‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 91 sur 118 · SECONDE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SECONDE HISTOIRE

Ce n'est pas chose étrange qu'un lolal bien conjoint et assemblé se maintienne par son union, voire s'accroisse en force et puissance, comme le bon [lère mourant apprenoit à ses enfants par le symbole d'un trousseau de flèches bien rassemblées'; mais c'est chose digne de grande admiration, de voir une partie, séparée et démembrée de son total, se montrer aussi puissante que si elle y éloit une, attendu que, selon l'opinion du sage Empédocle, Nature ne se sert d'autre moyen pour détruire et ruiner toutes ses créatures, que de discorde et disjonction. C'est pourquoi, il ne faut trouver merveilleux si Rome, étant jadis chef delà meilleure partie du monde, a été non-seulement invaincue, ains victorieuse de tout ; mais chacun, avec moi, se doilbien élonnerque cette monarchie romaine, s'étant vaincue soi-môme par divisions et partialités, el, comme la lélo d'une hydre, démembrée en tant de pièces, chacune d'icelles néanmoins se maintient si heureusement, que l'Alleniagne, où reluilla principale pièce de cet empire d'Occident, nonseulement en général est effroyable à ses voisins, mais toutes les parties diccllcs, qui sont coimne petits royaumes, osent résister aux efforts des plus puissants seigneurs , s'étant réservé, par une souveraine prudence, droit d'élire tels que bon leur semblera pour commander : en quoi ces petits rois se portent si bien, qu'ils ferment la porte à toute ambition, sachant que c'est la mort des États el seigneuries. De là vient la gloire de tant de victoires, dont relie nalion est anoblie ; et de là viennent les grandes richesses dont une chacune seigneurie abonde, et les belles cités dont elle est de toutes parts remplie. Or, entre les plus

' C'est la fable d'Ksope, imitée par I-a Fontaine sous le litre du f^'icillardel ses en/ans, IV, 18.

LE PRINTEMPS DYVER.

nobles el illustres villes dont lAllemagne se fasse renommer, Magonco, à mon avis, doit bien oblenir un des premiers rangs, tant pour la beauté des édifices, que pour le voisinage de la rivière du Rhin, qui fait que le commerce et trafic l'enrichit merveilleusement et lui fait part des commodités étrangères. L<^, n'a pas longtemps, éloient deux familles de marchands remarquables entre toutes les autres, tant pour leurs grands biens , qu'ancienne réputation. Desquelles Tune avoit un fils unique, gentil et autant accompli qu'on eût su désirer, nonmié Ilerman ; l'autre, une fille seule, belle et bien apprise, nommée Fleurie. Iceux (comme on voit ordinairement que pareils s'assemblent avec pareils, si l'envie n'y conlredll) avoient destiné d'unir leurs maisons par l'alliance de leurs enfants ; ix quoi il sembloit que le vouloir céleste prélat un laisible' consentement, ayant rendu les deux parties totalement égales en âge, en bien et bonté de mœurs, môme de pareil et conforme amour, tant que le bas ûge pouvoit souffrir; lequel, ayant, dés la tendre jeunesse, heureusement jeté ses profondes racines, et étant soigneusement cultivé par les privautés d'une mutuelle conversation, n'aspiroit à autre fin, pour sa perfection, qu'à produire de celte fleur un fruit désiré, et avancer sa saison selon l'ardent vœu et dévotion do leurs parents. îMais hélas ! lorsqu'ils étoicnl sur le point de changer celte douce espérance en jouissance. Fortune s'opposa à si grand bien. Car vous devez entendre, gracieuse compagnie, qu'en la maison de la fille dcmcuroit un facteur, jeune et gaillard, nommé Ponifre; lequel, étant ordinaire gardien de la boutique, n'avoit guère autre occupation qu'à regarder les passants, et remarquer d'entre les femmes quelle beauté gagneroit le premier lieu dans son jugement particulier, cl, à part soi, élire de quelle mort il aijnoit mieux mourir -, mais, après longues et attentives observations, confessa à soimême, que ce qu'à si grande peine il cherchoit au loin, éloil auprès , car sa jeune maîtresse, sans doute, surpassoit d'autant le reste des filles de sa ville, que la lune surpasse les plus claires étoiles. Et lui revint si bien à son gré, ou soit qu'il l'eût premier regardée de trop bon œil (qu'on dit servir de préjugé* avantageux en amour), ou soit que la chose, en soi étant telle,

' Pour tarife.— * 1,'ancienne édition porto préjuge.

le conlraignoit d'y prêter consentement, ou soit que le trop de loisir qu'il avoit l'induisît de cherchera se travailler et se mettre en besogne soi-même, il ne sut faire autre chose, que dés lors, sans contredit, s'abandonner à la miséricorde d'Amour : lequel, après l'avoir, pour quelque temps, tenu aux abois, et repu de ses ordinaires entrées de table, qui sont regards muets, soupirs incertains, solitude mélancolique, avec un silence qui transporte l'esprit une lieue par delà le bout du monde, lui fit venir l'appétit de plus solide pâture et de viande plus nourrissante; de sorte que le beau feu de Fleurie, pour lui être trop prochain, l'embrasa si vivement, qu'il le contraignit de prendre résolution trop hautaine pour ses débiles forces : savoir est, de la requérir des gages qu'attendent pour leur solde ceux qui combattent sous les enseignes d'Amour. Et tant plus la défiance de soi-même reculoit ses intentions par une sotte crainte, d'autant plus ce superbe dompteur des esprits lui serroil l'éperon dans les flancs, si bien que force lui fut de franchir toute difficulté qui se pouvoit présenter. 0 1 que très-volontiers il l'appeloil sa maîtresse, pource que tel langage estcoulumier aux amants! mais plus volontiers, il se fût essayé d'effectuer ses paroles par quelque serviable devoir. Toutefois, la pucelle simple, qui ne savoit que c'éloit qu'amour, ne prend garde à ses courtoisies, et n'a encore l'adresse de remarquer je ne sais quoi d'affection particulière. Ce que considérant, le facteur fit incontinent son compte qu'il falloit parler clairement, et non pas entre les dents, s'il vouloit sûrement pratiquer, et faire heureuse conquête des bonnes grâces d'icelle. Parquoi, prenant avec nouveaux habits nouveaux conseils, il se fait brave ' et mignon ; il se peigne, se fraise, se mire, et s'agence le plus soigneusement qu'Amour lui pouvoit enseigner ; puis, s'étanl disposé à louto hardiesse, l'alla trouver seulelte ; où, d'une langue tremblante, lui discourut , au mieux qu'il lui fut possible, ce qu'il avoit ouï dire des forces d'Amour, qui n'épargnoit personne, même (qui pis est) sans discrétion aucune, cet aveugle se |)Iaisoil d'allier les petites choses aux grandes, faisant les rois courir après une beauté populaire, et contraignant, pour son passe -temps, les déesses d'abandon-

< Par<''.

ner les cieux pour embrasser un gentil pnsleur en sa casclle clianipèlre. « Parlant, madame, disoit-il, je vous supplie ne Irouver élrange si les perfections que Nature vous a départies, pour se faire admirer en vous, ont tellement assujetti et forcé mes jeunes désirs, que, pour dernier remède, je suis contraint d'implorer votre pitoyable grâce. Las! je sais bien, madame, que vous m'estimerez trop téméraire et inconsidéré d'avoir assis mes alTeclions en si haut lieu ; mais si vous peux-je aussi bien avertir, que, si vous n'acceptez rien qui ne soit digne de votre beauté, il vous faut monter au ciel, car vous ne le trouverez jamais ici-bas. » De tels ou semblables propos ce jeune bomme vouloil arraisonner ' sa nouvelle maîtresse, quand, d'un œil cruel, avec un visage tout embrasé de bonle, de colère et dédain, lui ferma la bouche, et, après une rude menace, lui donna à ronger un repentir de sa trop précipitée hardiesse; si bien, qu'étant demeuré seul, ayant par un silence soutenu ce pénible courroux, rcssembloit un des dîunnés du temps passé, que .lupiler, de sa foudre vengeresse, auroilabîmé -, voyanldéjàceciiemin lui être clos, par lequel les autres amants trouvent le plus sùraccés à leur fin désirée. Car, puisque fille qui écoute et cliAteau qui parle * (selon le proverbe) sont de facile composition, il s'ensuit bien que la femme sourde est mal aisée à gagner. Las î combien que cet aveuglé amant vît el confessât ces choses être vraies, toutefois, résolu en son opiniâtre désir, il avoit en lui cela de bon, pour donner aucunement sel'' à ses vains travaux, qu'il ne perdoil jamais courage, ains faisoit bien son compte, que le temps obstiné, qui surmonte tout, pourroit enfin surmonter les plus rebelles chastetés ; attendu que les dames altribucnl volontiers la persévérance d'un bon poursuivant à fermeté et loyauté d'amour: parquoi, à bonne fuite, meilleure poursuite. « Eh quoi! disoil-il se réconfortant soimême, on a bien été dix ans devant Troie ; cl toutefois enfin, si a-t-elle été prise, voire lors qu'elle sembloit moins prenable, c' que les eimemis avoient levé le siège. Ainsi, si la prise de cette forteresse est dilficile, ce n'est pas â dire qu'elle soit impossible. I5on cœur,

' On ne (lil i)I>.is que raisonner, dans le nK-mc sens. - Puiir parlemente.

* Ce mol est pris an figun'" pour émulation, encouragement.

bon cœur ! la victoire est d'aularil plus glorieuse, que le combat a été pénible et hasardeux ; il ne faut qu'une bonne heure, qui viendra sans y penser. lié! voit-on pas souvent le lièvre, qui n'a pu être prins a la chasse de force chiens, se venir de lui-même mettre dans le lacet qui lui est tendu ? » Sous celle persuasion , l'amant é[)ioit toutes commodités d'elîectuer son dessein; mais (Dieu garde la lune des loups ' ! ) il i)rofitoit autant que sil eût lavé un corbeau pour le blanchir. Car, comnie les sages Grecs étoupérent leurs oreilles au chant encbanteiM- des Syrénes pipeuses, scmblablemenl cette vertueuse jouvencelle, dont la sage jeunesse devroil bien servir de miroir à plusieurs vieilles, assourdissoit son ouïe à ces emmiellés propos , imitant le prudent aspic, qui, comme dit le pro[)lièle royaP, se loLichc l'oreille avec la queue, pour n'ouïr le son lromi)eur de son ennemi. Ce qui donna bien à penser à notre poursuivant, qui avoil ' toutefois ouï dire que, quelque mine que fassent les filles, elles sont bien aises d'être aimées, s'estimanl aimables, et néanmoins la vergogne, fondée sur je ne sais quelle opinion d'honneur, ne leur permet d'accorder ce que plus elles désirent; qui fait que volontiers elles voudroient qu'on les forçât, pour de là prendre couverlure à leur consentement : de quoi l'exemple d'une Médéc, d'une Hélène, d'une Ariane, el mille millions d'autres, qui se sont fait ravir , portent témoignage. Pour cette cause, il s'avisa que c'éloit une grande folie â lui de se consumer ainsi à crédit en une langueur perpétuelle et en dépenses excessives, dont sa fine aniie , peut-être, se moquoit à part soi ; pour, mettant sous ses pieds (oulo couardise, se saisir par une douce force du bien prétendu. î\Iais ce mal-avisé'' lui cuida tourner â grand dommage, même lui coûter la vie ; d'autant qu'au cri de la pucelle, sa mère accourant, il lui print de prime-face envie d'accuser cette violence, et vendre cher la folle entreprise de cet injportun. Toutefois, considérant tout soudain la conséquence et inqjorlance du fait, pensa qu'il valoit mieux, pour

' Expression proverbiale, venue du lalin {liina tnta à liipis), signifiant qu'il y a impossibilité qu'une chose arrive. — * Salomon.

^ L'ancienne édilion porte ayant, ce qui donne une plirasc incompl. te.

^ Celte mauvaise idée, ce mauvais dessein.

LE PRINTEMPS D YVER

rc coup, y |)roc(.''(l('r plus douccmcnl ; car, si elle eût pourchassé si grand mal à relui (jui ik; p(''choil que pour trop aimer, qu'eùt-elle dû faire ù un eiuicmi ? Parcpioi, feignant avoir eu peur (car c'éloil en lieu obscur), par une sage dissimulalion, changea le tout en risée. Ha! invincible chaslelé, falloiî-il que fussiez accompagnée de si grande douceur, qu'au lieu de vous plaindre, comme voire droil requéroit, vous prinssiez sur vous la moquerie, qui mérltoit Ijien une cruelle vengeance ? Hélas ! f;ue votre trop grande bonté vous coulera cher ! car, en épargnant voire fol ami, vous lui avez laissé de reste je ne sais quoi d'('S[)érance , que vous lui deviez arracher du tout, ne sachant qu'il ne faut qu'un petit reste de feu, pour renouveler Tembrasement qu'on pensoit bien avoir éteint. Or, voilù, ce semble, notre bel amoureux abattu sans ressource, ou il est trop aliéné de senlimeiit ; puisque déjà il voit ses soupirs évanouis en l'air, ses peines ingratement perdues, et son attentat avoir si mal succédé '. Et toutefois, espéranlen dépit de toute espérance, encore qu'il ne pCit rien prendre ni au bond ni à la volée , et que celte dure chaslelé, plus habile à réparer que son assaillant à faire brèche, lui tailloit de jour en jour besogne nouvelle, délibéra de s'aider de quelque dariolelle d'amour-, qu'ils appellent, sauf la révérence de la coiupagnie, une maqnercUe. Ce que je ne dirois, si la perfection de mon histoire ne m'y obligeoit, pour vous montrer que cet apprenlif en amour fut si grand maître du premier coup, qu'il n'oublia rien h pratiquer; et s'étoil servi de ce moyen, l'eslimant le plus expédient ; car, outre (pi'il avoit ou: dire que ces rusées éloient duil(!s= à faire trafic de telle misérable marchandise, conduisant, comme jadis la Sibylle, les humains aux enfers % elles lui semblèrent Iréà-néccssaires pour ôter ce voile de honte, qui seul empèchoil sa Fleurie de dire oui. En celle dévotion, s'achemina, un dimanche, à sa paroisse, où il s'adressa à une vender(>sse de chandelles, d'entendement, afin qu'elle lui éclairût en un alTaire où il voyoil

' Pour réussi.

* Ce mol osl souvent cnployd dans les romans de chevalerie avec la signification de eoiifulenle , oiilrcmclleiise d'iiUrij;iies. Dariolelle esl un diniiniilil' d,? dariole, ancienne pàlisscrio où la crème élaitcnrennée dans la i);\ic. — ' Dressées.

* Allusion à la sibylle de Cumcs, qui fournil ù Lucc le rameau d'or pour descendre aux enfers.

fort trouble. Ce que volontiers elle lui accorda, ( connue elles ne sonl chiches de promesses) ; el, pour cet elTel, lui donna assignation en certain lieu , à l'issue de la grand'messe 5 durant laquelle ses yeux, avarement fichés sur sa belle maîtresse, lui vendoieni, comme on dit, la peau, premier qu'avoir pris la bêle', l'assurant d'une chose bien mal assurée. Lheuie venue, il va diligemment trouver sa vieille, à hupielle il conla , par forme de confession auriculaire , de point en point tout son affaire, el consulta du moyen [jIus expédient pour mettre à fin son obstinée conclusion, qui étoit de mourir ou jouir : A quoi la jouinalière conversation'*, pour être logé sous le même toit, ne lui prétoit aucune faveur ni avantage, comme il advient que ceux qui se connoissent trop, volontiers s'aimenl peu, joint (pi'il avoil affaire à une i)arlie, dont les rigoureuses mœurs et austères complexions, avec la soigneuse garde d'une mère, (jul veilloit toujours dessus lui comme le dragon sur les pommes d'or des Hespérides, isiterdisoil tout espoir. Adonc la vieille répond : « Bien , bien ! c'est tout un, laissez-moi faire 1 Si elle ne se peut avoir par nature, ce sera par B carré ou 15 mol ; il ne vous faut pour cela déconforter, car il n'y a rien qu'on ne fasse en faisant ; elle n'est pas plus terrible que les lions et les ligres, lesquels, avec le temps, on apprivoise bien. Et puis, tenez comme un article de foi, que jamais il ne faut rien diredunc femme (lu'après sa mort. » Comme une salutaire médecine, prise par le patient désireux de guérir, chasse la fièvre ardente qui le cùisoit, ainsi celle consolation modéra les impatients désirs, qui , comme un cheval débridé, ti'ansportoienl leur maître; et, sur cette assurance, Ponifie délivre quehiue argent i\ sa vieille: laquelle, ayant pris du temps, employa tous les artifices malicieux qu'elle avoit par long usage recueillis. ÎMais, pour dire en un mot, tout lui fut si contraire et discoidanl, (pie, se trouvant, en fin deconipte, autant recidée, (pi'elle se pensoit avancer, fut contrainte de faire une piteuse réponse ù son homme, lui apportant autant de joie, que fait la sentence de mort prononcée à un criminel : dont il fui louché si au vif, (pic dès lors il eût

' (k' proverijp, tiré de la fable (l'K>ope, VOnrs et le C/uisseur, imilée par La Fontaine, se dil encore : l^en- (Ire ta peau de l'ours avant de l'avoir mis par (erre.

• Fréciucnlalioii.

.OGO

consenti à sa propre ruine, voyant tous ses efforts succéder si à rebours, qu'il sernbloit Cire né à la quatrième lune ' , sinon que soudain il lui vint en fantaisie, comme à celui qui avoit envie d'essayer tout el mettre toute pierre en œuvre, qu'il lui falloit encore recourir à l'aide d'un magicien, auquel rien n'étoil impossible. Jcelui , moyennant grande somme de deniers, qu'il voulut loucher, premier que passer outre, assigna temps el lieu au misérable amant, où sa fière amie, malgré qu'elle en eût, par la force de certains caractères, devoit l'aller trouver. Adonc, sortant hideux de sa caverne, après quelques tours faits par un cimetière, la tète et les pieds nus, remAchant comme un vieux singe quelques mots épouvantables, el disposant certains points en la poudre avec une verge, fit tant à force de conjurations, prestiges , exorcisnies et invocations, qu'il charma la fantaisie imaginalivedc son homme, si bien, qu'il le fit coucher avec un fantôme, auquel, par sa nécromonce, il avoit entièrement fait prendre la forme de Fleurie. Durant ce faux déduit % l'amant enchanté furetoit'd'un œil enlenlif la belle scmblance de s'ainie, admirant ores les beaux replis de son poil crépelu , ores sa face angélique , ores sa gorge d'albâ- Ire, ores la rondeur de ses jumeaux tétins, ores ses bras ivoirins, et tout ce dont une parfaite beauté se rend émerveillable , si que , après avoir fait une anatomic superficielle de ce petit miracle, tout éperdu d'aise, voulut jeter ses bras lascifs au col de celte feinte beauté ; mais l'enchantement, étant jà venu au terme que le sorcier lui avoit assigné, prinl soudainement fin, tellement que ce beau corps s'évanouit entre les embrassements de son amoureux, ne plus ne moins qu'une bouffie * d'eau , qui se crève au souffle du vent, et tout ce plaisir passa comme une ombre , ou le songe d'une nuit, laissant ce pauvre insensé tant étonné, que, si, de bonne fortune, il n'eût été couché, il lïil tombé tout pâmé à la renverse. Et crois que ce charme, dont j'ai récité un fort étrange effet, ne vous semblera éloigné de vérilé, honorable compagnie, si vous avez lant soit peu égard de la puissance que Dieu donne aux diables pour tenter, mémo ceux que plu* il aime, comme

' C'csi-à-dirc, dans le quatrième quartier de la lune, qui avait, selon les astrologues, une fAclicusc influence sur les naissances.

* Plaisir mensonger. — " Rulle.

nous en avons l'exemple aux livres saints, et s'il vous souvient que les histoires plus anciennes font foi qu"un IMerlin, Anglois, fui engendré d'un diable et d'une femme ' ^ et, devant lu», ce divin Platon fut conçu d'un démon et d'une vierge. A quoi s'accorde ce qu'on a écrit des femmes des Golhs, qui, aux déserts de Scylhic, furent engrossies par des fantômes el diables forestiers • el pourrons ajouter le conte que fait Cardan *, d'une Ecossaise avec laquelle un esprit familier venoit coucher en forme d'un gentilhomme, dont elle enfanta un monstre , comme aussi advint depuis peu de temps à tme fille de Constance, nonmiée INladelaine *. Toutefois, mon histoire ne passe si avant, car je ne voudrois soutenir qu'ils puissent engendrer, tant à cause que notre religion nous défend de croire qu'autre qu'un seul, Jésus-Christ, soit né sans semence humaine, qu'aussi pource que la Nature n'a donne aux esprits distinction de sexe; mais je peux bien affermer*, lant par l'exemple de celle véritable histoire quepar l'autorilédes bons auteurs, singulièrement •"' de Laclance", qu'ils peuvent avoir communication charnelle pour polluer el contaminer les humains , desquels ils sont ennemis jurés. Ne trouvons dcmc impossible qu'un malin démon, qui, selon saint Paul , se transforme en ange de lumière pour nous décevoir, se soit soumis à jouer le person nage d'ime putain, pour amorcer, par un appAl de lubricité, celui qu'il avoit déjà gagné, et lui faire exécuter le mal, que premier il lui avoit mis en la volonté. Or, pour retourner à notre Ponifre, après qu'il eul longtemps detneuré en une extatique rêverie , se méconnoissanl soimême, ouvrit peu h peu les yeux de son entendement , el reconnut que puisqu'il s'étoit adressé à un imposteur, ce n'étoil de merveille s'il l'avoit payé de sa monnoie, qui est illusion

' Selon la Fiede Merlin, écrite en latin parGeoffroy de Monlmont, ce célèbre enchanteur clail le fruit du commerce mystérieux d'un incube avec une religieuse fille du roi d'Ecosse. Gabriel Naudé prend la peine do réfuter celte fable dans VApologie pour les grands hommes accusés de magie.

* Dans son célèbre traité De Subtililate.

^ Celte fable est racontée dans les Histoires prodigieuses de Boaistuau et Belleforêt; on la trouve aussi dans la Cosmographie de Munster, augmentée par Belleforêt.

* Pour affirmer. — ^ Particulièrement.

" Dans son ouvrage Divinaruin institutionum libri TH.

LE PRINTE3IPS D'YVER

et faux semblant. Parquoi, en partie honteux et en partie dépilé de sa grossière erreur , se lève, et, au lieu de se désister de sa poursuite mal fortunée, prend un forcené vouloir d'insister plus fort qu'auparavant , voyant que pis ne pouvoit ne lui en advenir. Ainsi, s'endurcissant contre son propre malheur, ouvre tous ses sens intérieurs pour machiner nouveaux moyens ; il lui print un coup envie d'essayer la force de l'herbe de Paris ou de quatre-feuilles, ou de la composition de quelque philtre, pour induire à aimer , estimant que ce fût le vrai cesle ' tant célèbre dont Yénus conjoint les amants , ou la vraie colombe qu'elle donna à Jason , pour gagner les bonnes grâces de Médée(bicn quePindare semble l'entendre autrement), ouïes vraies pommes par lesquelles la fuyarde Atalanle fut arrêtée et prise. Toutefois, pensant aux inconvénients qui s'en éloicnt ensuivis , de sorte que plusieurs , par un zèle indiscret, avoient donné la mort pour l'amour, comme Dejanire et le poète Lucrèce '^ portent témoignage par diverses aventures, il ne voulut hasarder à la merci d'un poison celle pour laquelle il eût enduré mille morts. IMais, comme il n'y a rien si malicieux et dénaturé qui ne trouve lieu au cœur de l'homme, principalement de celui qui s'abandonne à son appétit déréglé, il s'avisa , pour le sixième moyen , de s'aider d'une méchanceté si monstrueuse et horrible, que les diables mêmes ne l'eussent osé penser : qui fut de trouver façon , ou par argent, ou par promesses, ou par autres subtils moyens, de gagner les servantes delà maison, qui, sans grande peine, se rendirent si inclines à sa dévotion, qu'elles lui promirent toute faveur et assistance, tant que leur pouvoir s'étendroit. Et, sur ce fondement, firent un malheureux bà'.iment, car \h complolèrcnt ensemble de faire enivrer celte pauvre fille, un jour que sa mère n'y seroitpas. Ce qui leur fut facile , tant pourcc qu'elle se fioit en ces traîtresses chambrières ( qui lui renforcèrent son breuvage par quelque mixtion secrète) , qu'aussi pource que les mœurs et coutumes du pays permettent, voire font vertu de bien

' Ccinlurc.

* Selon une liaJilion forl incerîaino, Lucrèce aurait composé son po^inc de IVattirâ rcrtim dans les intervalles lucides d'uise folie causée par un philtre amoureux que lui avait donné sa maîtresse et qui le porta enfin à sp détruire.

boire, ce qui la pouvoit aucunement excuser. Ah! que les anciens étoient sages de défendre le vin à leurs enfants si étroitement, et encore plus à leurs femmes, si que, pour en avoir bu , elles méritoient dètre répudiées I et, pour les y prendre, on inventa de baiser en la bouche, au lieu qu'auparavant on baisoit les yeux , comme voulant faire parler ensemble les ûmes parleurs fenêtres I Aussi, par la loi de Moïse, un i)ère alléguoit au peuple raison assez suffisante pour faire lapider son fils , disant qu'il ètoit ivrogne. Car, de fait, si nous voulons rechercher les maux qu'a apportés le vin, nous conclurons que, puisque Noé s'étoitmal trouvé d'avoir planté la vigne, Lycurgue, à bon droit, l'a fait arrracher , comme ne trouvant plus grand ennemi de la raison humaine que le vin , puisqu'il rend l'homme semblable aux bêtes, les uns aux lions, comme un Alexandre, lequel, par ce seul vice d'ivrognerie (amendé, toutefois, d'un soudain repentir) , a obscurci toutes les belles vertus qui le faisoient reluire 5 les autres aux pourceaux , comme un Marc- Antoine. Ne trouvons donc point étrange si la simple jeunesse de notre Allemande, ayant trop prins de vin , se laissa prendre à l'impudique luxure de son poursuivant; lequel, trouvant ce pauvre corps abandonné de sa volonté et discrétion , eut belle commodité de rassasier son effréné et débordé désir, avec l'aide des chambrières, ministres de cette infâme volupté. Et ne faut point s'élonner si ce malheureux print plaisir à souiller cette chair aliénée ' de sentiment , puisque la sensualité en a bien rendu quelquefois de si enragés, qu'ils ont bien osé assouvir leur affamée lubricité sur un corps mort, qui vif avoitsi vivement résisté à leur lâcheté. Parquoi la soif forcenée de ce brutal amant fut cause qu'il trouva l'eau trouble si bonne, que de cette conjonction s'ensuivit un cngrosscment d'enfant ; duquel l'inconnu fardeau étonna tant notre simplette Fleurie ( no sachant où elle le pouvoit avoir dérobé), qu'elle pcnsoil Nalin-c courroucée vouloir faire en elle quelque prodige monstrueux , la faisant mère premier qu'être femme. Et quand le terme qui mûrit les fruits eut tellement enflé son ventrelet , qu'il ne se pouvoit [)lus cacher , toute confite en pleurs , déclara à sa mère, qu'elle pensoit èlre enceinte , sauo toutefois avoir ja-

' Pri\ée.

mais eu connaissance d'homme. De quoi la mère grièvement indignée, usa du droit et pouvoir que Nature lui avoit donné; mais, voyant qu'à une chose jà faite n'y avoit plus de remède, ains que, selon le dire du sage, il falloil prudemment empêcher la venue du mal, et, s'il éloit un coup venu , le supporter patiemment, s'essaya par menaces, mallrailements, et autres divers moyens, de faire déclarer à sa fdle l'auteur de telle infamie, afin d'y pourvoir et en avoir quelque réparation d'honneur. Mais la pauvrette , pour avoir été captivée lors de toute souvenance, pcrsistoit en son ignorance, disant ne savoir comment cela s'étoit ainsi fait, et qu'elle n'en avoit jamais rien senti. Toutefois , elle senlit bien les douleurs de laccouchement, qu'elle supporta fort courageusement, comme celle qui, mal expérimentée à si grande passion , s'attendoit bien que la désirée mort meltroit une fin violente i\ sa vie et à son déshonneur non mérité. Car notez, honnête compagnie, qu'encore que tout fût conduit secrètement au possible, si est-ce que chacun en fut soudain abreuvé ; car les oiseaux ( comme ceux qui déclarèrent la mort dePallamédes)ou les chiens ( comme celui qui décela et vengea devant le roi de Perse le meurtre de son maître ') parleroient plutôt que telles besongnes ne fussentdécouvertes : qui fut cause que, par toute la ville, on ne parloit que de l'engrossement de Fleurie, et si l'on eût vu deux personnes parler ensemble, il étoit aisé à deviner qu'ils disoienl. Ce qui déplut tant au jeune seigneur llerman , lequel aimoit extrêmement Fleurie , et prétcndoil l'épouser, comme j'ai dit au commencement de notre Histoire, que, de regret et dépit d'en ouïr parler si sinislrement, se retira aux champs, où, se confinant en triste solitude, commença à se repentir amèrement de l'amour qu'il avoit porté à une si déloyale, qui, par un beau semblant, faisoit parade d'une chasteté nompareille, mais (comme celles qui, venant au banquet après avoir bien diné, font la petite bouche devant le monde) se donnoit du bon temps à cachette. Puis, se souvenant des grâces et bonnes parties autrefois remarquées en sa Fleurie, Amour le contraignoil de s'accuser soi-même, pour excuser celle qu'un chacun blàmoit, et, conmie il est aveugle,

' CcUc liisloirc a pu donner naissance à l'avcnlurc du fliicn de Wonlaigis. Dans tous les cas, il y a cuire elles une grande analogie.

tàchoit de bander les yeux à cet amant , pour n'apercevoir ce qui lui devoit crever les yeux: si que son âme, ainsi agitée par un jugement incertain , donnoit au mauvais droit gain de cause. « Las ! disoit-il se mordant la langue , faut-il pas bien dire que toutes les femmes sont trompeuses , puisqu'en celte-ci j'ai été trompé ? et que, quelque faux masque qu'elles montrent, leur esprit volage ne garde l'amour, sinon autant de temps qu'elles voient la chose aimée ? tellement, qu'avec la présence, elles perdent la souvenance ^ s'accommodant, puis après, tout à loisir, à un chacun , comme un miroir qui représente indifféremment toutes figures et impressions, autant de temps que les corps lui sont opposés et objectés, lesquels iceux miroirs sont prêts de laisser soudain, pour se disposer à représenter les autres corps qui leur seront présentés. Et nous doit en ceci sulTu'e le témoignage du sage roi de Judée*, qui les appeloit gouffre insatiable ; de sorte, que c'est une trop grande outre-cuidance à un homme, de se promettre une femme pudique , vu que c'est chose plus rare que l'unique phénix, que les plus grands empereurs, qui jamais portèrent couronne, n'ont pu rencontrer si grand bien. Vrai est que, selon Topinion de ceux qui leur veulent plus de bien, celle-là pourra quasi être chaste , qui n'a jamais eu de quoi être priée, et n'a jamais eu la hardiesse de prier -, si bien que ( par ce sage empereur romain*) la bonne laideron ressemble à la poule de qui la plume est méprisée , et la chair estimée; mais la belle femme ressemble à l'hermine, de qui on estime tant la peau, et le corps n'en vaut rien ; tellement qu'il y a si grand'inimilié entre beauté et bonté, que jamais l'une ne demeure avec l'autre en une maison. Et tout ce qu'on dit d'une Lucrèce, Cassandre et autres sont fines menteries ; dont il faut conclure que Nature a fait des vers pour ronger les corps morts, et des femmes pour ronger des corps vifs la substance et la renommée , les faisant vivre entre les hommes , comme frelons inutiles entre les abeilles.» Ainsi ce désolé amant déchargeoit son deuil, et vomissoit tout son venin contre le sexe féminin. Or, cette vie champêtre le rendit en peu de temps si pâle et si défait, qu'il faisoit pitié à ceux qui le voyoient ; dont la cause étant bien con-

' Saloinon. — "^ Sans doute Marc-Auréle.

LE PRINTEMPS B'YVER

nue du père , le fit délibérer des moyens de pourvoir à la santé de son fils. Adonc, l'ayant appelé en privé', lui remontra combien Fleurie s'étoit oubliée, par une faute assez sulfisante pour rompre Talliance qu'ils avoient autrefois entreprise ; parquoi lui dit qu'il choisît en toute la ville celle qui lui viendroit mieux à gré, pour récompense* de sa Fleurie. Dequoi Herman, comme bien appris, se remit au bon vouloir de son père, duquel il vouloit du tout dépendre , renonçant au sien propre : qui fut cause qu'en peu de temps le bonhomme lui en eut trouvé une belle, riche, et delieu honorable, nommée Carile. D'ond s'ensuivit un soudain mariage, avec entrée de ménage si heureuse, que toute leur avarice n'éloil qu'à se mignarder des plus tendres caresses et délicates courtoisies qu'amour eût en réserve, employant diligemment le bon temps , de peur d'en avoir regret à l'avenir, et moissonnant les douces fleurs de leur jeune printemps; si que, à l'exemple de l'ancien capitaine Péricle ', jamais ne sortoientou renlroienlau logis sans sebaisolter comme folâtres colombelles, jusque» à ce que (comme on se lasse même d'être à son aise, et souvent les choses douces grèvent l'estomac) le jeune mari délibéra de prendre trêve d'amour, et de laisser sa Caritc, afin de commencer à s'employer au train de marchandise. Adonc il dressa une partie avec quelques-uns de ses amis pour aller à la foire d'Anvers, et là chercher quelque commodité de profiter* 5 mais, quand il étoit question de communiquer son entreprise à sa Carite, la parole lui failloit en la bouche. Toutefois, voyant que c'éloit un faire le faut ^, et que tous ses compagnons ctoient prêts, une nuit, la tenant entre ses bras (et possible que de jour il n'eût eu la hardiesse), lui dit: «INFamie, quand je me souviens, à part moi, de l'état auquel Dieu m'a appelé, je ne me peux contenter de moi-même, me voyant ici oisif, accagnardé "^à un foyer, mêmement en l'âge auquel je suis, où les sages ont coutume de faire provision , pour avoir de quoi 8e reposer en vieillesse , à l'exemple de la

* En particulier.

* Dédommagement, compensation.

' Périciés , qui lui leilcmcnt épris d'Aspasic, qu'il l'épousa après avoir répudié sa foriimc.

* Occasion de faire du gain , du profit. " Une nécessité impérieuse.

'^ On a dit depuis, dans le même sens, acoquiné.

fourmi qui travaille l'été, prévoyant que l'hiver viendra. Et, encore qu'ayons quelque peu de bien acquis (qui toutefois n'est si grand, qu'en prenant toujours, et ne mettant jamais rien, ne tarisse aisément), si est-ce que, comme on a pensé pour nous, aussi faut penser pour ceux qui viendront de nous , et n'est temps de bâiir les greniers, quand le grain est prêt à serrer. Parquoi, il est désormais besoin , mignonne, que, pour l'entretien de mon devoir (lassé d'être inutile), je commence à lever quelque trafic, et entreprenne quelque voyage vers l'Anglclcrre à l'issue de celte foire d'Anvers, d'où je puisse rapporter quelque gain, et par même moyen je pourrai voir et apprendre, par la fréquentation des étrangers , ce que la folle amour de mes parents ne m'a permis, pour ne me pouvoir jamais perdre de vue. )> A quoi la belle Carite, qui durant ces propos avoit eu l'esprit agité de plusieurs passions , répondit : « Et dea ! ami , trouvez-vous déjà en mariage de quoi vous ennuyer tant, que, selon l'ancienne coutume, ne puissiez attendre le bout de l'an, lequel donne bien aux autres privilège et dispense de l'exercice de leur vacation ? ou ôtesvous tant ennemi de vous-même que, comme un frénôliquc , cherchiez repos en travail, contentemenl en douleur, réconfort en affliction, et sûreté en péril .^ Car, si vous savez bien de quel bois se chauffent les voyageurs, et à quels hasards ils exposent leur pénible vie, je no peux penser sinon que vous me hayez, en vous VGulan! perdre. Las! que l'état des pauvres humains est misérable et incertain, leur faisant trouver l'ennui, où ils cherchoienl tant de joie! Hélas! quand j'étois fille, je n'avois souci que celui que je me donnois, comme une génisse, qui n'a encore senti la contrainte du joug, bondit partout où il plaît à sa libre fantaisie conduire ses pas ; mais ores que j'ai renoncé à ma naturelle franchise, pour avoir jeté l'ancre des plaisirs de la vie sur un mariage, je me suis assujettie à recevoir le tourment qui m'est doimé par autrui. Que s'il éloit ainsi que l'homme, et la femme n'étant qu'un corps , j'eusse la moitié en vous , comme vous avez une moitié en moi de votre droit et l'autre moitié de mon consentement , je requerrois (fue me laississiez au moins jouir de lamoiliéqui m'eslduect acquise sur vous. Hé ! voulez-vous l'aire une société de lion, disposant du total à mon préjudice et désaveu i' » Adonc

VIEUX CONTEURS FrxANCAIS.

elle finit sa parole par étroit baiser-, puis, la reprenant avec nouveaux esprits : « Et bien ! dit-elle , vous èles déjà soûl d'une viande , vous voulez chercher vos appétits au changement 5 tellement que votre amour, allant avec vous en voyage, pratiquera quelque nouvelle amie, qui, par son nouveau feu, amortira le mien, qui vous est déjà trop vieil ; cependant je vous attendrai ici , en crainte que quelque iTial-advenue retarde votre désiré retour, maudissant l'avarice cause de mon ennui. Et si vous avez si grande envie de voir le pays , qui m'empêchera d'aller avec vous, en habit de garçon , puisque la femme du roi Mllhridate le faisoit bien ? Autrement, si vous me laissez ici, j'eslimc la condition des casanières ' de village meilleure que la mienne 5 car elles revoient pour le moins,'au soir, leurs maris revenant du travail journeP.» Ainsi, par l'appréhension de cette départie, s'échaufloit le tendre cœur de cette amante , ne plus ne moins que le fourneau, quand les soufflets le provoquent ; et, de la véhémence de celte ardeur, fondoit en larmes, comme une nuée de printemps aux rayons du soleil. Et le jeune mari buvoit à bouche close cette tiède rosée -, qui lui dit : « Vraiment, mignonne, je dirai que tu ne m'aimes pas comme les autres aiment leurs maris, ne te voulant fier en moi de la garde de noire amour, sans que j'aie donné occasion pour fonder tel soupçon, étant chose si éloignée de mon intention, que je désire que le feu du ciel m'arde plus tôt qu'un autre amour que le vôtre s'allume dans mon cœur, pour me donner envie de faire faux bond et manquer de foi en noire mariage -, vous assurant que votre amour, au lieu de vieillir en moi, comme dites, sera toujours jeune, selon que veulent les peintres, qui le font comme un enfant; et, si vous me diles qu'ils lui fonl des ailes, pour montrer qu'il est léger et volage, je vous confesse bien que le mien de sa nature étoit tel j mais, aussitôt que l'eûles ravi par le vouloir de mon bon deslin, vous lui coupâtes les ailes si près, qu'il n'a pu depuis voler qu'alentour de vous, comme une pucelette fait à un papillon, ne voulant plus qu'il s'enfuie. Parquoi , ne craignez, je vous prie, qu'en changeant d'air et de pays, je change d'alTeclion envers vous • ains pensez que, comme le feu renforce sa chaleur sous la

' MéiiDgère?. — " De la journée.

cendre , ainsi mon amour s'embrasera sous la secrète souvenance devons ; et, à mon retour, le trouverez si augmenté, que vous direz vousmême, que je viens de trafiquer au pays des amitiés. » Ainsi le bon Herman consoloit sa gentille Carile, qui commença à piller' patience, et, en lui serrant le cou de ses bras languissants, dit : « Mon cher ami, vous avez tout pouvoir de disposer et de vous et de moi à votre discrétion, car votre plaisir est mon seul contentement ; mais si vous veux-je bien avertir, que, puisque vous refusez d'emmener ce corps avec vous, vous emmènerez (voire et malgré vous) mon cœur, mon âme et mes sincères afteclions, lesquelles , bien qu'elles soient en grand nombre, si ne vous chargeront-elles point : car si vous naviguez, elles se mettront en proue; si vous chevauchez, elles se siéront en croupe, et si vous allez à pied , elles vous côtoieront comme un fidèle laquais. » Sur ces propos, prindrenl résolution confirmée de mille embrassements, ou plutôt embrasements. Adonc , le seigneur Ilerman, ayant apprêté tout ce qui étoit nécessaire pour son voyage, print, avec grande peine, congé de sa nouvelle femme pour six mois. Mais, hélas ! s'il eût été bien averti de sa piteuse aventure, il eût dit adieu pour jamais , comme celui qui ne la reverra plus 5 laquelle il laissa en la garde d'un sien frère, pour la mènera Spire voir un sien oncle, et là, passer l'ennui que lui apportoit l'absence desonami. Or, laissons l'heureux succès d'Herman prendre son cours tant qu'il plaira à ]\jmc Fortune, et retournons un peu voir Fleurie, qui , honteuse de son enfantement et déplaisante de vivre après la mort de son honneur, s'éloit constituée en une prison volontaire, passant sa vie^n si grande angoisse que c'éloit chose trop piteuse de la voir tant souffrir, principalement quand l'ancien amour de son ÎI(M"man lui vcnoit en mémoire. « Las! disoil-cUe, pourquoi m'avoil le ciel destiné un si grand bien, pour souffrir qu'ores je m'en sois rendue si indigne ? que ne me foudroyoitil plutôt? du moins, je serois morte en mon honneur! Hélas! Ilerman, moucher Ilerman, deviez-vous bien loger vos jeunes alTectiona en si mauvais lieu, qu'il vous ait fallu (et je sais que c'a été votre grand regret) chercher mieux;' Si est-ce, cher ami, que vous n'avez

' Pour prendre.

LE PRINTEMPS D'YVER

point Irouvé meilleure amie, mais bien une plus heureuse. Et, toutefois, c'est bien raison ; puisque mon étrange malheur l'a ainsi conjuré, que je metle le tort de mon côté et consente à mon injuste punition. Vivez donc, ami, vivez pour jamais heureux avec votre Carite-, et, pour récompense du bien que je vous désire, priez que Dieu mette une brève fin au mal que vous me faites endurer! » Ainsi plaignoil perpétuellement la désolée amante, ne donnant fin ne terme à ses larmes et soupirs. De quoi sa mère exlrômementadeuillée', au lieu qu'auparavant la foudroyoit de menaces, s'essaie par tous moyens de la consoler : desquels le plus grand, à son avis, fut de lui chercher parti , en quoi elle s'employa de tout son pouvoir. Mais comme un beau vaisseau , qui naguère reluisoit sur le buffet pour l'honneur d'un banquet, soudain qu'il est cassé, est ôté de son rang et jeté en quelque conlemplible* lieu, ainsi cette beauté, qui, parayant, étoit requise d'un chacun, maintenant gît méprisée d'un chacun. Quoi voyant la pauvre mère, s'avisa de prendre son facteur Ponifre (qu'elle connoissoit bon garçon) pour gendre; lequel fit du commencement bonne mine et se fit fort tirer l'oreille; toutefois, enfin, à quelquepeine, consentit.Mais le plus grand effort fut employé pour gagner Fleurie, qui, opiniâtre en son cruel dessein, proposoit d'amender sa faute par perpétuelle pénitence, jusques à ce que, vaincue enfin par les instantes requêtes de tous ses parents et conjurée par la révérence qu'elle devoit à sa mère, condescendit au mariage, qui fut brassé chaudement par la bonne femme mère ; laquelle, après avoir fait une belle leçon à Ponifre de l'honneur auquel elle l'élevoit (qui lui devoit bien ôler la volonté de jamais reprocher la faute à sa fille, ou lui en vouloir mal, aulrcment il feroit comme celui qui crache contre le ciel, et son crachat lui retourne sur le visage), et, après avoir aussi abaissé sa fille par la représentation et remémoration de son mauvais gouvernement, si contraire à la bonne nourriture qu'elle avoil reçue, lui commandant d"èlre fidèle et obéissante à son mari , fit soienniser les noces en toute magnificence ; où le mari, étant parvenu à sa fin désirée, étoit si ravi d'aise et contentement, qu'il inviloil toute la compagnie de faire bonne chère. Or, si ce ma-

' AUristée, pleine de deuil. — * Méprisable.

riage fut commencé en grand plaisir, la continuation fut encore plus heureuse, car il sembloit que les jours, se fuyant l'un l'aulre. éloienl obligés à apporter quant et eux nouvelles délices, desquelles les secondes dussent surmonter les premières; jusques à ce que, de malheur, un jour, le marié, faisant un banquet, s'oublia tant, que (selon la coutume du pays), voulant semondre un chacun à boire d'autant, et voulant quasi répondre à chacun, il but si joyeusement, qu'il ne lui falloit point parler de danser après dîner ; ains commença h causer et deviser à toute tète, s'échauffant si bien, qu'il discourut en bavant toutes les peines qu'il avoit endurées pour l'amour de Fleurie; puis comment enfin , avec l'aide des chambrières, il l'avoit fait enivrer pour en jouir, n'omettant rien de tout ce qu'avons entendu. De quoi toute la compagnie demeura fort ébahie, hormis Fleurie, qui seule s'estima bien contente et satisfaite de ce que la vérité (qui sauva jadis Suzanne) s'éloit découverte, après avoir demeuré cachée l'espace de plus d'un an qu'il y avoit déjà qu'elle étoit en ménage. El suivant cette franche confession faite en présence de témoins irrécusables, requit la main de justice pour avoir réparation du tort et déshonneur qu'elle avoit endurés, si qu'à son instante requête, notre ivrogne et les servantes par lui nommées furent mis en prison étroite : vous assurant que Ponifre, éîant désenivré et se voyant ainsi logé, fut aussi étonné qu'avoit été Fleurie se sentant grosse. Le lendemain il fut ouï sur ce qu'on lui avoit oui dire, pour voir s'il rcconnoîlroit la vérité ; mais il fit du méconnu elnioit le fait à pur et à plat *, excusant sa confession sur laliénalion de son esprit, causée par le vin, à laquelle ne falloit avoir non plus d'égard qu'aux paroles d'un fou, auquel un ivrogne , selon les sages, ne diffère en autre chose, sinon qu'il a intervalles certains que n'a pas un fou. Que si ce magnanime Pyrrhus pardonna à ceux qui avoient médit de lui, quand ils lui dirent : « Sire, nous vous eussions bien nulrenient accoutré, si le vin ne nous eût défailli ; « et si cette femme, étant condamnée par Philippe, roi de Macédoine, après dincr, et en appelant par devant

' Celle expression proverbiale s'tHail à peu prés conservée dans le dernier siècle , i)uisquo le diclionnairc de Trévoux cilc celle phrase : // a été absous à pur et à plein.

Philippe lorsqu'il soroilà joiin, gagna sa cause ; ce scroil une injublico à lui l'aile, de lui imputer ce qu'il pounoil avoir dit ou fait, étant ivre. Ce qu'étant considéré par les juges, qui d'un côté ne vouloient condamner la bouteille à être pendue, et d'autre côté voyoient une malice notoire, présentèrent la torture aux chambrières accusées : lesquelles, épouvantées par l'appréhension et horreur du tourment, selon la fragilité du sexe, confessèrent soudain la vérité 5 et, suivant leur déposition , furent confrontées au délinquant, qui, se voyant pleinement convaincu , requit grâce à juslicc et pardon à sa femme -, mais elle fut outrée d'une si vive douleur, qu'à son instante supplication, les chambrières furent condamnées à être brûlées vives, pour leur livrée des malheureuses noces, dont elles avoient été cause. (Car si les lois punissent si rigoureusement un larron domestique, voire pour petit larcin, quel tourment pouvoit suffire à une si grande trahison machinée par celles qui lui dévoient être si fidèles I) Et, par nièinc jugement, Ponifre, après avoir assisté à celte exécution une torche en !a main, fut rompu sur la roue cl jeté mimort au môme feu. Ainsi, nous voyons que le vin , qui avoit été cause de son lascif plaisir, lui occasionna une cruelle et ignominieuse mort, lui faisant librement confesser son forfait, comme il advint jadis à l'empereur Claude, qui, étant ivre, déclara à sa femme Agrippine, sa malveillance tant dissimulée. Aussi telle étoit la géhenne volontaire que les Hns tyrans anciennement donnoieat à ceux auxquels ils vouloient faire découvrir les conjurations faites contre eux. D'où est venu le proverbe : « En vin vérité.» El dirai, en passant, que de là, je crois être venue la coutume entre les Allemands, de contraindre à boire d'autant ceux avec lesquels ils banquettent, de peur que les sobres décèlent ce qu'ils auront vu faire ou dire aux ivres. A quoi s'accorde bien le proverbe grec : « Rois ou t'en vas,» et ce qu'on disoit jadis : « Je hais fort la mémoire d'un compagnon à boire.» Or, honorable compagnie, la nouvelle de celle étrange aventure courut soudain par toute l'Allemagne. Et étant venue aux oreilles de Carile (qui savoit fort bien l'amour que son mari Herman cl Fleurie s'éloient porté en leurs premiers ans), ores qu'icelle éloil démariée avec le recouvrement de sa renommée, désira d'essayer quelle contenance

tiendroit son Herman. Parquoi fit courir le bruil à Magence qu'elle étoit morte chez son oncle 5 de sorte que ce faux rapport et la notable punition de Ponifre vinrent quasi en un môme temps à la connoissance du seigneur Herman. Lequel fut tout à un coup combattu de plusieurs ennemis -, car, d'un côté, le regret de sa gracieuse Caritc lui noyoil le cœur en amertume; d'autre part, l'ignominie, indignement reçue par sa Fleurie, le mollissoil d'une tendre pitié, voyant qu'encore qu'elle fût plus qu'assez justifiée par la coulpede son malheureux Ponifre, et même sa faute (si aucune y en avoit) pleinement couverte el amendée par le légitime mariage qui s'éloit ensuivi •, ce nonobstant sa sévère chasteté ne s'éloit contentée de si ample satisfaction ; ains, prenant pour l'amour de l'honneur vengeance de soi-même, en partie par la mort de son mari , avoit poursuivi la ruine de celui qui avoit ruiné son bon nom , sans avoir pu être émue par la mémoire des blandices ', compagnes d'un nouveau mariage ; tant une pudicité violée et outragée est recommandable, qu'elle n'a pu èlre rachetée qu'au prix d'un triste veuvage. Puis, la juste punition de l'audacieux et inouï forfait d'un facteur et serviteur, pour sacrifice à sa maîtresse tant offensée, le réjouissoitsi fort, qu'entre tant d'assaillants, il ne savoit auquel incliner et donner l'avantage -, sinon qu'Amoursoudain lui ôla la liberté de choisir, usant du droit de seigneur envers un sien vassal, ressuscitant et attisant en son foie (siège naturel des passionnés désirs) les anciennes flammes que le temps avoit bien pu couvrir, mais non pas amortir 5 tellement qu'il lui persuada que sa fortune, pour amender le tort qu'elle lui avoit failjadi8,lui appréloilorcs une favorable occasion de se récompenser et revenger, rendant lui et Fleurie veufs tout en un même temps. Et, en celte trempe", tout comblé de bon espoir, partit d'Anvers en foute diligence pour retournera ]>Iagence,afin de regagner la place qu'autrefois il avoit tenue au cœur de sa dame ; et, craignant d'être prévenu par un autre, monlroil bien par son impalienle activité qu'Amour (selon l'opinion du plus sage d'entre les Grecs) n'est pourlrail avec ses ailes, sinon pour autant qu'il donne (ce semble) des ailes à ses désircuxsujets. Mais laissons-le courir, pour

' Caresses. — '^ Disposition , intention.

