IT
Ce fut à Drury House, manoir du temps d’Elisabeth, au pignon couvert de lierre, dans la paisible Beech Lane près d’Aldersgate Street, que le prince Rupert reçut John Evelyn, le 13 mars 1661. C’est là que, mécontent des nouvelles manières de Whitehall, et, comme dit Pepys, “mal accueilli de tous”, le prince, à l'esprit sérieux, d’un Âge moyen, peut-être pas fâché d'échapper aux vieux soldats qui voulaient toujours reprendre avec lui ses batailles malheureuses, se plaisait à causer d’art avec un connaisseur aussi ardent que le discret et prudent M. Evelyn. Et, quand l'entretien prenait plus d'intérêt, il tirait d’une espèce d’armoire en bois sculpté des épreuves choisies de ces estampes réellement belles, The Great Executioner, et The Standard Bearer, de la simple et délicate Head of a Girl (PL I) et d’autres estampes qu’il avait exécutées par la méthode nouvelle et extraordinaire du mezzotinte. Puis 1} sortait les planches de cuivre elles-mêmes, et alors, ayant poussé au plus haut point la curiosité de M. Evelyn, le prince sortait les outils qu'il avait imaginés, le “style”, sans doute pour gratter, et le “ hachuroiïir ” pour préparer le fond ; et, pour la joie de son visiteur, il plaçait une planche de cuivre sur la table de chêne, ou “banc de moine ”, il se mettait à montrer comment, de ses propres mains, il faisait un mezzotinte. Evelyn était assurément fort flatté de la complaisance du prince, et c’est peut-être ce qui ajoutait un peu à cette sufhisance que Pepys excuse de si bonne humeur lorsqu'il dit que ce fut le premier Anglais à qui fut révélé le secret d’un procédé artistique créé en Allemagne. Il demanda la permission d’en décrire ‘ toute la manière” dans l'Histoire de la Chalcographie qu'il préparait, ce qui lui fut accordé avec “une facilité tout à fait généreuse et obligeante”, comme disait Evelyn ; Rupert lui accorda encore la faveur de graver la tête de l’Exécuteur comme frontispice pour le volume. Mais lorsque ‘ Sculptura”” parut en 1662, les graveurs qui la lurent dürent être tout simplement stupéfaits : car, tandis que l’auteur faisait grand mystère de cette chose paradoxale, un procédé de gravure sans l’aide des acides ou des outils ordinaires, et où les ombres étaient les parties les plus faciles et les parties éclairées les plus difficiles, il oubliait de dire à ses lecteurs comment on s’y prenait. Il réservait les détails, disait-il, pour les archives de la Société Royale qui venait de se former ; mais, si jamais il les lui communiqua, 1l n'en reste rien aux archives. Cependant, lorsque le prince Rupert expliqua le procédé à Evelyn, quedit-il au sujet de l'inventeur ? C’est une question embarrassante, puisque l’auteur de “ Sculptura” attribue formellement cette découverte au prince, alors que nous savons que la nouvelle méthode de gravure avait
été communiquée personnellement à Rupert par le véritable inventeur lui-même, le colonel Ludwig von Siegen, officier allemand de valeur. Or, on ne se représente guère le héros de tant d’actes de bravoure et de tant d’imprudences enlevant à un frère d’armes le mérite de sa découverte, et l’on a un soulagement à voir M. A. M. Hind, le plus récent historien de la gravure, attirer l’attention sur une publication datant d’entre 1734 et 1741, le Dictionnaire général de Bayle, qui donne le texte d’un manuscrit d’'Evelyn existant à cette époque, vraisemblablement la rédaction de la note pour la Société Royale. Car Evelyn y écrit que la découverte ‘fut l'effet du hasard, et fut perfectionnée par un soldat allemand qui, ayant remarqué des éraflures au barillet de son mousquet, et possédant de l’ingéniosité, les travailla, jusqu’à en obtenir l’effet que vous avez vu | C'est ainsi qu’on peut supposer que Rupert dit à Evelyn une partie au moins de la vérité, quoique lorsque “Sculptura ” le désigna comme l'inventeur du mezzotinte, il laissa passer l’erreur flatteuse sans la relever : pensant peut-être que, puisqu'il avait tant contribué au développement de cet art, il n’y avait aucun mal à ce que son illustre nom y fût associé. C’est ce qui a amené Walpole à répéter l'erreur, qui continua à être admise pendant plus de cent