‹ Les vignes américaines, leur greffage et leur taille. Étude raisonnée de la possibilité de reconstituer les vignobles et des moyens de défense pour les conserverChapitre 128 sur 132 · DÉPARTEMENTS · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENTS

Ardèche

Aude

Bouches-da-Rhône. . . . . .

Charente

Charente-Inférieure

Dordogne

Drôme

Gard

Gers

Gironde

Haute-Garonne

Hérault

Lot-et-Garonne

Pyrénées-Orientales

Rhône

Saône-et-Lolre

Var

Vaucluse

Totaux pour les 18 départements

Totaux pour la France entière..

En examinant attentivement ce tableau, nous y trouvons les renseignements suivants :

1^ Tous les départements SUS nommés, sauf deux, ont vu leur production diminuer considérablement pendant ces dix dernières années.

2** La Charente, la Charente-Inférieure et la Dordogne ont été les plus maltraités de tous les départements français. Leur production» pendant ces deux dernières années surtout, s'est réduite dans d'énormes proportions si on la compare à celle de 1875. Elle a été près de onze fois moindre pour la Dordogne et même de quatorze fois pour la Charente-Inférieure.

Quant à la Charente, l'écart est encore plus considérable puisque la récolte de 1886, indiquée comme étant seulement de 75,000 hectolitres, représente à peine la soixante et douzième partie de celle de 1 875 , qui s'était élevée au chiffre important de 5,439,000 hectolitres. Cela se comprend do reste quand on constate que, sur il 6, 000 hectares dont se composait, avant le Phylloxéra, le vignoble Charentais, il ne reste plus aujourd'hui que 10,000 hectares de vignes, dont une bonne partie déjà bien affaiblie, et que dans ce nombre il y est compris les plantations nouvelles qui ne produisent pas encore. C'est pour ce département un désastre qui n'a pas d'équivalent danis toute l'étendue du vignoble français.

3' Le département de Vaucluse, l'un des premiers atteints par le Phylloxéra, n'avait presque plus de vignobles en 1875. Il s'y est fait, depuis cette époque, d'assez nombreuses plantations en terrains

SàHUT, 3« édit. 47

submersibles, grâce à ses canaux d'irrigations, ainsi que dans les sables des bords du Rhône et de la Durance. Aussi la production a-t-elle presque triplé dans ces dix dernières années.

Dans les Bouches-du-Rhône et dans le Gard, la production de 1886 égale presque celle de 1875. Ce sont les submersions et les plantations, déjà fort importantes, dans les sables du littoral qui expliquent l'accroissement considérable de production de ces deux derniers départements. Les vignobles créés à nouveau dans les alluvions sablonneuses du Rhône et de la Durance y ont contribué aussi, mais pour une faible proportion.

4^ En comparant les années 1885 et 1886, il est facile de constater les effets désastreux produits par le Mildew. Les chiffres de 1885, inférieurs à ceux de 1886, n'ont pas d*autre cause. Ce sont surtout l'Aude, les Bouches-du-Rhône, le Gard, THérault, les Pyrénées-Orientales , le Var et le Vaucluse, qui se trouvent dans ce cas. On se rappelle en effet qu'en

1885 le Mildew a sévi énergiquement dans les vignobles de la région méditerranéenne, et qu'en

1886 au contraire les mêmes vignobles ont été à peu près complètement épargnés.

5o La production de la Gironde, qui était de plus de 5,000,000 d'hectolitres en 1875, n'a guère dépassé 1,000,000 d'hectolitres en 1885, pour se relèvera 1,108,000 hectolitres en 1886. Nous avons vu que dans ce déparlement le chiffre des vignes

8TATI8TIQUE VITICOLB ET VINICOLB. 731

soumises à la submersion, ou bien plantées dans les sables, ou encore traitées par le sulfure de carbone, est fort considérable. Aussi est-il intéressant de constater que, malgré le Mildew et grâce peut-être aux moyens employés pour s'en défendre, la récolte de 1886 a été supérieure à la précédente. On pourrait en dire autant de la Haute-Garonne, du Lotet-Garonne, et surtout du Gers, qui a été si cruellement éprouvé pendant ces dernières années.

