SALUT
Considcranl quelquefois à part moi, bénin Iccleur, combien grandes et illustres louanges les Histoires tragiques * de Bandel ont acquises
' On écrivait et prononçait seurs.
* On altribuail à plusieurs herbes la vertu de déferrer les chevaux qui marchaient dessus.
^ Attire à soi , accapare.
'' Les trois premières parties des Nouvelles italiennes de Matthieu Randello avaient paru avec un grand succès, en 1554. La traduction française, arrangée et paraphrasée selon le caprice des traducteurs, fut publiée successivement par volumes depuis l'année 1570 jusqu'en 1580. Cette collection forme sept volumes in-lG, fjui ont été plusieurs fois réimprimés.
parmi noire France, jusqucs à gagner tant de grûce, qu'aujourd'hui c'est une honte, entre les filles bien nourries et entre ces mieux apprins courtisans, de les ignorer; môme que ceux qui n'en peuvent orner leur langue, en ornent à tout le moins leurs mains par contenance : je ne me suis pu tenir (et ma confession volontaire mérite un demi-pardon) de porter envie à l'Italien, qui, comme le pêcher*, reçoit plus d'honneur en un pays étranger qu'au sien propre, par la faveur de deux truchements % qu'on peut bien nombrer les deux riches thésauriers ^ de la langue françoise ; et, d'autre part , j'ai regret du bon marché qu'iccux ont prodigalemenl fait de leur labeur, cultivant les terres, dont autrui reçoit le fruit et revenu: étant témoin de l'ingrate récompense qu'ils en ont, pour m'être d'aventure trouvé en familier devis sur ce fait, où je soutenois leur mérite contre un, qui, méprisant les esprits des François, disoit qu'ils ne vivoient que d'emprunts, couvant les œufs pondus par les autres, et se contentant bien d'aller mendier la mercerie d'autrui, pour la rapetasser et en faire après quelque montre h leur nation ; comme si, affamés, nous amassions les miettes qui tombent sous la somptueuse table de ces magnifiques, pour nous faire bonne bouche ! En quoi ai senti mon âme si offensée, que longtemps depuis j'ai su un peu mauvais gré à Nature de ce qu'elle n'a fait ce bien à l'ouïe, comme elle a fait aux yeux, de recevoir les paroles agréables et clore la porte aux fâcheuses ; et afin de venger l'outrage que lors elles firent à mon cœur, le sincère zèle que j'ai â l'honneur de ma patrie (lequel je vois aucunement violé) m'a donné envie et hardiesse d'essayer à montrer que nous ne sommes point plus stériles en belles inventions , que les étrangers, et qu'avons bien de quoi recréer et soulager l'ennui qu'apporte l'oisiveté par les discours nés en France et habillés à la françoise. Lesquels , s'ils te viennent à gré, ami lecteur, serviront d'avant-courcur et préparatif à chose plus digne de ta lecture, que j'espère te faire voir bientôt, aidant Dieu, auquel je te recommande.
' Le pécher, originaire de Perse , fut une des conquêtes des l'iomains.
'^ Pierre Pioaistuau, surnommé Launay, a traduit les six premières Nouvelles de Handel , et François de Belleforcst, toutes les autres. — ' Pour trésoriers.
LE PlUMEMPS D'YVER.
PREMIERE JOURINEE.
