LE PHYLLOXERA EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE
L'idée qui prédominait dans le choix des vignes américaines, pour remplacer nos vignobles en train de disparaître, avait d'abord pour principal objectif la résistance aux atteintes du Phylloxéra.
Celui-ci faisant périr dos cépages européens, il s'agissait de trouver d'autres espèces de vignes gui fussent susceptibles de vivre et de prospérer malgré lui. Or, ce redoutable aphidieii se trouvaut partout, disait-on alors, dans les vignobles des États-Unis, on était donc amené à penser, avec quelque apparence de raison, que les cépages résistant le mieux aux attaques de Tinsecte, de l'autre côté de l'Atlantique, étaient naturellement désignés comme devant être choisis pour les nouvelles plantations à effectuer en Europe.
Mais, d'une part, le Phylloxéra n'exerçait pas ses ravages en Amérique de la même manière que chez nous ; et, d'autre part, il fallait tenir compte des différences caractéristiques qui distinguaient les climats des deux contrées.
Dans les vignobles des États-Unis, c'était surtout, il y a peu de temps encore, la forme gallicole qui se manifestait à peu près seule, par la présence d'une très grande quantité de galles phylloxériques sur les feuilles des vignes, alors qu'il n'y avait pas ou presque pas de Phylloxéra à Tétat radicicole, c'est-à-dire vivant sur les racines. En Europe, et sur nos vignes européennes, c'était justement le contraire qui avait lieu : ici, en effet, on ne trouvait point de Phylloxéra des galles sur les feuilles, mais on trouvait, par contre, énormément de Phylloxéra sur les racines.
Depuis seize années qu'on étudie cette question
dans nos vignobles, la situation en Europe n'a pas changé, et les faits se passent absolument comme au commencement. Si nous rencontrons çà et là desgalles phylloxériques, c'est toujours sur quelque espèce de Vigne américaine, et encore pas sur toutes également ; elles n'y sont même souvent que trop nombreuses et on ne se préocupe peut-être pas assez de leur présence par grandes quantités sur les feuilles des vignes américaines non greffées. Leur abondance est très grande cette année, ce qui indique évidemment que les essaimages avaient été fort nombreux Tan dernier
Il serait peut-être utile de procéder à la destruction de ces galles phylloxériques qui recouvrent souvent les feuilles des Hiparia, des Taylor, des Clinton, etc., etc. J'en ai compté jusqu'à 550 sur une seule feuille d'une vigne de semis de l'École d'Agriculture de la Gaillarde. C'était en juillet 1886, et les feuilles gallifères étaient nombreuses tout à côté et sur plusieurs points de la plantation ; il eu était de même un peu partout. Aussi élais-je à me demander s*il n'y avait pas là un danger réel pour les vignobles environnants.
Mais la présence d'une galle phylloxérique sur les feuilles de nos cépages européens est un phénomène tellement rare qu'on pourrait presque dire qu'il n'a jamais existé. On n'en a guère vu en effet que chez M. Boiteau, le savant vétérinaire de Villegouge (Gironde) et l'auteur bien connu de décou-
vertes très importantes sur les mœurs du Phylloxéra ; j'ai pu constater le fait il y a sept ou huit ans sur les vignes où M. Boileau lui-même me Ta fait remarquer. Il y avait alors d'assez nombreuses galles sur les rangées de pieds non badigeonnés et point sur les autres ; depuis lors, sans qu'on sache pourquoi, M. Boiteau n'a plus trouvé de galles sur les feuilles des vignes françaises. Mais ces galles différaient sensiblement, comme structure, de celles qu'on avait observées sur les vignes américaines, .et elles ne contenaient jamais qu'un nombre d'œufs infiniment moins considérable. Il y avait donc là des différences importantes, qu'il était bon de ne pas négliger.
