‹ Les vignettes romantiquesChapitre 40 sur 104 · La Caricature, Art. signé Alex, de B.,9 déc. i83o · texte numérisé non relu

La Caricature, Art. signé Alex, de B.,9 déc. i83o

2. Nouveau Tableau de Paris au xix* siècle, t. VI. Paris, Bcchet, i835. In-8».

no LES VIGNETTES ROMANTIQUES

pour les uns rococo c'était Tantique, pour les autres rococo figu* rait le gothique; ou bien rococo atteignait en pleine poitrine Girodet et ses imitateurs; c'était également une sorte de qualificatif dédaigneux de Boucher, de Dorât, de Watteau, de Crébillon fils*.

En même temps que la langue s'enrichissait de mots d'art nouveaux, les salons, sous Tinfluence des célèbres collectionneurs Sauvageot et du Sommerard, se modernisaient par l'introduction d'anciens objets d'art : vieux bahuts, figures gothiques allongées, manuscrits à miniatures, vitraux, etc. Ce fut alors, dans les appartements à la mode, un pêle-mêle de moyen âge et de Renaissance, de meubles piqués des vers, de tapisseries dans lesquelles se logeait la poussière, de vitraux qui empêchaient de voir clair, de commodes incommodes. Grands et menus objets de pierre, de marbre, de cuivre recouvraient les murailles; il fallut tout un attirail de dressoirs, de crédences, de consoles, pour supporter des émaux, des bas-reliefs, des verreries.

Un soir que Gœthe s'entretenait de la mode romantique avec ses amis, « on parla, dit Eckermann, de l'âge gothique, et, à ce propos, de l'habitude moderne de disposer ses appartements dans le goût gothique et d'habiter dans cet entourage d'un temps vieilli ».

Goethe dit alors : « Dans une maison qui renferme tant de chambres qu'on en laisse quelques-unes libres et qu'on n'y entre que trois ou quatre fois par an, on peut se permettre une pareille fantaisie, et on peut avoir aussi une chambre gothique, comme )e trouve fort joli que M"« Panckoucke, à Paris, en ait une chinoise. Mais garnir la chambre que Ton habite d'un pareil attirail d'ornements étrangers et vieillis, cela me paraît blâmable. C'est toujours une espèce de mascarade qui, à la longue, ne

I. Sous cette dernière acception le mot est resté. M. Littré, qui a accueilli rococo dans son Dictionnaire, croit pouvoir le faire dériver des ornements rocaille dont abusaient les décorateurs du zviii* siècle.

LES SALONS ROMANTIQUES m

produit à aucun point de vue de bons effets; elle peut même, sur Thomme qui s'y laisse aller, avoir une influence nuisible. »

Que penserait Gœthe aujourd'hui de la manie des bibelots qui a succédé à la mode moyen âge de nos pères? Que ces méchants objets d'étagère, ces faïences accrochées à la muraille, ces petites peintures à la mode du jour qui emplissent les maisons, de la mansarde à la loge du portier, font penser à un miroir fêlé en mille morceaux devant lequel un honnête homme serait obligé de se faire la barbe; avec de si menues distractions sans cesse devant les yeux, Tesprit ne ressent pas le calme produit par une collection de minéraux correctement classés.

Après avoir parlé des quelques salons romantiques qui faisaient autorité, il est juste d'adjoindre la Repue des Deux Mondes; non pas que cette publication eût conquis au début Tautorité suprême qui en fit plus tard, avec le Journal des Débats, le dispensateur principal des fauteuils académiques. La Revue des Deux Mondes cherchait sa voie; elle avait paru en juillet 1829 et se consacrait alors presque exclusivement à des aperçus politiques concernant T Europe ou à des relations de voyage; elle ne se lança résolument dans la littérature qu'en juillet i83o : mois mémorable, car la fortune de la Revue, depuis cette époque, tint à une série d'événements politiques dont était touchée la maison d'Orléans. En juillet i83o, la Revue crut devoir porter les couleurs de Tony Johannot, suivant la mode du temps qui ne permettait à aucun périodique de se présenter au public sans un frontispice signé de ce gentil petit maître; l'Europe et l'Amérique furent symbolisées par la vignette avec la grâce attachée aux moindres crayons du dessinateur.

Sous le coup du courant d'art nouveau qui soufflait à cette époque, le romantisme fut défendu chaudement par la Revue. La citation suivante donnera une idée de la liberté qui y régnait. Un

des rédacteurs, rendant compte du drame de la Maréchale d'Ancre, d'Alfred de Vigny, disait :

Ainsi la liberté politique a amené aussi la liberté de l'art : nulle bataille ridicule ne s'est, comme autrefois, livrée à cette représentation. Lorsque, en philosophie et en religion, toutes les voix sont libres, nç serait-il pas plaisant d'Stre dogmfttique en

VIGNETTE DE TONV JOHANNOT, pour la Rtnu Jet Deux Monda [iBîo|.

poésie! Euripide et Périclis parlaient le ro8me jour à Athènes. Il faut nous faire ft cette vie de mouvement. Les arts doivent fleurir chez un peuple libre. Il y a deux mois, nous avons eu VAntony de M. Dumas; après la Maréchale d'Ancre nous avons le drame de M. Victor Hugo. Athéniens, que voulez-vous donc ' ?

Il est vrai que les collaborateurs de la Revue, tous plus ou moins dans le mouvement, se nommaient Charles Nodier, Edgar

Page 1