‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 87 sur 118 · SUR LES MISÈRES DE L\ GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

SUR LES MISÈRES DE L\ GUERRE CIVILE

Quelle soupçonneuse peur

Éblouit ma fantaisie?

Quelle abayanle'' douleur

A ma poitrine saisie ï

Las 1 quel épouvantement

Me gène l'entendement ,

Qui , glissant par mes entrailles.

Avec un marteau ferré ,

Me bat le cœur, enserré

Entre ses rouges tenailles?

Comme Etna brûle d'un feu Qui les voyagiers étonne, Je brûle ainsi peu à peu

' Ouvrage de pierre.

- On rcpèsente toujours saint Antoine avec un cochon. — ' Abondante. — * Pour aboyante.

LE PRINTEMPS D'Y VER

D'ire, et de rage ftMonnc, Quand je vois de loiilcs paris Reluire tant de soudards, Qui, forcenés de colère.

De leur sang baignent les champs, Et de leurs glaives tranchants Dépècent France , leur mère !

Je fonds d'impatient deuil, Comme neige primcraine '; Jamais de mon piteux œil Ne se tarit la fontaine.

Couper désormais je veux Le lustre de mes cheveux.

Et ternir mon front de cendre ; Je veux me tiédir en pleurs, Et envoyer mes douleurs Parmi le monde s'épandrc.

Sus donc , ma triste chanson, Courez tout écheveiée, Criant d'étrange façon, D'un long crêpe noir voilée.

Troussez-vous dessus vos reins, El vers les monts Apennins Soit votre course assignée; Que d'Ame et du Pô les Oots, Sous l'accent de vos sanglots, Plaignent notre destinée !

Dites-leur que les François, Qui , par leurs armes suprêmes , Les ont domptés tant de fois, Ores se domptent eux-mêmes ; Qu'ils ne cherchent doncques plus Revanche des maux reçus.

Las ! dites à l'Italie Que Milan peut désormais Avec Naples vivre en paix.

Puisque France est démolie.

Puis, de là, d'un roide vol.

Franchissant les Pyrénées, Reprochez à l'Espagnol Que par ses fines menées.

Sous une feinte amitié, Il a sans nulle pitié Attisé le feu de France, Nuisant plus étant ami.

Qu'il n'a , étant ennemi , Fait par sa foible bombance*.

Apres, dites aux Anglois, Qu'ils ne portent plus envie Aux victoires des François, Puisqu'or' la France est sans vie.

Ilélas 1 dites à leur roi Qu'il ne soit plus en émoi De se dire roi de France ; Car le nom autant lui sert Que feroitd'un lieu désert La sanglante jouissance.

Puis, dites aux Pays-Bas,

A ceux que Meuse vient ceindre,

* La première neige. — * Fanfaronnade.

Ceux à qui nos vieux combats Ont premier appris à craindre ; Et aux nourrices du Rhin, Du François frère germain :

o Tous, d'une pareille envie, Vous pourchassez notre bien', Tant que vous ne laissez rien Pour soutenir noire vie.

I) Vous tous, princes curopois ', Qui, jadis, la Ligue files Pour empêcher les François D'étendre au loin leurs limites ; Vous ne les pùles ranger Voire en pays étranger; Mais or' qu'ils sont en oppresse ', Comme corbeaux acharnés, Sur ce corps mort vous venez Et nul de vous ne le laisse.

Las ! ainsi le lion fort, Qui tout effrayoit naguéres.

Ores qu'il est tombé mort Est assailli par les lièvres.

Ah ! France, dont la grandeur Annihiloil la splendeur Des louanges étrangères.

Quel malheur de ton destin Borne de si triste Gn L'effort de tes armes fières ?

Faut-il que Ion glaive, hélas !

N'ayant haineux pour occire, Et d'occire n'étant las, F'nconlre loi se revire ?

Ainsi les braves Romains, Jadis vainqueurs des humains Par mille et mille batailles.

Enfin, vaincus de rancueur ^ Ont armé leur bras vainqueur Contre leurs propres entrailles.

Comme un qu'un dipsade*mord,

Tombant en hydropisie,

Se plait a boire sa mort

Sans qu'onc il se rassasie ;

F]l un fiévreux n'a désir

Que se morfondre à plaisir.