En présence de ces deux manières de vivre, si différentes l'une de l'autre selon qu'on observe le Phylloxéra en Amérique ou en Europe, en remarquant en outre le polymorphisme, sans doute plus apparent que réel, qui distinguait le Phylloxéra gallicole du Phylloxéra radicicole, on était à se demander s'il n'y avait là vraiment qu'une seule et même espèce, ou si Ton n'avait pas affaire à deux espèces distinctes ; sous chacune de ces deux formes, en effet, l'insecte présentait des aptitudei spéciales et des caractères particuliers se manifestant par des habitudes opposées qui lui permettaient de se multiplier dans des conditions de milieu très différentes Tune de Tautre. Je n'ai absolument aucune autorité pour me prononcer sur cette question, qui se posait
naturellement en observant les deux cas spéciaux de propagation de l'insecte. Elle a été résolue d'ailleurs dans le sens de Taffiroiative par les belles études pbylloxériques de M. Max. Cornu et de M. le 0'' Signoret, qui attribuent les différences existant au point de vue morphologique entre ces deux formes, à une simple modification dans la nutrition de rinsecte, selon les états différents sous lesquels on l'observe.
Dans tous les cas, il faut convenir que la dénomination générique de Rhizaphis (puceron des racines) , donnée dès le début par M. Plaochon au ravageur des vignes de la Provence, caractérisait infiniment mieux l'insecte d'Europe que celle de Phylloxei^a, dont rétymologie (desséchant les feuilles), qui se rapporte parfaitement à l'espèce vivant sur les feuilles du Chêne, et qui caractérise non moins bien l'espèce gallicole sur les feuilles de la Vigne américaine, ne saurait évidemment convenir en aucune façon à Tinsecte qui détruit les racines de notre Vigne cultivée.
On voudra bien me permettre, à ce propos, de signaler une hypothèse que j'avais émise timidement en 1869, en la communiquant à quelquesunsde mes Collègues de la Commission ministérielle qui visitait, de concert avec la Commission nommée par la Société des Agriculteurs de France, les vignobles de la Provence alors atteints par le Phylloxéra. J'avais remarqué que, dans le voisinage des
premiers points infestés, il se trouvait beaucoup de Chéne-rouvre ou communs {Oiuercus robur) dont les feuilles furent, peu de temps après, recouvertes à leur face inférieure par de nombreuses colonies de petits pucerons rougeàlres appartenant à Tespèce décrite par Boyer de Fons-Golombe sous le Dom de Phylloxéra Quercûs.
J'avais constaté, en outre, que les premiers vignobles atteints avaient précisément été plantés sur des défrichements de bois composés, au moins en partie, de celte même espèce de Chêne. Il en était ainsi au plateau de Pujaut près de Roquemaure, au plan de Dieu près d'Orange, sur le plateau du château de Lagoy près de Saint-Remy, enfin à Saint-Martin -de Ciau près d'Arles; c'est-à-dire précisément sur tous les points où nous avions observé pour la première fois des exemples de grande mortalité se produisant sur des surfaces étendues.
Dans chacun de ces cas, les pieds de vigne qui étaient plantés depuis quelques années seulement, avaient leurs racines en contact avec celles des souches de Chêne commun qui étaient restées encore vivantes dans le sol, d'autant plus facilement que le défoncement opéré avant la plantation avait été fait à peine à 12 ou 15 centim. de profondeur. Cest au point que, dans le cas plus spécial du Plan-de- Dieu près d'Orange, j'avais remarqué, en faisant arracher des souches, que, le défoncement n'ayant pas été reconnu suffisant, on avait été obligé, au
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moment de la plantation, de faire des trous plus profonds afin d'enterrer suffisamment le plant enraciné. Aussi les souches arrachées presenlaient^elles un caractère singulier de développement souterrain : les racines naissant surtout à la base inférieure de la bouture avaient immédiatement rencontré au-dessus et autour d'elles les parois du trou, de 20 à 30 centim. à peine de largeur sur environ 30 à 40 centim. de profondeur, qui avait été creusé au moment de la plantation ; elles avaient été obligées alors de remonter le long de ces parois pour aller chercher près de la surface la couche de terre meuble, mais pas assez profonde, du défoncement, afin de pouvoir s'y développer.