ans avant que le mérite fût enfin rendu à celui à qui on le devait. Ludwig von Siegen était né à Utrecht. Ayant cessé d’être au service du jeune landgrave Guillaume VI de Hesse-Cassel, il alla en 1641 à Amsterdam, où, à cette époque, de grandes influences artistiques se faisaient sentir. C’est de cette ville que, l’année suivante, 1] envoya à son ancien chef une estampe représentant le portrait de la mère de ce dernier, la Landgravine Amëlie Elisabeth, en l’'accompagnant d’une lettre remarquable, encore conservée, où il décrit sa méthode de gravure comme différant de toutes celles qu on connaissait d’autres. Ce fut le premier mezzotinte, 1l existe en trois “états ”, dont les épreuves sont extrêmement rares. Des autres estampes de von Siegen, on n’en connaît que six, qui toutes ont une technique d’essais, et l’on est tenté de se demander, si linventif soldat avait rencontré Rembrandt à cette époque, comme cela aurait pu facilement avoir lieu, et lui avait montré ces estampes, combien se serait développé ce procédé si propre à l’expression de l’art du grand maître hollandais, comme ce fut plus tard le cas pour Richard Houston et d’autres graveurs. Cependant von Siegen a dû montrer au prince Rupert quelques-unes de ses sept estampes, probablement avec d’autres planches d’essai, lorsque tous deux se rencontrèrent à Bruxelles, en 1654; et le prince, qui avait déja une grande connaissance pratique de l’eau-forte et de la gravure au trait, amena le colonel à satisfaire la curiosité qu’il avait de savoir comment il avait obtenu ces estampes. Dès que Rupert eut saisi
le principe de la nouvelle méthode, il commença ses essais, et vers l'année 1658, où il alla à Francfort assister au couronnement de l'Empereur Léopold I®, il était à même de produire sa grande planche de The Execution of ‘fohn the Baptst, d’après Spagnoletto, laquelle, malgré l’effet malencontreux des curieuses hachures curvilignes, qui accusent l’emploi d’un instrument à pivot pour la préparation du fond, est un des mezzotintes où il a mis le plus d'expression plastique. (C’est à Francfort que le prince Rupert rencontra le peintre flamand Wallerant Vaillant, qu'il s’attacha comme collaborateur technique ; il lui enseigna sa méthode avec succés, ainsi qu'à Jan Thomas, d’Ypres, le peintre de la cour, qui produisit également plusieurs planches remarquables, d’une manière plus ou moins analogue, quelques-unes avec des fonds très noirs. À ce groupe sympathique appartenait aussi le chanoine de Mayence, Theodor Caspar von Fürstenberg qui, de même que Rupert, tenait le secret directement de von Siegen. Mais ce ne fut plus un secret. Vaillant devint un graveur au mezzotinte tout à fait fécond, il améliorait sa technique à mesure que les instruments se perfectionnaient, et d’autres artistes flamands, hollandais et allemands suivirent le mouvement. Mais le procédé ne fleurit jamais réellement sur le continent. Pourquoi, c’est difficile à dire, mais, malgré tous les projets du prince Rupert, l’art du mezzotinte aurait pu mourir de langueur s’il ne l’avait introduit en Angleterre. La, les conditions sociales étaient prêtes à son développement. Le plaisir et les jolies femmes régnaient ; et puisque le mezzotinte était une nouveauté, et que, comme Je l’ai dit, il se prêtait à la portraiture des jolies femmes avec beaucoup plus de facilité et de charme que la méthode plus austère de la gravure au trait, il fut bien vite accueilli favorablement, et, de fait, s’acclimata si bien qu’au dehors on ne tarda pas à le désigner sous le nom de “la manière anglaise”. On aimerait bien savoir ce quétaient ces ‘“ belles choses faites au mezzotinte ” que M. Evelyn montrait à son ami M. Pepys le 5 novembre 1665, lorsque le petit chroniqueur à la bonne humeur, au cours de cette visite à Sayes Court qu'il raconte si délicieusement, apprit ‘ tout le secret des mezzotintes, et leur manière qui est fort jolie !” S1 seulement 1l nous avait parlé des estampes, au lieu de l’épigramme d'Evelyn sur la dame et l'aigle dans la grille! Y trouvait-on des essais tentés par les graveurs anglais pour résoudre l’énigme proposée dans la “ Sculptura ” d’Evelyn? il est impossible de le dire, mais il est certain qui si les actifs graveurs de profession, comme Faithorne, Hollar et Robert White ne s’occupaient pas de la nouvelle méthode, qu'ils considéraient probablement comme indigne de graveurs au trait, 1l y avait, en tous cas, des amateurs qui s’essayaient à ce qui 1O
