I.îissiliiile
40Û. VIEUX CONTEl
élrangléc à la corde de voire lit ? » Le gciilil- i liointnc, cnlcndanl celle parole, plus niorl que vif, dit à son frère : « Esl-il bien possible que vous ayez liouvé volrc sonir en Télat que vous diles? » El quand Taulre frère l'en assura : (( Je vous prie, mon frère, dil legenlilhonune, que vous oyiez la cause pour laciuellc je me suis parli delà maison.» El, à riieure, lui fit le conle du méchant cordclier, dont le frère fut étonné et encore i)lus marri de ce que, contre raison, il l'avoit assailli ; et, en lui demandant pardon, lui dit : « Je vous ai fait tort, pardonnez-moi. » Le gentilhomme lui répondit : « Si je vous ai fait lort, j'en ai fait la i)unilion ; car je suis si blessé, que je n'esi)ére jamais en écliai)[)er. » Ec beau-frére essaya de le remonter à cheval le niieux (pi'il put et le ramena en sa maison, où le lendemain il (répassa, confessant devant tous ses parents et amis, que luimême éloil cause de sa mort. D'ond, pour satisfaire à la justice, fut le beau-frère conseillé d'aller demander sa grâce au roi François, premier de ce nom. Tarquoi, ai)rès avoir fait honoral'Iemenl enterrer mari, femme et enfant, s'en alla, le jour du saint-vendredi, pourchasser sa rémission à la cour, et la ra[)porta maître Franrois Olivier', leipiel Toblinl pour le beau-frère, étant pour lors icelui Olivier chancelier d'Alenron et depuis, par ses grandes vertus, élu, du roi, chancelier de France.
((Je crois, mesdames, qu'après avoir entendu celle histoire très-véritable, il n'y aura aucune de vous qui ne pense deux fois à loger de telles gens en sa maison 5 et saurez qu'il n'y a plus dangereux venin que celui qui est le plus dissimulé.— Pensez, dit Ilircan, que ce mari éloil un bon sot d'amener un tel galant souper auprès d'une si belle et honnête fciume. — J'ai vu le temps, dil (luebron , qu'en notre pays il n'y avoit maison où il n'y eût chambre dédiée''
' François Olivier, fils dcJacquos, qui fui premier présideiilaii pnrIomenl(lerari>:,cleiisuilc évèiiue d'Anî,'ers, remplit a\er dislinetion diverses eharges dans la liaule magisIraUire et dans la diplomatie. Par la protection de la reine de Aavarre , il ol)linl la garde des sceaux de France, puis il fut nommé chancelier par lettres du roi du 18 avril 1545. Ce passage de VJh'plaim'Ton est donc postérieur à celte épocjue. I.c cliancelier Olivier, dont les lalens et le caractère ne furent pas moins estimés sous les régnes de Henri H et de Fran(;ois II, mourut en tôGU.
- Destinée, consacrée.
pour les beaux pères. Mais maintenant ils sont tant connus, qu'on les craint plus qu'aventuriers. — Il me semble, dit Parlameiite, qu'une femme étant dedans le lit, si ce n'est pour lui administrer les sacrements de l'Eglise, ne doit jamais faire entrer beau père ni prêlre en sa chambre, et, quand je l'appellerai, on me pourra bien juger en danger de mort. — Si tout le monde étoit autant austère que vous, dit Emarsuilte, les i)auvres prêtres seroicnt pis rpi'exconununiés , d'être séparés de la vue des fenunes. — N'en ayez point de peur, dit S;ilïredant, car ils n'en auront jamais de faule. — Comment, dil Simonlaull, ce sont ceux qui par mariage nous lient aux femmes, et qui essaient par leur méchanceté à nous en délier cl faire rompre le serment qu'ils notis ont fait faire I — C'est grand'[)itié, dil Oisille, que ceux qui ont l'administration des sacrements en jouent ainsi à la pelote. On les devroit brûler tout vifs. — A'ous feriez bien mieux de les honorer que de les blàttier, dit SalTrcdanl, et les llalter qu'injurier. îMais passons outre, et sachons qui aura la voix d'Oisillc. — Je la donne, dit-elle, à Dagoucin , car je le vois entrer en coiilenq)lation telle, qu'il ine semble préparé à dire (pielquc bonne chose. — Puisque je ne puis ni ose, dil Dagoucin, dire ce que je pense , à tout le moins parlerai-je d'un à qui cruauté porîa nuisance cl puis profil. Combien qu'Amour s'estime tant fort et puissant, qu'il veut aller tout nu, et lui est chose cnnuyetisc et à la fois importable d'êlre couvert , si est-ce que bien souvent ceux qui, pour obéir à son conseil, s'avancent trop de découvrir, s'en trouvent mauvais marchands, comme il advint à un gentilhomme de Caslille, duquel vous oirez l'histoire.