6* Il serait difiBcile de déterminer exactement, dans la production de chacun de ces départements, quelle est la part qui revient aux vignes américaines cultivées comme producteurs directs ou comme porte-greffes de nos cépages européens. Le chiffre n'en est pas encore considérable, et à part l'Hérault il entre pour peu de chose dans la production générale. Il n'en sera pas de même dans deux ou trois ans, quand d'une part le Phylloxéra aura continué son œuvre dévastatrice, et que d'autre part les plantations déjà importantes de vignes américaines effectuées récemment seront venues en pleine production. Nous avons vu que le département de l'Hérault à lui seul en a maintenant 61,799 hectares, ce qui représente plus de la moitié de la quantité possédée par la France entière.

7** Enfin, si nous considérons l'ensemble des dixhuit départements qui composent ce tableau, nous voyons que leur production totale dépassait 47 millions et demi d'hectolitres en 1869, et atteignait

732 MOYbNS OB 0ÉFBN8B.

presque 46 millions d'hectolitres en 1875 ; elle était alors à peu près le double de ce qu'est devenue la production totale delà France en 1886. Et cependant il s'est fait depuis dix ans des plantations considérables de nouveaux vignobles, particulièrement en Tourraine, et d'une manière générale dans tout le centre de la France. La plupart de ces plantations sont déjà en pleine production, en venant atténuer d'autant le déficit. Pour connaître réellement la véritable situation actuelle et pour la comparer exactement à celle d'avant le Phylloxéra, il conviendrait de déduire les quantités ainsi récoltées. Il faudrait en lever aussi celles obtenues par les vignes submergées ou plantées dans le sable du littoral, qui n'existaient pas non plus auparavant. Il serait nécessaire de déduire encore près de 6 millions d'hectolitres obtenus avec les marcs additionnés d'eau sucrée et avec les raisins secs ; ce sont là deux sources de production qu'on ne possédait pas autrefois. Si l'on établissait ces chiffres avec préci* sion et qu'après les avoir additionnés on les défalquât des 25 millions d'hectolitres récoltés en 1886, on serait effrayé de la pauvreté excessive de la véritable production vinicole de 1886 comparée à celle de 1875 ou de 1869.

Nous terminerons en extrayant des remarquables Rapports que M. Tisserand, conseillerd'État et directeur général de l'Agriculture, communique chaque année à la Commission supérieure du Phylloxéra,

les renseignements suivants, qui intéresseront tous nos viticulteurs :

1® La France possédait avant l'invasion phylloxérique 2,503,000 hectares de vignobles. Ce chiffre s'était à peine réduit à 2,485,829 hectares à la fin de 1884, c'est-à-dire qu'à ce moment les nouvelles plantations avaient à peu près compensé les pertes. Il n'était plus que de 1,990,586 hectares à la fin de 1885. Ce qui élève à près d'un demimillion d'hectares la diminution de surface d'une année à l'autre, en montrant par là que la destruction, continuant rapidement, n'a plus été compensée par un accroissement correspondant des nouvelles plantations. A la fin de 1886. le chiffre en est descendu encore à 1,959,102 hectares.

2o Jusqu'à la fin de 1884, 1,000,616 hectares avaient déjà succombé aux atteintes du Phylloxéra. 11 est probable que ce nombre aura encore grossi considérablement à la fin de 1885 et de 1886, quoique les chiffres n'en aient pas été publiés.

3^ Le nombre d'hectares en vignobles attaqués mais résistant encore était de 6 6 1 , 5 11 en 1 884 et de 642,000 en 1885, soit 19,500 en moins. Le chiffre de la fin de 1886 ne nous est pas encore connu.

4'' À la fin des années 1884 et 1 885 les moyens de défense, dans toute l'étendue des arrondissements envahis, se décomposaient comme il suit, selon leur importance :

NOMBRB d'HBCTARIS

1 ° Vignobles soumis à 1 a submersion 23 . 303 24 . 339

2» — traités par le sulfure de carbone. 33.446 40.585

3*» - — par le sulfocari)onate 6.286 5.227

'4» — — parle badigeonnage.. .. » 700

5* — replantés en vignes américaines 52.777 75.262

Le total s'élève donc à 115.812 146.113

hectares, soit une proportion de 17 et 22 V»

de lasuperficie des vignes attaquées.

