‹ Les vignes américaines, leur greffage et leur taille. Étude raisonnée de la possibilité de reconstituer les vignobles et des moyens de défense pour les conserverChapitre 111 sur 132 · ACTION COMBINÉE DE LA RESISTANCE ET DE L* ADAPTATION · texte numérisé non relu

ACTION COMBINÉE DE LA RESISTANCE ET DE L* ADAPTATION

Dans les premiers essais de reconstitution de nos vignobles par les vignes américaines, on ne se préoccupait guère que de la résistance de ces vignes au Phylloxéra, et on s'évertuait à les classer selon le degré de résistance dont on les croyait susceptibles. On espérait ensuite qu'elles pourraient produire directement ou que, tout au moins, quelquesunes d'entre elles seraient susceptibles de devenir des porte-greffes pour les cépages européens. L'expérience qui en a été faite a bientôt démontré qu'il y avait plusieurs autres facteurs dont on avait négligé de tenir compte jusque-là en cherchant la solution de ce vaste problème, et on a vu, par la suite, que ce n'étaient pas les moins importants.

Au fur et à mesure qu'on avançait dans Tétude de cette question, il y avait une tendance générale à se préoccuper de moins en moins de la résistance au Phylloxéra. Les cépages qu'on considérait comme étant absolument indemnes, le Scuppernong et ses dérivés, par exemple, ont été justement ceux qu'on a bientôt reconnus ne pouvoir être utilisés dans la

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grande œuvre entreprise de la reconstitution de nos vignobles.

D'un autre côté, on proscrivait d'une manière absolue tous \esLabrusca, comnie n'offrant pas une résistance suflBsante ; et il se trouve justement que c'est un cépage de cette tribu, le York's Madeira, qui s'est niontré l'un des plus résistants.

Enfin on était amené naturellement à penser qu'on ne pourrait guère tirer parti des hybrides, fort nombreux, que les infatigables semeurs américains avaient obtenus par l'hybridation artificielle, en croisant quelques-uns de nos cépages européens par les espèces américaines ; néanmoins un certain nombre de ces hybrides ont donné jusqu'à présent d'assez bons résultats, et quelques-uns semblent même promettre de belles espérances.

LeJacqiLez, par exemple, c'est-à-dire le cépage indiqué comme américain, qui a été à juste titre l'un des plus appréciés, si ce n'est le plus apprécié de tous, au moins jusqu'à présent, était précisément presque inconnu dans les vignobles des États- Unis. Il se trouve être justement un hybride ; cela ne fait plus le moindre doute aujourd'hui, et la sève à'^stivalis qui circule dans ses vaisseaux est mitigée par celle de quelqu'un de nos cépages européens, peut-être du Mourastel ou de VEspar, ou de tout autre cépage d'origine probablement espagnole.

En examinant la résistance relative de chaque

cépage au Phylloxéra, on n'a pas tenu suflBsamment compte de la nature du sol dans lequel se faisait l'observation. C'est ce qui explique des faits en apparence contradictoires, et qui ont néanmoins leur explication dans les circonstances spéciales où ils se sont produits. Il ne sera peut-être pas inutile d'en citer quelques exemples des plus remarquables.

Le Concorda appartenant à la tribu des Labrusca^ très chaudement recommandé d'abord» a été bientôt abandonné et considéré comme non résistant ; il s'est pourtant conservé en très bon état pendant fort longtemps dans des terrains qui lui convenaient tout particulièrement, et alors que partout ailleurs il dépérissait très promptement. Il en est de même iiiClintorij du Taylor^ de VAlvey^ du Cunningham, de VHerbemonty etc., etc. On les a vus mourir quelquefois sous les attaques du Phylloxéra, et néanmoins ils se sont montrés résistants, souvent même très résistants, sur les points où ils rencontraient des terrains qui étaient mieux à leur convenance.

Le Jacquez lui-même n'a pas échappé à cet inconvénient. Dans certains terrains, on le voit quelquefois dépérir, ce qui est, hâtons-nous de le dire, une rare exception, alors que dans la plupart des aulres il se conserve très bien et se développe admirablement.

