‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 89 sur 118 · PREMIÈRE HISTOIRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE HISTOIRE

Ceux qui ont aucunement lu, ou seulement ouï parler des histoires anciennes , peuvent aisément remarquer que la Grèce a toujours été fertile, non-seulement de personnages preux, vaillants et sages -, mais, si nous daignons faire en nous-mêmes un petit discours, nous trouverons qu'elle n'a élé moins heureuse en la production des femmes, d'autant que la plus grande partie de celles qui ont mérilé, par quelque avantage de beaulé, rang en la louange des histoires, ont été enfantées par la Grèce , laquelle, enlre ses plus glorieuses portées, s'est fait célébrer par la lant renommée Hélène, qu'encore les trompetles des poêles en retentissent. iMais j'ose bien dire que celle dont je veux parler lui doit apporter beaucoup plus d'honneur, pour avoir égalé Hélène en beaulé, mais de bien loin surmontée en bonté, montrant, par témoignage de sa souveraine vertu, que les grâces et perfections que Nature avoit richement thésaurisées en elle, éloienl dignement employées. Cette damoiselle, dont je vous parle, éloit native de l'île de Rhodes, extraite de la plus illustre maison qui fùl en tout le pays, cl autant bien apprise qu'il seroil possible de désirer. Laquelle, aussitôt qu'elle eut connoissance de bien et de mal, fut éprise de la bonne grâce et gentillesse d'un jeune enfant de la ville, qui éloit tant bien accompli en toutes perfections de nature, que, non sans cause, il éloit chéri de celle belle, ayant fait la première brèche en son tendre cœur, ains méritoit

LE PRINTEMPS D'YVER

de gagner l'amour des plus durs et farouches, par le doux effort de ses beaux yeux. Or, mesdamoisellcs, la fille s'appcloit Perside , et son jeune ami Érasle : auquel le père et la mère, nouvellement décédés, avoient laissé de grands biens , et Tavoient, par leur dernière volonté, soumis au gouvernement et tutelle d'un sien oncle, voisin (par bonne aventure) de la belle Perside : qui fut cause de leur ordinaire fréquentation. D'ond advint qu'ils entrèrent en si étroite familiarité l'un avec l'autre , que dès leur tendrctte enfance ne prenoient plaisir qu'i'i jouer ensemble, s'embrasser et baisotter continuellement, comme s'ils se fussent voulu déjà communiquer les beaux dons, desquels le ciel les avoit doués à l'envi. L'âge peu à peu croissant , un chacun d'(!ux croissoit en grâce et beauté, comme les boutons encore verts et imparfaits, qui peu à peu s'enllent et épanissent à la primevère '. Avec le corps croissoit aussi et se fortifioit ce nouvel amour, comme Ton voit une jeune vigne, embrassant un tendre ormeau, se conjoindre si étroitement en ce commun accroissement, qu'enfin ils s'entent et incorporent ensemble -, si qu'en cette mignarde jeunesse les parents et amis reconnoissoientune sccrétebonté d'en haut, qui destinoità une heureuse conjonction'', un pair' si égal en tout , qu'il sembloit avoir été choisi exprès, et bénissoient la perfection d'un si beau couple, qui donnoit de si grande occasion d'en espérer et attendre quelquechose louable. De fait, je pense que si les souhaits d'un chacun eussent prins accomplissement, de deux telles personnes fussent nés de petits anges 5 mais le ciel ne voulut permettre qu'il se fît icibas un paradis. Ces deux amants avoient jà atteint, l'un, l'âge de quinze ans, et la damoiselle , de dix ; mais, à les voir, on leur en eiU bien donné à chacun trois davantage, et attcndoient(en plus grand désir, que le mineur qui a un rudecurateur, n'attend le vingt et cinquième an) que le temps, mûrissant leur jeune fleur, amenât la douce occasion de la convertir en

• Printemps. De primevère on a fait primeur, qui s'écrivait d'abord primcure. — ^Alliance.

* Nous ne nous rappelons pas avoir vu pair masculin au lieu de paire féminin. Un pair pourrait s'entendre d'un homme de même naissance , de môme âge et de même condition ; mais le sens de la phrase repousse celle acception du mot pair, qui sérail convenablement remplacé par celui de couple, qu'on trouve dans la même phrase.

fruit par un heureux mariage. Et, pour arrhes de ce bien tant espéré , Éraste avoit baillé et fait prendre de bouche en bouche à sa Perside un diamant et une émeraudc , entaillés de si grand artifice, et accouplés si uniment, que l'excellence de l'ouvrage surpassoit le prix do la précieuse matière; priant sa belle se souvenir, en voyant ce gage, de ressembler en amour à l'émcraude , qui se brise plutôt que de consentir à une déloyauté, et que de sa part il seroit toujours comme le diamant, qui, par une constance et fermeté obstinée, se rompt plutôt sous le ciseau, que souffrir une nouvelle forme, lant il hait lechangetnent. La pucolle reçut avec extrême plaisir ce symbole et témoignage de celle afTcction si ardente el si sincère, priant la divine bonté prêter tant de faveur à ce beau commencement, qu'il s'en ensuivitaussi étroite alliance des deux plus parfaits amants du monde, comme en cette bague étoient étroitement alliées les deux plus riches el exquises pierres de l'Orient. Et, pour ne céder non plus en courtoisie qu'en extrême amour, lui fil présent d'une chaîne , de laquelle les petits chaînons d'or étoient distingués de perles et pierres de toutes couleurs bien rencontrées et rapportées. Adonc, lui présentantavec un baiser toulconfiten amoureuse affection, lui dit : «Je prie Dieu, ami, que la chaîne de mariage nous puisse étreindre autant d'années qu'il y a de pièces en cette chaîne, avec autant de loyauté qu'il y a en cet or, el autant d'honneur qu'il y a en ces perles, que je vous prie garder, pour l'amour de celle qui vous gardera pour jamais au meilleur endroit de son cœur. » Par ces gracieuses traces, nos amants s'acheminoicnt à leur contentement. Mais hélas! Fortune, ennemiedc tout bien, s'opposoit à si heureux dessein : qui nous donne bien de quoi [)laindre la misère humaine, qui, par ses iniques lois, les assujellit à changements si soudains, leur taillant si court le bonheur, qu'ils se prometloient si longuement ; et, qui pis est, dans une tasse'emmiellée, les fit enivrer d'un amer breuvage de mort, comme le malicieux pêcheur cache l'hameçon dedans l'appât, afin que le simple poisson y soit pendu par sa crédulité. lîé! quelle félicité pourroil-on trouver au monde, puisque Fortunebrassoit à ces innocenlsamants autant de mal qu'ils méritoient de bien ? Haï belle chaîne, douces prémices d'amour, falloit-il que vous fussiez cause d'un si grand dé-

saslre , qu'ix bon droit vous mérilcz d'ûlre comparée au présent malencontreux que fil Ajax au bon Hector '. Erasfe, niesdamoiselles, ayant reçu celle chaîne tant recommandabie, principalement pour le lieu d'où elle venoit, ne savoil bonnement quelle contenance tenir, tant étoil ravi d'aise ; et jamais ses yeux ne tomboient dessus, qu'il ne la baisût et rebaisûl d'une joie Iransportée. Il l'avoitjà gardée dix mois aussi chèrement que son propre cœur; au bout desquels advint qu'un grand seigneur de la ville maria sa fille unique avec un princede Chypre; et, pour la solennité desi illustres noces , furent préparés force jeux , feux de joie, festins, mascarades, tournois, luttes, et autres passe-temps , où le peuple accouroil de toutes les contrées voisines, convié par le bruit de si grande magnificence. Et, entre autres, se trouva fort bon nombre de clievaliers deLalran^, que nous appelons aujourd'hui chevaliers de IMalle ; lesquels, tout par une honnête envie , se mettoient en devoir de se faire paroîiro, par quelque notable marque de leur prouesse, en la mémoire de si bonne compagnie. Or, advint, un jour que les lices et barrières étant pleines de la foule du peuple, et les échafauds étant chargés de dames, ainsi que les joutes se commençoient, voici venir un chevalier armé de pied en tête , d'un harnois vert, monté sur un grand coursier syrien, de semblable parure, qui d'agiles bonds et courbeltes faisoit voler autour de soi une épaisse poussière; et é'oit suivi au grand galop par un écuyer masqué. Tout fut troublé de la fière abordée de ce chevalier, qui , d'une contenance brave, branlant sur son armel un grand panache blanc, franchit la barrière, et saula dans la lice, donnant si grande estime de sa valeur, qu'il n'y avoit damoisclle qui ne fût attentive à le reconnoîlre, ne chevalier qui ne brûlât du désir de l'expérimenter : ce que quelques-uns des plus hâtifs firent, mais ix leur

' Après un combat singulier entre Ajax et Hector, les deux adversaires se séparèrent avec une estime réciproque : Hcclor donna son épéo à Ajax et reçut en échange le baudrier de son ennemi. Mais ce baudrier l'^i, un présent funcsle et servit à traîner son corps autour des murailles de Troie, quand Achille l'eut vaincu cl tué pour venger la mort de Patrocle.

