SCENE VI
Les Mêmes, FROMONT.
Fromont est en grande tenue ; tout l'équipage est à son poste, les canonniers à leur pièce, la mêehe allumée. Fromont sur un signe de Pierre , regarde la mâture , puis hésite comme quelqu'un qui cherche à se rappeler sa leçon.
FROMONT, toussant. Lieutenant! faites-moi l'amitié... d'être assez bon... pour avoir la complaisance de commander... la chose!., et fassent... le bon Dieu et la Sainte-Vierge... que nos canons trouvent avec qui causer !
Sur un signe de Pierre il vase placer près du grand mât ; le lieutenant prend le porte-voix.
PROVENÇAL, à ses camarades. Il est aussi mal ficelé en grand uniforme qu'en houppelande; mais c'est un chien qui ne doit pas bouder au feu.
FROMONT, d part. Si je pouvais me fourrer dans un petit coin!
PIERRE, à Bouquin. Ta pièce est-elle pointée ?
BOUQUIN. Oui, lieutenant.
PIERRE , hélant avec le porte-voix. Oh ! le brick ! oh ! mettez en panne.
BOUQUIN. Il fait la sourde oreille.
PIERRE, avec un porte-voix. Envoyez une embarcation abord. BOUQUIN. Il ne bouge pas.
PIERRE dans le porte-voix. Amenez votre pavillon, ou je vous coule.
Le corsaire répond par un coup de canon.
FROMOXT, trcssail/anl et faisant la grimace. Ouf!
ricanE, à Fromont. Ne bougez pa?.
PROVENÇAL, banaux autres. Il rit dans sa barbe, le vieux gueux.
PIERRE Ahl ils nous ont prévenus. ..(y/ Bouquin.) Feu!..
Le coup part.
FROMONT, faisant un saut. Oh! là, là!.
PKO\'E\ç\h, au.v autres. Le voilà qui saute de joie!., vieux mangeur de boulets, va!..
FROMONT, se remuant. Ça m'a répondu là... là... là... c'est
abominable ; ilya de la l'érocitéà obliger un pauvre bourgeois...
Un autre coup part , et le fait se jeter de l'autre côté.
PIERRE, criant dans le porte-voix. Amenez pavillon ; amenez pavillon!
FROMONT, Mon Dieu! apportez-lui donc son pavillon... et que ça finisse... je vais aller le chercher... {Le feu s^ngage de part et d'autre.) Qu'est-ce que c'est? je n'ai plus de jambes ; ils ont emporté mes jambes !..
Cris confus ; coups de canon.
PIERRE. Feu dans les hunes...
PROVENÇAL. Nous le touchons!..
TOUS. Houra!
PIERRE, Jetez les grapins... ^ .Sô tournant vers Carrière. } Mettez de la barre au vent ; à l'abordage !
TOUS. Houra!..
Feu plus vif.
CBOEl'R.
Frasmenl de GuUlaume-Tctl.
Pour nous quel bonheur !
Quel espoir flatteur!
Qu'une noble ardeur "Pas.se en noire cœur !
Pour nous quel bonheur!
Vite au champ d'honneur , Et votre valeur Me rendra vainqueur.
//* courent tous à l'abordage.
FROMONT , cherchant d se sauver. Oh ! pour le coup ! PIERRE, l'arrêtant Où allez-vous?
FROMONT, bas. Parbleu... je me sauve...
PIERRE, bas et avec fureur. Monsieur!..
FROMONT. Voulez-vous bien me lùchcr; je suis votre commandant..,, obéissez!...
PIERRE. Mais, malhomoux !.. un capitaine ITit-il t!xpirant, il doit rester là...
FROMOIVT. Eh bien' je suis mort; je donne ma démission... ( £n ce momcîit un morceau du viât tombe avec fracas. Froment jette un cri.) Ah ! sauve qui peut !. .
PIERRE, exaspéré et tirant son poignard. Infâme!., un pareil cri!..
TOUS, voyant ce mouvement. Lieutenant !
Quelques matelots se précipilcnt entre eux et arrêtent Pierre.
BIDOT. Ah! lieutenant, qu'avez-vous fait?
FROMONT, perdant la tête et courant de côte. X moi \.. mes amis !..
Paul s'élançant au fond avec les aspirans , etc.
PWL y criant. A l'abordage !
Froniont, qui s'est sauvé en courant sur le hautbord du navire , rencontre des cables qui le font glisser. 11 tombe dans la mer.
GARIVIER. Dieux!., le capitaine qui est tombé! Vite, un canot à la mer !
PROVENÇAL. Quelle intrépidité !.. il voulait s'élancer le premier à l'abordage !
Mouvement. Plusieurs matelots descendent dans le canot. On hisse Fromont avec un câble ; il est presque évanoui. Pendant ce temps, le combat à bord a continué sur le corsaire.
VOIX, en dehors. Victoire!., victoire!
PWL, accourant la hache à la main. L'ennemi vient d'amener son pavillon... le corsaire est à nous !
PIERRE, d'un air contraint. M. Melval et vous, Paul, allez remarquer la prise et la visiter. . .
PAUL. Père!..
PIERRE, sévèrement. Obéissez! [A part.) Il faut l'éloigner. [Haut.) Virons de bord, pour rentrer à Toulon, et prendre les ordres. [A Garnier.) Toi, mon vieil ami, va rassurer ces dames.
Ils sortent tous les deux. Pendant ce temps, on a déposé Frouiont sur un petit banc auprès du grand mât. 1 1 est tout étourdi. *
FROMONT. Ah! ça me bourdonne dans les oreilles!., et les yeux qui me cuisent... Oh! les yeux!
PROVENÇAL. Courage, capitaine... c'est à vous que nous devons la victoire!
FROMONT, ouvrant de grands yeux. A moi ?
BOUQUUV. Chacun a voulu suivre votre exemple... imiter votre impétuosité... et le corsaire est à nous!
' Bouquin, Fromont, Provençal, Hidot, Pierre.
FROMONT. Commonl , c'est moi 1 (^ part.) Vous verrez que je finirai par avoir la croix d'honneur, (Se retournant et apercexant Pierre près de lui.) Oh, mes amis! rctcnez-lc, c'est un enragé...
BIDOT. Ne craignez rien, commandant; nous avons vu... Mais comment le lieutenant a-l-il pu s'oublier. ^
FROMONT. Eh parbleu ! parce que...
PIERRE, l'interrompant. Parce que... parce que le capitaine voulait que Paul guidât les matelots à l'abordage. .. j'ai tremblé de le perdre... mon amour pour mon fils m'a aveuglé, et dans mon transport...
FROMONT, se levant. Comment; mais ce n'est pas!..
PIERRE. Je sais ce que vous allez me dire, capitaine ; ce n'est pas bien! j'ai manqué au premier de mes devoirs... Aussi, je n'essaie pas de me défendre, et je me résigne à mon sort.
Il lui tend son puignaid.
FROMONT. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? (A part.) Que diable me chantc-t-il?
PIERRE, aux officiers qui C entourent et qui ont pris son épce et son poignard. Mes amis, je sais ce qui m'attend; mais je vous demande de me laisser seul un moment avec le capitaine. (A Fromont.) Il n'y a rien à craindre... je suis sans armes.
Les officiers s'inclinent et s'éloignenl ca silence; les matelots font de uièine.
PROVENÇAL, d Bouquin. Hum! mauvaise affaire pour le lieutenant!., il vaudrait mieux pour lui qu'un boulet eût emporté son bras et sort'poigoard.
Ils sortent tous.
SCEiXE VII.