‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 90 sur 118 · AU GRAND-SEIGNEUR, MON SOUVERAIN · texte numérisé non relu

AU GRAND-SEIGNEUR, MON SOUVERAIN

Monseigneur, j'ai reçu les lettres qu'il a plu à Votre Hautesse m'écrire-, desquelles le dehors, pour l'honneur qu'en prenant cette peine avez daigné faire à votre trés-humblo servante , m'a apporté autant de joie , comme le dedans

' L'ancienne édition porte fframmercis, selon une orlhogr.iphe singulière, qui de deux mots distincts en avait fait un seul.

d'icelles m'a causé de merveille; si que, quand j'y pense , je ne sais si je dors ou veille, étant contrainte de me défier de mes propres yeux, pour ne pouvoir me persuader ni imaginer comment Voire Excellence , vrai miroir et exemplaire de souveraine vertu , ait pu rendre sa main tant ennemie de son cœur, que de lui faire écrire chose du tout contraire et aliène « de votre réputation tant sincère. Mais, pource que je ne doute point, monseigneur, que votre grandeur, en se jouantotpourson passe-temps, ne veuille faire essai si j'ai bien fait mon profit des bons exemples qu'à toute heure on peut remarquer en Votre Majesté, je la supplie en toute humilité, pour réponse, qu'il lui plaise s'assurer que les bienfciils de sa magnificence m'ont tellement astreinte h son service, que je chercherai toute ma vie, et m'estimerai trés-heurcusc, si je peux trouver le moyen de lui complaire, tant que les bornes d'une sainte pudicilé pourront souffrir et permettre -, pour laquelle je tiendrai bon jusques au dernier soupir de ma vie, sachant qu'encore que celui qui m'a faite me puisse défaire ; toutefois, celle ne peut jamais Ctre forcée, qui peut et sait mourir, ce qui m'est plus agréable qu'une vie pleine de toutes délices et grandeurs mondaines. Et, sur ce témoignage, que je scellerai de mon sang, je baiserai, monseigneur, en tout devoir d'humilité, les mains de votre très-victorieuse seigneurie, avec dévotion de demeurer pour jamais ,

La très-humble et très-obéissante servante du magnanime empereur des Turcs.

Perside.

Le page, ayant sa dépêche, sans faire plus long séjour , apporta en toute diligence ces lettres à son maître, qui l'attcndoit en grande espérance ; mais, après les avoir lues, trouva bien peu d'amendement* en leur sage réponse. Parquoi, ne sachant plus en quoi se résoudre, délibéra, pour son soulagement, de se déclarer à un sien parent, beillerbec ^ de Servie, nommé Rrusor, qui , comme tous les autres princes et sangiacs \ porloit extrême envie à

• Etranger, éloigné. — * Soulagement.

' Tour beglierbey ou beglierbeg , gouverneur général d'une province.

* Pour beys, ou beysangiac, ou sangiacbeghi, oITiciers turcs, gouverneurs particuliers des villes sous le ber/lierbei/.

VIEUX CONTEl RS FRANÇAIS.

Erasle, pource qu'il avoil été plus avancé par rcmpcreur, que no vouloit leur anibilion. Or, après longues délibérations et conseils sur col affaire , fui avisé entre eux deux , qu'il étoit impossible do jamais avoir celte rebelle et farouche Perside, si, premier, Érasle ne lui étoit (Mé ; ce qui soroil aisé à faire , quelque amour que la gendarmerie, tant do janissaires qu'estradiots', lui portassent, si on Tenvoyoil quérir à Rhodes par le commandement delà seigneurie; lequel ne faiidroit de venir soudain avec toute sa famille; puis, étant mis en prison, seroit accusé de révolte et rébellion, dont s'ensuivroil jugement et exécution à mort. L'empereur, ayant étroitement embrassé cet inique conseiller, et loué son invention, le dépêche pour aller à Rhodes, et mettre lui-même ce cruel dessein à lin. Or, après les accolemenls ^ et honneurs dignes de sa grandeur (qui dévoient bien divertir et rompre l'envie d'exécuter cet inhumain projet, s'ils eussent trouvé un cœur d'homme, et qui se îùl pu gagner par courtoisie et innocence) , il amena le pauvre Érasle à Conslanlinoplo, sous prélexle de quelque bonne inienlion. Là il ne fut pas plulùt arrivé, que le prévôt de rhôlol le saisil, et mil en prison éiroile. Lors, pensoit bien le roi se venir saisir de s'amie, connue un oiseau rapineux qui fond à plomb sur la proie, ne sachanl rien de la maladie de Peiside, qui l'avoit retenue. Ainsi advint qu'il se trouva fort déçu, et, dé[)laisant de s'être tant hâté, pensoit comment il rhabilleroit sa faute ; résolu, toutefois, de battre le fer pendant qu'il étoil chaud, fit brévemeni faire le procès au pauvre gentilhomme. Parquoi , par faux témoins, dont il avoil fait provision , le convainquit de rébellion et trahison, à savoir, d'avoir voulu remettre Rhodes entre les mains des chrétiens, et, pour cette cause, lui fil trancher la této. D'ond tous ceux auxquels la vertu étoit en recommandation, furent si mal contents, qu'ils ne se purent tenir de murmurer et faire sédition ; tellement, que Perside, qui ne pouvoit être longtemps sans jeune mari, cl s'éloil luUée de guérir pour le venir Irou-

' Ou Albanais, clievau-légers dcsliiu's à courir Vcstrade, battre le pays et faire des escarmouches. Les estradiols se metlaieiil à la soMc des princes allemands catholiques, au seizième siècle, lis figurèrent aussi dans les armées de Louis .\1I et de lMan<,-ois I" en llilie. — ^ Accolades.

ver, fut soudain avertie de la trahison qu'on lui avoil si hkhement brassée, et de la piteuse mort qui s'en éloil ensuivie. Parquoi, à ces tristes nouvelles, fut assaillie d'une si forcenée douleur, qu'elle retourna pâmée au lit, dont elle éloil relevée; et, par l'eflbrl de cette mortelle passion, eût là fini le petit reste de sa vie ; même, craignant qu'il ne fût trop long, le vouloit avancer par une main vengeresse de son malheur, si que, battant sa blanche poitrine et déchirant ses blonds cheveux, délibéroit en soi quelle subite mort lui seroit plus favorable , puisqu'il n'y avoil plus de faveur pour elle en cette vie ; quand le bon serviteur Pistan , qui s'en étoil retourné après la mort de son maître, ne la pouvant consoler, ne détourner du mal qu'elle se machinoit, lui dit: (( Au moins, madame , dilayez ' jusques à ce qu'ayez vengé la mort du meilleur chevalier qui jamais porta lance , et qu'ayez témoigné combien son innocence a eu en vous de pouvoir, voire après sa mort. Puis, nous lui en irons porter joyeuses nouvelles, au paradis des bienheureuses âmes , où il nous attend. )) Ce qui la réprima aucunement. Parquoi, reprenant un courage viril, fil provision de gens de guerre et munitions nécessaires pour résister au barbare Soliman, qui ne tarda guère à venir avec grand appareil , pour envahir cette invincible chaslelé, comme un lion rugissant engloutit une peureuse biche. IMais le château fut, contre son attente, si bien défendu, qu'il nesavoit où il en étoit, maugréant ores sa tyrannie , ores sa lubricité, cause de si grands maux; toutefois, se délibéra, quoi qu'il en advînt, de passer outre, et en voir la fin à quelque prix que ce fût. En quoi il eût été trompé, si la dolente Perside, se lassant de vivre si longtemps après la perte de son cher mari (dont le regret ne lui donnoit aucunes trêves do repos), ne lui eût aidé , lui lardant bien qu'elle ne témoignât aux cendres de son Érasle , dont la vive mémoire la tuoit , que sa mort n'avoit éteint leur éternel amour. Parquoi, vêtant les armes (armes qui furent autrefois à son ami ; jo dis ces armes vertes, dont la parfaite trempe fut si redoutable) après riiaints regrets, qui émouvoienlà pitié les toius sourdes de la forteresse, monta au plus haut d'un donjon, où, tendant les yeux et les mains join-