^ il y a erreur. Les chevaliers de Za^ran n'ont jamais existé, mais bien ceux de Saint-Jeaii-de- Jérusalem, qui furent appelés chcvaliars de I'\ho:les , puis de 3!alle, après la prise de celle île en 1622.

dam , car ce guerrier avoil telle adresse à manier son cheval, et à atteindre de droit fil ses adversaires, qu'il les porloit l'un après l'autre par terre à chacune rencontre , sans que jamais sa lance fût couchée en vain. Et, après avoir abattu des plus estimés au métier des armes, il intimida tant ceux qui se déficient aucunement d'eux-mêmes, que, ne se présentant plus personne qui osât combattre, au grand regret des assistants (qui tous avoient les yeux collés sur ce nouveau miracle, cuiciant que ce fût quelque fantôme de Maugis, ou quelqu'un de la race des Amadis, ou Roland avec sa lance d'or de Bradaman!, ou le dieu IMars même), les trompettes vouloient par chamades ' donner signal de retraite -, quand le vertueux Philippe de Villiers 2, pour lors grand commandeur de Rhodes, indigné de voir si lâchement désarçonner ses chevaliers, où il avoit assigné l'opinion d'une singulière vaillance , choisit une grosse et forte lance, et, baissant la visière, en peu de mots défia le vainqueur. Puis, de telle fureur qu'un flot écumant donne contre un rocher voûté sur la marine ', ou deux nuées ennemies qui s'entre-choquent pour s'éclater en un bruyant tonnerre, coururent à toule outrance l'un sur l'autre si furieusement, que de ce coup eût été terminé le| combat , et la vie de deux si parfaits guerriers, si leurs lances eussent été aussi fortes que leurs corps; mais, aujoindre^ se brisèrent en tronçons menus, jusques à la poignée , et volèrent en éclats. Alors le chevalier inconnu , haussant les yeux, avisant au théâtre celle pour qui son âme soutenoil bien un plus rude combat , se sentit tellement allumé par la faveur qu'il ressent de son regard piteux, qu'ayant repris de son écuyer une nouvelle lance , brocha fièrement des éperons, et, grinçant les dents d'un courageux dépit, coucha le bois^ si heureusement, que le commandeur, ayant failli d'atteindre et étant

' On appelle chamade certain roulement de tambour qui annonce dans les sièges l'envoi d'un parlementaire.

'•^ IMiilijipc de Villiers, sire de l'Ik'-Adaïa. élu quarante-troisième grand-maitre de l'ordre de SainlJeande-Jèrusalem en 152(, défendit lUiodes contre les Turcs pendant plusieurs mois de siège, et ne consentit à capituler qu'après des elforts inouïs de courage et de dévouement. 11 transporta le siège de l'ordre à Viterbe et ensuite à Malte, que Charles-Quint donna aux Hospitaliers en îi30. il mourut en I53i , âgé de soixantedix ans. — ' RIer. — ■' En se n nconlranl.

" On appelait bois les grosses lances de joutes.

LE PRINTEMPS DIVER.

lui-môme bien aUeinI, vida les arçons. De quoi le bon vieillard, un peu honteux , s'écria tout haul : « Seigneur chevalier, je vois bien que votre valeur ne trouvera ici-bas résistance, puisqu'elle n'en a pu trouver en celle assemblée, où esl la fleur de chevalerie. IMais, je vous prie, s'il y a en vous autant de courtoisie que de vaillance, nous ayons au moins ce bien (pour récompense des maux qu'avons reçus de vous) que sachions qui vous êtes, afin que ne soyez frustré de la gloire qu'avez ce jourd'hui acquise, et nous, du contentement que nous apportera la connoissance de vous. » Auquel le chevalier, s'approchant de son oreille, répondit tout bas qu'il le supplioit de l'excuser, pource qu'il ne vouloit pas être connu. La nuit commençoit à étendre son voile brun parmi le ciel, et tout le peuple, sorti d'une profonde merveille, signifioit par son croulemenl • une départie, quand chacun des seigneurs, époinçonnés d'un extrême désir de connoîlre ce guerrier, qui se préparoit pour s'en aller, le vinrent aborder, sautant autour de lui : qui fut cause qu'il mil pied à terre pour leur faire la révérence. Adonc l'époux , pour l'honneur duquel ces jeux se célébroient , lui dit en l'accolant: « Dea, dom chevalier, pourquoi vous enviez-vous la louange que vous veut donner la découverture de votre face ? » Ce disant, passa la main derrière, et, d'une audace brûlante, lui tira l'armel si rudement, ou plutôt si heureusement, que les courroies cassées découvrirent à nu le beau chef du Rhodien Éraste. Lequel, outre sa naïve beauté, peint ses joues d'une petite vergogne , comme un à qui le masque est tombé sans y penser, en une momerie -, et , de la sueur excitée pur le combat, son beau'poil s'écarmouchoit, toutcrêpelu, d'une si bonne grâce, que, si [)ar sa vaillance il avoil acquis estime et réputation enire les chevaliers, il n'acquéroil ores moins de faveur enlre les dames. Lesquelles reconnurent incontinent ce visage gracieux , et spécialement la belle Perside, qui d'aise se fût pâmée, si l'appréhension du danger où s'éloil mis son gaillard ami ne l'eût attrempée-, meltautia balance de joie et de crainte en égal contre-poids. Tous les chevaliers, étonnés, Icregardoionl sans mot dire, jusques à ce que messire Philippe, en riant, s'écria: « Foi que je dois aux armes !

' Ébranlement. — ^ Modérée.

nous devions bien pour notre honneur requérir tant, que cette face fût découverte, pour nous aller vanlerqu'une jeune damoiselle nous a tous de rang donné le saut ! » Ce disant, embrassa le chevalier, bénissant le jour de sa naissance et la main qui avoil si bien employé l'ordre de chevalier. A quoi, d'un doux souris, Eraste répondit : « Messieurs , j'ai bien occasion d'estimer ce jour bien fortuné pour moi , qui m'a apporté ce crédit que de m'éprouver contre ceux qui ont laissé les glorieuses enseignes de leurs faits d'armes en tant de périlleuses contrées , faisant en mon endroit ce que le maître d'escrime à un sien apprentif; et espérois bien que mon déguisement servît de couverture à ma rude expérience -, mais puisqu'il a plu à si honorable compagnie de m'en priver, au moins je vous prie qu'il me soit permis de m'excuser sur ma jeunesse , qui me sera au lieu du masque que vous m'avez ôlé. Quoi faisant, me donnerez occasion de reconnoître, par tout le service qui me sera possible, l'honneur et courtoisie, par laquelle vous m'avez rendu vôtre. » Ce dit, ainsi que chacun se désarmoit pour se rafraîchir, Éraste se jette allègrement sur l'échafaud qui éloil sur les lisières, où, après avoir été recueilli de toutes les dames par mille caresses diverses, parvint enfin à sa Perside, à laquelle, serrant la blanche main, il dit tout bas: «JMadamoiselle, si aujourd'hui j'ai mérité quelque los entre ceux qui font profession de la foi , je l'avoue tenir à foi et hommage de votre beauté , qui, par un favorable aspect, m'a fait heurcusemet parvenir à une fin inespérée de celte entreprise. C'est donc bien raison que j'en rende grâce à vos beaux yeux , qui, par leur rigoureuse faveur, m'ont rendu tout d'un coup et vaintjueur et vaincu. » Ainsi que Perside vouloit avoir sa revenge , voici tous les seigneurs et gentilshommes, en belle ordonnance, qui viennent prendre leur victorieux pour le mener en triomphe au palais du seigneur Pliilochryse, père de la mariée ; et celui s'csiimoit bien honoré, qui lui portoit ou la lance, ou l'écu, ou lurmet, leliement que pour ce coup elle ne [)ul répondre que des yeux. Etant toute lacom|)agnie arrivée au banquet, connnencèrent à faire telle chèie que icqtiére»it un tel festin digne des rois de Perse , durant lequel ne fui parlé que de la prouesse , courtoisie et bonne façon du chevalier vert -, qui , quand ce

