‹ Les vignes américaines, leur greffage et leur taille. Étude raisonnée de la possibilité de reconstituer les vignobles et des moyens de défense pour les conserverChapitre 122 sur 132 · LES MALADIES DE LA VIGNE · texte numérisé non relu

LES MALADIES DE LA VIGNE

Jusqu'à présent nous n'avons examiné, et encore très sommairement, que les moyens de défense contre le Phylloxera.ULalheixveusementce n'est pas là le seul ennemi qui s'altaque à la Vigne ; une foule d'autres se sont également acharnés sur die, 6d compromettant chaque fois sa production et quelquefois même son existence.

VOïdiinn était venu, il y a trente-six ans, excercer des ravages considérables, mais on en eut raison avec le soufre. Raclet remarqua en Bourgogne que l'ébouillantage des ceps détruisait la Pyrale. Thénard recommanda avec succès le tourteau de Colza contre le Gribouri. On a trouvé aussi le moyen de défendre la Vigne contre YAltise^ ÏEumolpe et plusieurs autres ennemis moins redoutables.

Par ime fâcheuse coïncidence, depuis qu'on a commencé à employer les cépages américains, les ennemis de la Vigne se sont multipliés dans des proportions vraiment inquiétantes. Le Mildew et le Black-Rot exercent déjà ou menacent d'exercer des ravages considérables. MM. P. Viala et Ravaz nous en ont indiqué plusieurs, et M. Prillieux de son côté nous en signale quelques autres.

Lf68 maladies parasitaires nouvelles sont caractérisées le plus souvent par la présence d'un cryptogame ayant son siège tantôt sur les feuilles, tantôt sur les fruits, quelquefois sur les uns et les autres en même temps. Elles se développent souvent avec une rapidité foudroyante, au point de devenir de véritables fléaux quand elles trouvent des conditions de milieu exceptionnellement favorables.

D'autres fois les maladies de la Vigne sont dues, soit à la nature du sol qui ne convient pas, soit à des lésions organiques de diverses natures. Parmi elles, la Jaunisse ou Chlorose est certainement celle qui a donné le plus de préoccupations à nos vignerons. Aussi sera-ce celle dont nous allons tout d'abord nous occuper.

Tous les viticulteurs se préoccupent avec juste raison de la situation souvent fàcbeuse dans laquelle se trouvent un certain nombre de vignobles reconstitués en cépages américains. Alors que les Jacqv^z cultivés comme producteurs directs sont généralement fort beaux, quoique même ils aient été Tan dernier fortement atteints par le Mildewy on ren-

662 MOYENS DE OÉPENSB.

contre un peu partout des greffes sur Riparia qui font assez mauvaise figure et dépérissent même à vue d'œil.

Par contre, on voit toujours sur quelques points privilégiés des plantations qui continuent à prospérer quoique greffées, et qui fournissent déjà de beaux revenus à leurs heureux propriétaires. Le contraste n'en est que plus frappant, et il est bien de nature à émouvoir ceux qui avaient pensé pouvoir reconstituer la totalité de nos vignobles tels qu'on les avait autrefois. Beaucoup commeoceDl à s'apercevoir avec effroi, mais souvent un peu tardivement, que si Ton peut obtenir quelque chose de ce moyen de reconstitution de nos vignobles, il y a loin de là à sa généralisation dans toutes les conditions diverses de sol et de climat.

Cette situation, dont on commence à peine à se préoccuper, n'est pourtant pas un fait nouveau. Il sufl&sait d'ouvrir les yeux en parcourant les vignobles pendant ces deux ou trois dernières années, pour reconnaître les mêmes phénomènes qui se produisent maintenant un peu partout. S'ils se sont généralisés davantage ce printemps, c'est uniquement parce que depuis trois ou quatre ans il s'est fait des plantations fort nombreuses en Riparia q\x' on a ensuite greffés, et qui sont disséminés aujourd'hui sur un grand nombre de points.

