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CHAPITRE XII

Sur l'historique des salons romantiques, où se brassaient les succès de la nouvelle école, on serait réduit à peu d'échappées

soiitiE A l'arsenal.

Gravure à l'cau-lorlc de Tony Johinoat (ittJl).

lumineuses, si les vignettes et les lithographies ne fournissaient certains renseignements de détail. M"* Menessier-Nodier, qui a écrit un livre intime sur son père, a négligé de rendre le mouvement des fameuses soirées de l'Arsenal ; là pourtant passèrent les célébrités du romantisme, les étoiles poétiques qui pointaient, les astres qui ne demandaient qu'à briller. « L'allumeur » était un fin

compère, une sorte de bonhomme lettré, philosophe, à qui la fiction historique ne déplaisait pas et qui, voilant prudemment sa pensée, consentait facilement à devenir le père de cette jeunesse ardente. Condamné à une vie difficile par son peu de fortune, Charles Nodier se prêta de tout cœur à ouvrir ses bras aux nouveaux venus, certain que ceux-ci, à l'occasion, lui rendraient la monnaie de sa pièce.

C'est de la politique de vieillard bien portant que de donner des fêtes aux jeunes. De même qu'Enfantin, dans les dernières années de sa vie, recevait dans ses salons les jeunes femmes et les jeunes hommes qui marquaient, Nodier ouvrit à deux battants les portes de l'Arsenal. Dans cet endroit, plein de souvenirs historiques, on fit des lectures, on joua, on dansa, on se livra à de chaudes discussions que semblait écouter le maître du logis rêveur, et dont Tony Johannot a laissé un vivant croquis.

Quelles sont ces femmes emportées dans un galop « vertigineux » ? Quels sont ces jeunes hommes, dont la petite dimension de l'estampe n'a pas permis au graveur de marquer suffisamment les traits? Jules Janin excepté, je ne trouve qu'un personnage bien en vue, très ressemblant, Paul Foucher, alors très remuant, très myope, très crépu, à qui le journalisme du temps attribuait nombre de bizarreries*.

J'ai trouvé, dans les cartons de mon beau-père, M. Pierret^,

1. Sur la myopie de Thomme les histoires plaisantes ne tarissaient pas. Paul Foucher entre dans un salon où se trouve une copie de la Vénus nue du Titien, a Mademoiselle votre fille?... dit-il à la maîtresse de la maison. Beau portrait; je vous en fais mon compliment. » Un rédacteur de /'i4rfiiftf(i 832) disait de lui : a Paul Foucher est célèbre surtout par la manière dont il danse le galop. Il parle volontiers de ses ouvrages, les explique et les récite presque à ceux qui ne les ont pas lus. Il a une manière de regarder les femmes et de leur parler en décrivant un arc, qui appelle sur lui les yeux de l'assemblée. »

2. La maison hospitalière des Pierret s'ouvrait tous les soirs à un groupe de peintres et

un dessin à la sépîa d'Eugène Delacroix, représentant l'allure habituelle de ce nouveau petit Poinsinet ; c'est dire qu'on n'entrevoyait dans le monde ni dans les ateliers le bon Paul Foucher sous un jour bien sérieux.

On regrette que M™ Victor Hugo n'en ait pas dit plus sur les

PAUL POUCKER.

D'iprèi un croqnli à 11 ttp'a d'Euginc Dclicroix (Tcn iSJt).

soirées de la place Royale. Elle s'est étendue avec raison sur la grande bataille livrée à la Comédie -Française par les partisans d'Hernani; mais les discussions esthétiques de i83o, les

d'amii des «ru ; Delacroix, Scbwilter, Frédéric Villot, Jal, etc.; divers croquis donnent k croire qu*i U suite de quelque mésnveniure récente attribuée à Paul Foucher, toute une soirée fui consacrée i dessiner ses bit* et gestes. Voir pour plus de détails sur ce. petit cénacle la Correspondance d'Eugène Delacroix, éditée par M. Ph. Burty, et les Peintres et Statuaires romantiques, de M. Ernest Cheineau. Paris, Charavay, lilito. la-iS.

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imprécations et les violences qu'appelaient bénévolement sur leurs têtes des adversaires âgés, ne sont peut-être pas suffisamment développées.

t Avec impunité les Hugo font des vers ! »

s'écriait également en vers le vieux Népomucène Lemercier, un novateur de jadis pourtant, mais qui, ulcéré d'être mis à l'écart par les néophytes de la nouvelle école, traitait de criminelle la prosodie romantique et eût certainement envoyé sans remords ses sectateurs au bagne.

Népomucène Lemercier, c'est le vieux Barbé - Marbois, le conventionnel déporté à la Guyane, qui, devenu pair de France sous Louis*Philippe, condamne sans pitié les accusés d'Avril.

