INPLUENGB DE LA NATURE OU TERRAIN
Autrefois, tous nos cépages européens, queisqu'ils fussent, prospéraient dans la presque totalité des terrains. Les exceptions étaient tellement rares qu'elles n'entraient pour ainsi dire pas en ligne de compte. Il n'y avait guère de différence que dans la qualité ou la quantité du vin obtenu . C'étaient naturellement les sols de plaines les plus riches qui produisaient les récoltes prodigieuses de 250 à 300 hectolitres, auxquelles hélas ! nous ne sommes plus guère accoutumés.
Aujourd'hui comme alors, les meilleurs vins, ceux qui sont les plus renommés, sont obtenus dans des terrains d'une nature physique particulière et d'une composition chimique spéciale à chacun d'eux ; leur finesse ou leur bouquet se développent en raison de la nature des éléments que la Vigne trouve dans le sol et varient sensiblement d'un crû à un autre. Nous avons vu déjà que la nature du cépage, le
Sahdt, 3« édit. 38
586 M0TBN8 DE DÉPENSE.
climat, l'exposition et d'autres conditions encore, exercent aussi une large part d'influence sur le mérite relatif du vin obtenu. Chaque cépage européen exige donc des conditions spéciales pour développer toutes ses qualités.
Il en est de même, quoique sous des rapports un peu différents, pour les vignes importées des États- Unis.
Chaque cépage américain a son terrain de prédilection dans lequel il prospère bien, et, quand on plante un grand nombre d'espèces ou de variétés dans un sol de nature déterminée, il s'y produit bientôt une sorte de sélection naturelle entre eux. La nature physique et la composition chimique du sol sur lequel on opère agiront d'une manière différente sur chacun des cépages : tandis que les uns se développeront avec vigueur, on sera surpris de remarquer que les autres végéteront misérablement pendant quelque temps, et finiront même bientôt par dépérir. La nature toute spéciale du terrain dans lequel aura été faite la plantation se chargera ainsi d'éliminer peu à peu ceux de ces cépages qui ne pourront pas lui convenir.
De même que nos cépages européens ne peuvent aujourd'hui vivre et résister au Phylloxéra que dans les terrains très sablonneux, de môme aussi chacun des cépages américains manifeste des préférences pour telle nature de sol bien déterminée, dans laquelle il prospère admirablement, alors que partout
ailleurs il se développe moins bien, et quelquefois même il dépérit complètement.
Ce fait, aujourd'hui bien observé, puisqu'il a pour lui une expérience poursuivie depuis déjà plus de douze années, démontre, une fois de plus, le danger auquel on s'expose en eflfectuant de grandes plantations d'un cépage déterminé sans l'avoir essayé préalablement et d'une manière comparative avec beaucoup d'autres cépages américains. Dans les expériences de cette nature, on ne devrait jamais se montrer exclusif, car il est bien démontré aujourd'hui que dans le choix à faire du sol qui convient à chacun des cépages, il y a tous les degrés intermédiaires, depuis le terrain dans lequel il prospère admirablement jusqu'à celui qui ne paraît aucunement lui convenir, et dans lequel il ne tarde pas à dépérir.
C'est lace qu'on est convenu d'appeler V Adaptation au soL Cette expression ne rend peut-être pas très exactement la pensée de ceux qui l'emploient, mais elle est maintenant passée dans le langago usuel, pour caractériser la résistance de chaque cépage à la nature du sol dans lequel on le plante. En d'autres termes, quand on parle de l'adaptation au sol d'un cépage déterminé, on recherche quelle est la nature spéciale du terrain dans lequel ce cépage pourra se développer et se conserver longtemps en bon état de végétation.
De même que pour la résistance au Phylloxéra, il
y a ici, pour chaque cépage, tous les degrés entre le sol qui lui convient absolument et celui qui ne lui convient pas du tout. Il y a bien peu de terraiuB qui soient absolument homogènes; de plus, tous, ou à peu près tous, sont composés d'éléments physiques ou chimiques souvent très variés. On comprendra donc facilement que si un cépage exige nécessairement, pour prospérer d'une manière convenable, une proportion déterminée de tels ou tels de ces éléments, le sol dans lequel ces proportions se rencontreront sera celui qui lui conviendra tout spécialement ; celui dans lequel ces éléments manqueront complètement sera aussi celui qui lui sera absolument réfractaire. Mais entre ces deux points extrêmes il y a tous les degrés intermédiaires, c'està-dire toute une série de terrains dans lesquels ce même cépage pourra se comporter plus ou moins bien, ou ne pas vivre longtemps, ou même finira par dépérir, selon que la nature du sol se trouvera dans des conditions qui lui seront plus ou moins favorables.