' Attendez , relardez.

LE PRliNTEMPS D'YVEU.

les vers lé cîol, pria son Créateur de recevoir

son âme pure et nette entre ses bras, auprès de celle ' et de celui qui , en son corps et ores dehors, étoil l'u nique seigneur de ses cliasles et sincères désirs. Puis, baissant ses yeux ploranls vers la nier, avisa les Turcs se préparant à donner l'assaut pour entrer , entre lesquels reconnoissant Soliman, s'écria : (-Ah! malheureux barbare, ail I cruel, ah! ingrat des bienfaits de mon Érasle , que tu as si mal récompensé, rassasie, rassasie-toi ores du sang de ton fidèle serviteur, car lu ne Tas pas tout tué : en voici encort; une moitié ; mais achève ta méchanceté , si elle peut au moins trouver achèvement. » Ce dit, passa toute la tôle et le sein par un créneau, faisant semblant de vouloir tirerconlrelesTurcs par cette canonnade--, lesquels, cuidanl que ce i'ùl un soldat, lui mirent à coups de mire deux balles dans l'estomac. Adonc la vertueuse dame, senlant les approches de sa mort, s'assit, croisant ses bras, et reposant sa tôle contre une pierre, comme un épi plein de blé dont un vent a rompu le tuyau. O conslance digne des cieux ! ô mort digne d'éternelle vie! les anges blanchissants puissent porter ton iwne entre les bienheureux ! Et loi , malheureux canon , es-lu pas bien en dépit de Nature, puisque le fer et le feu de ton tonnerre a osé olîenser le chef-d'œuvre d"icelle?Ah! belle et vertueuse damoiselle, que le ciel prodigue de ses dons envers vous , fut cliiche de vous envers le monde, lequel, pource que n'étiez point abjecte comme ses créatures communes, ains sous uneécorce humaine gardiez une précieuse scintille de divinité, ne vous a pu endurer, comme nous voyons un fou faire grand compte et embrasser sa marotte, foulant aux pieds un trésor ! llélas ! belle , aurois-tu mérité si cruel traitement , sinon que lu ne voulois avoir meilleur marché que celui à qui ta destinée l'avoit vouée, afin que le couple des plus parfaits d'entre les humains , ayant été compagnons d'une brève et triste vie, s'accompagnassent à une douloureuse mort? Ea nouvelle du merveilleux accident de celte dame ne fut guère celée à ceux du château , qui , étonnés d'une si grande constance , ne s'amusèrent ù plaindre telle perle ; mais, connue jouant ù quille ou

' C'csl-à-dire , l'Ame d'Eraslc.

* Il seml)lc que ce mot se prenait autrefois dans le sens d'embrasure de canon.

à double, délibérèrent d'imiter ce! te notable vertu , pour ne sembler en rien moindres que femmes. Parquoi, tant les hommes que les femmes, prindrent leurs armes aussi allègrement qu'une épousée fait ses accoùtrcmenls de noces; et, s'élanl mis en belle ordonnance sous la conduite du bon Pistan , firent une furieuse saillie •, où, après s'être lassés du grand massacre des ennemis, combattirent si désespérément , qu'ils ne se rendirent jamais qui lâ mort , qui , les prenant à merci , les alTranchit glorieusement des misères de ce monde pour les faire triompher entre les citoyens des joies célestes, qui foulent la tôle de l'inique Fortune. Alors le cruel tyran se fit maître du château, oii, entrant en toute crainte, ne trouva créature quelconque, que le corps pâle de la courageuse Perside, ressemblanlà une rose qui, de vieillesse, a perdu son teint vermeil, clcùUou dit qu'elle dormoit, si les yeux lernis et le sang perdu par les plaies n'eussent donné avertissement d'une certaine mort. Oh ! qui pourroit dire le deuil de Soliman , voyant , apiès tant de travaux, morte la beauté pour laquelle il vivoil? EasI après avoir mille fois baisé sa froide bouche , il tira son cimeterre, et, tout hors de soi, ne faisoit que blesser et tuer, menant le fer impiteux à lors et à travers, jusques à ce qu'étant laissé seul par ses gens, qui tous s'enfuyoienl de son chemin, après être revenu à soi , s'avisa d'amender en quelque sorte sa faute, et en faire notable réparation aux unies des deux amants si cruellement olîensés. Parquoi manda tous les princes et seigneurs de ses pays 5 puis, ayant mis tous les meilleurs statuaires, graveurs, peintres et enlumineurs en œuvre, fit faire un beau lit de marbre poli ù l'ongle , où il fil coucher les corps d'Érasle et de Perside , embaumés et lavés d'huile de cèdre , sur des ortMllers brodés et brochés d'or et de soie , les ayant fait premier vèlir des plus riches habits qu'il fut possible de trouver (où il n'épargna les perles cl i)ierreries plus précieuses) ; puis les fit enclore d'une cellule de fin cristal de Venise, auprès de bupielle fil dresser un aulel diversifié d'un lambris d'èbène, jaspe, jayet et porphyre, toulsemé d'agates cl marguerites, sur lequel étoil enlevé'^ un image de Foi embrassant une Vénus , qui lenoil en sa main une roue , et au sommet d'icelle étoil la

' Sortie. — * Four élevé.

