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Angélique, nousaWt des Filles du feu

Colon, une actrice du théâtre des Variétés. Ce fut encore une sorte de passion de- collégien, c'est-à-dire une de ces passions discrètes d'autant plus intenses qu'elles ne trouvent pas jour à s'exprimer. Gérard aurait pu passer toutes ses soirées à l'orchestre des Variétés sans faire comprendre sa flamme à celle qui en était l'objet.

Jenny- Colon, à s'en rapporter aux portraits dessinés d'après elle, était une blonde assez étoffée, vraisemblablement une aimable créature qui ne se fût pas montrée trop farouche pour le soupirant.

Le conteur a retracé lui-même ses sensations d'amoureux :

Je sortais d'un théâtre où tous les soirs je paraissais auK avant-scènes en grande

tenue de soupirant Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre ne m'arrêtait

guère, — excepté lorsqu'à la seconde ouà la troisième scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffie et d'un mot à ces vaines figures qui m'entouraient.

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, — belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit quand la rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une . étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum l

Gérard entretenait ses amis de ses ardeurs, ce que voyant Alexandre Dumas essaya de les apaiser en faisant écrire au poète un libretto pour l'actrice qui venait de débuter à TOpéra-Comique. Présenté à Jenny Colon, Gérard ne fut pas mal reçu, et, pour donner à la divinité une idée avantageuse du luxe qui l'attendait, l'écrivain se mit à la recherche d'un autel des ptus magnifiques, c'est-à-dire d'un lit flamand à colonnes torses supportant des

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bas -reliefs finement ouvragés. On n'eût pas trouvé de couche plus somptueuse à Thôtel Cluny; elle était large à tenir la moitié de Tappartement du poète; des bonnes grâces en soie ponceau et des rideaux merveilleux en faisaient une chambre mystérieuse où la blonde Jenny Colon pouvait se regarder comme une princesse de Brabant.

On a dit que le lit resta vierge et que Gérard en fut pour ses prodigalités d'ameublement. L'homme était par trop réservé en amour, non pas ce qu on appelle familièrement « amoureux transi », mais trop sensitif et n'osant pousser sa pointe. La femme était pour le poète un idéal qu'il ne caressait qu'en pensée. Ce qui explique bien des choses; mais avant d'arriver à en donner la clef, il faut pénétrer plus avant dans la vie littéraire de Thumoriste.

Gérard avait besoin d'amis, de soutiens; il fallait des tuteurs pour appuyer les fleurs de son imagination. Avec Alexandre Dumas il entreprit le libretto de Piquillo pour Hippolyte Monpou et surtout pour Jenny Colon; mais il était de nature à rester tapi dans l'ombre d'une loge et à ne manifester sa qualité d'auteur par aucunes familiarités avec les comédiens.

Méry lui ouvrit toutes grandes les portes de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin, sans que l'adaptation du drame du roi Soudraka et la légende de Gutenberg contribuassent fortement à sa réputation. Gérard se sentait plus dans son élément en collaborant au feuilleton dramatique de Théophile Gautier. Longtemps ils signèrent G. G. le feuilleton de la Presse^ pour faire pendant aux fameuses initiales J. J. du Journal des Débats; mais, quand Théophile porta seul le sceptre de la critique dramatique, Gérard demeura à l'état de a critique blond », c'est-à-dire de collaborateur dévoué qui court les petits théâtres, fait fonctions d'intérim et tient l'emploi obscur de second chef d'orchestre.

Une longue et durable amitié se perpétua pendant bien des années entre Théophile et Gérard. Ce fut plus tard seulement que celui-ci, ayant achevé de manger l'héritage de son père, devint écrivain de profession, non par vanité, mais pour vivre de sa plume. 11 avait semé de côté et d'autre, dans des Revues et des journaux, divers Contes et esquisses biographiques. 11 les relia de son mieux

pour Sous les TilIfHls, d'.Mphonsc Karr |i)<3i).

pour en faire des volumes. Aux ouvrages cités plus haut, il convient d'ajouter les Illuminés, Lorely, Souvenirs d'Allemagne, etc.

Tous contiennent des pages émues, de fines observations, des détails qui, je l'ai dit, témoignent d'un écrivain délicat; mais ils étaient insuffisants pour le gros public qui veut être remué et colleté. Qu'est-ce que le merveilleux sonnet de Félix Arvers? Qu'est-ce que le Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand? Qu'est-ce

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que la Vieille Tasse de porcelaine de Charles Lamb pour un public goulu?

Aussi ces intelligences délicates, de nature déjà fragile, reçoivent de tels chocs dans la civilisation qu'une fissure se produit fatalement dans leur cerveau.