Paraissait si aisé. William Sherwin, par exemple, dont le portrait rude mais puissant de Charles II, daté de 1669, est le premier mezzotinte anglais auquel on puisse attribuer une date, cherchait certainement à découvrir pour lui-même la méthode avant que le prince Rupert, à qui il dédia la planche, la lui ait montrée ; car il semble avoir trouvé des moyens à lui pour préparer les planches, en passant une espèce de lime fine sur le cuivre, et en faisant aussi apparaître le grain de l’aquatinte dans l’estampe de Cafherine. La nomination de Sherwin comme graveur de roi, qu’il dût sans doute, de même que sa présentation au prince Rupert, à son mariage avec la petite-nièce du général Monk, ne semble pas lui avoir imposé beaucoup de besogne, car ses planches furent peu nombreuses. Rupert lui-même, apparemment, ne prit plus part personellement au développement du mezzotinte, Car il ne résista pas plus longtemps aux douces tentations de la cour amie des plaisirs Pour l’amusement de chacun, et surtout du roi Charles, il devint si violemment et si irrésistiblement amoureux de Mrs. Margaret Hughes, la belle actrice de Drury Lane, que, comme nous le dit de Grammont, “ il eut l’air de n être plus le même”. Cependant, c'était Jui qui avait donné le branle au mouvement du mezzotinte. Contemporain de Sherwin, Francis Place, autre amateur aisé, qui avait abandonné l’étude du droit pour se consacrer aux différents arts de la peinture, de la gravure et de la céramique, fut bien vite attiré par le mezzotinte. Avec sa franchise naturelle, il semble s'être rendu maître de sa méthode d'une manière personnelle. Ses rares estampes de Philip Woolrich, Général Lambert, Charles I”, Nafhaniel Crew, évêque de Durham, Richard Tompson, le marchand d’estampes,et Richard Sterne, archevêque d'York, avec leur contexture très douce, ont une délicatesse qui leur donne une place à part parmi les plus anciennes créations de genre.
| D'une façon certaine, le graveur le plus intéressant et le plus imposant qui ait travaillé au mezzotinte à cette époque fut Abraham Blooteling. Déja réputé pour ses gravures au trait, il fut amené par son ami David Loggan, d’‘“Oxonia Illustrata”” (la célebre Oxford), à venir, vers 1670, de sa ville natale, Amsterdam, à Londres. Il vit bien vite que le mezzotinte avait en ce pays des chances d'avenir, surtout grâce à Sir Peter Lely, qui l’encouragea en lui confiant son portrait ; connaissant déja un peu le procédé, grâce à Fürstenberg, il se voua à en développer la technique. Par là il rendit un très grand service à l'art, car 1l inventa l’instrument qui donne à la planche un grain uni, plus ou moins fin, et qu’employérent tous les mezzotintistes. Pendant six ans Blooteling travailla à Londres, et y donna quelques magnifiques planches, surtout d’après Lely, telles que le superbe Duke of Monmouth, Charles IT, Catherine of Braganzo, William, Prince of Orange (PI. IIT), Ear/ of Sandwich, Earl of Derby, et où
il se montrait fidèle interprète des qualités du peintre, en même temps qu’il possédait son procédé bien plus que tout autre de ses contemporains. Cependant son influence est visible dans les planches de son habile beau-frère et élève Gérard Valck, et de deux autres hollandais, Paul Van Somer et Jan Van der Vaart, qui gravèrent beaucoup de portraits de notables contemporains, quoique beaucoup de ces derniers furent publiés anonymement par les marchands d’estampes Richard Tompson et Alexander Browne. On ne saurait guère illustrer les mémoires de Grammont sans une collection de ces rares estampes des graveurs hollandais, ou du peintre français Henri Gascar, lequel vint en Angleterre sur les instances de sa célèbre compatriote Louise de Quérouaille, duchesse de Portsmouth, et fit son portrait et celui d’autres favorites de Charles, et les reproduisit très probablement lui-même en gravure.