Il y a près de trois ans de cela, nous écrivions dans les colonnes du Progrès agricole et viticole les

lignes suivantes, qui, en ce moment encore, n'ont rien perdu de leur actualité :

« En contemplant avec satisfaction, partout où on les rencontre, ces beaux pieds de Riparia transformés par le greffage en splendides souches àAramon chargées de nombreuses et belles grappes et produisant à l'hectare des rendements analogues à ceux des plus fertiles vignobles d'autrefois, on est réconforté par l'espérance de voir bientôt nos vignobles reconstitués comme ils étaient auparavant. Malheureusement ce joli côté de la médaille a aussi son revers, et les beaux et môme magnifiques résultats qu'on obtient sur quelques points privilégiés avec le /{ipana ne se reproduisent pas partout également. On rencontre dans beaucoup d'endroits des plantations qui faiblissent et vivent misérablement, dont la végétation, qui ne se soutient pas, semble pronostiquer leur fin prochaine. Ce sont d*abord quelques souches qui jaunissent un peu çà et là ; leur nombre augmente l'année suivante ; les feuilles, d'abord un peu décolorées au printemps, deviennent presque blanches un peu plus tard et finissent par se griller en été; cette Chlorose entrave les fonctions de la feuille, qui n'enrichit plus convenablement la sève descendante en ne modifiant pas complètement les matériaux qui la composent, de sorte que le bois et les racines ne sont plus alors suffisamment nourris ; les raisins ne mûrissent pas et la fructification cesse bientôt. La plante ne tarde pas à devenir tout à fait anémique, et peu après la mortalité commence par quelques souches, pour s'étendre successivement à la plus grande partie de la plantation.

•Tout ceci nous démontre que, loin de pouvoir planter le Riparia presque partout comme on le fait pour le Jacquez et comme on le faisait surtout autrefois pour nos vignes européennes, il faudra nécessairement se borner à le planter seulement dans les natures de sols qui lui sont propres et

en dehors desquels il est prudeot de s'abstenir, si l'oo ne ?eut pas s'exposer à des échecs presque certains.

»Maisici une interrogation se présente natureliemeot à la pensée : Comment, se dira-t-on , reconnaître les terrains dans lesquels on peut planter les Riparia avec quelque chance de succès? L'expérience n'en est pas encore assez longue pour qu'on puisse, dès à présent, répondre à celte question avec une certitude absolue. Pourtant, si l'on examine avec soId les conditions dans lesquelles se développent les Riparia, partout où ils se sont conservés longtemps en bon état de prospérité, il sera utile d'observer lu nature physique et la composition chimique des terrains dans lesquels ils se trouvent. Il est facile de remarquer que ces terrains sont généralement, autant du moins qu'on puisse en juger jusqu'à présent, très perméables, presque toujours riches en fer et de teinte rouge foncée. Dans ces terrains, domine Télément siliceux, mêlé dans des proportions variables, mais toujours moindres, à l'élément calcaire, auquel vient s'ajouter quelquefois une certaine quantité d'argile.

ï>La composition chimique du terrain et parliculièremeui l'abondance delà silice et du fer paraissent agir surtout sur la végétation de la Vigne, tandis que la perméabilité du sol et surtout du sous-sol semble exercer aussi une non moins grande influence en assurant la durée de la plantation, c'està-dire sa conservation en bon état pendant de longues années. C'est ce qui explique comment on voit souvent des plantations de Btpariaprospérant admirablement les premières années, mais dont la belle végétation, malgré cela, ne se soutient pas et qui ne tardent pas ensuite à dépérir.

DOes diverses conditions étant remplies, il y a des chances très grandes pour que les effets du greffage soient durables et que la fructiûcation soit assurée pendant longtemps. Mais malheureusement toutes les terres, môme celles qui présentent cette teinte rouge dénonçant la présence d'élé-

meDts ferrugineux abondants, ne réunissent pas toujours toutes les autres conditions nécessaires, et alors on peut avoir à craindre un insuccès.

B O'est là une question très difficile à résoudre, mais qu'il est bon d'étudier avec soin non seulement pour le Riparia^ mais encore pour tous les autres cépages, car, autant qu'on puisse en juger pour le moment, toutes les vignes américaines ne paraissent pas se comporter de la même manière, et chacune d'elles semble présenter des exigences particulières dont il faudra nécessairement tenir compte quand on voudra en effectuer de nouvelles plantations. Nous reviendrons d'aiU leurs sur cette question spéciale de résistance au terraip, à laquelle on adonné le nom d'adaptation au sol, car elle est très importante. Elle se lie intimement à la question de résistance au Phylloxéra et mérite à tous égards d'être étudiée d'une manière toute spéciale, i^

Cette question n'est donc pas nouvelle, cooime on le voit. Les mêmes phénomènes qui se manifestaient il y a trois et quatre ans continuent à se produire de la même façon cette année ; seulement ils sont plus fréquents parce que les plantations faites pendant ces dernières années sont beaucoup plus nombreuses. Aussi frappent-ils davantage les rer gards et sont- ils l'objet de plus grandes préoccupations. On nous pardonnera donc d'ajouter quelques mots à ce que nous avions déjà dit sur cette ques tion et de donner des explications complémentaires résultant de Texpérience de ces dernières années.

