‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 72 sur 118 · TROISIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

TROISIEME JOURNEE

Le malin, la compagnie ne put sitôt venir en la salle, qu'ils ne trouvassent M"'" Oisille , qui avoit plus de demi-heure auparavant étudié la leçon qu'elle devoil dire. Et, si aux précédents propos ils s'éloient contentés, aux seconds ne le furent pas moins : n'eût été que l'un des religieux les vint quérir pour aller à la messe, leur contemplation les empéchoit d'ouïr la cloche. La messe ouïe bien dévotement et le dîner passé bien sobrement, pour n'empêcher par les viandes leur mémoire à s'acquitter, chacun en son rang le mieux qu'il leur seroit possible, se retirèrent à leurs chambres à visiter leurs registres, attendant l'heure accoutumée d'aller au pré-, laquelle venue, ne faillirent à ce voyage. El ceux qui avoient délibéré de dire quelque folie, avoient déjà le visage si joyeux, que l'on espéroil d'eux occasion de bien rire. Quand ils furent assis, demandèrent à Saffredant à qui il donneroit sa voix. « Puis, dil-il , que la faute que je fis hier est si grande que vous dites, ne sachant histoire digne pour la réparer, je donne ma voix à Parlamente, laquelle, pour son bon sens, saura si bien louer les dames, qu'elle fera mettre en oubli la vérité que je vous ai dite. — Je n'enireprends, dit Parlamente, de réparer vos fautes, mais bien de me garder de les ensuivre. Parquoi , je me délibère, usant de la vérité promise et jurée, de vous montrer qu'il y a des dames qui en leur amilié n'ont cherché nulle fin que l'honnêteté. Et, pource que celle dont je vous veux parler éloit de bonne maison , je ne changerai rien en l'histoire que le nom , vous priant , mesdames , de penser qu'amour n'a puissance de changer un cœur chaste et honnête, comme vous verrez par l'histoire que je vais conter. »

NOUVELLE XXL

L'honn^^tc et merveilleuse" amitié d'une fille de grande maison, et d'un bâtard , cl i'empOeliemenl (jii'uiie reine donna à leur mariage, avec la réponse de la fille à la reine.

Il y avoit en France une reine ' qui en sa compagnie nourrissoit plusieurs filles de

• Sans ciotilc la reine Anne <le Rrelagne, femme de Charles V1I[ el cnsiiilc de Louis \II. Ce fui elle qui , selon I^rantilme, forma la mur des dames.

bonnes et grandes maisons. Entre autres, yen avoit une, nommée Rolandine, qui étoit bien proche sa parente ; mais la reine, pour quelque inimitié qu'elle portoit à son père, ne lui faisoit pas trop bonne chère. Combien que celle fille ne fCit pas des plus belles ni des plus laides , si éloil-elle tant sage et gracieuse, que plusieurs grands seigneurs et personnages la demandèrent en mariage, dont ils avoient roide réponse , car le père aimoit tant son argent, quil enoublioit l'avancement de sa fille. Et sa maîtresse, comme dit est, lui portoit si peu de faveur, qu'elle n'éloit point demandée de ceux qui se ' vouloienl avancer en la bonne grûce de la reine. Ainsi, par la négligence du père et par le dédain de sa maîtresse, celle pauvre fille demeura longtemps sans être mariée. Et, comme celle qui se fâcha à la longue, non tant pour l'envie qu'elle eut dôtre mariée, que pour la honte qu'elle avoit de ne l'être point, tant s'en fâcha, que du tout elle se retira ù Dieu 5 el, laissant les mondanités et gorgiacités* de la cour, tout son passe-temps fut de prier Dieu ou faire quelques ouvrages. Et, en cette vie ainsi retirée, passa sa jeunesse, en vivant lant honnêtement et saintement, qu'il n'étoit possible de plus. Quand elle fut approchée de trente ans, il y eut un genlilhomme, bâtard d'une grande et bonne maison, aulant gentil compagnon et homme de bien qu'il en fiU point de son temps ; mais la richesse l'avoit du tout délaissé, et avoit si peu de beauté, qu'une dame, quelle qu'elle fût, pour son plaisir ne l'eût choisi. Ce pauvre genlilhomme étoit demeuré sans parti, et, comme un malheureux souvent cherche l'autre , vint aborder cette pauvre damoisclle Rolandine; car leurs fortunes, complcxions cl conditions étoient fort pareilles, el, se plaignant l'un à l'autre de leurs infortunes, prindrent une très-grande amitié; cl, se trouvant tous deux compagnons de malheur , se cherchèrent en tous lieux pour se consoler l'un l'autre: cl en celle fréquentation s'engendra une Irès-grande amitié. Ceux qui

' Les éditions mettent /a au lieu de ie,- pour avoir un sens convenable, il faudrait écrire là.

^ On disait plutôt gor^iasetés , vanités, luses , parures.

avoient vu damoiselle Rolandine si forl rclirée qu'elle ne parloit ù personne, la voyant lors incessammcnl enlrclcnir le bûlard de bonne maison, en furent incontinent scandalisés et dirent à sa gouvernante qu'elle ne devoit pas endurer ses longs propos ; ce qu'elle remontra à Rolandine , lui disant que chacun en seroit scandalisé de cccju'elle parloit tant à un homme qui n'étoil assez riche pour lépouscr n'assez' beau pour ôtre aimé. Rolandine, qui a voit été toujours plus reprise de ses auslérilés que de ses mondanités, dit à sa gouvernante : « Hélas! ma mère , vous voyez que je ne puis avoir un mari selon la maison dont je suis, et que j'ai toujours suivi ceux qui sont beaux et jeunes, et de peur de lomber aux inconvénients où j'en ai- vu d'autres. Et j'ai Irouvé ce genlilhommc si sageet vertueux , comme vous savez, lequel ne me prêche que choses bonnes et vertueuses. Quel tort puis-jc tenir, à vous et à ceux qui en parlent , de nie consoler de mes ennuis? » La pauvre vieille , qui aimoit sa maîlresse plus qu'elle-même, lui dit : « jMcidemoiselle , je vois bien que vous dites vérité et que vous êtes traitée de père et de maîlresse autrement que ne le mérilez. Si est-ce, puisque l'on parle de voh'c honneur en telle sorte ( el fill-il votre propre frère!), vous vous devez retirer de parler à lui. » Rolandine lui dit en pleurant : «Ma mère, puisque vous me le conseillez, je le ferai -, mais c'est une chose étrange de n'avoir en ce monde nulle consolation. « Le bûtard, comme il a voit accoutumé, la voulut venir entretenir-, mais elle lui dit tout au long ce que sa gouvernante lui avoildil; et le pria, en pleurant, qu'il se contentât pour un temps de parler à elle, juscpfà ce que le bruit lill un peu passé : ce qu'il fit à sa requête. Mais, durant cet èloignement , ayant perdu l'un et l'autre leur consolation, conunencùrentà sentir un tourment, qui jamais ducôlé d'elle n'avoit été expérimenté. Elle ne cessoil de prier Dieu et d'aller en voyages et faire abstinences ; car cet amour, encore inconnu, lui donnoil une (elle inquiétude, qu'elle ne lalaissoit uneseule heure reposer. Du cùlé du bâtard de bonne maison , n'étoit l'amour moins fort; mais lui, qui avoit déjà conclu en son cœur de l'aimer et de lâcher de l'épouser, et regardant avec l'amour Ihonneur que ce lui seroil de la pouvoir avoir.

' Pour ni assez.

pensa qu'il lui falloit chercher moyen pour lui déclarer sa volonté et surtout gagner sa gouvernante. Ce qu'il fil, en lui remontrant la grande misère en quoi éloit retenue sa pauvre maîlresse, à laquelle on vouloil ôter toute consoliilion, dont la pauvre vieille, en pleurant, le remercia de l'hormèle affeclion qu'il portoil â sa maîlresse. Et avisèrent ensemble le moyen comme ils pourroient parler l'un à l'autre : Rolandine feroit semblant d'ôtre malade d'une migraine, où l'on craint fort le bruit, el, quand ses compagnes iroient en la chambre, ils dcmeureroient tous deux seuls , et là il la poqrroit entretenir. Le bâtard en fut forl joyeux el se gouverna entièrement par le conseil de celle gouvernante, en sorte que, quand il vouloit, il parloit à son amie ; mais ce contentement ne lui dura guère. Car la reine, qui ne l'aimoil guère , s'enquit que faisoit tant Rolandine en la chambre, et quelqu'un dil que c'étoit pour sa maladie. Toutefois, un autre, qui avoit trop de mémoire de l'absente', lui dit que l'aise que Rolandine avoit d'entretenir le bâtard de bonne maison, lui devoit faire passer sa migraine. La reine, qui trouvoit les péchés véniels des autres mortels en elle , l'envoya quérir el lui défendit de ne parler jamais au bâtard, si ce n'éloit en sa chambre ou en sa salle. La damoiselle n'en fit nul semblant, mais lui répondit que, si elle eût pensé que lui ou \\n autre lui eût déplu, elle n'eût jamais parlé à lui. Toutefois, pensa en elle-même qu'elle chcrcheroit un autre moyen dont la reine ne sauroit rien ; ce qu'elle fil : cl, les mercredis, vendredis et samedis qu'elle jeùnoit, demeureroit en sa chambre avec sa gouvernante, où elle auroit loisir de parler, tandis que les autres soupoienl, à celui qu'elle conmiençoit à aimer si fort. Et tant plus le temps de leur propos éloil abrégé par conlrainle, et plus leurs paroles éloient dites de grande affection ; car ils déroboiont le temps de leurs propos, comme fait le larron une chose précieuse. L'affaire ne sut ôtre menée si secrètement, que quelque valel ne le vît entrer lâ-dedans au jour du jeune, el le rendlt-

' Les ûdilions portent absence, ce qui est une faute évidenle.

