‹ Les vignettes romantiquesChapitre 45 sur 104 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

On accusa jadîs avec véhémence les romantiques de cultiver spécialement le laid; ils firent, il est vrai, une certaine consommation de cet agent esthétique et l'employèrent à larges teintes plutôt qu'en frottis légers; toutefois, si on écarte les nains, les bossus, les bâtards et toute la truanderie chère aux romanciers de i83o, on voit se profiler de jeunes hommes songeurs, des femmes passionnées dont la beauté, quoique fatale, ne fait pas tache en regard des types élégants des keepsakes de fin d'année. Les créateurs de ces personnages romanesques reconnaissaient tellement l'utilité du beau qu'eux-mêmes, quand ils daignèrent communiquer leur image au public, se firent peindre jeunes, distingués, étranges et répondant au goût de leur époque.

Les principaux écrivains romantiques passèrent par le crayon de Devéria, qui donna à leur physionomie, ainsi qu'aux plis de leurs habits, un tour tout à fait fatal. Jean Gigoux, Louis Boulanger, Célestin Nanteuil, Jehan Du Seigneur trouvèrent à ce moment des regards, des chevelures, des attitudes qui n'appartenaient pas précisément à l'école de Holbein, mais qui, répétés avec insistance sur la toile, le marbre, le bois et le cuivre, donnent à croire que poètes et romanciers des deux sexes de ce singulier temps appartenaient plus ou moins à la famille d^Angèle et d'Antony, et que le velours, la soie, prodigués pour répondre à de triomphantes coupes d'habits, sortaient non plus de la main de vulgaires tailleurs, mais de couturiers vénitiens de l'époque du Véronèse.

Parmi les personnages célèbres de Tépoque qui n'appartenaient pas au dan romantique, quoiqu'ils en subissent toutefois certaines influences, on compte Balzac et M"* Sand. Le premier prit un certain temps plaisir à encadrer sa physionomie rabelaisienne dans une robe blanche monacale; pour M*"' Sand, son profil d'éphèbe méditatif se détacha sur un fond presque aussi sombre que Tample vêtement de velours noir sous lequel se déguisaient ses formes.

Elle ne se laissa peindre en femme que tard. Le titre de madame lui plaisait médiocrement ; pendant quarante ans elle tint à paraître George aux yeux du public.

Nous n'aurions pas le burin de Calamatta d'après l'auteur de Lélia * qu'il resterait un livre curieux où la femme de lettres permit à Tony Johannot de la peindre d'après ses aspirations.

Un certain M. Pictet, major fédéral d'artillerie, qui, à l'époque des Lettres d'un voyageur, représentait à Genève le romantisme international, entreprit lui aussi de rendre compte au public de ses impressions de voyage. Le livre du major Pictet a pour titre : Une Course à Chamounix, conte fantastique ^. Je n'abuserai pas de mes lecteurs en leur donnant une analyse de ce roman franco-genevois ; les mandragores de la fantaisie s'acclimatent difficilement dans la cité au^essus de laquelle flotte l'ombre austère de Calvin, et si le fantastique d'Hoffmann ne se greffe qu'imparfaitement sur l'article - Paris , on comprend combien il dut se montrer rebelle à la nature méthodique du major Pictet. Heureusement Tony Johannot, toujours en verve, dessina pour le frontispice du livre du Genevois un jeune Sand songeur qui semble de

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