Sahut, 3« édit. 43

• On est convenu de désigner sous le nom de CUorose un état souvent passager, mais quelquefois aussi allant en s'aggravant de plus en plus, qui se manifeste sur les vignes à différents états de leur végétation. Il est caractérisé par un jaunissement plus ou moins prononcé des feuilles, qui s'accuse dès le printemps et continue quelquefois pendant le cours de Tété.

Plusieurs causes diverses peuvent amener cet état chlorolique à différents degrés. Les viticulteurs attentifs et sachant observer, comme il y en a tant dans les pays de vignobles, savent établir ces différences d'origine. Aussi n'est-ce pas pour ceux-là que nous avons cru devoir écrire ces lignes, mais bien pour ceux, en assez grand nombre, qui ont confondu et confondent encore tous les jours les effets produits par des causes multiples quMl est utile de distinguer. Si nous sommes assez heureux pour arriver à connaître ces causes, nous pourrons rechercher alors les moyens d'en combattre les effets, ou tout au moins d'essayer autant que possible d'échapper à leurs funestes conséquences.

Nous allons donc examiner chacun des principaux

cas dans lesquels apparaît ce jaunissement des vh gnes, dont on se préoccupe avec juste raison. Les causes sont nombreuses, mais nous nous bornerons à en signaler quatre seulement, parce que ce sont les principales, celles qui se manifestent le plus généralement, et parce que d'ailleurs les autres causes spéciales, affectant par accident quelques sujets, peuvent rigoureusement, au moins pour la plupart, se rapporter à celles-là.

lo Perturbations atmosphériques. — Aux

temps heureux d'autrefois où nous cultivions nos excellents cépages européens et VAramon en particulier, qui donnaient à nos viticulteurs tant de satisfaction et de si beaux bénéfices, on remarquait en certaines années une Chlorose passagère des feuilles qui se manifestait au printemps. C'était presque toujours quand une période de temps froid succédait à une série de beaux jours chauds et humides, pendant lesquels la végétation avait reçu une active impulsion. Il y avait alors un arrêt momentané dans la nutrition de la plante, qui amenait peu de temps après un léger jaunissement des feuilles. Cet état, plus ou moins accentué selon les années, était plus intense dans les sols non ferrugineux, peu profonds et peu perméables, que dans ceux réunissant les qualités opposées à ces divers défauts.

Ce phénomène s'est présenté de la môme façon avec les vignes américaines, qu'elles fussent gref-

fées OU qu'on les cultivât pour la production directe. Mais maintenant, de même qu'autrefois, si la Chlorose n'a pas d'autre cause que celle-là, le jaunissement disparaît toujours avec les circonstances qui Tont fait naître : quand les chaleurs reviennent, les feuilles reverdissent et la végétation reprend ses conditions normales. Avec les vignes d!Aramon ou des autres cépages qu'on cultivait jadis, il n'y avait pas lieu de se préoccuper de cet accident passager ; on avait tout de même de belles récoltes, et, si Tannée suivante les conditions météorologiques redevenaient normales, il n'en restait plus aucune trace. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'en est malheureusement pas ainsi avec les vignes américaines, surtout quand elles sont greffées, et que souvent il y a lieu de s'en préoccuper beaucoup plus qu'ion ne le faisait autrefois.

2'' Accidents du greffage. — Nous avons décrit (Voir pag. 417) les circonstances dans lesquelles se produisent les accidents de toute sorte auxquels est exposé le greffage des vignes. Nous n'avons pourtant cité que les principales de ces causes d'échecs et nous n'y reviendrons pas ici. Nous nous bornerons seulement à rappeler que le greffage est une opération délicate, quoique peu diflBcile par ellemême, mais qui exige beaucoup de soins de la part de ceux qui la pratiquent. Aussi s'explique-t-on facilement la nécessité d'établir un peu partout des

écoles de grefifage pour familiariser les ouvriers vignerons à la pratique de cette opération ; on en a créé dans plusieurs départements, dans le Rhône surtout, où 1 20 de ces écoles fonctionnent en janvier 1887, et cette mesure intelligente aurait dû être prise également partout où il y avait des vignobles à reconstituer.