"C'est-à-dire, le rapportât. Il y a, dans les œuvres de Clément Marot, une ('■l(?gie où il se plaint d'avoir été surpris causant à IV'glise avec sa maîlresse Lenglel- Dufresnoy a pensé que celte maîtresse était la reine de Navarre. Dans tous les cas, on remarque quelque ana-

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en lieu où il ne fut celé à personne, mêmemenl à la reine , qui s'en courrouça si fort qu'oncques-puis le bâtard n'osa aller à la chambre des dainoiselles. Et, pour ne perdre le bien de parler à celle que tant il aimoit , faisoil souvent semblant d'aller en quelque voyage , cl revenoit, au soir, à réglisc et chapelle du château, habillé en cordelier ou jacobin, si bien déguisé et dissimulé, que nul ne le connoissoit; et lu s'en ailoil la damoiselle Rolandine, avec sa gouvernante, renlrelenir. Lui , voyant le grand amour qu'elle lui porloit , n'eut crainte de lui dire : « Madamoiselle , vous voyez le hasard où je me mets pour votre service, et les défenses que la reine vous a faites de parler à moi. Vous voyez , d'autre part, quel père vous avez, qui ne pense, en quelque façon que ce soit, de vous marier. Il a tant refusé de bons partis, que je ne sache plus, ni prés ni loin de lui , qui soit pour vous avoir. Je sais bien que je suis pauvre et que vous ne sauriez épouser gentilhomme qui ne soil plus riche que moi ; mais, si amour et bonne volonté étoient estimés un trésor, je penserois être estimé le plus riche homme du monde. Dieu vous a donné de grands biens , cl êtes en voie d'en avoir encore plus-, si j'élois si heureux , que vous me voulsissiez élire pour mari, je vous serois mari, ami et serviteur toute ma vie ^ et si vous en prenez un égal à vous (chose difficile à trouver) , il voudra être maître , et regardera plus à vos biens qu'à votre personne , et à la beauté qu'à la vertu ^ et, en jouissant de l'usufruit de voire bien, traitera voire personne autrement qu'elle ne l'a mérité. Le désir d'avoir ce contentemenl , la peur que j'ai que n'en ayez point avec un autre, me fail vous supplier que par un même moyen vous me rendiez heureux, et vous, la plus satisfaite et la mieux traitée femmes qu'oncques fut. » Rolandine, écoulant le môme propos qu'elle avoil délibéré de lui tenir, lui répondit d'un visage constant : « Je suis très-aise que vous avez commencé le propos que j'avois longtemps délibéré de vous tenir et auquel, depuis deux ans que vous connois , je ne cesse de penser -, et repense en moi-niéme toutes les raisons pour vous et contre vous, que j ai pu inventer. Mais, à la fin , sachant que je veux prendre l'état de mariage, il est temps que je

logie entre ce passage de la Nouvelle el l'élc-gie de Clément Mnrnt.

commence et que je choisisse celui avec lequel je penserai mieux vivre, en repos de ma conscience. Je n'en ai su trouver un, tant soit-il beau, riche ou grand seigneur, avec lequel mon cœur el mon esprit se peut accorder, sinon vous seul. Je sais qu'en vous épousant je n'ollensc p;>inl Dieu, mais fais ce qii'il commande. El quant à monsieur mon père, il a si peu pourchassé mon bien el tant refusé, que la loi veut que je me marie sans lui, bien qu'il me puisse déshériter. Quand je n aurois que ce qui m'appartient, en épousant un mari lel envers moi que vous êtes, je me tiendrois la plus riche femme d'.i monde. Quant à la reine, ma maîtresse, je ne dois faire conscience de lui déplaire pour obéir à Dieu, car elle n'a point feint de m'cmpôclier le bien qu'en ma jeunesse j'eusse pu avoir.

Mais, alin que vous connoissiez que l'amitié que je vons porte est fondée sur la vertu el sur l'honneur, vous me promellez que, si j'accorde ce mariage, n'en pourchasserez jamais la consommation, que mon père ne soil mort ou que j'aie trouvé moyen de l'y faire consentir?» Ce que lui promit volontiers le bâtard; et, sur ces promesses, se donnèrent chacun un anneau en nom de mariage el se baisèrent en l'église devant Dieu , qu'ils prinrlrent en témoin de leur promesse, et jamais depuis n'y eut entre eux plus grande privante que de baiser. Ce peu de conlenlemenl donna grande satisfaction au cœur de ces deux parfaits amants, el furent longtemps sans se voir, vivant de celic sûreté. Il n'y avoil guère lieu où l'honneur se peut acquérir, que ledit bâtard n'y allât, avec un grand contentement qu'il ne pouvoit devenir pauvre, vu la riche femme que Dieu lui avoil donnée; laquelle , en son absence , conserva si longuement celle parfaite ami lié, qu'elle ne tint compte d'homuiedu monde. El. combien quequelquesuns la demandassent en mariage, ils n'avoient néanmoins autre réponse d'elle, sinon que, puisqu'elle avoil tant demeuré sans être mariée , elle ne vouloit jamais l'être. Celte réponse fut entendue de lanl de gens , que la reine en ouïl parler, el lui demanda pour quelle occasion elle tenoit ce langage. Rolandine lui dit que c'etoil pour lui obéir, car elle savoit bien que jamais n'avoit eu envie de la marier en temps et lieu, où elle eût été honorablement pourvue el à son aise, et que l'âge el la patience lui avoienl apprins à se contenter de l'étal où

elle ùloil. Et, toulcs les fois qu'on lui parloit de mariage, elle faisoil pareille réponse. Quand les guerres furent passées et que le bâtard fut retourné en la cour, elle ne parloit point ê\ lui devant les gens, ains alloit toujours en quelque église l'eiilrelenir sous couleur de confession-, car la reine avoil défendu h lui et à elle, qu'ils n'eussent à parler ensemble sans être en grande compagnie, sur peine de leurs vies. Mais Tamour honnête, qui ne craint nulle défense, éloil plus prêt ù trouver des moyens pour les faire parler ensemble, que leurs ennemis n'éloient prompts à les guetter; et, sous l'habit de toutes les religions ' qu'ils se purent penser, conlinuèrcnl leur honnête amitié, jusques ù ce que le roi s'en alla en une maison de plaisance, non tant prés que les dames eussent pu aller à pied à autre église qu'à celle du chûleau, qui étoit balic tant mal à propos, qu'il n'y avoit lieu à se cacher ù confesser, où le confesseur n'eût été clairement connu. Toutefois, si d'un côté l'occasion leur failloit, amour leur en trouvoit une autre plus aisée; car il arriva à la cour une dame, de laquelle le bûlard étoit proche parent. Cette dame avec son fds furent logés dans la maison du roi , et éloit la chambre de ce jeune prince avancée tout entière outre le corps de la maison où le roi étoit, tellement que de sa fenêtre pouvoit voir et parler à Rolandine; car leurs fenêtres étoient proprement à Tangle des deux corps de maison. En cette chambre-là, qui étoit sur la salle du roi, étoient logées toutes les damoiselles de bonne maison, compagnes de Rolandine, laquelle, avisant par plusieurs fois ce jeune prince à cette fenêtre, en fit avertir le bâtard par sa gouvernante: lequel, après avoir bien regardé le lieu, fit semblant de prendre fort grand plaisir de lire un livre des Chevaliers de la Table-Ronde^, qui étoit en la chambre du prince. Et, quand chacun s'en alloit dîner, prioit un

' Ordres religieux.

* Dans les recueils manuscrits , on réunissait sous le litre de Romans des chevaliers de la Table-Ronde les romans suivans , qui ont été imprimés séparément au commencement du seizième siècle ; l'Histoire de saint Gréai, la f^ie et les Prophéties de 3Ierlin , et les BIcrveilleux faits et gestes dit noble et pnissant chevalier Lancelot du Lac. Ces romans se trouvaient dans toutes les bibliothèques <le châteaux. Marguerite ne parle certainement que d'un manuscrit, comme celui qui se trouvait dans la collection du duc de La Vallière, en trois volumes in -fol. Voyez le catalogue, par G. de Bure, page Gi)i du tome second.

valet de chambre le vouloir laisser parachever de lire et l'enfermer dedans la chambre, et qu'il la garderoilbien. L'autre, qui le connoissoil parent de son maître et homme sur, le laissoit lire tant qu'il lui plaisoit. D'autre côté, venoit à sa fenêtre Rolandine, qui, pour autre occasion d'y demeurer plus longuement, feignoit avoir mal en une jambe, et dînoit et soupoil de si bonne heure, qu'elle n'alloil plus à l'ordinaire des dames. Elle se mit à faire un lit de soie cramoisie ', et l'attachoit à sa fenêtre, où elle vouloit demeurer seule; quand elle voyoit qu'il n'y avoit personne, elle entrelenoit son mari , auquel elle pouvoit parler en telle sorte que nul ne les eût su ensemble, et quand il s'approchoit quelqu'un , elle toussoit et faisoit signe, par lequel le bâtard se pouvoit retirer. Ceux qui faisoient le guet sur eux tenoient tout certain que l'amitié étoit passée ; car elle ne bougeoit d'une chambre où sûrement il ne la pouvoit voir, parce que l'entrée lui éloit défendue. Un jour, la mère de ce jeune prince étant en la chambre de son fils se mit à la fenêtre où éloit ce grand livre, et n'y demeura guère qu'une des compagnes de Rolandine, qui étoit à celle de leur chambre, salua cette dame et parla à elle. La dame lui demanda comme se portoit Rolandine; elle lui dit qu'elle la verroit bien, s'il lui plaisoit, et la fit venir en la fenêtre en son couvre-chef de nuit ; et, après avoir parlé de la maladie, se retirèrent chacun de son côté. La dame, regardantcogroslivredelaTable-Ronde, dit au valet de chambre qui en avoit la garde : « Je m'ébahis comme les jeunes gens donnent Iciu" temps à lire tant de folies. » Le valet de chambre lui répondit qu'il s'émerveilloil encore plus que les gens estimés bien sages et âgés y étoient plus affectionnés que les jeunes, et, pour une merveille, lui conta comme le bâtard son cousin y demeuroit quatre ou cinq heures tous les jours à lire ce beau livre. Incontinent, frappa au cœur de cette dame l'occasion pourquoi c'étoit, et donna charge au valet de chambre de se cacher en quoique lieu et de regarder ce qu'il feroit : ce qu'il fit, et trouva que le livre où il lisoit étoit la fenêtre , où Rolandine venoit parler à lui, et enlendoit plusieurs propos de l'amitié qu'ils cuidoient tenir bien se-

' I,es femmes faisaient alors d'immenses travaux de tapisserie et de broderie. Ce que Marguerite entend par un lit doit être une courtepointe.

