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CHAPITRE XX

Dans cette galerie d'oubliés et de méconnus, Siméon Chaumier réclame sa place. En tant que romancier historique, il est au Bibliophile Jacob ce que celui-ci est à Victor Hugo ; mais alors qu'au faîte de l'échelle tout est lumière et nimbe glorieux, en bas les ombres accumulées et la poussière du temps n'avaient pas permis jusqu'ici de discerner un héros plein d'ardeur.

L'œuvre de Siméon Chaumier n'est pas considérable et on peut citer la nomenclature bibliographique donnée par Quérard sans risque de noyer la biographie de l'homme dans une note trop développée*. Trois romans, deux volumes de poésie, une brochure forment le bagage d'un écrivain ignoré de la génération actuelle, et qui peut cependant fournir certains points utiles pour l'histoire des lettres.

Siméon Chaumier naquit à Nantes en 1806 et mourut à Paris en 1860. C'est tout; au début de l'étude actuelle je ne savais rien de la biographie de l'homme; je ne voulais rien savoir, ayant devant les yeux son portrait en tête des Dithyrambes, image qui

I. L^auteur de la France littéraire et ses continuateurs citent de Simcon Chaumier les ouvrages suivants :

La Tavernière de la Cité. Paris, Baudouin, Pougin, Corbet. i835. In-8".

L'Hôtel du Petau-Diable. Paris, Dis. i836. 2 vol. in-8*.

L'Évéque d'Autun, Paris, Baudouin, Legrand, Pougin. i838. 2 vol. in-8*.

Les Dithyrambes. Paris, Gallois, Pougin, Legrand. 1840. In-8*.

Les Auréoles, Paris, Baudouin, 1841. In-8'.

\(ipoléon IIL Odyssée. Paris, Moquet. 1854. In-8*.

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est une révélation, une confession. Le portrait est dessiné par un ami, Aimé de Bayalos, et lorsqu'à mes heures de mélancolie j'ouvre ce volume, l'image de Siméon Chaumier écarte tous les brouillards de mon esprit.

Le poète m'apparaît en chair et en os avec sa chevelure romantique et son habit d'une coupe quelque peu jacobine. Les yeux de l'homme, Aimé de Bayalos a essayé de les ouvrir aussi grands que possible sur des mondes inconnus. C'était un penseur que Siméon Chaumier, certainement candide mais de bonne foi; de son propre portrait l'homme a dit dans le dithyrambe Études et impressions^ dédié à son peintre ordinaire :

Si quelque ami, lisant les livres que j'ai faits, Donnait à leur auteur à sa guise des traits. Toi, tu lui paraîtras tenant en main ta pierre, Lui découvrant du doigt ma tête tout entière. Non point telle jamais qu*elle paraît aux yeux Du monde, où je souris quand j'assiste à ses jeux, Mais pleine de Tidée à l'heure où je travaille, Quand l'inspiration m'apporte sa trouvaille, Ou que son coin de fer forme un pli sur mon front, Lorsque sa main saisit une ide'e à tâtons, Et que pour l'enchaîner au tuyau de ma plume Mon cerveau l'analyse et bientôt la résume.

Le portrait est donc garanti ressemblant par le modèle luimême. C'est rimage exacte de Siméon Chaumier aux heures d'inspiration. Ce qui n'empêche pas le biographe de la juger et de faire connaître l'impression qu'il eiî ressent. Est-il injuste de trouver dans cette face, sous ces habits, un mélange romantique de saint-simonien, d'accusé d'avril, de disciple de Bûchez et de grenouille ahurie? Tels étaient les courants qui produisaient en 1840 cette singulière fusion dont il est facile de se moquer;

mais la génération qui suivit ne fut-elle pas quelque peu atteinte de la même maladie en matière de costume ?

Pour moi, îl ne me coûte pas de déclarer que, vers 1848, imbu

TRAIT DE Slh

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des doctrines rustiques du peintre de la Femme qui taille la soupe, je revins un jour du Puy-en-Velay, habillé à la mode des paysans des montagnes par un petit tailleur de l'endroit qui avait obéi scrupuleusement à mes instructions : soit un habit en bouracan vert avec col à la Marat, un gilet de couleur bachique et une

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culotte en drap de bourre d'un jaune assez malséant. Une triomphante cravate de soie jaune, mise à la mode par le poète Baudelaire, un feutre ras dans le goût de la coiffure de Camille Desmoulins complétaient cette toilette que j'étais assez effronté pour porter en plein quartier latin et arborer fièrement sous la porte cochère de l'hôtel Pellaprat, siège d'un caravansérail de lettrés dont le costume appartenait à divers styles.