figure do Constance, tenant en une main l'anneau , et en Tautic la chaîne dont nous avons parlé ; e( lesYertus tout autour, baissant leurs tôles en leur giron , tenoient une contenance désolée : le tout si bien entaillé, que je ne sais si non-seulement les sépulcres des rois Louis XII et François I" ', qui sont à Saint-Denis, en France'^, mais celui même tant renomrfté de IMausoIe's'y pourroit comparer, vu que cet ouvrage surpassoil le Colosse ^ Autour du lit où reposoient ces deux amants, étoientPislan avec Agathe et les autres damoisclles qui furent trouvées mortes en la bataille, et toutes étoienl arrangées en des chaires de corail et d'ivoire. Or, tout ceci se voit encore en une chapelle de marbre noir, au sommet de laquelle le triste Soliman , qui , tous les jours , visitant les ouvriers , baignoit leur ouvrage de tièdes larmes, fit ériger une pyramide de bronze, au sommet de laquelle fit pendre et étrangler le traître Brusor , pour loyer de son conseil, tel qu'avez entendu. Et plùt à Dieu qu'ainsi en prînl à tous faux et séducteurs conseillers de princes 1 Puis, avec tous les seigneurs et dames de la cour, alla faire, en habit de deuil, les obsèques et pompes funèbres, jetant les fleurs et parfums avec si grand deuil, qu'on les eût pensés eux-mêmes descendre au tombeau et jugés à mort. Yoik\ comment ce pauvre barbare, par un dernier honneur digne d'une somptuosité persiquc , voulut réparer la faute conmiise , de laquelle s'accusant soi-même, protesta d'en faire deuil toute sa vie , et dés lors institua une fêle solennelle, encore aujourd'hui appeléedes Tristes-Amours, où on va renouveler le pileuse mémoire des défunts, en faveur desquels l'empereur donna de grandes immunités et indulgences à toute lîle. Mais j'avois oublié , en prenant haleine, qu'en ce temple étoit une lame de fin or battu, où il fil

' Le magnifique tombeau de Louis XII est l'ouvrnge (le l'Ilulion Paul Ponce el de Jean Juste, de Tours; celui de François I" fut exécuté |)ar Germain Pilon , d'après les plans de Philibert de I.orme. Voyez, sur ces deux chefs d'œuvre de la sculpture le Musée des monumens français de M. Alexandre I,enoir.

* C'esl-à-dire, dans l'Ile-de-France.

* Le lonibeau de Mausole, roi de la Carie, était une des sept merveilles du monde. Pline nous en a laissé une description.

* C'est la statue du soleil, en bronze, haute de soixante-dix coudées , qui s'élevait autrefois à l'entrée du port de Rhodes, el qui était regardée comme une des sept merveilles du monde.

écrire en lettres azurées toute l'histoire, avec l'épilaphequis'ensui' :

Ami passant, qui, d'un œil

Plein de deuil , Regardes cet édifice, Note d'un roi le forfait

Qui a fait Un si piteux sacrifice.

Dans ce superbe renclos'

Sont enclos Deux corps, auxquels la Nutarc Voulut plus de bien loger,

Que ranger N'en pouvoit en créature.

Mais les cieux, jaloux du bien

Terrien , Ont voulu au monde indignn Tollir son trésor meilleur,

Par la fleur De cette jeunesse insigne.

Envie, Fortune el Mort,

Sous l'efTort D'une cruelle aventure, Mirent , par divers tourments,

Deux Amants Dedans cette sépulture.

Répands donc ici tes pleurs,

Jonche fleurs, Et ta face désolée, D*une parfaite amitié.

Ait pitié, Par Soliman violée.

« Par cette piteuse histoire tragique, vous avez, pu remarquer, gracieuse compagnie, mon dire être véritable, que toutes les plaintes, mécontentements et infortunes qui se trouvent en amour, viennent de la part des femmes, qui ont ce malheur en soi (voire même les plus parfaites), qu'il faille qu'elles soient toujours cause de quelque malheur, encore que ce soit malgré elles : comme l'exemple de notre Perside peut faire foi ; en laquelle, il semble que, par erreur de Nature, fut logé un cœur viril ; car pourroit-on trouver ou désirer plus ferme et constant amour que le sien , qui a duré obstinément jusques après sa mort. Et, toutefois, son malheur fut si grand, qu'elle fut cause et de la perte de son ami et de soi-même par deux fois : l'une, quand son pauvre amant, pour avoir au service de sa dame perdu sa chaîne, fut banni h perpétuité de sa gracieuse présence, sans que la mémoire de sa valeur

' Endroit clos, monument fermé.

LE PRINTEMPS D YYER.

nouvellement expérimenlée, ni le mérite de son ancien amour, duquel la fidélité avoil tant de fois été témoignée, put jamais trouver place au rigoureux cœur de cette injuste maîtresse [tant ce genre féminin se précipite à la merci d'une frivole opinion, (|ui lui fait clore la porte à toute \erlte, par une amour de sa fantaisie opiniâtre : ce que jadis, considérant les sages législateurs d'Athènes, et, après eux, les Romains, leur ont interdit Tétai de judicature, sachant qu'il n'y a si bon droit qui ne fût par elles perverti. La seconde fois fut que ces deux amants étant , par la faveur céleste, miraculeusement ralliés , et jouissant, contre toute espérance, du bien le plus désiré : lorsqu'ils éloienl plus accablés de leur malheur, ils furent désalliés par la faute de la trop belle épousée, qui, pour avoir trop plu au roi, et approché le feu trop prés dos allumettes, fut cause de la perte de son Eraste et de la sienne propre; puis après, quand tenant bon en son château , pour amender sa faute , elle préféra courageusement l'honneur à la vie. En quoi, je confesse bien qu'elle satisfit aucunement à son ami mort -, mais, si l'on en vouloit accuser Soliman, ceux qui sont juges légitimes en la Cour d'Amour' l'excuseront facilement, quand ils se souviendront que la force damour nous contraint à faire choses im[)ossibles de nature et de droit , et qu'il n'y a si constant, qui se peut garder de boire, étant brûlé de soif et trouvant une fontaine propice. De fait, le pauvre prince témoigna bien que ses passions, comme chevaux échappés, avoicnt surmonté le frein de sa raison, par l'amende et réparation qu'il en fil aux ombres des amants morts. El lelle fut la satisfaction, que fil jadis ce roi de France, [)ar l'avis de son conseil, pour avoir injustement luéYvctot^ duquel il affran-

' Les Cours d'Amour, si célcljrcs nii moyen âge (voy. sur ce sujet l'ouvrage du président Rolland), n'exislaieni plus depuis longtemps; mais Icursouvcnirs'élait conscrNé partout, et le coninicnlaire du jurisconsulte Benoit Court sur les arrêts d'amour ic lisait encore.