Comme une pierre précieuse, encore qu'elle porte son prix et valeur avec soi, que sa prodigue mère Nature lui a donné en la produisant cl formant , toutefois se rend plus estimable et riche, quand elle est mise en œuvre par l'orfèvre industrieux : ainsi, à mon jugement, encore que les paroles sagement dites, et les choses vertueusement faites, soient d'elles-mêmes dignes de grande louange, si est-ce qu'elles acquièrent un lustre et ornement beaucoup plus exquis, quand le gracieux labeur des écrivains les daigne recueillir pour les consacrera l'immortalité, et, les enchâssant au temple de l'heureuse Mémoire, les faire servir de notables reliques à la postérité. Or, celle considération a eu lant de pouvoir sur moi , que, sans me donner repos, m'a sollicité, voire même contraint de déclarer au public les beaux propos pleins de discours étranges, qu'avec grande merveille j'ai ouï traiter en une fort honorable compagnie ; de peur que l'oubli, qui envieusement s'efforce de supprimer et ensevelir les choses plus mémorables, ne les frustrât de l'honneur et gloire méritée, et ne dérobât à ceux qui ont l'esprit désireux de gentillesse, le plaisir qu'ils pourront prendre de la connoissance d'iceux : aussi qu'il me semble que sommes tous obligés à lâcher d'amaigrir ce chien infernal, qui veut engloutir, avec nos corps, la souvenance de notre vie. Et, toutefois, je veux bien franchement confesser que, quelque bon vouloir qui me poussât, la défiance de mes forces (que m'a apportée la connoissance de moi-même sans me flatter) m'a, depremièreabordée, gclédecrainle l'encre dans la plume , sachant les esprits de notre siècle être si dégoûtés d'un fade dédain, qu'il n'y a sauce si exquise qui les puisse mettre en bon appétit, ou au moins leur faire connoître que le blâme qu'ils donnent à la viande est en eux-mêmes ' ; aussi, que l'envie coulumiére de mettre la dent médisante sur les plus favorables labeurs, pour loyer de leurs bonnes intentions, n'épargneroit mon style, trop foible pour se défendre d'un tel monstre, qu'Hercule même ne put jamais surmonter. Toutefois, considérant que les plus équitables
' 11 faut sous-entendre sackanL
juges ne requièrent point que la déposition d'un témoin soit diserte et affectée, ainsi se contentent, pourvu qu'elle soit vraie et certaine, je me suis remparé de nouvelle hardiesse, sachant que mon but proposé en ce petit récit n'est pas de contrefaire un éloquent orateur; mais bien un fidèle secrétaire qui rapporte les gracieux discours et mémorables histoires, déduites pour décevoir l'ennui de quelques oisives aprés-dînées, en une illustre compagnie de gentilshommes et damoiselles, qui, à une fête de Pentecôte, s'étoient visités, afin de soulager par amiable fréquentation les ennuis reçus durant cette misérable guerre civile , et détremper le sel amer qu'en pourroit apporter la souvenance. Car, comme après un tempétueux orage les nautoniers se réjouissent', voyant le calme serèner les vagues impétueuses, qui se mutinoient contre eux ; et comme, après un long hiver, les oisillons s'égaient parmi les jeunes feuillages qui reverdissent au retour du printemps : ainsi, à bon droit, après un calamiteux travail, nous avons accoutumé de trouver le repos plus plaisant et agréable, non-seulement pource que toute mutation recrée nature ; mais d'autant que le changement de mal en bien est désirable et avantageux. C'est pourquoi, après la guérison de cette douloureuse maladie de France (que l'on peut bien nommer fièvre frénétique), sujette à tant de rechutes, qu'a peine la troisième saignée' y a apporté remède sufTisant (épuisant les forces de ce pauvre corps atténué), chacun ayant moyen de retourner en ses biens, par la faveur d'une heureuse paix, conçue au cœur de notre roi très-bénin par inspiration divine ; il ne faut demander avec quelle aise et contentement ont retourné reprendre possession des commodités si longtemps trouvées à dire', et dont l'on avait été banni par la rigueur des armes ; ains se faut représenter la joie que reçoit un riche vieillard, voyant retourner son fils unique
' C'c«t-à-(lirc , la Iroisicmo guerre civile , qui commença en 1508 cl conliniia jusqu'à la paix de Saint- (Jcrniain , conclue au mois d'août 1670, cl aussi [teu dural)lc ([uc les précédcnlos.
^ Ceci n'a pas de tciis. Il faut sans doule lire aJirces, égarées, perdues.
VIELX CONTEURS FRANÇAIS.
