CHAPITRE XIII
Une gazette de modes, une feuille de théâtre étaient sous le gouvernement constitutionnel le moniteur des petits détails de coulisses; les grands journaux qui avaient de la tenue les négligeaient; aussi, pour tout ce qui concerne les menues choses qui s'agitent autour d'une importante représentation, faut- il consulter les feuilles spéciales. Si par exemple on veut avoir quelque idée de la représentation de Marie Tudor à la Porte-Saint-Martin, le Petit Follet^ journal des modes, nous apprendra comment Victor Hugo et Harel le directeur ce faisaient » la salle. Chose importante en matière de théâtre que le choix et le groupement des spectateurs.
Le roi, la reine, apparaissaient rarement dans ces solennités. Louis-Philippe tenait pour les classiques; mais ses fils étaient plus dans le mouvement, surtout le duc d'Orléans; il occupait l'avantscène de gauche avec ses frères, les ducs de Nemours et de Montpensier; à l'avant-scène de droite on remarquait le prince de Join ville et le duc de Trévise. Dans la salle étaient groupés les amis de la famille Hugo, les défenseurs, les enthousiastes, les gens de lettres, les poètes, les critiques : Méry, Théophile Gautier, Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, GustaVe Planche, Henri Berthoud, Frédéric Soulié, Lassailly, jusqu'à Marco de Saint- Hilaire ; on y voyait aussi des hommes politiques, des historiens : le comte de Rambuteau, Lautour - Mézeray , de Vaulabelle ; les journaux politiques et
littéraires étaient représentés par Emile de Girardin, Armand Marrast, Anténor Joly, Bohaïn, Nestor Roqueplan, Capo de FeuilHde, etc.
Un chroniqueur aujourd'hui ne manquerait pas de détailler les toilettes des a lions » de l'époque : habits de Staub, pantalons de Blin, gilets de Blanc, chapeaux de Gibus, bottes de Sakosky et cannes de Marcadée. Il vaut mieux parler des chapeaux - calèches
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« de chez Herbault i et des robes à manches pendantes dites ■ à la folle » que portaient Delphine Gay, accompagnée de sa mère. M™ O'Donnell, sœur de Delphine, la duchesse d'Abrantès, M"* Eugénie Foa et nombre d'autres beautés.
Hélas! le Petit Follet, malgré la sûreté de ses informations, ne dura qu'un an. L'homme de génie qui l'avait fondé était de cinquante ans en avance sur le siècle du « reportage ».
En recherchant avec persévérance des faits du môme ordre dans les petits journaux {mais les vignettes de Tony Johannot et
d'Henry Monnier en tête de l'Entracte et du Vert-Vert ne suffisent-elles pas ?) on aurait une idée plus complète des succès ou de l'attente de succès au théâtre : leur popularité se continuait à l'atelier ainsi que dans certains salons en camp volant, et un auteur dramatique remuant pouvait encore étonner le « tout Paris » de son temps par des fêtes improvisées.
Alexandre Dumas, l'homme le plus exubérant de l'époque, représente bien cet écrivain que j'ai en vue. Aimant à paraître et à se donner en spectacle, doué d'une vitalité excessive, Dumas arbora sans cesse un panache voyant; mais ce remuement, ce grimpement sur les épaules des autres tenaient tellement à la nature du créole que ses rivaux eux-mêmes ne s'offensaient pas de l'étalage de sa personne que faisait ce grand enfant.
Alexandre Dumas marqua ses divers campements parisiens par des fêtes dont les décors étaient merveilleux. Les quelques peintres d'alors en réputation regardaient comme un honneur de travailler pour la gloire de ce roi du romantisme; peut-être un banquier n'eût-il pas obtenu à prix d'or ce que Dumas obtenait des artistes avec un sourire.
Ce fut en i832 ou i833 que l'auteur à'Antony donna une fameuse fête de nuit, au square d'Orléans où il campait plutôt qu'il n'y résidait. Pour ce bal costumé Célestin Nanteuil avait peint des anges soutenant le médaillon de Victor Hugo; Louis Boulanger s'était réservé une scène de Lucrèce Borgia; Ziegler représenta Phœbus et Esmeralda. Le rival de Victor Hugo ne lui marchandait pas la gloire, comme on le voit; il ne demanda à Clément Boulanger comme pendentif que trois scènes de la Tour de Nesles. Parmi les décorateurs se faisait remarquer en outre Eugène Delacroix, qui avait peint à la détrempe un Rodrigue fuyant^ d'après une poésie d'Emile Deschamps.