* .Selon Chassanée et Chopin, qui ont renchéri sur les fables racontées par Robert Gagnin , .Nicole Gilles cl Du Haillan relativement à l'origine du royaume d'Vvelot, Clolairc 1", roi de France, ayant tué dans l'église de .Soissons Gantier, se'gneur d'Vvelot, (ju'il soupçonnait de trahison , érigea en royaume la petite seigneurie d'Vvelot. Ces fables ridicules ont été réfutée* dans l'ouvrage suivant, publié en 101.^ : De falsd rpf/iii J'ielofi narratioitc , ex m'ijoribui commenlariis fraijmenta.

chit les terres en toute souveraineté; faisant jouir ses hoirs du droit de roi en Normandie, qui fut peut-être cause que l'âme de l'occis porta sa mort plus patiemment -, car les histoires sont toutes pleines de vertueux courages, qui ont volontairement perdu leur vie pour gagner par leur mort quelque profil et avantage à leur patrie, parents ou amis; comme firent nos amants, qui par leur mort ap|)ortùrenl des privilèges à leur île, réduite en la servitude de ses ennemis. » A quoi , !\l"« Marie répondit : « Tous vous émancipez un pou , monsieur ; mais, de peurde sortir trop loin de nos limites, je vous prie, tournons bride vers votre conclusion, par laquelle vous remettez toute la cause de la misère de ces inforlunées amours sur Pcrside, que (après avoir, par contrainte, louangée) vous accusez d'avoir bouché Toreille à la justice de la cause de son Éraste, qui mcriloil bien excuse et absolution: 'secondement, de s'être trop étudiée à complaire, le jour do ses noces , à l'empereur, lequel vous voulez excuser de ce qu'il s'est laissé vaincre par ses vicieuses affeclions, combattu par IcfTorl d'une beauté à laquelle on ne sauroit résister, tant il y a d'impuissance aux hommes. IMais. je vous prie, pourqimi votre Soliman nimiloit-il la vertu d'Agésilas% qui refusa le baiser de ^légabatle, disant : « Relie, gardez voire liberté sans m'ôler la mienne ; » ou la sagesse du jeune Alexandre, (pii saluoit les filles du roi Darius, sans les oser regarder, de peur que leurs beaux yeux fissent mal aux siens -, ou la continence de ce brave empereur romain, qui pour son butin ne voulut recevoir la belle Cailiiaginoise, ce qu'il eût, disoit-il, volontiers fait, s'il n'eût été que simple soldat \ mais il estimoit, qu'un qui se môle de commander, se doit montrer plus excellenl (|ue ceux auxquels il commande, en se commandant soi-tnème, et refusant d'être commandé d'aucun. Toutefois, votre Turc ne garda cette belle leçon . ains reçut bien le don qu'on lui fil de la belle Rliodienne, et ne put contenir ni ses yeux, ni ses mains, ni son cœur. Et, pour dèftmdre en un mot Perside, les tliét)lo;;iens licnnenl (juil ne faut pas juger les actes bons ou mauvais par ce (jui s'en ensuit, mais par l'inlenlion qui a été motive de

' Il faut sous-enlC!idic : que roux accusez.

* C'est Agésilas II, roi de Sparte, dont la vie se lrou\c parmi telles des Hommes illustres de l'iularquc.

MKLX COISTELRS FRANÇAIS.

ccl aclc^ qui fait (juc los parmo.s el aiiéclieincnts frune Ciléopôlro ou (l'uiic llrrodie ' sont condami)és ; car lune vouloil complaire à rempcrcur Antoine, par une envie (Je mal em[)loyer sa beaulé Irop lubrique; et Taulie, pour gagner envers llérode, (piil accordât la mort de saint Jean-le-Baptisatcur, par une promesse inconsidiMée. Mais la beaulé exposée iy nu d'une Suzanne, Hellisabée, Judilli ou Eslher, n'est point reprouvée, ([uelque mal qu'il en soit advenu de la part d'une, pourcc que leur intention éloit sincère. El n'y a excuse qui garantisse les liommes-, lesquels, sachant leurs imperfections, devroient clore les yeux, de peur de voir trop; mais, au lieu de regarder les filles à verre- dormant (comme on dit), c'est à qui les contemplera plus à clair. Et puis, par leur excuse, ils font comme l'ivrogne, lequel blâme le vin : qui n'est autre chose que se cacher eu l'eau, de peur de la pluie. Parquoi, à meilleur droit, nous excuserons la beaulé de Perside, pour blùmer les désordonnés désirs du barbare, lequel, étant fils du plus méchant et cruel empereur qui jafuais porta couronne' (quand même Néron s'y voudroit opposer), voulut surmonter son père, pour faire vrai le proverbe, qu'un aigle n'engendre point un pigeon. Et, quant h ce que la blâmez de n'avoir reçu en payement les belles o^cuses de son ami, je vous prie, que pouvoitelle moins faire , voyant et reconnoissant sa chaîne au cou d'une belle rdle( entre lesquelles coutumièrement se nourrit jalousie), sinon penser que sonEraste lui avoit donnée, et, lui ayant donnée, que ce n'étoit pas pour mal qu'il lui voulût? Mais quoi! direz-vous, quand on lui juroitla vraie vérité, si la devoit-elle croire? Ce que je fais grande conscience de vous accorder, car, si cela avoit lieu, il y auroil gain ii faillir, quand on seroit quille par un serment-, ce qui, toutefois a toujours trompé les pauvres fdies, croyant que tout ce qu'on leur dit soit vrai , comme ce qu'elles disent, ainsi que la nymphe OEnone nous apprend ù son dommage, déçue par un pasteur simple, qui, outre

* Ilérodiade.

^ 1,'anciciinc édition porte voirre, comme on écrivait alors ce mot. On npijciie verre dormant un verre Irés-épais qui n'intercepte pas la lumière, mais à travers lequel les yeux ne peu>eMl distinguer les objets.

" Sclim I" fit empoisonner son père liajazet II , assassiner ses deux Irères, mettre à mort huit de ses neveux et les plus fldéles de ses bassas, etc.

quil lui éloit fort redevable, lui faisoil tant de belles promesses, que les arbres du mont Ida en éloienl témoins , portant gravé en leur écorce :

Plutôt Xanlc, qui sablonne, Verra ses ruisseaux taris, Que jamais le bon Paris Puisse oublier son OEnone.

« Et, toutefois, il l'oublia bien et changea son affection , sans que l'eau du fleuve changeât. Mais, pour n'aller pêcher si profond, je ne demande, pour vous y vaincre que l'oracle de vos poêles, desquels vous apprenez à aimer, car ils vous donnent licence de tromper les pucelles, non-seulement par simples paroles, mais même par jurements -, desquels, Yénus, par sa bulle et indulgence pléniére , vous donne absolution ; si bien que votre Jupiter, roi des amoureux, quand il voit que quelqu'un en jurant a trompé une fille , il saute de joie d'avoir un si bon disciple : comme si les tromperies étoient les sauces qui font trouver Tamour plus savoureux. — Pardonnez-moi, madamoiselle, répliqua le gentilhomme, vous le prenez un peu trop haut pour frapper au blanc ' -, car, quelque chose que j'aie dite, je ne désire autre chose, que les femmes crussent aussi bien les hommes, comme elles sont crues d'eux; et lors, tout se porleroit si bien, qu'il n'y auroit jamais en amour rien que réduire. Et, quant à l'excuse que cherchez tliéologiquement pour couvrir la faute que fit Perside, entretenant si curieusement par les appâts de ses bonnes grâces l'amour du roi, je ne m'enquiers point quelle étoii son intention-, mais, puisqu'elle savoit bien l'affection que le roi lui avoit portée, et que le feu qu'on pense bien être éteint, souvent i)ar un pelit soulTle se reprend plus fort que devant ; elle devoit par une sévère contenance retrancher tout ce qui pouvoitôtre resté. Et, si vous dites qu'il falloit bien faire honneur au roi, et qu'elle ne pouvoit moins selon son devoir; je vous demande quel souci devoit-elle avoir que le roi la trouvât belle ou non, pourvu qu'elle fût agréable à son mari ? « puisque la plus grande vertu , disoit Euboïde% qui soit en une femme, est de n'être connue que de son mari ; ^) car la louange d'i-

' Au but. Expression tirée du jeu de l'arc.