que longtemps il avoil pleuré pour mort, ou celle d'un prisonnier à qui Ton apporte la grâce non espérée. Parquoi, s'il en est ainsi, que qui plus a enduré de mal, et plus trouve le bien agréable (témoin le roi, qui trouva, en fuyant, l'eau trouble plus savoureuse, qu'il n'avoit jamais fait les vins délicieux , pourcc qu'il les avoit bus sans avoir soif) ; je peux bien assurer que, entre tous les François, les habitants du pays de Poitou retournèrent avec extrême joie en leurs désolées maisons ' , pensant entrer en nouveaux ménages, où ils réputoient pour gagné ce qu'ils Irouvoient de reste et qui éloil échappé aux insolents soldats-, si qu'après s'être accommodés tellemenl quellemcnt selon que la nécessité pouvoil permettre, n'eurent rien en plus singulière recommandation , que de s'entrevoir les uns les autres , conter et communiquer entre eux leurs perles et se consoler par la pratique d'un devoir d'amitié en leur commune misère. Or, cette charité fut principalement pratiquée par la noblesse du pays, qui a bien cette bonne coutume de se rallier par étroites connoissances et cousinages, qui les font entretenir heureusement en leur grandeur et lustre ancien. Entre lesquels, trois jeunes gentilshommes, parents et voisins, tirent ( un jour qu'ils se rencontrèrent à propos) entreprinse d'aller voir, à une fête de Pentecôte, une dame, qui se tenoil en un château prochain, pour lui aidera passer le l(Mnps, sachant le plaisir que son honorable maison recevroil de leur compagnie ; aussi, que, de fait, ils méritoient d'être partout les bienvenus pour leur honnêteté et gentille nourriture. Mais, pource que je ne sais pas si, en les nommant par leurs propres noms pour leur faire honneur, je leur ferois point déplaisir, qui me seroil fort déplaisant, j'ai délibéré de faire comme ceux qui jouent sur le théâtre : lesquels sous des masques empruntés représentent les vrais personnages qu'ils ont enlreprins d'introduire : et moi, sous ces noms feints, je représenterai la vérité, et ferai combattre Palroclc avec les armes d'Achille. Parquoi , nommerons nos trois gentilshommes, qu'avons enlreprins de faire jouer en ce théâtre d'amour, les sieurs Ac Bel- Accueil, de Fleur-d' Amour et de Ferme-Foi, et le château auquel ils s'alloient ébattre, le Printemps, bâti jadis, comme on tient pour certain, par
' Le Poitou fut le principal Ihéàtre des guerres de religion.
la tant renommée féeMélusine', pour montrer l'excellence de ses arts cachés, y laissant plusieurs marques de ses miracles, interprétés par prophéties, que je ne déduirai. Ains, pour ce qui at touche la description du lieu, outre la situation , dont les commodités montrent combien elle a été sagement choisie, le bâtiment, qui se fait admirer au passant (lequel, pour le regarder, est contraint de prendre haleine plus longue qu'il ne vouloit, sans toutefois s'en repentir), contraint chacun de lui donner, par un jugement irrévocable, l'avantageuse prééminence sur tous les édifices plus excellents -, si est-ce que toutes ces merveilles, qui se découvrent par dehors, sont peu, auprixdecequiest caché au dedans; qui, bien considéré, ne doit rien au palais tant renommé de la soudane d'Ultibie*, dont la superbe structure annihiloit la gloire des pyramides du Caire. Car il étoit aisé à se perdre par le nombre infini des spacieuses salles carrées, arcs triomphants, galeries , soubassements, pavillons, cabinets, portiques et autres choses d'exquise architecture, somptueusement lambrissées , dorées , gravées et émaillées, avec les rencontres de force colonnes, statues , médailles , colosses, gravures et incrustations industrieusemenl entaillées et enrichies d'une singulière peinture et enluminure , dont le vernis à la damasquine faisoit sembler les parois être de verre , représentant au vif les plus mémorables histoires du temps passé, avec mille subtiles énigmes, emblèmes, ou armoiries et devises sudisantes, pour ravir les esprits plus rudes et plombés 5 tenant les corps pendus par leurs yeux , sans aucune souvenance de boire ne manger, comme tout rassasiés de merveille. Et, combien que ces choses soient fort estimables , si est-ce que la curiosité affamée, passant plus outre, trouvoit
' c'est sans doute le célèbre château de Lusignan ou Luzignem , qu'on disait avoir clé bâti par la fée Mélusinc. Ce chàleau soutint plusieurs sièges dans la guerre des huguenots et fut démantelé après le dernier, où Louis de Bourbon, duc de Montpensier, remi)orla d'assaut en 1574. o Quand lemperour Charles-Quint vint en France (en 15iO) , raconte Brantôn\e , on le passa par Lusignan , pour la délectation de la chasse des daims, qui étoienl là dedans, un des beaux et anciens parc> de France, à très-grand foison , qu'il ne se put soûler d'admirer et de louer la beauté, la grandeur et le chef-d'œuvre de cette maison, et faite, qui plus est, par une telle dame (Mélusinel. »
2 Ce nom est tout ;ï f.iit altéré. On pourrait y rcconnailre Zcnobie, reine de Palmyre.
LE PUJINTEMPS D VVER.