Ces faits, en apparence contradictoires, seraient inexplicables si l'on considérait la question sous une seule de ses faces, et si l'on tenait compte seulement

du degré plus ou moins accentué de résistance que chaque cépage présente lui-même vis-à-vis des attaques du Phylloxéra. Si c'était là, en effet, la seule considération avec laquelle nous eussions à compter, il faudrait renoncer à tout jamais à cultiver aucun des cépages américains, parce qu'il n'en est peut-être pas un seul qui, dans des conditions déterminées, n'ait péri sous les atteintes du redoutable aphidien. Mais, fort heureusement, il y a des circonstances d'une autre nature qui agissent chacune pour sa part et qui viennent modifier considérablement ce résultat, en corrigeant dans une large mesure ce qu'il pourrait avoir de trop absolu. C'est que, comme nous Pavons vu tout à l'heure par les exemples qui ont été cités, il y a lieu de se préoccuper, pour chaque cépage, de ce que j'appellerai l'action combinée des deux résistances, à savoir : celle au Phylloxéra telle que tout le monde la connaît, et ensuite la résistance à la nature du terrain, qu'on désigne généralement sous le nom d'adaptation au sol.

L'expérience a démontré qu'une seule de ces résistances, telles que nous venons de les définir, ne suffit pas toujours pour être réellement efficace. Mais, quand elles agissent de concert toutes les deux, leur action combinée est alors infiniment plus éoer* gique. C'est ce qui explique les différences très grandes que nous avons signalées tout à Theure dans l'intensité du degré de résistance des vignes américaines au Phylloxéra, selon la nature du

terrain dans lequel elles étaient plantées. Alors que le même cépage dépérissait dans une certaine nature de terrain, il se montrait ailleurs d'une résistance sufilsamment efiBcace.

n y a encore un autre facteur qu'il ne faut pas négliger parce qu'il exercera par la suite une influence prépondérante, dans bien des cas, sur la future conservation des vignobles américains. Nous voulons parler du mode de formation en plus ou moins grande arborescence. Les explications que nous avons données dans les chapitres précédents nous dispensent de les rappeler encore ici ; elles démontrent que, toutes les autres circonstances restant les mômes, un vignoble se trouvera dans des conditions de durée d'autant plus grandes qu'on aura donné progressivement à chaque souche un développement de charpente arborescente plus étendu, et que, par conséquent, la surface occupée par chaque pied de Vigne sera plus grande. C'est là une autre condition de résistance qui a sa valeur et dont il sera nécessaire, dans certaines conditions et pour certains cépages, de tenir un compte suffisant si l'on ne veut pas s'exposer à perdre son vignoble au bout de quelque temps, quoique la plantation ait paru se comporter admirablement bien jusque-là.

Tous les viticulteurs qui ont étudié avec attention les exigences culturales des vignes américaines ont pu se rendre compte que la plupart des cépa-

ges du Nouveau-Monde ont besoin, pour prospérer convenablement, d'être traités avec plus de soins que n'en réclamaient autrefois nos anciennes vignes européennes. On s'est aperçu tout d'abord qu'elles étaient plus gourmandes et qu'elles exigeaient des fumures aussi copieuses que fréquentes. On a reconnu aussi qu'il était très utile, sinon indispensable, de défon«er plus profondément le terrain sur lequel devait être établie la plantation. Cette double précaution, il n'est pas nécessaire de l'expliquer, est évidemment avantageuse en ce qu'elle active la végétation et permet aux racines de pénétrer dans le sol à une plus grande profondeur ; grâce à cela, elles peuvent ainsi résister plus efiBcacement à la sécheresse et acquérir une charpente souterraine beaucoup plus développée. La charpente aérienne, comme conséquence naturelle, prend aussi, de son côté, un développement correspondant, et tous ces avantages réunis mettent ces vignes dans des conditions d'une résistance beaucoup plus considérable. Il y avait un peu partout des vignobles plantés en cépages européens sur des défoncements insuffisants, qui ont péri rapidement sous les attaques du Phylloxéra, alors pourtant qu'ils se trouvaient dans des terrains dont la nature, celle du sous-sol surtout, leur aurait permis de se défendre longtemps, et parfois même de résister complètement. Leur nombre est certainement plus grand qu'on ne le croit généralement, et les exemples en sont assez

fréquents. D'assez grandes surfaces de terrains, aux environs de Montpellier et ailleurs, se trouvent placées dans des conditions de cette nature.

Par le défoncement, ou même en pratiquant des sondages dans les terrains qui se trouvent dans ce cas, on rencontre souvent au-dessous d'une épaisseur de terre arable variant entre 20 et 50 cenlicn.. quelquefois davantage, une légère couche d'une sorte de tuf, le plus souvent très facile à percer, mais qui, une fois qu'on l'a enlevé en défonçant le soU met à découvert un banc de sable d'une épaisseur quelquefois assez grande et reposant généralement lui-môme sur du rocher. La couche de terre arable, par sa nature, et en raison justement de son peu d'épaisseur, n'offrait pas de grands éléments de résistance à la Vigne européenne, qui ne tardait pas à dépérir sous les atteintes du Phylloxéra. Et pourtant, il eût suffi d'enlever cette mince couche de tuf, qui souvent n'avait pas plus de 10 à 15 centim. d'épaisseur, pour que les racines, pouvant pénétrer alors dans le sable du sous-sol, devinssent, par ce fait, entièrement résistantes. C'est ce qu'on a fait un peu partout, par des défoncements suffisamment profonds, en augmentant ainsi les conditions de résistance des vignes américaines qu'on y a plantées, tout comme on eût pu le faire autrefois pour les cépages européens si on les avait traités de la même manière.

