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CHAPITRE XIX

Celui-là, Emile Cabanon, est Técrivain réellement humoristique de 1834; non pas que les gens d'esprit fissent défaut à cette époque; mais l'absolue croyance imposée aux disciples de l'école romantique, leur embrigadement, le zèle dont ils devaient faire preuve pour défendre la doctrine, gênaient ceux qui sentaient poindre en eux une personnalité quelque peu railleuse.

Cabanon n'appartint donc en rien aux moyen-âgistes, aux tortureurs de femmes, aux échevelés. Les bosquets de Trianon, la galanterie, l'élégance, sont la toile de fond sur laquelle se détachent une Cydalise, un Julio dans le Roman pour les cuisinières.

En 1834, quelques esprits commençaient à se fatiguer du roman

historique, des truands, des orgies de mauvais lieux; le placage

des mots recueillis dans d'anciens glossaires par les sectateurs du

moyen âge ne semblait guère plus solide que les coquillages fixés à

des boîtes à l'aide de la colle forte. D'un bond certains novateurs

sautèrent du xii** au xviu^ siècle. Peu après Théophile Gautier, Cabanon franchit ce large espace, et de même que l'auteur des Romans goguenards^ il faisait preuve d'une certaine ironie à l'endroit de la phraséologie habituelle des romanciers ses contemporains.

J'ai plongé mes mains dans lor, mes bras dans Tor et j'ai joui. Oh! oui, j'ai eu des bonheurs qui auraient dû me tuer, frêle que je suis. Je puis dire que j'ai vécu, moil que j*ai été heureux, moi ! que j'ai eu de tout, moi! Je puis me permettre d'être blasé, moi I

I. La première édition des Jeune-France^ romans goguenards, est de i833.

Un tel redoublement de moi ne se produit pas sans malice.

C'est habituellement dans les préfaces que les écrivains mettent leur âme à nu et laissent percer leurs secrets sentiments, oc Arrivé au bout de ma première page, écrit Cabanon, je ne sais encore si je dois conter ou dramatiser l'histoire véritable dont j'ai résolu de gracieuser le public. »

Gracieuser le public est peut-être d'une langue tant soit peu précieuse; mais Cabanon est-il sincère lorsque, se posant en néologiste sans vergogne, il entreprend de faire passer l'adverbe avunculairement dans la langue?

<K Que Lucifer m'enrhume, s'écrie-t-il, si je sais à quoi me résoudre ! » Cette apostrophe au dieu des enfers par quelque a escholier » eût été en situation employée par l'auteur de motel du Petau -- Diable ; mais Cabanon est de ces êtres narquois d'autant plus récréatifs qu'ils n'ont pas l'air de railler; aussi, pour n'en pas être la victime, ai-je étudié attentivement son héros, Julio de Clémantine, dans ses attitudes familières, dans son costume, dans son langage et même dans son mobilier.

La physionomie de Julio est illuminée par « un regard plein de feu et de suavité, d'homme vendu au diable ». Un peu usée la caractéristique du personnage qui a fait un pacte avec Satan ; mais le regard plein de feu et de suavité ne relève-t-il pas le poncif?

Si on s'attache aux vêtements on trouvera que « le costume de Julio était d'une rare simplicité ; il portait une robe de chambre en cachemire orange, un gilet de satin mauve et un pantalon du matin en velours vert ». Cabanon se moque évidemment à la fois de ses lecteurs et de son héros qu'il habille en perroquet ; sur la tête de Julio était posé « un bonnet grec en brocart d'argent », coiffure qui empêche d'admettre avec Tauteur que le costume du héros était « d'une rare simplicité ».

Passons au langage de Julio :

— Je a*ai jamais, dit-il, su compter en rien : ni en amour, ni en finances. Mon intendant et mon alcôve peuvent me tromper aisément.

— Fat et fou 1 répond un de ses compagnons.

— Fat parce que je suis fou, et fou parce que je suis fat.

Voilà une piquante danse de mots qui me paraît railler les procédés de dialogues des personnages de drames chers à Alexandre Dumas.

