‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 88 sur 118 · POUR LE BIENVIENNEMENT ' DE LA PAIX · texte numérisé non relu

POUR LE BIENVIENNEMENT ' DE LA PAIX

lo, qu'est-ce que j'entends

Retentir parmi la nue ?

Qui rend mes esprits contents

Par une joie inconnue ?

Je sens mon œil écarté

Dans une vive clarté,

Qui de cent couleurs rayonne;

• L'auteur du Printemps, qui écrivait son livre peu de temps avant la Saint-Barthélcmi , semble prévoir ici l'influence funeste des Guise sur l'esprit faible do Charles IX.

^ Croyance établie à la légère.— * La bienvenue.

LE PRINTEMPS D'YVER

El de mille luths joyeux Le (liscord ' mélodieux Dans mes oreilles résonne.

J'entrevois par l'air serein

Une pucelle divine,

Qui couvre d'un blanc satin

L'albâtre de son échine ;

De laurier un cercle rond

Lui verdoie sur le front,'

Étoile de gloire vive ;

Cent Heurs lui musquent le sein,

Et dedans son poing bénin

Pâlit un rameau d'olive.

lo, à mon jugement , Je connois celle princesse, Qui , du voùlé Ormament , Sur notre terre s'abaisse :

C'est celle amiable l'aix, Que, par nos ardents souhaits, Du ciel avons arrachée, Où, poursuivie jadis, Par nos outrages maudits, La belle s'ctoit cachée.

Là-haut, elle regardoit La Fureur ensanglantée.

Qui la France toute ardoit, Par la Discorde enfantée; Et, découvrant nos douleurs, Fondoil en améres pleurs * Sa tristesse coutumiére, Soit que le soleil levât, Ou bien soit qu'il abreuvât Les chevaux de sa litière^.

Enfin, après tant d'ennuis, Foi, qui est du ciel portière, Déverrouilla le saint huis A une blême prière.

Qui de France avoilvolé Jusqu'à l'empire étoile, Au nom du Fils do la Vierge Requérir à Dieu la paix.

Et qu'il lui plùl désormais Rattacher sa dure verge.

Alors Celui qui lout voit, Ayant la prière ouïe.

Que son Fils lui présenloit, Auquel rien il ne dénie, A gr/ice tout incité, Appela Nécessité, Nécessité, ce rude ange, Qui , courant franc de lien , Ne trouve en ce monde rien Que sous sa force il ne range.

« Ange, dit-il, sus, avant!

Élance -loi contre terre Dessus les ailes du vent,

' Pour accord.

'Quelques écrivains ont employé ce mol au féminin Jusqu'au commencement du dix-septième siècle. "Image poétique pour rcpréicn ter le coucher du soleil.

Et m'empoigne celte Guerre, Pour la traîner aux enfers ; Frappant à tort et travers, Romps-lui de coups la cervelle.

Et l'enchaîne étroitement Contre un roc de diamant, Dessous l'une cl l'autre aisselle. »

Puis, tournant à droit ' ses yeux :

« Paix, fille que j'ai laissée A mes onze bienheureux; Fille, des miens caressée.

Qu'on descende hâtivement Vers ce peuple, durement Travaillé pour Ion absence ; De l'aiguille de pitié, Va recoudre lamilié Des petits dieux de la France. »

Sitôt ne vole le trait

Qu'un arc bien courbé décoche.

Et sitôt bise ne fait

Sa course de roche en roche,

Que du Père, de bonté ,

Fut faite la volonté

Par l'ange et par la pucelle.

Fuyez doncques, garnisons,

Meurdres, larcins, trahisons,

El toute chose cruelle !

Puisque le jour gracieux Vient, où Paix, qui tout égaie, De son onguent précieux Veut adoucir notre plaie, Nous amenant avec soi Charité, Concorde et Foi, CoifTées de fleurs nouvelles, Et, d'elles lout à l'entour.