* C'est plutôt Eubulide , un des deux philosophes grecs de ce nom, qui vivaient dans le quatrième siècle a\ant Jésus-Christ.

LE PRINTEIMPS D YYKR.

5ôl

celle 'selon l'opinion d'Argée') en une bouche élrangèro, nVsl aulrc chose qu'un blûnie secret. El môme, c'est une chose dangereuse de vouloir trop plaire aux banquets, où on apporte, non-scuiemonl la bouche prôtcà excès, mais aussi les yeux : qui fut cause qu'anciennement les femmes n'alloient aux banquets, ou, si elles y alloient, il falloit qu'elles fussent telles , qu'on demandât plutôt de qui elles éloient mères, que de qui elles ètoient femmes-, cl ne leur sufllsoit (prelles fussent bien cachées et voilées, comme nous lisons, que ce grand Sulpicc * répudia sa femme pour avoir été sans son voile. — C'est volontiers, dit le sieur de Ferme-Foi , pourquoi nos damoisclles se masquent aujourd'hui si soigneusement, et principalement les laides ; dont je lis un jour ces vers :

Pourquoi l'ébaliis-lu, comme lombé des nues, Si chacun est Irompc ries femmes de notre âge, Puisque d'un masque faux nous couvrent leur \isage; Masque qu'elles ont bien , voire élanl toutes nues Pour déguiser leurs ris, leurs yeux cl leur langage ?

— 3Iais, pour revenir à notre propos, reprinlle sieur de Fleur-d' Amour, je ne requiers si grande observance à se cacher, comrne gardent les Vénitiennes, qui veulent contrefaire les Lacédémoniennes^ car la chasiclé, et non pas le masque, doit garder la beauté. Et n'eusse pas requis si ausiéres mœurs en notre Perside, que d'èlre toute cachée au joiu" de ses noces, encore que l'on mette, comme il a été déjà couché aux armoiries anciennes, la tortue sous les pieds de la femme chasie, pource que la

' Iloi de jMacédoiiic, (ils de l'erdiicas et pcre de Philippe, GS7 avant Jésus-(^hrist.

'^ Scrnus Sulpicius Uiifus, célèbre jurisconsulle romain , ami de Cicéron et auteur de beaucoup d'ouvrages qui malheureusement sont perdus. Il fut consul l'an 702 de la fondation de Iiome et rendit tant de services à sa pairie qu'à sa mort on lui décerna les funérailles publiques et qu'on lui érigea une statue dans le Poriini.

torliie vint aux noces de Dapsille toute couverte et cachée ; mais j'eusse désiré qu'elle se fût montrée un peu plus modeste. Car, comme disoit César, il ne faut pas que les femmes évitent le mal seulement, mais le soupçon du mal aussi ; qui fut cause que jadis IMacrine fut onze ans, durant l'absence de son mari Torquale', sans sortir de sa maison , et mourut plutôt que de regarder par la fenêtre. Quant au second point, Perside, en ne voulant croire à son Erasie, montre que rincrédulité de la femme est cause de grands maux. — Et en quoi, répond madamoiselle IMarguerite , trouvezvous les femmes plus incrédules que les hommes ? Car saint Thomas * ne s'y accordera jamais, ne même ce grand empereur que venez nommer, qui aussi, pour n'avoir voulu croire sa Calphurne , fut si misérablement tué=. — Je ne cherche, dit le sieur de Fleur-d'Amour, autre preuve que ce qu'on en apprend en l'école d'amourettes, que nous appelons Paris, où, si une femme, pour ne voir toujours son mari en un môme train, a pris quelque soupçon de lui, il aura. beau jurer tous les saints de sa paroisse, si n'en croira-t-elle que sa fantaisie. Mais si le mari voit de ses propres yeux sa femme folâtrant , si lui fera-l-elle accroire qu'il la prend pour une autre, et lui fera requérir pardon du tort qu'il lui fait. » A ces mots, toute la compagnie se print à rire, et le maître dliôtel, qui piéçà altendoit, les pressa par prières d'aller souper. Parquoi, nous leur donnerons congé jusques à demain, s'il vous plaît.

' Cette .Macrine était-elle femme du consul .Manlius Torqualus, qui vivait dans le quatrième siècle de la fondation de Rome? Nous ne trouvons pas la source de ce fait.

^ Saint Tliomas, qui douta de la résurrection de Jésus-Ciirist et voulut voir et loucher avant de croire, a personnifié l'incrédulité chez les hommes.

" César refusa de se rendre aux prières de sa femme, Calphurnie, (iiii pressentait qu'il serait assassiné.

DEUXIKME JOURNEE.

Comme quand deux camps ennemis, s'élant donné journée pour expérimenter combien csl grand , ou Tappélil de veng;eancc , ou l'amour d'un honneur qui s'achète au prix de beaucoup de sang, par égale force d'armes, et jusques à ce que la nuil, mère de confusion, les sépare de leurs prises acharnées par une nécessaire retraite, attendant d'un côté et d'autre, avec un désir impatient, la pointe du jour pour recommencer à toute outrance le combat intermis': ainsi nos courageux champions, ayant remis à toute outrance l'âpre combat de la langue encommencé, épioient le retour du jour pour s'entre-donner revenge ; et principalement les filles, qui s'estimoienl intéressées par l'avantage que les hommes avoient eu pour supprimer leur bon droit -, sinon que la liberté leur restoit égale de défendre leur cause la journée suivante. Laquelle venue, incontinent réveilla premier les filles, qui avoient un peu prins la matière plus à cœur ; lesquelles, levées les premières, avec des pleins coffins d'eau de senteur, où Ircmpoil la poignée de fenouil, allèrent, pour aubade, donner la rosée des innocents à leurs adversaires* ; et , après s'être donné mille algarades, sans aucune rémission, et du pis qu'il fut possible, vinrent enfin à une paix et composition, qui leur donna le moyen de s'habiller. Ce qu'ils n'eurent plutôt fait, qu'il leur fallut descendre au jardin, où les tables étoient couvertes pour le dîner sous une belle treille triangulaire, aux pieds de laquelle étoit un beau rang de rosiers, enlacés fort éi)ais , qui faisoicnt comme un banc tout fleuri , et à chacun coin éloit la statue d'un salyre, tenant en une main la coupe de jaspe, si bien marquetée de vermillon qu'on l'cùl pensée pleine vin, et tous trois sembloient semondre* à boire trois nymphes, entaillées proprement autour d'une prochaine fontaine, ayant leur tôle cornue appuyée sur l'autre main, et sous le coude de chacun avoit son tableau \ en l'un, éloit écrit :

• Interrompu.