En étudiant le mobilier du personnage je constate, d'après Cabanon, que « Julio de Clémantine se tenait à la renverse dans un de ces fauteuils gothiques dont on sest ressouvenu de nos jours avec tant de bonheur ».

Apec tant de bonheur! Hum!

Passant des détails à l'ensemble du Roman pour les cuisinières^ j'avoue qu'après Favoir relu à des époques différentes, une sensation assez semblable à celle que laisse le Diable amoureux de Cazotte m'est restée dans l'esprit. Sensation qui tient de celle d'un songe agréable, d'un nuage bizarrement coloré au lever du soleil et dont on ne peut fixer la description sur le papier. Certains détails paraissent ingénieux, d'autres charmants; des hardiesses de situation ont été remarquées. Fermez le livre. Cherchez à vous rappeler les qualités; tout est envolé comme à la suite d'un rêve.

La vignette de Camille Rogier, qui sert de frontispice au roman^ est plus visible.

Quelques heures après, Cydalise se réveilla en sursaut. Son premier mouvement, aussi rapide que sa pensée, fut de s'assurer si elle était seule dans le lit. Tranquille sur ce point, elle tourna la tête vers Julio. Le paisible jeune homme, à demi vêtu, dormait dans son fauteuil d'un honnête sommeil. U était beau à voir; elle s'amusa à le regarder.

Ne me demandez pas de faire subir aux images romantiques un système quelconque de pédagogie; elles sont aimables, galantes, bien dans l'esprit de l'époque et elles font pressentir ce qui va se passer, car un beau jeune homme, en l'année 1834, ne pouvait rester ainsi tranquille toute une nuit dans un fauteuil, près du lit occupé par une jolie créature.

VIGNETTE DE CAHILLK KOCll:1<.

FroDlispice d'Un Roman pour les cuismières, d'Èinile Cabiaon {M^).

La pensée et la vue de Cydalise se promenaient ainsi depuis quelques instants quand Julio ouvrit les yeux.

— J'ai froid, dit-il; un peu de place, veus-tu ?

^ile et souple comme un serpent, Julio se glissa à son côte et la remercia dans une modeste étreinte.

Le mot de la tin est joli; mais cette situation, si délicatement exprimée, pouvait-elle être comprise par la classe de personnes auxquelles Cabanon prétendait s'adresser r

C'est là qu'éclate la précieuse liberté de l'école romantique. L'éditeur Renduel fut vraisemblablement étonné quand l'auteur lui apporta le manuscrit : Un Roman pour les cuisinières; il se laissa aller et inscrivit le titre sur son catalogue, à côté des Paroles d'un croyant \ sans demander de concessions au romancier : bien différent en cela de Michel Lévy qui, s'imaginant un jour que les écrivains n'ont pas le génie des titres, fit confectionner par un de ses commis une longue pancarte de titres à effet que chaque écrivain devait endosser, s'il voulait percevoir sa part des trésors que le généreux éditeur faisait miroiter à ses yeux.

Aussi bien Cabanon ne mentait pas à son titre. Lorsque l'auteur a bien joué en compagnie de Cydalise et de Julio, qu'il les a fait promener tout le long du roman, pendant trois cents pages, en se tenant les discours les plus galants, il termine par un dénouement imprévu.

Julio de Clémantine ayant hérité d'un oncle (c'est ici que se place le fameux mot avunculairement) oublie Cydalise, entre dans la garde nationale, combine une existence tout à fait pot-au-feu et cherche la meilleure combinaison pour accommoder les Cailles à la Clémantine. Après l'avoir longuement méditée, il en donne la recette.

Prenez des Cailles Vives, fourrées et Dodues, vous les étranglez au Lacet — et les pendez à l'office Pendant vingt-quatre heures; — Vous les videz complètement. — D'un foie d'oie partagé en six parties — prenez un Morceau plus ou moins — vous le piquez d'aiguillettes fort déliées de Jambon cru et le chevillez de pistaches taillées exprès; — Vous saupoudrez d'un mélange bien fin de Sel de persil Volatile et de Cannelle, mais en très petite quantité, et vous introduisez cet œuf Artificiel dans l'estomac du Sujet — en bouchant Torifice par quelques raisins de Corinthe, etc.