Voltige le bel Amour, Avec les Grâces jumelles.

Sus, sus, doncques; hâtons-nous!

Peuples, venez, el qu'on rie ; Chacun se mette à genoux, Et que Dieu on loue et prie ; Car, peuple, c'est le devoir Pour dignement recevoir Ces sœurs de céleste race, Que le souverain décret, De nos maux ayant regret , Nous envoie de sa grâce.

O mignonne de Dieu , Paix , Paix, des méchants inconnue, Tu sois, lu sois à jamais, En France la bienvenue ; Nous t'apprêtons un autel D'un beau pardon immortel, Où te ferons sacrifice De haine, et quatre hérauts.

En accoutrements royaux.

Célébreront Ion service.

Car lout bien nous vient de loi.

Et par ta douce puissance

' Pour « droite.

France reconnoît son roi, Et le roi connoit sa France ; Et, par loi, les trois Henris ',', Changeant leur menace en ris, Reprendront leur parenlage, Et changeront leurs combats En avant-coureurs ébats D'un illustre mariage.

La superbe garnison Par loi sortira des villes, Qui dctenoit en prison Les citoyens tropserviles ; Et par loi seront les champs Tous vides de ces méchants, Qui, sous faveur délivrée, Détruisant les laboureurs, Couvroienl leurs faits de voleurs Du manleau de picoréc.

Par toi, le vieillard lassé "Verra sa femme fidèle.

Qui, le tenant embrassé, D'une plaintive querelle Lui contera les ennuis Qu'elle a soud'erls jour et nuits, Pour son ennuieuse absence ; El en ces petits discours Rajeuniront leurs amours D'usuraire jouissance.

Par loi , les vierges iront Par les jardins délectables, Qui sans soupçon conduiront Les jouvenceaux amiables :

El, jouant par les bosquets, Ouvrageront des bouquets, Les donnant pour un sur gage D'un amour vrai et secret.

Qui prépare le doux rct D'un désiré mariage.

Par toi , Justice, aux clos yeux, Redressera sa balance.

Donnant peine aux vicieux El aux simples assurance ; Par toi , l'Eglise fera Que Dieu seul prêché sera ; Et, par loi, les mécaniques Feront si bien leur métier.

Que jamais le tavernier N'appauvrira leurs boutiques.

Par toi, le pauvre paysan Encor reprendra courage, El fera, mieux que devant, Son pénible labourage:

Se servant des corcelets Pour chasser les oiselets Qui vont manger la semaillc , Pendant que sa Marion

' Henri de Lorraine, premier du nom, duc de Guise, chef des catholiques ; Henri de Bourbon, deuxième du nom , prince de Condé , et Henri de Bourbon , roi de Navarre, chefs des Huguenots.

Fera dans un morrion Pondre sa grasse poulaille.

0 Paix, mère de tous biens, Je ne peux dire ne taire Combien sont grands les moyens Que lu as de nous bien faire :

Tu ressembles un soleil.

Qui, par son retour vermeil.

Réjouit la créature; Chassant la triste moiteur, Et la tristesse, et la peur, Filles de la nuit obscure.

Tu fais les herbes fleurir Par ton œillade gentille ; Tu fais les herbes mûrir.

Et rends la vigne fertile ; Tu apaises dans les cieux L'orage malicieux Pendant l'horrible tempête ; Tu accordes les saisons, Et fais l'air où nous vivons Sereiner sur notre tête.

Tu fais nicher aux oiseaux Le fruit de leurs amourettes ; Tu accoises ' les ruisseaux.

Et les bois, hôtes des bêles ; Tu fais les vaisseaux ramer Parmi l'azur de la mer, Sans que son grand front se ride ; Bref, par loi, tout bien du ciel Comme rosée de miel.

Distille par l'air liquide.

Oh! qu'à jamais entre nous Ce nouveau bonheur converse, Chassant discord et courroux Contre le Turc et le Perse, Pour leur débat envieilli De Omar et de Ali ; Ou le Zagatas horrible.