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crèle. Le lendemain, le raconta à sa inaîlrosse, qui envoya quérir son cousin lebùlard, et, aprùs plusieurs renionlrances , lui défendit de ne s'y trouver plus • et le soir, elle parla ù Rolandine, la menaçant, si elle conlinuoit celte folle aniilié, de dire à la reine toutes les menées. Kolandine, qui ne s'etonnoil, jura que, depuis la défense de sa maîtresse, elle n'y avoil point parlé, quelque chose que Ton dit, et' qu'elle en sût la vérité, tant de ses compagnes que de ses serviteurs; et quant à la fenêtre dont elle parloit, elle n'y avoil point parlé au bâtard ; lequel , craignant que son affaire fût révélée , s'éloigna du danger et fut longtemps sans revenir à la cour, mais non sans écrire à Rolandine , par si subtils moyens que, quelque guet que la reine y mît, il n'étoit semaine qu'elle n'eût deux fois de ses nouvelles. El quand le moyen du religieux dont il s'aidoit fut failli, il envoyoit un pelit page habillé de couleur, puis de l'une, puis de l'autre, qui sarrètoit aux portes où toutes les dames passoient, et là, bailloit les lettres secrètement parmi la presse. Or, un jour que la reine alloit aux champs, quelqu'un qui reconnut le page et qui avoil la charge de prendre garde à celle affaire, courut après ; mais ledit page, qui éloit fin, se doulanl que l'on le cherchoil, entra en la maison d'une pauvre femme qui faisoit bouillir son pot auprès du feu, où il brûla incontinent ses lettres. Le gentilhomme, qui le suivoit, le dépouilla tout nu et en chercha par tout son habillement, mais il ne trouva rien-, parquoi le laissa aller. Et quand il fut parli, la vieille lui demanda pourquoi il avoit ainsi cherché ce pauvre jeune enfant. Il lui dit que c'étoit pour trouver quelques lettres qu'il pensoit qu'il portùt. «Vous n'aviez garde, dit la vieille, de les trouver, car il les avoit bien cachées. — Je vous prie, dit ce gcnlilhomme, dites-moi en quel endroit c'est ?» espérant bientôt les recouvrer. Mais, quand il entendit que c'étoil dedans le feu , connut bien que le page avoit été plus fin que lui, ce quinconlinent alla conler à la reine. Toutefois, depuis cette heure-là, ne s'aida plus du page le bâtard-, ains y envoya un vieil serviteur qu'il avoit, lequel, oubliant la crainte de la mort, dont il savoit bien que l'on faisoit menacer de par la reine ceux qui se mêloient de cette

' Il faut sous-enlCDdre : rfeman(/«, consçutii.

aiïaire, entreprint déporter les lettres à Rolandine. Et quand il fut entré au château où elle étoil, s'en alla guetter en une porte, au pied d'un grand degré, où toutes les dames passoienl. Mais un valet, qui autrefois l'avoit vu, le reconnut incontinent et l'alla dire au maître dholel de la reine, qui bien soudainement le vint chercher pour le prendre. Le valet, sage et avisé, voyant qu'on le regardoit de loin, se retourna vers la muraille comme pour faire de l'eau, et là, rompit ses lettres le [)lus menu qu'il lui fût possible, et les jeta derrière une porte. Sur l'heure, il fut prins et cherché ' de tous côtés, et quand on ne lui trouva rien, on l'interrogea par serment s'il n'avoit porté nulles lettres, lui gardant toutes les rigueurs et persuasions qu'il fut possible, pour lui faire confesser la vérilé ; mais^ pour promesses et menaces qu'on lui fil, jamais ne surent tirer autre chose. Le rapport en fut fait à la reine 5 mais quelqu'un de la compagnie s'avisa qu'il étoit bon de regarder derrière la porte, prés de laquelle on l'avoit prins, ce qui J'ut fait ; et trouvat-on ce que l'on cherchoil: c'éloient les pièces des lettres. On envoya quérir le confesseur du roi, lequel, après les avoir assemblées sur une table, lut la lettre tout du long, où la vérité du mariage tant dissimulé se trouva clairement: car le bâtard ne l'appeloit que sa femme. La reine, qui n'avoit délibéré de couvrir la faute de son prochain, comme elle le dcvoit, en fit un très-grand bruit, et commanda que, par tous moyens, on fît confesser au pauvre homme la vérilé de cette lettre, et qu'en lui montrant, il ne la pourroit renier; mais, quelque chose qu'on lui dît ou qu'on lui monlràt, il ne changea son propos premier. Ceux qui en avoicnt la charge le menèrent au bord de la rivière et le mirent dans un sac, disant qu'il mentoit à Dieu et à la reine contre la vérité prouvée. Lui, qui aimoit mieux perdre la vie que d'accuser son maître, leur demanda un confesseur, et, après avoir fait de sa conscience le mieux qu'il lui fut possible, leur dit : « .Messieurs, dites à monsieur mon maître, le bâtard, que je lui recommande la vie de ma femme et de mes enfants; car, de bon cœur, je mets la mienne pour sou service; et faites de moi ce qu'il vous plaira, car vous n'en tirerez jamais parole qui soit à rencontre de mon mcfîlre. »

' Fouillé,

VIEUX COINTEURS FRANÇAIS.

ATheure, pour lui faire plus grand'peur, le jelèrenl dedans le sac en l'eau, lui criant : « Si lu veux dire la vérité, lu seras sauvé. » Mais, voyant qu'il ne leur répondil rien, le retirèrent de là et en firent le rapport à la reine, de sa constance , qui dit à 1 heure, que le roi son mari ni elle n'éloient point si lieureux en serviteurs, qu'un qui n'avoit de quoi les récompenser, et nt ce qu'elle put pour le retirer à son service-, mais jamais ne voulut abandonner son maître. Toutefois , par le congé de sondit maître, fut mis au service de la reine, où il \écut heureux et content. La reine, après avoir connu la vérité du mariage par la lettre du Lûlard, envoya quérir Rolandinc, et, avec un visage fort courroucé, l'appela plusieurs fois malheureuse , au lieu de cousine, lui remontrant la honte qu'elle a voit faite à la maison de son père et de tous ses parenls, de s'être mariée, et à elle, qui éloit sa maîtresse, sans son commandement ni congé. Rolandine, qui de longtemps connoissoit le peu d'affection que lui portoit sa maîtresse, lui rendit la pareille, et, pour ce que l'amour lui défailloit, la crainte n'avoil plus de lieu ^ pensant aussi que cette correction devant plusieurs personnes ne procédoit pas d'amour qu'elle lui portât, mais pour lui faire une honte , comme celle qu'elle eslimoit prendre plus de plaisir à la châtier, que de déplaisir à la voir faillir, lui répondit d'un visage aussi joyeux et assuré, que la reine monlroit le sien troublé et courroucé : « Madame, si vous ne connoissiez votre cœur tel qu'il est, je vous mettrois au-devant la mauvaise volonté que de longtemps avez portée à monsieur mon père et à moi -, mais vous le savez si bien, que vous ne trouverez point étrange si tout le monde s'en doute, et quant est de moi, madame, je m'en suis aperçue à mon plus grand dommage. Car, quand il vous eût plu me favoriser comme celles qui ne vous sont si proches que moi , je fusse maintenant mariée autant à votre honneur qu'au mien ; mais vous m'avez laissée comme une personne oubliée du tout en votre bonne grâce, en sorle que tous les bons partis que j'eusse pu avoir me sont passés devant les yeux par la négligence de monsieur mon père et le peu d'estime qu'ayez fait de moi; dont j'élois tombée en tel desespou-, que, si ma santé eût pu porter l'état de religion ', je l'eusse volontiers prins, pour ne

' Tour religinuse.

voir les ennuis continuels que votre rigueur me donnoit. En ce désespoir, m'est venue trouver celui qui seroil d'aussi bonne maison que moi , si l'amour de deux personnes éloit autant estimée que l'anneau \ car vous savez que son père passeroil devant le mien. Il m'a longuement aimée et enlrelcnue; mais, vous, madame, qui jamais ne me pardonnàles une seule petite faute, ni me louâtes de nul bon œuvre, combien que connoissiez par expérience que je n'ai point accoutumé de parler de propos d'amour, ni mondanité, et que du tout j'élois retirée' à mener une vie plus religieuse qu'autre, avez incontinent trouvé étrange que je parlasse à un gentilhomme aussi malheureux que moi, en l'amitié duquel je ne pensois ni ne cherchois autre chose que la consolation de mon espril. Et quand du tout je m'en vis frustrée, j'entrai en un tel désespoir, que je délibérai de chercher autant mon repos, que vous aviez envie de me l'ôter. Et, à l'heure môme, eûmes paroles de mariage, lesquelles ont élé consommées par promesses et anneau. Parquoi il me semble, madame, que vous me lenez et faites bien grand tort de me nommer méchante , vu qu'en une si grande et parfaite amilié, je pouvois trouver les occasions, si j'eusse voulu, de mal faire; mais il n'y a jamais eu entre lui et moi plus grande privante que de baiser, espérant que Dieu me feroit la grâce, qu'avant la consommation du mariage je gagnerois le cœur de monsieur mon père à y consentir. Je n'ai point offensé Dieu ne ma conscience; car j'ai attendu jusques à l'âge de trente ans, pour voir ce que vous et monsieur mon père feriez pour moi , ayant gardé ma jeunesse en telle chasteté et honnêteté, qu'homme vivant ne m'en sauroit rien reprocher. Et, par le conseil de la raison que Dieu m'a donnée, me voyant vieille et aussi hors d'espoir de trouver mari selon ma maison , me suis délibérée d'en épouser un à ma volonté, non point pour satisfaire à ma concupiscence des yeux (car vous savez qu'il n'est pas beau), nia celle de la chair (car il n'y a point eu de consommation charnelle), ni à l'orgueil, nia l'ambition de cette vie (car il est pauvre et peu avancé) ; mais j'ai regardé purement et simplement à la vertu, honnêteté et bonne grâce qui est en lui, dont le monde est contraint lui donner louange , et la grande a.nour aussi qu'il m'a portée, • Habituée, décidé*.

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qui me faisoit espérer de trouver avec lui le repos et bon Iraitement. Et, après avoir bien pensé tout le bien et le mal qui m'en peut advenir, je me suis arrêtée à la portion qui m'a semblé la meilleure et que j'ai débattue en mon cœur deux ans durant : c'est d'user ma vie en sa compagnie. Et suis délibérée de tenir ce propos si ferme, que tous les tourments que je saurois endurer, fût-ce la mort même, ne me feront départir de cette forte opinion. Parquoi, madame, il vous plaira excuser en moi ce qui est très-excusable, comme vous-même l'entendez bien, et me laissez vivre en paix que j'espère trouver avec lui. » La reine , voyant son visage si constant et la parole tant véritable, ne lui put répondre par raison, et, en continuant de la reprendre et injurier par colère, se print à pleurer, en disant : « IMalheurcuse que vous êtes 1 au lieu de vous humilier devant moi et vous repentir d'une faute si grande, vous parlez audacieusement, sans en avoir la larme à I œil -, par cela montrez bien l'obslinalion et la dureté de votre cœur. Biais , si le roi et votre père me veulent croire, ils vous mettront en lieu où serez contrainte de parler autre langage. — Madame, répondit Rolandine, pource que vous m'accusez de parler trop audacieusement, je suis délibérée me taire, s'il vous plaît me donner congé de parler et de vous répondre. » El, quand elle eut commandement de parler, lui dit : « Ce n'étoil point à moi, madame , de parler à vous , qui êtes ma maîtresse et la plus grande princesse de la chrétienté, audacieusement et sans la révérence que je vous dois, ce que je n'ai voulu ne pensé faire ^ mais, puisque n'ai eu aucun avocat qui parlât pour moi, sinon la vérité, laquelle moi seule je sais, je suis tenue de la déclarer sans crainte , espérant que, si elle est bien connue de vous, ne m'estimerez telle qu'il vous a plu me nommer. Je ne crains que créature mortelle, entendant comme je me suis conduite en l'affaire dont on me charge , me donne blânje, puisque je sais que Dieu et mon honneur n'y sont en rien oITensés. Et voilà qui me fait parler sans crainte , étant assurée que Celui qui voit mon cœur est avec moi, et, si un tel juge est avec moi , j'aurois tort de craindre ceux qui sont sujets à son jugement. Et pourquoi donc, madame, dois-je pleurer, vu que ma conscience et mon honneur ne me reprennent point en celle affaire, el aussi , que je suis

