d'une dame vefve, laquelle il aimoit et révéroit tant, que, de peur qu'il avoit de perdre sa bonne grfice, nel'osoit imporlimer de ce qu'il devroil le plus. Et, lui,quisesenloit beau et digne «l'être aimé, croyoit fermement ce qu'elle lui juroit souvent, c'est qu'elle l'aimoit plus que (ous les gentilshommes du monde, el que, si elle étoit contrainte de faire quelque chose pour un gentilhomme, ce seroit pour lui seidement , comme le plus parfait qu'elle avoit jamais connu; et lui prinl de se contenter seulement, sans outrepasser, de celle honnête amitié : assurant que, si elle connoissoit qu'il prétendit davantage, sans se contenter de la raison, que du tout il la pordroit. Le pauvre gentilhomme non-seulement se contenfoit de cela, mais aussi se tenoit Irés-heureux d'avoir gagne le cœur de celle qu'il pensoit tant honnête. Il seroit long de vous raconter le discours de son amitié, el longue fréquentation qu'il eut avec elle, et les voyages qu'il faisoil pour la venir voir. Mais, pour conclusion , ce pauvre martyr d'im feu si plaisant, que plus on en brûle, plus on en veut brûler, cherchoit toujours le moyen d'augmenter son martyre. Et, unjour, lui prinl fantaisie d'aller voir en |)oste celle qu'il aimoit plus que lui-même et qu'il estimoil par-dessus loules les femmes du monde. Lui arrivé, alla en sa maison et demanda où elle étoit. On lui dit qu'elle ne faisoit tiue venir de vêpres et qu'elle étoit entrée en la garenne pour finir son service. Il descendit de cheval, el s'en va tout droit en la garenne où elle étoit, et trouva ses femmes, qui lui dirent qu'elle s'en alloil toute seule promener en une grande allée étant en ladite garenne. Il commença plus que jamais h espérer quelque bonne fortime pour hji; et, le plus doucement qu'il pul, sans faire
bruit, la chercha le mieux qu'il lui fut possible, désirant sur toutes choses de la pouvoir trouver seule. Miiis (juand il fut auprès d'un pavillon d'arbres ployés, qui étoit un lieu tant beau et plaisant, qu'il n'étoit possible de plus, entra fort soudainement dedans comme celui à qui lardoit de voir ce qu'il aimoit. iMais il trouva, à son entrée, la damoiselle couchée sur Ihcrbe entre les bras d'un palefrenier de la maison, aussi laid, ord' et infime que le gentilhomme étoit beau , honnête et aimable. Je n'entreprends pas de vous dépeindre le dépit qu'il eut ; mais fut si grand, qu'il eut puissance d'éteindre en un moment le feu si embrasé de longtemps. Et, autant rempli de dépit qu'il avoit été d'amour, lui dit : « IMadame, prou vous fasse'^! Aujourd'hui, par votre méchanceté connue, suis guari et délivré de ma continuelle douleur, dont Ihonnèleté que j'estimois en vous étoit occasion.» Et, sans autre adieu, s'en retourna plus vite qu'il n'étoit venu. La pauvre femme ne lui fit autre réponse, sinon de mettre la main devant son visage, car puisqu'elle ne pouYoit couvrir sa honte, elle couvroit ses yeux pour ne voir celui qui la voyoit clairement, nonobstant sa longue dissimulalion.
« Parquoi, mesdames, je vous supplie, si n'avez vouloir d'aimer parfaitement , ne pensez pas dissimuler à homme de bien et lui faire déplaisir pour votre gloire, car les hypocrites sont payés de leur loyer, et Dieu favorise ceux qui aiment parfaitement. — Vraiment, dit Oisille, vous nous l'avez gardé bonne à la fin de la .Tournée. El, si n'étoit que nous avons juré de dire la vérité, je ne saurois croire (ju'une femme de l'état dont elle étoit, sût être si méchante de laisser un si honnête gentilhomme pour un si vilain muletier. — Hélas! madame, si vous saviez, dit Ilircan, la différence d'un gentilhomme, qui a toute sa vie porté le harnois et suivi la guerre, au prix d'un valel, sans bouger d'un lieu , bien nourri ; vous excuseriez celle pauvre vefve. — Je ne crois pas, Ilircan, dit Oisille. quelque chose que vous en dites, que vous puissiez recevoir nulle excuse d'elle. — J'ai bien ouï dire, dit Simontault , qu'il y a des femmes qui veidoiit avoir des évangélisles pour p.rêcher leur vertu et leur
' Sale, sordide.