Qui , se disant Cacebas, Gatde au sophi Enselbas ' Une inimitié terrible.

Que notre discord malin

Fasse une longue saillie

Sur le Guelfe et Gibelin

De la mutine Halic ;

El que cil, qui le premier

Nous voudra désallier

Pour, par notre mal, s'accroilrc,

Ail de son ambition,

Comme Aman , punition

Qui se fit bien haut paroilre.

« Rends cois, tranquilles, paisibles.

* Sans doute le sophi Hassan-Bey , chef de la dynastie d'Ali, en Perse. U s'empara de la sou\erainelé, après avoir défait , en 14G8 , le dernier descendant de Tamerlan. Ouanl au zagatas, c'est le Tartare mogol du Zagalhai,\ppartcnanl à la secte d'Omar, et se souvenant toujours de la conquête de la l'erse, au treizième siècle, par Gcngis-Khan.

LE PRINTEMPS D'YVER

Que cil qui, osanl s'armer Encontre la Taix si bonne, Viendra par débals limer Celte françoise couronne :

Que l'ire du Dieu vivant L'aille toujours poursuivant; Qu'une crainte misérable Le bourelle jours et nuits, Et qu'en ses plus grands ennuis, Nul ne lui soit secourable !

Après que la sage dame eut mis fin à son chant, cliacun demeura en extatique merveille , jusques à ce que le seigneur de Bel-Accueil , rompant le silence, qui lui sembloit faire trop long séjour en si bonne compagnie, commença à dire: « Vraiment, madame, vous avez bien montré quelle puissance la douceur de votre docte voix a sur lescœiirs humains, les maniant de telle sorte, qu'ils sontcontrainfs de se douloir et réjouir tout en un coup: dont nos yeux, témoins véritables, ores se baignent en larmes de compassion, et ores tout àcoupsont essuyés de consolation ; si que, nous dérobant l'àme par l'oreille, pour l'attacher à l'harmonie de votre luth, l'agitez en autant de façons qu'il plaît à vos doigts subtils de mouvoir les cordes. Qui fait que je ne m'étonnerai plus si Orphée et Amphion, par leur chanson, animoient les corps insensibles , puisque vous avez bien eu le pouvoir de rendre insensibles les corps animés, hormis l'usage de l'ouïr. — Quant à moi , répliqua le sieur de Fleur-d'Amour, le plus grand miracle que j'aie ici remarqué, n'est la puissance qu'a eue la douce chanson de madame sur nos esprits , mais d'avoir si étroitement bridé nos langues, |irlncipalenient deces damoiselles, qui avoicnt si beau moyen de nous courir sus et nous accuser comme coupables de tant de maux ; caries hommes ont fait la guerre, et les femmes ont apporté la paix par le trés-illuslre mariage de notre roi ', de sorte que notre très-vertueuse reine nous fait dire que d'Allemagne est venue, la guerre, ou à tout le moins les guerriers, et la paix. » A quoi iM"'^iMarie, répondit: « Vous avez beaucoup gagné en répondant, premier* qu'on vous demandât, car vous étiez en danger de recevoir de moi le coup qu'avez mieux aimé vous donner vousmême. — Or sus, sus, répliqua lesieur de Ferme- Foi, encore que le souvenir du mal enduré réjouisse ceux qui en sont délivrés , si suis-je

' Charles IX épousa, en UûO, Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II, — ^ Avant.

