‹ Les vignettes romantiquesChapitre 59 sur 104 · I. Livraison de décembre 1880 de la Revue le Livre · texte numérisé non relu

I. Livraison de décembre 1880 de la Revue le Livre

Servi par une faculté particulière, le nouveau venu parodiait sans s'arrêter un volume de vers de Hugo qui venait de paraître, mais d'une façon piquante et sans la bouffonnerie commune des vaudevillistes de profession ; aussi le recherchait-on dans un certain monde pour sa verve : Emile Cabanon devint Tami d'Hippolyte Royer-Collard, du prince de Belgiojoso et de tout un groupe d'étrangers auxquels cette spontanéité d'esprit parisien plaît pardessus tout.

Avec les femmes Emile Cabanon faisait preuve d'une audace et d'un sang-froid qui empêchaient de lui résister. C'est à Cabanon qu'arriva l'aventure qui depuis a roulé un peu partout, du théâtre au livre; mais ne convient-il pas d'en rapporter l'honneur à son inventeur? L'humoriste suit une femme dans la rue, lui adressant des douceurs ; la dame ne l'écoute pas et presse le pas. Cabanon presse le pas. La femme entre dans un hôtel de bonne apparence. Cabanon entre également. La dame monte l'escalier. Cabanon monte l'escalier. Elle s'arrête au premier étage, Cabanon à sa suite. La porte du salon s'ouvre : la dame rend visite à une amie. Cabanon s'assied, se mêle à la conversation. La dame sort; Cabanon lui offre son bras. Comment garder rancune à un pareil impertinent?

Une autre histoire est moins connue. Un soir d'Opéra, Emile Cabanon avait remarqué au balcon une femme d'une rare beauté et cherchait le moyen de l'aborder.

Le spectacle terminé, l'inconnue monte dans sa voiture. Les chevaux partent. Tout à coup se fait entendre un cri d'effroi ; en traversant la chaussée un homme a été renversé par le timon de la voiture. C'est Cabanon, qui n'a pas trouvé d'autre moyen pour corser son plan que de se faire contusionner. L'étrangère, pleine de pitié, donne asile dans sa voiture au blessé et le fait trans-

lilhogmphic i la pi un \n 1834.)

porter à son hôtel. Cabanon prolonge sa convalescence, passe deux mois près de la dame qui s'intéresse à lui et ne peut faire autrement que de se montrer charitable pour un admirateur si déterminé.

On contait à Tortoni vingt histoires de même nature, avec Cabanon pour auteur et acteur. Moins flegmatique qu'Henry Monnier, l'homme d'esprit ne dédaignait pourtant pas la mystification. C'est à l'ambassade américaine qu'il demandait à une belle négresse si son deuil serait encore long à porter. Ces facéties ont été depuis mises sur le compte de plus d'un homme en vue.

Le malheur est que ces gens d'esprit, ces coureurs d'aventures galantes ne trouvent guère le temps de se recueillir : ils guettent les occasions, s'y laissent aller et n'y prêtent pas plus d'attention qu'un policier à un crime découvert. Emile Cabanon était sans cesse trop à l'affût des femmes pour laisser des récits imprimés de ses chasses. Ce qui est fâcheux; car notre littérature manque de récits d'aventuriers galants de la race du chevalier de Grammont !

Toutefois le principal incident ai Un Roman pour les cuisi" nières est dû, me disait M. Camille Rogier, à une aventure arrivée à Emile Cabanon et qui causa quelque étonnement dans le monde des grands vainqueurs. L'humoriste, qui avait peu trouvé de cruelles, rencontra en soirée une femme qu'imprudemment il avait blessée quelque temps auparavant ; c'était une créature élégante, des plus recherchées dans le monde de la loge infernale. Peu cruelle de son métier, mais rancuneuse de nature, elle parut se réconcilier avec Cabanon et l'emmena à la suite du souper.

Cabanon s'était de prime abord introduit dans le lit de la dame et rêvait déjà au septième ciel de Mahomet. La houri était d'ailleurs

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un fort remarquable échantillon. Cependant la belle, en costume de soirée, s'était assise dans un fauteuil au coin de sa cheminée, sonnait sa femme de chambre et se faisait servir du thé.