On ne se doute pas, en effet, combien il y a de soudures mal faites ou qui sont devenues telles, soit par la négligence de Topérateur, soit aussi par les nombreuses causes d'ébranlement du greffon. Voici, par exemple, une plantation dont le greffage en place paraît des mieux réussis. Vous y comptez 80, 90, peut-être même 95 ""/t et plus de greffons qui se développent, et vous vous félicitez avec raison de ce magnifique résultat. Il atteste que Topératiou a été bien faite ; il indique de plus que tous les soins nécessaires recommandés en pareil cas ont été prodigués convenablement pour assurer une bonne réussite et surtout pour éviter les nombreux accidents qui se produisent ensuite trop fréquemment. Vous remarquerez pourtant que, parmi vos souches greffées, il en est dans le nombre dont les greffons sont plus lents à se développer, et ceci serait déjà de nature à vous faire réfléchir : vous pourrez supposer en effet que, chez ceux-là, les choses ne se passent pas dans les conditions normales.

Mais ne vous bornez pas à observer la végétation extérieure et examinez les choses do plus près :

écartez la terre de la butte et enlevez soigneusement l'argile qui recouvre la greffe. Vous serez surpris de voir combien il y a peu de soudures qui soient absolument complètes ; la plupart présenteront des surfaces plus ou moins importantes, chez lesquelles l'adhérence ne sera faite qu'imparfaitement. Trop souvent aussi la soudure ne se sera réellement effectuée que sur un point insignifiant ; ce seront généralement ces souches, ainsi que celles dont les greffons seront plus tard ébranlés par les nombreux accidents produits faute d'attention suffisante, qui présenteront d'abord, Tannée suivante, cet état de jaunisse qui vous inquiétera avec juste raison Vous vous expliquerez ainsi comment la Chlorose n'est pas générale à toute la plantation, mais ne s'applique d'abord qu'à certains pieds plutôt qu'à leurs voisins, et comment» à côté de pieds jaunissants et même très chloroses, vous en trouverez d'autres qui sont verts et qui présentent môme quelquefois une végétation splendide. Peut-ôtre remarquerezvous que chez un certain nombre de ces derniers le greffon s'est affranchi, ce qui vous expliquera en partie leur bel état de végétation, lequel en pareil cas ne saurait ôtre que passager.

Nous avons déterminé ailleurs les principales causes du peu de durée de certains greffages, et il serait superflu de les décrire à nouveau. Nous devons nous borner à rappeler que ce sont à ces mêmes causes qu'est dû l'état de jaunisse des souches gref-

fées qui se manifeste à la deuxième ou quelquefois à la troisième aonée, quand il se combine avec une autre cause principale, la plus importante de toutes, et que nous allons maintenant aborder.

3* Nature du terrain. — Malgré les graves inconvénients qu'elles présentent, les deux causes principales que nous venons de signaler, et auxquelles on pourrait ajouter, pour des cas particuliers, bon nombre de causes spéciales, ne suffiraient pas à elles seules pour amener la perte totale du vignoble. La cause primordiale, on pourrait presque dire la cause unique, réside essentiellement dans la nature du sol.

Si Ton a planté un cépage américain , quel qu'il soit, dans un terrain qui n'est pas à sa convenance, le jaunissement ne tardera pas à se produire, et cet état de Chlorose amènera bientôt la mort delà plante. Il en sera surtout ainsi quand la plantation sera faite en Riparia; seulement ce phénomène morbide ne se produira pas immédiatement. Le plus souvent au contraire, surtout si le sol est riche, la végétation sera d'abord convenable, souvent belle, quelquefois môme luxuriante. Si vous ne greffez pas, votre plantation continuera à prospérer pendant un certain temps, et, suivant que les circonstances seront plus ou moins favorables pendant quelques-unes des années suivantes, vous pourrez avoir lieu d'être satisfait. Il en sera ainsi

tant qu6 les racines du cépage américain seront encore dans la couche supérieure de la terre arable.