5® A la fin de 1885, il y avait en France 55 départements déclarés phylloxérés sur 76 qui cultivent la Vigne. On voit donc que le redoutable insecte a déjà envahi la presque totalité du vignoble français, d'autant plus que les départements encore indemnes sont les moins importants sous le rapport viticole. Sur ce nombre cependant, il en est 22 dans lesquels le mal est encore peu étendu.

6* La production en 1886 étant de 25 millions 63,000 hectolitres pour toute la France, et la surface du vignoble français se trouvant être de 1,959,102 hectares, le rapport est donc de 12 hectolitres 76 litres en moyenne par hectare. Nous voyons d'une part que cette production n'est pas plus élevée qu'en 1788, et que d'autre part la moyenne est descendue considérablement, puisqu'elle était, en 1815, de 18 hectolitres par hectare (voir pag. 718). On comprend dès lors l'influence néfaste produite par le Phylloxéra et le Mildew.

7" Enfin les associations syndicales de proprié-

STATIStiQUE VITICOLE ET VINICOLE. 735

taires au nombre de 769, comprennent 25,572 propriétaires opérant sur 35,182 hectares. Le département du Rhône est à la tète du mouvement, et son exemple est maintenant suivi par beaucoup d'autres départements, parmi lesquels l'Ain, Tlsère, la Drôme, la Loire et la Saône-et-Loire sont les principaux.

Il convient d'ajouter que l'Algérie, notre colonie par excellence qui continue le territoire français de l'autre côté de la Méditerranée, voit se développer d'année en année la culture de la Vigne. Elle possède aujourd'hui 69,000 hectares de vignobles ayant produit, en 1886, le chiffre déjà respectable de 1,569,000 hectolitres.

On voit, partout ce qui précède, que la viticulture française, si cruellement éprouvée, ne reste pas inactive. Elle cherche h se défendre par tous les moyens en son pouvoir, avec une énergie toujours croissante, et mérite à tous les égards quo le succès vienne récompenser les efforts intelligents qu'elle ne cesse de faire avec une aussi louable persévérance. Il serait bien désirable qu'il en fûl ainsi, car cette œuvre, comme le disait avec juste raison M. Tisserand en terminant son excellent Rapport de 1885, intéresse à un haut degré la santé publique, les finances de l'État, la fortune des propriétaires de vignobles au nombre de plusieurs centaines de raille et les moyens d'existence de plusieurs millions de travailleurs.

C'est plus qu'il n'en faut pour que tous, gouvernants et gouvernés, unissent leurs efforts et fassent tout le possible pour améliorer une situation qui s'aggrave malheureusement d'année en année.

XGIII.

Il n'est guère possible de résumer en quelques lignes les nombreuses questions relatives aux quatre parties principales de cette étude, alors que chacune d'elles a exigé des développements considérables quoique nécessairement fort écourtés.

Si pourtant nous envisageons dans son ensemble l'état actuel de la reconstitution des vignobles par les cépages américains ^ il est facile de reconnaître que cette question n'a pas tenu tout ce qu'elle promettait à l'origine. On avait espéré tout d'abord que nous serions parvenus à reconstituer les beaux et riches vignobles que nous possédions autrefois, et malheureusement Ton est bien forcé de reconnaître aujourd'hui qu'on n'en rétablira à grand'peine qu'une petite partie.

Au fur et à mesure qu'a été mieux étudiée la question de l'adaptation, quand il a été enfin reconnu qu'on ne reconstituait pas des vignobles dans le but

seulement d'obtenir des sarments, mais surtout au contraire pour produire du vin, on est revenu à des idées plus exactes. Aussi commence-t-on à reconnaître aujourd'hui que la plupart des cépages américains ne peuvent guère prospérer que dans des terrains de nature spéciale et que ces derniers ne se rencontrent guère que sur quelques points privilégiés. Il est à craindre même qu'en suivant cette pente on n'en vienne à exagérer celte réaction salutaire, en nuisant ainsi à la propagation d'un moyen de défense qui est appelé à rendre d'incontestables services dans les conditions que nous avons essayé de déterminer.