vint aux danses et autres allégresses, ne diminua en rien la bonne réputation qu'il avoit acquise, faisant passera la compagnie, sans y penser, bonne partie de la nuit. Qui n'eût estimé notre chevalier vert le plus verdoyant heur et félicité qu'il seroitpossible de souhaiter? Etqui ne diroit ce jour le mieux fortuné pour lui, que lous ceux de sa vie ensemble , dOt-il plus vivre que Diton 'ou la Sybillc? Mais las! ce fut bien tout au rebours^ car la marâtre Fortune, qui fait toujours des siennes, voulut jouer le principal personnage de cette tragédie ; et pour montrer sa puissance, donna si rudement du ciel superbe contre ce beau bâtiment d'amour, qu'elle renversa ce qui étoit le plus élevé, faisant cette journée la plus infortunée pour le pauvre gentilhonmie qu'il lui eût pu advenir, tant il y a de tromperie en celte roue mondaine. L'aube du jour avoit jà commencé à chasser les ténèbres de dessus la terre, et le peuple couroit prendre place au rivage de la mer, pour voir les jeux qui s'y dévoient faire ce jour-là. Quand parmi la foule chacun cherchoit et des pieds et des yeux le gentil Éraste ; et , après soigneuse enquête, on sut pour certain qu'au point du jour il étoit parti malade pour aller aux champs. Lors, combien qu'une telle éclipse fût fort déplaisante à un chacun, on l'excusa facilement, mettant tout le mal sur l'excessif travail d'hier. Mais notre Pcrside , impatiente d'amour, ne se pouvoit contenter, ne prendre excuse en payement pour son particulier intérêt, et eût volontiers été voir ellemême que c'étoit , si sa fidèle chambrière , nommée Agathe, ne l'eût retenue, lui montrant le tort qu'elle se feroit , laissant la compagnie si indiscrètement pour découvrir son amour, que les autres filles travaillent tant à cacher; l'assurant qu'il sepcrloil bien ,ct s'éloit exempté de bien faire, afin démontrer par son absence combien valoit sa présence. A quoi l'amante répondit : « Je te croirai, mais si tu me trompes, puisses-tu aimer sans être aimée!» Ainsi elle se laissa persuader, aussi que le mal ne paroissoit pas fort grand , puisqu'il

' Ce nom étant altéré, nous n'avons pu le rétablir, car nous ne pensons pas qu'il faille lire Didon, bien que cette reine de Carthage, selon quelques historiens, ail \écu plus de deux siècles. Quant A la Siùijlle, on lui donne une longcvilc extraordinaire, en attribuant à une seule proptiétosse de Delphes les écrits el les faits que la tradition avait répartis entre sept ou huit sibylles vivant à des époques différentes.

lui avoit bien permis d'aller aux champs. IMais hélas! à qui eût-il semblé grand, puisqu'il n'étoit connu de personne? n'ayant aucun témoin que ce patient, qui, de peur qu'il fût vu, l'emportoit aux champs, loin du monde, caché bien avant en son sein. Et, pour vous en dire la cause, il faut entendre que notre chevalier ayant mis à son col sa chaîne tant aimée (sans laquelle jamais il n'alloit, ne mangeoit, ne dormoil, d'autant qu'il la répuloit cause de tout son bonheur, pour la perpétuelle souvenance qu'elle lui représcntoit de celle qui étoit l'unique maîtresse de ses affections), advint par grand malheur, que, lorsque l'époux lui (ira l'armet (comme nous l'avons dil), il fit couper, avec le hausse-col, la chaîne, de sorte qu'après être découvert contre son intention , se voulant désarmer, fut si ravi d'aise pour la gloire qu'il recevoit entre tant de seigneurs , qu'il ne sentit couler sa chaîne, étant tant pressé de la foule qui accourut pour le rcconnoître avec un joyeux bruit, qu'elle ne fut ouïe sonner en tombant; et, de là, étant tellement hors de soi , qu'il ne s'aperçut de sa perte , fut conduit en triomphe. Mais hélas! son malheur triomphoit de lui-même, comme il montra bien au soir, quand , en se déshabillant, il trouva à dire ' sa chaîne, qui lui fit passer la nuit en la plainte de son infortune; car, se souvenant de toutes les paroles que sa mie lui avoit dites en lui donnant, le cœur lui mouroit de regret. D'autre côté , regardant à soi-même, il étoit contraint de s'excuser, et ainsi ne pouvoit, sinon mettre la faute sur la traître Fortune, qui contre touttlroit rançonnoit une aise si brève par un regret éternel, « Regret, disoit-il, qui m'accompagnera à une piteuse mort, laquelle ne peut être longue à mon compte. Car de quel front oserois-je comparoître devant ma douce Pcrside, ayant si mal gardé chose que je devois avoir plus chère et recommandée que la vie? Oh! si j'eusse été si favorisé des cieux, que d'être mort autant de fois que j'ai couché ce jourd'lîui la lance , j'estimerois ma condition heureuse, étant mort en possession, et du beau présent , et de la bonne grâce de ma mie , qui au moins par mort eût eu certain témoignage démon amoureux devoir, là où maintenant ma déloyauté ne sauroit trouver excuse, et encore moins d'amende et réputation ! car qui

' 11 faut lire adirée, perdue.

LE PRINTEMPS D'Y VER

sera si fol qui, ayant Irouvé chose de si grand prix, la veuille rendre ? Mais quoi 1 faudra-l-il aussi que, sans ma faute, je perde tout mon bien ? Hé ! qu'ai-jc donc plus besoin de vivre, si je ne veux vivre en perpétuelle douleur? » En ces altères, le pauvre amant, d'un sens troublé, saule du lit en place, et, délaissé de sa raison , clicrclie son épéc pour se venger, en sa belle personne, de son désastre, et couper de bonne heure queue au cruel jeu de Fortime. Mais, n'étant guidé que de son aveugle fureur, quand il fut debout, il ne sut où aller, et la léte, lui tournant d'étourdissement, le faisoil chanceler (comme on voit un qui est tenu d'ardente fièvre, ou celui qui est Iruuhlé de l'agitation et branlement dun bateau sur les flOiS voûtés de la mer courroucée), si qu'il cherchoitla porte OÙ éloit la fenêtre de la chambre, et, pensant Être au pied de son lit, se trouvoit au chevet. El, ayant été quelque temps en vain tâtonnant, pour trouver ce qu'il cherchoit, se jeta tout forcené sur un banc, où, croisant ses bras languissants sur sa poitrine , s'écria : a IJélas ! dure mort, quel plaisir prends-tu à mon malaise? Seras-tu plus grasse quand tu m'auras mangé après être amaigri et asséché de tristesse ? Et à quelle autre misère me réserves-tu encore? Tout le monde le fuit, et tu poursuis le monde ; mais, comme un chasseur qui n'a point de plaisir à prendre la proie qui se vient rendre , lu me fuis , ores que je le cherche à grand besoin , et fais la sourde pour n'ouïr ceux qui t'appellent à leur secours. Ah ! aveugle, tu ne vois ce qui est bon de faire, non plus que Fortune, qui s'accorde fort bien avec loi pour me ruiner; et je connois bien que vous avez conjuré ensemble; mais, baste I Tune de vous deux trompera l'autre, et bientôt le malheur perdra le droit qu'il pense bien avoir sur moi. » Ce disant, sentit i)eu à peu une sueur froide lui découler en mortelle rosée pour le pesant fardeau de son tourment, sous lequel il haleloit à peine. Touk-fois, par la faveur de son bon ange, son esprit revenant en soi, comme un cheval échappé qu'on ramène à l'étable, il commença à rasseoir ces tempétueux mouvements. « IMais, dit-il , insensé, pourquoi me Ycux-je paisiblement confesser coupable par une mort non mérilée , comme s'il n'y avoit plus aucun remède? Pourquoi, fol, me rends-je malheureux , lorsque chacun m'estime heureux ? Qui me fait tant ennemi do moi-même ?