Mais si votre sol ne réunit pas les conditions voulues et exigées par le cépage que vous avez planté, un état de jaunisse ne tardera pas à se manifester. Il se produira d'abord sur quelques pieds isolés, généralement les moins vigoureux, puis s'étendra tout autour d'une manière irrégulière. Vous serez surpris de remarquer que des parties se conserveront encore en bon état de végétation, alors que d'autres seront affaiblies. Aussi serez- vous tenté de croire alors que vous êtes en présence d'un point d'attaque phylloxérique.

Cependant, même dans le cas qui vient d'être décrit, n'essayez pas d'examiner les racines, car, avec les Riparia surtout, voua aurez beaucoup de peine à découvrir sur leur épiderme quelques rares Phylloxéra ; et encore, si par hasard vous en trouvez quelques-uns, leur présence isolée ne vous permettra pas de supposer que vous soyez sur la trace de la véritable cause du mal. Si, au contraire, vous éludiez attentivement le sol dans lequel vous observez ces faits surprenants, vous ne tarderez pas à remarquer que vous vous trouvez probablement sur un point de votre terrain qui se rencontre encore plus réfractaire que tout le reste au cépage que vous aurez planté. Vous vous expliquerez alors pourquoi et comment le mal a commencé par là. Mais si dans le reste de votre terrain ce n'est qu'une question de

degré dans Tinsufâsance de la nature du sol, et que dans l'ensemble il ne réunisse pas les conditions exigées, les parties encore belles ne tarderont pas à iaunir, et petit à petit vous perdrez toute votre plantation.

Si vous greffez à la fin de la première ou de la Id deuxième année de plantation, cette opération accélérera davantage le résultat final. Le greffage, étant une cause d'affaiblissement pour le sujet, viendra nécessairement s'ajouter encore à Tinsuffisance du sol , et les mêmes accidents que nous venons de décrire se produiront un peu plus tôt qu'ils ne se seraient produits si cette opération n'avait pas été effectuée.

4° Tassement du sol. — Nous avons observé quelques cas de plantations de Jacquez non greffés qui se sont cblorosés tout aussi bien que les Riparia. Et ici, c'est une chose digne de remarque, la Chlorose ne s'est pas manifestée dès le printemps ; on pouvait voir encore en août 1886, sur d'assez nombreux ceps, les grandes feuilles de la base des rameaux qui se sont conservées vertes jusqu'à l'automne. Toutes celles au contraire qui se sont développées en juin et surtout en juillet et août sont devenues ensuite plus ou moins chlorosées ; elles sont quelquefois entièrement blanches et même déjà grillées. Cette Chlorose, loin de s'atténuer en été, pour disparaître quand arrivent les chaleurs, a

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augmenté au contraire d'intensité, s'accentuant de plus en plus sous Tinfluence de la température très élevée des deux derniers mois.

On ne peut donc accuser ici les perturbatioDs atmosphériques ; le greffage non plus ne saurait être mis en cause puisque les sujets sont francs de pied. En examinant attentivement les racines, il est facile de voir que le Phylloxéra n'y est pour rien ; la végétation d'ailleurs de toute la partie du vignoble fortement chlorosée est aussi forte que celle des parties restées bien verles. Les sarments sont tout aussi longs et tout aussi gros, ne présentant par conséquent d'aucune façon ce raccourcissement qui caractérise si exactement les points d'attaque phylloxérique.

Si maintenant on examine les racines en les suivant depuis leur insertion sur le tronc, il est facile de voir que les parties grosses ou moyennes, celles par exemple d'un diamètre supérieur à 2 ou 3 millim., restent absolument saines ou du moins sans aucune trace apparente d'altération. Quand, au contraire, on s'approche de leur extrémité amincie, on remarque, par des coupes longitudinales ou transversales, une altération se manifestant d'abord par un brunissement des jeunes couches libériennes, qui s'étend bientôt après à tout le diamètre de la racine, laquelle ne tarde pas ensuite à entrer en décomposition.

On ^s'explique dès lors le jaunissement qui se

manifeste en juillet et Tétat chlorotique, parfois très accentué, qu'on observe au mois d'août sur les plantations de Jacqwz qui se trouvent dans ce cas.

Maintenant, si nous examinons quelle est la nature du sol dans lequel le fait s'est produit, il est facile de remarquer que ce sont toujours des terrains fortement argileux et très compacts, reposant sur un sous-sol marneux et imperméable.