En cela comme en beaucoup d'autres choses, il ne faut jamais se montrer exclusif, mais éviter soigneusement de tomber, comme on ne le fait que trop souvent, d'une exagération dans une autre plus grande. Il ne faut pas surtout que l'engouement du moment fasse oublier Texpérience du passé, et c'est le plus souvent ce qui a lieu. En viticulture, comme d'ailleurs dans l'étude de toutes les questions agricoles, on n'observe pas assez attentivement les faits qui se produisent et on n'examine jamais suffisamment les circonstances qui les ont amenés.

heJacquez nous en fournit un exemple frappant. Ce cépage ne vaut assurément ni mieux ni plus mal en 1887 que précédemment. Et pourtant, en 1884 et en 1885» on le délaissait déjà un peu, à cause du succès très grand de ses concurrents plus heureux.

738 MOTBNS OB DÉFENSE.

Puis le Mildew^ qui a sévi avec intensité en 1885, ayant détruit sur beaucoup de points la récolte des Jctcquezj personne ne voulait plus en planter à aucun prix. Aussi beaucoup se sont-ils décidés à greffer leurs plantations de ce cépage, et une année s'était à peine écoulée qu'ils regrettaient amèrement d'avoir fait cette malencontreuse opération. En septembre 1886, ils voyaient leurs voisins remplir leurs foudres alors qu'ils ne pouvaient récolter encore que des espérances. Aussi at-il suffi dniJacquez de donner une bonne récolte en 1886 pour qu'il devienne estimé plus que jamais.

Il n'en est pas de môme pour le Riparia, dont on avait surfait outre mesure le mérite réel et dont le règne, pourtant très brillant, n'a pas été de longue durée. Ce porte-greffe avait les faveurs, pas toujours méritées, de presque tout le monde. Il se multipliait si facilement et produisait tant de bois, qu'il y avait plaisir et profit à récolter des millions de boutures là où les /ocftias, à surface égale, n'en auraienl pas fourni la dixième partie. C'était pour le Riparia une qualité d'autant plus appréciée vis-à-vis d'autres cépages moins bien privilégiés sous ce rapport, que les mauvaises langues disaient, non sans quelque apparence de raison, qu'il était vanté non pas seulement pour son mérite comme porte-greffe, mais surtout pour sa valeur inestimable comme producteur... de bois. On s'est aperçu bientôt que si l'un de ces mérites était souvent contestable, l'autre

n'était pas toujours sufl^ant pour ceux qui voulaient obtenir du vin. Aussi, tandis qu'on le plantait encore partout il y a à peine un ou deux ans et qu'on n'en voulait point d'autres, on aurait aujourd'hui une tendance à Tabandonner complètement, même là où il peut rendre d'aussi bons et de meilleurs services que tout autre de ses concurrents.

Cet exclusivisme irréfléchi fait malheureusement de nombreuses victimes parmi les viticulteurs qui se laissent entraîner à suivre des conseils souvent trop intéressés pour être sincères ou qui imitent d'une façon quelquefois inconsciente ce qu'ils voient faire autour d'eux.

En présence de l'insuccès des Riparia greffés, insuccès constaté sur beaucoup de points^ bon nombre de viticulteurs seraient disposés à en rendre le greffage responsable, et par suite à condamner absolument la pratique de cette opération. Si ceux qui n'ont aucun intérêt particulier à soutenir cette thèse observaient attentivement ce qui se passe un peu partout, il leur serait pourtant facile de reconnaître que cet insuccès est dû, non pas au greffage luimôme, mais seulement au défaut d'adaptation. Il leur sufQrait d'ailleurs d'aller à Pignan, à Mauguio, à Saint-Georges et dans quelques autres localités où le Ripariaj le Clinton et même d'autres cépages américains trouvent des sols à leur convenance : ils verraient des greffages de 7 ou 8 ans et même 10 ans sur ces porte-greffes continuer à produire de

magnifiques récoltes de 1 50 à 200 hectolitres par hectare. Si le greffage était véritablement la cause de la Chlorose des Bipariaj cette cause produirait ses effets partout également. Il y a là évidemment une exagération dont le simple raisonnement doit faire facilement justice.