Les graveurs hollandais semblent avoir constitué un cercle peu ouvert, mais un des collaborateurs de Blooteling, De Blois, était disposé, avant de rentrer dans son pays, à vendre quarante shillings la méthode de son maître pour préparer les fonds ; et John Lloyd, le marchand d’estampes, n’était que trop disposé à ce marché. Il était pour confer le secret à Edward Luttrell, jeune Irlandais étudiant en droit qui, ayant débuté comme artiste avec des portraits au pastel, dont trois spécimens sont à la Galerie Nationale de Portraits à Londres, tentait le mezzotinte avec un instrument qu'il avait imaginé pour préparer les fonds, mais insuffisant. Cependant Luttrell avait, dans l'intervalle, appris un peu la vraie manière avec Paul Van Somer ; ainsi ce fut le premier graveur irlandais de naissance qui ait joué un rôle important dans l’histoire du mezzotinte. Il grava quelques planches fort remarquables, notamment le très rare Charles IT, pièce un peu dure mais pleine de vie. Lloyd recueillit néanmoins de son acquisition plus qu’elle lui avait coûté, car il communiqua ce qu’il savait comme technique à un ami de Luttrell, le jeune Isaac Beckett, apprenti d’un imprimeur sur calicot, que ses habitudes de bon vivant et de galantin avaient de bonne heure réduit à la gêne et forcé à recourir à l’assistance de Lloyd. Les mezzotintes de Luttrell mirent le feu à son ambition, et il fut favorisé par les estampes qu’il vit, représentant les jolies femmes de la cour. Il sentit qu’il saurait en faire autant si seulement il savait comment s’y prendre. Lloyd le lui apprit, ce qui valut à tous deux la fortune. Homme habile et engageant, Beckett devint bientôt le mezzotinteur le plus populaire de l’époque et celui qui eut le plus de succès. Tous les peintres voulaient être reproduits par lui, et son magasin de vente d’estampes, à l'enseigne dela Tête d'Or, était dans une prospérité extraordinaire. Ses estampes, autant que nous sachions, furent imprimées entre 1681 et 1688 ; il fit un riche
mariage, et vécut agréablement et dans l’aisance jusqu’en 1719. Godfrey Kneller, qui était arrivé à Londres juste l’année qui précéda celle où Beckett commença à publier ses estampes, le considérait à cette époque comme son principal graveur, et certainement les tons durs de ses tableaux regagnèrent beaucoup au traitement brillant et harmonieux de Beckett. Regarder dans la centaine d’estampes de Beckett, c’est rencontrer bien d’intéressantes personnalités ; mais ses planches les plus artistiques sont peut-être les portraits de Lely et de Kneller d’après eux-mêmes, la Lady Williams si parée de Wissing, un des caprices passagers de Jacques IT (PI. IV), le Dukeof Grafton de Hawker, et le Duke of Norfolk de Riley, le Beau Fielding, ce roué, ce dandy, qui était la Némésis de Lady Castlemaine, peint par Kneller et Wissing séparément; Laay Soames et Catherine Sedley de Kneller; la nomination de cette dernière, comme comtesse de Dorchester fut si dure à avaler pour la pauvre reine Marie de Modene que celle-ci, nous dit Evelyn, ne put de deux jours prendre son diner ou parler au roi. Bien des faits historiques nous reviennent encore à l’esprit quand nous voyons les estampes de Robert (ou Roger) Williams, Gallois, contemporain de Beckett, qui se mit au mezzotinte aprés avoir étudié la peinture avec l’ami de Lely, Théodore Freres, et gravait avec un sentiment délicat du ton. La plus attrayante, peut-être, de ses estampes, est la belle Vaonstas vanitatum d’après Schalcken ; mais là où l’on voit comment il réussissait à rendre le caractère c’est dans Duke and Duchess of Lauderdale, d’après Lely, William, Duke of Bedford, d’après Lauttrell, The Duke of Ormonde, Lord Cutts d'après Wissing, Queen Mary et Queen Anne, représentées toutes deux avant qu'elles fussent reines; tandis qu'il nous montre le théâtre de la Restauration avec Thomas Beïterton, et ses musiciens avec Yohn Banmister, chef d'orchestre de Charles II, qui, en 1672, donna le premier concert public à Londres.