S'occupant de menus détails qu'ils enjolivent sans cesse de broderies, ces humoristes ont la conscience de ne pouvoir les servir qu'à un nombre très restreint de gourmets. Ils comprennent la force; mais le fracas qu'elle produit les rend encore plus réservés. Gérard se comparant à Alexandre Dumas devait se regarder comme un vermisseau ; il savait les rudes poussées qu'il faut imprimer à la foule pour s'y faire un trou; il avait touché Ténorme porte- voix à l'aide duquel un homme, pour devenir célèbre, doit sans cesse crier son nom aux masses. De là bien des haltes dans les petits sentiers parcourus par les essayistes, bien des regards intérieurs affligés, bien des plongeons inutiles et dangereux. Et l'existence de tous les jours se dresse impitoyable pour ces douces créatures venues au monde avec une toison de brebis quand une peau de lion est à peine suffisante !

Vient Tâge où les déceptions contraignent ces hommes restés enfants à vivre solitaires , car ils ont la délicatesse de ne rien demander aux autres; c'est alors que, succédant aux blondes willis, de méchantes fées les entraînent dans des chemins semés de fondrières.

J'ai beaucoup fréquenté Gérard à l'époque où se produisirent fatalement ces difficultés. Quoique ses bizarreries fussent d'accord avec une vie de noctambule, des absences prolongées hors de Paris et mille caprices auxquels les plus intimes du poète ne prenaient pas garde, des excentricités un peu trop marquées obligèrent de faire entrer l'humoriste dans une maison de santé.

Au début on me permit de le faire sortir pour le distraire; mais diverses journées passées en compagnie de Gérard me rendaient inquiet.

Il me contait que quelques Jours auparavant, passant près du bassin des Tuileries, il vit les poissons rouges le saluer et faire assaut de politesse pour l'engager à les suivre, a La reine de Saba t'attend n, disaient-ils. l,e poète, très flatté de la passion de

cette souveraine dont lui faisaient part ses émissaires les poissons rouges, ne crut pas toutefois devoir accepter le rendez-vous de la reine de Saba. — « J'ai craint, me disait-il, de blesser la vanité de Salomon. »

Cette histoire, quoique rehaussée d'un sourire demi-sceptique, annonçait déjà un esprit en relations trop suivies avec les mandragores.

Gérard avait toujours eu un faible pour le surnaturel. 11 tenait

le Diable amoureux pour une histoire qui ne manquait pas de réalité; sa notice intéressante sur Cazotte montre que les kabbalistes, les hermétiques et les alchimistes étaient pour lui des voyants raisonnables auprès desquels ceux qui ne s'intéressent quaux faits et aux choses de la vie sont des êtres vulgaires, doués seulement des cinq sens habituels.

Gérard en était arrivé à Tétat de Charles Lamb, l'humoriste anglais, avec lequel il avait plus d'un point de ressemblance.

Les deux dernières semaines qui ont fini l'année dernière, écrivait Charles Lamb à son ami Coleridge, votre très humble serviteur les a passées fort agréablemenit dans une maison de fous à Hoxton. Je suis devenu maintenant un peu plus raisonnable et je ne mords personne, mais j'étais fou et mon imagination m'a entraîné dans une multitude de divagations de quoi faire un volume, si on les contait....

Parfois, ajoute Lamb, je jette en arrière, sur Tétat où je me suis trouvé, un regard d'envie, car, tant qu'il a duré, j'ai eu beaucoup d'heures de pur bonheur. Ne croyez pas, Coleridge, avoir goûté toute la grandeur et tout l'emportement de la fantaisie si vous n'avez été fou. Tout, maintenant, me semble insipide en comparaison.

J'ai rapporté ailleurs, avec trop de détails, les phases de l'état de Gérard pour revenir sur cette correspondance douloureuse dans laquelle le poète montre que, même en se livrant aux actes les plus extravagants, il avait toujours au dedans de lui un observateur curieux, un second moi plus raisonnable qui notait ces bizarreries et s'en repentait*.

L'œuvre de l'homme, tout incomplète qu'elle soit, offre un charme pour ceux qui savent admirer une belle page, une sensation fraîchement exprimée, une silhouette de jeune fille à sa fenêtre, un souffle de nature senti et rendu sincèrement.

On a beaucoup disserté sur la mort mystérieuse de l'humoriste :

I. « Le cerveau étant double dans tous ses organes, dit Gail, un homme peut être aliéné d'un côté, sain de Tautre, et observer sa folie. »

quelques-uns veulent voir en Gérard une victime d'un guet-apens nocturne. La physiologie suffit pour tirer des conséquences certaines de la vie et des actes du poète, et le sculpteur Préault a, dans un mot très enveloppé, fait bien comprendre l'état pathologique de l'homme qu'il connaissait bien : « Gérard, disaît-ÏI, a trop sacrifié à sa ressemblance sur les autels de l'illusion, n

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