* Voyez, sur l'usage de donner les Innocens aux filles surprises dans leur iil, la note 2 de la page ihl. Mais ce |)as5agc prouve que les fcnuues prenaient (iiielquefois leur rcvanclie en innoientanl ki tionirucs.— ^ln\ilcr.

A l'ombre des pampres verts De cette tortue vigne.

Je veux, couché à l'envers, Hausser la lasse bénigne :

Qu'Amour donc, se troussant, Me vienne du vin versant!

Car, comme une roue agile, L'ûge fuit, qui ne revient, Et tôt en cendre devient Notre corps jeune et habile.

Puis, au rouleau « de l'autre satyre, on lisoil:

Pourquoi perdez-vous les lis El les odeurs sur ma cendre ?

riutôt, d'œillels frais cueillis.

Couronnez-moi le poil tendre, El menez m'amic ici Pour délremi)er mon souci.

Afin qu'avant la journée Qu'il me faudra devaller^, Tour, avec les morts, baller, Tristesse soit détournée.

Et au pierron^ du troisième Sylvain :

Marions avec Cylhéréc Bacchus , qui rit blanc et vermeil , Buvant la liqueur du sommeil ; De belles roses ceinturée , Rose, douce reine des fleurs; Rose, du printemps les faveurs; Rose, des cieux le cher déduit ; Rose, dont Amour se couronne.

Quand aux Grâces la main il donne , Et leur gaie danse conduit.

Donc, de roses ferai ma crête.

Et de vin remplirai ma télé, Pui.s-Ia plus belle choisirai, El la danse je conduirai.

La table, d'une pierre ronde, éloit au milieu de ces trois biberons, et, autour d'icelle, y avoit force de petites images de diverses formes et figures, qui servoient de scabeaux 5 mais, pour le buffet étoit un jeune pasteur qui tiroit une bergère par son devantier % sur lequel on pou- Yoit fort proprement mettre les verres. Le pastoureau faisoit un beau lieu, pour mettre la bouteille, du bout de sa houlette, où éloit écrit :

Un qui plus est vieil, plus est fort;

Un qui plus est fort, moins ennuie ;

' L'ancienne édition porte rondeau, ce qui n'a pas de sens. — '^ Descendre.

■* C'est-à-dire, sur la tableau ou rouleau de pierre. < Tablier.

LE PRLMKMPS 1) Y\ER.

Un qui plus assailli, plus mord ; C'csl le grand ami de la vie '.

El, sur la quenouille de la bergère, éloil la propre place de laiguiôrc, où on pouvoit lire ces mots :

Une, qui sans pieds peul courir.

Une, qui sans langue caquette, Qui en terre cl en l'air s'apprcte , Se perd pour le monde nourrir.

Là étant toute la troupe rendue, trouvèrent la dame du lieu s'cmpôchanl* fort à leur faire bonne chère, à laquelle le sieur de Ferme-Foi, et ses compagnons, faisant la révérence, dit : « Eh quoi 1 madame, nous avons bien à nous plaindre de vous, qui à vos amis môme étant chez vous, où ils dcvroient trouver assurance, ne gardez point équité et justice. — Comment cela , mon ami ? répond la bonne dame. — Pource, répliqua le gentilhomme, que ces damoiselles, se sentant aucunement intéressées de nos propos d'hier, au lieu d'en avoir réparation par justice, ont usé de main mise, et, par voie de fait, défendue par les lois, nous ont, ce malin, couru sus sipulragcusemcnt,que, sivous nous accusez de vous avoir fait attendre à dîner, nous avons bonne occasion de les appeler à garant, comme cause de noire dilaycmcnt\ — Non , non , dit la dame en riant, si vous avez été un peu longuets i\ venir dîner, vous en avez gagné absolution par le jeûne qu'en avez fait. El quant à la force et violence qui vous auroitété faite contre le droit d'hôlclage*, tant saint et inviolable, il n'est pas à croire que deux filles aient osé assaillir trois hommes-, mais je vois que c'csl à qui se plaindra le plus. — Il vaudra donc mieux , madame, dit alors le sieur Fleur-d" Amour, que nous mettiez hors de cour, avec défenses étroites de procéder plus outre sur peine dètre punis comme perturbateurs du repos public. — .T'en appelle, dit M"* Marie, car je ne consentirai jamais que emportiez ainsi l'argent du jeu: ains requiers qu'il me soit permis de défendre la cause des dames , qui par vous furent hier tant blâmées. — C'est grand cas, répliqua le sieur de liel-Accueil , que ces filles demandent toujours noise et querelle ; aussi, les poètes disent que Mars, dieu de la guerre, naquit de Junon

* I.e mot de cette (énigme est vin, celui de la suivante est eau.

* S'occupant, s'cmployant.

* Délai, rclardcmcul. — ' Hospilalilé.

sans aucune compagnied'hommc', pour montrer que les femmes, seules, par Leur propre mouvement, sans être provoquées d'aucun homme, forgent les débat» : qui est, t\ mon avis, la cause pourquoi les Turcs ne veulent point de femmes en leur paradis. — Est-il possible? répondit la dnme, je vous prie, conlnz-nous-en des nouvelles. » Lors chacun prinl sa place à table, et le gentilhomme commença de leur déduire brièvemen! que deux anges, étant envoyés de Dieu pour venir voir ici-bas comment tout se porloil, allèrent battre l'eslrade vers Egypte, où ils virent une femme, d'excellente beauté, qui seulcite alloit à sa métairie; la beauté de laquelle les ravit tellement, qu'ils estimoient les cietix malheureux au regard* delà terre. Et, se communiquant lun à l'autre leur affection nouvellement conçue (car les esprits savent tout, et rien ne peut leur être celé ne dissimulé), se firent compagnons en amour. Parquoi, sentant leur désir s'allumer tant plus ils approchoienl de cet ardent objet, ne se purent si bien maîtriser, qu'ayant accosté la dame, ne la priassent d'amour, lui remontrant qu'elle ne feroitce plaisir à des personnes viles, car ils éloienl anges de nature céleste (comme ils lui donnèrent témoignage certain), el qu'ils ne seroient ingrats à rcconnoîlre celle courtoisie; qu'ainsi ne fût , ils lui accorderoient tout ce qu'il lui plairoit demander. A quoi la dame, qui n'estimoit ces divinités dignes de sa faveur (caries femmes sont de celte nature, qu'elles no font compte dun honnête poursuivant, prisant plus quelque gros maraud, comme nous voyons les louves choisir le loup plus vilain , maigre et défait;, fil réponse qu'elle se sentoit bien honorée de si avantageux parti, et éloit prêle d'acquiescer en tout et partout à leur vouloir, pourvu qu'aussi de leur côlé ils tinssent leur promesse : de quoi elle vouloil être assurée premier que passer outre , pource qu'elle n'avoit la puissance de les contraindre, comme ils avoient sur elle. Or, la requêle quelle leur îit, pour loyer de son amour, fut

' Selon quelques mythologisles seulement , Junon aurait conçu Jlars sous l'inducnce d'une fleur goncralrice que Fore lui avait enscigiii^e ; mais selon les antres. Mars serait fils de Jupiter et de Junon. Il vaut mieux adopter la fable allcgori(iue de la mythologie : Jupiter avait fait sorlirde son cerveau .Minerve, déesse de la i)nix; Junon lira de ses entrailles Mars, dieu de la guerre.