Si les poètes de l'Empire se permettaient de telles violences vis-à-vis de leurs adversaires, on admettra la réciprocité des Jeune- France dont, l'un, à la représentation d'Hemani^ criait à un spectateur hostile : « Je vais t'enfoncer le sifflet dans la gorge avec ce poignard! »

Mot mémorable et gai. Il est fâcheux qu'aucun acteur du temps n'en ait recueilli du même ordre. Aux salons romantiques il a manqué un observateur discret, un La Bruyère teinté de Mérimée, qui, impassible, eût écouté sans s'y mêler les discussions littéraires des divers groupes, qui eût regardé les rapports entre les jeunes hommes et les jeunes femmes de Tépoque.

On était jeune, on s'aimait, je ne le nie point; mais les morsures à la peau et au cœur, les regards fatals, les désespérances de damnés inscrits dans les œuvres d'imagination d'alors, ne sont-ils pas quelque peu superficiels et d'épiderme?

Un soif pourtant que j'écoutais, dans les salons d'une Muse, une conversation entre M. Cousin et Alfred de Vigny, il me

sembla que du plomb fondu venait d'être versé dans mon oreille* Un astronome plein d'esprit, M. Babinet, qui, les cheveux en broussaille, le menton appuyé sur la poitrine, semblait sans cesse sommeiller, me souffla tout à coup : a Dans notre temps, nous traînions les femmes par la chevelure sur le parquet. » Après cette étrange confidence, le brave astronome ferma les yeux et sa tête retomba, comme d'habitude, sur sa poitrine; mais M. Babinet, jouant les Antony, me jeta dans quelque trouble.

Je vois, d'après les images de Tépoque, des dandys causant dans les a raouts r> avec les femmes, entre deux quadrilles; je ne trouve pas dans leur attitude, dans leurs regards, cette poussée à Tadultère, ces acres sensualités consacrées par les poètes et par les romanciers : je me demande même parfois si ces romantiques fougueux n'étaient pas des mystificateurs qui voulaient stupéfier les Parisiens. Il y a là, me semble-t-il, plus de cherché, de voulu, que de frénésie réelle. Un Jeune-France se vante de boire du punch dans un crâne; qui sait si, en rentrant, cet enragé ne prend pas une infusion de camomille dans une vulgaire tasse de porcelaine ?

Je me garde toutefois d'affirmer, ayant eu sous les yeux la correspondance du poète romantique le plus gentleman de l'époque avec une actrice de drame passionnée. Je ne sais quelle torche enflammée secouait cette femme parmi les hommes de son entourage ; ce sont des échanges de sensations auprès desquelles la correspondance de Sophie et de Mirabeau est réservée. Le délire des sens atteint une intensité que je ne me hasarderai pas à

décrire : les lettres étranges adressées à M"* Marie D par

des poètes, des romanciers et une femme célèbre, dont je ne veux même pas donner les initiales, font partie actuellement d'une collection de l'étranger la plus riche en documents sur le

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romantisme. On se demande ce que pensera l'avenir de telles révélations le jour où elles seront divulguées.

Pour en revenir aux principales réunions romantiques, on peut ne faire qu'un du salon de Charles Nodier et de celui de Victor Hugo, non par analogie des rois et des reines qui y tenaient le sceptre, mais en raison des invités qui s'y pressaient. L'Arsenal offrait une certaine sévérité d'aspect; des restes de décoration du temps où Sully l'habitait s'opposaient à l'encombrement d'objets d'art, qui, d'ailleurs, n'étaient pas le fait de Charles Nodier. Amateur de livres rares, il était de ceux que ravit une bibliothèque couvrant les murailles d'un appartement. Par son âge, Nodier appartenait à la classe de l'homme de lettres tel qu'on le comprenait au xviii* siècle, c'est-à-dire un philosophe porté à la méditation par les objets qui l'entourent : une sphère sur le bureau, des cartes tapissant les murs, sur le haut de la bibliothèque des bustes de grands hommes de l'antiquité.

Cette austérité d'ameublement n'empêcha pas l'Arsenal de devenir^ à quelques années de là, une sorte d'antichambre des salons de la place Royale; ce fut comme le purgatoire de ce paradis alors qu'après le résultat des grandes batailles dramatiques, M"* Victor Hugo reçut les amis de son mari. Un honneur, un plaisir délicat que d'être accueilli par cette beauté majestueuse, dont les triomphantes épaules, le teint, les yeux noirs, faisaient penser à une reine d'Espagne.

A la place Royale, de même qu'à l'Arsenal, les femmes étaient nombreuses. Qui voudra les voir dans leur élégance, leurs airs de tête de l'époque, devra consulter l'œuvre de Tony Johannot, certaines lithographies de la première manière de Gavarni et, pour les détails de costumes et de coiffures, les dessins sur pierre de Devéria.

