TROISIEME TABLEAU
Le Théâtre représente l'intérieur d'un papillon fermé de tous les côtés, éclairé par une lampe. On aperçoit, dans ie fond et sur le devant, des arbres qui l'entourent et le cachent, ■ — Dans le pavillon, des livres, des instrwmens de musique. Sur la droite , une cassette ouverte; et plus haut, un fourneau, un alambic, etc.
SCEi\E PREMIERE.
LA MAUQUISE, SATNTE-CROIX.
Au Jeverdu rideau, ils ont tous les deux des masques de verre sur la figure. Sainte-Croix est penché sur le fourneau, qu'il attise. La Marquise est appuyée sur un fauteuil, et le regarde faire. — Après un uioment de silence, ils croient entendre du bruit, et écoutent. — Ce n'est rien. Ils se remettent à r(euvre, — Encore un bilence, après lequel Sainte-Croix couvre le fourneau, et ferme l'alambic. — Ils ôtent leurs masques.
SAiME CROIX.
PltiS de danger. . la vapeur esl condensée... Laïasons réduire.
LA MARQUISE
De beaucoup?
SAINTE-CROIX, montrant unpetii flacon.
A la valeur de ce flacon.
tA MARQUISE,
Et vous dites que l'effet en est sûr?
SAINTE-CROIX
Un coup de poignard dans le cœur.
LA MARQUISE
Et des traces?
SAINTE-CBOIX.
Aucune!.. C'est un secret entre nous et le diable, qui , jusqu'à présent, l'a bien gardé.
LA MARQUISE
Savez-voiis, Chevalier, que c'est un habile homme, qu't7
Signor ExiH'i
SAINTE-CROIX
Un honnête hninme surtout, qui expédierait le monde entier, par amitié pour moi!.. Il a parcouru l'Italie, recueillant dans toute? les cours, mille recettes édifiantes, pour se défaire des gens. Inventions de princes et de cardinaux !.. H a comme cela une foule de petits talens de société, à l'usage de ses amis et connaissances... Nous en profiterons.
LA MARQtlSE.
Mais un Italien... pouvez-vous compter sur sa dis rétioii?
SAINTE-CROIX
Comme sur la vôtre!.. Et le jour que j'en douterais, tout Florentin qu'il est, et fût-il au centre de la terre, il ferait l'essai de son élixir , qui , de par Dieu! n'est pas l'élixir de longue vie.
LA MABQtlSE.
A la bonne heure!., car maintenant, je ne sais... j'ai peur!., moi..
SAINTE-CROIX, soufiant.
Est-ce que vous auriez des remords ?
LA MARQDISE.
Non... Mais ces recherches de la police...
SAINTE-CBOIX.
Vous avez peur de la police ! [avec intention) Vous et moi savons bien cependant, qu'il n'y a pas d'argent plus mal gagné.
LA MARQUISE
Mais à défaut d'esprit et de talent, elle peut être servie par le hasard.
SAINTE-CROIX
Vous voulez dire par quelque perfidie... enfantillage!.. Après ce que nous nous sommes juré... toute personne soupçonnée de savoir le secret de celte cassette... secret de mort, vous le savez... quand ce serait notre ami le plus intime, notre parent le plus cher, doit aller rejoindre les autres. N'oubliez pas notre serment.
LA MARQUISE
Je le tiendrai.
SAINTE- CROIX, reverMTit d l'alambic.
Ce doit être fini... Donnez le flacoD.
LA MARQUISE, l'examinant.
Ce sera bien peu.
SAINTE-CROIX
Bah! cela suffirait pour une famille aussi nombreuse que l'était la vôtre... aune goutte par tête! {Lui faisant un signe.)
Votre masque!.. la vapeur vous tuerait... et le moindre contact 4»?ec le fourneau embraserait le pavillon.
Ils remettent leurs masques; Sainte-Croix verse l'alambic dans le flacon qu'il tient. Tout-àcoup, on frappe fortement à la porte du pavillon. Sainte-Croix s'arrête. La Marquise va vers le fond, écoute, et lui fait signe de ne pas faire de bruit.
MARIE, en dehors, et frappant toujours.
Mama^j maman, es-tu là?
Mouvement d'efiroi de la Marquise. On n'entend plus rien. Sainte-Croix achève de verser. La Slarqnise écoute toujours. Us ôtent leurs masques.
LA MARQBISE.
Elle passe... elle est loin!
SAINTE-CROIX, froidement.
Tant mieux pour elle.
LA MARQnSE.
Ah !.. il m'a pris une sueur froide.
SAINTE-CROIX
Pauvre enfant!., et c'est pour elle que nous travaillons... C'est pour assurer son bonheur et sa fortune. LA MARQtiSE, vivcment.
Sans doute... donnez-moi ce flacon.
SAINTE-CROIX
Un instant Marquise, c'est un trésor que je ne livre pas ainsi! le moment est venu de s'expliquera cœur ouvert et cartes sur table!.. Faisous nos conditions.
LA MARQUISE , inquiète.
Des conditions)?., encore!.. Mais, mon cher Sainte-Croix, je n'ai plus rien à vous donner.
SAINTE- CROIX
Peut-être, ma chère Brinvilliers!.. (Montrant le flacon.) Savez-vous qu'il a y là au moins dix successions?
LA MARQUISE
Il ne me reste qu'un frère.
SAINTE-CROIX
Et une fille?
LA MARQUISE
Que voulez-vous dire?
SAINTE-CROIX
Je vous donne Tua... donnez-moi l'autre.