J'ai perdu une chose bien chère : ne la pourrai-je pas recouvrer, vu la faveur que j'ai acquise envers chacun ? Kl quand ores je ne le pourrois faire, faut-il pour cela présumer si grande félonie en celle où je ne connus jamais (jue toute douceur et pitié? Faut-il quejecraigne dèlre sans merci, banni de ses bonnes grâces, pour une infortune qu'il n'étoit pas en moi d'éviter? » Ainsi, le misérable Éraste, reprenant et courage et conseil, dépêcha un serviteur (qui étoit dune fidélité si entière et si éprouvée, qu'il se fût reposé sur lui de sa vie), lequel s'appeloit Pistan , pour aller secrètemont s'enquérir et sentir qui auroil Irouvé sa chaîne. iMais las! sa diligence éloit vaine, car la chaîne tomba de fortune entre les mains d'un gentilhomme de la ville (compagnon de notre martyr) qui pourchassoit les bonnes grâces d'une damoisclle champêtre , voisine de la métairie d'Éraslc , à laquelle cel amoureux en fit soudain un don. Or, un jour que se faisoil quelque festin à la ville , cette damoiselle champêtre, nommée Lucine, selon sa bonne coutume, ne faillit à s'y trouver, sans avoir rien oublié en la boîte de ce qu'elle peusoit pouvoir apporter quelque grâce cl ornemenl à sa beauté naturelle, et Dieu sait si la belle chaîne fut cachée en la poche ! Tant y a au moins que, quelque pari qu'elle fût, soudain Perside l'aperçut ; qui, voyant d'un œil de Iravers un oiseau étranger paré de ses plumes, se sentit le cœur saisi de si grand déplaisir, qu'elle jjerdoil toute contenance ; et, craignant que son mal croissant contraignît sa face de trahir son cœur, fut contrainte de se retirer de la compagnie, feignant pour son excuse et couverture avoir sa robe trop serrée. De fait, se fait décrocheler par son Agathe'; mais las! elle étoit agrafée d'un autre crochet bien difficile â relâcher ! Elle se jeta sur un lit , et renvoya sa servante, feignant de vouloir reposer; mais jamais no put impétrer* d'être laissée seule : qui lui fui bien dangereux ; car, conune le feu caché sous la cendre se fait beaucoup plus violent que celui dont la chaleur est décou-verte et dissipée en l'air, ayant quasi plus de menace que de force ; ainsi, la désolée Perside, couvant et dissimulant un fort dépit en son faible cœur, recul une si chaude alarme et fut combattue

' Ce nom parail ici employé génériqncmcnt pour (Jcsi;:ner une suivante, une fille de service. 2 Obtenir.

de tant d'angoisses, que, si les larmes n'eussent soudain délrempé et les soupirs éventé celle ardenle fournaise, en bref eiH été réduile en cendre, comme un qui, assailli de plusieurs en un délroil , ne trouve autre issue ([uc de se rendie à la merci de ses ennemis. Envie , haine et jalousie lenoienl sa pauvre âme entre leurs mordantes tenailles, cl de leurs marteaux aigus la balloi'cnl sur roiiclumc d'amour. Hélas 1 que Nalurc a fait les choses mauvaises prochaines des bonnes I de quoi les vertus se doivent bien plaindre que Ton a mis entre deux vices. Las ! le mal osl si prés du bien, que souvent l'un est prins l'un pour l'autre , tant le voisinage en est contagieux. Jalousie conjointe à l'amour, comme est l'épine à la rose, jouoit si bien son personnage, qu'elle obtinl la première place el donnoit (ayant gagné cet avantage) entrée à tout faux soupçon, trahissant et livrant amour à ses ennemis, duquel elle se dit si fidèle compagne. Comme l'on ne peut dérober à un avaricieux le trésor sur lequel il a toujours les yeux de sa pensée, que soudain il ne s'en aperçoive; ainsi l'absence de sa désolée Perside ne put guère être cachée à l'amovu'eux Erasle , qui, la trouvant trop longtenq)S à dire, faiilastiquoit ' diverses choses, lesquelles s'approchoienl de la vérité : ce qui lui renouvela sa mortelle plaie , qui , puis n'a guère, avec une fomentation d'huile de temps s'éloit adoucie, cl preuoil croule par l'espérance de recouvrer le joyau tant aimé. Or, pour résoudre son souci , il alla à la chambre ( s"élanl dérobé finement de la compagnie) où déjà des yeux et du cœur il avoit conduit la pucclle, qu'il trouva si fort plongée en ses rêveries, que, comme captivée de tous ses sens el transportée de passions'^, ne l'aperçut qu'après qu'il lui eut prins la main. Et lors se sentit le cœur tant serré de nouvelles angoisses , que, sans pouvoir dire un seul mol, après un regard plein de menace, dont son cœur giossissoil, tourna la face indignée de l'autre côté; qui fut cause qu'Érasle, vainquant soupçon par la vérité découverte , lui dit d'une bouche forcée; « Eh quoi! madamoiselle, voulez-vous ('Ire malade pendant que les autres font si bonne chère? N'y a-l-il poiul moyen de voiis dérober votre mal, ou vous déparlir de noire aisji' notre je dis, encore que le deuil que j'ai de vous voir

' imaginait. — '^ Souffrances.

ici m'en prive à bon droit. » A quoi l'infante répondit, le perçant jusqu'au vif d'un regard tranchant: «Ah! cœur plus feint et traître que la même feinlise , est-il bien possible que votre langue trompeuse désire bien à celle à qui votre cœur veut tant de mal? est-il possible que par le dehors votre face puisse couvrir la déloyauté , que par le dedans vous me machinez si lâchement? Las! un même pourroil-il être mon médecin et mon bourreau ? Estil bien possible qu'en un si grand corps il n'y ait pas une goutte de bon sang pour convaincre un visage si dissimulé ? Ah ! trompeuse bouche, jusques à quand m'enchanterez-vous par le beau semblant, pipeur de vos fausses paroles ? Et pourquoi, menteur -, pourquoi, parjure •, pourquoi , déloyal , avez-vous prétendu faire gloire de décevoir par voire fard une fille facile à croire, el, plus est, une qui aimoit? Hélas : ma jeune simplicité mériloil plutôt quelque grâce et faveur! Mais, infortunée que je suis moi-même , !puisque mon dur destin m'avoit obligée à aimer une fois en ma vie, pourquoi m'a-l-il donné un cœur si ferme el loyal ? que ne me le faisoit-il du tout ferré et acéré, pour faire reboucher ' contre les flèches de toute amoureuse pitié? ou, si le ciel avoit envie de loger en moi un cœur si franc et constant, pourquoi me l'a-l-il adressé au plus ingrat, déloyal et volage qui naquit oncques? Las! pourquoi me l'a-t-il rangé et voué ix un qui, sans aucun égard de mes mérites (si pour bien aimer on mérite quelque chose), m'en donne si pileuse récompense? Vous ai-je donc bien tant fréquenté dès ma première jeunesse, ditelle tenant les yeux moiles baissés en son sein, sans vous pouvoir connoître, me laissant h la bonne foi décevoir par votre masque, et le venin de votre cœur a-l-il bien pu être si longtemps caché sous l'écorce de votre front dissimulé? Las! Amour aveuglé m'aveugloit! mais ores la vérité me crève les yeux. Ah ! Nature , pourquoi as-tu baillé à l'homme un cœur si contraire à sa langue , qu'il faille que l'un démente l'autre? Pourquoi les dents prochaines ne vengent-elles la mensonge de la langue, ou, si c'est le cœur double qui fait outrage à la langue , que n'avons-nous en la poi- Irim" une Icnêlre qui, par son ouverture, puisse découvrir les fraudes de cet hôte félon, jusques

' Rebrousser, émousser contre lu'.