Encore ne sufflt-il pas que le terrain soit perméable, siliceux et ferrugineux, c'est-à-dire qu'il réunisse les conditions exigées pour un certain nombre de cépages américains. Il faut encore que la silice et le fer soient facilement assimilables. Il y a des terres blanches assez riches en fer ; mais celui-ci n'est pas utilisé parles plantes, qui ne peuvent guère l'assimiler qu'à l'état d'oxyde. Il en est de même de
la silice, si elle ne se trouve pas en particules suffisamment désagrégées pour que les racines puissent facilement se Tapproprier. Ainsi, par exemple, les terrains du Diluvium alpin sont composés de cailloux roulés, siliceux, souvent mêlés à une terre rouge, mais parfois très argileuse. On dit alors que ces terrains sont siliceux; et pourtant, si les cailloux sont très volumineux, comme il arrive parfois, les plantes ne peuvent guère profiter de la silice ; les poils absorbants de leurs racines se cramponnent bien à la surface des cailloux, utilisant ainsi les parcelles de silice que le frottement peut avoir désagrégées, mais ils ne peuvent mettre à profit Tapprovisionnement considérable qui se trouve à l'intérieur de ces mômes cailloux.
On voit donc que les mêmes phénomènes ou des phénomènes correspondants se produisent aussi quand il s'agit de la résistance, qu'on a appelée ÀdaptcUion au 5oi, c'est-à-dire de la résistance spéciale de chacune des espèces ou variétés de vignes américaines, dans la nature particulière de terrain où Ton aura fait la plantation. Pour si peu que le sol ne réunisse pas à un degré suffisant toutes les conditions voulues, il y aura déjà là une cause d'affaiblissement pour la Vigne ; néanmoins la végétation pourra se conserver relativement brillante pendant quelques années. Mais si, par suite d'une taille maintenue trop courte, on ajoute encore une nouvelle cause d'affaiblissement à celle qui existe déjà,
leur action réunie pourra, après quelques années, compromettre l'avenir de la plantation.
J*ai déjà cité, dans Tun des premiers chapitres de cette étude, un exemple de cette nature qui s*est produit dans mon ancienne collection de vignes américaines, quoique même j'eusse laissé sur chaque pied un ou deux rameaux de remplacement de plus d'un mètre de longueur, et cela indépendamment de nombreux coursons. Je m'aperçus bientôt que la végétation de mes vignes, magnifique jusquelà, s'affaiblissait progressivement. Ayant augmenté alors, dans une très large mesure, le développement de la charpente arborescente, la végétation devint bientôt beaucoup plus vigoureuse et décupla de force en quelques années. C'est qu'en effet, comme je l'ai déjà dit, la plupart des vignes américaines sont des lianes à un bien plus haut degré encore que nos vignes européennes, et il en est quelques-unes qui exigent nécessairement d'être élevées en grande arborescence, pour se conserver longtemps en parfait état de végétation. Cette nécessité devient encore plus impérieuse, comme je viens de l'expliquer, quand la plantation est établie dans une nature de terrain qui ne réunit pas absolument la totalité des conditions exigées pour convenir entièrement au cépage qu'on y a planté.
Il y a, comme on le voit, une liaison très grande entre les termes de ces deux problèmes : Résistance et Adaptation. Dans chacun de ces deux cas, il s'agit
toujours de mesurer Tune do ces deux résistances, d^abord celle au Phylloxéra, et ensuite celle à la nature du soL
Dans rétude de Tune comme de Tautre de ces résistances, si actuellement, dans une région phylloxérée depuis longtemps, on rencontre des plantations de vignes européennes ou amérieaines qui se soient conservées depuis sept ou huit années en très bel état de végétation, on peut dire, dans chaque cas, que ces vignes se trouvent dans un sol qui leur fournit une résistance très grande et qui leur permet de prospérer d'une manière tout exceptionnelle.
Ensuite, et toutes les autres conditions restant égales, chaque cépage se montrera d'une manière générale en raison inverse de sa fertilité. Il n'est pas besoin d'entrer à cet égard dans de longues explications. On comprendra facilement que la fertiUté relativement très grande, étant une cause d'afifaiblissement, devra nécessairement diminuer dans une ^certaine mesure les conditions favorables de résistance, soit au Phylloxéra, soit à la nature du sol, surtout quand celui-ci ne réunit pas la totalité des conditions exigées.