Il est donc facile de se rendre compte que les vignes ne dépérissent pas parce qu'elles sont greffées, mais parce que le porte-greffe est planté dans un terrain qui ne lui convient pas. Le greffage, étant par lui-même une cause d'affaiblissement, agit ici en accélérant les conséquences du défaut d'adaptation qui se seraient produites tout de même, quoique im peu plus tardivement, mais il n'en est pas la cause première.

Partant de ce principe que c'est du greffage que nous vient tout le mal, d'autres viticulteurs, exclusifs à leur façon, seraient disposés à renoncer absolument aux porte-greffes et à se lancer tète baissée dans la propagation des producteurs directs. Il est à craindre qu'exagérant cette tendance, ils ne tombent dans l'excès contraire et ne laissent souvent la proie pour courir après l'ombre. Les raisons en ont été expliquées avec détails dans plusieurs chapitres de cette étude, et il serait inutile d'y revenir. Rappelons seulement, comme nous l'avons longuement développé, qu'avec les producteurs directs ce que l'on gagne en qualité et en fertilité on le perd le plus souvent en résistance au Phylloxéra, et qu'alors

GOiNGLUSIONS. 741

Tavantage ne compense pas toujours l'inconvéûioDt auquel on s'expose.

Il faudra donc, mettant chaque chose à sa place, ne négliger aucun des moyens que Texpérience nous a indiqués comme étant susceptibles de nous rendre des services. Nous planterons de préférence les porte-greffes dans tous les terrains que nous savons pouvoir leur conveuir. Quoi qu'on en puisse dire, ce sera surtout avec eux que nous obtiendrons tout à la fois qualité et même quantité, c'est-à-dire deux choses que nous devons désirer voir toujours réunies. Ajoutons que ce ne sera qu'avec les portegreffes, et seulement gr&ce au greffage, que nous pourrons conserver dans toute leur intégrité les qualités exceptionnelles de nos grands vins, si justement appréciées dans le monde entier.

Dans les terrains où nous ne pourrons réussir à faire prospérer aucun porte-greffe, il faudra bien nous résigner à essayer les producteurs directs, et nous savons que quelques-uns, tels que le Jacquez et V Othello, se sont montrés moins exigeants que beaucoup d'autres. Ce soot, pour la plupart, des hybrides tenant de leur parent européen une facilité plus grande que les espèces américaines types, pour l'adaptation à la plupart des terrains argileux ou calcaires; ils doivent aussi à cette parenté l'inconvéoient d'être moins résistants au Phylloxéra.

Avec les producteurs directs, si Tadaptation au sol est relativement plus facile, nous avons vu que

742 MOTBNS DB OÉFBNSK.

la résistance n'est jamais aussi grande, et que pour certains elle laisse même un peu trop à désirer; il faudra donc essayer de la compléter en réservant à ces cépages les terrains les plus fertiles , ceux qui sont de nature à aider leur résistance. Il faudra, de plus, les soutenir par des fumures énergiques et peut*étre même quelquefois par des traitements au sulfure de carbone. La plupart ne nous donneront guère que des \ins de qualité ordinaire, souvent même médiocre, mais qui pourront encore, faute de mieux, nous rendre des services pour la grande consommation.

Dans tous les cas, qu'il s'agisse de plantations avec les porte-greffes ou les producteurs directs , il convient de défoncer profondément et de fumer énergiquement. Il est reconnu aujourd'hui que les cépages américains, en général, sont beaucoup plus gourmands que ne Tétaient nos anciennes vignes européennes ; que môme sous beaucoup de rapports ils sont infiniment plus exigeants et ne sauraient dès lors se contenter des simples soins qu'on donnait jadis à ces dernières.