William Faithorne, le jeune fils du grand graveur au trait, promettait beaucoup avec quelques estampes de portraits, mais 1l gâcha sa carrière, tandis que Bernard Lens, père du miniaturiste, fut le premier à voir les ressources qu’offrait le mezzotinte pour rendre les effets de nuit pittoresques, comme dans le Fireworks in Covent Garden et Fireworks in St. ‘fames’s Square, tirés tous deux en l'honneur des victoires du roi Guillaume. Ils sont, au point de vue artistique, plus intéressants que même l’attrayante estampe de Lens, d'après Wissing et Van der Vaart, représentant Lady Mary Radclyfe, fille de Charles II et de Mary Davis, mère des fatals jacobites, le comte de Derwentwater et Charles Radclyffe. Mais le graveur qui posséda le mieux l’art du mezzotinte au XVII: siècle fut John Smith. Fils d’un graveur ignoré, le jeune Smith avait étudié à fond le dessin et la peinture avant d’aborder la gravure,
d’abord sous Van der Vaart, puis sous Beckett. Ce fut donc avec un bagage artistique complet que le jeune et beau graveur de talent alla vivre et travailler chez Sir Godfrey Kneller, dans sa maison de Bow Street, Covent Garden. Ce peintre, d’une élégance extraordinaire, d’une vanité comique et d'une prodigieuse activité, était alors le chef des portraitistes anglais, et son union avec le graveur profita énormément à tous deux. Avec une activité digne de celle de Sir Godfrey, et un talent d'interprétation qui était plus qu’à la hauteur des demandes qu’on adressait à l’art conventionnel et sans inspiration de ce dernier, Smith ne grava pas moins de cent trente-huit portraits d’après] Kneller, exécutés à sa meilleure manière, et que l’on estime d’une ressemblance extraordinaire, De ces estampes, les plus brillantes et les plus magistrales sont celles de Kre//er, Isaac Beckett, et ‘fohn Smith lui-même, avec sa belle figure et ses yeux vifs, pleins de caractère, de sensibilité et de charme, la Duchess of Grafton, Mary, Duchess of Ormond, avec son petit garçon brun, le Marquis of Annandale, et ‘James, Earl of Seafield, tous deux avec une bordure gravée au trait, S7 ‘fohn Percival, qui envoya un choix de mezzotintes de Smith au grand-duc de Toscane, et aida Le Blon dans son entreprise d'impressions en couleurs ; Anthony Henley, ‘fohn, Duke of Marlborough, et Mistress Arabella Hunt (PI. VI), la belle cantatrice de talent, dont Congreve disait qu’il ‘ pouvait entendre sa voix et : ‘ essayer s’il était possible de mourir ”, et que la reine Marie se délectait de faire chanter à l’heure sans craindre d’offenser le grand M. Purcell, lorsque celui-ci voulait accompagner sur le clavecin Mistress Hunt dans les airs qu’il avait spécialement composés pour elle, tandis que la reine lui demandait de préférence de chanter sur son luth une simple ballade écossaise.