NOUVELLE XXIV
Gentille invention li'iin genlilliomme pour ni.inifcslcr ses iuiiours à une reine, et ce (jui en advint.
Dans la cour du roi et reine de Caslille, desquels les noms dits ne seront, y avoit un gentilhomme si parfait en beauté et bonne condition, qu'il ne trou voit son pareil en toutes les Espagnes. Chacun avoit ses vertus en admiration , mais encore plus son étrange façon -, car jamais on ne connut qu'il aimât ou servît quelque dame ; (.'t si en avoit en la cour en Irès-grand nombre qui éloient dignes de
LES NOUVELLES DE LA REFNE DE NAVAP.nE.
fiiifc l)iùl(M' la glacp , mais il n'y on oui point ([iii OUI pnii^sancc (liî |)ron(lro co lionlillioninio, Io(|iiol avoil nom Elisor. La roino, cpii ôloil fommo de ^laiido voilii , mais non du tout exemple de la llainmc cpii moins est connue et plusbi'ùle, en rojz;ar{lanl ce gonlilhonuno, qui ne scrvoilnuliedeses femmes, s'en émerveilla, cl, un jour, lui demanda s'il éloit impossible qu'il ainuM aiusi [)eu qu'il on fjiisoil le semblant. Il lui r(''|)ondil(pio, si elle voyoit son cœur connue sa contenance, olie ne lui l'oroil point colle queslion. Elle, désirant savoir ce (pi'il vouloit dire , le pressa si fort, qu'il lui confessa qu'il aimoit une dame qu'il pensoil ôlre la pkn vorlueiisc de lou!e la chrétienté. Elle fit tous ses cfi'orts par prières et commandements de savoir qui elle éloit ; mais il ne lui fut possible ; dont faisant scud)laiit dètre fort courroucée contre lui, jura qu'elle neparleroil jamaisàlui, s'il no lui nonnnoil ■ lolloinonl (pi'il fui conlraint do lui dire qu'il aimoil aulant mourir, s'il falloil qu'il lui confessât. IMais, voyant qu'il perdioil sa vue ol bonne grâce par faulc de dire une vérité lanl honnête qu'elle ne devoil être mal prise de personne , lui dit avec grande crainte : «INfadame, je n'ai la force ne hardiesse de la votis déclarer; mais, la première fois que vous irez à la chasse, je la vous forai voir, el suis sur que vous jugerez que c'est la plus belle ol parfailc foimne du monde. » Celle réponse failo , adoMC la reine alla plus loi à la chasse qu'elle n'eût f;!il. LIisor en fut avorli el s'approla pour l'aller servir comme il avoil accoutumé ; et si avoil fait faire un grand miroir d'acier en façon doliallecrel ', el, l'ayant mis devant son estomac , le couvroit très-bien d'un manteau de frise '^ noire, qui éloil tout bordé de cannelille cl d'or-frisé ^ bien richement. Il éloit monté sur un cheval moreau fort bien enharnaché de tout ce qui éloil nécessaire à cheval. Le harnois éloil tout doré el émaillé de noir en ouvrage mores(pje ; son chapeau, de soie noire, sur lequel éloit un riche enseigne , où il y avoil pour devise un Amour couvert par force, tout enrichi dei)ierrerios. L'èi)éoet le poignard n'éloienl moins beaux ne bien faits , ne de moins bonnes devises. Bref, il éloil bien en ordre, et encore plus adroit à cheval, et le savoil si bien manier, que tous ceux qui le voyoicnt laissoienl le passe-lemps de la chasse, pour regarder les
' Cuirasse. — » Drap velu.
^ Galon d'or, drap d'or.