La vérité n'est pas toujours agréable à dire ni commode à entendre. Cette réflexion nous est souvent venue à l'esprit quand, au cours de cette étude, nous avons été obligé d'exprimer des idées qui n'auront peut-être pas été du goût de tout le monde. Dans les appréciations d'ailleurs extrêmement bienveillantes qui ont été faites des éditions précé-

dentés, on a considéré ces étude^y-Uaiitôi oemme étant empreintes d'optimisme, tantôt au contraire comme péchant par l'excès opposé ; ce sont même ces dernières appréciations qui se sont trouvées en majorité. Elles prouvent tout au moins qu'en écrivant les trop nombreux chapitres qui composent ce livre, beaucoup plus volumineux qu'il ne faudrait, nous n'avons pas cherché à obscurcir la vérité en nous bornant à montrer seulement le beau côté de chacune des questions.

Certainement, si nous avions voulu le faire, notre tâche aurait été tout à la fois plus facile, infiniment plus agréable, et nos écrits auraient pu servir plus efficacement des spéculations intéressées. Nous y aurions trouvé, en dehors de toute satisfaction d'amour-propre, sinon l'honneur, du moins peut-être un peu d'encens et sans doute aussi quelque profit. Nous avons pensé que ce n'était pas là notre but, voulant avant tout nous acquitter d'un devoir en essayant de faire une œuvre utile. Nous ne nous y sommes pas épargné, ne ménageant ni nos forces ni beaucoup do notre temps, en poursuivant consciencieusement des études qui, par leur nature, sont peu conformes à notre goût et qui ne nous ont été personnellement d'aucune utilité pratique, puisque nous ne possédons pas un seul pied de Vigne.

Mais le caractère humain est ainsi fait qu'il ne nous prédispose que trop à voir tout en beau, et notre imagination ne sait pas toujours se garder

d'un enthousiasme quelquefois irréfléchi. Aussi avons^nous pensé, au risque d'être accusé à nouveau de pessimisme, qu'il était non moins utile et encore plus nécessaire de faire connaître le revers de la médaille en regard des avantages que peuvent présenter chacune des questions. C'est de cette manière seulement que Ton trouve, pour toutes choses» un enseignement toujours précieux en ce qu'il . nous signale chaque fois les inconvénients, nous indique le moyen de les éviter et nous prémunit contre le danger qu'ils peuvent présenter.

Si maintenant, reportant nos regards en arrière, nous examinons attentivement les phases douloureuses par lesquelles est passée notre pauvre viticulture pendant ces vingt dernières années, nous pourrons apprécier les efforts surhumains qui ont été faits un peu partout pour améliorer une situation qui s'est aggravée de plus en plus.

C'est ainsi que nous avons essayé de décrire les divers moyens de défense qui ont été mis en œuvre pour défendre nos malheureux vignobles contre leurs ennemis de plus en plus nombreux. S'ils n'ont pas empêché jusqu'à présent la destruction d'immenses surfaces, les efforts combinés de tous les hommes dévoués qui se sont occupés avec ardeur de l'étude de la question, p'aurontpas été inutiles. Il est permis d'espérer aujourd'hui que nos viticulteurs sont armés pour défendre efficacement les vignobles qui nous restent, non seulement contre

60NCLUS10NS. 745

le Mildew et la plupart des autres parasites, mais encore contre le Phylloxéra.

Il y a tout lieu de croire, dans l'état actuel de la question, que les badigeonnages pratiqués selon les indications de M. Balbiani et appliqués dans les régions qui commencent à être atteintes, exerceront une influence bienfaisante en arrêtant à ses débuts le développement trop rapide de l'insecte.

Ce traitement sera non moins utile dans les arrondissements encore indemnes, mais qui se trouveront dans une zone voisine des parties contaminées. Quoique la présence de Tinsecte n'y ait pas encore été constatée, le voisinage des régions atteintes permet en effet de présumer que l'invasion s'est déjà produite, bien qu'elle ne soit pas encore apparente, et c'est surtout dans ce cas qu'il est utile de traiter préventivement par le badigeonnage.

Dès que l'invasion aura été constatée, ce sera le moment de pratiquer aussi le traitement au sulfure de carbone. Son efficacité deviendra d'autant plus grande que le badigeonnage aura été opéré depuis un , deux ou trois ans ; son action se bornera alors à compléter une cure déjà bien préparée.

