LE PHYLLOXERA ET LES VIGNES AMÉRICAINES
En 1869, quand M. Laliman appela pour la première fois l'attention sur quelques espèces de vignes américaines qu'il assurait être résistantes au Phylloxéra, on recherchait déjà le moyen de reconstituer les vignobles en train de disparaître. A cette époque, en eflet, comme on le sait, on commençait à constater des exemples de mortalité de vignes sur d'assez grandes surfaces, d'abord sur le plateau de Pujaut près de Roquemaure, ensuite au Plan-de-Dieu au nord d'Orange, au château de Lagoy près de Saint^Rémy, et surtout à Saint - Martin-de-Grau près d'Arles.
Une année auparavant, c'est-à-dire en juillet 1868, nous étions délégués, MM. Gaston Bazille,
Piâochon et moi, par la Société centrale d'Agricylture da l'Hérault pour aller étudier sur place la nouvelle maladie de la vigne qui sévissait alors en Provence. En revenant de notre tournée d'exploration, nous visitâmes le vignoble de H. de Lagoy, géré par M. Oelorme, et situé près de Saint-Marlt»' de-Crau, où nous pûmes observer le premier exemple de grande mortalité qui s'étendait déjà, à ce moment, sor une surface de prés de 8 hectares. Partout ailleurs, dans les départements des Bouches-du-Rhône, de Yaucluse et du Gard, il y avait alors un grand nombre de points attaqués, caractérisés par un affaiblissement plus ou moins apparent, mais la mortalité commençait à peine par quelques pieds de vigne au centre des parties atteintes et ne s'étendait pas encore à de grandes surfaces, comme à Saint-Martin-de-Grau.
C'est à cette même époque et au cours de cette même tournée d'exploration que se rattache aussi la découverte du Phylloxéra de la vigne, qui fut faite dans le vignoble situé sur le plateau attenant au château de Lagoy près de Saint-Rémy (Bouche^ du* Rhône), dans la journée du 15 juillet
Voici, en peu de mots, les circonstances qui amenèrent cette découverte. Elle paraissait tout d'abord avoir une grande importance, parce qu'on était amené à penser qu'il serait facile de détraire ce redoutable ennemi de nos vignobles : on pou-
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vait, en effet, maintenant qu^on le connaissait, espérer avec beaucoup de raison qu'il serait possible de trouver quelque moyen pour nous en débarrasser. Malheureusement cette découverte n'a pas été jusqu'à présent d'une bien grande utilité pratique, puisque nous en sommes encore à rechercher un moyen efficace pour préserver nos vignobles d'une perte certaine ; puisque surtout de nombreux milliers d'hectares ont été déjà anéantis, occasionnant ainsi une perte se traduisant par une diminution de plusieurs centaines de millions dans les revenus de la richesse nationale.
, Les nombreux renseignements parvenus d'un peu partout à notre Société d'Agriculture s'accordaient toujours sur ce point, que le mal commençait par une souche et s'étendait progressivement tout autour comme une tache d'huile, selon l'heureuse expression de notre collègue, M. Gaston Bazille, expression qui caractérisait en effet très exactement les signes apparents de cette nouvelle maladie.
J'avais été frappé, pour ma part, de l'analogie qui semblait exister entre les symptômes extérieurs qu'on nous signalait et ceux de la mortalité survenant dans la culture de la Luzerne, dont les effets se manifestaient au dehors de la même manière. Ici, on effet, c'étaient également et ce sont encore/ dans nos luzernières, de petits points isolés sur lesquels la plante se dessèche et meurt, et qui s'agrandissent er suite progressivement en communiquant
la- mortalité aux plantes enviroonantes, éiendaDl ainsi la dévastation tout alentour comme une tache d'huile. Si Ton examine les racines des plantes de Luzerne ainsi atteintes, on ne tarde pas à décou-^ vrir, en pareil cas, les filaments, d'abord blanchâtres et devenant ensuite violets, d'un champignon ara^ néiforme et souterrain. C'est une sorte de Rhiioctone analogue à celui qui fait périr les arbres fruitiers, vivant en parasite sur leurs racines, les enveloppant de toutes parts et amenant bientôt leur décomposition.