Le terrain de quelques-uns de ces vignobles plantés en Jacquez et qui se sont chloroses, avait été préalablement défoncé avec soin à 40 ou 50 centim. de profondeur. Après seulement six ou sept ans de plantation, le tassement du sol était déjà devenu tel, que les instruments à pointesne pouvaient y pénétrer qu avec beaucoup de difficulté et quMls enlevaient des mottes d'une dureté très grande. Grâce aux façons fréquentes qu'on avait données à la surface du sol, on avait évité son fendillement ; le terrain s'était ainsi maintenu très frais, humide même, alors que presque partout dans le pays la végétation souffrait énormément de la sécheresse, au point que de nombreux arbres et arbustes avaient leurs feuilles complètement desséchées.

On comprend d'après cela que les racines de Jacquez ont de la peine à pénétrer dans un sol aussi fortement tassé. La fraîcheur relativement considérable du terrain peut bien entretenir la végétation dans un état d'activité convenable, mais les jeunes racines, gênées dans leur développement, ne puisent

676 MOYENS DE DÈFEXSE.

plus suffisamment daos \e sol les éléments de nutrition qu'elles sont chargées d*envoyer aux feuilles. Le fonctionnement de celles-ci est entravé ; elles n'élaborent plus convenablement la sève qu'elles reçoivent et qui. doit se répandre ensuite dans les diverses parties du végétal pour former le bois, mûrir les fruits et redescendre enfin vers le système radiculaire. Les racines ne sont plus nourries convenablement et leurs extrémités ne tardent pas à dépérir.

C'est probablement une circonstance semblable qui explique comment les Riptiria se développent très bien pendant les premières années, même dans les terrains qui ne leur conviennent pas et où ils finissent bientôt par dépérir fatalement. Nous avons vu que ce cépage se plaisait particulièrement dans les terrains fortement siliceux. Or la silice, quand elle est suflSsamment abondante, empêche le tassement trop rapide du sol et maintient celui-ci pendant fort longtemps dans un état de souplesse relativemeat considérable. Cet effet mécanique se trouve justement rempli temporairement dans les sols où la silice n'est pas assez abondante, même dans ceux où elle manque presque complètement, par le défoncementqui précède la plantation et qui donne au sol une souplesse convenable, se conservant pendant un temps plus ou moins long. On s'explique alors comment, dans les sols de cette nature, les Riparia s'y développent très bien pendant quelque

temps. Od s'explique aussi pourquoi ils cessent ensuite de prospérer quand, par l'effet du tassement, le terrain a perdu la souplesse que le défoncement lui avait donnée, et comment enfin ils dépérissent à la troisième, à la quatrième ou même à la cinquième année après la plantation.

Heureusement que chez les Jacquez ces accidents 3ont encore rares. Il est évident que le greffage aggrave encore cette situation déjà défavorable, et que dans ce cas le jaunissement ou l'affaiblissement des Jacquez greffés ne survient que plus facilement. Il est probable qu'il en serait de même avec tous les autres cépages hybrides cultivés comme producteurs directs. Si leur parenté avec nos cépages d'Europe les rend moins difficiles sur la nature du sol, ce n'est que dans une certaine mesure que vient atténuer nécessairement l'influence du parent américain.

Ceci nous démontre que nous ne devrons pas planter les Jacquez ni les autres hybrides dans les terrains trop argileux ou marneux, trop compacts et manquant de perméabilité, c'est-à-dire dans ceux qui se tassent très vite, si nous ne voulons pas nous exposer à ces graves inconvénients.

678 MOYENS DE DÈFBNSK.

Il est facile de comprendre que si plusieurs cau' ses pouvant amener, chacune de leur côté, le jaunissement des vignes agissent simultanément par un fâcheux concours de circonstances, l'effet en sera nécessairement beaucoup plus accentué. C'est justement ce qui s'est produit en 1886. Dans les sols qui n'étaient pas assez favorables au Riparia, ceux-ci seraient peut-être restés verts pendant encore quelques années s'ils n'avaient pas été greffés ; mais, par le fait môme que le sol ne réunissait pas toutes les conditions désirables, il y avait déjà une prédisposition naturelle au jaunissement, qui n'aurait pas tardé tout de môme à se manifester un peu plus tard.

Le greffage, s'ajoutant comme cause d'affaiblissement, est venu aggraver une situation déjà compromise par elle-même, en accélérant les effets du mal, qui se sont ainsi manifestés beaucoup plus tôt.