si loin de me repentir que, s'il étoit à recommencer, je n'en ferois que ce que j'en ai fait? Mais, vous, madame, avez grande occasion de pleurer, tant pour le grand tort qu'en toute ma jeunesse m'avez tenu, que pour celui que maintenant vous me faites de me re[)rendre devant tout le monde d'une faute qui doit être imputée plus à vous qu'à moi. Que si j'avois offensé Dieu , le roi , vous , mes parents et ma conscience, je serois bien obstinée, si de grande repenlance je ne pleurois *, mais, d'une chose bonne, juste et sainte, dont jamais n'eût été bruit que bien honorable, sinon que vous l'avez trop éventée et fait sortir un scandale qui montre assez lenvie, que vous avez de mon déshonneur, être plus grande que le vouloir de conserver l'honneur de votre maison et de vos parents, je ne dois pleurer. Mais, puisque ainsi vous plaît, madame, je ne suis pour vous contredire ; car , quand vous m'ordonnerez ti lie peine qu'il vous plaira , je ne prendrai moins de plaisir de la souffrir sans raison, que vous ferez à la me donner. Parquoi, madame, commandez, et monsieur mon père, quel tourment qu'il vous plaît que je porte \ car je sais qu'il n'y faudra pas : au moins, serai-je bien aise, que seulement pour mon malheur il suive entièrement votre volonté, et quainsi qu'il a été négligent en mon bien, suivant votre vouloir, il sera prompt en mon mal pour vous obéir. Mais j'ai un père au ciel, lequel, je suis sûre , me donnera autant de patience que je me vois de grands maux par vous préparés, et en lui seul j'ai ma parfaite confiance. » La reine, si courroucée qu'elle n'en pouvoit plus, commande qu'elle fût emmenée de devant ses yeux et mise en une chambre à part, où elle ne sût parler à personne ; mais on ne lui ôta point sa gouvernante, par le moyen de laquelle elle fit savoir au bâtard toute sa fortune' et ce qu'il lui sembioit qu'elle devoit faire. Lequel, estimant que les S(>rvices qu'il avoit faits au roi lui pourroient valoir de quelque chose , s'en vint à lui en diligence à la cour, et le trouva au champ, auquel il compta la vérité du fait , le suppliant qu'à lui, qui étoit pauvre gentilhomme, voulût faire tant de bien d'apaiser la reine, en sorte que le mariage pût être consommé. Le roi ne lui répondit autre chose, sinon : « M'assurez-vous que vous l'avez épou-

' Destinée, sort.

séc? — Oui, sire, dit le bàlard, par paroles cl présents seulement, et, s'il vous plaît, la fin y sera mise.» Le roi baissa la tète, et, sans lui dire autre chose, s'en retourna droit au château ; et, quand il fut auprès de là, il appela le capitaine de ses gardes et lui donna la charge de prendre le bàlard prisonnier. Toutefois, un sien ami, qui connoissoit le visage du roi, l'avertit de s'absenter et se retirer en une sienne maison prés de là : et, si le roi le faisoit chercher, comme il le soupçonnoit, il lui feroit incontinent savoir, pour s'enfuir hors du royaume; si aussi les choses éloient adoucies , il le manderoit pour revenir. Le bâtard le crut et fit si bonne diligence, que le capitaine des gardes ne le trouva point. Le roi et la reine regardèrent ensemble qu'ils feroient de cette pauvre damoiselle, qui avoit l'honneur d'être leur parente ; et, par le conseil de la reine, fut conclu qu'elle seroit renvoyée à son père, auquel l'on manda toute la vérité du fait. IMais, avant que l'envoyer, furent parler à elle plusieurs gens d'Église et de conseil , lui remontrant que, puisqu'il n'y avoit en son mariage que la parole, qu'il se pouvoit facilement défaire, moyennant que l'un et l'autre se quittassent : ce que le roi vouloit qu'elle fît pour garder l'honneur de la maison dont elle étoit. Mais elle leur fit réponse qu'en toutes choses elle étoit prèle d'obéir au roi, sinon à contrevenir à sa conscience, disant que ce que Dieu avoit assemblé ne pouvoit être séparé par les hommes ; les priant de ne la tenter de chose si déraisonnable ; car, si amour et bonne volonté, fondée sur la crainte de Dieu , est le vrai el sûr lien de mariage , elle étoit si bien liée, que fer, ne feu , ne eau, ne pouvoient rompre son lien, sinon la mort, à laquelle seule, et non à autre, étoit délibérée rendre son anneau et son serment, les priant de ne lui parler plus du contraire; car elle étoit si ferme en son propos, qu'elle aimoit mieux mourir en gardant la foi, que vivre après l'avoir niée. Les députés de par le roi emportèrent cette constante réponse-, et, quand ils virent qu'il n'y avoit remède de lui faire renoncer son mari, la menèrent devers son père en si piteuse façon, que, par où elle passoit, chacun ploroit.El, combien qu'elle eût failli, la punition fut si grande et sa constance telle, qu'elle fit estimer sa faute être vertu. Le père, sachant cette piteuse nouvelle, ne la voulut point voir, mais l'envoya en un château dedans

une forêt, lequel il avoit autrefois édifié pour une occasion digne d'être racontée après celle Nouvelle, et la tint là longuement on prison, lui faisant dire que, si elle vouloit quitter son mari, il la tiendroit pour sa fille et la metiroit en liberté. El, toutefois, elle tint ferme et aima mieux le lien de sa prison, en conservant celui de son mariage, que toute la liberté du monde sans son mari-, et sembloit avis à son visage que toutes ses peines lui éloient passetemps Irès-plaisanls, puisqu'elle les souffroit pour celui qu'elle aimoit. Que dirai -je des hommes? Ce bâtard, tout obligé à elle, comme vous avez ouï, s'enfuit en Allemagne, où il avoit beaucoup d'amis, et montra bien par sa légèreté, que vraie et parfaite amour ne lui avoit pas tant fait pourchasser Rolandine , que son avarice et ambition; en sorte qu'il devint tant amoureux d'une dame d'Allemagne, qu'il oublia à visiter par lettres celle qui pour lui soutenoit tant de tribulations. Car jamais la fortune, quelque rigueur qu'elle leur tînt, ne leur put ôter le moyen de s'écrire l'un à l'autre-, mais la folle et méchante amour où il se laissa tromper : dont le cœur de Rolandine eut premier un sentiment tel, qu'elle ne pouvoit plus reposer; puis, voyant ses écritures tant changées et refroidies du langage accoutumé, qu'elles ne resscmbloient en rien aux passées, soupçonna que nouvelle amitié la sèparoil de son mari et le rendoit ainsi étrange d'elle ; ce que toutes les peines el tourments qu'on lui avoit pu donner n'avoient su faire. Et, parce que sa parfaite amour ne vouloit qu'elle assît jugement sur un soupçon, trouva moyen d'envoyer secrètement un serviteur en qui elle se fioit, non pour lui écrire el parler à lui, mais pour l'épier et voir la vérité. Lequel , retourné du voyage, lui dit que, pour le sûr, il avoil trouvé le bâtard bien fort amoureux d'une dame d'Allemagne, el que le bruit étoit qu'il pourchassoil à l'épouser, car elle étoit fort àche. Celte nouvelle apporta si extrême douleur au cœur de cette pauvre Rolandine, que, ne la pouvant porter, tomba grièvement malade. Ceux qui entendoienl l'occasion, lui dirent de la part de son père, que, puisqu'elle voyoit la grande méchanceté du bâtard, justement elle le pouvoit abandonner, el la pej'suadèrent de tout leur possible. Mais, nonobstant qu'elle fût tourmentée jusqu'au bout, si n'y eut-il jamais remède de lui faire changer son propos, et mon-

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Ira en celle dernière lenlalion lamour qu'elle avoil à sa Irùs-grande verlu. Car, ainsi que Taniour se diininuoil du côté de lui, ainsi augmenloil du sien, el demeura, malgré qu'il en eût, l'amour entier el parfait: car l'amour, qui défailloit du côlé de lui, tourna en elle, el quand elle connut qu'en clic éloil l'amour entière, qui autrefois avoil été départie en deux, elle délibéra do la conserver jusques à la mort de l'un ou de l'autre, ranjuoi la bonté divine, qui est parfaite charité et vrai amour, eut pitié de sa douleur et regarda sa palience, en sorte qu'après peu de jours , le bâtard mourut à la poursuite d'une autre femme : donl elle, bien avertie parceux qui l'avoicnl vu mettre en terre, envoya supplier son père, qu'il lui plût qu'elle parlât à lui. Le père s'y en alla incontinent, qui jamais depuis sa prison n'avoil parlé à elle, el, après avoir bien au long entendu ses justes raisons, en lieu de la reprendre cl tuer, comme souvent il la menaçoil par paroles, la print entre ses bras, et, en pleurant très-fort, lui dit : « Ma fille, vous êtes plus juste que moi; car, s'il y a eu faute en votre affaire, j'en suis la principale cause; mais, puisque Dieu l'a ainsi ordonné, je veux satisfaire au passé.'» El, après l'avoir emmenée en sa maison, il la traitoil comme sa fille aînée. Elle fui, à la fin, demandée en mariage par un genliiliommc du nom et armes de ladite maison, qui éloil fort sage el vertueux el qui estimoil tant Rolandine, laquelle il fréquenloit souvent, qu il lui donna louange de ce donl les aulres la blàmoienl, connoissanl que sa fin n'avoil été que pour sa verlu. Le mariage fui agréable au père el à Rolandine, el fut incontinent conclu. Il est vrai qu'un frère, qu'elle avoil, seul hérilier de la maison, ne Youloil s'accorder qu'elle eût nul partage, lui mettant au devant qu'elle avoil désobéi h son père; et, après la mort du bon homme, lui tint si grand'rigueur, que son mari, qui éloil un puîné , el elle, avoicnl assez affaire à vivre. En quoi Dieu pourvut -, car le frère, qui vouloit tout tenir, laissa en un jour par une mort subile tous les biens qu'il lenoil de sa sœur el les siens ensemble. Ainsi, elle fut héritière d'une bonne et grosse maison , où elle véquil honorablement el saintement en l'amour de son mari ; et, après avoir élevé deux fils que Dieu leur donna, rendit joyeusement son ûme à Celui où de longtemps elle avoil sa parfaite conscience.

