TROISIÈME PARTIE
Le mode de taille, tel qu'il est adopté depuis longtemps dans la plupart de nos vignobles, et que nous faisons subir à notre Vigne européenne pour la plier aux exigences de la grande culture, offre des avantages si nombreux et tellement évidents, qu'on a facilement passé outre sur les inconvénients qu'il peut présenter. Aussi n'a-t-on jamais eu la pensée, et cela avec raison au moins jusqu'à présent» de modifier en rien les divers systèmes de taille en usage dans toutes les régions où la Vigne est cultivée et dont notre viticulture s'est si bien trouvée jusqu'ici.
Cependant il s'en fallait de beaucoup que la disposition en souche basse de petite forme (voir fig. 1 9 , pag. 378), adoptée dans nos contrées méridionales,
et particulièrement dans le Languedoc, soit en harmonie avec la nature môme de la Vigne. Â plus forte raison doit-il eu être ainsi avec le mode de plantation on pieds très rapprochés ne portant qu'un seul courson, en usage dans les vignobles justement renommés de la Bourgogne (voir fig. 40), ou de
Fig. 40. — Vignes de la Bourgogne fixées sur échalas.
THermitage (voir fig. 37,pag. 432).On peut en juger surtout par la fig. 37, qui représente Tune de ces souches après qu'elle a été taillée ; elle nous montre la proportion on ne peut plus exiguë de ce système arborescent dont la charpente est réduite à sa plus
simple expression. Il en est à peu près de même de la forme, très réduite aussi, et adoptée dans les vignobles de Vaucluse (voir flg. 41).
Fig, 41. — Vignes de Vaucluse taillées.
La Vigne a été pourvue par la nature de rameaux s'allongeant démesurément en lianes, et de vrilles destinées à s'accrocher à tous les objets qui peuvent se trouver à sa portée, ce qui indique évidemment ^'elleest une plante grimpante. Elle est donc munie d'organes qui permettent à ses rameaux de grimper sur les arbres et jusqu'à l'extrémité des branches, pour s'élancer ensuite sur les arbres voisins ; c'est bien là évidemment la prédisposition naturelle de ce végétal quand il est livré à lui-même.
Au lieu de respecter, dans nos cultures, le caractère essentiellement grimpant de la Vigne, nous en avons fait, dans nos vignobles, un petit arbuste réduit à des dimensions aussi exiguës que possible, ot maintenu dans ces proportions fort réduites par une taille impitoyable, qui enlève chaque fois à peu
près tout le bois qui s'est développé dans lecourant de l'année précédente.
Il faut vraiment que la Vigne soit bien robuste pour résister, comme elle le fait si bien, à un traitement aussi contraire à sa nature, et dont la plupart des végétaux ne s'accommoderaient pas facilement Nous imitons en cela, sans nous en douter, les C!liinois et les Japonais, qui excellent dans l'art de torturer et surtout de nanifier beaucoup de végétaux, qu'ils obligent ainsi, à force de patience et d'efforts intelligents, à se maintenir dans des proportions excessivement réduites.
Et pourtant, malgré tout, la Vigne supportait parfaitement ce moyen quelque peu barbare de traitement. Elle y résistait même si bien, que sa durée était encore relativement fort grande et que daos quelques vignobles exceptionnellement privilégiés, comme par exemple à Gigean et dans la vallée de l'Hérault, ainsi que sur beaucoup d'autres points, elle donnait tout de même quelquefois des rendements véritablement prodigieux de 250 à 300 hectolitres à l'hectare.
Ce mode de culture, étudié et amélioré depuis fort longtemps par un grand nombre de générations successives de viticulteurs, s'adaptait admirablement aux conditions climatériques et économiques de notre région méridionale, et se trouvait parfaitement approprié au climat des contrées où U était mis en pratique.
Il en est de même des différents autres modes détaille et de formation arborescente adoptés en Bourgogne et dans le Bordelais, en Touraine et en Champagne, dans Tlsère et dans la Savoie, partout enfin où la Vigne est cultivée. Chaque système est approprié aux conditions du milieu dans lequel il est appliqué, et ce n'est pas sans de sérieuses raisons qu'il a été adopté de préférence à tout autre dans les contrées où il est mis en pratique. Il n'est aucun de ces procédés qui n'ait sa raison d'être pour chacune des régions viticoles, autant de la France que de tous les autres pays.