Quand, par surcroît, le Mildew esi venu s'abattre sur le même vignoble déjà fort éprouvé, il a contribué, lui aussi, à son affaiblissement, et par conséquent à le rendre plus prédisposé à jaunir.

Enfin, pour comble de malheur, un refroidisse-

ment survenu au mois de juin, avec persistance du vent du nord, a comblé la mesure en augmentant encore davantage les efifets de la Chlorose.

Si cette dernière cause n'était pas venue aggraver, par surcroît, cette fâcheuse situation, une partie des plantations auraient été certainement beaucoup moins éprouvées. Ce sont surtout celles qui sont dans des terrains présentant quelques-unes des conditions requises pour que les Riparia puissent prospérer et se conserver longtemps, môme après avoir été greflFés. Puisque ces terrains ne possèdent pas l'intégralité des qualités voulues, l'avenir de la plantation peut bien être compromis, ce n'est qu'une question de temps; mais il est facile de comprendre que, dans ce cas relativement favorable, la mortalité pourra n'arriver que plus tardivement.

Nous avons vu quelle était la nature des sols dans lesquels les Riparia se conservent longtemps en bon état de végétation et fournissent ces belles récoltes que nous avons la satisfaction d'admirer sur quelques points privilégiés. Ce sont généralement dans les terrains très ferrugineux, fortement colorés de rouge, riches en éléments siliceux, et de plus suffisamment profonds et surtout bien perméables. Dans ces sols, comme on en trouve à Saint-Georges d'Orques, à Pignan, à Mauguio, à Lansargues et sur plusieurs autres points, la presque totalité des vignes américaines réussit admirablement. La Chlorose ne s'y est point manifestée ce printemps,

pas même sur les plants greffés, ce qui démontre que le greffage par lui-même n'est pas à lui seul une cause directe de Chlorose. Là les plants américains, greffés ou non greffés, continuent à se développer merveilleusement et fournissent de magnifiques récoltes qui feront la fortune des propriétaires assez heureux pour posséder des terrains de nature aussi favorable.

Malheureusement il n'en est pas de même partout ailleurs. Il se rencontre bien des terrains qui, sans réunir exactement les conditions exigées, s'en rapprochent beaucoup. Là on pourra peut-être espérer réussir avec des cépages un peu moins difficiles que le Riparia^ tels par exemple que le Rupestris, le Taylor^ etc., si toutefois ces terrains sont sufiBsamment riches pour compenser en partie celle des conditions qui pourrait leur manquer.

Depuis douze ou quinze ans qu'on a commencé à mettre en pratique le mode de reconstitution de nos vignobles par les vignes américaines, nos vignerons, inexpérimentés sur les exigences des cépages du Nouveau-Monde, ont fait souvent fausse route. Peut-être eût-il été possible de les guider un peu plus sûrement si des intérêts considérables en jeu n'avaient quelque peu obscurci la vérité. Toujours est-il que nos pauvres cultivateurs, souvent induits en erreur, ont planté de confiance ce qu'on leur recommandait, et beaucoup se mordent les doigts aujourd'hui d'avoir été si confiants. Ces fausses

manœuvres leur coûtent fort cher, et il en est un certain nombre qui maudissent, non sans raison, les vignes américaines parce qu'elles ont été pour eux une cause de ruine. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet délicat, mais il est inutile de raviver encore la douleur de ceux de nos pauvres vignerons qui voient s'anéantir d'année en année toutes leurs espérances .

Il s'est énormément planté des Riparia un peu partout depuis quatre ou cinq ans. Ces plantations, faites souvent sans discernement et la plupart du temps dans des terrains absolument impropres aux exigences de ce cépage, se trouvent assez fréquemment, et pour une partie assez importante, bien compromises aujourd'hui. Nous voudrions nous tromper, mais nous ne croyons pas exagérer malheureusement en évaluant à une bonne moitié celles de ces plantations qui sont vouées à une mort à peu près certaine. Ce sont des milliers et des milliers d'hectares de vignobles qui ont coûté des sommes immenses pour établir, et qui ont été déjà ou seront bientôt condamnés à disparaître, souvent môme avant d'avoir rien rapporté à leurs propriétaires. La situation n'est pas du tout agréable pour ceux-ci : ruinés une première fois par le Phylloxéra, qui leur a enlevé leurs revenus, ils ont dû souvent emprunter, dans l'espoir de reconstituer leur fortune, et cet essai infructueux les met aujourd'hui dans une situation fort pénible.