« Or, mesdames, je vousprie queleshommcs, qui nous veulent peindre tant inconstantes, viennent maintenant ici et me montrent un aussi bon mari comme celle-ci fut lionnc femme, el d'une telle foi et persévérance. Je suis sûre qu'il leur seroil si difllicile. que j'aime mieux les en quitter', que de me mettre en celle peine (mais non vous, mesdames) de vous prier, pour continuer votre gloire, ou du tout n'aimer point, ou que ce soit aussi parfaitement que celle damoiselle-,el gardez-vous bien, que nul die qu'elle ait offensé son honneur, vu que par sa fermeté, elle est occasion d'augmenter la nôIre. — En bonne foi, dit Parlamenle, Oisille, vous nous avez raconté Thisloire d'une femme d'un très-grand el honnête cœur, mais qui donne autant de lustre à sa fermeté, qu'à la déloyauté de son mari , qui la voulut laisser pour une autre. — Je crois, dit Longarine, que cet ennui-là lui fut plus importable, car il n'y a faix si pesant que lamour de deux personnes bien unies ne puisse doucement supporter; mais, quand l'un faut à son devoir el laisse toute la charge sur l'autre, la pesanteur est importable. — Vous devez donc, dit Gucbron, avoir pilié de nous, qui portons toute l'amour sans que vous daigniez mettre le bout du doigt pour la soulager, — Ah ! Gucbron, dit Parlamenle, souvent sont différents les fardeaux de l'homme el de la femme. Car l'amour de la femme , bien fondée et appuyée sur Dieu et son honneur, est si juste el raisonnable que celui qui se départ de lelle amitié, doit être estimé lâche et méchant envers Dieu el les hommes de bien. IMais l'amour de la plupait dos hommes est tout fondée sur le plaisir que les femmes ignoranics , pour servir à leur mauvaise volonté, s'y mettent aucunes fois bien avant; el quand Dieu leur fait connoîlre la malice du ca'ur de celui qu'elles eslimoiont bon, elles s'en peuvent départir avec leur honneur et bonne réputation ; car les plus courtes folies sont toujours les meilleures. — Voilà donc une raison , dit Ilircan, forgée sur une fantaisie de vouloir soutenir que les femmes honnêtes peuvent laisser honnêtement l'amour des hommes, el non les hommes, celles des femmes, comme si leur cœur éloil différent! Mais , combien que les visages el habits le soient, si crois-je que les volontés sont toutes

' Tenir quilles.

pareilles, sinon d'aulant que la malice plus couverte est pire. » Parlaincnle, avec un peu de colère, lui dit : « J'entends bien qU6 vous estimez celles les moins mauvaises, de qui la malice est découverte. — Or , laissons ce propos-là, dit Simonlaull; car, pour faire conclusion du cœur de l'homme et de la femme, le meilleur des deux n'en vaut rien. Mais venons à savoir à qui Parlamente donnera sa voix pour ouïr quelque bon conte ? — .Te la donne, dit-elle, à Guebron. — Or, puisque j'ai commencé, dit-il, à parler des cordeliers, je ne veux oublier ceux de Saint-Benoît, et ce qui est advenu à deux , de mon temps ; combien que je n'entends, en racontant riiistoire d'un méchant religieux, empêcher la bonne opinion que vous devez avoir des gens de bien. Mais, vu que le Psalmiste dit que tout homme est menteur, et en un autre endroit ; «Et n'est celui qui fasse bien aucun, non jusques à un ', » il me semble qu'on ne peut faillir d'estimer l'homme tel qu'il est; car, s'il y a du bien, on le doit attribuer à Celui qui est la source, et non à la créature, à laquelle, par trop donner de gloire et de louange, ou estimer de soi quelque chose de bon, la plupart des pcrsoimes sont trompées. El, afin que vous ne trouviez impossible que sous extrême austérité ne se trouve extrême concupiscence, entendez ce qui advint du temps du roi François, premier de ce nom.

NOUVELLE XXII

Un prieur réformatfur, sous ombre de son hypocrisie, leiUe tous moyens pour séduire une sainte religieuse ; d'ond enfin sa malice est découverte.

En la ville de Paris, il y avoit un prieur de Saint-]VIarlin-des-Champs% duquel je tairai le nom pour l'amitié que je lui ai portée. Sa vie, jusques à l'ûge de cinquante ans, fut si austère, que le bruit de sa sainteté crût par tout le royaume de France, tellement qu'il n'y avoit prince ni princesse qui ne lui ftt grand honneur et révérence, quand iiles venoil voirj et

' Marguerite, qui était alors dans les idées de la P>éforme, qu'elle professait même publiquement, cite ici deux vers de la traduction des Psaumes de David, faite à son insligalion par son poëtc valet de chambre, Clés ment Marot, pour les Églises réformées.

* Cette ancienne et riche abbaye , située dans la rue Saint-Martin, est aujourd'hui ren)p!acée par le Conservatoire des arts et métiers.

ne se faisoit réformation de religion ' qui ne fût faite par sa main, car on le nommoil le père de vraie religion. Il fut être élu visiteur de la grande religion des dames de Fontevrault*, desquelles ilétoit tant craint, que, quand il venoit en quelqu'un de leurs monastères, toutes les religieuses trembloient de peur, et, pour l'apaiser des grandes rigueurs qu'il leur lenoit, le traitoient comme elles eussent fait la personne du roi : ce qu'au commencement il refusoit ; mais, à la fin, venant sur les cinquante ans, commença à trouver fort bon le traitement qu'il avoit au commencement refusé, et, s'estimant lui-môme le bien public de toute religion, désira de conserver sa santé mieux qu'il n'avoit accoutumé. Et, combien que sa Règle portât de jamais ne manger chair, il se dispensa lui-même ( ce qu'il ne faisoit à nul autre), disant que sur lui étoit tout le faix de la religion. Parquoi, si bien se festoya, que d'un moine maigre il en fit un bien gras; et, à cette mutation de vivre, se fit une mutation de cœur, telle qu'il commença à regarder les visages, dont auparavant il avoit fait conscience ; et, en regardant les beautés que les voiles rendent plus désirables, commença à les convoiter : dont, pour satisfaire à cette convoitise, chercha tant de moyens subtils, qu'en lieu de faire office de pasteur, il devint loup, tellement qu'en plusieurs bonnes religions, s'il en trouvoit quelqu'une un peu sotte, il ne failloil à la décevoir. Mais, après avoir longuement continué cette méchante vie , la bonté divine , qui print pitié des pauvres brebis égarées, ne voulut plus endurer la gloire de ce malheureux règne, ainsi que vous verrez. Un jour, allant visiter un couvent près de Paris, qui se nomme Gif % advint qu'en confessant toutes les religieuses en trouva une, nommée sœur Marie Ilérouël*, dont la parole étoit si douce et agréable, qu'elle

' A la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième , la plupart des abbayes et des couvens, qui étaient tonjbés dans le désordre ou le relâchement, furent réformés. Rô formation de religion signifie donc réforme de couvent.

* Célèbre abbaye, de l'ordre de saint Benoit, fondée en 1100 par Robert d'Arbrisselles, à trois lieues de Saumur.

'^ Abbaye de bénédictines , à deux lieues de Chevreuse et sept de Taris.

* Elle était sans doute parente du poëte Antoine Héroet ou Hérouet, auteur de la Parfaite amie, valet de chambre de la rcino de Navarre.

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promelloit le visage et le cœur Cire de môme. Parquoi, seulement pour louïr, fut ému d'une passion d'amour, qui passoit toutes celles qu'il avoit eues aux autres religieuses ^ et, en parlant à elle, se baissa fort pour la regarder , et en aperçut la bouche si rouge et plaisante, qu'il ne se put tenir de lui hausser le voile, pour voir si les yeux accompagnoient le demeurant : ce qu'il trouva ; dont son cœur fut rempli d'une ardeur si véhémente, qu'il perdit le boire et le manger et toute contenance, combien qu'il la dissimuloit. Et, quand il fut retourné en son prieuré , il ne pouvoit «xauver repos; parquoi, en grande inquiétude, passoit les jours et les nuits, en cherchant les moyens comme il pourroit parvenir à son désir et faire d'elle comme il avoit fait de plusieurs autres : ce qu'il connoissoit être fort difficile, parce qu'il la Irouvoit sage en paroles et d'un esprit subtil ; et, d'autre part, se voyoit si laid et vieil, qu'il délibéra de ne lui en parler point, mais de chercher à la gagner par la crainte. Parquoi, bientôt après, s'en retourna audit monastère de Gif, auquel lieu se montra plus austère que jamais il n'avoil fait, se courrouçant à toutes les religieuses , reprenant l'une que son voile n'éloit pas assez bas , l'autre, qu'elle haussoit trop la tète, et l'autre, qu'elle ne faisoit pas bien la révérence en religieuse. Et, en tous ces petits cas-là, se montroit si austère, qu'on le craignoit comme un Dieu peint en jugement. Et lui, qui avoit les gouttes', se travailla tant de visiter les lieux réguliers q»;renviron l'heure de Vêpres , heure par lui apo.'^lée *, se trouva au dortoir. L'abbesse lui dit ; « .Père révérend , il est temps de dire vêpres.» A quoi il répondit: « Allez, mère, allez, faites-les aVre ; car je suis si las, que je demeurerai ici, non Jiour reposer, mais pour parler à sœur Marie, àC laquelle j'ai ouï très-mauvais rapport ; car l'on ni'a dit qu'elle caquette comme si c'étoit une mondaine. » La prieure, qui éloit lanle de sa mèn\ la pria do la bien chapitrer et la lui laissa loL'le seule, sinon un jeune religieux qui étoit avec l'ui. Ouand il se trouva tout seul avec sœur Marie, commença à lui lever le voile et commander q/i'cile le regardât. Elle lui répondit que la Règle lui défendoit de regarder les hommes. « C'est bit n dit, ma fille, lui dit-il -, mais il ne faut pas que \vous estimiez

' Comme on disait alor», au lieu de la goulle. ' Prémédilée, prévue.

qu'entre nous religieux, soyons hommes.» Parquoi sœur IMarie, craignant faillir par désobéissance, le regarda au visage : elle le trouva si laid, qu'elle pensa faire plus de pénitence que de péché à le regarder. Le beau père, après lui avoir tenu plusieurs propos de la grande amitié qu'il portoit, lui voulut mettre la main au télin ; qui fut par elle bien repoussé, comme elle devoit ; et fut si courroucé, qu'il lui dit : « Fautil qu'une religieuse sache qu'elle ail des tétins? »Elle lui répondit : « Je sais que j'en ai, et certainement que vous ni autre n'y toucherez point; car je ne suis si jeune n'ignorante, que je n'entende bien ce qui est péché et ce qui ne l'est pas. » Et, quand il vit que ses propos ne la pouvoient gagner, lui en va bailler d'une autre, disant: « Hélas! ma fille, il faut que je vous déclare mon extrême nécessité, c'est que j'ai une maladie que tous les méde^ cins trouvent incurable, sinon que je me réjouisse et joue avec quelque femme que j'aime bien fort. De moi je ne voudrois pour mourir faire péché 'mortel ; mais, quand l'on viendroit jusqucs-là, je sais que simple fornication n'est nullement à comparer au péché d'homicide. Parquoi , si vous aimez ma vie, en sauvant votre conscience de crudélité ', vous me la sauverez. » Elle lui demanda quelle façon de jeu il enlendoit de faire. Il lui dit qu'elle pouvoit bien reposer sa conscience sur la sienne, et qu'il ne feroit chose dont l'un ne l'autre fût chargé. Et, pour lui montrer le commencement du passetemps qu'il demandoit , la vint embrasser et essaya de la jeter sur le lit. Elle, connoissant sa méchante intention, se défendit si bien de paroles et de bras, qu'il n'eut pouvoir de toucher qu'à ses habillements. A l'heure, quand il vit toutes ses inventions et efforts être tournés en rien, comme un homme furieux, et nonseulement hors de conscience, mais de raison naturelle, lui mil la main sous la robe, et tout ce qu'il put toucher des ongles égraligna de telle fureur, que la pauvre fille, en criantbien fort, de tout son haut tomba à terre tout évanouie. Et, à ce cri, entra l'abbesse dans le dortoir où elle éloit; laquelle, étant à vêpres, se souvint avoir laissé cette religieuse seule avec le beau père ; qui éloit fille de sa nièce : dont elle eut un scrupule en sa conscience qui lui fil laisser vêpres, et alla à la porte du dortoir

' Cruaulc.