Mais l'association de Smith et Kneller eut une fin. Comme disait Sir Godfrey à Pope, lorsque le poète posait pour lui, il ne peignait jamais si bien que lorsqu'il flattait, comme il aimait à le faire, et John Smith n’a pas l'air d’un flatteur. En outre, il y avait beaucoup d’autres portraitistes qui tenaient à être gravés par Smith. Il y avait son vieux maître Van der Vaart, avec sa remarquable Queen Mary et, en collaboration avec Wissing, sa Princess (plus tard reine) Anne et William IIT ; 11 y avait Wissing avec l'Hon. William Cecil et son propre portrait, 1l y avait Goffried Schalcken (PI .V), dont Smith reproduisit au mezzotinte, avec un effet si engageant, le propre portrait, avec son jeu de lumière de chandelle et sa pose si dénuée de conventionalisme. Il y avait Michael Dahl, Kerseboom, Thomas Murray, John Riley, Vanderbank, Jonathan Richardson, Sir John Medina avec son Wï/!am Anstruther, Gibson, et bien d’autres, y compris le peintre irlandais Hugh Howard, dont le portrait d’Æ#4rcangelo Gorellr, le père de la musique de violon moderne, est peut-être
le plus riche et le plus artistique résultat qu’ait obtenu Smith. Smith grava aussi une belle estampe, d’après le beau W//iam Wycherley de Lely, en outre de beaucoup de sujets de peinture, tels que The Loves of the Gods, d’après le Titien. Sa popularité déborda, d’Angleterre, jusque sur le continent. Les connaisseurs collectionnérent ses estampes, et l’on dit que Lord Somers, le fameux chancelier, n’allait jamais en voyage sans emporter dans son coche un paquet d’estampes de Smith pour regarder, comme aujourd’hui l’on feuillette dans le train les journaux illustrés. C’est ainsi que John Smith vécut dans la prospérité et la célébrité jusqu'a quatre-vingt dix ans ; il mourut en 1742, et sur sa pierre tombale à St. Peter’s, Northampton, on le qualifie de lépithète du “ plus grand graveur au mezzotinte de son époque ”. Ses estampes, qui embrassent les règnes de Charles II, James, William et Mary, et du premier Georges, sont pleines d'intérêt historique et nous font vivre dans une société pleine de vie, portant perruque, et agréable. Plusieurs sont très rares, car Smith détruisait littéralement quelques-unes de ses planches lorsqu'elles présentaient des signes de fatigue ; mais il vendit les autres pendant sa retraite, et les épreuves qu'on en tira plus tard ne peuvent que nuire à sa réputation.
Le principal successeur de Smith, auprès de Kneller, fut John Simon, protestant réfugié, originaire de Normandie. Trouvant après quelques années de séjour à Londres qu’on ne faisait guère appel à la gravure au trait, qu’il pratiquait avec habileté, et qu’on tenait beaucoup au mezzotinte, il se tourna vers ce genre en 1707. Ily apporta une sensibilité artistique toute neuve, et, quoiqu'il fut moins brillant en général que Smith, le raffinement de sa touche et son traitement harmonieux des tons le distinguëèrent et le rendirent populaire pendant les trente-cinq ans qu’il grava au mezzotinte. Ses délicieuses estampes d’après les sujets de fantaisie de Watteau, Rosalba et Amiconi se popularisèrent, mais sa célébrité tient à ses reproductions de portraits, d’après tous les principaux peintres en ce genre, et qui constituent une esquisse personnelle de l’âge augustien de la reine Anne et de ces premières années de l’époque des Georges où la beauté pictoriale était si peu connue. Son talent artistique présente peut-être le plus d’attrait dans son estampe du GCo//ey Cibber de Grisoni (PI. VIT), si plein de vivacité, dans le rôle de Lord Foppington du ‘“ Careless Husband”, estampe qui servit de modele au costume, aussi bien qu’à la mise et au ton à la mode du dandy achevé de cette époque. Une estampe pleine de vigueur, rare dans le premier ‘état ”, est celle du portrait où Woollaston a mis tant de caractère et de spontanéité, de Thomas Britton, le marchand de charbon qui, après avoir toute la journée crié sa marchandise dans les rues, réunissait le soir, dans sa maison de Clerkenwell, tous les musiciens et amateurs connus, parmi lesquels était même le grand
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Handel, pour goûter le charme de la musique instrumentale. D’autres estampes de Simon, parmi les meilleures, sont Maffhew Prior et Nance Oldfield par Richardson, le Ear/ of Peterborough, célèbre général et personnalité de marque, par Dahl, Lord Somers et Lord Norton and Grey par Kneller, et The Duchess of Montagu, fille de Marlborough, par d'Agar. Les personnages des estampes de Simon sont très intéressants pour qui aime l’histoire anecdotique, car ils nous mettent au milieu de tous les évènements politiques, militaires, d’intrigue, sociaux et théâtraux de l’époque. : On pourrait en dire autant des estampes des autres graveurs de cetemps. Ily avait par exemple George White, un des plus artistes d’entre eux, et fortestimé. Fils de Robert White, le célèbre graveur au trait, il se consacra à la profession de son père, en même temps qu’a celle de peintre portraitiste, jusqu'a ce qu'il se mit au mezzotinte, l’année de la mort de la reine Anne. Mais le procédé, tel qu’il le trouva, ne le satisfaisait pas ; il recourut au burin pour enrichir ses effets, et prit l'habitude de renforcer le dessin avant que la planche fut préparée, pratique qu’adoptèrent les derniers graveurs, notament Earlom et J. M. W. Turner dans son Ziber Studiorum. L'emploi du trait par White est bien mis en évidence dans sa
dernière planche The Laughing Boy, d’après Franz Hals, et dans
Abel Roper, le fameux libraire, d’après Hysing ; une épreuve de l’eauforte qui fut établie pour la préparation de cette planche se trouve au British Museum à Londres. Mais les plus beaux et les plus riches spécimens de son travail au mezzotinte, où se manifeste son art véritable, avec son expérience de peintre, sont le W7//am Dobson (PL VIII), si décoratif, d’après ce peintre accompli lui-même ; Charles Reisen, le graveur de pierres, d’après Vanderbank; Æ4//an Ramsay, d’après Aikman; Drvden, Pope, et Monnoyer, le peintre de fleurs, d’après des portraits de Kneller, et Jack Sheppard, dans la cellule de sa prison, d'aprés Sir James Thornhill, qui peignait des déesses et des Vertus sur le plafond.