Il y avait là une certaine similitude dans les effets produits par les deux maladies, et je présumai dès lors que nous pourrions bien avoir affaire, comme pour la Luzerne, à quelque parasite des racines, que je supposai, pour cette raison, devoir être un cryptogame plutôt qu'un insecte. C'est sous Tinfluence de cette idée que j'eus la pensée de faire arracher des racines sur les vignes déjà atteintes, pour les examiner attentivement, afin de m'assurer si elles ne décelaient pas la présence de quelque parasite analogue à celui de la Luzerne. En promenant ma loupe sur Fépiderme de ces racines de vîgoe, je découvris ainsi quelques petits points jaunes que je montrai immédiatement à M. Planchon et que mon savant collègue supposa tout d'abord être des Coccidiens fixés sur la racine ; mais en remarquant que les jeunes individus de cette petite colonie se mouvaient, il modifia sa première opi-
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nion, et pensa alors avoir affaire à des pucerons. La sagacité bien connue de notre savant Professeur dans la détermination des caractères qui distinguent les espèces lui avait fait entrevoir ainsi, dès le premier moment, ce que M. Balbiani faisait remarquer bien longtemps après, à savoir : que le Phylloxéra vastairir n'est pas un vrai Aphidien (puceron), mais qu'il se rapproche par quelques-uns de ses caractères des véritables Coccidiens (cochenilles).
A partir de ce moment et pendant plusieurs jours, visitant du matin au soir, et cela par une température sénégalienne, tous les vignobles qu'on nous avait signalés comme étant attaqués par la nouvelle maladie, nous faisions partout extraire des racines sur les souches malades, et partout aussi nous remarquions que notre puceron se trouvait, sur ces mômes racines, en très grandes quantités. — Faisant ensuite la contre -épreuve, nous pûmes facilement nous convaincre aussi que, là où les souches étaient très vigoureuses et éloignées des centres d'attaque, les racines se montraient exemptes de ce même puceron. Nous ne tardâmes donc pas à être persuadés que telle était réellement la cause du mal.
Qu'on ne suppose pas pourtant que celte conclusion, que nous avions adoptée à nous trois, sans réserves et cela dès les premiers jours, ait été acceptée immédiatement par le monde scientifique et agricole. Nos idées furent au contraire très vive-
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ineDl discutées, et on ne s'imagine pas tout ce qui s'est écrit pour soutenir, contrairement à notre opinion, que le Phylloxéra n'était pas la véritable cause de la maladie. Si on réunissait tout ce qui s'est imprimé à ce sujet, on en composerait un assez grand nombre de volumes. Les plus charitables de DOS adversaires nous appelaient ironiquement les Entomologistes de V Hérault. J'avoue humblement que, pour ce qui me regarde personnellement, l'ironie était permise, car je n'avais guère fait de l'entomologie qu'étant enfant, alors qu'armé d'un salabre en gaze verl^ je courais après les papillons et les insectes, et que, rapportant triomphalement à la maison le produit de ma chasse, j'étendais avec soin les papillons entre les lames de verre, et piquais les insectes sur des morceaux de liège que j'avais collés sur les parois de boites à cigares.
Dès notre rentrée à Montpellier, les journaux rendirent compte de notre découverte, et comme nous nous étions promis réciproquement de faire en commun toutes les recherches et toutes les communications afférentes à cette nouvelle maladie, quelques-uns des travaux qui suivirent cette découverte portèrent en effet nos trois signatures. C'est ainsi que le compte -rendu de notre tournée d'exploration à travers les vignobles de la Provence, dû à la plume si éloquemment entratnante de notre collègue, M. Gaston Bazille, fut publié, au nom des trois délégués, d'abord dans le Messager du Midi,
et ensuite dans le Bulletin do la Société centrale d'Agriculture de THérault. Cet article, résumait les diverses observations faites par chacun de nous au cours de notre longue excursion. De même, la description de l'insecte sous le nom de Rhizaphis vas^ tairix, qui était pourtant Tœuvre exclusive de M. Planchon, fit l'objet d'une communication collective à TÀcadémie des Sciences, dans laquelle il était sommairement rendu compte des caractères extérieurs de la nouvelle maladie qui sévissait alors dans les vignobles de la Provence * .