d'avis que , comme nous avons posé les armes , nous laissons aussi dormir avec icelles les paroles de guerre, vu mèmement que non-seulement la raison de celte loi d'oubliance d'injure , mais aussi et le temps et le lieu nous invitent à rire et prendre revenge ' des maux passés sur les arrérages du plaisir si longtemps perdu. — Je puisse bien mourir! ditlorsM"^ Marguerite: votre conseil est fort bon, et de ma part j'y souscris volontiers, attendu que vous n'êtes ici entre vos ennemis pour vous souvenir de cruauté ; luais entre des filles que la Nature a faites si douces, que le nom seulementde guerre leur fait peur et horreur. — Ha I madamoiselie, répond le sieur de Ferme-Foi, que votre parole est éloignée ([)ardon, si je le dis) de raison , en ce que nous dites être en franchise, lorsque sommes en plus éminent danger, et avons plus grande occasion de nous tenir sur nos gardes; non-seulement pource que , comme disoit le sage, défiance est la racine de la sagesse -, mais d'autant que par ci-devant le Temps, quiportoit gravé sur son front l'effroi de la guerre, ne sonnant autre chose que cruauté, et le nom d'ennemi volant en la bouche d'un chacun, nous admonesloit de pourvoir à notre sûreté. A quoi faire les sentinelles et batteurs d'estrade nous aidoient, veillant, pour ne nous laisser surprendre, joint que l'avertissement des trompettes nous appeloit aux armes par un fidèle signal. Mais, mon Dieu! maintenant le temps qui ne chante que paix; le nom des filles qui ne promet qu'amour et faveur ; puis, la faute qu'avons de bons espions pour nous avertir, et de sur rempart pour nous défendre, fait que tous désarmés nous tombions en la puissance superbe de ces cruelles amies, qui, se mettant en embuscade, nous surprennent à l'improuvu contre les trêves qu'elles nous promettent par un gracieux semblant, qui nous séduit, comme fait la clarté de la chandelle un trop crédule papillon; puis, exerçant la rigueur d'une insolente victoire, font à leurs amis pis qu'à leurs plus grands etmemis; n'en voulant prendre autre rançon que la vie. — Etdea, répondit madamoiselie IMarguerite, monsieur, qui vous fait si affectionne à assurer chose dont vous avez si peu d'assurance, qu'il est aisé à voir que co n'est qu'une opinion mal fondée qui vous domine, et que n'en parlez que par ouï-dire, ou

Pour revanche.

pour quelque malveillance qui vous fait ainsi médire à plaisir ? car voire visage , frais cl en bon poinl, ne confesse pas qu'ayez clé lanl affolé, comme à grand lorl voire langue se plainl, s'efforçanl de montrer combien elle a de pouvoir à comballre la vérilé expérimcnléo. En quoi, je vous prie de vous souvenir que le péché contre la conscience est irrémissible : vrai est que, par une grùce spéciale, vous serez encore reçu à Tabsolulion, pourvu qu'en fassiez de bon 'cœur pénilence soudaine. — Hélas I madamoisclle, répliqua le sieur de Ferme-Foi, si la foudre rompl bien une épée sans gâter le fourreau, cl brise les os d'un corps sans endommager la chair qui les couvre , ce n'csl pas chose étrange, quevos souveraines beautés, pour montrer leur puissance n'O'tre moindre, se plaisent à mcurdrir les âmes sans blesser imcunement les corps, qu'elles estiment trop peu pour y daigner laisser les marques de leur pouvoir. Et, pour cette raison, ne devez trouver nouveau, si je loge un esprit triste en une joyeuse face ^ comme vous voyez .mon escarpin beau et neuf, mais vous ne savez pas où il me serre trop; ainsi vous pouvez voir ma contenance allègre, mais, las ! vous ne savez pas ( à mon grand dommage) là où il me deuil. — A^ous abusez de la similitude, dit soudain madamoisclle ]\Iarie, cuidant par là couvrir votre erreur ; car, essayant chez un cordonnier quelque soulier, s'il ne vous est bon et propre, vous le pouvez laisser ou changer i\ voire commodité : ce qui ne vous est permis, si l'avez un coup acheté et fait vôtre, ains tout le mal qui en adviendra vous sera imputé -, ainsi les amoureux n'ont pas cause de se i)laindre, d'autant que s'ils se sentent d'aventure mal- Irailcs d'amoin-, ils sont sur leurs pieds pour s'en aller ailleurs, ayant liberté d'y remédier et se soulager en changeant. Mais il faut qu'ils renoncent à ce privilège, quand ils sont liés par les lois élroiles du mariage. Parquoi, que cela ne vous em[)Cche poinl de confesser franchement votre faute, vous souvenant que faillir est chose humaine-, se repentir, divine; et persévérer est diabolique. » A quoi répond le sieur de 15el-Accueil, en souriant : « Il semble, à vous ouïr parler, madamoisclle, qu'amours soient jeux de petits enfiints, ou quelques mardiés à plaisir, (pii se fassent et défassent a l'appétit des volages aflections; mais, si vous saviez de ([uclles fortes et diamantines