On peut se rendre compte, partout ce qui précède, qu'il y a de très nombreux points de contact entre la résistance au Phylloxéra et la résistance à la nature du terrain, appelée adaptation au sol. Nous venons d'examiner sommairement les con-
592 SiOTENS OB DÉFBNSB.
dioJoQs positives ou négatives qui les caractérisent d'une manière absolue. Ce sont là tout au moins deux natures corrélatives de phénomènes correspondants, agissant parallèlement chacune de leur côté, ayant des causes en grande partie communes, et produisijiit des effets qui ont, à beaucoup d'égards, de nombreux points de ressemblance.
Nous verrons, par la suite, quels seront les effets produits par Taction combinée de ces résistances, selon les conditions diverses des milieux où ces effets se manifesteront. Mais auparavant il conviendra de définir les circonstances dans lesquelles s'exercera Tinfluence de l'adaptation au sol et celle de Tadaplation au climat de chacune des contrées dans laquelle se fera Texpérience.
DK l'adaptation AU SOL,
L'adaptation au sol est le problème que je considère comme le plus complexe et le plus difficile à résoudre dans la question qui nous préoccupe tous en ce moment : celle de la reconstitution de nos vignobles par les cépages américains.
Le problème de l'adaptation au sol consiste, comme on le sait, à trouver pour chacun des cépages américains le terrain qui lui est nécessaire pour
qu'il puisse vivre, se développer et surtout se conserver longtemps en bon état de végétation. Ce problème ainsi posé a une importance capitale qui n'aura échappé certainement à aucun viticulteur, et qu'il est inutile de rappeler ici* Toutefois il y a un grand nombre de petits cultivateurs qui^ trop souvent, hélas ! ont déjà planté ou se disposent à planter des vignes américaines dans des terrains qui ne leur conviennent pas, et où d'avance elles sont condamnées à une mort certaine. Il est utile, à ceuxlà surtout, de leur signaler le danger auquel ils s'exposent par une opération aussi imprudente.
Cette question n'est pas nouvelle. De tout temps 00 a fait de l'adaptation pour chacune des plantes cultivées ; la plupart des horticulteurs en font tous les jours quand ils ont à planter les arbres ou les plantes de nos jardins. Tous les végétaux exigent, eux aussi, absolument comme la Vigne américaine, des terrains d'une nature spéciale et en dehors desquels ils ne sauraient prospérer.
Aussi l'adaptation est-elle mise en pratique plus particulièrement par les établissements d'horticulture qui font la spécialité de l'introduction des végétaux exotiques nouveaux. Ces végétaux sont collectionnés dans tous les pays encore peu explorés et souvent inconnus, par des botanistes- voyageurs envoyés à la recherche des plantes nouvelles méritantes, destinées à être ensuite cultivées dans nos jardins.
Pour chacune de leurs découvertes botaniques, et souvent au péril de leur vie, ces voyageurs ont pour mission de s'entourer des renseignements aussi importants que circonstanciés sur les conditions dans lesquelles vivent les végétaux qu'ils découvrent. Ils s'assurent de la latitude et de l'altitude du lieu où ils ont trouvé cette végétation nouvelle. Ils examinent si c'est sur un plateau découvert ou bien dans les profondeurs des vallées encaissées. Cette première constatation est très importante ; elle permet déjà de juger, à priwi^ des conditions climalériques exigées par la nouvelle plante à cultiver. Une autre qui ne Test pas moins, c'est celle de la nature du sol dans lequel vit et se développe cette même plante nouvelle. Si, par exemple, elle ne se rencontre partout à Télal sauvage que dans les terrains siliceux, il y aura là une indication précieuse dont il faudra tenir compte dans la culture ; en la négligeant, on s'exposerait à un échec.
Ces diverses natures de circonstances spéciales, quand elles sont observées avec beaucoup de soin dans le pays d'origine, permettent de trouver du premier coup, et à peu près sûrement, le mode de culture qui convient le mieux à chaque plante nouvelle. Aussi, neuf fois sur dix, pour ne pas dire dixneuf fois sur vingt, les établissements faisant la spécialité de l'introduction réussissent-ils à se rendre exactement compte des exigences culturales,
avec des plantes pourtant qui leur étaient jusque-là absolument inconnues.