I A propos du chapitre consacré au Phylloxéra^ aux pages 489 et suivantes de son Cours complet de Viticulture qui vient de paraître, M. Gustave Foêx, directeur de l'École Nationale d'Agriculture de la Gaillarde, énumère une liste bibliographique de 54 mémoires ou publications diverses relatives à cette question. J'y remarque l'omission, involontaire sans doute, de la communication à l'Académie des Sciences qui vient d'être citée, ainsi que de l'article publié d'abord dans le Messager du Midi et ensuite dans le Bulletin de la Société centrale d'Agriculture de VHér^ult, dont il vient également d'être parlé. Ces deux documents étaient signés Bazille, Planchon et Sahut, comme je l'ai déjà dit. Il est regrettable que M. Foêx les ait oubliés, alors que ces deux pièces bien connues constituaient pour ainsi dire l'extrait de naissance de la question phylloxérique.
D'ailleurs, dans cet historique, M. Foêx reproduit tout au long la version publiée dans le n* du 1" février 1874 de la Revue des Deux-Mondes, et dans laquelle M. Planchon lui-même paraissait ne pas s'être souvenu non plus des deux documents en question puisqu'il ne les indiquait pas, alors pourtant qu'il en avait rédigé un et qu'il les avait signés tous les deux en collaboration six années auparavant.
Je prends la liberté de signaler ces deux omissions à M. Foêx, étant persuadé qu'il ne manquera pas d'en tenir compte quand il publiera la deuxième édition de son Cours complet de Viticulture.
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Je suis heureux de rendre ici un hommage mérité aux travaux remarquables de mes deux honorables collègues, qui ont continué depuis cette époque à étudier cette importante question.
On sait que plus tard M. le D' Signoret reconnut dans notre Rhizaphis les caractères génériques par* liculiers au genre Phylloxéra, déjà décrit par Boyer de Fons-Colombe pour déterminer Tinsecte vivant sar les feuilles du Ghéne, et auquel il avait donné le nom de Phylloxéra Quercûs.
Dès lors notre puceron cessa de porter le nom générique deRizaphis pour prendre celui de Phyllowra^ conservant néanmoins sa première dénomination spécifique de vo^^atr/x (dévastateur), qui ne lui convenait en effet que trop bien.
Il n'est pas besoin de rappeler ici que les essais de destruction du Phylloxéra entrepris immédiatement après la découverte de Tinsecte ne donnèrent aucun résultat utile, et que le grand prix de 300,000 fr., promis par le Gouvernement à Tinventeur d'un procédé eflBcace de destruction contre cet ennemi de nos vignobles, n'a pu encore être décerné.
Et pourtant, la première Commission constituée dans THérault, en novembre 1868, par M. le Ministre de l'Agriculture et du Commerce pour étudier la nouvelle maladie de la vigne, se réunissait très tréquemment et s'acquittait laborieusement du mandat qui lui avait été confié. Elle a essayé conscien-
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cieusement depuis cette époque, dans ses champs d'expérience, d'abord près deVilleneuve-les-Maguelone, ensuite au mas de Las-Sorres et à rAiguelongue près de Montpellier, une multitude de procédés de guérison ; aucun de ceux-ci malheureusement n'a été reconnu suffisamment efficace pour mériter la récompense promise.
Craignant de ne pouvoir arriver à se débarrasser du Phylloxéra, on eut alors Tidée de tourner la difficulté en essayant d'autres cépagesd'espècesdifférentes, pouvant, par cela même, présenter des caractères spéciaux qui les rendraient peut-être, du moins on l'espérait, réfractaires au Phylloxéra. De même qu'on Tavait déjà essayé quand il s'agissait de se préserver de l'Oïdium, on pensa naturellement qu'on pourrait arriver à reconstituer nos vignobles par les vignes américaines résistantes, au fur et à mesure que nos cépages européens disparaîtraient sous les attaques du Phylloxéra.