LE PRINTEMPS D'Y VER

en son plus sccielcabincl? Las! si avec la foisD rompoil le fil de la vie, je ne scrois ores en peine de me plaindre de celui qui, en dépit de loyaulé , triomphe de mes loyales affections. Mais, encore rju'ainsi fût, si est-ce que, pour cela, ne seroit sulTisamment vengé et satisfait, l'amour trop entier et parfait que vous ai porté, faux et déloyal Erastc ; lequel avez si mal reconnu , que, tournant contre moi la pointe de mes propres armes, avez gagné une seconde amie par le gage de la première , me faisant Ctre la seule cause de mon malheur. Eh bien I bien qu'elle aille la tète levée, bravant' de ma chaîne , qu'elle se pare et arliffe * de mes dépouilles, puisqu'elle est héritière et jouissante de l'amour qui m'étoitdù, duquel je faisois tant d'estime, que je n'estimois rien toute autre chose 5 qu'elle se glorifie de ma honte et réjouisse de rlia douleur, pendant que je ferai deuil et pénitence d'avoir mal logé mes bonnes affections! Ahl Éraste, Érasle, cen'étoit à moi que deviez adresser vos ruses si bien affilées-, mais bien me soit, que de bonne heure je les ai connues. Parquoi, dés à présent je renonce et désavoue toutes les faveurs qu'avez jamais reçues de mai-otlise, vous permettant toute liberté d'aller chercher récompense vers celle qui vous est si redevable, jusques à ce qu'en soyez las pour voler à une autre nouvelle, et me laissez désormais bannie de vos yeux, de voire bouche et de votre mémoire, comme de ma partje pratiquerai bien. Et, de peur que rien ne m'y donne empêchement, tenez votre bague que je vous rends , et qu'il ne vous souvienne jamais comme je l'ai gardée chèrement.» Adonc, la parole, étouffée de sanglots et soupirs, lui mourut en la bouche, laissant Éraste si vivement combattu , qu'encore qu'il eût bien fait sa provision de constance, se munissant cl préparant à un rude assaut, force lui fui de livrer la forteresse. Or, voyant celte dure alarme finie, cl que c'étoil à son rang à se défendre, s'il ne vouloit confessi'r pai- son silence la faute, reprint force au cœur et en la langue, si qu'après une petite pausade, tirant un profond soujjir , répondit: « Mais, mon Dieu, pourquoi suis-jc d'une coiidition si mauvaise, ou pourquoi ai-je, en mon favorable droit, trouvé juge si inicjue , qu'il me faille passer condamnation sans connoissance de cause?

' Se pavant.

' On dit aujourd'hui af^j/edaus le langage familier.

Eh! pourquoi, madamoiselle, m'avez-vousfait si grand tort, que de croire de moi ce que neûles jamais occasion de penser çeulement? Las! pourquoi la mensonge a-t-clle si grand avantage sur la vérité , et quel malheur m'a assujetti h si dure calomnie, m'ôlant tout pouvoir de m'en défendre.-' Pourquoi la mensonge me fait-elle en un coup perdre ce qui m'étoil si bien acquis par un long sei vice ? Ah ! pour Dieu , je vous prie , madamoiselle, faites-moi cette grûce, par dessus tant d'autres que j'ai reçues de vous, qu'avant que prononcer ainsi la sentence de ma mort, il vous plaise entendre le malheur qui m"a privé de la chaîne, cause de votre juste mécontentcnient. » Lors, il discourut bien au long comme étant démesurément affectionné au service de sa dame, il avoit, par les Fuenécs de Fortune, fait avec ce beau joyau perte de toute sa joie ; ajoutant enfin que le malheur avoit fait son dernier coup, d'autant qu'il dèliberoit bientôt TalTranchir de sa puissance par le bon secours que lui donneroit sa main vengeresse : « Si vous, madamoiselle , dit-il lui présentant son épée nue, ne m'ôlez, par voire grâce, de celte peine, punissant celui qui ne vous mèfit oncques. Ce cpie je vous supplie faire, si vous estimez ce pauvre cœur digne de si gracieuse mort, que celle que m'apportera votre main, pour ne me laisser languir sous la tyrannie démon cruel malheur : vous suppliant toutefois d'estimer que l'amour que je vous ai toujours porté, aura été plutôt violé par mort que par déloyauté. » L'infanle, à qui rigueur et i)itié durant ces propos avoient dressé une contre-l)alterie, se sentit nienée si diversement , qu'elle donnoil et ôloit à toutes deux la victoire en même temps; si que la langue, captive de ses ennemis, laissoit faire j^on ofiice aux yeux qui, tout embrasés d'ardenles passions , dardoient des regards si lianchants , (|u'il n'y a harnois si bien trempé et acéré qui eût pu préserver un cœur de leur pointe; doni le irisleamanl, tout navré, comme s'il eût par là reçu sa condamnation muette, se délibérant d'exécuter promplement , tourna la pointe de son épée, misérable remède d'amour, contre sa magnanime poilrine, cl, prodigue de son àme, d'une courageuse impuissance , se "donnoil le branle pour b'alancerson corps dessus, et apaiser , par ce pileux s.icrifice , la rigueur de sa lièro amie, si la fille de chambre ne fù' soudain ciccourue, qui , de

bonne fortune , en se liàtant , donna du pied conlre le pommeau del'épée, qu'elle fit fuir: dont advint qu'Érasle chut tout plat i"! terre sans s'offenser , faisant toutefois tel bruit, que quelques-uns y accoururent. De quoi les amants, un peu honteux, feignirent que la maladie étoit tombée en pâmoison. Ainsi le jeu s'acheva dans la tragédie , comme un canon qui a fait faux feu, et Perside se repentit en soimême de sa dureté, qui avoit quasi été cause d'un grand mal, avec désir de l'amender à loisir. Cependant Éraste, n'osant paroître jamais devant sa mie sans la chaîne, se conseilloit à soi-même comment il la pourroit avoir dé la damoiselle, à qui il l'avoil vue, sans savoir qui lui enpouvoit avoir fait présent. « Las! disoitil, que n'ai-jc affaire h un homme, pour la racheter par force d'armes? Mais, pui.sque mon débat est contre une femme, il la faut avoir par amour et grâce. » Parquoi, résolut dés lors de gagner la bienveillance de la damoiselle par pratiques amoureuses ^ ce qu'il sut si bien faire, qu'en peu de temps il mérita le nom d'ami. En quoi , il enq^ira grandement sa condition, qu'il lâchoit d'amender; car il se rendit d'autant plus suspect â sa jalouse Perside, qui faisoit bien son compte, qu'ores son Éraslc éloit si bien convaincu, qu'il n'y avoit plus lieu d'aucune excuse pour couvrir sa déloyauté; toutefois, afin que rien ne lui fût inconnu, elle avoit force espies ' qui veilloient sur ce pauvre amant. Lequel, allant un jour voir sa nouvelle maîîrcssc en masque, lui présenta un beau carcan, contre la chaîne, que par signes il requit Cire jouée, laquelle il gagna. Parquoi, plus joyeux qu'on ne sauroit penser, se relira sans se découvrir. Vrai est, que Lucinc, â laquelle il laissa son carcan au lieu de la chaîne, le connut fort bien -, autrement, n'eût abandonné ce qui lui éloil si cher pour chose du monde. Or, voilà la chaîne recouverte par un gain qui sera cause d'une grande perte, comme nous verrons, tant louics choses viennent â rebours à ceux qui sont poursuivis de leur importun malheur. Le jour ne fut plulôt levé, que notre Éraste, ayant ce qu'il avoit tant désiré, s'en para el accoùlra, comme jadis il avoit de coutume, pour s'aller vilement présenter à sa maîtresse avec un visage tout renouvelé, cl faire sa paix avec elle. INLiis, au sortir de sa maison, il rcnconlra l'amoureux ' Espions.