chaînes sont pressés et élrcinls, plus serrés que d'un nœud gordien, ceux qui aiment (ainsi que témoigne même le rets vulcanic ' ) ; vous n'en parleriez si à votre aise, ains plaindriez par pitié leur condition, pire que des forçaires*, au lieu d'en faire si bon marché, mesurant les alTections trop affeclionnées de nous à votre aune, comme si Nature nous avoit élargi cet avantage et crédit, qu'elle a, par une indulgence et prérogative particulière, fait aux filles (en faveur du sexe féminin duquel elle est) qu'elles a dispensées de toutes passions , sinon peut-être, du plaisir qu'elles reçoivent à nous tourmenter, exerçant, comme dit le sage, imo douce tyrannie. — Si est-ce, monsieur, répliqua la damoiselle, qu'encore que ce que j'ai dit soit à mon grand regret, si ne m'en saurois-je toutefois dédire, étant appuyée sur des raisons qui me forcent de tenir bon en celle çpinion. Car, pourquoi est-ce, je vous prie, que les poêles et les peintres, voulant exprimer l'amour des hommes, représentent un enfant emplumé; cl, pour montrer l'amour des femmes, dépeignent une tortue sous le pied do Yénus? sinon, pour témoigner que l'amour dos hommes est volage et inconstant comme un oiseau -, mais celui des dames est ferme et arrêté comme une tortue tardive. Et ce, avec grande raison, car vous n'oyez point dire aux historiens aucun traité de la déloyauté des femmes; mais oui bien, que leur bonté et simplesse a toujours été surmontée par la ma-. lice de leurs parjures et volages amis. Dequoi, quasi tous les plus renommés d'entre les anciens preux portent témoignage-, si que , par tous les siècles, de fausse-foi , Jason , Thésée, D -mophon, Énée et Hercule donneront exemple pour preuve certaine que l'amour des hommes est vagabond. Et, combien que leurs gestes illustres soient entachées de celle infamie, si ne laissent-ils, toutefois, de s'asseoir entre les dieux-, mC'me, leurs étoiles honorées n'en reluisent que plus claires ; lanl l'ancienneté^ a licencié ce vice aux hommes et interdit aux femmes si étroilement, pource que les hommes ont fait les lois. Mais, ce qui me fâche plus, est que ce mal a tant gagné de pays, que ce qui n'étoil jadis permis qu'aux rois, aujourd'hui se communique à chacun ; tellement,

' Allusion aux fliets d'acier dans lesquels Vulcain enferma Vénus et Mars endormis.

'^ Tour forçats, — ' L'anliquiltS

LE PRINTEMPS D'YYER.