écouter ce que l'on faisoit. Mais, oyanl la voix j de sa niùcc, poussa la porte que le jeune moine Icnoit. El, quand le prieur vit venir i'abbesse, en lui monlranl sa nièce évanouie en (erre, lui dit : <c Sans faute, noire mère, vous avez grand tort que vous ne m'avez dit les conditions de sœur Marie; car, ignorant sa débilité, je l'ai fait tenir debout devant moi ; et, en la chapitrant, s'est évanouie, comme vous voyez. « Ils la firent revenir avec vinaigre et autres choses propices, et trouvèrent que de sa chute elle éloit blessée à la tôle. Et, quand elle fut revenue, le prieur, craignant qu'elle conlàt à sa tante l'occasion de son mal, lui dit à part : uMa fille, je commande, sur peine d'inobédience et d'être damnée éternellement, que vous n'ayez jamais à parler de ce que je vous ai fait ici. Car entendez que l'extrémité d'amour m'y a contraint, et, puisque je vois que vous ne le voulez, je ne vous en parlerai jamais que cette fois, vous assurant que , si me voulez aimer, je vous ferai élire abbesse d'une des meilleures abbayes de ce royiiumc. » Elle lui répondit qu'elle aimoit mieux mourir en chartre perpétuelle, que d'avoir jamais autre ami que Celui qui étoit mort pour elle en la croix ; avec lequel elle aimoit mieux souffrir tous les maux, que le monde pourroit donner, que, sans lui, avoir tous les biens ; et qu'il n'eilt plus à lui parler de ce propos, ou elle le diroil à sa mère abbesse ; mais qu'en ce faisant, elle se tairoit. Ainsi, s'en alla ce mauvais pasteur, lequel, pour se monîrer tout autre qu'il n'éloit et pour encore avoir le plaisir de regarder celle qu'il aimoil, se retourna vers l'abbesse, lui disant : (c Ma mère, je vous prie, faites chanter à toutes vos filles un Salve Regina, en l'honneur de cette vierge où j'ai mon espérance. » Ce qui fut fait 5 durant lequel ce renard ne fit que plorer, non d'autre dévotion, que de regret qu'il avoit de n'être venu au déçu de la sienne. Et toutes les religieuses, pensant que ce fût d'amour i\ la vierge Marie, l'estimoient un saint homme. Sœur Marie, qui connoissoit sa malice, prioit en son cœur de confondre celui qui déprisoit la virginilé. Ainsi , s'en alla cet hypocrite à Saint-Martin-, auquel lieu, ce méchant feu qu'il avoit en son cœur ne cessa de brûler jour et nuit, et de chercher toutes les inventions possibles pour venir à ses fins. Et, pource que sur toutes choses il craignoit l'abbesse, qui étoit femme vertueuse , il pensa le

moyen de l'ôter de ce monastère. Ainsi, s'en alla vers M™« de Vendôme ', pour l'heure demeurant à La Fére, où elle avoit édifié et fondé un couvent de Saint-Benoît, nommé le Monl-dOlivet. Et , comme celui qui éloit le souverain réformateur, lui donna à entendre que l'abbesse dudit Mont-d'Olivel n'éloit pas assez sufiisantc pour gouverner une telle communauté. La bonne dame le pria de lui en donner une autre qui fût digne de cet ofllce. Et, lui, qui ne demandoit autre chose, lui conseilla de prendre l'abbesse de Gif, pour la plus suffîsanle qui fût en France. M"'" de Vendôme incontinent l'envoya quérir et lui donna la charge de son monastère du Montd'Olivel. Le prieur de Saint-Martin, qui avoit en sa main la voix de toute la religion , fit élire à Gif une abbesse à sa dévotion. Et, après celle élection, s'en alla audit lieu de Gif essayer encore une fois si par prière ou par douceur il pourroit gagner sœur Marie Hérouel. El, voyant qu'il n'y avoit nul ordre*, retourna en son prieuré de Saint-Martin 5 auquel lieu, tant pour venir à sa fin que pour se venger de celle qui lui éloit trop cruelle, de peur aussi que son affaire fût éventée, fit dérober secrètement les reliques dudit Gif, de nuit, et mit à sus au confesseur de léans, fort vieil et homme ^c bien , que c'étoit lui qui les avoit dérobées, et, pour cette cause, le mil en prison à Saint-Martin ; et, durant qu'il le lenoil prisonnier, suscita deux témoins, lesquels ignoramment signèrent ce que ]>!. de Sainl-ÎMarlin leur commanda : c'étoit qu'il,, avoient vu dedané un jardin ledit confesseur avec sœur IMarie en acte vilain et déshop.nête, ce qu'il voulut faire avouer au vieil rejigieux. Mais, lui, qui savoit toutes les fautes de son prieur, le supplia le vouloir mener en Chapitre, et que, lu , devant tous sfjs religieux, il diroit la vérité de tout ce qij'il en savoit. Le prieur, craignant que la ju-islificalion du confesseur fût sa condamnation, ne voulut point entendre à cette requè'.e ; mais , le trouvant ferme à son propos, le traita si mal en prison,

' Renée de Bourbop. , cinquième fille de Jean de Bourbon , comte de Vendôme, née en 1466, était abbesse de Fontcvrai'.ll depuis l'année HOl ; mais elle n'y résidait pas, et s'occupait de réformer les couvens de filles qui relevaient de cette abbaye chef-d'ordre. Elle en réforma trente-trois, et vécut dans une piété exemplaire. Elle mourut en 1634.

* Moyen , espoir de réussir.

LES NOUVELLES DE LA HEINE DE NAVARRE

que les uns disent qu'il y mourut^ les autres, qu'il le contraignit de laisser son habit et s'en aller hors du royaume de France. Quoi qu'il en soit, jamais depuis on ne le vit. Quand le prieur estima avoir une telle prise sur sœur Marie, s'en alla à la religion où l'abbesse, étant faite à sa poste, ne le contredisoit en rien. E(, li"!, commença vouloir user de son autorité de visiteur, et fit venir toutes les religieuses Tune après l'autre, pour les ouïr en une chambre, en forme de confession et visitalion : et, quand ce fut au rang de sœur INIarie , qui avoit perdu sa bonne tante , il recommença à lui dire : « Sœur IMario, vous savez de quel crime vous êtes accusée et que la dissimulation que vous faites d'être tant chaste, ne vous a de rien servi; car on connoît bien que vous êtes le contraire.» Sœur Marie lui répondit d'un visage assuré : « Faites-moi venir celui qui m'a accusée, et vous verrez si devant moi il demeurera en sa mauvaise opinion.» Il lui dit : « Il ne vous faut autre preuve, puisque le confesseur même a été convaincu. » Sœur IMarie lui dit : « Je le pense si homme de bien, qu'il n'aura pas confessé telle méchanceté et mensonge ; mais , quand ainsi seroit, faites-le venir devant moi, et je prouverai le contraire de son dire. » Le prieur, voyant qu'en nulle sorte il ne la pou- Yoit étonner, lui dit: « Je suis votre père, qui, pour cette cause, désire sauver votre honneur; partant, je remets celte vérité à votre conscience, à laquelle j'ajouterai foi. Je vous demande et vous conjure, sur peine de péché mortel de me dire vérité, à savoir si vous étiez vierge quand vous fûtes mise céans. » Elle lui répondit : « 3Ion père, l'Age de cinq ans que j'avois, doit êlre témoin de ma virginité. — Or, bien, ma fille. Depuis ce temps-là, avcz-vous point perdu celle belle fleur? » Elle lui jura que non et que jamais navoit trouvé empêchement que de lui. A quoi il dit qu'il ne la pouvoit croire et que la chose gisoit en preuve. « Quelle preuve, dit-elle, vous en plaît-il faire? — Connne j'en fais aux autres, dit le prieur ; car, tout ainsi que je suis visiteur des ûmes, aussi je le suis des corps. Vos abbesses et prieures ont passé par mes mains 5 vous ne devez craindre que je désire votre virginité. Parquoi jetez-vous sur le lit et mettez le devant de votre habillement sur votre visage. » Sœ^ur Marie lui répondit par- colère : u A'ous m'avez tant tenu de propos de la folle amour

que vous me portez,que j'estime plutôt que vous me voulez ôter ma virginité, que de la vouloir visiter. Parquoi, comptez ' que jamais je n'y consentirai.^) Alors, il lui dit quelle éloit excommuniée de refuser l'obédience de celte religion, et, si elle ne consentoit, qu'il la déshonoreroit en plein Chapitre, et diroit le mal qu'il savoit entre elle et le confesseur. Mais, elle, d'un visage sans peur, lui répondit : « Celui qui connoît le cœur de ses serviteurs me rendra autant d'honneurs devanl lui, que vous me ferez de honte devant les hommes. Parquoi , puisque votre malice en est jusqueslîi, j'aime mieux qu'elle parachève sa cruauté envers moi , que le désir de son mauvais vouloir, car je sais que Dieu est juste juge. » A l'heure, il s'en alla amasser tout le Chapitre et fit venir devant lui à genoux sœur Marie, à laquelle il dit par un merveilleux dépit : (( Sœur Marie, il me déplaît grandement que les bonnes admonitions que je vous ai données ont été inutiles, en un tel inconvénient, que je suis contraint de vous enjoindre une pénitence contre ma coutume. C'est qu'ayant examiné votre confesseur sur aucuns crimes A lui imposés, il m'a confessé avoir abusé de votre personne, au lieu où les lémoins disent l'avoir vu. Parquoi , ainsi que je vous avois élevée en état honorable et maîtresse des novices, j'ordonne que vous soyez mise non -seulement la dernière de toutes, mais mangeant, à terre, devant toutes les sœurs, pain et eau , jusqu'à ce qu'on connoisse votre contrition sutTisante d'avoir grâce. » Sœur Marie, étant avertie par une de ses compagnes, qui enlendoil tout son affaire, que, si elle répondoit chose qui déplût au prieur, il la mettroit inpace, c'e&t-à-dire en charlrc perpétuelle, endura celle sentence, levant les yeux au ciel et priant Celui qui avoit été sa résistance contre le péché, vouloir êlre sa patience contre sa tribulation. Encore défendit ce vénérable prieur, que , quand sa mère ou I ses parents viendroient, qu'on ne la souffrît de i trois ans parler à eux, n'écrire lettres, sinon ! faites en communauté. Ainsi s'en alla ce malj heureux honmie, sans plus y revenir; et fut ! cette pauvre fille longtemps en la tribulalion 1 que vous avez ouïe -, mais sa mère, qui sur ! lous ses enfants l'aimoll , voyant qu'elle n'avoit