courses cl sauls (pu' faisnil faire Klisor à son cheval. Après avoir conduil la reine jusqu'iu» lieu où éloionl les loilos' . (-n lollos cour.^os et sauls (pio je vous ai dits, mil |jiod à terre ol vint pour aidera la reine à desce:idre. Ainsi (pi'olle lui lendoil les bras, il ouvrit sou manloau de devant son eslomac-, el , la prenant enlre les siens, lui montrant son hallecrcl de miroir, lui dit : «^ladamo, je vous supplie do rogaider ici. » El, sans attendre réponse, la mil douccnionl à terre. La chasse finie, la reine relourna au cliàleau sans parler à l^lisor ; mais, après le souper, elle l'aijpela, lui disant (ju'il éloil le plus grand menl(>ur qu'elle avoil jamais vu ; car il lui avoil promis de lui montrer à la chasse celle qu'il aimoit le plus, ce qu'il n'avoil fuil : parquoi , elle avoil di'libéré de ne faire jainai ; es'ime ne cas do lui. Klisor , ayant pour que lu reine n'eût entendu ce qu'il lui avoil dit , lui répondit (|u"il n'y avoil point failli, car il lui avoil monlré non la fonuiie seulemoni . nuis la chose qu'il aimoit le mieux. Elle, faisant la méconnue, lui dit quelle n'avoil point entendu qu'il lui OUI monlré une seule do ses fenunos. « 11 est vrai ,dil l'^lisor ; mais que vous ai-je monlré vous descendant de (^hoval !* — Rien , dil la reine, sinon un miroir devant voire eslomac.— En ce miroir, qu'est-ce que vous avez vu ? dit Elisor. — Je n'ai vu que moi seule, >» réj)ondil la reine. Elisor lui dil : « Doncques, madame, pour obéir à voire commandement , vous ai louu promesse, car il ny aura jamais d'autre image en mon co'ur que colle que vous avez vue au devant do mou eslomac, ol celle-là seule je veux aimer, révérer, adorer, non comme une femme, mais comme Dieu en lerrc, enlre les mains de laquelle je mels ma mort el ma vie 5 vous supi)liaul que ma parfaite ol grande alTeclion , qui a été nja vie lanl (pie je l'ai portée couverte , ne soit ma mort en la découvrant , et si je ne suis digne d'èlre de vous regardé ni accepté pour serviteur. Mais souffrez que je vive, conune j'ai accoutumé, du conlcnlemenl que j'aurai ; dont mon cœur a osé choisir pour le fondement de son amour un si parfait et dignelieu : duquel je ne puis avoir autre salisfaclion, que de savoir que mon amour est si grande el si parfaite, que je me dois conlenter d aimer sculemoni, combien que je ne puisse Olre aimé. El s'il ne vous plail, par la
' Filets do chasse.
coiinoissance de celle grande amour, m'avoir plus agréable qu'auparavant, au moins ne nrùlez la vie, qui consisle au l)ien de vous Yoir comme j'ai accoulumé. Car je n'ai de vous nul bien , sinon aulanl (ju'il m'en faut pour mon exlrC'me nécessilé; cl si j'en ai moins, vous en aurez moins de servileurs, en j)crdanl le meilleur et le plus alVeclionné que vous eûtes oncquesni ne pourriez jamais avoir.» La reine, ou pour se montrer autre (pfelle n'éloit, ou pour expérimenter à la longue Tamour qu'il lui porloil,ou jiour en aimer quelque aulre qu'elle ne vouloit laisser pour lui, ou bien le réservant (|uand celui (luY'lle aimoil fcroit quelque l\uite pour bailler sa place , dit d'un \isage non courroucé ne content : « Êiisor, je ne vous demanderai, comme ignorant l'autorité d'amour, quelle folie vous émeut à prendre une si grande, si haute et ditTicilc opinion que de m'aimer. (^ar je sais que le c(eur de l'homme est si pou à son commandement, qu'il ne le fait pas aimer et ha'ir où il veut. IMais pource que vous avez si bien ouvert voire opinion , je désire savoir combien il y a que vous l'avez prise. » Eiisor, regardant son visage tant beau, et voyant qu'elle s'enquéroit de sa maladie, espéra qu'elle vouloit donner quelque remède ; mais, voyant sa contenance si grave et si sage , pendant qu'elle l'interrogeoit, d'aulre part tomboit en une crainte, pensant être devant un juge, dont il douloit la ientenco être contre lui donnée : si <!8t-ce qu'il lui jura que cette amour avoit prins racine en son cœur dés le temps de sa grande jeunesse, et qu'il n'en avoit senti nulle peine, sinon depuis sept ans, non i)eine, à dire vrai, mais une maladie donnant tel contentement, que la guérison étoit la mort. «Puisque ainsi est, dit la reine, que vous avez déjà expcrimenlé une si grande fermeté, je ne dois être plus légère à vous croire, que vous avez été à me dire voire aileclion. Varquoi, s'il est ainsi que vous le diles , je veux faire lelle preuve de la vérité, que je n'en puisse jamais douter, et après la preuve faite, jti vous estimerai tel envers moi, que vous-même jurez êlrc -, et vous connoissant ici que vous diles, me trouverez lelle que vous désirez.» Klisor la supplia faire de lui telle épreuve ([u'il lui plairoit , car il n'y avoit chose si dilHcile ([ui ne lui fût trèsaisée pour avoir cet heur, qu'elle i)ùt connoî- Ire ralTeelion ([u'il lui poiloil ; la siq)plianf