quMl n'y a aujourd'hui si chétif, qui, commo de glorieuse conquête , ne fasse un vanlueux triomphe de sa déloyaulc, aux dépens de l'honneur de celles qui, par leur faute munie, les obligent à le garder et défendre plus chèrement que leur propre vie. Mais hélas 1 comme celui ' qui, pour faire parler de lui, mil le feu au temple de Diane , chacun aujourd'hui se veut rendre fameux, en diffamant beaucoup de femmes. Or, non-seulement cette méchanceté a lieu en quelques indiscrètes amours, mais au mariage même, duquel la foi devroit être autant sacrée el inviolable, que le lien en est étroit. lié I quelle conjonction et compagnie sepourroit trouver plus étroite que de deux? Et me souvient que ce sage aveugle disoit : «Ténus n'avoit la puissance de lier trois cœurs ensemble, » voulant montrer que cette amour conjugale ne reçoit point un tiers ; ti quoi, toutefois, le malheur de notre temps la veut contraindre. Encore ai-je grande peur que, si plus nous vivons, pis nous voyons; nonseulement pource que le monde est réduit à celte condition , qu'il va plutôt à l'empire qu'au royaume, el les âges s'avieillissenl tellement, que de l'or on est venu au fer; mais pource qu'au temps passé , premier que faire ce marché qui ne se défait |)lus, on étoit si soigneux el si diligent s'enquérir des mœurs et conditions de la partie qu'on vouloil prendre, de quelle race el de quelle nourriture, qu'avanlrienaccorder, il falloil non-seulemr-iil manger un boisseau de sel ensemble'', mais même quasi assembler les trois états*. Encore, après tous ces scrupuleux mystères el l'observation de toutes cérémonies, le plus souvent y éloit-on bien trompé, et n'alloit-on guères loin sans se repentir du voyage entreprins.El, pour montrer (lu'il falloil bien penser, premier que dire oui, et n'aller pas sitôt en telles matières, on peignoil une tortue sous le pied de Ténus, et fuisoit-on son mari Tulcain boiteux. Mais aujourd'hui, on ne s'est pas sitôt regardé en passant, qu'il faut soudain parler de mariage, sans s'enquérir d'autre chose, que s'il

' Érosirale.

* Nous ignorons quel est cet ancien piiilosophe.

^ C'esl-à-dire , avoir passé ensemble plusieurs mois,

* Expression proverbiale tirée des étais généraux , que les rois de France convoquaient dans de graves circonstances politiques. Celle expression équisaut à celle-ci , que nous avons conservée : // faut employer la croix el la bannière.

y a de l'argent : qui me fait dire que la fréquentation qui s'ensuivra, apportera connoissance l'un de l'autre, et celte connoissance un mépris ; puis, enfin ce mépris, un divorce et mauvais ménage ; de façon que telles amours sitôt nées, seront incontinent mortes, el ne dureront non plus que le feu de paille qui est si ûpre, comme nous voyons que les plantes, qui sont plus tôt advenues, durent naturellement moins, etceque l'on grave si facilement sur la cire, s'efface aussi facilement. » A quoi le seigneur de Fleur-d'Amour répondit : « Madamoiselle, je vous confesse que votre dire est fondé sur la même vèrilé-, mais, voulez-vous attribuer ces soudains mariages h la légèreté de l'homme, comme s'il se marioit tout seul? Plutôt, pour excuser en ce point l'homme et la femme, auxquels je départis le blâme par égale moitié, pensons, je vous prie , que n'est pas d'aujourd'hui que Nature, par une secrète inclinalion, pousse ses créatures à l'entrelénemenl de leur genre ; tellement, que les animaux , voyant qu'ils n'ont pu être immortels en essence, et désirant (selon la loi générale écrilc en leurs cœurs en naissant) de résister à leur corruption , n'ont autre moyen, pour remédier à ce défaut, que se conserver par s'.ihrogation des espèces singulières, qui après notre uîort nous fait vivre en nos enfants. Et avons si grand soin de nous perpétuer en cette façon, que plus nous sonunes défaits, et plus nous som:nes désireux de nous refaire et restaurer -, comme la tète (i'IIydra, qui, coupée, en rcjcioit sept : ainsi, voyons-nous que, pour une branche d'arbre taillée. Nature en fait rejeter sept, et si on donne le coup de coignéc à un tronc , soudain il naît des surgeons par la partie entamée, comme par dépit, en vengeance du fer qui a voulu ouirager Nature. Or, le même en est aux hommes : qui fut cause qu'après la désolalion du déluge, ai)rÔ3 la famine et caplivilé pharaonique, les peuples cri1renl el mulliplièrent à si grande foison. A quoi je pourrois ajouter les notables pertes des Romains, et tant d'autres exemples , que le papier n'en sauroit porter le nombre. En quoi Nature s'est montrée bien sage, et ne sais si de là les lois n'ont point priiis occasion d'alTranchir ceux lesquels se marioient et faisoient des enfants pour la rèpubli(|uo : ([ui fut le dernier souci du capitaine Léonide', quand allant coni- ' F.éonidas.