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chaslclé, cl leur font la meilleure chcre quil leur est possible cl la plus privée, les assuranl que, si la conscience cl Thonneur ne les rclenoienl ' , elles leur accorderoicnl leurs désirs. El les pauvres sols, quand, en compagnie, ils parlent d'elles, jurent qu'ils nicllroicnl leur doigt au feu sans brûler, pour soulcnir qu'elles sont femmes de bien, car ils ont expérimenté leur amourjusques au bout. Aussi, sefonl louer par tels honnêtes hommes, celles qui h leurs semblables se montrent telles qu'elles sont, choisissant ceux qui ne savent avoir hardiesse de parler, et, s'ils en parlent, pour leur vile et ordc condition, ne sont pas crus. — Yoilà, dit Longarine, une opinion que j'ai aulrefois ouï dire aux plus jaloux et soupçonneux hommes ; mais c'est peindre une chimère^ car, combien qu'il soit advenu à qtiehpie pauvre malheureuse, si est-ce chose qui ne se doit soupçonner en autre. — Or, tant plus avant nous entrons en ce propos, dit Parlamenfc, et plus ces bons seigneurs ici draperont sur la tissure, et tous, à nos dépens. Parquoi mieux vaut aller ouïr les vêpres, afin que nous ne soyons tant allendues comme nous fûmes hier. » La compagnie fut de son opinion, et, en allant, Oisille leur dit : « Si quelqu'un de nous rend grûces à Dieu d'avoir à cette Journée dit la vérité des histoires que nous avons racontées, Saffrcdant lui doit demander pardon d'avoir remémoré une si grande vilenie conire les dames. — Par mon serment! dit Saffredant, combien que mon conte soit véritable, si est-ce que je l'ai ouï dire^ mais quand je voudrois faire le rapport du cerf à vued'œiP, je vous ferois faire plus de signes de la croix de ce que je sais des femmes, que l'on n'en fait à sacrer uneégiise. C'est bien loin de se repentir, quand la confession aggrave le péché. — Puisque avez telle
• Il y a re/oi(r»iote/i< dans les éditions que nous suivons.
* Expression pro\erbialc, cniprutiloc au langage des chasseurs, signifianl: Raconler en délai! tout ce qu'on a Tait et qu'on a vu.
opinion des femmes, ditParlamenle, elles vous doivent priver de leur honnêteté, enlreténement ' et privante. » Biais il lui répondit : « Aucuns ont tant usé, en mon endroit, du conseil que vous leur donnez en m'éloignant et séparant des choses justes et honnêtes, que, si je pouvois dire pis et pis faire à toutes, je ne m'y épargnerois pas pour les inciter à me venger de celle qui me tient un si grand tort. » Et, disanl ces paroles, Parlamenle mit son tourel denez'^, et, avec les autres, entra en l'église, où ils trouvèrent vêpres très-bien sonnées, mais ils n'y trouvèrent pas un des religieux pour les dire, pource qu'ils avoienl entendu que dedans le pré s'assembloit celle compagnie pour y dire les plus plaisantes choses qu'il étoil possible ; et, connue ceux qui aimoienl mieux leur plaisir que leurs oraisons, s'éloicnl allés cacher dedans une fosse, le ventre conire terre derrière une haie fort épaisse, cl là avoienl si bien écouté les beaux contes, qu'ils n'avoient point ouï sonner la cloche de leur monastère. Ce qui parut bien , car ils arrivèrent en telle hâte, que quasi l'haleine leur failloilù commencer vêpres. Et, quand elles furent dites, confessèrent à ceux qui leur demandoient l'occasion de leur chant tardif et mal entonné, que ce avoit été pour les écouter. Parquoi , voyant leur bonne volonté, leur fut permis que tous les jours ils assisteroienl , derrière la haie, assis à leur aise. Le souper se passa joyeusement en révélant les propos qu'il n'avoient pas mis à fin dedans le pré^ qui durèrent tout le long de la soirée, jusques à ce qu'Oisille les pria de se retirer, afin que leur esprit fût plus prompt le lendemain. Et, après un bon et long propos, donl elle disoit qu'une heure avant minuit valoit mieux que trois après, se partit cette compagnie, mettant fin au second discours et récit d histoires.
' Entretien , commerce.
'^ Demi-masque qui ne couvrait que le front et les joues, pour les préserver du hûle.
LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE