GAILLARDE
Las ! de quelle mort immortelle Seroit digne le déloyal, Puisqu'on amour le plus fidèle Ne sent rien au monde que mal ?
J'ai cent fois désiré en cendre Mon cœur confit en ses douleurs; Mais las ! comme une salamandre, 11 vit de ses vives chaleurs.
Le vent et la pluie, en mon àme, Par une larme et un soupir, Allument et tuent la flamme Qui me fait et vivre et mourir.
Je ne veux monirer ma misère, Et si ne la peux plus cacher, "N'oyant cette beauté tant fièrc Reverdir de me voir sécher.
' Ou Crète. Pasiphaë, amante du Minotaure.
^ Fille de Cinyrc, roi de Chypre, amoureuse de son père, profita oc l'obscurité pour prendre la place de sa mère.
Au moins, si j'avois récompense, Doux me seroit d'avoir soufl'crt ; Mais après longue patience Cil qui plus a mis, plus y perd,
O ! si un dieu eut onc envie De revenger un pauvre cœur.
Qu'elle puisse afi'amer sa vie De l'amour de quelque moqueur !
Et puisqu'elle ne veut, à l'heure Qu'elle en a si bien le pouvoir; Que de pénitence elle meure, Ne pouvant faire son vouloir!
Après, les damoisclles commencèrent à chanter force vaudevilles. IMais je crains d'ennuyer le lecteur par une trop soigneuse collection des chansons, csquelles cette gaie compagnie prenoit ses ébats, en si grande aiTcction, que la matinée s'écoida sans y penser, plus vite que le vol d'une hirondelle; tellement que tous, èlonnés, se regardoient l'un l'autre, quand on leur vint dire que le dîner les allendoit 5 où ils se hâtèrent d'aller, s'essuyant le front, moite de sueur : qui fut cause que, étant tous assis à table, la dame, par manière de devis, leur proposa la question des danses , si elles dévoient être, dites bonnes ou mauvaises, ou indilTérentes. Et celte cause trouva des avocats d'une part et d'autre, si affectionnés à la tnalière, qu'il n'y eut passage, raison, autorité, exemple, ni histoire, tant aux lettres sacrées que profanes, qui ne fût amené en jeu. Mais, pource que c'est une dispute éloignée de notre intention proposée , je la passerai sous silence 5 joint qu'elle est pour le jourd'hui assez débattue, et crois que, si le colloque dePoissy ' n'eût été empêché que de celle dilTicullé, elle n'eût pas élé remise à ce concile et synode de noire noblesse, qui, après avoir défoncé toulc la plus fine théologie, aidée des ulililcs de la médecine, vidèrent enfin ce procès, au contentement de toutes les parties (ce que peu de juges savent faire). Or, le banquet et la dispute finis, il leur print envie de s'aller promener dedans le parc, où, parmi les bois plus épais, étoienl de grandes allées, réservées exprès pour se dérober du soleil. Là y avoit un étang d'eau vive, plaisant et délectable à merveilles, qui sorvoit pour se baigner aux plus ardentes chaleurs, mais principalement pour
' Ce colloque , accordé par Catherine de Médicis aux instances des chefs huguenots, en 15G1, ne produisit aucun résultat, après plusieurs conférences où la rcliy'on réformée fut défendue par Théodore de Bèzc.
LE PRINTEMPS D'Y VER
abreuver les bôlcs sauvajïes ; et, de son cours, faisoil moudre un moulin pour le service du chàleau. Étant toute la compagnie arrivée au lieu où sourdoit l'eau de cet étang, ils trouvèrent une tourelte , qui étoil le logis du pécheur-, au sommet de laquelle étoit, en forme de médaille, le portrait d'une nonnain, tenant une lanterne^ etsembloit se précipiter du haut en bas. Au pied de cette tour étoit la statue d'un homme étendu mort sur le gravier, rendant par la bouche un grand ruisseau qui faisoitla source de celle eau. Auprès, étoit un tombeau qui servoitd'armoireou colïre à serrer les rets, paniers, et autres instruments de pèche, môme les toiles flladières ' , pans , panlières, poches , et autres choses concernant la chasse. Or, sur ce tombeau , étoit pourtraile la figure d'un satyre et d'une nymphe, assis chacun à son bout , avec une contenance triste , et tenoient, entre leurs bras croisés, des tablettes gravées à l'antique. En celle du satyre étoit écrit :
Vénus, pour être conçue
De l'écume de la mer,
Vers ecuï qu'elle voit ramer.
N'est point de pitié émue.
Léandre ainsi l'a connue,
Quand, par trop sa dame aimer,
Dedans l'écume chenue
S'enivra du flot amer.
Et en celle de la dryade étoit le cénotaphe qui s'en suit :
L'amoureuse loyauté Fait ici sa résidence, C-onjointe à une beauté De trop parfaite alliance.
Hélas! pour sa récompense, La Mort cruelle lui fut, Quand son bel œil aperçut De l'ami mort la présence.
Après s'être quelque peu de temps amusés à considérer cette muette tragédie, «Eh bien, dit le sieur de Fleur-d'Amour, voyons-nous pas (quelque part que puissions jeter les yeux) être vrai mon premier propos, et que tout le mal d'amour, tout le succès de fortune qui y j)eut arriver, procède toujours du côté de la femme? Et si ces statues de pierre pouvoient parler, elles m'ôteroient bientôt de la peine que j'ai à le vous redire. Toutefois, elles le témoi-
' L'ancienne édition écrit philadièrex. Ce mol cl le suivant sont des noms de lilels el de pièges do chasse.
gnent assez à ceux qui le veulent entendre, nous I)ropo8ant la pileuse histoire de ces deux misérables amants, Léandre et Héro -, desquels amours éloiont heureusement encomfuencées et conduites prudcnunenl, si les impatients désirs de l'amie n'eussent mis le trop ohéissant ami à mort, lui faisant entreprendre plus que les forces humaines ne peuvent porter, et lui donnant avec une lanterne le mortel ajournement ou ennuitement (car ce fut de nui!), où il ne faillit de cornparoître tout mort, tant il y a de féaulé en un amant, qu'il n'y a péril (jui empêche son devoir , aimant mieux mourir obéissant, que vivre en soupçon de déloyauté. Et les ondes, qui exécutoient le cruel vouloir de leur voisine coulumière (car la tour delléro étoit sur le bord de la mer) , furent pitoyables envers le corps jù expiré, en l'amenant rendre bon compte à s'amie de sa foi durable jusques i\ la fin. — Ne vous déplaise, monsieur, répondit madamoiselle Marguerite, vous le prenez h votre avantage 5 car, quelque chose qu'en ait voulu dire le beau maître d'amour ', puisqu'en défaut de preuves, il nous faut avoir recours aux conjectures, je dis qu'il est aisé à présumer que le désir inconsidéré, qui domine ordinairement ces volages amants, avoil tant gagné sur ce pauvre gentilhomme, que, se bandant les yeux d'une passion violente, il se précipita témérairement à la merci des ondes, dont il eul le payement de sa folie. Car de dire que la damoiselle y ait consenti par une cruauté ou faute d'amitié , quelle raison y avoil-il, vu qu'elle a témoigné le contraire par sa mort, amendant et punissant en sa propre personne l'erreur de son ami? En quoi elle a bien montré que son alTeclion surmontoit de beaucoup celle de Léandre; car Léandre mourut par sa folie, elle pour son amour; Léandre mourut forluilement et sans y penser, elle avec une résolution et délibération immuable. Et si la folie de Léandre mérite, pour excuse, d'être attribuée à force d'amour , encore eut-il récompense de son malheur par les plaintes el regrets de s'amie -, mais elle n'eut point d'ami qui, en lui fermant les yeux, priât que la terre fût légère à ses os , et que son âme s'égayAt entre les délicieuses forêts, où vont ceux qui
• N'est-ce pas Jean de Meiing, auteur du liomnn de la Rose, qu'on a|)pclait le linh-iaire d'amour? Clément Marol a traduit en vers français le poème grec de Musée sur les amours de Héro el de Léandre.