N'était-ce pas là, très exactement, Ténoncé et tout à la fois la solution du problème que nous avions à résoudre ? En effet, chacune de ces plantes nouvelles, quand on Ta introduite, était infiniment moins connue que nous ne connaissions les Vignes américaines. Si donc l'adaptation des unes a été bien vite trouvée, on est à se demander pourquoi celle des cépages du Nouveau-Monde se poursuit encore si laborieusement.
Dès les débuts, on aurait pu s^entourer de renseignements, qu'il eût été facile d'obtenir, sur la nature du sol dans lequel se faisait la culture américaine dans les vignobles des États-Unis. Il eût été possible de savoir aussi dans quelles conditions se développaient, ^ l'état sauvage, les vignes du Nouveau-Monde. Quand ensuite on les a plantées dans notre pays, on aurait pu ainsi apprécier du premier coup quelles étaient leurs exigences culturales.
Il est curieux de remarquer, à ce sujet, que nos Chênes de France se trouvaient, par rapport à notre Vigne européenne, dans une situation correspondante à celle des Chênes des États-Unis par rapport aux Vignes américaines. Ils vivent chaque fois côte à côte et dans les mêmes terrains. Or, les espèces de Chênes américains dont la culture a été essayée en France, ne se sont guère contentés de nos terrains calcaires ou trop argileux, et la plupart ont
exigé des terrains siliceux pour prospérer conveuablement. Il y avait donc là une indication permettant déjà de supposer que les Vignes des États- Unis ne se contenteraient pas de tous les terrains aussi facilement que nos cépages européens. Elle était bien de nature à appeler Tattention de ceux qui étudiaient alors cette importante question.
Je me suis souvent permis d'appeler Tattention sur ce fait de l'adaptation, parce que je le considère comme très important. Dans mes écrits, j'ai eu toujours uniquement pour but de retenir sur une pente dangereuse beaucoup de viticulteurs, toujours trop disposés à planter des Vignes américaines dans des sols dont ils ne connaissent pas suffisamment la nature. Ils plantent quelquefois à tout hasard, ignorant le plus souvent si leur terrain réunit les conditions nécessaires pour le cépage qu'ils ont adopté.
Il y a treize ans, mon excellent collègue et savant compatriote, M. Planchon, était allé en Amérique, chargé d'une mission qu'il avait acceptée avec beaucoup de dévouement. On lui avait recommandé d'étudier sur place les conditions dans lesquelles se développait la Vigne américaine. Il avait remarqué, avec celte sagacité que tout le monde lui connaît, que les cépages désignés sous les noms de Cli7Uan et de Cancord étaient les plus estimés et le plus généralement cultivés dans les vignobles des États-Unis, où ils donnaient partout d'excellents produits. On s'était empressé de tirer de là celte
conséquence naturelle que ces cépages, une fois introduits et cultivés dans notre pays, devraient également donner les mômes résultats, et que c'était ceux qu'il fallait recommander en première ligne.
Des spéculateurs firent venir d'Amérique un grand nombre de boutures et de plants enracinés de chacun de ces cépages. C'est par millions qu'il en fut importé ; on en planta.un peu partout, mais surtout dans le midi delà France. On sait ce qu'il est advenu de ce premier essai de Vignes américaines. Aujourd'hui, après une douzaine d'années d'expérience, il en reste à peine la dixième partie, et je crois même que j'exagère, car il ne doit pas en rester autant. Toutes les autres sont mortes, et depuis longtemps arrachées.
Voilà quel a été le résultat de la première expérience en grand qui a été faite avec les cépages américains les plus recommandés. Aussi étionsnous à nous demander ce qu'il en serait avec les nouveaux cépages qui venaient remplacer ceux-là et qui, dès lors, paraissaient offrir moins de garanties. N'étaitil pas à craindre que nous aurions à constater les mêmes résultats peu satisfaisants ?
Ces nouveaux venus, que les importateurs nous recommandaient très chaudement, pouvaient certainement offrir quelques avantages. Mais sur quelles données se basaient-ils pour le savoir? Il faut avouer que, dans cette aventure, nous allions un peu au hasard, sans trop savoir ce que nous faisions.
598 M0YBN8 DE DÉFENSE.
N'était*il pas à craindre quMl en serait probablement ainsi, puisque ces cépages venaient après ceux qu'on avait considérés comme étant les meilleurs?
On a planté de cette manière des centaines et des milliers d'hectares dans des conditions bien hasardeuses, et le plus souvent sans tenir aucun compte des leçons de Texpérience. Il y a tout lieu de supposer que les mêmes causes de défaut d'adaptation produiront des effets analogues, et que, par suite, les échecs deviendront encore plus nombreux.