* Ln comparaison.

VIELX CONTEURS FRANÇAIS.

qu'ils lui apprissent Toraison qu'ils disoionl pour nionlcr au ciel. Ce que les anges, s'échiMiiïant en leur hariiois, lui ncrordcrcnt volonlicrs ; cl lui dirent mot à mot, si bien que la femme, la prononçant, soudain se sentit élevée de terre par une force inconnue. De quoi les anges étonnés, et connoissant leur faute, coururent après pour Tarrôter, lui disant que Cupidon n'iiabitoit plus au ciel. IMais, comme quand des oiseaux ennemis se poursuivent, celui qui bat plus roide à tirc-d'aile outrepasse les auties, ainsi celle fenune, ravie et d'esprit et de corps par ce nouveau miracle, voyant ces deux oiseaux célestes courir après elle, n'eut autre recours qu'à son oraison, {pTelle si dru dil, que les anges (pour n'avoir la langue si légère qu'ont les femmes) ne la purent attraper, et force leur fut de demeurer loin derrière. D'ond advint que les petits démons et farfadets, qui ont la charge de faire la sentinelle ' au ciel, desquels il y en a qui, là regardant par le perluis de chacune étoile, altacliée avec une chaîne d'argent, cominc qui allarhcroit une lanterne à une fenêtre, s'écria qu'il découvroit de loin je ne sais quoi qu'il n'avoil accoutumé de voir, ctsedemandoienl l'un à l'autre leur avis. (( (]ar, disoienl-ils, ce n'est pas un ange, ni un des titanes* et géants, qui voulurent prendrejadis le ciel par escalade, ni un diable-, tout(^fois, il ne s'en faut que les cornes 1 » Et, sur ces disputes, craignant d'être surprins, s'écrièrent d'elTroi: « Arme, arme, arme!» Lors, un grand balafré, qui étoit caporal, sort du cor[is de garde, demandant: Qui va là? Auquel fut montré le terribli^ animal voulant fausser les sentinelU^s, qui soudain fut arrêté (pource (pi'il ne savoit pas le mol), jusqu'à ce que le conseil en eût ordonné. Lequel, assemblé, tomba en grand doute : ^^ Car, disoienl les uns, c'est une femme ; de la renvoyer en terre, il n'y a point de propos, si nous ne voulons (ju'elle décèle tout ce qu'elle a vu ici ; car elle aimeroit mieux mourir, qu'elle n'en baljillàt (au moins si on lui défend de ce faire) ^m les autres disoient qu'il falloit faire comme les moines , qui mettent ceux qui les ont vus trop privément gouverner, in pacc. A quoi le Destin répondit, que l'heure n'étoit point encore venue. « "N^oirc-mais , répondit l'autre , si ne faut- il

' L'ancienne (édition porte senlillc , ce ([ui est une faute (■•vidonle.

- Tour tilans.

pas qu'elle vienne ici entre nous, car elle ne cesseroit de nous mettre en débat par ses curiosités. Possible aussi que nous nous enlrebattiions à qui lauroit. » Entin , après maintes raisons alléguées d'un côté et d'autre, il fut avisé qu'on assigneroit quehiue lieu à cette importune femme , le plus convenable qu'on pourroit trouver; qui fut la lune. Laquelle fut tant tourmentée de cette volage hôtesse, que, depuis, elle n'a eu repos, ne sachant en quelle façon se mettre et parer, regardant ores d'un visage plein, ores demi, ores tout caché, cl faisant plus de chemin en un mois, que tous les autres corps célestes en un an entier. ]\Iôme (juclquefois cette femme curieusement aller épier que font les dieux au conseil : d'où étant ciiassée par les archers de la garde, no cesse de bruire à belles injures ; et c'est ce tonnerre que nous entendons ainsi gronder d'une ardente colère; et pource (jue les (vori)s supérieurs ont obtenu, en un concile général, permission de départir à leurs amis d'ici-bas quelque induencc de leur naturel , bon ou mauvais ; de là s'est ensuivi que cette femme, étaiil comme l'intelligence motoire' de son planète , dé[)arlit aux inférieures créatures ((jui sont de son espèce et sexe , à savoir, les femmes de ce monde) tout son naturel, qui, pour ce, sont dites curieuses, volages, noiscuses , muables et, pour dire en un mot, lunatiques ; dont, à bonne raison, il n'y en doit avoir au manoir des bienheureux 5 voire que plutôt tout autre geiue d'animaux entreroit en ce paradis, ({u'unc femme, comme nous lisons (juc l'entrée du- ciel, refusée à la fenuiic, ne fut point refusée à la bêle qui porta Mahomet en païadis*, tant les dieux craignent ce malheur. Ainsi, par ce qui a été dit, sans poursuivre la punition qui fut faite des anges, qui avoient décelé l'école, et déduire plus au long ce que les femmes font aux enfers de l'Alcoran (où elles n'ont autre plaisir que d'accuser les ombres des pauvres hommes), nous concliuons que les fenuiies sont mises en terre seulement pour servir de malheur et lourment aux hommes, auxquels Dieu, en récompense de la félicité qu'il leur a départie, a donné ce mal comme pour un fort contre-poids à lantdebien,

' Pour motrice. On pourrait aussi lire notoire.

* IMaiiomcl , dans son Coran , raconte son ascension nocturne aux sept paradis, sur le dus de la jument Borac/c,

LE PRliNTKMPS 1) Y VER.

car il môie toujours Tun avec Taulrc. De là yicnl que co sage Romain disoil: «Si le monde éîoil sans femme, ce ne scroil plus le monde des hommes , ains des dieux ; mais 1',» ciel a \oulii qu'avec fenmie on ne put vivre du tout, tant ce mal est nécessaire, » A quoi INI"'' IMarguerite répondit : « Vous deviez, monsieur, chercher des oreilles fabicuses , si vous aviezdésir de faire voloir vos fables -, car , si elles ne trouvent autre logis qu'en celle compagnie, elles sont en danger de coucher dehors. ÎMais , pour démolir et détruire (oui ce que vous cuidez si bien avoir bâli, je vous prie, si la femme étoil un si grand mal, comme vous dites , pourquoi est-ce que les anciens, qui ont vécu plus heureusement, oui eu plus de femmes que ceux d'à présent? Car, si votre dire avoil lieu, il s'ensuivroil que, ayant eu plus de femmes , ils dévoient avoir plus de mal, et que ceux éloient plus fols entre eux qui vouloient avoir plus de femmes : dont il faudroil inférer que Salomon , appelé le Sage, étoit bien fol d'en prendre jusques à mille, puisqu'il n'en avoil que trop d'une. Mais tant s'en faut qu'il nous faille faire force , et nous arrêter à celle fausse proposition , qu'il seroit aisé à montrer, si nous voulons rechercher les choses un peu de loin, que tout le mal est entré au monde par la porte que lui a ouverte l'homme, laquelle, toutefois, a été fermée par le remède que la fenmie y a apporté , d'un bonheur que Dieu lui a départi. Car il est dit queleReslauraleur', ennemi du serpent malin, naîlroit de la semence de la femme, et non pas de l'homme. — Ho! ho! quelle interprète ■vouséles, madamoiselle, répliqua le sieur de Bel-Accueil ; je crois que vous avez l'àme de quelque massoret^ traversée au corps, voire et du plus subtil; mais j'espère que votre glose se trouvera légère d'un grain ; car, quant à ce qu'alléguez la pluralité des femmes, qui étoil entre les hommes du temps passé , il est tout notoire que c'étoit pour le peu de compte qu'ils en faisoient. Aussi les Turcs, pour même raison, en ont autant qu'ils en peuvent nourrir, et en font une écurie. iMais, afin que vous ne cuidiez que je sois seulement fondé sur des raisons et exemples de païens, je vous prie , dites - moi , lisons-nous cri l'Ecriture-