en vivnnl ont bien ainit'.Car, oncoro qnoj'eslinie le rogrol cl pilir d'une dame aclielé Irop cher, quand il coûte la vie, cl ' grande folie de se rompre à son escient le col, à la castillane'', en espérance que la dame en saura pcul-ôtrc bon gré , toulcl'ois si est-ce que les amcs de ceux qui sont morts pour l'amour d'une maîtresse, sont bien consolées, quand elles entendent le deuil qu'elle en porte. » A quoi rél)li(iua le sieur do lîcl-Acoueil, en riant : «Quel onlliousiasme vous a révélé celle profonde mythologie, vous décelant ce que Ton fait a|)rés la mort ? Yraiment, madamoisclle, je suis bien d'accord avec vous, et n'ai jamais ci-u que Héro ait été si affamée des embrassemenls de son ami, qu'elle l'ait sollicité de se hasarder ainsi au péril -, (pielque chose que disent ces poêles, qui ont une bulle et dispense de mentir, pour donner la sauce à leurs écrits. Iceux, pour sauver la témérité de ces amoureux, disent que, lorsqu'elle naviguoit sur la croupe du mouton à la laine d'or ^ par le détroit du Bosphore, les tritons et dieux marins, épris de son amour, la vinrent guetter, et la prindrent au passage. De quoi les nymphes furent fort marries (car c'éloit autant de diminution de l'amour de leurs maris envers elles); et, pour avoir leur revenge, épièrent l'heure qu'iceux leurs maris éloient allés abreuver leurs dauphins, qui lirent le chariot du roi des eaux ; lors s'en vinrent au pourchas d'amour 5 dont advint qu'ayant rencontré le nageur Léandre, elles l'embrassèrent si élroilement que jamais plus ne le purent laisser, ains l'emmenèrent en leur maison , où un gros sot de mari le trouvant, par jalousie, le fit mourir (comme le monstrueux Polyphéme fit l'ami de sa blanche Galatée) -, mais les nymphes pitoyables, ne pouvant rien plus faire du corps froid, le rendirent à celle que l'âme avoit tant aimée. Et, pour résoudre la question générale si bien débattue par mon cousin Fleur-d'Amour
« Il faut sous-entendrc encore que j'estime. L'ellipse est peu grammalicale.
2 On avait traduit de l'espagnol beaucoup de romans de chevalerie, notamment les Amadis, qui sont pleins de grands coups de lance et d'épée en l'honnour des dames.
s II confond Héro, prêtresse de Vénus à Scstos, avec Ilellé, fille d'Athamas, roi de Tlièbcs, laquelle voulut traverser la mer pour se rendre en Colchidc, sur le dos de son bélier à toison d'or, et se noya.
et madamoisclle IMario, quelques grandes raisons (jul aient élé jusqu'ici mises en avant, je ne peux inqjuler les infortunes qui se trouvent en aimant , ni à l'amie, ni à l'ami ; car je crois qu'ils s'efforcent de se gagner l'un l'autre en sincérité d'alfection ; mais leurs bonnes intentions sont tellement ennuyées de Fortune (qui n'a autre passe - temps qu'à défaire ce qui esl bien fait), qu'il est bien malaisé qu'elles ne soient surmontées en malheur, lequel vient extérieurement, sans que l'un ou l'autre, par leur faute, lui donne aucune entrée. Et n'y a point de doute que , comme les mouches courent toujours au sucre et autres choses douces, voire avec une friandise si importune et obstinée, que, encore qu'on les chasse plusieurs fois, elles retournent toujours-, ainsi l'infortune épie toujours les vies auxquelles le ciel promettoit plus de bien , afin de leur vendre bon les plaisirs qu'ils se promettent, imitant les Rlyconiens, qui comme chiens à noces, vont toujours où on ne les convie point '. Parquoi , faut atlribuerle mal, que l'ami et l'amie se reprochent l'un à l'autre, lout à la malice des accidents divers, comme il seroit facile de montrer, cl ainsi serions d'accord. — C'est bien dit, répond la dame 5 guérissez le coup fourré que ces deux escrimeurs se sont donné, par quelque exemple qui confirme votre favorable propos. » Adonc elle baisa le bouquet hislorial, puis lui présenta 5 lequel il reçut après quelques modestes excuses sur le peu de pouvoir qu'il avoit de s'en bien acquitter. «Toutefois, dit-il, puisque mon devoir m'oblige à vous obéir, madame, j'éviterai de deux fautes la plus grande, m'assurantcjue la révérence que je porte à vos commandements, me servira pour garantir mon impuissance , et faire trouver grâce à mon bon vouloir envers celte belle compagnie , qui (si je m'acquitte mal) rejeltera * la faute sur vous qui m'avez mis en besogne ; attribuant toutefois cetlui votre commandement â plus grand honneur que mon mérite ne se fût osé attendre de recevoir ; dont je vous remercie trèshumblement. )) Lors, après que chacun eut prins place sur l'herbette fleurie , le sieur de Bel-Accueil commença ainsi :
« Yoyez la Nouvelle CV de Bonavcnture Des Pcricrs. * L'ancienne édition porte rejetez , ce qui esl une faute.
LE PRINTEMPS D'YVER