^ II y a di'funde: dans les édilions qui sont sous nos ' ycHï ; re qui n'a pa? do sens.

plus de nouvelles d'elle , s'en énnerveilla fort et dit à un sien fils, sage et honnête genlil^ homme, qu'elle pensoil que sa fille éloil morle, et que les religieuses , pour en avoir la pension annuelle, lui dissimuloienl; lui priant en quelque façon que ce fût de voir sadile sœur. Lequel incontinent alla à la religion, en laquelle pn lui fit les excuses accoutumées : c'est qu'il y avoit trois ans que sa sœur ne bougeoil du lit. Dont il ne se tint pas content et leur jura que, s'il ne la voyoit, il passeroit par-dessus les murailles et forceroit le monaslèrc. De quoi elles eurent si grande peur, qu'elles lui amenèrent sa sœur à la grille, laquelle l'abbesse tenoit de si près qu'elle ne pouvoit dire à son frère chose qu'elle n'entendît ; mais elle, qui étoit sage, avoit mis par écrit tout ce qui est ci-dessus, avec mille autres inventions que ledit prieur avoit trouvées pour la décevoir, que je laisse à conter pour la longueur ; si ne veux-je oublier à dire que, durant que sa tanle étoit abbesse, pensant qu'il fût refusé pour sa laideur, fit tenter sœur Marie par un beau et jeune religieux, aspirant que, si par amour elle obéissoil à ce religieux , qu'après il la pourroit avoir par crainte. Mais, d'un jardin où ledit religieux lui tint propos, avec gestes si déshonnêtes, que j'aurois honte de les référer, la pauvre fille courut à l'abbesse, qui parloit au prieur, criant : « Ma mère , ce sont diables en lieu de religieux, ceux qui nous viennent visiter !» Et, à l'heure, le prieur, ayant peur d'être découvert, commença à dire en riant: « Sans faute, ma nièce, sœur Marie a bonne raison.» Et, en la prenant par la main, lui dit devant l'abbesse : « J'avois entendu que sœur Marie parloit fort bien et avoit le langage si à main qu'on l'estimoit mondaine, et, pour celle occasion, je me suis contraint contre mon naturel tenir tous les propos que les hommes mondains tiennent aux femmes, ainsi que je trouve par écrit: car, d'expérience, j'en suis aussi ignorant comme le jour que je suis né; et, en pensant que ma vieillesse et laideur lui faisoient tenir propos si verlueux, je commandai à nion jeune religieux de lui en tenir de semblables, à quoi vous voyez qu'elle a bien vertueusement résisté. Dont je l'estime «i sage et vertueuse, que je veux qu'elle soit dorénavant la première après vous et maîtresse des novices , afin que son bon vouloir croisse toujours de plus en plus vertu. « Cet acte ici

et plusieurs autres fit ce bon religieux, durant trois ans qu'il fut an»oureux de la religieuse. Laquelle, comme j'ai dit, bailla par la grille à son frère tout le discours de sa pileuse histoire \ ce que le frère porta à sa mère , qui , toute désespérée, vint à Paris, où elle trouva la reine de Navarre, sœur unique du roi, à qui elle montra ce fort pileux discours , en lui disant : « IMadame, or donc, ne vous fiez pas une autre fois en lel hypocrile. Je pensois avoir mis ma fille aux faubourgs et chemin de paradis, mais je l'ai mise en enfer, entre les mains des pires diables qui puissent être: car les diables ne nous lenlenl, s'il ne nous plaît, et ceux-ci nous veulent avoir par force où Tamour nous défaut. )) La reine de Navarre fut en grande peine, car entièrement elle se confioit en ce prieur de Sainl-INIarlin , à qui elle avoit baillé la charge des abbesses de Montivilliers et de Caen', ses belles-sœurs. D'autre côté, le crime si grand lui donna telle horreur et envie de venger l'innocence de celte pauvre fille, qu'elle communiqua au chancelier du roi, pour lors légal en France, de l'affaire, et fit envoyer quérir le prieur, lequel ne trouva nulle excuse, sinon qu'il avoit soixante-dix ans, et parla à la reine de Navarre, lui priant, sur tous les plaisirs qu'elle lui voudroit jamais faire et pour récompense de tous ses services , qu'il lui plût de faire cesser ce procès et qu'il confesseroit que sœur Marie Hérouët étoit une perle d'honneur et de virginité. La reine , oyant cela , fut tant émerveillée, qu'elle ne sut que lui répondre : ains le laissa là; et le pauvre homme, tout confus, se relira en son monastère , où il ne voulut plus être vu de personne et ne' véquit qu'un an après. Et sœur Marie Hérouët, estimée comme elle mériloil pour les vertus que Dieu avoit mises en elle, fut ôlée de ladite abbaye de Gif, où elle avoit eu tant de mal, et faite abbesse, par le don du roi, de l'abbaye nommée Gien, près de Monlargis, qu'elle réforma; et véquil comme pleine de l'esprit de Dieu, le louant toute sa vie de ce qu'il lui avoit plu lui donner honneur et repos.

«Voilà, mesdames, une histoire qui est bien

' Calhcrine d'Albret, abbesse de la TrinitcS de Caen, niorle en 1632, el Madeleine d'Albret, abbesse de Montivilliers, prés du Havre, étaient sœurs de Henri d'Albret, roi de Navarre, second mari de Marguerite de Valois.

LES NOUVELLES DE LA REINE DE NAVARRE

pour montrer ce que dil 1 Évangile cl saint Paul aux Corinthiens, que Dieu parles choses foibles confond les fortes, cl par les inutiles aux yeux des hommes, la gloire de ceux qui cuident ôlre quelque chose et ne sont rien. Et pensez , mesdames , que sans la grûce de Dieu il n'y a homme où Ton doive croire nul bien , ni si fortes sensations ' dont avec lui l'on n'emporte victoire, comme vous pouvez voir par la confession de celui que l'on estimoit juste, et par l'exaltation de celle qu'il vouloit faire trouver pécheresse et méchante. Et , en cela , est vérifié le dire de Notre-Seigneur; {)ui s'exaltera sera humilié et qui sliumiliera sera exalté.

— Hélas! dit Oisille, que ce prieur -là a trompé de gens de bien ! car j'ai vu qu'on se fioit plus en lui qu'en Dieu. — Ce n'est pas moi, dil Nomerfide, car je ne m'arrête point à telles gens. — Il y en a de bons, dil Oisille , et ne faut que, pour les mauvais, ils soient tous jugés; mais les meilleurs sont ceux qui hantent moins les maisons séculières et les femmes.

— Vous dites bien , dit Emarsuillc -, car moins on les voit, moins on les connoît, et plus on les estime, parce que la fréquentation les montre tels qu'ils sont. — Or, laissons donc le moùlier où il est, dit Nomerfide, et voyons h qui Guebron donnera sa voix. — Ce sera, dil-il , à madame Oisille, afin qu'elle die quelque chose à Thonneur des frères religieux. — Nous avons tant juré, dit Oisille, de dire vérité, que je ne saurois soutenir autre parti. El aussi, en faisant votre conte, vous m'avez remis en mémoire une piteuse histoire que serai contrainte de dire, pource que je suis voisine du pays où de mon temps elle est advenue, et afin, mesdames, que l'hypocrisie de ceux qui 8'estimcnt plus religieux que les autres ne vous enchante l'entendement, de sorte que votre foi, diverùe de ce droit chemin , s'estime trouver salut en quelque autre crèalure qu'en Celui seul qui ne veut avoir compagnon à notre création et rédemption , lequel est tout-puissant pour nous sauver en la vie éternelle, et en celle temporaire nous consoler et délivrer de toutes nos tribulations. Connoissant que souvent l'ange Satan se transforme en ange de lumière, afin que l'œil extérieur, aveuglé par l'apparence de sainteté et de dévotion , ne s'arrête à ce qu'il doit faire, il me semble bon vous en raconter une advenue de notre temps. »

' Pour passions.

NOUVELLE XXIII

Trois meurtres ailvoiitis en une malion , à savoir en la personne du SL'igncur, di; sa femme ei de leurenfanl, parla méehancelé d'un cordelier.

Au pays de Périgord, il y avoit im gentilhomme qui avoil telle dévotion à sainl François, qu il lui sembloitque tous ceux qui portoienl cet habil dévoient être sembables au bon sainl. En 1 honneur de quoi, avoil fait faire en sa maison chambre et garde-robe propre pour les loger ; par le conseil desquels il conduisoit toutes ses affaires, voire jusqu'aux moindres choses de son ménage, s'eslimant cheminer sûrement, en suivant leur bon conseil. Or, advint , un jour, que la femme de ce gentilhomme, qui étoil belle et non moins sage que vertueuse, avoil fait un beau fils; dont l'amitié que lui porloit son mari, augmenta doublement. Et, pour festoyer sa commère, envoya quérir un sien beau-frère. Ainsi que Iheure du souper fut venue, arriva un cordelier, duquel je cèlerai le nom pour l'honneur de la religion. Le gentilhomme fut fort aise, voyant son père spirituel , devant lequel il ne cachoit nul secret. El, après plusieurs propos tenus entre sa femme, son beau-frère et lui, se mirent à table pour souper; durant lequel, le gentilhomme regardant sa femme, qui avoit assez de beaulé et de bonne grâce pour èlre désirée, commença à demander tout haut une question au beau père : « I\Ion père, est-il vrai qu'un homme pèche mortellement de coucher avec sa femme, ce pendant qu'elle esl en couche ? » Or, le beau père, qui avoit la contenance et la parole conlraintc à son cœur, lui répondit : « Sans fiiule, monsieur, je pense que ce soit un des grands péchés qui se fassent en mariage; et ne fùl-ce que l'exemple de la benoîle vierge IMarie, qui ne voulut entrer au Temple jusques après le jour de la purification, combien qu'elle n'en eût besoin. Ainsi, ne devriezvous jamais faillir de vous abstenir dun petit plaisir, vu quo la bonne vierge Marie s'abstenoit, pour obéir ù la loi, dallerau Tenjple, où étoit toute sa consolation; et, oulrecc, les docteurs en médecine dient qu il y a grand danger pour la lignée qui en peut venir. » Quand le gentilhomme entendit ces paroles, il en fut bien fâché , car il espéroit bien que son beau père lui donneroil congé ; mais il n'en parla plu» ayant. Le beau père, durant ces propos,