Si un esprit porté à la critique s'arrêtait aux poupées gravées sèchement par les journaux de modes de l'époque, avec raison il trouverait quelque peu ridicules les ajustements féminins de i83o; mais à se reporter aux scènes d'ensemble recueillies par les dessi-

pour Une Ame en peine, i'Xtaiitt Kïrmtl ( iB34l.

nateurs dont je parle, l'impression change; on entre dans le courant d'alors et le charme de ces jolis papillons de salons apparaît plus piquant.

Le fanatisme pour les modes de femmes est aujourd'hui poussé si loin que, dans les journaux à informations, le compte rendu

d'une comédie débute souvent par la description des différentes toilettes d'une actrice. Un bon critique doit être doublé d'une marchande de modes, et la description des robes d'une comédienne en renom offre parfois plus de développements que l'analyse de la pièce. Pour faire plaisir à ces couturiers je dirai que, de i83o à 1834, les chapeaux et les coiffures étaient fournis par Victorine, Palmyre et M""' Saint -Laurent, trois rivales dans les magasins desquelles les femmes à la mode devaient se montrer. Les étoffes, les soieries, m'ont fourni cette nouvelle à sensation : « Les Herbault, les Gagelin, les Burty ne seront pas cette année au-dessous de leur renommée européenne; leur fécond cerveau travaille déjà pour Longchamp. »

Ces détails, il serait facile d'en recueillir une forte touffe ; je ne veux signaler qu'en, passant une étoffe très recherchée alors, tout à fait oubliée aujourd'hui et qui a sa place marquée dans le musée d'un M. de la Mésangère : je parle du chàly célèbre dans les romans de 1834. Emile Cabanon, cet humoriste qui eut Tesprit de ne laisser qu un livre, habille son héroïne d'une « robe de châly noire où se jouaient de vives rosaces écarlates ». Un autre romancier, parlant du boulevard de Gand, près du café de Paris, écrit :

C'est là qu'entre huit et neuf heures, au moment où Taîr se rafraîchit en même temps que la pensée, est assigné le rendez-vous de ce que la Chaussée d'Antin possède d'aimable et de galant. Les robes de soie et de châly se fripent sur des chaises grossières. N'importe 1 Toutes ces femmes que vous admirez, parées, agaçantes et étourdies, elles ont fui leur boudoir et leur divan jaspé pour un siège rustique en plein air; et cela parce que dans leur boudoir elles s'ennuyaient d'être seules en tête-à-tête avec la glace de leur toilette ou les derniers dessins de Devéria, et que sur le boulevard elles ont pour admirateurs tout un peuple de désœuvrés.

Un vent doux agite mollement ou courbe en ondulations embaumées et capricieuses les voiles de gaze, les plumes, les rubans ^

I. Le Fashionable, nouvelle du Corridor du puits de Vermite, par Adolphe Choquart et Georges Guenot. Paris, i833. In-8*.

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Ce châly étant un fait établi, peut-être même un document humain, il me paraît nécessaire de recueillir quelques sentiments des personnages. Je voudrais montrer, dans un coin de salon romantique, le jeune homme cherchant, parmi un essaim de beautés, Tidéal que caresse son esprit; le court monologue suivant a sa date bien marquée et peut être appliqué à un songeur regardant tourbillonner devant lui les danseuses :

Tu seras belle pour moi; tes yeux seront noirs, tes sourcils harmonieusement tracés, tes chairs blanches se carminant aux moindres excitations d'un sang impatient, ta prunelle sera vive et languissante, le son de ta voix plein d'une amoureuse paresse, ton corps flexible comme celui de la couleuvre,.. O mon Dieu, que tu seras belle I

Ainsi fait parler un de ses héros M. Amédée Kermel, auteur d'un roman romantique^ qui n'en est pas meilleur malgré sa date, mais qu une vignette de Tony Johannot a sauvé de Toubli. Quelque faibles que fussent certaines de ces œuvres, elles n'en reflètent pas moins une tournure et des sensations qu'il serait difficile de rendre avec la langue moderne.

Il en est de même des lectures d'oeuvres inédites qui se faisaient dans les salons les soirs où on ne dansait pas. Les épithètes laudatives sont tout à fait modifiées aujourd'hui et d'un autre tour. Balzac, alors qu'il rédigeait presque à lui seul la Caricature de Philipon, a tracé une amusante charge de ces soirées et des cris d'enthousiasme qui coupaient une lecture.

« C'est sombre et magnifique comme une nuit d'hiver 1

— C'est de la poésie qui ne peut malheureusement être comprise que de dix hommes par peuple 1

— C'est une tour d'ivoire sculptée 1

— C'est apocalyptique I

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