J'éprouve aujourd'hui quelque étonnement à me voir dans mes habits de Bacchus de cabaret à côté de Théophile Gautier revenant de Constantinople, coiffé d'un fez rouge imperturbable, à côté surtout d'Arsène Houssaye habillé par les meilleurs faiseurs, et que je ne saurais mieux comparer qu'à un élégant personnage des vignettes de Johannot ; heureusement Gérard de Nerval et Alphonse Esquiros étaient si piteux dans leurs habits d'un noir inquiet qu'ils faisaient comprendre le rehaut des couleurs voyantes; aussi bien les maîtres nos prédécesseurs affirmaient que tout artiste, ou se croyant tel, avait la liberté de traverser Paris, vêtu à sa fantaisie, sans s'inquiéter des regards des bourgeois.

Ne raillons donc pas à la légère Siméon Chaumier. En 1840 son costume, symbole des anciennes doctrines jacobines, était sans doute quelque peu arriéré. Il n'en disait pas moins la foi politique du penseur, ses regrets de n'avoir pas pris part aux barricades du Cloître - Saint - Merry ; comme ses devanciers il regardait la coupe d'un habit et les pans eux-mêmes comme une révélation ^

Ces développements donnés à la toilette ne doivent pas prendre la place réservée à l'étude des œuvres de Siméon Chaumier.

I. Le pan de Phabit était alors tenu pour une partie caractéristique du vêtement. Les romantiques couvraient les bourgeois d^opprobres à cause de leurs habits à queue d'aronde, ou en tuyau de sifflet. Un poète, de Pécole démoniaque et byronienne, se faisait remarquer à cette époque dans la vie par un habit d'une coupe tout à fait particulière, avec de singuliers pans qui avaient fait qualifier cette partie du costume d'habit à pandémonium.

La préface de l'Hôtel du Petau-Diable met en lumière le pourquoi intellectuel de Fauteur; là il a tracé à grands traits un historique de la poésie depuis le commencement de la civilisation ; mais ne convient-il pas de donner un spécimen de la manière du romancier?

Siméon Chaumier dit qu ayant trouvé « sous la main un tuyau de plume pour servir de siphon à son besoin d'épanchement, il s'est pris à le tailler avec le tranchant modeste d'une réflexion trempée à Tocéan des faits. »

Ce style à redoublement d'images fera sans doute regretter aux admirateurs du roman historique que l'auteur n'ait pu mettre la dernière main au Prêtre-baron qui, avec la Tavernière de la Cité et l'Hôtel du Petau-Diable, formait un ensemble de vues sur les mœurs des siècles antérieurs.

C'était le temps des nobles ambitions. Un livre n'était pas jeté alors à la tête des lecteurs pour les désennuyer. Grave était la pensée de l'écrivain ; elle s'infiltrait à travers d'autres œuvres et aboutissait parfois à une trilogie. L'existence de Siméon Chaumier ne suffit pas à l'achèvement de sa trilogie.

Il fut plus heureux dans le domaine poétique : de son livre, Siméon Chaumier put dire qu'il était ce une épopée intime fiévreusement faite par dithyrambes ».

En étudiant les diverses pièces qui le composent j'y constate un esprit patriotique, une nature chrétienne, des aspirations au grand art et, avec les préoccupations d'un penseur, celles d'un démocrate.

Sur un brancard formé d'hostiles baïonnettes Les Bourbons sont venus s'asseoir, marionnettes,

Sur un trône déjà sapé; Et, faisant la courbette aux cours coalisées, Ils ont mis leurs couleurs en or fleurdelisées

Sous ce patronage râpé!...

La politique est un excitant funeste pour les natures peu richement douées. Le puissant cerveau de Siméon Chaumier était assez développé pour permettre à Tart pur de s'y introduire, témoin les conseils de haute portée qu'il donne à un statuaire de ses amis :

Sonde l'esthétique, Code de pratique En la loi de Dieu.

Ou qu'elles soîeni nue Ou sous le manteau.