Pour consacrer le souvenir de cette fête, Célestîn Nanteuïl se chargea d'en graver à l'eau-forte les principaux motifs décoratifs. Un ami, fort lancé jadis dans le mouvement romantique, me fit cadeau d'une suite de cinq croquis, suite si rare que je ne l'ai jamais vue signalée jusqu'ici. Ce sont des dessus de portes avec des figures allégoriques soutenant, l'une le portrait de Victor Hugo, avec le masque de Quasimodo au-dessous, l'autre le profil d'Alexandre Dumas, auquel est jointe une scène de roman ou de poésie dont je n'ai pu retrouver le sujet ; la dernière eau-forte représente la porte d'un bahut ornementé , dans ses cartouches , de diverses peintures. A l'aide de ces croquis on peut reconstituer jusqu'à un certain point, et dans quelques parties de détail, les décors de la salle de bal.
Avant les soirées de Victor Hugo,
les fêtes improvisées par Alexandre
Dumas, il eût été logique de donner
D-.prè.ane««.for.c i.édite ^^^ j^j^^ j^g réunions dans l'atelier des
de C^lcBlid Nonlcuil.
Devéria. Ceux-là peuvent être dits les pères du romantisme; chez eux brûlait le foyer de l'insurrection, et un contemporain, M. G., qui a donné une étude sur ces artistes, doit être cité comme connaissant bien le terrain :
Les deux frères vivaient en famille dans une maison de la rue de l'Ouest, isolée au milieu d'un grand jardin. C'esl là, sous les grands arbres, que vivaient ces gens remarquables et excellents. Ils allaient peu chez les autres, Achille surtout dont une seconde valait un louis; mais tout Paris venait chez eux, le tout Paris intelligent et artiste qui
se plaisait au milieu de cette demeure pleine de gravures, de meubles rares, de curiosités de toute sorte. L'hospitalité était princière et les soirées qu'on y donnait n'ont pas dû s'elfacer de toutes les mémoires. Qu'il y eût cinq amis ou cinquante personnes, Achille Devéria travaillait toujours; installé dans un petit cabinet, il causait tout eiï dessinant sur la pierre. Sans doute plus d'une de ces charmantes petites femmes au chignon relevé, que nous retrouvons dans son œuvre, a été faite d'après nature au murmure d'une valse; et je trouve en effet que ses dessins ont le brillant, l'éclat et l'aisance d'un homme qui travaille dans un salon bien éclairé.
Ce qu'il y a de remarquable dans les Devéria, et c'est une qualité qu'ils ont en commun avec tous les artistes de leur époque, c'est la franchise d'impression et d'exécution. Ils veulent une chose, ils ont un but, et, réussie ou non, leur œuvre est toujours nette. 11 y a eu, en i83o, un souffle artistique; il semble que, pendant un court moment, les hommes de cette époque aient respiré un air particulier et que leur sang ait circulé avec plus d'ardeur dans leurs veines
Les Devéria appartiennent tous deux à cette époque d'enthousiasme ou tout le monde avait trop chaud, où l'on se battait au parterre de l'Odéon, où l'on s'enthousiasmait pour ou contre, où l'indifférence était inadmissible. Dans ce milieu-là ils ont été brillants et ont occupé une belle place ; mais le milieu changeant, la température baissant tout à coup, ils n'ont pu se transformer et ont pour ainsi dire cessé d'être.
Ce n'est donc que rue de l'Ouest, dans leur petit hôtel, entouré de fleurs, qu'il faut voir les Devéria, l'un dessinant à la lueur de sa lampe, tandis que Victor Hugo, Alfred de Musset, Philipon, Bonnington, les Johannot, Louis Boulanger, M"'* Paradol causent autour de lui^
Ces beaux temps devaient avoir une fin : a Après le succès de son tableau la Naissance de Henri IV, Eugène Devéria, renonçant tout à coup à la blouse pleine de couleurs et d'huile, à la coiffure échevelée et au désordre tout romantique alors fort à la mode^ devint sans transition grand seigneur et petit maître.
Ce n'était plus un peintre coloriste, c'était un homme du monde, un cavalier de haute mine au toupet en flamme de punch, à la cravate haute et serrée. »
Le salon de Victor Hugo, les fêtes de Devéria, de Dumas n'empêchaient pas la formation de cénacles moins nombreux, où