Ce fait, observé au Plan-de-Dieu, m'expliquait suffisamment la mortalité foudroyante, dans ce quartier, d'un vignoble de plus de 100 hectares d'un seul tenant, situé au milieu d'une plaine de diluvium alpin. Je m'étais dit, en effet, que la vigne se trouvait là dans des conditions culturales d'une infériorité telle que sa vitalité devait nécessairement s'en ressentir, el qu'on pouvait expliquer par ce fait sa faible résistance aux attaques du Phylloxéra.
Quand nous le visitâmes pour la première fois, MM. Bazille, Planchon et moi, en 1868, ce vignoble, quoique déjà bien atteint, présentait encore une belle apparence, et on n'y voyait presque pas de souches mortes. Une partie avait alors trois ans et l'autre partie quatre ans de plantation ; de gran-
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des caves étaient même déjà construites pour recevoir la récolte. Mais les sondages que nous faisions opérer un peu partout décelaient, sur tous les points indistinctement, d'énormes quantités de pucerons sur les racines.
Un an plus tard, en juillet 1869, il ne restait pas une seule souche vivante, et toute l'étendue de ce grand vignoble de plus de 1 00 hectares présentait partout Taspect lugubre d'une vaste nécropole de ceps munis encore de leurs longs sarments et entièrement desséchés.
Je n'ai jamais remarqué nulle part aucun exemple, comparable à celui-là, d'une destruction de vignoble arrivant aussi rapidement et sur d'aussi grandes surfaces à la fois.
Frappé de ce rapprochement, je me demandais si la promiscuité qui existait entre le Phylloxéra vivant sur les racines de la Vigne et l'insecte que je trouvais, bientôt après, abondant tout à côté sous les feuilles du Chêne, ne permettait pas do supposer que l'un et l'autre ne fussent autre chose que deux états particuliers d'une seule et môme espèce, dont les dififérences anatbmiques pourraient peutêtre s'expliquer, à la rigueur, par les conditions de nutrition, qui seraient ainsi changées. Quoique ne m'étant jamais occupé d'études de cette nature, j avais néanmoins entendu citer plusieurs exemples d'insectes qui, se nourrissant habituellement d'une plante déterminée, devenaient quelquefois poly-
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phage3, c'est-à-dire qu'ils se montraient sur des plantas autres que celle qui les avait nourris jusque-là.
Aussi étais-je à me demander si je n'étais pas ici ^n présence d'un autre exemple de môme nature, et j'aurais vivement désiré qu'on pût en faire la vérification. J'avais môme prié, à cette époque, un observateur très intelligent, M. Leydier, qui habitait cette région, où il avait remarqué plusieurs faits intéressants, d'examiner les racines de ces Chênes pour s'assurer si, elles aussi, no décèleraient pas la présence d'un Phylloxéra radicicole, et si, d'autre part, le Phylloxéra de la Vigne ne vivrait pas sur les racines du Chêne.
Mais M. Balbiani a démontré en 1876, avec une autorité incontestable, que le Phylloxéra du Chêne et celui de la Vigae étaient deux espèces bien distinctes. Aussi M. Lichtenstein, qui avait pensé comme moi que l'insecte du Chêne pouvait aller sur la Vigne, et vice versd, reconnut bientôt son erreur et se rangea à l'opinion de M. Balbiani.
Il est donc démontré aujourd'hui que les caractères spécifiques distingaafat le Phylloxéra du Chêne du Phylloxéra de la Vigne sont suffisamment tranchés pour qu'il ne soit pas possible de supposer que ces deux insectes puissent, en aucune façon, appartenir à la même espèce.
Aussi me pardonnera-t-on d'avoir appelé l'attention sur un fait qui évidemment n'a aucune im-
portance par lui-même, mais dont le souvenir m'est revenu en relisant les études aussi savantes qu'intéressantes de H. Balbiani sur la reproduction du Phylloxéra du Chêne.
Je reviens donc à la question en rappelant, ainsi qu'on Ta vu tout à l'heure, que le PhyÛoxera de la Vigne se comportait d'une manière toute différente selon qu'on l'observait en Amérique ou en Europe.