de Lucine; lequel, outre qu'il lui vouloit un mal de jalousie, l'ayant vu son corival appert ', redoubla celte haine et maltalent par la vue de celte chaîne , que soudain il reconnut pour l'avoir autrefois donnée à s'amie; dont advint, que, selon que la colère subite le pressa, il s'écrie : « Où as-tu dérobé celle chaîne, méchand paillard , dont tu fais ici du brave ? » Et à rinslant dégaine l'épée, venant assaillir celui qui n'étoit apprenlif à rabatlre l'audace de tels orgueilleux ; car, du Iroisiômc coup, Eraste lui per(;a la gorge par où avoit passé celle injure, et, avec un ruisseau de sang, l'élendil mort sur le pavé. Ce gentilhomme occis, pour être de fort bonne part et avoir beaucoup de bonnes parties en lui qui le faisoient bienvenu en toute compagnie, fut si plaint et regretté de chacun, et sa mort si bien poursuivie, que si Eraste, quelque faveur et crédit qu'il eût, ne se fût promptement évadé et sauvé, il étoit en danger de s'en repentir à dures enseignes. Hélas ! après tant d'honneurs reçus pour éviter le péril de sa vie, le voilà qui s'enfuit, banni de son pays, de ses amis, et de tous les plaisirs et commodités du monde ; tellement, que Fortune a bien maintenant de quoi se contenter, ayant, pour son passe-temps, réduit ce pauvre amant, de tant heureux, tant misérable ! I\Iais ce grief désastre ne lui pesoit rien au prix de l'absence de sa Perside ; le souvenir et appréhension de laquelle lui étoienlplus péniblesque mille morts. Toutefois, l'espérance, qui est toujours compagne du malheur, lui tint écorce *, l'assurant que s'amie portoit bien sa part de cet ennui causé pour l'amour d'elle ; et qu'il n'auroit point faute d'amis pour moyenner sa grâce, rappel et rétablissement. Cependant, prenant avec soi son bon serviteur Pistan, tira versConstanlinople, où il n'arriva plutôt, qu'il fut reconnu de plusieurs seigneurs, qui, pour avoir été témoins de sa vertu le jour des tournois solennisés à Rhodes, lui firent accueil digne de son mérite ; faisant tous si grande estime de sa valeur, que la renommée qui s'épandoit parvint aux oreilles du Grand-Seigneur, nommé Soliman ', auquel il fut présenté par le despote

' Piiva! évident, apparent. — * Expression proverbiale signifiant : le trompe, l'abuse.

^ Soliman IF, successeur de Sclim I", fut un des plus iiiuslrcs sultans de Constantinoplc : il porta ses armes victorieuses eu Europe , en Asie et en Afrique ; ses

LE PRINTEMPS D'Y VER

de service, qui le recommanda pour le plus hardi cl adroit chevalier de toute la contrée. Soliman, après l'avoir mis en besogne, l'éprouvant en petites choses (comme on fait un \aisseau neuf), Testima à part soi plus qu'on ne lui avoit prisé ; tellement, que, tant pour l'assurance de sa fidôlilé, que pour sa souveraine vaillance jà expérimentée, il le constitua colonel de ses janissaires (qui est comme capitaine des gardes), et, avec un puissant régiment, l'envoya combattre Gaselle', qui s'éloil révoltée contre la seigneurie, ayant rassemblé tout ce qu'il avoit pu trouver du reste des mameluks : où la Fortune, qui pour être muable, est contrainte de relever ceux qu'elle a abattus , fut si favorable à sa vertu , qu'il rapporta issue heureuse de celte entreprise. Et, poursuivant le fil de son bonheur, par le commandement du Turc, mit le siège devant Belgrade ', qu'il print avec la mort du roi Louis de Hongrie j puis, après plusieurs hautaines expéditions, retourna en glorieux triomphe , qui le rendit si cher à son seigneur, qu'il le fit un de ses pachas , l'admettant aux plus privées affaires de son conseil ; auquel fut un jour délibéré, que, pendant la peine que prenoient les chrétiens à se défaire par mutuelles guerres, allumées entre le roi François et l'empereur Charles', l'occasion se présentoit fort propice d'envahir et surprendre la tant noble et puissante île de Rhodes, qui leur scrvoit comme d'un boulevard inexpugnable. Ce qu'étant résolu et conclu, Éraste, après une grande révérence, supplia le Grand-Seigneur, qu'encore

principales victoires furent contre les chréliens , auxquels il rendit son nom redoutable , surtout par la prise de Bhodes et la conquête d'une partie de la Hongrie. Il mourut en 15CC, à l'âge de soixante-seize ans. ' Gazelli , ou Zambud-Meliemor, prince de Syrie, devint gouverneur de cette province conquise par les Turcs ; mais, à la mort de Sélim I^', il se souleva contre Soliman et appela l'Egypte à la révolle. Sa rébellion fut comprimée presque aussitôt, et le bassa Ferhaf , lieutenant de Soliman , le défit dans une bataille où il fui tué. l! Eraste de la Nouvelle de Jacques Yver doit être le môme personnage que le bassa Ferbal.

* Jacques Yvcr confond ici les dates : la ville de Belgrade, qui avait été assiégée inutilement par les Turcs, en 1442 et riôG, fut emportée, en 1521, par Soliman II; mais Louis II, roi de Hongrie, ne mourut qu'en 1526, à la bataille de iMohacs, après laquelle il se noya, en fuyant, dans un marais.

* L'auteur continue à confondre les faits et les époques. Ce ne fut qu'en 1521 que la guerre commença entre François I" et Charlcs-Quinl.

qu'il cCit bien occasion do vouloir mal à son ingrate patrie, toutefois il plùt à Sa 3Iajesté de le dispenser d'assister à si indigne expédition j non pour désobéissance qui fût en lui (car il ne cherchoit que l'occasion pour témoigner et faire paroître son fidèle service), mais pource que son devoir consentiroit plutôt à une cruelle mort. Ce que Soliman, bien considéré, loua grandement, comme si, en son Éraste, il eût vu un Thèmistocle ressuscité ; qui, poussé jadis d'une singulière bonté, aima mieux mourir courageusement que aller détruire sa ville qui l'avoit si injustement banni, de peur d'être estimé race de vipère, né pour la mort et ruine de sa terre, sa mère naturelle. Parquoi, Soliman lui-même en personne se transporta avec toutes ses galères à Pvhodes, oii sa présence servit tant, que, moyennant quelques pratiques secrètes, l'île fut mise en son obéissance, un mois de juin 1521, si j'ai bonne mémoire \ et, combien qu'ils se fussent montrés fort opiniâtres, si est-ce que l'empereur victorieux s'y porta (en faveur de son gentil chevalier, duquel il se souvint) le plus modestement que la rigueur de la guerre peut porter. Ainsi , le grand Alexandre pardonna à Thèbes, pour l'amour de Pindare, et à Slagyrie, pour l'amour d'Aristole' -, et ainsi, Iheureux Auguste traita doucement Alexandrie rebelle, pour l'amour d'Arius-. Or, les Turcs ont accoutumé, à la prise de quelque ville sur l'ennemi, choisir la plus accomplie en beauté qui soit entre toutes les filles, pour en faire un présent au principal capitaine, estimant ne lui pouvoir donner plus honorable part du butin et pillage: qui fut cause que notre belle Perside, laquelle avoit perdu, avec son Eraste, tout plaisir et joie, fut incontinent choisie et ravie du monastère des religieuses où elle s'étoit rendue, et présentée au Grand Seigneur. Lequel, la voyant déplorée' outre mesure, l'envoya en grande pompe à Constantinople, fai-

' Alexandre renversa de fond en comble cette ville et n'épargna que la maison où Pindare était né. Il rétablit, en mémoire d'Aristole, la \illc natale de ce philosophe, Stagyre, que riiilippe, roi de Macédoine, a\ait détruite.

* Auguste, premier empereur de Rome, ayant vécu trois siècles avant l'hérésiarque Arius, né à Alexandrie, on doit penser (|ue l'auteur désigne sous le nom d'. /«guste l'empereur Valens , qui s'était mis à la tète de l'Kglise arienne d'Occident, au quatrième siècle.