Le département de THérault avait déjà, à lui tout seul, à la an de Tannée 1886, une surface de • 61,79^ hectares plantée en vignes américaines. Les plantations qui se feront encore pendant cet hiver et le printemps prochain grossiront considérablement ce chiffre. Notre département, comme on le voit, a déployé, dans la reconstitution de ses vignobles, une activité très grande, dans laquelle il n'a été suivi que de loin par les autres départements français.
Depuis quatre ou cinq ans, la plupart des plantations ont été faites en Riparia^ et malheureusement toutes les conditions dans lesquelles ces plantations ont été effectuées ne sont pas toujours favorables à ce cépage. Aujourd'hui, on signale un peu .partout des insuccès. Il est à craindre malheureusement qu'ils s'accentuent de plus en plus, en montrant ainsi combien il y avait de danger à planter des cépages dont on ne connaissait pas assez les exigences culturales.
J'ai rendu hommage au Riparia comme à tous les autres cépages qui le méritent ; j'ai même dit, à propos du Riparia^ que dans les sols qui lui conviemient tout particulièrement, là où il peut trouver les éléments qui lui sont nécessaires/ il est le plant par excellence. Je Tai même qualifié alors de porte-greffe à nul autre pareil. Certes, je ne pouvais faire de lui un plus bel éloge, et je ne crains pas d'ajouter qu'il le mérite à tous égards quand il est planté dans la nature de terrain qu'il exige pour se développer convenablement.
Mais, pour tous les cépages américains en général, et pour le /?ipar/a en particulier, la question de la nature du sol m'a préoccupé au plus haut point. J'ai examiné très attentivement les terrains dans lesquels prospéraient parfaitement et se conservaient pendant longtemps, non seulement les Riparia, mais encore la plupart des autres cépages. J'ai ensuite recherché parallèlement quels sont les terrains dans lesquels ces cépages ne vivaient pas longtemps et finissaient par dépérir.
Cette étude comparative m'a permis d'arriver à la conclusion suivante :
Dans les terrains assez profonds et bien perméables, abondamment siliceux et en même temps ferrugineux, présentant de plus cette couleur rouge cùraC' téristique, tous ou presque tous les cépages américains prospèrent admirablement et se conservent pendant longtemps en bon état de végétation.
Et ici il convient d'établir une distinction. Généralement les cépages du Nouveau-Monde, et les Riparia en particulier, prospèrent très bien dans les terrains ferrugineux et de couleur rouge, non pas seulement parce que les sols de cette nature contiennent beaucoup de fer, mais parce qu'ils sont riches en oxyde de fer, et que c'est sous cette forme seulement que le fer est assimilable aux plantes eo général, et à la Vigpe en particulier.
Je regrette de n'être pas. sur ce point, complètement de l'avis de mon excellent collègue M. Foéx. Tout en reconnaissant avec lui l'influence que peut exercer sur la végétation la facilité d'absorption des rayons caloriques que possèdent les sols de coloration foncée, je crois néanmoins que la présence du fer dans le sol exerce une action assez grande dans la nutrition de la plupart des vignes américaines. J'ai essayé d'en expliquer les raisons dans le chapitre consacré à l'étude de la circulation de la sève dans les vignes greffées (voir pag. 253 et suivantes). Je crois, comme M. Foêx et M. Millardet l'ont dit avec juste raison, qu'il n'est pas nécessaire que le sol soit rouge pour être ferrugineux : il y a en effet des sols de nature blanche qui contiennent du fer, mais alors sous une forme qui n'est pas facilement assimilable. C'est tout comme s'il n'y en avait pas, puisque les plantes ne peuvent l'utiliser. Dans ses belles Études chimiqiùes sur la végétation, M.Jules Raulin a démontré que le fer était «n des éléments constitutifs
de raliment complet, chez la plupart des plantes, et les résultats de ses expériences très remarquables sont aujourd'hui acceptés d'une manière générale.
Il résulte, de ce qui précède, que la plupart des vignes américaines aiment tout particulièrement les terrains riches en oxyde de fer, et, par conséquent les sols qui sont colorés en rouge par cet oxyde.