LA MARQUISE
Ma fille!.. Vous donner ma fille !.. Comment ?.. expliquezvous?
SAIÎiTE-CBOIX.
Vous l'aimez bien, votre fille ?
LA MARQUISE
Si je l'aime!.. Ecoutez, Sainte-Croix... Vous rappelez-vous ce temps, où, vive , ardente, ivre du premier arnour qui ait brûlé mon cœur, je me livrais avec emportement à toute la violence d'une passion... que le monde eût appelé criminelle?.. Pour renverser les obstacles qui s'opposaient à mes plaisirs, pour briser les volontés qui pesaient sur la mienne, rien ne m'eût coûté alors... J'étais née sans doute, avec l'instinct du crime , car l'amour... Oh non! jamais l'amour n'a donné à une faible femme, ce froid courage, ce sourire glacé, que je conservais encore, quand, d'une main assurée, je versais dans des entrailles qui devaient être sacrées pour moi. le {loison que vous m'aviez remis!.. lit lorsqu'assise prés de mes victimes, le doigt posé sur l'artère, dont je suivais les bonds irréguliers, j'étudiais, d'un œil calîne, les efîcis de cet horrible breuvage! ils mouraient lentement, trop lentement à mon gré ; et moi, libre, heureuse, j'allais retrouver l'amant à qui je les avais ga crifiés... Dites, vous en souvenez-vous?
SAINTE-CROIX
Oui, parbleu... et j'admirais alors combien il y a de ressources dans uu cœur de femme.
LA MARQUISE
«Aujourd'hui, celte passion s'est éteinte... elle a fait place à uo sentiment plus pur, le seul que la nature ait mis en moi!... J'aime ma fille... je l'aime de toutes les forces de mon Time... Jamais amour de mère ne fut plus tendre, plus passionné peutêtre : il semble que toutes les affections de famille que je n'ai jamais ressenties, se soient amassées sur la têle de mon enfant, et soient venues doubler ma tendresse pour elle... Et, pour assurer son avenir, son bonheur, sa fortune, rien ne me coûterait! rien!., dussé-je recommencer pour elle ce que j'ai fait pour vous.
SAiKTE-CROix, tiù Serrant la main.
Ah 1 vous êtes une bonne mère!.. — Quant à la foilune de Marie... {montrant le flacon.) voilà qui vous en répond... C'est bien pour la dot... mais ce n'est pas assez... son bonheur dépend d'une autre personne... d'un mari.
LA MARQUISE
Sans doute.
SAIKTE-CROIX.
El je lui en ai trouvé un,
LA MARQOI^U-
CoiuiTienl?
SAINTE-CROIX
C'e.-l moi.
LA MARQUISE
Yous!
SAINTE-CROIX
£hbien, pourquoi donc ctt effroi ?
LA MARQUISE
Ah! Sainle-Croix! vous unir à ma fille! i cet ange de candeur el d'innocence !
Le bonheur des ménages est dans les contrastes.
LA MARQUISE
Vous avez donc oublié...
SAINTE-CROIX
Rien du tout.
LA MARQUISE
Après tant de crimes !.. vous, «on mari! vous!
SAIiSTE-CROIX.
Vous êtes bien sa mère!
LA MARQUISE
Ct mariage n'est pas possible.
SAINTE-CROIX
Il faut qu'il le soit.
LA MARQUISE
Mais e fin.., s'il y avait âe? obstacles?
SAINTE-CROIX, montrant le flacon.
Vous savez que nous avons l'art de Its vaincre.
LA MARQCi«^E, maîtrisant an mouvement d'effroi, et à part. O ciel !
SAiKTE-CKoix, In regardant.
Est-ce que, par hasard, ce que vous disiez à ces bonnes gens, du Co nie de (îiiicbe, n'éluil pas une ruse pour le sauver? LA MARQUISE, vivemeut.
Si fait, si fait... D'ailleurs, le Comte, si fier de sa noblesse, de sa faveur à la cour... Comment supposeriez-vuus ?...
Alors, quel autre que moi ?.. Pensez donc aux services que je vous ai rendus... aux sermens, aux secrets qui nous etuhaîiieutrun à raulre; et^ croyez-moi, n'admette;', personne entre nous: le.s S.iiiiU;-Cr<)ix et les liiiiivil'iors doivent s^unir entre ♦;ux comme les lOle.'î couronnées.
LA MARgi'isE, ne perdant pas de tac le /laeon. Fou que vous ttes!.. Mais en cfiet, vous pouvez avoir rairaison... et, plus tard, nous verron.«... Vous rendriez ma fille heureuse î
SAINTE-CROIX
Je vous le jure... Je veux faire une fin, et qu'elle soit bonne.
LA MARQiisE, tendant la main rers le flacon.
Très-bien, mon gendre. Donnez-moi cela.
SAINTE-CROIX
Yous promettez...
LA MARQLisE, ro»/an< le saisir.
Tout ce que VOUS voudrez. [On frappe d une petite porte à droite.) Silence î
SAINTE-CROIX, remettant le flacon dans sa poche. Trois coups à cette porte... c'est La Voi?in.
LA MARQUISE
Que me veut-elle?
SAINTE CROIX
De l'air, de l'air!., là, dans le fond... Attendez... cet alambic. (// fait disparaître l'alambic par une porte masquée dans la boiserie.) Cette cassette... (// la ferme.) Ma guitare!.. Ouvrez.
11 a pris sa guitare. — La Marqui^o, qui a d'abord ouvert la porte du fond, ouvre la porte de côte.