Chacun de ces systèmes de taille et de formation de la charpente de la Vigne répond aux exigences diverses qui résultent du climat du lieu, de la nature dominante du sol, de la variété de cépage qui est cultivée, de la qualité du vin qu'on désire obtenir, du prix de la main-d'œuvre, ainsi que de plusieurs autres conditions physiques, climatériques et économiques, qui sont spéciales à chacune de ces régions.
C'est ainsi que, dans THèrault, on avait adopté la formation en souche basse sur 4, 5 ou 6 bras (voirfig. 19, pag. 378), portant un ou deux coursons taillés sur un œil franc au-dessus de ce qu'on appelle improprement le sous-œil {bourre et ftcmrriou en Languedoc), ou, pour mieux dire, à deux yeux au-dessus de l'empattement. Grâce à ce mode de taille et de formation de la charpente, étudié avec
soin depuis de fort longues années, on peut même dire depuis plusieurs siècles, pour donner une fructification aussi grande que possible dans un espace déterminé, on est arrivé à récolter dans THérault, en 1869, 15 naillions 236 mille hoctolitres de vin, quantité véritablement fabuleuse pour un seul département. Cette même année, la récolte totale de la France s'éleva à 71 millions d'hectolitres. C'était, pour l'ensemble du vignoble français, une production d'une abondance jusque-là sans précédents el qui n'a été dépassée qu'une seule fois depuis cette époque, en 1875 : elle atteignit alors 83 millions 632 mille hectolitres, c'est-à-dire une quantité qui n'avait jamais été égalée et qui malheureusemeot ne semble pas près de revenir.
On voit, en comparant ces chiffres, que l'Hérault, à lui seul, avait produit en 1869 un peu plus du cinquième et un peu moins du quart de la production totale de la France. La récolte de l'Hérault resta très abondante pendant les cinq années qui suivirent, et elle était encore de 13 millions d'hectolitres en 1874. Il est vrai que c'était alors, malheureusement pour nous, le chant du cygne de nos vignobles menacés de disparaître. Cette énorme production, d'une abondance extraordinaire pendant six années consécutives et qui n'avait jamais été observée auparavant, a diminué progressivement depuis cette époque et ne se reverra peut-être pas de longtemps.
Il sera sans doute utile, à propos de la taille, de rappeler ici en peu de mots quel est le point précis SOT le rameau-sarment où doit s'opérer la coupe du courson. Que celui-ci soit taillé court ou à un œil franc au-dessus des yeux de la base, comme on le pratiquait autrefois dans T Hérault, ou bien taillé plus long, à deux ou trois yeux et même davantage, il est toujours utile de faire la coupe du sarment là où elle est la plus avantageuse.
En examinant la fig. 9 (voir pag. 334), il est facile de remarquer qu'il existe une cloison transversale sur le point où se trouve l'œil H, appelé bov/rre en Languedoc, et placé lui-môme dans Taisselle d'une feuille ; on peut voir encore (en 2) le point d'insertion du pétiole, appelé vulgairement qvsue, de cette feuille, immédiatement au-dessous de ce môme œil H, tandis que de l'autre côté du rameau on remarque en 2 la base de la vrille qui a été enlevée.
Sur ce point, appelé nœud, le sarment est boisé et plein dans son intérieur. Il est donc facile de comprendre que si Ton opère la taille en cet endroit selon la ligne 22, la coupe du courson sera formée par une cloison étanche, qui empêchera Tair et la pluie de pénétrer.
À.U contraire, si l'on opère la taille dans la longaeor du reste du mérithalle, soit en B B, il est facile de comprendre que la moelle sera mise à nu et qu'elle se desséchera promptement. Il se formera
une ouverture qui laissera passer l'air sec, et par où la pluie pénétrera sans obstacle jusqu'à Toeil 0. Celui-ci pourra de la sorte être éventé, c'est-à-dire qu'il ne se développera pas ou ne poussera que faiblement.
Il n'est certainement pas besoin d'insister pour faire comprendre les avantages considérables de cette manière de pratiquer la taille du rameau-sar^ ment pour en faire un courson. Peut-être convientil cependant d'ajouter qu'on fera bien d'opérer la coupe en biseau, c'est-à-dire en taillant par le milieu l'œil 0 ou H et en dirigeant l'instrument selon une section oblique de façon à conserver toute l'épaisseur de la cloison.