LE PRINTEMPS D'YVER

retourner à notre vertueuse Fleurie, que chacun ores estimoil heureuse, tant les choses de ce monde sont inconstantes, qu'il nous faille louangcr demain ce que nous blâmons aujourd'hui. Or, la voilà notablement vengée ; mais son grand courage n'étoit pas encore salisfait à son gré, ains vouloit laisser à la postérité des marques éternelles de son incroyable intégrité. Car, se trouvant seule en la maison de sa mère (par l'ordre qu'elle y avoit donné), alluma du feu, sur lequel elle pendit un grand vaisseau plein de vin, et pendant qu'il échauffoit, après avoir regardé d'un œil tout baigné en larmes son petit enfant, commença à remplir la chambre de piteuses complainlos et doléances. Puis, prenant encre et papier, fit son testament et dernière volonté, par laquelle, après avoir rendu grâce à Dieu de tant de biens reçus , elle résignoil son âme entre ses bras, et sacrifioit son corps pour la rançon de sa renommée, recommandant son fils (témoignage de sa faute) à sa mère. De là, tournant la face vers son feu, avisa le vin qui bouilloit à grosses ondes ; parquoi, en hàle, ferme son papier, duquel récriture achevoit par son nom , et d'une main mourante le cache au sein de 8on petit popelin *, qu'elle, par une infinité de baisers, arrosa de tièdes larmes; puis, se levant, dit : ((Yoici, voici l'heure, mon âme, que vous aurez vengeance de ce méchant corps, donnant certain témoignage qu'avec lui mon chaste esprit n'a point été violé, ains s'est gardé pur et net jusques au bout. I\fais loi, méchant corps, pour avoir été si traître à ton Seigneur, tu mourras, et mourras par la chose même dont lu as forfait. » Aclonc, d'une constance forcenée et quasi furieuse, print le vaisseau où le vin bouillonnoit, lequel elle avala tout plein jusques à la dernière goutte, sans s'émouvoir de rien pour l'extrême douleur, jusques à ce que les intestins rôtis par cette démesurée ardeur se rélroissirenf^et dérompirent de telle violence, qu'il fallut que la mort vint en hâte mettre paix en eux, chassant la belle âme de son pénible corps, pour la mcltre en gloire et félicité éternelle. O étrange et inouï supplice, et aussi rare (jue est la vcriu de celte dame! où trouveras-tu ton semblable ? car celui du prince anglois qui , pour payement de son ambition, fut noyé en un muid de malvoi-

' Poupon. — * Pour rùlréçiront,

sie', en est bien loin; si qu'ici nous voyons deux morts assemblées en une, la mort d'Audebunt, roi d'Angleterre, qui fut pour avoir trop bu, et l'autre deM.OphileBaleleur, qui fut pour avoir bu trop chaud. Cette étrange mort ne fut guère celée, et, par sa renommée, engendra grande compassion au cœur d'un chacun , qui accoururent de partout, lant pour la rareté du fait, que pour faire le dernier honneur à cette invaincue chasteté : en faveur de laquelle, toutes les dames de la ville, accoutrées de deuil et le corps et le cœur, conduisirent en grande pompe ce corps, naguère vaisseau de toutes perfections, au cercueil; sur lequel, pour mémoire perpétuelle d'un si courageux fait, fut élevé aux dépens de la ville un superbe et somptueux sépulcre. 0 bienheureux tombeau! la manne, comme rosée tombante de l'air serein, puisse amollir ta pierre, où en toutlemps les roses elles œillets viennent ramper pour couronnement de la beauté, qui en toi est logée; que les abeilles et les gais papillons, par une perpétuelle demeure, puissent tenir compagnie aux Grâces qui là habitent ; mais que les épines et orties y flétrissent plus tôt qu'elles n'y seront germées, et que les serpents se gardent bien d'a|)prochor de ce saint temple de chasteté; puisque celle belle dame a lant ha'i le vice !

Le bruit de celle pileuse mort , bénigne compagnie, volant partout, n'arrêta guère qu'il ne parvînt jusqu'au seigneur Herman, qui n'étoit plus qu'à demi-journée de Magencc, faisant bien son compte de trouver, à son retour, digne récompense de ses travaux , quand il fut assuré, par un qui venoit de l'enterrement, de la mort insigne de celle pour laquelle seule désormais il vivoit. A ces tristes nouvelles, le misérable amant tomba tout transi , avec grand étonnement d'un chacun, qui, après lui avoir frotté les tempes de vinaigre et arrosé la face d'eau froide, et crié dans les oreilles, et branlé et frappé de toules parts, et applifiué tous les remèdes qu'ils savoienl, virent enfin que c'en éloitfait. Ce qui advint parla subite nuitalion

' En 1178, George, duc de Clarcnce, frère d'Kdouard \f, roi d'Anglelcrrc, accusé d'avoir voulu secourir la duclicsse de Bourgogne au préjudice du roi son frcrc, fui jugé et condamné au sujjplicc des parricides ; mais, à la prière de sa mOrc, le duc de Claronce oMinl une commulalion de peine et fut élourré dans nn tonneau de l>ière ou de malvoisie.

VIEUX CONTEUPxS FRANÇAIS.

d'une grande joie en une grande tristesse, qui, selon l'opinion et rapport des médecins y appelés, engendra une convulsion niorlelle, causée d'une étreinte et suppression de ce ventricule du cerveau, dont fut bouchée la voie aux esprits vitaux, s'cfforçanlde sortir. Ah! infortuné amant, devois-tu bien le hâter tant de venir, pour le hâter encore davantage de mourir? «Ah! que celui est bien heureux, disoit Denis l'Ancien ', qui a apprins dès sa jeunesse à être malheureux , et que le taureau porlc bien plus aisément le joug auquel il a été assujetti de bonne heure! » Las! le dire de ce sage grec est bien notable, que la plus grande misrrequi soit, est ne pouvoir porter la misère. Hélas ! qu'un grand amour apporte un grand regret de la chose aimée, puisque l'âpre douleur n'a pu donner loisir à ce cœur passionné de se consoler en quelque sorte ; ou si se consoler est chose trop difficile (comme eslimoit Thaïes^), voire plus qu'à un médecin se guarir soimOme, ne lui a môme permis de recevoir, au moins, soulagement de quelque ami : qui est bien le plus souverain remède que Phalarée ' confessoit avoir expérimenté, après avoir rencontré Craies *, lorsqu'il éloit misérablement banni de son royaume. Les larmes de la mort de Fleurie étoient encore aux joues du peuple de 3Iagcnce, quand le serviteur de Ilerman vint apporter nouvelles delà fin pileuse de son maître, duquel il déclara tous les desseins, pour avoir été son fidèle secrétaire d'amour. Parquoi, chacun émerveillé ne pouvoit penser autre chose, sinon que la I\lort s'éloil rendue partie adverse d'Amour, et qu'en dépit et ininiilié de lui, elle avoit envie de détruire ses plus aiïeclionnés sujets, si que, pour ce faire, avoit déjà commencé en la personne de Fleurie ctHerman, se délibérant de poursuivre et couronner son œuvre en Carile, qui resîoit; cette Carite , dis-je , laquelle , comme je vous ai jà dit, par une curiosité , ou plutôt jalousie , s'étoit faite morte pour voir si les vieilles amours

• c'est Denis d'Héracléc, surnommé le Déserteur, parce qu'il passa succcssivcmciil dans plusieurs écoles de philosophie. Il vivait 2G4 ans avant Jésus-Christ.

"^ Un des sept sages de la Grèce, dans le septième siècle avant Jésus-Clirist.

' Pour Phalaris, tyran d'Agrigenle, qui fut diassé par ses sujets.

'' rhilosphe cynique , disciple de Diogène, au quatrième siècle avant Jésus-Clirisf.

de son mari avoient encore quelques forces do se ressusciter. Et mainlenaut (hélas!) la voici ressuscitée après la mort de son Herman , duquel elle ne témoigna le deuil par une mort précipitée, l'estimant trop grand pour prendre si brève fin ; ains, pour le faire durer tant qu'il lui seroit possible (comme il mériloit), se confina à perpétuité en une religion de nonnains. Et, combien qu'il y eût de la faute évidente du côté de son mari (qui, comme s'il eût été touché de la verge de Circé, ou s'il eût mangé de riierbe enchantée, avoit été si tôt changé de loyal mari en un volage amoureux), néanmoins mit sur elle toute la faute, comme ayant ouvert la porte à ce malheur, duquel elle fit pénitence perpétuelle, sans jamais vouloir eutendre à se remarier, estimant, avec ce prudent Chilon', celui bien fol, qui, étant avec une pénible nage sauvé du périlleux naufrage, veut encore retourner à la mer , comme si la tempête n'avoit pas puissance sur toutes les barques. Or, de l'amour de son Herman , elle ne laissa autre gage qu'une belle fille, qui, par le vouloir des bénignes Destinées, fut, après beaucoup de travaux , mariée avec le fils qu'avoit laissé Fleurie, dont l'histoire n'appartient, à notre propos, sinon pour montrer qu'à la fin , malgré l'envie des fortunes et ladéloyauté perverse des hommes , par la permission céleste , s'assemblèrent et unirent les deux illustres maisons de Herman et Fleurie.

Ainsi, par celte véritable histoire, vous avez pu clairemenl voir, aimable compagnie, que tout le malheur qui survient en amour procède toujours de la faute de l'homme. Car, je vous prie, quelle amour plus sincère et loyale sauriez-vous demander que celle de ces deux dames, témoignée à si bonnes enseignes, qu'il semble qu'elles aient joué à l'envi à qui méritcroil la première place entre celles qui ont mieux aimé ? Lors, Fleurie n'a point voulu vivre après la perle de sacliastelé, oii éloit thésaurisé tout son bien et félicité , et a tant aimé son honneur, que, pour l'amour d'icelui , elle n'a pu pardonner à son mari , qu'elle aimoit bien et de qui elle étoit bien traitée ; en quoi elle a surmonté de bien loin la gloire de celle qui, avec du poison bu par moitié entre elle et son amoureux Synorip^j s'acquitta, envers les ccn-

' Un des sept sages de la Grèce.