I. La première édition des Paroles d'un croyant, par Tabbé de Lamennais, parut à la librairie Renduel en i833.

L'accommodement de Cailles à la Clémantine se poursuit ainsi pendant deux pages. Ce dénouement fantasque de l'auteur parut même si considérable qu'un critique du temps appelait le romancier : ce Cabanon de Bicêtre ». Surnom injuste, car le Roman pour les cuisinières est resté amusant en 1882, c'est-à-dire après quarante-huit ans. L'éternité pour les romans !

A comparer ce livre aux Jeunes-France de Théophile Gautier, l'œuvre de Cabanon se fait remarquer par un laisser-aller qui ne fut pas le principal lot du poète-feuilletoniste. Cabanon se laisse entraîner au courant de son humour sans l'appesantir par les touches empâtées du styliste trop appliqué qui, n'ayant pas la plaisanterie légère, la remplaçait par quelque cocasserie travaillée.

Il faut n'avoir rien à demander au public, rien à attendre des lecteurs, pour se permettre de semblables hoax; aussi Cabanon ne laissa-t-il qu'un volume. C'est beaucoup. N'est-ce pas avec une sympathie toute particulière que le bibliophile se trouve en face du créateur d'un seul volume? Si peu quelle compte, l'œuvre a grande chance de tenir sa place sur les rayons d'une bibliothèque. C'est à côté de Lassailly, de Théophile de Perrière qu Emile Cabanon doit occuper un rang. Une collection romantique est incomplète qui ne fait pas marcher Un Roman pour les cuisinières avec les Roueries de Trialph et les Contes de Samuel Bach.

La vie de Cabanon est restée ignorée comme celle des grands génies. On dit qu'il fut rédacteur du Corsaire; il écrivit quelques articles pour le Journal des Enfants. Asselineau, dans sa Biblio^ graphie romantique^ le pose en mystificateur, sans citer aucun trait caractéristique. Sur la naissance de l'humoriste rien ; rien sur sa mort. Aucuns détails sur le groupe auquel il appartenait.

Ce que fut Emile Cabanon dans la vie parisienne, on sen

EMILE CABANON xib

est inquiété médiocrement jusqu'ici, son passage dans la littérature ayant été par trop intermittent. L'humoriste menaçait de se perdre dans l'ombre à laquelle tant de gens d'esprit sont condamnés; mais un chercheur n'a besoin que de dire : je veux, et sa volonté est exaucée.

La publication dans une Revue d'un premier essai * sur l'auteur d'D^w Roman pour les cuisinières eut pour résultat de me faire entrer en relations avec l'artiste qui en avait dessiné le galant frontispice, Camille Rogier. Le peintre avait été l'un des compagnons de jeunesse de Cabanon ; il ne demandait pas mieux que d'ouvrir pour moi son tiroir aux souvenirs; toute une après-midi se passa en récits et en questions sur la vie et la mort de Thomme.

Je me suis bien gardé de dramatiser, j'ai écrit pour ainsi dire sous la dictée de l'artiste, certain que la réalité est la forme essentielle en matière biographique.

Emile Cabanon, fils d'un commissionnaire en soieries du Midi, naquit peut-être à Paris : il y a là un point de doute; en tout cas il y fut élevé très jeune. Tout d'un coup on le voit apparaître sur le boulevard de Gand, jeune, non pas précisément joli garçon, mais des yeux pleins d'esprit. Comme Cabanon contait avec agrément, avec un regard pétillant de malice, qu'il débutait en coureur d'aventures de femmes, le jeune homme fut admis tout de suite dans le monde des fondateurs de journaux : Bohain, Emile de Girardin, et dans celui des habitués de Tortoni et du balcon de l'Opéra : Lautour-Mézeray, Nestor Roqueplan, Alphonse Royer, qui se piquaient plus d'être des gens d'esprit que des gens de lettres.

Dès lors la vie de Cabanon se composa de plaisantes mystifications et de pourchasse d'agréables créatures.

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