CHAPITRE XI
l'adultère en i83o. — l'orgie
Ce furent deux des principaux mots du dictionnaire romantique, ceux que les écrivains employaient avec le plus de complaisance.
NETTE DE TON anutcril vert, de Uu
Sans prétendre entrer profondément au cœur de la grave question de l'adultère, une vignette de Tony Johannot m'attire : un peu plus grave que ne le comporte d'habitude le crayon de ce gentil petit maître, elle m'a paru appeler quelques commentaires.
Un élégant jeune homme en déshabillé du matin (peut-être
vient-il de s'arracher des bras d'une galante créature) se trouve en face d'un prêtre austère qui, le doigt posé sur un livre entr ouvert, appelle son regard sur le mot adultère. Ce livre n'est fias le Code, mais bien l'Évangile au passage où il est dît : a Ni les fornicateurs ni les adultères n'entreront dans le royaume des cieux. » Ainsi était paraphrasé par la vignette un chapitre du Manuscrit vert de Gustave Drouineau, romancier humanitaire, subissant le souffle du même vent enflammé qui embrasait la plupart des poitrines d'écrivains de la même époque.
Mais ne convient-il pas d'indiquer la situation de quelques lettrés qui regardaient la mêlée romantique sans y prendre part et cependant étaient agités, au plus profond de leur être, par les violentes secousses des poètes et des romanciers contre les institutions sociales ?
Sans doute les doctrines de Gustave Drouineau, sorte de mystagogue au cerveau mal équilibré (il mourut il y a peu d'années dans une maison d'aliénés), trouvaient peu d'adhérents. Il n'en fut pas de même de George Sand qui, tout d'abord, dans sa première manière, entraîna à sa suite un certain nombre « d'âmes meurtries ployant sous le joug du mari », aspirant par conséquent à la liberté.
Le miroir que projetait alors M™* Sand sur le terrain du roman intime ne reflétait à vrai dire que sa propre image. Si, à côté de ce portrait, apparaissait le mari ou l'amant, c'était à l'état, l'un de repoussoir, l'autre d'utilité. Tel fut le trio que longtemps mit en action l'auteur de Lélia, en le rehaussant d'une phraséologie qui ne manquait pas d'une sorte d'éloquence. *
Si les mœurs font les romans, la société du commencement du règne de Louis- Philippe dut être profondément bouleversée, matrimonialement parlant. A s'en rapporter aux écrits de
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M"" Sand, V adultère planait au-dessus de la France, en province aussi bien qu'à Paris.
Dans cet ordre de choses, George Sand. fut-elle véritablement l'expression de son époque?
J'entrevois une jeune femme douée de facultés imaginatives exceptionnelles, que la puissance du mari révolte, a cœur qui se débat contre les arrêts de la destinée », qui n'a pas trouvé sa
de IVcale de Tonj Jobinaot (vers itf3o).
moitié pas plus que, libre, elle ne la trouvera après de nombreuses recherches. Cette femme, grâce à sa plume facile, entraine après elle le cortège de personnes qui manquent du sens pratique de la vie à deux : passionnant les uns, attaquée par les autres, jouant avec habileté du thème du 0 malaise social » ou des « grandes plaies de la civilisation agonisante n, M"** Sand, par ses e aspirations vers une existence meilleure » , conquit une popularité susceptible d'égarer ceux qui se piquent d'étudier les mœurs à travers les romans.
Si la statistique pouvait intervenir dans ce courant d'études, on verrait que l'adultère puni par la loi n était guère plus considérable en i83o qu'«n 1880.
La France n'est pas une nation qui lapide celles qui violent la foi conjugale; elle s'amuse plus volontiers aux dépens de leurs victimes et en fait le sujet de comédies piquantes qui font connaître bien plus le sentiment gaulois que les prêches dogmatiques sans rapport avec notre esprit sceptique.
Alors que, sous le premier Empire, des hommes politiques discutaient sur ce sujet :
— L'adultère qui, dans le Code civil, est un fait immense, dit Napoléon, n'est, dans le fait, qu'une galanterie, une affaire de bal masqué.
11 revint encore dans la même soirée sur le sujet.
— L'adultère, ajoutait Napoléon, n'est pas un phénomène, c'est une affaire de canapé.
Les législateurs sont cyniques; mais les conteurs français du XV** et du xvi* siècle ne pensaient-ils pas de même avec plus de gaieté, et n'ont-ils pas engendré la Physiologie (qu'on pourrait
aussi bien appeler la philosophie) du mariage?
M""** Sand ne comprenait pas plus l'ancienne gauloiserie que M™* Cottin; aussi aujourd'hui celui-là serait-il bien arriéré qui prendrait pour thème de ses arguments contre l'adultère des citations de Lélia, et il faut voir avec quelle violente et peu respectueuse ironie Proudhon traita, vingt ans plus tard, les déclamations des a cœurs qui se révoltent contre les arrêts de la destinée», les imprécations poétiques à propos des a passions réprimées par les lois' ».