- Je n'ai pas su découvrir la source de ces deux

LE PRINTEMPS D'Y VER

dres de son mari et envers sa pudicilé, ou de celle qui, faisant finement trébucher en un puits le soldat malheureux , vengea son honneur violé. Bref, elle surmonte la constance de celte Romaine qui, mangeant des charbons ardents, suivit par un exlrC'Mie amour son mari mort. Et Carite, par un perpétuel vefvage, a solennisé le deuil de son mari, se rendant, de son gré, vefvede (oui plaisir. En quoi elle s'accorde fort bien avec le zèle vertueux • de cette belle Valérie '', qui disoit que son mari éloit mort pour les autres, mais qu'il vivoit éternellement pour elle-, qu'elle portoit mieux au cœur que celte reine Artémiso, qui, buvant les cendres de son mari, lui bâtit en sa poitrine un si précieux tombeau. Aussi, me semble que celles qui se remarient pour la seconde fois, ne font pas grand honneur à leurs premiers maris, avec lesquels il semble qu'elles aient enterré toute leur amour. En quoi la tourterelle, qui jamais ne s'apparie qu'à un, leur doit faire grand'honle. De fait, on dit que les premières noces se font au ciel et les secondes en enfer, tellement que, si elles se Irouvent bonnes et heureuses, le diable est bien trompé. Parquoi, à bon droit Rhodope , fille de ce grand roi d'Arse', tua sa nourrice, pource qu'elle lui persuadoit de se remarier-, car la convenance des seconds mariages est plus ditTicile à bien rencontrer, qu'il n'est malaisé de fiirc convenir justement une coquille de noix avec une autre, que sa propre moitié , de laquelle elle aura été séparée. Ce que je dis, pource que celle vulgaire comparaison me semble plus familière que l'ancienne philosophie de l'Androgjne de Platon. Mais, pour passer outre, puisquela singulière vertu des femmes, s'est «i bien fait paroîlre en ces dames , voyons, je vous supplie, à l'opposile, la malice des hommes pratiquée si dextrement par Ponifre et Herman. » A quoi le seigneur de Fleur-d' Amour, s'écriant d'une fort

exemples, qui paraissent cmpriinlés à l'hisloirc moderne cl peut-cUe au\ A'ouvelles de Dandello.

' L'ancienne cdilion porte vâiéneux, ce qui nous a paru une faute.

^ C'est la veuve du consul Servius Sulpilius Camcrinus. Sa répc n-e est raiiportec par saint Jérôme.

' Nous croyons qu'il faut lire JJarie poiiv JJarins, roi des l'erses; car autrement nous ne savons quel peut êlrc ce roi d'yfrse ( peut -être roi de Tlirare), Quant a Rhodope , ce n'est cerlaincmenl pas la princesse de ce nom que lu mythologie a ciiangée en montagne.

bonne grâce , dit : « Ne vous déplaise, madamoiselle, sije vous interromps, car il vous doit sulTire que j'entende patiemment la louange des femmes, sans me niellre encore un fardeau plus pesant par le blâme des hommes, que voulez amener en jeu, sans propos ; d'autant que Ponifre, selon mon avis, ne mérile aucune répréhension , n'ayant rien fait que le devoir de bon compagnon, en cherchant sa bonne fortune; même je l'estime beaucoup d'avoir si bien poursuivi, et, au contraire, ne peux excuser Fleurie, dautant qu'elle ne gagna rien en le faisant mourir, vu qu'en l'épousant il avoit amendé et réparé la faule, sinon qu'elle déclara l'appétit extrême de vengeance , qui esl commun nalurellemenl aux femmes, témoin le poêle qui dit que le sanglier poursuivi des chiens , la lionne affamée , la tigre â qui on a dérobé les pcîils fanls, ne la vipère étanl marchée sur la queue, ne sont plus terribles qu'une femme offensée. Et quant est d'Herman , que pouvoit-il moins faire, ayant perdu sa femme (comme il cuidoit ) que den chercher une autre de bonne heure ? non pas pleurer comme un enfantqui a perdu sa pomme, et pense qu'il n'y en a plus au monde. Quant à moi, je pense que c'est grande simplesse de demeurer longtemps veuf, si ce n'est qu'on veuille faire provision pour la seconde femme, car les morts volontiers se soucient bien et ont grand intérêt qu'on se remarie ou non ! — Vraiment, répliqua madamoiselle Marie , vous avez raison ; mais, je vous prie, nedevoit-il pas à tout le moins allendre la lin de l'année pour se remarier, que les anciens ont appelé an de deuil. Et ne faut pas dire que les lois y aient seulement voulu comprendre les femtnes, afin (jue, si elles se remarioient si tôt et eussent soudain enfant, cet enfant n'eût un père incertain ; mais les saintes lois, trouvées pour la pcifcclion des bonnes mccurs, ont iniroduit l'anode deuil pour une honnêlelé publicjue, qui atlouche lanl les hommes que les feinmes ; contre laquelle llerman a notoirement commis faule, donnant un second témoignage de sa légèrelé et inconstance 5 car la première fut quand, lassé d'être trop à son aise, il voulut aller voir les foires d'Anvers, où, enfin, il tourna ses amours à lenvers ', et eiil mieux fait de croire sa femme.

' Ce mauvais jeu de mots, dans un discours sérieux, annonce l'invasion des pointes qui hérissèrent bientôt le lang.iyc de la cour comme celui des halles.

Toutefois, pour vous montrer que je parle sans affection, et selon que la vérité me mène, je donnerai une demi-onco de blûme à Carilc, en ce qu'elle a voulu savoir si son mari étoit amoureux. Et celte curiosité en a trompé beaucoup, qui ont trouvé enfin ce qu'ils cherclioienl, et ne vouloicnl point trouver ; de quoi les piteuses amours de Céphale et Procris donnent bon témoignage. Mais quoi? comme il n'y a saint en paradis qui n'ait sa fôle, aussi n'y a-t-il vivant en ce monde qui n'ait quelque défaut. Et si est-ce qu'on ne peut, à la vérité, taxer d'imperfection les femmes, hormis la jalousie qui les suit connue leur ombre. Aussi, ce brave roi Alphonse disoit, que ce seroit une belle chose en mariage, si le mari étoit sourd, et la femme aveugle. En quoi il a, ce me semble, excusé les femmes, pour blâmer les hommes ; car, pourquoi désire-t-ii qu'elles soient aveugles, sinon de peur de voir les fautes de leurs maris ? Et je vous laisse à juger qui est plus à blâmer, ou celui qui faut, ou celui qui regarde la faute pour la reprendre? Aussi, quand tout est dit, puisque jalousie ne vient que de trop grand amour, il est nécessaire que les femmes, pour aimer plus vraiment que les hommes, soient jalouses. Mais, quant à l'excuse par laquelle, comme d'un sac mouillé, vous tâchez de couvrir la faute de Ponifre, je lui eusse volontiers pardonné, s'il se fût adressé à sa pareille par moyens licites ; mais de vouloir tirer plus loin que la portée de son arc, étoil trop grande témérité. Car, encore qu'on die que ce n'est pas vice d'aimer en bon lieu, si est-ce qu'il me semble (suivant l'avis de Déjanire en Ovide ' ) que, comme pour tirer bien une charrue, faut apparier des bœufs les plus égaux en grandeur de corps et en force, qu'on puisse trouver, afin qu'ils aillent d'un mémo fionl au labeur ; ainsi en mariage doit avoir une égalité parfaite, et unaninnléla plus entière qu'on puisse trouver : autrement, l'un ne sert à laulre que d'épine au pied, pour rempècher de s'avancer. Et ce que vous attribuez à constance en Ponifre, je le répute une importunité trop insupportable.» A quoi, répliqua le sieur de Fleur-d'Aniour : «Je vous prie, madamoisellc , que la louange que vous voulez acquérir aux femmes, provienne de leur mérite, et ne s'accroisse par le blàuic des pau-

' Dans les Rlitamorphoses d'Ovitic.

vres hommes 5 car, si nous voulions user de revenge, vous seriez en grande peine de nous rendre compte du fait de vos femmes, que vous faites si vertueuses ; d'autanlque, puisquel'une s'est tuée et l'autre non, il s'ensuit qu'il y a eu du défaut d'une part ou d'autre. El combien que les hisloriens disent que jamais Sardanapalc ne fit rien de vertueux, sinon quand il se tua, d'autant qu'un tel acte requiert un grand courage, si est-ce que même les lois païennes n'ont approuvé une telle mort 5 principalement lorsqu'elle vient par la conscience de son forfait, qui bourrelle, avec une infinité de furies, le malfaiteur, comme nous lisons d'Oreste \ ou de peur de tomber entre les mains de son ennemi, comme fit Annibal \ ou pour éviter une infamie, comme il advint au poêle Gallus^ ou pour se guérir d'un mal auquel ils ne Irouvoicnt aucun remède, comme Porcius-Lalro ' voulant se guérir de la fièvre quarte \ ou. par impatience d'amour, comme il advint à Thisbé et Pyramus ; ou par dépit de n'ôlre parvenu à ce qu'ils désiroienl , comme Nérère* voyant son ami marié à une autre fille ; ou pour autres fâcheries de quelque chose que ce soit. Yrai est que le paganisme a pardonné à ceux qui se tuoicnt pour quelque cause louable, comme pour sauver sa virginité, ainsi que fil Didon% Sophronie" et le bon Démoclès" ^ ou pour savoir qu'on faisoit en l'autre monde, comme Cléombrote " et les]Milésiennes^; ou pour apporter quelque bien au public par sa mort, comme fit le chevalier Marcius " et l'empereur Olhon^ ou de peur de lui nuire, comme Thé-

' Ci''lcbrc dcclamatcur, ami de Séncque, originaire d'Espagne, mort l'an 750 de Borne.

'^ (^^c iiom ne nous est pas connu.

' Reine de Carlhage, qui se tua en apprenant le départ d'Enée.

^ Daine romaine, que son mari livra lui-même à l'amour de l'empereur Maxime, et qui se lua pour expier son di^slionncur involontaire, l'an 310 de Jésus- Clirisl.