Une vaste série de portraits gravés se déroule devant nous, avec le nom de John Faber. Il commença à publier ses planches en 1712, à l’âge de dix-sept ans, et travailla avec ardeur jusqu’à sa mort, en 1756. C'est lui qui sert de transition entre l’époque de Kneller et celle de Reynolds, duquel il grava trois portraits, et il vit l'ère nouvelle du mezzotinte s'ouvrir avec l’astre naissant de McArdell. Né en Hollande, et amené à Londres dès son enfance, il apprit le dessin avec Vanderbank, et le mezzotinte avec son père — graveur imparfait et hâtir, qui ne mérite d’être mentionné que pour une série de têtes classiques d’après Rubens et les Founders of the Oxfora and Cambridge Colleges. Plus tard, à ce qu'on croit, il passa sous la tutelle de John Smith, beaucoup de ses planches montrent lin-
fluence intime de ce maître. Cependant, les peintures qu’il avait à traduire sur le cuivre présentaient rarement de l'inspiration. Les portraitistes a la mode de la première moitié du XVIII siècle étaient, pour la plupart, ce que Whistler aurait pu appeler, plus à propos même qu'il ne le fit pour certains DARES de l'Académie Royale, d’après l’anecdote connue, une ‘“engeance maudite” Leur mérite était “la ressemblance invétérée ”, pour citer encore ce jeune critique plein de vivacité mais aussi de perspicacité, Charles Surface, lorsqu'il vendait ses ancêtres, “ ils sont tous raides et étranges, ‘“ comme les originaux, et ne ressemblent, à part cela, à rien ‘“ d’humain ”. Bien entendu ils n'étaient pas tous aussi mauvais, mais Faber grava cinq cents planches d’après quatre-vingt-six peintres différents ; et, quoique parmi ceux-ci se rencontrent les noms éminents de Reynolds, Hogarth, et Chardin, c’étaient presque tous des portraitistes à la mode, comme Kneller, Hudson, Ramsay, Highmore, Jervas, Hayman, Vanderbank, Vanloo, Dahl, et Hoare. Les portraits du K7#-Kar Club par Kneller, et les Hampton Court Beauties sont ceux qu on associe le plus volontiers à son nom; mais ses estampes qui représentent Margaret Wofington dans le rôle de Mrs. Ford (des “ Merry Wives of Windsor”) par Haytley, avec la monstrueuse crinoline de l’époque, et Lady Christiana Moray of Abercairny(P1. IX), d’après le peintre écossais J. Davison, pièce extrêmement rare, montrent ce que Faber aurait pu donner s’il y avait eu des peintres vraiment grands pour inspirer son talent qui les aurait si bien compris. On ne saurait estimer combien l'historien doit à Faber, quoiqu'il n’en soit peut-être pas tout à fait de même pour lecollectionneur d’art. Cependant celuici serait heureux de posséder The Guitar Player, d’après Franz Hal: ; Master Chardin, d’après son père; l’Ear/ of Loudour, d'après Ramsay : Handel et Mrs.Cibber de Hudson; le portrait de Kneller par lui-même, avec un ange qui souffle dans la trompette de sa renommée ; Alexander Pope de Vanloo ; le portrait, par Winstanley, de sa qe Lady Charlotte Finch, d’après Robinson; Kitty Clive, dans le rôle de Phillida, d’après Peter Van Bleeck ; George Lambert, peintre de décors, par Vanderbank; Rysbrack, le sculpteur, et Ænastasia Robinson, la célèbre cantatrice d’opéra, qui épousa le fameux comte de Peterborough, aprés qu’on en eut beaucoup jasé.