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On peut voir encore, sur dififérents points, de petites parcelles d'Aramon francs de pied résistant malgré le Phylloxéra depuis 1 5 et 20 ans dans des sols de cjtte nature , quand la couche de tuf était crevassée et que les racines pouvaient la percer ; ces vignes résistent même sans être influencées par aucun traitement.

Gela me rappelle le cas des vignes américaines de M Borty, près de Roquemaure (Gard), quco a cité pendant longtemps comme démontrant la résistance absolue des vignes américaines. Get exemple était assez mal choisi, car, si le jardin de M« Borty se trouvait place non loin du plateau de Fij^ault, où tous les vignobles avaient déjà succombé en 1868 et 1869, il était placé lui-même dans des conditions absolument différentes ; elles étaient même tellement diSërentes, qu'auprès des vignes américaines résistantes qui s'y trouvaient^ on pouvait voir, tout à côté et dans le même jardin, une magnifique rangée de Joibannen et tout un carré de Grenache^ c'est-à-dire des cépages européens, qui étaient luxuriants de végétation.

Ge vignoble de deux hectares environ, dans le quel les vignes américaines n'occupent qu'une petite place, et dont quelques-unes même ont complètement disparu, est presque entièrement complanté en cépages européens qui ont toujours été luxuriants de végétation et sont encore splendides. Dos écrivains d'ailleurs fort estimés, mais induits

probablement en erreur, les ont fait mourir déjà plus d'une fois ; mais ce n'était fort heureusement qae sur le papier, et les nombreux pieds de Grenache du clos Borty ne s'en portent pas plus mal. On pourrait ajouter mème« sans aucune exagération, que, dans le vignoble Borty, les vignes françaises se sont montrées réellement plus résistantes que les vignes américaines, parce qu'efifectivement elles s'y sont conservées plus belles. D'ailleurs, et pour plus de détails sur ce sujet, on pourrait recourir à la notice ayant pour titre : Une visite au clos Borty ^ ot publiée par M. le D' Silhol dans le numéro du 7 novembre 1886 du Progrès agricole et viticole.

Là, en efifet, de même que sur un grand nombre d'autres points situés dansi les alluvions du Rhône, le sol profond et sablonneux, en permettant aux racines de s'enfoncer très profondément, leur permettait aussi de résister efficacement au Phylloxéra, et on voit encore de nos jours un peu partout, disséminés sur les rives du Rhône et de la Durance, des vignobles qui forment de véritables oasis de verdure au milieu d'un désert de vastes plaines dévastées.

Il en est de môme, dans un autre ordre d'idées, pour la résistance relativement très grande qui réside dans le développement considérable donné à la charpente arborescente de la Vigne. Ce développe • ment suppose nécessairement un développement correspondant de la charpente souterraine, et les

racines présentent alors une résistance plus énergique aux atteintes du Phylloxéra. Nous avons déjà, à cet égard, cité les treilles qui se sont conservées souvent en bel état de végétation, malgré le Phylloxéra, et dans des régions où tous les vignobles avaient disparu.

Sans revenir encore une fois sur cette question, à laquelle nous avons donné précédemment un développement qui nous paraissait suffisant, nous rappellerons cependant qu'en vertu du même principe, les vignes formées en grande arborescence se trouvent dans des conditions de résistance au Phylloxéra infiniment meilleures que ne sauraient Tètre dos vignes en souche basse du Languedoc et de la Provence. Aussi avions-nous pu, il y a plus de douze ans de cela, développer les raisons nous faisant espérer que le mode de culture de la Vigne sous des formes très variées, mais en grand développement de la charpente arborescente, mis en usage un peu partout en Italie, permettrait aux vignobles italiens qui se trouvent dans ce cas, d'opposer une résistance relative très grande au Phylloxéra, et peut-être même de lui résister complètement. L'expérience est venue, depuis cette époque déjà reculée, confirmer cette prévision, et les vignobles en graude arborescence, autant en France qu'en Italie, sont encore de nos jours entièrement préservés.

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