Sahut, 3« édit. 44

682 MOy^ENS DE DÉFENSE.

Eo ceci comme en beaucoup de choses, notre caractère est ainsi fait que nous ae savons guère profiter des leçons de Texpérience. Il y a douze ans, des hommes éminents, qui avaient fait de la question une étude toute spéciale, signalaient le ^{m ton et le Concord comme étant les meilleurs des cépages du Nouveau-Monde. Le Concord était surtout recommandé, puisque c'était celui, disait-on, que les Américains estimaient le plus et celui qu'ils plantaient de préférence à tous les autres dans leurs vignobles des États-Unis, lesquels d'ailleurs étaient alors et sont encore aujourd'hui aussi rares que peu étendus. Â cette époque, c'était par centaines de mille et même par millions qu'on pouvait évaluer le nombre de pieds de ces deux cépages seulement qui furent plantés un peu partout dans le midi de la France, et surtout dans le département de THéraul t. Combien enreste-t-ilaujourd'hui?Nous ne croyons pas exagérer en affirmant que les neuf dixièmes, pour le moins, des plantations faites en Clinton et en Concord^ il y a dix et même douze ans de cela, ont actuellement disparu. C'était donc le cas de se montrer défiants pour les nouveaux cépages qui sont venus remplacer ceux-là, et de leur dire comme le rat de la fable :

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.

Il fallait tout au moins se montrer fort circonspect dans leur propagatijn. Il fallait les essayer et voir ce qu'ils deviendraient avant que de se lancer, corn

MOYENS d'atténuer LA CHLOROSE. 683

me oi> l'a fait imprudemment, dans des plantations importantes. Un établissement comme l'École nationale d'Agriculture aurait pu, par exemple, montrer, par des expériences convenablement faites, quel était Tespoirqu'on pouvait fonder sur ces nouveaux venus. Le public a été malheureusement laissé dans l'ignorance de faits qu'il aurait dû connaître et qui lui auraient peut-être évité, en grande partie, les ruines qui s'amoncellent sur notre agriculture méridionale, essentiellement et forcément viticole.

MOYENS d'atténuer LES EFFETS DE LA CHLOROSE.

Depuis les belles expériences d'Eusèbe Gris, et celles plus récentes de M. Duchartre et de M. Bleu, il a été reconnu que le sulfate de fer agissait efficacement dans bien des cas en combattant les effets de la Chlorose. Des Poiriers dont les feuilles étaient jaunes retrouvaient leur belle verdeur, grâce à des seringages avec de l'eau sulfatée, et on obtenait ainsi des effets immédiats Les arrosages au pied avec une dissolution plus concentrée produisaient un résultat analogue, mais alors Teffel se faisait un peu plus attendre. Enfin nous avons réussi à faire prospérer des arbres qui exigent des terrains fortement ferrugineux, dans un sol qui manquait à peu

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près complètement de fer, en enfouissant pai; grandes quantités, au moment du défoncement ou d'un bêchage profond, des cristaux de sulfate de fer plus vulgairement connus sous le nom de vitriol vert. Ces diverses observations peuvent, à la rigueur, nous expliquer pourquoi les vignes américaines ne jaunissent pas dans les sols très ferrugineux, lesquels se distinguent à première vue, comme tout le monde le sait, par la couleur rouge foncé qui les caractérise.

Mais malheureusement ces procédés horticoles ne sont guère pratiques en grande culture. Nous avons pu observer déjà des expériences dans lesquelles on a enterré autour du pied de chaque cep jusqu'à 50 et môme 100 gram. de sulfate de fer, ce qui équivaut à 200 et 400 kilogr. à l'hectare, sans que Tefifet produit soit réellement sensible. Il serait utile néanmoins de faire d'autres expériences, et de les poursuivre de diverses manières pour voir s'il n'y a pas là quelque moyen de corriger, dans une certaine mesure, les défauts que présente le sol, en lui fournissant artificiellement l'élément ferrugineux qu'il Dépossède pas suffisamment.

Il serait bon en toutcas^ dans les plantations déjà faites :

lo De greffer de fort bonne heure au printemps, pour ne pas arrêter trop longtemps la végétation du sujet porte-greffe ;

2"" De pratiquer l'opération du greffage avec soin,

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