bien nouvelle matière de s'ébahir 5 car il sembloil que Nature avoit eu débat et contention avecrexcellence de l'arlificc, et, envieuse sur icelui, pour acquérir victoire, sèlre du tout empêchée et évertuée h déployer tous ses plus précieux trésors, afin de faire admirer sa puissance j tellement que , soit en gaieté de paysage, embelli de mille fontaines , bocages, prairies et autres déduits cliampèlres, soit en vergers, quinconces à la ligne, des plus singuliers fruitiers', autres bien arrondis, grottes naïves , jardins bien cultivés et façonnés en parterres, labyrinthes et lopiaires'', étangs bien limités, parcs bien renclos : bref , de tout ce où la main industrieuse monire le plus son beau ménagement, on trouve là plus qu'on ne sauroit désirer pour la perfection d'un délicieux paradis terrestre. Or , toutes ces choses , bien qu'elles soient considérables , pour leur excellence et singularité, si estce qu'elles sont mortes et peu à priser, si deux souveraines beautés qui habitent en ce corps, comme deux célestes ûmcs, ne les vivifioient. Car, comme l'orfèvre, pour l'honneur de son métier , met en de l'or bien élaboré quelque pierre de grande valeur, et comme en une belle cage volontiers on se plaît de loger un gentil oiseau ; ainsi il plut à la sagesse du Tout-Puissant, de donner à ce beau bâtiment deux hôtesses , qui, parleur perfection divine, surmontassent de bien loin l'excellence de Fart humain : ayant enrichi la dame de ce château (qui étoit vefve) d'une fille et une nièce, si accomplies en toutes les parties de beauté et bonne grâce qu'on eût pu désirer, qu'elles sembloient bien non-seulement avoir été choisies par tout le monde , comme seules dignes de telles habitations, indignes d'elles, mais avoir plutôt été formées de Dieu, qu'être nées humainement. La fille s'appeloil ÎNIarie , et la nièce Marguerite, lesquelles surent si doucement recueillir nos trois gentilshommes venus familièrement à l'impourvu et par surprise, qu'ils avoient bien occasion de se contenter de l'honneur que leur fil la dame du lieu , et de l'honnête courtoisie des damoiselles, si qu'après les bienviennements ' plus affectionnés, celle gaillarde troupe se délibéra
' Arbres à fruils.
- buis cl ifs laillcs en ligures de vases, de buuk'S, de fers de lance, clc.
' Accueils, coniplimcns de bienvenue.
de bannir tout souci , fors que celui qui les prendroit de choisir en quelle récréation ils passeroienl le temps plus joyeusement, et inventer nouveaux ébats. L'aube du matin n'étoit plutôt levée , que c'étoit à qui le premier se jetleroit en place pour aller donner une camisade * aux plus paresseux ; puis, habillés à demi ( après avoir présenté à Dieu leur première œuvre concernant le devoir de piélé et de dévotion requise, non-seulement requise pour le bon règlement d'une famille bien instituée, mais selon le tribut que doivent tous chrétiens), jouoienten la chambre à dix mille petits jeux, jusques à ce que les premiers rayons du soleil eussent essuyé Taigail- de la fraîche rosée. Et lors, courant folâtrement par les vergers , faisoient un avare butin des fleurs, qui, dépliant leurs tendres feuillettes à la venue du matin , sembloient ouvrir les yeux riants , qui avoient été endormis toute la nuit, pour regarder le nouveau jour^ puis, ayant les chapeaux, les mouchoirs, les pochettes, et (quant aux filles) les pans de la robe pleins de cette moisson amoureuse, se comballoient à toute outrance de poignées de roses, dont se faisoil une épaisse et prodigue jonchée. Cependant le dîner s"apprôtoit fort somptueux , où l'on repaissoit le corps, de viandes délicieuses, et l'esprit, de pa-rôles joyeuses. Puis, les tables étant levées avec action de grâces^, la musique se réveilloit, aidée et remplie de riiarrnonie de divers instruments , jusques à ce que l'afieclion volage les print de sortir à l'air. Adonc, se remplissant le sein de diverses fleurettes, ravies impétueusement à leur douce mère, s'alloient écarter parmi l'épaisseur d'un bois , où en plein midi l'on pcnsoit être au crépuscule du soleil couché j et, sous la fraîcheur de celte feuillade, mille oisillons babilloient de leurs amourettes, accordant leurs mignardes plaintes au gazouillis enroué des ruisselets voisins : où cette belle jeunesse étant arrivée sous la conduite de la sage dame, après plusieurs plaisirs qui se renconlroient en passant, conune de voir sauleler les aignelels sur la verdure , et jouer par les fleurs, pendantquc leurs pères s'enlrecossoient* à coups de cornes , se jeloient pêle-mêle sur
' Alerte, surprise, attaque.
- On nommait ainsi les perles ou gouttes de la rosée du malin.
