De l'Allemagne
paix est faite. Une blonde fiancée attend le soldat. Parmi des rameaux verts, au bruit des chants, des cris de joie, des bruissements de cymbales, « et cling et clang », les soldats reviennent au pays, tous moins Guillaume. Lénore se laisse aller à la douleur. Cependant une nuit elle entend au loin comme un galop de cheval : « trap^ trap, trap ». Un cavalier descend sous le balcon de la jeune fille avec un cliquetis d'armes. Le heurtoir de la porte frappe : « pan, pan ».
C'est Guillaume. Brûlant d'amour, il veut, cette nuit même, faire faire cent lieues à sa fiancée pour la conduire au lit nuptial. Lénore s'habille, descend, saute sur le cheval, passe ses bras autour du cavalier, et « harre, harre, hop, hop », ils partent au galop.
Pendant le chemin Guillaume ne répond à Lénore étonnée que : a Hourrah! hourrah! les morts vont vite. »
Cheval et cavalier sont haletants; les cailloux se brisent, des étincelles en jaillissent; « hop, hop, hop », la course continue fiévreuse.
Guillaume et sa fiancée passent près de potences où, à demi éclairés par la lune, s'agitent des pendus. — a Hé! hé! bonnes gens, ici, suivez-moi, dansez-nous la ronde de noces quand nous nous mettrons au lit. »
— « Hou! hou! Les bonnes gens se mettent à leur suite. C'est comme le vent quand il tournoie dans les feuilles mortes. Hop! hop! hop! La course continue au galop. »
A l'aube, les deux fiancés arrivent près d'une grille de fer. C'est la porte du cimetière!
« Tout d'un coup , quel aflFreux miracle ! L'habillement du cavalier tombe pièce par pièce, semblable à des lambeaux pourris. Sa tête n'est qu'un crâne nu, sans chair et sans cheveux, son corps est un squelette, sa main tient la faux et le sablier. »
Voilà ce qu'est devenu le beau soldat Guillaume.
« Le cheval se cabre, souffle, lance des flammes, se dérobe de dessous sa charge; il a disparu, il est englouti. » Mort aussi le cheval de Guillaume.
Lénore, saisie d'effroi, lutte entre la vie et la mort et finit par succomber.
D'ipris an* lithographie de Zieglcr, de U Revue la SilhonelU (iS3o).
« A la clarté de la lune, les esprits dansent une ronde autour d'elle. »
Tels sont les principaux détails de la ballade de Lénore, qu'introduisit en France M°' de Staël et dont elle se montrait si enthousiaste.
A étudier la trame du poème de Biirger on trouve le motif exploité si souvent dans les chants populaires ; une jeune fille est
morte de chagrin en apprenant que son fiancé a succombé sur le champ de bataille. Rien de plus. De sombres incidents colorent, il est vrai, le thème germanique : l'invitation à la nuit de noces, la course échevelée dans la campagne, le cheval haletant, le passage près du champ des suppliciés, Tescorte des pendus, le jeu de la lune et des nuages, le sifflement du vent, le cimetière, la ronde des fantômes, et, si on y joint les rudes assonances imitatives de la langue allemande, les cling. clang des cymbales, les trap, trap du galop du cheval, les hourra et les hop, hop du cavalier, les lugubres /row, hou des squelettes agités par le vent, on reconnaîtra combien, 'sous le premier Empire, cette conception dut rompre avec le poncif des derniers poètes de VAlmanach des Muses.
De 1810 à i83o, la ballade de Lénore fut traduite plusieurs fois. Elle contenait trop d'éléments romantiques pour ne pas aider au courant; mais sa vulgarisation fut due aux peintres plus particulièrement. Eux aussi sont de « bonnes gens » qui, en quête de pittoresque, s'inquiètent médiocrement du fond. Deux fiancés chevauchant la nuit à travers les espaces, suivis de gnomes, faisaient à merveille leur affaire : du noir, du blanc, la lune assombrie par les nuages, des fantômes, un sujet populaire et qui porte, combien d'artistes n'en demandent pas davantage!
Les peintres envisagèrent le fiancé de Lénore de diverses manières, entre autres en personnage désespéré, vêtu d'un collant. Ceux qui voulaient plaire aux dames représentaient Guillaume en hussard; d'autres, sans se préoccuper de l'année 1773, époque à laquelle Bûrger avait composé sa ballade, s'en tinrent à l'habillement pseudo-Renaissance mis à la mode par les Devéria.
Traducteurs et peintres vulgarisèrent tellement le lied que, sous le coup des idées de i83o, les frères Cogniard firent