Après avoir parlé de la nature du sol, il convient de dire quelques mots de sa perméabilité et de sa profondeur. Tous les viticulteurs savent parfaitement que, dans un sol perméable, on a plus de chance d'obtenir de bons résultats que dans un sol qui ne Test pas,
Ensuite les cultivateurs, et plus particulièrement encore tous les laboureurs, ont certainement remarqué que dans les terrains réellement perméables, ceux qui s'égouttent très facilement, on peut y péné» trer et les cultiver peu de temps après les fortes pluies, tandis que chez d'autres il faut attendre plus ou moins longtemps. C'est là le meilleur signe indiquant la perméabilité du sol et du sous-sol, et j'ai remarqué que cette condition était presque toujours nécessaire à la plupart des vignes américaines.
Quant à la profondeur du sol, elle est toujours utile, parce que, d'une part, elleaide à sa perméabilité, et que, d'autre part, elle permet à la Vigne de développer une charpente souterraine plus puissante et par conséquent plus résistante.
Dans l'Hérault, aux environs de Montpellier sur-
Sahut, 3« édit. 39
tout, OD voit aujourd'hui un grand nombre de pl^otalions do vignes américaines dans lesquelles le Riparia a été presque exclusivement adopté comme porte-groBe. Dans quelques-unes des ces plantations, on voyait se manifester, cette année, un jaunissement ayant peut-être différentes causes; il était produit, le plus souvent, par la nature du sol, qui ne convenait pas au cépage employé. J'essayerai plus loin, en lui consacrant un chapitre spécial, d'étudiercetle question de la Chlorose qui, préoccupe aujourd'hui, avec juste raison, tous les viticulteurs. Elle se lie intimement à celle de Tadaptationau sol, et il sera bon de Texaminer attentivement.
Quand on plante des cépages américains dans «n terrain qui ne leur convient pas, ils prospèrent souvent tout de même en fournissant une assez bonne végétation pendant trois, quatre, cinq ou six années, quelquefois même davantage ; puis un état de Chlorose se manifeste, et ils finissent par dépérir. Si les plants ont été greffés, cet accident se produit encore plus rapidement.
Il y a malheureusement aujourd'hui beaucoup i d'exemples de ce genre. Le nombre en est plus j grand qu'on ne le croit généralement, et c'est là une remarque qui est bien de nature à nous faire réfléchir.
Il faudra donc, avant d'effectuer une plantation, nous assurer si la nature du sol correspond réellement aux exigences du porte-greffe qu'on veut y
planter. C'est là une condition indispensable de succès qu'il convient de ne pas négliger.
Et ici, justement, les apparences sont souvent trompeuses.
Dans les terres blanches, qui par conséquent n'ont pas été colorées par l'oxyde de fer, dans les sols fortement argileux ou calcaires, pas assez ferrugineux, peu profonds et trop imperméables, les vignes américaines, d'une manière générale, ne peuvent vivre longtemps et finissent par dépérir.Quand vous aurez des terrains de cette nature, n'essayez pas d'en planter : vous perdriez votre temps et votre argent. Néanmoins, on est surpris de remarquer que, même dans ces conditions défavorables, la plupart des cépages du Nouveau-Monde se développent vigoureusement pendant les premières * années. Il en est ainsi souvent, même avec le ^iparia^ c'est-à-dire avec un cépage dont l'adaptation au sol est assez difficile.
A première vue, cela ne paraît pas possible ; mais, quand on examine les choses de près, on est malheureusement obligé de se rendre à l'évidence. On se demande alors quelle est la raison d'être d'un fait aussi surprenant. Peut-être sera-t-il utile d'essayer d'en chercher l'explication.
Quand on opère dans des terrains argileux ou calcaires, mais très compacts, le défoncement qui a été fait préalablement à la plantation maintient, pendant quelques années, la couche arable du
sol dans uo état de souplesse très convenable.
Or, c'est là justement Tune des propriétés de la silice : quand elle est suffisamment abondante, elle produit un effet mécanique analogue, en empêchant le sol do se ta ser trop fortement. Cet avantage que fournit la silice aux racines du plant américain, se trouve momentanément rempli par le défoncement, même avec un sol qui n'est pas ou presque pas siliceux. Mais bientôt le tassement augmente de plus en plus, et alors les inconvénients du sol ne tardent pas à se faire sentir.
De là, peut-être, l'explication des résultats satisfaisants obtenus pendant quatre, cinq ou six années, avec des cépages qui ne conviennent pas au terrain et qui bientôt finissent par dépérir.