" Pour éplorée.

sanl, pour riidoiicir cl gagner, (oulcs grâces el iinmiinilés A ceux qui se disoienl tant ne quant' de ses parents. Noire captive, étant arrivée cl Constantinople, fut mise entre les filles que le roi fait nourrir et garder pour son déduit par des vieillards et eunu(pie8 (doctes à chanter, jouer de la harpe, danser, el parler l'arable), comme un trésor fort singulier. El eslimoit qu'en celte cage, sa farouche tourterelle se pourroil ap|)rivoiser ; si qu'en l'allant voir, après avoir admiré les dons , desquels Nature l'avoil rendue admirable (combien que la tristesse lui eût envié beaucoup de sa beauté, la tlétrissanl comme une pluie impétueuse llétrit les Heurs d'un jardin), sentit en soi renforcer l'amour, lequel autrefois triompha du superbe cœur d'Achille, lorsque Briséide, sa prisonnière , élanl en accoutrement de deuil , le vainquit après sa victoire. Mais, après maintes caresses et présents que fit cet amoureux empereur à noire désolée, comme celui qui avoit le cœur si bon , qu'il eslimoit plus un baiser de gré qu'une jouissance forcée, la pucelle , résolue de mourir chaste plulôt que vivre après la perle de son honneur, ne jeloit que larmes et soupirs pour réponse, connue celle dont le haut courage, el non vaincu par ses propres misères, machinoil de grandes entreprises : qui fui cause que le Grand-Seigneur temporisa un peu, et, l'ayant laissée en sa chambre, sortit dehors cl se tint à la porte, qui ne fut plulôt fermée, que la belle ouvrit sa bouche pleine de tristes doléances, et, avec des soupirs, dont son tendre estomac cuida fendre, regreltoil ores ses chers parents, ores sa douce terre, ores ses compagnes tant aimées, le tout si piteusement, (juc! l'empereur, qui écoutoit attentivement, soulTrit malgré lui; une compassion, qui n'auroil jamais logé en sa dure el lurquesque Ijoilrine , le contraignant de se ressentir d'une si juste douleur. IMais surlout son cceur fondoit en [)ilié, lorsque rinforluiièe, jetant ses bras languissants au col de sa chère Agathe , après avciir tout regretté, s'écria : «lia, ma mie! n'ai-je pas donc en un coup perdu pour jamais tout mon bien, afin de traîner une vie accablée de misères ? vie que ma fortune ennemie m'a voulu réserver. IVIais hélas! entre tant de maux qui m'accablent sans me luer, encore serois-je

' Celte expression équivaul à jihts ou 7noins.

bien soulagée, et mémo étant morte , mes 09 rcposeroient plus mollement, si j'avois vu mon Kraste, ou si j'en avois ouïquelque nouvelle. Ha ! Erasle, mon cher Érasle, quel malheur nous empècbc de vivre ensemble, heureux en notre misère? Las! votre seule présence rendoit ma vie si contente, que je n'aurois envie sur la félicité des plus grandes reines du monde. IMais hélas ! puisque, par le vouloir des cieux, nous avions voué l'un à l'autre nos premières et plus sincères alTeclions, quelle contraire destinée donne à notre heureux commencement une si l)iteuse fin i' Ah! ami, que je plains le lourmenl que recevra votre loyal cœur, si quelque bon vent lui porte nouvelles de la mort de celle qui, pour ne pouvoir vivre vôtre, a voulu mourir sienne! El en quelque part que vous soyez, ayez au moins el mémoire el pitié d'une Perside, qui, ayant consacré ses chastes amours à vos mérites, ne les a jamais pu ranger en autre lieu -, ains les a emportées en son sépulcre, pour là vous les garder entières et inviolables : ce que je témoignerai au prix de mon sang , qui seul est digne de ratifier ma constante amitié , afin que, par ce sacrifice volontaire, j'apaise la malice de cette déesse des choses humaines, Fortune , et exempte ma pudicité de la puissance d'un empereur. En quoi je pratiquerai ce que tant étroitement me recommandâtes en me donnant votre belle bague , que pour l'amour de vous je baiserai pour la dernière fois.D Alors les pleurs et sanglots lui interrompirent la parole, et, d'un courage mortel, elle tira un glaive de dessous sa robe, qu'elle avoit gardé à ce besoin, de^peur dèlre prévenue par la force (comme jadis fut Lucrèce), duquel, toute frissonnante el d'une main mal assurée, elle appuya la pointe sur sa blanche poitrine , poitrine, dis-jc, qui étoit la vraie forteresse de chasteté, quand le roi, tout éperdu de celle furieuse entreprise, enfonça la porte, el, tout d'un saut, saisit sa cruelle amie, s'écriant : « Ah ! mignonne , pourquoi voulez-vous si inhumainement offenser ce qui mérite d'être si bien défendu ? et pourquoi , avec le fer, osez-vous forcer ce qui par sa douce force forceroit les plus forcenés du monde ' ? » La pauvrette, étonnée comme un larron qu'on prend sur le fait,

« Ces concctti dans le goût italien plaisaient beaucoup à la cour de Charles IX. Les pointes de ce genre furent en vogue jusqu'au commencement du siècle de Louis XIV.

LE PRINTEMPS D'YYER.

et déplaisante d'avoir é(é trouvée en cet état, mais encore plus d'avoir failli à son exécution, iaissa choir le couteau fies mains et ficha ses yeux en terre sans mol dire. Lors le roi, se souvenant de lui avoir entendu réclamer si affectueusement le nom d']'>asfe, dépêcha soudain un courrier pour lui aller faire commandement de par Sa IMajesté de venir en toute diligence. Or, il éloit à demi-journée de là, et plaignant la misère de sa patrie, et spécialement de sa pauvre maîtresse, qu'il croyoit perdueà jamais ; et, pour regret digne de sa perle, il avoit ordonné de passer le petit reste de sa vie , si Dieu vouloil qu'il en eût de reste , en un bois solitaire. Mais, étant mandé à son grand regret, ne voulut faillir à venir tout incontinent, préparé à recevoir toutes tristes nouvelles. Etant arrivé , il se présenta soudain à Tempercur, qui, l'ayant levé de terre, le mena voir cette dés.olée beauté, à laquelle il avait fait ôter le couteau et mise en sûre garde, pour la voir endurcie et boucher l'oreille à toute consolation. Et lui demandant s'il connoissoit cette damoisellc, Éraste, étonné pomme s'il fût ressuscité, ne savoit bonnement s'il veilloit ou songeoit- toutefois, pour jouir du bien vrai ou faux, courut les bras ouverts se jeter au cou de sa Perside recouverte', se serrant si étroitement bouche à bouche, que ce doux lien, par une trop extrême joie, cuida délier Vàme du corps de ces deux amants, qui, perclus de tout sentiment, demeurèrent pâmés de merveille , jusqu'à ce que la fontaine d'amour, ruisselante par les yeux , fît place à la parole. Et lors Éraste, embrassant les genoux du sultan, dit : a Je vous supplie très-humblement, sire, pardonnera votre serviteur si, vaincu de trop excessif amour, il n'a eu le pouvoir de préférer l'observation des commandements de son seigneur à ses impatients désirs, car je confesse, monseigneur, que mon devoir mériloit que fusse plus attentif à répondre à votre demande ^ mais je me suis senti tellement forcé par le renouvollemenl d'un ancien feu , qui dès ma première jeunesse s'alluma en moi par les perfections de cette damoisclle, que, me faisant oublier moi-même , ce n'est chose étrange qu'il m'ait aussi fait oublier mon devoir. Toutefois, je pense, monseigneur , que si votre généreux cœur a fait preuve et expérience quelquefois d'un vrai

' Becouvrée, relrouv<)e.

amour, ma faute trouvera excuse envers Votre Majesté. »

L'infante, d'autre côlé, ayant changé son visage de funérailles en visage de noces, et regardant d'un œil où 1 amour, les grûces et la révérence 'se baignoient, l'empereur dénoua peu à peu sa langue pour lui découvrir brièvement l'état des amours dÉraste et elle , qui, pour les diverses injures de l'ennemie Fortune, n'avoient jamais changé, ains s'éloient toujours gardés entiers au plus secret de leur ca>ur, comme se garde le blé en terre durant la forte gelée ; ajoutant enfin qu'elle estimoit son malheur heureux , que par la vue de son tant désiré Eraste lui payoit cl lui récompensoit si bien ses travaux, qu'à jamais elle s'en liendroit pour bien contente et satisfaite, ce qui lui servira comme d'un favorable bateau pour aborder au dernier porl de ses misères , rendant grâce à l'empereur du bien qu'il lui faisoit lors, pour récompense d'avoir détruit son pays. Soliman, voyant lelTet d'un si étroit amour, accola les deux amants, fort étonné d'entendre si étrange aventure, et eût volontiers requis de faire le tiers, comme fit jadis ce tyran. Puis, se tournant vers les princes quiraccompagnoient, dit : « Par ]Mahom % mes amis, j'ai trouvé un grand repos en mon âme, car, excogitant^ le moyen de récompenser dûment les services que ce pauvre gentilhomme m'a faits elles travaux périlleux (ju'il a souflerls sans jamais s'épargner en rien, je trouve à cette heure occasion de l'en salariser ' et reconnoîlre, en lui faisant présent de ma prisonnière. Parquoi, ditil à Eraste, puisque votre amour est si sincère vers celte damoisellc, comme montrez, je vous la donne â fennne et épouse, bien que je sois contraint de confesser que la beauté, dont elle est reconimandable entre les plus excellentes de l'Asie, nj'a jusqu'ici assujetti le courage. Mais je veux en cet endroit vaincre mes propres alTeclions pour vous faire triompher de ma victoire , vous donnant à connoîlre votre bien cl avantage avoir plus de puissance en moi que le mien propre. » Auquel Eraste répondit : « IMonsieur, je remercie les cieux d'avoir mis en la poitrine de mon souverain roi un ca>ur si magnanime , (|uc de se pouvoir subjuguer soi-même, qui vous est un trophée plus glorieux que si vous aviez gagné l'empire

' Le respect. — * Par Maiiomct.