•'• (;'e^l;'i-dire, après les Grâces.
' S'enlre-heurlaient , se combattaient.
l'herbelle menue, ouvrageoicnt bouquets, guirlandes et chapelets de toutes façons , dont ils s'ombragcoient la tôle, le col et les bras , devisant des choses les plus plaisantes qui vinssent à gré et à propos -, puis , selon que la fantaisie les prenoit, se faisoicnt apporter sous les tourncllcs ' tissues de laurier, de lierre, de jasmin ou de houblon ( dont les branclietlcs, lentement repliées et tortillées , n'osoient passer leurs bornes défendues), la collation de cerises, laitages, fraises, caillé, salades, noisettes, framboises, crème, groseilles, jonchées*, et autres choses de la saison. Môme, se faisoient servir, pour le souper, sur les tables de pierre entournées d'un gazon qui servoit de siège-, après lequel', se levant et prenant dessous les bras deux à deux, s'acheminoient au petit pas vers les étangs et viviers, où, se faisant promener en petits bateaux, troussés jusqu'au coude, s'amusoient à lever les rets pleins de poisson, que les pêcheurs avaient tendus, jusques à ce que l'obscurité de la nuit les forçât de se retirer au château : ce qui ne se faisoit sans mouvoir plusieurs gentilles questions par le chemin , ou sans jouer à honnêtes jeux, comme aux merveilles, aux états, aux ventes, aux vertus, aux rencontres "* cl autres, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés. Lorsque, après maintes danses compassées , ores au son du luth, ores du flageolet, ou delà chevrie% dont les villageois de ce pays savent tous jouer de père en fils, par une cabale «rustique qu'ils font, et ores â belles chansons, dites par chacun à son tour et ordre, ils prenoientla collation déconfitures et dragées-, puis, se donnant le bonsoir, alloient dormir jusques au lendemain, lequel, venant, amenoit avec soi d'autres ébals tout nouveaux ; démenant celte délicieuse vie l'espace de huit jours, durant lesquels , une après-dînée , comme ils cherchoient remède à la chaleur, arrivèrent en un antre bien touffu , où y avoit une fontaine, sur le canal et source de laquelle s'élevoit la figure d'un vieil ermite bien entaillé en marbre , pour l'honneur et décoration de ce lieu
' Pour tonnelles.
" Petits fromages frais dans des paniers ûo joncs.
^ C'est-à-dire, après le souper.
* L'explication de tous ces jeux, qui ne sont pas tout à fait oubli(!'s , et dont les noms seuls ont été changés, se trouve dans la Hlaison des Jeux, par Charles Sorel, 2 vol. in-S", 1657.
^ Petite cornemuse, sorte de musette.
•^ Science.
solitaire ; lequel pierron ' ayant cntentivement considéré , disoit l'un que c'étoit un saint Jérôme mortifié , l'autre un saint Antoine qui gardoitle gland % faisant diverses conjectures-, et sur ce différend lurent un rouleau qui lui pcndoit de la main, contenant ces mots:
Si le Seigneur nous bal de mille et mille fléaux, r>edoublant coup sur coup l'horreur de sa vengeance, N'est-ce pas, à bon droit, pour la persévérance j Qui nous rend obstinés à tout genre de maux? Les oisillons chantant parmi les arbrisseaux Témoignent du Seigneur la bonté et puissance; Les animaux paissant en ont bien connoissance, Et les poissons muets qui glissent par les eaux. Les arbres forestiers, chevelus de feuillage, Et ceux qui sont courbés sous le faix du fruitage, Enfantent tous les ans par célestes bienfaits ; Et l'herbe qui verdit, de rosée amoureuse ; Rcconnoisscnt , Seigneur, ta grâce plantureuse ': Mais l'homme méconnoît les biens que tu lui fais.
Suivant la devise et contenu de ce cartel, la dame print occasion de discourir fort profondément de la nature de l'homme, et de son ingratitude, mère de sa misère, commençant depuis Adam, jusques à progrès spécial de ces derniers temps, si pervers et corrompus, qu'il semble que tout doive retourner en l'ancienne confusion. « Et, sur ce propos, dit-elle, il me souvient d'une Ode de ma façon, lorsque le juste dépit des misères endurées me maîlrisoit -, de telle sorte, que pour avoir un compagnon pour me soulager, m'aidant à plaindre si grande douleur, je l'ai fait apprendre à mon luth, que jevouspried'ouïr.))Lors,prcnanirinslrumenl, commença à le toucher fort doucement, alliant la voix avec la corde ainsi.