de lui commander ce qu'il lui plairoit qu'il fît. Elle lui dit : « Eiisor, si vous m'aimez autant que vous dites , je suis sûre (jue, pour avoir ma bonne grâce, rien ne vous sera fort à faire. Parquoi, je vous commande, sur tout le désir que vous avez de l'avoir et crainte de la perdre, que dés demain, sans plus me voir, vous parliez de celle compagnie et vous en alliez en lieu où vous n'ayez de moi, ne moi de vous, une seule nouvelle d'ici à sept ans. Vous qui en avez i)assé sept en cet amour, savez bien que vous m' aimez ; puis, quand j'aurai fait pareille expérience sept autres , je saurai à l'heure et croirai ce que votre parole ne me peut faire croire ne entendre. » Eiisor, oyant le cruel conunandemcnt , d'un côté, douta qu'elle le vouloit éloigner de s-a présence, et, de l'aulre, espérant que la preuve parleroil mieux pour lui (|ue ses paroles, accepta son conunandement et lui dit : «Si j'ai vécu sept ans sans nulle espérance, portant ce feu couvert, à celle heure qu'il est connu devons, porterai et passerai les sept autres ans en meilleure patience et espérance. Mais, madame, obéissant à votre conunandemcnt, par lequel je suis privé de tout le bien que j'eus jamais en ce monde , quelle esiiérancc me donnerez-vous, au houl des sept ans, de me reconnoîlre pour fidèle et loyal serviteur 1' » La reine lui dit, tirant un anneau de son doigt : «Voilà un anneau que je vous donne; coupons-le tous deux parla moitié , j'en garderai l'une, et vous, l'autre, afin que, si longtemps avoit puissance de m'otcr la mémoire de votre visage, je vous puisse reconnoîlre par celte aulre moitié d'anneau semblable à la mienne. ')> Eiisor print l'anneau cl le rompit en deux, et en bailla une à la reine et retint l'autre 5 et, en prenant congé d'elle, plus mort que ceux qui ont rendu Tûme, s'en alla à son logis donner ordre à son parte-
' Les anneaux coupés par nioilié et divisés enirc deux i)Crsonncs, roinnic signe d'iiUelligence ou de reconnaissance, se rclrouvenl rréqiieniine?il dans les liisloires romanesques cl galantes de celle époque. (Vest à un pareil moyen (|uc le comte de Cliàleauliriand a\ail eu recours, selon la célèbre anecdote raconlée par Varillas, pour avertir sa femme, la belle Françoise de Foix, de se rendre à la cour de François 1". Celuici , api)renanl ([ue la coinlesse ne viendrait pas avant d'avoir reçu la moitié d'anneau conservée par son mari , lui en fait envoyer une semblahle, et la comtesse arrive de r.rctagne pour devenir la maîlresse du roi. Si celle anecdole est vraie, aiargueritc l'avait peul- Clre i)réscnle à la mémoire en écrivant sa Nouvelle,
ij:s i\()i;vEîxi:s dk la îieine de Navarre.
inoiil : ce qu'il (il cii lolle sorlo , qu'il on- Vdva (oui son Iraii) à sa maison , cl lui soiil s'en alla avec un srrvilcur c\\ un lieu si solitaire, (J113 nul de ses parents et amis durant les sc[)l ans n"en put avoir de nouvelles. De la vie quil mena durant ce temps el de l'ennui qu'il perla pour celte absence, ne s'en peut rien savoir, mais ceux qui aiment ne le peuvent ignorer. Au bout des sept ans justement, ainsi que la reine alloil à la messe, vint à elle un ermilc portant une grande barbe-, qui , en lui baisant la main, lui présenta une requête qu'elle ne prinl la peine de regarder soudaincmeni, combien qu'elle avoit accoutumé de prendre de sa main toutes les requ&les qu'on lui présenloit, quelques pauvres que ce fussent. Ainsi qu'elle éloit à la moitié de la messe, ouvrit la requête, dedans laquelle trouva la moitié de l'anneau qu'elle avoit baillée à Élisor : dont elle fui fort ébahie el non moins joyeuse; et, avant lire ce qui éloit dedans , commanda soudain à son aumônier, qu'il lui fît venir ce grand ermite qui lui avoit présenté la requête. L'aumônier le chercha par tous côtés, mais il ne lui fut possible d'en savoir nouvelles, sinon qu'aucun lui dit l'avoir vu monter à cheval. Toutefois, il ne savoit quel chemin il lenoil. En allî-ndaet la réponse de l'aumônier, la reine lui la requête, qu'elle trouva en une épîlre aussi bien faite cpi'il éloit possible-, et si n'étoit le désir que j'ai de vous la faire entendre, je ne l'eusse jamais osé traduire, vous priant penser, mesdames, (pie la grâce et le langage castillan est sans comparaison mieux déclarant celle passion d'amour, (pic nest le François. Si est-ce (pic la subslatice en est Icllc :
Le temps m'a fait, par sa force cl puissance,
Avoir (l'aniotîr parfailc coiinoissancc;
I,c Icmps après m'a élé ordonne