^ Rechcrclianl, réflécliissanl.— ' Pour sahmer.

d'Occident; en quoi avez fait suiïisante preuve qu'étiez de la tant illustre race des Ottomans et digne de commander à tant de royaumes. Je rends aussi grûces immortelles à Votre IMajesté du bien qu'aujourd'hui elle me fait recevoir, lequel j'espère reconnoître par tous les services qu'il me sera possible de faire à votre grandeur, me sentant tellement obligé par celle admirable faveur , que désormais j'estimerai peu la perle de mille vies pour récompense, w Soudain furent les noces célébrées avec grandes solennité et magnificence, que l'empereur honora tant, qu'il sy voulut trouver avec toute sa cour (mais maudit soit honneur qui fut cause d'un si grand mal !) et fit à Eraste de grands riches présents , puis le constitua son lieutenant au gouvernement de l'île de Rhodes, où , ayant eu congé de la seigneurie, nos fortunés amants, peu de jours après les noces, se transporlércnl. Oh ! qui pourroit dire Theur et la joie qu'ils recevoient jouissant à leur gré du bien tant désiré , et menant Fortune en triomphe , qui se rioit de leur trompeur contentement! Car tant de plaisirs s'écoulèrent comme une anguille en la main, et ne vécurent guère en ce déduit amoureux, tant il y a d'inconstance aux choses de ce monde , où nous cherchons fermeté. Et ce qui doit être trouvé plus étrange, est que le jour des noces, qui sembloit le mieux fortuné, leur fut le plus malheureux , couvant sous la douceur le poison qui fut cause de la piteuse mort de l'un et de l'autre. Car la belle Perside, pour dignement solenniser ce jour dédié à la faveur, tout éperdue d'aise , s'étoit parée de force riches pierreries, qui couvroient d'un tel lustre ses nalulurelles perfections , qu'elle sembloit plutôt une déesse tombée des cieux pour faire émerveiller les humains, qu'une créature mortelle: et sut lors si bien déployer les trésors de ses plus rares grâces (qu'elle fit A tous gestes d'allégresse, où la gentillesse du corps se monirc, fût à chanter ou devise r), qu'il n'y avoit celui, qui, tout ravi, n'admirât sa bienséance et n'estimât avoir fait grande conquête et butin , quant à lembléc il avoit eu d'elle quelque fuyarde œillade. Tant s'en faut qu'ils eussent souhaité de tenir la place du marié! JMais, sur tous, l'empereur Soliman, étant atteint au vif d'un trait de ses yeux, dont elle avoit détrempé la pointe langoureuse en ses plus délicates mignardises, laissa yaincrc sa liberté à l'clTort de

cette beaulé. Et Amour, auquel il avoit voulu résister, lui mit le pied superbe sur la tète , si que, ou pour être trop favorisé d'elle, pour l'honneur qu'elle lâchoit de lui faire , qu'il tournoit à amour (comme amants prennent tout à leur avantage), ou pour être trop près de ce doux feux, se sentit tellement embrasé et altéré, que toute son attente n'éloit qu'à complaire à sa chère captive, qui , par une cruelle revenge, le captivoil ores si étroitement, que combien qu'il eût ( recueillant son ancienne vertu ) résolu de s'en délivrer , toutefois force lui fut de requérir grâce les mains liées-, tellement que ce mal, petit à petit , se fit si grand pour lui avoir donné racine, que puis après, ni l'espace du temps, qui dompte tout, ni l'éloignement de sa mie, ni la mémoire des services reçus d'Eraste , qui l'obligcoient à n'être ingrat , ains retrancher ses passions, ne le pouvoient empêcher, qu'il ne se repentît amèrement de son offre et libéral! té trop inconsidérée, qui lui avoit fait donner chose qu'il devoit avoir plus recommandée et précieuse que la moitié de son État ; tellement que, ne pouvant trouver remède en sa naturelle constance, résolut enfin de lâcher la bride de ses rebelles et indomptables affections, n'estimant rien lui être impossible, et espérant que Perside, vaincue de ses bienfaits, lui en rendroit enfin gracieuse récompense. Parquoi, délibéra lui faire savoir combien il enduroitpour un amour, et, prenant encre et papier, écrivit ce qui s'ensuit :

« Si les dieux, ayant fait l'homme , lui eussent fait aussi cette libérale faveur, que de lui donner la seigneurie sur soi-même, pour maîtriser de pleine puissance ses passions rebelles, je ne serois en peine, belle Perside, d'implorer un nouveau secours pour résister aux assauts que me livrent mes ennemis domestiques , comme celui qui, après avoir longtemps combaltu pour la défense de ma liberté , me sens lellcment oppressé de la multitude des assaillants, qu'il me force de me soumettre à la merci de leur superbe victoire, vu que si gracieuse composition m'est promise. Et ne faut, maîtresse, que demandiez quel est ce puissant adversaire, sachant que toutes les puissances de ce monde me sont assujetties, fors votre rigoureuse beauté, laquelle a fait si large brèche en mon cœur, que, quelque bon rempart que j'aie voulu faire el opposer, il m'est impossible de repousser les furieuses alarmes que jour et

LE PR1NTE.MPS D'Y VER.

nuil me donne la pcipctuelle souvenance de vos rares perfections. Et, combien qu'il me soit fort grief d'ôlre devenu esclave de ma propre captive par la vengeance du cruel Amour, pour avoir méprisé ses forces invincibles -, si est-ce que, considérant le mérite de vosdivinesgràccs, j'ai de quoi me glorifier d'être asservi à cette souveraine beauté, qui, seule, estdigne de commander ù un Soliman, auquel tout obéit ; espérant que, si elle n'est démentie par une secrète dureté , vous récompenserez bientôt les pénibles travaux de celui qui attend tout son bien de votre faveur.

« Sultan SOLLMAN. »

Ces lettres bien closes , et cachetées de l'anneau royal, furent délivrées à un page dont la fidélité étoit bien connue ^ lequel, instruit de tout son devoir, arriva en toute diligence à Rhodes , où il trouva celle , pour laquelle il éloit venu, seule avec ses damoiselles : car pour lors Eraste étoit allé à la chasse. Parquoi, le page, ayant fait Irès-humble révérence à la dame, lui présenta les lettres de son seigneur, avec ses très-affectionnées recommandations ; lesquelles elle reçut et baisa avec mille grandmercis ' de la bonne souvenance que le roi avoit de son humble lieutenant Eraste. Puis, se relira à part, et lut, non sans grand trouble d'esprit, tout le contenu. Toutefois, dissimulant prudemment ce qu'elle en pensoit , avec une face riante et bien déguisée , s'enquit des affaires de toute la cour, et si le porteur avoit point autre charge, encore que les lettres ne portassent créance. Lequel répondit qu'il n'avoit autre chose à faire que de s'en retourner en diligence, avec réponse des lettres qu'il avoit apportées : qui fut cause que la dame, se retirant en son cabinet, print plusieurs fois la plume, qui de honte lui tomboit des doigts: toutefois, sollicitée et pressée par son devoir, écrivit telle réponse :

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