Je suis loin de vouloir décourager la plantation des cépages américains ; mais, dans Tintérèt bien entendu de ces cépages, il est nécessaire de dissiper les illusions et de ne pas obscurcir la vérité. Loin de chercher à enrayer le mouvement, j^ai soutenu et je soutiens qu'avec la Vigne américaine nous pouvons arriver à reconstituer une partie de nos vignobles. Je dis une partie, parce qu'il faudra bien, faute de mieux, nous contenter de ce que nous pourrons obtenir, et, malheureusement ce n'est que trop à craindre, il y aura loin de là aux vastes el riches vignobles d'autrefois.
Certains cépages américains exigent une nature de sol spéciale, quelques autres se montrent moins
diflBciles. Mais, d'une manière générale, les expériences poursuivies un peu partout jusqu'à présent semblent Tindiquer comme un fait acquis ; ils prospèrent à peu près tous dans les terrains contenant une forte proportion de silice, quand ces terrains sont en même temps suffisamment ferrugineux et convenablement perméables et profonds.
Les sols formés par le diluvium, qu'il soit alpin ou pyrénéen, réunissent généralement ces diverses conditions. Heureux seront les viticulteurs assez privilégiés qui posséderont des sols de cette nature ! Ils y trouveront un profit d'autant plus grand que l'adaptation partout ailleurs sera plus difficile.
Ce n'est pas à dire pourtant que, dans les terrains ne réunissant pas exactement toutes ces conditions, aucune des vignes américaines ne pourra prospérer. Seulement il faudra alors recourir à des cépages qui puissent s'adapter à ces terrains moins propices. On pourra encore réussiravec les Taylor, les Yoïk'sMadeira, les Jacquez et la plupart des hybrides généralement moins difficiles, quand toutefois la nature dusol ne s'écartera pas trop des conditions exigées, telles qu'elles viennent d'être caractérisées.
Les Solonis pourront nous rendre des services dans les terrains salés, les Rupesiris dans les terrains secs et pierreux, etc. Nous pourrons de cette manière donner quelque extension, quoique probablencenl dans des limites encore bien restreintes, à la culture des cépages an\,éricains.
C'est ainsi que j'ai pu observer, daos certaines natures de sol, des Riparia glabres qui dépérissaient prooiptement. Tout à côté, au contraire, et dans des conditions de terrain absolument identiques, les Riparia tomenteux, c'esl-à-dire dont les feuilles sont couvertes de poils, et dont le bois lui-même est couvert d'un duvet blanchâtre, se conservaient bien plus longtemps en bon état de végétation. L'expérience semble indiquer que, les variétés de Riparia fournissant un bois plus gros, des feuilles plus am* pies et une végétation plus forte, comme, par exemple, le Riparia Gloire de Montpellier ^ le Riparia Géant, etc., etc., sont généralement préférables aux autres.
Il y a là, pour le Riparia comme pour tous les autres cépages, une indication générale qui est de nature à exercer la sagacité des expérimentateurs.
J'ai cité, dans différents écrits, des exemples de reconstitution vraiment remarquables. En résumé, quand on plante dans les terrains qui sont appropriés à la nature du cépage, c'est-à-dire dans ceux où prédominent les éléments dont j'ai indiqué tout à rheure les caractères distinctifs, on obtient des résultats sérieux et vraiment encourageants.
Ainsi par exemple, et pour ne parler que des environs de Montpellier, à Saint-Georges d'Orques, à Pignan, à Pérols, àMauguio, à Lansargues, etc., ou peut admirer aujourd'hui des exemples de reconstitution de vi«i:nobles excessivement satisfaisants.
On y voit souvent des greffages de 4 , 6, 8 ou 10 ans, sur Riparia, sur Clinton ou même sur d'autres portegreffes, donnant une production qui atteint souvent 100 hectolit. par hectare et quelquefois même davantage. Sur la plupart de ces points, la récolte rappelle celle des plus belles années d'autrefois.
Quand on admire, dans ces diverses localités, des plantations de vignes américaines greffées en Ara^ mon depuis déjà huit ou dix ans, et continuant toujours à fructifier aussi abondamment, on est réconforté par l'espérance de voir bientôt nos vignobles en bonne voie de reconstitution. Il faudrait vraiment être bien aveuglé par le parti pris pour ne pas reconnaître que les vignes américaines sont susceptibles de nous rendre des services, quand on les place dans le milieu qui leur convient.