' Tour Régrturalc'ir.

• lUbbin juir, cl docteur, en général.

Sainte, que jamais femme ail été honorée du saint baptême, ou que Zsolre-Seigneur les ail voulu admeltrc au sacré mystère de la Cène ? Ei, suivant cet exemjjhî, le plus excellent des apôtres ' ne leur a-il pas expressément défendu loul acte divin, comme prêcher et enseigner , pour montrer qu'elles en sont indignes ? Aussi, suivant ce, les sages brahmanes les chassoienl de leur école. IMais , pour passer plus outre, a vons-nous es Sainles-Lelires aucun témoignage qu'il y ait des femmes en paradis? Et avezvous ouï jamais parler d'angcsses , de chérubincsou séraijhines? Ce que je reconnois, toutefois, ê!re une erreur des Saducéens, auxquels la sagesse divine a satisfait. IMais il est notoire qu'elles reçoivent en l'autre monde punition du mal quelles nous ont fait, et, si vous me demandez quelle, c'est qu'on leur ôle la langue. — Vraiment, dit la dame, voire langue n"a que faire de blâmer les autres, pour s'acquérir en blâmant louange de bien dire, car on ne sauroit bien dire en médisant. — 3Iadame, répond le genliihomme, si j'ai trop parlé , je vous prie m'excuser, considérant que je suis fils d'une femme, qui m'a laissé ce bel héritage. — Encore, répliqua la dame, et quoique je pense que vous ne voulez jamais bouger d'après ces pauvres femmes, vraiment, nous vous ferons bien taire-. — INon, non, dirent les damoiselles, il est assez puni du péché qu'il a fait-, car il a dîné par cœur, pour l'affection qu'il avoil de médire des feuunes. • — Ainsi vous voyez, répondit le gentilhomme, que je ne vis pas d'amours, connue les aulies. )> Lors chacun se prinl à rire, et, se levant de table, firenl deux ou trois promenades |)ar les allées du jardin; puis, s'allèrent cacher à l'ombre d'un bosquet de romarins; où étant tous, la dame, tenant une branche de laurier, autour de laquelle éloient liées toutes sortes de lleurs en forme de la corne d'abondance , dit à sa fille : <( i\ratnie, il nous souvient qu'avez promis de défendre aussi bien la cause des femmes , comme elle fut hier combattue par ces

' Saint raiil. Abôlard, dans sa lellrc à Iléloïse sur l'origine des religieuses, présente la eonlre-parlie de ces ol)jcelions en faisant l'éloge des T ninies d'a|)r(S l'Kvangilc et les ('crils des Sainis-Pères.

^ Cette phrase pourrait se pnncluer et s'entiMulre autrement : « Kneore ! n'-plifiua la dame. Kh quoi ! je pense que vous ne voulez jamais l)ouger d'après ces pauvres femmes? Vraiment, nous vous ferons bien taire. »

VIEUX CONTEURS EllAIVCAIS.

mauvais, qui nous viennent faire la guerre. Et voici l'heure qu'il vous faut prendre votre rcvcnge, in'assurant que toute celte compagnie ne vous déniera sa bénigne audience. » A quoi la damoiselle répondit : « Ma mérc (ne rappelant madame^ comme ces tant bien a|)prisos, qu'on diroit, à les ouïr, qu'elles sont bftlardes), je vous remercie humblement de m'avoir, par votre gri\ce , donné ce que je vous voulois demander. El puisque, par le don de ce sceptre, m'octroyez et permettez de lûclier à secourir l'honneur des dames, en défaut de tant de bons chevaliers, qui les souloicnl défendre (desquels la race est morte, et en leur lieu sont venus des expugnateurs ' et ennemis jurés de leur bon droit), je supplierai cette coujpagnic de suppléer à mon défaut; car je confesse que le pesant fardeau de telle charge et la puissance de mon adversaire sont plus que sulTisants pour m'accabler, si je n'éîois secourue et aidée de l'équité de ma cause, qui d'elle-même se défend : laquelle, si elle trouve quelque lieu en votre bon jugement , comme j'espère, je me fais bien forte que , comme une Ariane avec son fil , ou une sibylle avec son rameau *, je vous conduirai avec ce sceptre flori au logis où habite la Vérité tant cachée, que le sage Démocrile l'a cherchée au fond d'un puits. Donnez donc , je vous prie, plus de lieu à mes raisons (qui n'ont autre appui que de la simple Vérité), qu'au mille =* des paroles fardées de mon adversaire , qui, comme un cauteleux oiseleur, adoucit sa voix pour décevoir -, et ne faites comme IMidas, qui prisa plus la douceur d'une tlùle, ([ue la gravité d'un luth. Aussi, pource qu'êtes ici, vous autres hommes, juges en votre cause, ne vous laissez surmonter par une affection particulière, comme fit Tirésias, aveuglé d'esprit et de corps. El vous souvienne de la peine que fit endurer le fils de Cyrus ci l'inique juge*. Je vous prie, ma mère (de qui la prudence choisie doit vider notre difl'éren;!), imiter cet excellent monarque, qui , tandis que le demandeur plaidoit, fermoit une oreille, disant qu'il

' Agresseurs, insulleurs.

* Allusion à la sibjllc de Cuincs, qui donne le rameau d'or à Enée dans VKnHile.

'• L'ancienne édition porte mil, qui iiourrnit se prendre dans le sens de millet, appàl |)résenlé par l'oiseleur.

' {^anibysc II , fils de Cj rus , roi de l'erse, condannia un juge prévaricateur à cire écorclié vif.

la gardoit pour le défendeur , départissant également sa faveur. Et lors, il me sera facile de ujonlrer que les malheurs qui abattent l'amour, ne viennent que par la faule des hommes, comme vous pourrez voir clairement par le bref discours d'une histoire fort merveilleuse, advenue depuis peu de temps. » Adonc, ayant fait une petite pause, elle commença ainsi :

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