après avoir bu quoique peu davantage qu'il n'éloil besoin , regarda la damoiselle , regarda aussi et pensa bien en soi-mùme que, s'il otoit le rnari d'elle, ne demanderoit conseil à personne quelconque de coucher avec sa femme. Et, ainsi que le feu peu à peu s'allume lellemonl qu'il vient à embraser toute la maison , ainsi ce pauvre fraler commença à brûler par telle concupiscence, que soudainement délibéra de venir à fin du désir, que plus de trois ans durant avoit porté couvert en son cœur. El, après que les tables furent levées, print le gentilhomme par la main , et le menant auprès du lit de sa femme, lui dit devant elle : u Monsieur, pource que je conuois l'amitié qui est entre vous et madamoiselle, laquelle, avec la grande jeunesse qui est en vous, vous tourmente si fort; sans fcuile, j'en ai grande compassion. Et, pour ce, vous dirai un secret de notre sainte théologie : c'est que la loi , qui pour les abus des maris indiscrets est si rigoureuse, ne veut pcrmcUre que ceux qui sont de bonne conscience comme vous soient frustrés de l'intelligence. Parquoi, monsieur, je vous ai dit devant les gens l'ordonnance de la sévérité de la loi 5 mais, à vous, qui êtes homme sage, ne dois celer la douceur : sachez, mon fils, qu'il y a femmes et femmes, aussi hommes et hommes. Premièrement vous faut savoir de mademoiselle que voici, vu qu'il y a trois semaines qu'elle est accouchée, si elle est hors du flux de sang. » A quoi répondit la damoiselle que certainement elle étoit toute nette, u Et adonc, dit lecordelier, je vous donne congé d'y coucher sans aucun scrupule-, mais que vous promettiez deux choses. » Ce que le gentilhomme lit volontiers. « La première, dit le beau père, est que ne parlez à personne, mais y viendrez secrètement; l'autre, que vous n'y viendrez qu'il ne soit deux heures après minuit, afin que la digestion de la bonne dame ne soit empêchée par vos folies. » Ce que le gentilhommeluipromit et jurapar tel serment, que celui qui le connoissoit plus sot que menteur s'en tint tout assuré. Et, après plusieurs propos, se retira le beau père en sa chambre, leur donna la bonne nuit avec grandes bénédictions. Mais, en se retirant, print le gentilhomme par la main, lui disant : « Sans faute, monsieur, vous vous en viendrez et ne ferez plus veiller la pauvre damoiselle. » Le genlil- Jiomme, en la baisant, lui dit : « IMa mie, lais-

sez-moi la chambre ouverte. « Ce qu'entendit très-bien le beau père, et ainsi se retira chacun dans sa chambre. Mais, sitôt que le beau père fut retiré, ne pensa pas à dormir ne reposer; car, incontinent qu'il n'ouït plus de bruit en la maison, environ l'heure qu'il avoit accoutumé aller i\ matines, s'en alla doucement droit en la chambre où le seigneur étoit attendu ; et, là, trouva la porte ouverte; va finement éteindre la chandelle, et, le plus tôt qu'il put, se coucha auprès d'elle sans dire mot. La damoiselle, cuidant que ce fût son mari, lui dit : « Comment, mon mari, vous avez très-mal tenu la promesse que fîtes hier au soir à notre confesseur, de ne venir ici jusquos à deux heures.» Le cordelicr, plus attentif ù la vie active qu'à la contemplative, avec la crainte qu'il avoit d'être connu, pensa plus à satisfaire au méchant désir, duquel de longtemps avoit le cœur empoisonné, qu'à lui faire nulle réponse. Dont la damoiselle fut fort étonnée. Et quand le cordelier vit approcher l'heure que le mari devoit venir, se leva d'auprès la damoiselle et retourna soudainement en sa chambre. Et tout ainsi que la fureur de la concupiscence lui avoit ôlé le dormir, aussi la crainte, qui toujours suit la méchanceté, ne lui permit de trouver aucun repos ; mais s'en alla au portier de la maison et lui dit : k Mon ami, monsieur m'a commandé m'en aller incontinent en notre couvent faire quelques prières où il a dévotion , parquoi, je vous prie, baillez-moi ma monture et m'ouvrez la porte sans que personne en oie rien , car l'affaire est nécessaire et secrète. » Le portier, sachant bien qu'obéir au cordelier étoit service à son seigneur fort agréable, ouvrit secrètement la porte, et le mit dehors. En cet instant, s'éveilla le gentilhomme, lequel, voyant approcher l'heure qui lui étoit donnée du beau père pour aller voir sa femme, se leva en sa robe de nuit et s'en alla vilement coucher où , par l'ordonnance de Dieu , sans congé d'homme, il pouvoitaller. Et, quand sa femme l'ouït parler auprès d'elle, s'émerveilla si fort, qu'elle lui dit, ignorant ce qui étoit passé : « Comment, monsieur, est-ce la promesse que vous avez faite au beau père de si bien garder voire santé et la mienne, de ce que non-seulement êtes venu ci avant l'heure, mais encore y retourner? .le vous supplie, monsieur, pensez-y ! » Le gentilhomme fut si troublé d'ouïr cette nouvelle, qu'il ne put dissimuler son en-

LES NOUVELLES DE LA RI-TNE DE NAVARRE

nui cl lui (lit : « Quel propo:; me Icnoz-voiis? Je sais, pour vérili', (juil y a (rois semaines cpic je n'ai couché avec vous, et me reprenez dy venir (rop souvent. Si ces proj)os continuent, vous me ferez penser (pic ma compagnie vous fàclic, et me contraindrez, contre ma coutume el volont(!', de chercher ailleurs le pl.iisir (pie, selon Dieu, je puis prendre avec vous. » La damoisclle, (pii pensoit (piMl se motpiàl, lui ri'pondit : « .!e vous supplie, monsieiii-, en me cuidanl Irompei", ne vous trompez vous-même; car, nonobstant (pic vous n'ayez |)nrh' à moi quand vous y t'tes venu, si ai-Je bien coiinu que vous y é'tiez. » A riicure, le gentilhomme connut qu'ils é-loienl tous deux trompés el fit Rrand sermeni qu'il n'y éloit point venu: dont la dame priiil telle tristesse, qu'avec pleurs et larmes le pria faire diligence de savoir qui ce |)Ouvoil être ; car en leur maison ne couchoit que le fière d'elle et le cordelier. Incontinent, le gentilhomme, poussé de soupçon du cordelier, alla hâtivement en la chambre où il avoil logé, laquelle il trouva vide. Et, pour èlre mieux assuré s'il s'en étoitfui, envoya quérir le portier, auquel il demanda sil saNoil point qifétoil devenu le cordelier; lequel lui conla toute la vérité. Or, le genlilhomme étant certain de cette méchanceté, il s'en retourna à rinslaiit en la chambre de sa femme, cl adonc lui dit : « Assurément, ma mie, celui qui a couché avec vous et fait tant de beaux œuvres est noire père confesseur. » La damoiselle, qui toute sa vie avoit aimé son honneur, entra en tel désespoir, qu'oubliant toute humanité et nature de femme, le supplia à genoux le venger de cette grande injure. Parquoi soudain, sans autre délai, le gentilhomme monta à clie- Viil el poursuivit le cordelier. La damoiselle, demeurant seule en son lit cl sans conseil ne consolation que de son petit enfant nouveauné, considérant le tas horrible et merveilleux qui lui étoil advenu , sans excuser son ignorance, se répula comme coupable et la plus malheureuse du monde; el alors se trouva si troublée en l'assaut de ce désespoir fondé sur rénormiléet gravité du pc'ché, sur l'amour du mari cl l'honneur du lignage, qu'elle estima sa morltrop plus heureuse que sa vie; el, vaincue de celte tristesse, loml)a en tel désespoir, (ju'elle fut non-seulement diverlic de l'espoir que tout chrétien doit avoir en Dieu, mais fut du lout aliénée du sens commun, oubliant sa propre

nature; tellement, qu'étant hors de la connoissance de Dieu et de soi-même, comme femme enragée el furieuse, prinl une corde de son lil, et de ses propres mains s'étrangla. Et , qui pis est, étant en l'agonie de celte cruelle mort, le corps, (pii combaltoil contre icelle, se remua de telle sorte, (pi'elle donna du pi(Hl sur le visage de son petit enfant, duquel l'innocence ne le put garanlii- (uiil ne suivît par sa mort sadoidoureuse et dolente mère; mais, en maurant, lit un lel cri, (pi'iine femme qui couchoit en la chambre, se leva à t^nande hàtc; pour allumer de la chandelle. Ll, à I heure, voyani sa maîtresse pendue el étranglée à la corde du lit, l'enfant étoulTé et mort dessous ses pieds, s'en courut tout eiïrajée en la chambre du frère de sa maîtresse, kvpiel elle amena pour voir ce piteux spectacle. Le frère, criant et menant tel deuil (pie peut et doit mener un qui aime sa sœur de tout son cœur, demanda à la chambrière qui avoit commis un lel crime; qui lui dit (ju'eile ne sa\oit et qu'aulre (pie son maîlre néloil enlié en la chamlMc, hnpiel puis naguère en étoit parti. Le frère, allant en la chambre du genliliiomme el ne le trouvant point , crut assurément qu'il avoit commis le cas, el, juenant son cheval, sans autrement s'enquérir, courut après lui el l'attendit en un chemin où il retournoit de |)oursuivrc son cordelier, dolent de ne l'avoir point attrapé. Incontinent que le frère de la damoiselle vit son beau-frère, commença à lui crier : (( IMéchanl et lâche, défendez-vous; car, aujourd'hui j'espère que Dieu me vengera de vous par celle èpée ! » Le gentilhomme, qui se vouloit excuser, vil réi)éc de son beau-frère si près de lui, qu'il avoit plus de besoin de se défendre, que de s'enquérir de la cause de leur débat. Et lors se donnèrent tant de coups el l'un cl l'autre, que le sang perdu et la lasseté ' les contraignissent se seoir à terre, l'un d'un ct'ilé, l'aulre de l'aulre. Et, en prenant leur haleine, le genlilhomme lui demanda : « Quelle occasion, mon frère, a converti la grande amiiié que nous nous sommes toujours portée, en si cruelle bataille ;' » Le beau-frère lui répondit : <( Mais quelle occasion vous a nu'i de faire moiu ii' ma sa'ur, la plus femme de bien qu'oncques fui , et encore si méchammeni (pie sous coideiir de; vouloir coucher avec elle, l'aNCZ |)eii(lue el

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