ballrc les Perses à la déscspérado, ne voulut mander à sa femme, sinon que de bonne heure elle se cherchât un mari qui pût recouvrer' sa perle.C'est donc à bonne raison, qu'après celle guerre, qui a défait tant de mariages, ceux qui restent, poussés par cette secrète loi de Nature, sont si halifs et précipités à refaire et restaurer la perte du monde. Parquoi, au lieu que vous les blâmez , je les loue, suivant l'avis du sage Lycurgue, qui, par ses lois, condamnoit ceux qui ne se marioient point, et faisoit mellre aux premiers rangs ceux qui cloient plus anciens mariés, comme les premiers maîtres passés. Voilà quant au premier point -, el, louchant ce que dites, madamoiselle, qu'à l'avenir ces mariages si brusquement bâtis ne se trouveront fermes et stables ; voyez, je vous prie , si nous voulons tâcher d'y donner ordre, d'où en viendra la faule. En premier lieu, vous me confesserez aisément que les choses bonnes sont les plus rares , comme nous voyons plus de cailloux que de diamants; ainsi, les hommes aujourd'hui , desquels le nombre a été rendu petit et rare comme perles, doivent être bons , la guerre ayant emporté les mauvais. Or, est-il que le bon ne gâte jamais -, autrement il ne seroil plus bon. El, parlant, je conclus que le pelit nombre d'hommes d'aujourd'hui, étant bon, ne gâtera jamais les mariages, et faut nécessairement que ce soient les femmes , desquelles le plus grand nombre est le pire. — Que dites-vous? répliqua la dame. Grâce de mon Dieu ! vous qui avez affaire de femme (car les hommes ne s'en peuvent passer non plus qu'un aveugle de son bâton), devriez parler plus sobrement, jusqucs à ce qu'en eussiez prins voire provision , vous souvenant de ce qui advint à Orphée pour punition du même péché, qui peut-être n'en avoil pas tant dit que vous ; mais, je vois bien, vous voulez faire comme les fins marchands qui déprisent ce qu'ils ont plus grande envie d'acheter, afin de l'avoir à vil prix. — Sauf voire grâce, madame , répondit le sieur Fleur-d'Amoiir, je veux bien que les choses me coulent ce qu'elles valent, et si, j'estime une beauté de si grande valeur, que quand je l'aurois achetée d'une honorable mort, je penserois en avoir bon marché. El, afin que ne pensiez que j'en parle par affection , je vous supplie , ma-

* Réparer,

dame, et aussi celle gracieuse compagnie, me faire tant de faveur, que par votre congé il me soit permis de prouver non -seulement les amours des femmes être plus légères et inconsidérées, que celles des hommes (ce que je crois n'avoir affaire de preuve, si nous ne voulons demander delà chandelle en plein midi ); mais être la seule cause de toutes les infortunes dont les amants se plaignent tant, que, des larmes qu'ils en ont versées, se devroit faire une rivière pour y noyer la rigueur des dames. Ce que j'espère vous faire connoître par le bref discours d'une piteuse et mémorable histoire, qui est telle. » A ces mots toute l'assistance s'approcha, se séant en rond autour de ce beau prêcheur, qui, ayant prins haleine, commença ainsi :

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