Pour cl vie et mal éteindre r

Tout ainsi, pour se tuer,

France on voit s'évertuer,

El ses mains de son sang teindre.

Jamais lions rugissants,

Ou léopards pleins de rage.

Ne se ruèrent aux champs

De plus furieux courage,

Soit pour la proie chercher.

Ou soit afin d'empêcher

Qu'un ours leur prise n'emporte :

El jamais tigres félons

Ne suivirent les larrons

De leurs faons, en telle sorte,

' Européens. — * Oppression, dissension, calamilé. * Haine, rancune.— * Espèce de vipère dont lu morsure cause une soif que rien ne peut éteindre.

Qu'on voit les François (^pars, Armés de fer et de rage, D'eux-mêmes, en loules paris, Faire un horrible carnage.

Si que, lous ivres, les champs, Du sang de leurs chers enfants, Ne sont plus que cinieliéres, Et cet infâme malheur Rougit la blanche couleur Des écumeuses rivières;

Tellement que , tous confits

En aveuglée vengeance,

Du devoir envers son fils

Le père n'a connoissance,

El l'enfant, pour son confort,

Donne le coup de la mort

A son misérable père ;

Las ! pour n'avoir fait que bien.

Le frère ores ne craint rien

Que les aguets ' de son frère.

Les canons de loules parts, Et gens à mal faire habiles.

Foudroient les forts remparts Des plus courageuses villes , Dont les beaux murs anciens, Du sang de leurs citoyens Forgent un triste village:

Or, par les fiers ennemis, Les biens des occis sont mis Ou à sac, ou au pillage.

Lors les vieillards sont gênés

Par une insolente audace

De ces diables déchaînés.

Qui n'ont d'hommes que la face :

Alors (dis-je) on leur enjoint

De donner ce qu'ils n'ont point;

Elles vieilles désolées

Se tordent leurs cheveux gris,

■Voyant leurs filles en cris

Par ces bourreaux violées.

O inouïe fureur!

O cruauté trop barbare !

Le poil m'hérisse d'horreur, Frayeur de mon cœur s'empare.

O peuples voisins de nous, Mais loin de peur et des coups (Comme des bords du rivage), Voyez noire pauvre nef, Qui , soufllée dun méchef *, Est prèle à faire naufrage !

Tremblez , pour ce dur hasard , Qu'un pareil ne vous advienne l Quand la maison voisine ard, On doit bien craindre la sienne.

Et vous, nos petits neveux, Si Dieu vous donne un peu mieux , Vous souvienne, en vos grand'chères, Que les chiens et les corbeaux.

De leur ventre ont fait tombeaux A vos infortunés pères !

* L'espionnage. — - Malheur, orage.

Ha ! qu'à jamais, jamais , De celle pileuse histoire.

Les soupirs soient pourlrails Sur l'aulel de la Mémoire !

Que de tant de seigneurs morts, L'on y grave les discords; Que le deuil des vefves pAles, El des orphelins les pleurs, El des bannis les douleurs, Crient en plaintes égales.

Qu'on y marque avec effroi Combien un conseil muablc Peul dommnger un bon roi En son âge plus Irailablc:

La mer pourroil à loisir Dedans son grand lit gésir, Si les vents ne l'éveilloicnt, Et le roi seroit royal Si les artisans de mal Sans fin ne le Iravailioient *.

O siècle bien fortuné, Si lu avois connoissance, Prince, à toute vertu né, Combien est grande l'offense D'ardemment s'accourager Sur un croire de léger*, Faisant montrer ta puissance Par l'épée el le canon, Qui ensevelit ton nom Aux ruines de la France !

A ces mots, laissant choir le luth en son giron , la dame croisa ses bras, et reprint haleine, rompant le silence à toute la compagnie, qui de merveille étoit toujours demeurée immobile, comme par quelque enchantement. Et, voyant que chacun commençoit à retourner à soi, se regardant l'un l'autre ^ elle, pour ne les laisser en cette triste trempe , changea la tristesse de sa face, comme un soleil qui s'égaie après avoir surmonté une épaisse nuée, et pincetant, sur les chanterelles de son luth obéissant, une mesure plus brusque, poursuivit en cette sorte.

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