C'est ainsi que chez M. Vidal, près de Pignan, une belle plantation de Riparia greffée en Aramon depuis déjà sept ans, conserve une fertilité très grande se chiffrant par 150 à 200 hectolit. à Thectare. Il en est de même dans 1^ vignoble si justement.renommé de Saint-Georges d'Orques, près de Montpellier. J'ai pu admirer cet automne, chez M. le D*" Gordon, des plantations de Clinton greffés depuis onze ans on différents cépages qui étaient admirables de végétation ; la récolte, encore pendante, était évaluée, pour quelques parcelles, à plus de 150 hectolit. à l'hectare.
Enfin, dans sa propriété deMezouls, prèsde^Mau-
guio, M. Louis Des Hours a déjà replanté 80 hectares en vignes américaines, le plus grand nombre sur Clintœi, dont la plupart sont déjà grefiFées et dont une bonne partie est maintenant en pleine production. Dans une visite que je lui ai faite, je n'ai pu découvrir, sur toute cette étendue, un seul pied chlorotique. C'est là l'un des exemples les plus remarquables que je connaisse de reconstitution de vignoble par les cépages américains .
On peut même dire que, dans ce domaine, cette reconstitution est aujourd'hui absolument complète, puisque la surface convertie en vignoble est aussi grande qu'elle était autrefois. Il convient d'ajouter de. plus, ce qui n'est pas sans importance, que là, de même que dans les autres exemples déjà cités, la récolte, pour la partie actuellement en productioo, est pour le moins égale à celle qu'on obtenait avant le Phylloxéra.
DE l'adaptation AU CLIMAT.
Nous venons de voir quelles sont les conditions de sol dans lesquelles chaque cépage américain peut vivre et se développer convenablement.
Il y aurait encore à ajouter Taction chmatérique agissant sur le tempérament particulier de chaque cépage, car elle exerce aussi incontestablement
une part d'influence qui a son importance et qui ne doit pas être négligée dans les essais de culture des vignes du Nouveau-Monde.
Nous avons eu l'occasion de citer déjà quelques exemples de cépages américains qui se montraient plus résistants au Phylloxéra et plus résistants aussi à la nature du terrain, dans des contrées telles que la Gironde ouïe Lyonnais, dont le climat diffère sensiblement de celui de notre région méditerranéenne ; Userait facile de citer, par réciprocité, quelques autres exemples de cépages qui se comportent mieux sous notre climat plus chaud et plus sec, alors qu'ils se trouvent moins bien d'un climat plus froid ou plus humide. Il y a là une question de tempérament pour chaque cépage, dont Tétude se poursuit en ce moment, par les expériences qui se font un peu partout dans toutes les régions viticoles, et par conséquent sous Tinfluence de climats très différents les uns des autres.
L'action climatérique pourra être en effet, pour certains cépages et selon les conditions dans lesquelles elle s'exercera, tantôt un adjuvant utile et tantôt un inconvénient plus ou moins sérieux, qui agiront favorablement ou défavorablement, selon les circonstances où cette action se produira. C'est ainsi que nous avons vu certains cépages américains se comporter beaucoup mieux, d'une manière générale, dans une région que dans une autre, et cela, évidemment, en laissant à part Taction de la résis-
tance au Phylloxéra et celle de TadaptatioD au sol.
On voit aujourd'hui le Jacquez^ par exemple, prospérer très bien dans notre région méditerranéenne ; l'expérience en est faite maintenant un peu partout. Cependant on a reconnu qu'il ne convenait déjà plus comme producteur direct dans le Rhône ou dans la Gironde, et à plus forte raison au-delà de cette limite géographique.
VHerbemont présente des dispositions absolument contraires : peu fertile et assez mauvais portegreffe dans la région de TOlivier, si bien caractérisée par MM. Flahault et E. Durand dans un travail très remarquable publié récemment*, ce cépage est très estimé comme producteur direct dans TAgénais, la Gironde et la Dordogne, où je Tai vu récemment un peu partout magnifiquement chargé de fruits.
Lie climat exerce aussi son inQuence sur le goût foxé des raisins et, par suite, des vins produits par certains cépages, et nous avons vu (pag. 143) que ce goût est beaucoup plus développé dans la région méditerranéenne que dans les vignobles lyonnais ou girondins.
Il serait facile de multiplier ces exemples à regard d'un assez grand nombre d'autres cépages qui se comportent beaucoup mieux en se contentant plus facilement du climat d'un pays que d'un autre. Ils nous démontrent combien il est utile d'étudier, pour chacun de ces cépages, son adaptation
' BuIL de Ja Soc hot. de France, tom. XXXIII, \m^.
spéciale au climat de la coûtrée où Von doit le cultiver.