Par ces deux moyens combinés, on pourra se défendre efficacement, et il y a tout lieu d'espérer qu'on parviendra à sauver ainsi une bonne partie des vignobles encore existants. On réussira, comme nous l'avons expliqué, toutes les fois que le sol, par sa nature spéciale, permettra aux insecticides d'agir

Sahîjt, 3« édil 48

746 MOTBNS DE DÉFBNSB.

efficacenwit. Ceux-ci seront alors un adjuvant utile, venant compléter ce qui manquait au sol pour le rendre résistant. Ces mêmes insecticides seront absolument inefficaces dans les terrains trop compacts ou manquant de profondeur et de perméabilité.

Certainement les ravages produits sont déjà immenses, et on pourrait dire irréparables, en ce sens surtout qu'ils ont amené la ruine dans les contrées autrefois les mieux partagées. La région méditerranéenne surtout est la plus éprouvée, parce qu'avec son climat spécial, la culture de la Vigne était la seule qui fût rémunératrice; on pourrait ajouter même sans aucune exagération qu'elle y est la seule possible. Les vignes américaines, toutes choses allant pour le mieux, ne réussiront jamais à lui donner la dixième partie du bien-être dont elle jouissait auparavant.

Peut-être ferait-on bien, pour que le badigeonnage et le sulfure de carbone produisent tout leur effet utile, de faire enlever soigneusement les galles phylloxériques qui se montrent souvent en grand nombre sur les feuilles des vignes américaines, et particulièrement sur les Clinton, Riparia, Taylor^ Vialla, etc., etc. Les insectes sortant des galles peuvent être emportés par le vent, et il y a là sans doute un moyen de contagion à distance aussi dangereux et peut-être plus dangereux que la propagation de proche en proche par les Phylloxéra des racines.

Nous terminerons cette étude en renouvelant les vœux déjà formulés dans les éditions précédentes, afin que:

l"" Les Pouvoirs publics donnent une solution si impatiemment attendue à la question des canaux dérivés du Rhône ;

2'' Qu'ils pressent aussi l'exécution des canaux de dérivation, partout où d'autres cours d'eau permettront les irrigations ou les submersions ;

3® Qu'ils facilitent, en simplifiant les formalités préalables et en aidant aussi efiScacement que possible les travaux de nature analogue devant être exécutés par les Syndicats déjà formés ou à former;

V Qu'ils exemptent de l'impôt foncier le sol des vignobles détruits par le Phylloxéra, pendant au moins les cinq années qui suivent cette destruction ;

5® Que l'exemption soit prolongée de cinq années de plus pour les vignobles reconstitués, comme encouragement à cette reconstitution ;

6® Que des modifications dans le tarif général des douanes permettent aux vins français de se défendre à armes égales contre l'importation étrangère;

7® Qu'ils prennent enfin toutes les mesures susceptibles d'améliorer le sort des populations agricoles si cruellement éprouvées, dans les contrées dont les vignobles ont été anéantis.

Si l'initiative privée a produit les résultats remarquables que nous avons cités tout à Theure,

748 MOYENS DB DEFENSB.

dénotant chez les viticulteurs une énergie très grande dans l'emploi des moyens de défense, il est juste que, de son côté, TÉtat lui vienne en aide par tous l6s moyens en son pouvoir^ d'autant plus que, dans cette question, l'intérêt de TÉtat est intimement lié au rétablissement de la prospérité de la viticulture.

Quelques-uns de nos législateurs ont compris les avantages qui résulteraient pour le pays en entrant largement dans cette, voie ; ils ont pris l'initiative, auprès des Pouvoirs publics, de la plupart des questions énumérées ci-dessus, dont ils ont apprécié l'importance très grande pour l'avenir de la France, et qu'ils soutiennent avec beaucoup de dévouement. La viticulture française leur sera reconnaissante de ce qu'ils auront fait pour elle, et en ceci, mieux qu en beaucoup d'autres choses, il seront sûrs de défendre les véritables intérêts généraux de la France tout entière.

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