I. De même, au début, ces doctrines répondaient faiblement à l^idcal romantique. — Une Genevoise, disait*on de M"^ Sand dans le monde des poètes.
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Un des écrivains qui contribua à vulgariser fortement Tadultère, à le rendre significatif et possible même dans sa violence, fut Alexandre Dumas; avec moins de ménagement que M""* Sand, plus d'emportement, une sensualité ardente qui ne se cachait pas derrière le paravent hypocrite de réformes sociales, l'auteur d'-4wtony arbora l'adultère comme un drapeau; il en fit le pivot du drame moderne, comme les Grecs avaient employé la fatalité dans leurs grandes conceptions dramatiques. Avec le créole l'adultère faisait son entrée triomphante dans quelques salons, et certaines femmes de ce temps ne demandaient qu à se jeter aux pieds de ce vainqueur irrésistible.
Je dis quelques salons et certaines femmes. L'adultère, tel qu'on l'affichaiit dans les drames et les romans, n'était mis réellement en pratique que par des bas -bleus, des actrices, les déclassées, les curieuses qu'un nom retentissant attire et qui se mêlent volontiers au monde où on s'amuse. On jouait à l'adultère comme on joue à un jeu de hasard. Sans prétendre faire des rosières des femmes de i83o, celles qui vécurent dans le monde des artistes et en acceptèrent le sans-gêne ne furent qu'une excessive minorité dans Paris. Le factice et l'entraînement de l'adultère n'eurent prise que dans un cercle restreint. Et il en fut, je le croîs, de l'adultère comme de Torgie.
Sans doute il est des époques où une agitation singulière s'empare des esprits. La fièvre enflamme le sang. .La vie domestique paraît maussade. Ce que veut alors la nation, elle Fignore; elle est inquiète, nerveuse, quasi hystérique et à des moments d'abattement fait succéder de bizarres ardeurs.
Un certain nombre de jeunes hommes qui, en i83o, entraient dans les lettres et les arts, remportèrent quelques victoires faciles en marchant, sous le drapeau de l'adultère, à la rencontre des
quelques dames décrites ci-dessus ; ne trouvant pas une complète satisfaction à enlever des femmes à des maris peu jaloux, peut-être cet assouvissement sans danger les poussa^t'il à ajouter le mot orgie sur l'étendard de leurs passions.
Orgie devint facilement à la mode. Peu de drames sans orgie, depuis que Gennaro avec son poignard avait gravé sur la façade du palais des Borgia la triomphante anagramme Orgia.
VIGNETTE DE TONY JOHANNOT, pour l*ï Poimei dAlfred de Vigny (1839).
Il était fécond le nombre d'incidents mouvementés auxquels prêtaient ces deux courtes syllabes si pleines. L'orgie, c'étaiest, avec la beauté et la richesse, la sensualité, l'oubli de la vie, les joies de l'enfer, la révolte contre la société, le délire des sens, l'homme redevenu mâle, la femme femelle.
Que de belles orgies au théâtre, dans les livres!
L'orgie partie de très haut devait descendre très bas. N'est-ce
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pas l'orgie qui provoqua l'invention du roman maritime qui fleurit
pendant une couple d'années? On avait bu jusqu'à la lie les
meilleurs vins de Chypre; les robes de soie des grandes dames
avaient été suffisamment arrachées. Les poisons italiens les plus
fameux semblaient fades. Les bonnes lames de Tolède étaient
ébréchées. Les romanciers arrivèrent aux coups de couteaux. Et
quels coups de couteaux que ceux de matelots ivres!
Vraiment une orgie sur le pont d'un navire, même rapportée
sur son livre de bord par le consciencieux M. Jal, historiographe
de la marine, était émouvante et féroce. Plus de lambris dorés! Ils
avaient été brûlés par d'impétueuses Vénitiennes! Pour décor, un
pont de navire, les flots, la lune éclairant l'ivresse, le sang, le viol !
Triomphantes orgies que celles des romans maritimes! Nous
les regardons aujourd'hui d'un œil quelque peu étonné, nous
demandant la cause de ces singulières infiltrations dans le courant
modéré des institutions sociales d'alors.
L'orgie des premières années de i83o, je la rattacherai plutôt
par un fil, si mince qu'il soit, aux gaillardises de la fin de la
Restauration, aux succès de Pigault- Lebrun, aux couplets salés
et très salés de M. Vatout, et plus particulièrement à cette
fameuse soirée du château de Grandvaux où, après souper,
Adolphe Thiers montra^ dit-on, à une fenêtre du château la face
contraire à celle qu'exposait Quasimodo au pilori. Une gaminerie
rabelaisienne qui projette un rayon gai sur le grave auteur de
V Histoire de la Révolution,
Si cette légende, attachée à la mémoire du a petit bourgeois »,
repose sur un fond de vérité, elle appartient plutôt aux joyeusetés
de l'auteur du Secret de Monsieur Ladureau qu'au domaine de
Torgie. Les romantiques se piquaient de tenue et ne recherchaient
pas de pareils effets.