LÉNORE
jouer au théâtre de la Porte - Saint - Martin , dont ils étaient directeurs, un drame fantastique de Lénore; mais le public ne montra pas un vif enthousiasme pour cette conception; et nousmêmes, quoique élevés dans Tadmiration de ce poème, nous nous apercevons aujourd'hui que la Lénore^ malgré sa toile de. fond macabre, est aussi démodée que a le jeune et beau Dunois».
La ballade de Lénore devait tenter également les compositeurs par son caractère mélodramatique, ses sombres détails et les ressources qu'ils offrent à la musique imitative. Monpou se mit à la besogne, incité sans doute par Gérard de* Nerval qui, lui aussi, avait donné une traduction de l'œuvre de Bûrger. Un album en résulta d'autant plus dans l'esprit du temps que trois artistes, Célestin Nanteuil, Camille Rogier, Jules Goddé, s'étaient entendus pour illustrer l'œuvre et la rendre digne de Victor Hugo à qui la symphonie fut dédiée.
A lui seul le frontispice est un monument. Architecture, sculptures dans les niches, rappel des principaux motifs du drame font songer aux « ouvertures » de drames lyriques dans lesquelles le compositeur enchâsse les mélodies les mieux venues de sa partition. Trois lithographies, une de Camille Rogier, deux autres de Célestin Nanteuil, précèdent chaque division de la ballade et les motifs fantastiques sont empruntés au riche magasin d'accessoires oii sont remisés les chevaliers d'outre -Rhin bardés de fer, les pâles fantômes, les squelettes au rictus grimaçant, les cimetières et la lune dans son plein illuminant d'effroyables spectacles.
Sans contredit les compositeurs, ainsi interprétés par les peintres, doivent passer d'agréables quarts d'heure.
Malgré le luxe de mise en scène déployé par l'éditeur, la Lénore d'Hippolyte Monpou, contemporaine du Childe-Harold de
Berlioz, ne produisit pas une vive sensation; du moins je n'en trouve pas trace dans les journaux et les revues de Tépoque.
Un musicien de mes amis*, qui a étudié cette œuvre avec plus d'autorité qu'il n'appartient à un écrivain, me dit qu'on aurait une pauvre idée de l'auteur de tant de mélodies romantiques si on s'en rapportait à ce que, dans sa préface, il appelle « le drame fantastique en récit et en action».
Il reste heureusement à la mémoire d'Hippolyte Monpou d'autres mélodies moins ambitieuses qui prirent rang et font encore tressaillir le cœur de quelques-uns de ses contemporains.
Le véritable Monpoii, il faut le chercher en Espagne. C'est là son terrain, qu'il a fait sien presque autant que Beaumarchais. Barcelone lui appartient comme Séville à Figaro.
Âvez-vous vu dans Barcelone ?
a commandé une phrase musicale qui triomphe de la suggestion du poète. Ce n'est plus Musset qui en est le créateur, c'est Monpou. Dans de semblables associations entre poètes et musiciens y il faut que le poète consente à porter sur ses épaules le compositeur et lui serve de piédestal. Si jeune et si moderne que soit resté Alfred de Musset auprès des étudiants et des femmes d'aujourd'hui, c'est pourtant Monpou qui l'emporte dans la petite pièce amoureuse consacrée aux charmes de la marquise d'Almaëgui.
Tout est bien venu, d'un jet amoureux, dans cette ballade qu'il faut avoir entendu chanter par Roger. Un vif entraînement caractérise le refrain qui n'a besoin ni de castagnettes ni de tambours de basque pour faire penser aux mantilles, aux tailles
t. M. Â. BoisseaU; à qui je dois communication de la très rare Lénore de Monpou.
cambrées, au regard noir et provocant des femmes espagnoles. L'amour colore chaque note de cette séguedille; il faut être jeune, ardent, amoureux, pour laisser échapper de sa poitrine une telle émotion, chaste et sensuelle à la fois.
Monpou fit jouer des opéras, composa de nombreuses romances; il n'a rien laissé de comparable à cet élan musical si bien d'accord avec son époque. Par là il reste associé aux esprits du même temps. Il lui avait été donné de dire un mot qui n'avait pas été dit si chaleureusement.
Une mélodie, un conte, un sonnet, suffisent pour sauver de l'oubli le nom d'un homme. Monpou, mort jeune, est resté poétique. Et peut-être sa tombe est-elle entretenue de fleurs par une vieille dame de i83o, qui, le jour des Morts, dépose une couronne à la mémoire du compositeur, et, pleine d'émotion, s'en va en songeant :
Av«z-vous vu dans Barcelone ?