Tandis queles graveurs distingués que je viens denommer régnaient aux étalages des marchands d’estampes, 1l y en avait beaucoup d’autres de moindre importance qui donnaient des œuvres plus ou moins intéressantes. Thomas Johnson, par exemple, et Francis Kyte, a/as EF, Milvius”, qui fit une magnifique estampe de or Gay de Aikman et Peter Pelham. Après avoir travaillé à Londres sans recueillir des encouragements sufhisants, Pelham émigra en Nouvelle-Angleterre ; il s'établit à Boston comme portraitiste, graveur, et maître d'école,
et y publia en 1727 un portrait du Rev. Cofton Mather, l'auteur de deux curieux livres sur la sorcellerie. Ce fut le premier mezzotinte qu'on exécuta en Amérique et, bien entendu, Pelham le fit suivre d’autres, intéressants pour l’histoire de l'Amérique. Puis il y eut les deux Hollandais, Alexandre Van Haecken et Peter Van Bleeck. Les estampes les plus remarquables de Van Haecken représentent une curieuse phase de la mode musicale dans les portraits des trois fameux sopranos, Farinellr, Vidole chantante du “monde raffiné”; Senesino, et Gizztello ; tandis que Van Bleeck peignit et grava quelques intéressants portraits d'acteurs contemporains, comme Mrs. Cibber dans le rôle de Cordelia, portant sans doute une de ces belles robes nouvelles à la dernière mode pour lesquelles elle tourmentait toujours Garrick. Mais la Ne/] Gwynne, d'apres Lely (PL. X), est une gravure plus accomplie.
Ïl y avait aussi les deux Irlandais, Thomas Beard et John Brooks,
et l’Écossais de Londres, Andrew Miller, élève de Faber : ils jouèrent,.
dans l’histoire du mezzotinte, un rôle plus important qu’on ne le croirait d'après leurs estampes. L'art était en décadence. Les peintres du jour n'y mettaient que la note vivifiante de beauté pictoriale qu’il fallait, et le goût public à Londres, chatouillé par l'humour mordant et la satire des estampes de Hogarth, traitait même le portrait au mezzotinte avec peu de considération. Mais l'influence régénératrice vint d'Irlande. Dublin était à cette époque un centre artistique tres florissant, et T'homas Beard fit bien de secouer de ses pieds la poussière de Londres, en 1728, pour revenir en Irlande. Dublin lui offrit bon accueil et l’encouragea si bien que John Brooks fut facilement amené, en entendant parler du succès de Beard, à le rejoindre dans sa patrie, douze ans plus tard, emmenant avec lui son joyeux compagnon, Andrew Miller. Il s'établit à Dublin, à l'enseigne de la Tête de Sir Isaac Newton, à Cork Hill, et c’est là qu'il grava et vendit les estampes de Miller et les siennes, et, ce qui est beaucoup plus important, c’est là qu’avec ses habiles jeunes élèves, James McÂrdell, Richard Houston, Charles Spooner, Michael Ford, et Richard Purcell, il fonda la fameuse école de mezzotinteurs irlandais.
Brooks était un individu adroit, mais vagabond, d’ailleurs attirant : trouvant, au bout de six ans, que ni Dublin ni la gravure n’offraient à son activité un domaine suffisant, il retourna à Londres, emmenant avec lui ses jeunes élèves, James McArdell et Richard Houston, emportant en même temps un nouveau procédé qu'il avait découvert pour l’émaillage sur porcelaine. Il se mit à l’exploiter à Battersea, et finit par la faillite — de quelqu'un d’autre ; bien entendu ses élèves firent revivre l’art du mezzotinte, tandis que lui passa le reste de sa vie à boire jusqu’à ce qu’il en mourût.