SCENE II
Les MiÎMEs, LA VOISIN.
LA MARQUI-E.
M. de Sainte-Croix ne se trempait pas... c'est La Voisin.
Li VOISIN, entrant.
Moi-même, Madame la Marquise... Ne craignez rien... .l'ai attendu que le jour baissât. .. Personne ne m'a vue. SAINTE-CROIX , accordant sa guitare.
Que nous veut celte sorcière ?
LA VOISIN
Sorcière, en effet, Monsieur le Chevalier... Car j'ai deviné que vous étiez dans ce pavillon... comme autrefois, quand je venais montrer dans mes cartes, à Madame la Marquise, les successions que Dieu devait lui envoyer.
LA MAHQtlSE.
Ah ! c'est que vous avez entendu la guitare de Monsieur de Sainte-Croix, qui faisait de la musique, lorsque je suis arrivée, il n'y a qu'un iuïtaul.
LA VOISIN
De la musique !.. C'est donc cela qu'il y a ici une vapeur... qui vous monte à la gorge.
SilNTE-CROlX.
Odeur de souflVe et de fagot, que la sorcellerie porte toujours avec elle.
LA VOISIN
Ne riez pas ainsi, Monsieur le Chevalier... Il ne faut pas plaisanter de fagot aujourd'hui, ily en a pour tout le monde... et de plus grandes dames que moi pourraient bien en tâter. LA MARQUISE, vivemetit.
Au fait, Voisin, à quoi bon cette visite? et que venez-vous faire chez moi?
LA VOISIN
Vous demander votre protection... ou plutôt celle de votre gendre.
SAINTE-CROIX quittant sa guitare.
Hein?
LA MARQUISE, xivement.
Mon gendre !.. Je ne sais ce que vous voulez dire.
LA VOISIN
Voici ce que c'est : Toute la cour vient chez moi, pour me consulter, comme vous savez... Il n'y a pas de Duchesses... et je dis des plus huppées, qui ne me confient leurs petits secrets. . . Aussi, j'en sais plus sur eux que le Comte de Bussy- Rabulin n'en publiera jamais... Elles ont recours à mes recettes, les unes, pour conserver leurs attraits, qui s'en vont... les autres, pour retenir leurs amans, qui s'en vont aussi. . .
SAINTE-CROIX
Ou se défaire de leurs maris, qui ne veulent pas s'en aller.
LA VOISIN
Moi, je cherche à contenter tout le monde ; et je leur vends fort innocemment, je vous assure, le secret d'embellir, de se faire aimer.
SAINTE-CROIX
C'est un secret que tu aurais dfi garder pour toi.
LA VOISIN
Tiens, de mieux bâtis que vous m'ont dit que je n'en avais pas besoin.
LA MARQtJfSE.
Enfin...
LA VOISIN
Enfin, parmi mes pratiques, il y en a une qui vieût de me
compromettre... C'est la Comtesse de Soisson?... une grande, sèche, ù qui la nature avare a refusé les dons les plus sailians de son sexe... Elle a beau se serrer la taille... rien!. . La pauvre dame se désole. Elle est venue me demander un charme qui hii donnât... ce qu'elle n'a pas; moi, toujours obligeante, je lui ai vendu... un peu cher... d'une certaine drogue assez insignifiante...la première venue; et voilà que cette imbéci le de Comtesse m'écrit hier une lettre qui est tombée sous les yeux du Roi.
SAINTE-CROIX
Et cette lettre contenait...
LA VOISIN
Une seule phrase : « Chère Voisin, j'ai beau frotter, il ne vient rien. » Là-dessus, le Roi s'inquiète... on informe... la police est sur pied... Par le temps qui court, on voit du poison partout... Le Conseil s'assemble, la Comtesse est appelée... et l'on apprend, en riant, que Paris et Versailles ont été rais en mouvement, pourquoi?., pour ce qu'elle n'avait pas, ce qu'elle n'a pas, et ce qu'elle n\iura jamais.
SAINTE-CROIX
Ah ! ah ! ah! la bonne plaisanterie.
tA VOISIN.
Une plaisanterie!., pas du tout. Je viens d'apprendre qu'il y avait ordre de faire une descente chez moi, pour y chercher...
SAINTE-CROIX
Ce que Madame de Soissons a perdu ?
LA VOISIN
Mes papiers, mes registres, mes secrets !.. Mais j'ai appris en même temps que vous pouviez me protéger près d'une personne qui est puissante à la cour, et qui vient d'être nommée, aujourd'hui même, membre de la Chambre ardente.
LA MARQUISE
LA VOISIN
SAINTE-CROIX
Qui donc?
Votre gendre.
Encore!
LA MARQUISE
Elle ne sait ce qu'elle dit !.. Sortez !
SAINTE-CROIX
Non, restez... Le gendre de Madame de Brinvilliers ?
LA VOISIN
Eh oui... Monsieur le Comte de Guiche.
SAiSTK-r.uoix , regardant la Marqui.se.
Ah!
LA MARQUISE
Quelle foli«!
Une folie !.. Ce n'est plus un secrel ; et je liens de bonne source, qu'après avoir eu l'aveu de Miulame, le Comte a tant fait aujMès de son père, le vieux Duc, qu'il lui a arraché son cofjscntetneot !
LA MARQUISE, s'oubliant.
Il a consenti! {Bas, à La Voisin.) C'est bien, c'est bien, je verrai.. Je parlerai,.. Laissez-nous.
LA VOISIN
Oh! je VOUS en prie... Vous me connaissez. Madame la Marquise... Tous savez que je suis une honnête femme. On dit que j'ai des amans, c'est possible; que j'ai un faible pour le vin d'Espagne... que voulez-vousPil laut bien m'inspirer pour voir dans l'avenir. Je lire les cartes, je dis la bonne aventure, m.iis cela ne fait de mal à personne .. pas même à ceux à qui j'ai prédit qu ils seraient pendus... n'est-ce pas, Monsieur le Chevalier?
SAl^TE CROIX.
Oui, va. Je le promets qu'on parlera pour toi... ne fùt-cc que pour reconnaître le service que tu viens de me rendre.
LA VOISIN
A vous? par exemple, c'est bien sans intentioii. Mais...
SAINTE-CROIX, impatienté.
Eh! va-t-en donc, sorcière.
LA VOISIN
Mon Dieu, ne vous fâchez pas... Ecoutez donc, Monsieur le Chevalier^ si je suis brûlée, il fera chaud pour d'autres.
Elle sort.