— Vous avez pris ma place, dit-elle, souffrez que je prenne la vôtre.

Les heures s écoulaient et la dame fermait Tofeille aux plus tendres supplications. Ce que voyant Cabanon se leva, en galant chevalier, prit la place de la cruelle près du feu, pendant qu elle reprenait la sienne dans le lit. Une nuit des plus blanches, qui mordit tellement l'infortuné au cœur que cette fois il entreprit de la conter, mais avec un dénouement plus humain. C'est ce qui â valu à la littérature française Un Roman pour les cuisinières et une des plus galantes vignettes qui se puisse imaginer.

La vie de Cabanon était passablement décousue. Il devait une assez ronde somme à des fournisseurs, qui d'ailleurs ne le tracassaient pas. 11 imitait ses compagnons , les gentilshommes de lettres du boulevard de Gand, qui nageaient comme des poissons dans le fleuve de la dette, se fiaient plus sur leurs relations que sur leur pliime, dépensaient de Tesprit comptant en veux-tu en voilà, savaient la puissance de cet agent, professaient un absolu scepticisme politique, et attendaient que leur heure vînt à sonner, sachant au besoin faire avancer les aiguilles.

Leur temple était TOpéra, c'est-à-dire le monde élégant, la galanterie facile, la camaraderie avec des gens riches, des étrangers millionnaires, tout un monde parisien très particulier, que le filet de la galanterie enveloppe dans ses mailles et qui ne demande qu à y rester, à condition que Tamour y soit relevé d'un piment d'esprit. Génération d'épicuriens, dont le troisième Empire a entrevu les derniers représentants : les Véron , les Morny, les Roqueplan.

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Emile Cabanon, aussi sceptique que ses amis, s'était toutefois laissé arracher quelques plumes; la galanterie est rarement bon marché. Le père, qui n'admettait pas qu'elle fût le principal ressort de la vie, vint arracher son fils aux pompes et aux œuvres des coulisses de TOpéra. Le négociant fondait à Paris un important commerce de soieries. Il consentait à payer les dettes du mauvais sujet, à condition que celui-ci dirigeât l'établissement. Cabanon se laissa faire. N'ayant pas l'instinct de la diplomatie comme Lautour-Mézerai et Romieu, il était heureux de ne pas quitter son cher Paris; un établissement semblable à ceux d'Opigez et de Gagelin ne Tempêcherait pas de fréquenter, comme par le passé, ses amis de Tortoni.

A quelque temps de là Cabanon eut affaire à Lyon pour son commerce. Pressé d'en terminer, il partit en poste. Le chemin de fer n'existait pas alors. Une petite actrice se rencontra dans la voiture, qui également avait hâte d'aller tenir l'emploi des Dugazon au théâtre de Lyon. Emile Cabanon fit de ces deux jours et de ces deux nuits de tête-à-tête une succession de folies. De nature prodigue quand, en pareille matière, la nature ordonne

de compter, Cabanon dépensa pour l'actrice les économies qu'il

n'avait pas.

Il revint à Paris mourant et finit en épicurien. Faut-il Ten blâmer? Mourir jeune, avoir beaucoup aimé, s'être amusé dans la vie, laisser un volume plein d'esprit est un sort que les anciens viveurs, qui s'entêtent à vieillir, doivent envier. Cabanon fut peut-être plçuré par quelques femmes, regretté de certains amis pour la vivacité de son esprit. Il eut la bonne fortune de ne pas emplir les chroniques de ses prouesses. Cabanon effleura la littérature; il intéresse encore aujourd'hui quelques curieux; c'est pourquoi je me suis étendu quelque peu sur un écrivain

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que seuls les bibliophiles connaissent et à l'œuvre duquel on ne saurait trop recommander de réserver une belle reliure.

Aujourd'hui que plus d'un lettré se préoccupe du mouvement romantique, ne serait-Jl pas équitable de découvrir l'endroit où repose l'humoriste, d'élever une pierre sur ses restes et d'y tracer ces simples mots :

Un Roman pour les cuisinières 18:^4.

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