" Scion riutarque, ce vertueux jeune homme s'élança dans le feu pour (échapper à la passion criminelle de Déméirius Poliorcète.

* riiilosophe académicien qui se précipita dans la mer après avoir lu le traité de Platon sur l'immortalité lie r.ime.

' Hnplio et les femmes pliilosophes de Milet, qui, à son exemple, se jetaient du rocher de Leucate dans la mer.

" 11 faut plutôt lire Ciirtius, chevalier romain qui se dévoua pour le salut de Home en se précipitant dans un go u lire.

LE PRINTEMPS D'YVER

mistoclc fut contraint de faire •, ou pour ôlre lassé de irop vivre, comme fitPomponuiusAtlicus '. De fait, ce grand Pline dit que le plus grand bien que Nature ait fait à riiomnic, est de mourir quand il voudra: ce qui, toutefois, est fort éloigné de la bonne opinion de Platon, qui n'accorde pas qu'une si giande chose doive C'trc en la puissance de l'iioinme ; ains, qui se tue est punissable, comme un soldai qui s'en va sans le congé de son capitaine, ou comme un qui rompt les prisons pour s'enfuir. Ce qui fait grandementcontre votre Fleurie 5 et, toutefois, nous n'avons point voulu vous contredire, encore que voyons bien que, pour l'excuser, vous ayez chargé Ponifre de lavoir fait enivrer. Que si cela avoit lieu, je confesse bien qu'il se fût pu ensuivre de là quelque ravissement de virginité, mais non pas un engrossement 5 car je ne pense pas qu'une femme ivre puisse concevoir. Aussi, quand vous avez clé sur ce point, vous avez passé par dessus à pied sec, sans me satisfaire enlièrement. — Je n'ai, dit madamoiselle Marie , fait , partie pour n'abuser, par la longueur de mon discours, de votre favorable audience, et aussi pour épargner le déplaisir qu'un acte si énorme pouvoit apporter à vos esprits, sans révoquer en doute une chose que je sais être fort douteusement disputée par ceux qui recherchent plus exactement les secrètes lois de Nature ; joint que ce n'est pas à moi d'entrer en si subtiles et profondes considérations. Mais, de peur que mon Histoire demeure manquée, en ce cas, j'en parlerai (puisqu'il vous plaît), comme fait un clerc d'armes, et en dirai ce qui me semble, sauf, toutefois, votre meilleur jugement, auquel il y aura appel de mon opinion. Je sais qu'ù la vérité, chacun tient que le vin, prins modérément, est un grand aiguillon de volupté, suivant le proverbe ancien «Sans Bacchus et Gérés, Vénus se refroidit. » C'est pourquoi, Anacharsis, étant repris d'avoir épousé une femme laide, dit: « Yersez-moi du vin, afin que je la trouve belle, d Mais aussi , étant prins outre mesure, il rend le corps lûche, slupide, hébété, languissant et incple à l'amour, noyanl l'estomac d'une humeur crue, dont s'ensuit une débililation de cerveau, un tremblement de nerfs et une dissipation des esprits, qui sont choses toutes contraires à la génération, laquelle re-

' Illuslre romain, ami de Cicnon cl auteur de beaucoup d'érrils qui ne nous sont pas parvenus.

quiert une grande température et harmonie des humeurs. Si que nous pouvons dire , avec Pylhagore, que la vigne apporte trois raisins, desquels le premier désaltère, le second trouble et le troisième hébète tolalement : qui fait que grands ivrognes ne sont volontiers grands paillards, et l'ivrognerie accompagne coutumièrement la vieillesse-, mais la paillardise laisse l'homme, quand la jeunesse lui défaut. Ce que je confesse bien, mais je n'accorde pas que l'ivrognerie rende du tout inhabile à la génération ^ car les raisons et les exemples me font croire le contraire, El, toutefois, je n'admets la distinction que quelques-uns veulent fairederagenletdupatient,disantquerhomme ivre ne peut engendrer, encore que la femme soit sobre, mais' oui bien, au contraire 5 d'autant que le dominant en Sa génération, cl celui qui donne la forme essentielle, étant mal disposé, annule tout. Ce qui est contraire aux histoires, qui nous font mention qu'une fille de Syracuse, nommée Cyane', et une Romaine, nommée Médulline, furent engrossées par leurs pères ivres. Mais je tiendrai, comme une forteresse inexpugnable, pour la résolution de ce point, que quand il n'y a que l'un ou l'autre ivre, il se peut ensuivre une génération 5 laquelle, toutefois, est imparfaite, pource que le défaut se peut bien amender aucunement, mais non pas ôter du tout : qui est cause que les enfants qui en viennent sonl débiles, malsains et de sot esprit, témoin Diogène, qui, voyant un enfant fort slupide, l'appela fils d'ivrogne. Mais si l'homme et la femme sont ivres, je dis qu'il est du tout impossible qu'il s'en ensuive aucune génération, pour la perversité des qualités, l'intempérance des humeurs, la dissipation des esprits et l'imbécillité de l'habitude appélenlequi opère parrimaginalive.El, pour même raison, nous pouvons conclure que deux colères ou deux mélancoliques, en extrémité, sont inutiles ensemble ; omettant les arguments plus urgents qui se peuvent tirer de la génération et ses causes, pource qu'ils siéront mieux en l'oreille qu'en la bouche d'une fille; aussi , que ce (pie j'ai louché me seiiihle suffîre pour montrer n'être impertinent que Fleurie ait conçu étant ivre, son mari ne l'étant point.

• Cyanippe , prêtre cl prince de Syracuse , pendant un accès d'ivresse, abusa de sa fille, qui rinimola el!enicme en expiation surl'aulel de Bacchu', pour faire cesser la peste dans Syracuse.

— Quant à moi, dit le sieur de Bel-Accueil, j'cslime (puisque c'est de la force d'une vive appréhension, qu'il s'ensuit une intcnlion de semence en un réceptacle bien disposé'), que si la femme ne prend plaisir (comme elle ne fait, étant ivre), jamais elle ne concevra, quelque bonne température et consistance qui puisseêtre en la semence. Et, jamais femme grosse ne me fera accroire qu'elle a été forcée ; car, si ce n'est une régie de sage-femme, elle ne laira d'être très-certaine, que toute femme qui engrossira à force , accouchera en plaisir. — Sauf votre grâce , dit madamoiselle Marguerite , si cela avoillicu, ils'ensuivroit une grande absurdité ; car, vous me confesserez aisément que le plaisir des hommes dilTére de celui des bètes, en tant que les hommes, par lebônéfice des sens extérieurs, font discrète élection de la beauté, d'où s'engendre amour, lequel seul est cause de la conjonction , d'où vient la génération. Parquoi, il faut conclure que ceux n'engendrent point, qui ne se conjoigncnt point -, ceux ne se conjoignent point, qui n'aiment point; ceux n'aiment point, qui ne voient quelque beauté digne d'être aimée. Donc, à ce compte , les aveugles, tant hommes que femmes, n'auront jamais d'enfants, ne voyant rien qui les invite à en faire-, ce qui est tout absurde : outre plus, il s'ensuivroit, qu'où il y a plus de plaisir, il y auroit plutôt génération. Et, toutefois , nous voyons plusieurs qui n'ont pu avoir d'enfants la première année de leurs noces, en avoir longtemps après, voire même en leur extrême vieillesse, comme nous lisons de Massanissa et Caton Censeur. Parquoi, vos raisons ne peuvent empêcher qu'il n'apparoisse clairement, par la vérité de celte Histoire , la bonté des femmes surmonter la malice des hommes. Or, je vous prie, qu'eûl-ce été, si ces deux dames eussent trouvé des maris selon leur mérite, et de réciproque vertu (au moins s'il s'en peut trouver)? — Mais plutôt, répliqua le sieur de Ferme-Foi, dites-moi, que c'eût été, si ces deux jeunes hommes, que leurs cruelles femmes, pour les avoir trop aimées, ont fait mourir, se fussent passé de se marier? comme ont jadis fait ceux qui ont voulu faire

' Celle paienthcse ne présenlait aucun sens, par l'absence d'un mot ; nous nous sommes permis d'y suppléer. 11 faut avouer que celle dissertation technique sur la procréation des enfans est bien étrange devant des femmes qui donnent aussi leur avis.

quelque chose de bon en leur vie; et ceux qui n'ont été si sages que de ce faire, ont expérimenté , cl leur propre dommage, combien la femme est un grand destourbier à toute chose vertueuse, soit pour la guerre, comme Darie et Mithridate' témoignent-, soit pour la philosophie, comme Socralese plaignoit; qui méfait croire, que si les hommes jamais ne se marioient, ils ne faCidroient jamais de parvenir à grande félicité. Et, c'est pourquoi, vulgairement on dit, quand il est question de marier un jeune homme : il le faut arrêter; car, de fait, je crois que nous volerions au ciel, si cet arrêt ne nous retcnoit. Je me contenterai d'appeler la femme un arrêt, combien que je sache que plusieurs ont été contraints de parler plus durement, l'appelant notre pesante croix; témoin, celui qui, ayant ouï dire à un prêcheur, qu'il falloit que chacun portât sa croix, courut soudain prendre sa femme et la chargea à son cou. Conclusion : les femmes, qui ont été cause de la perte et ruine de Ponifre et Herman, me font souvenir de ce que répondit un paysan à son compère, qui est :

Naguère un paysan de village,

Voulant son flis mettre en ménage,

En parloit à un sien ami,

Qui lui répond en beau langage,

Que l'ciifant, pour cire en bas âge,

N'étoit encor sage à demi.

« Quoi ? dit le bonhomme ; voisin,

Si lout le monde étoil bien sage, '

On allendroit bien, et enfin

Jamais n'y auroit mariage. »

A quoi, M'^^ Marie répondit en riant :« Vous nous amenez ici des témoignages fort rustiques et de gens qui ne savent que c'est de bien et honneur. — Non, non, répliqua soudain le gentilhomme, ne vous arrêtez, pour cela, de confesser vérité; car c'est bien encore pis des grands, s'ils le savoient connoître, témoin ce qui fut dit un jour à un superbe monsieur :

Dis, pourquoi te vantes-tu tant.

Par un litre si magnifique, D'être une personne publique?

Ta femme en peut bien dire autant.»

Sur ces différends, la dame, les prenant tous par la main, remit la partie au lendemain, et, en cette colère, allèrent souper joyeusement, où nous les laisserons en leur donnant le bonsoir.

• L'amour de Darius Codoman, roi des Terses, pour

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