Le poète tenait pour la statuaire et non pour le petit art. Siméon Chaumier grave a toutefois ses heures de badinage. S'inspirant des caprices des poètes du xvi' siècle qui, rompus à toutes les difficultés de la prosodie,' assouplissaient le vers et en faisaient une pâte malléable si propre à s'adapter à toutes les formes que certaines de leurs chansons bachiques prenaient la forme d'un vase à boire, l'auteur des Dithyrambes a donné, par une coupe habile de vers, la forme d'un sablier à la pièce intitulée le Sablier de mes heures.

SATAN. Oh 1 jg pense, penser du diable!

Feuchirc» iculpiit Sablier, que tout marche à descendre au cercueil.

Ii834|.

11 n'eût pas fallu défier le poète habile en l'art des fantaisies rythmées ; si la pensée lui en était venue, il eût donné à scfn inspiration poétique la forme d'une faux pour compléter le sablier.

Siméon Chaumier ne fut pas cependant un sectateur de l'art

pour l'art; aussi dit-il sévèrement leur fait à ceux qui se laissaient entraîner à cette fallacieuse doctrine. Dans les Dithyrambes pas de fâcheuses personnalités; parfois un coin du rideau entrouvert sur les passions des jeunes hommes de son temps. Je ne crois pas me tromper en disant que dans les quatre vers qui suivent ressort une admonestation adressée à Alfred de Musset :

Ceux-ci, gorgés d'orgueil par un brillant débuts Jugeant que l'avenir sera du peu qui fut, Déposent le laurier que leur tête dérobe Dans les bras crapuleux d'une femelle en robe.

Siméon Chaumier était marié et réprouvait la courtisane, fût-elle habillée d'une robe de brocart d'or. L'idéal du poète, plus chaste, plus intime, s'échappe d'une pièce de vers adressée à sa femme Arsène , dont on possède ainsi un portrait au physique et au moral.

Elle est blonde; son œil est un caillou de jais Qu'enchâsse dans son front sa paupière, ce dais Frangé de cils luisants comme une étoffe en soie, Que rehausse ou sourire, ou larme, ou peine, ou )oie. Sa lèvre pure et rose et sans aspérité Est le vase où toujours puise la vérité; Car, comme en regardant son œil jamais ne louche. Le mensonge jamais n'a fait bleuir sa bouche.

A travers les lignes de ce portrait on sent poindre quelque misanthropie; aussi, comme les Alcestes trop sincères sont laissés à l'écart par leurs contemporains, Siméon Chaumier fut-il méconnu de son vivant. Il ne vivait pas avec ses confrères, avec les journalistes; son œuvre passa inaperçue. J'ai longuement feuilleté les journaux du temps et je n'ai trouvé le nom du poète cité

que par le clown malicieux qui en parle dans les Odes funambulesques.

Avant que la brise adultère, Qui fait le charme des hivers, N'émaille de recueils de vers Les parapets du quai Voltaire; Avant que Chaumier Siméon N'ait publié ses hexamètres...

Le poète n'a rempli qu une partie de sa mission s'il vit à récart. Il doit communiquer, mieux encore, communier avec le public. Il faut que les femmes s'accrochent aux cordes de sa lyre, qu'un public nombreux soit suspendu à ses lèvres. Le poète a charge d'âmes et ce n est pas dans Tombre qu'iront le trouver les esprits inquiets.

Si le poète craint de salir ses ailes au contact de la foule, que, retranché derrière un petit groupe d'intelligences choisies, il cherche des adeptes capables de discuter avec lui, d'épouser sa pensée, de répandre sa parole. Ce fut le projet auquel sarrêta Siméon Chaumier.

Peu soucieux d'adapter de gothiques palmes vertes au collet d'un habit à la française, le poète avait brigué l'honneur de s'adjoindre aux membres d'une société dans les veines de laquelle coulait un sang moins académique, h' Institut historique venait d'être fondé avec des hommes nouveaux : les Monglave, les Stéphane Niquet, les Fresse-Montval, les Marc Jodot, les Saint- Prosper, les Constant Berrier, les Saint-Edme, les Odolant-Desnos. Tous poètes, philologues, penseurs, esprits d'élite.

Dans ces réunions on lisait des mémoires savants, des fragments de tragédie, des morceaux poétiques dignes de remporter la Violette ou rÉglantine au concours des Jeux-Floraux. Paris possédait enfin

un Institut libre, une Académie sans préjugés où des récompenses flatteuses pour Tamour-propre étaient décernées aux plus méritants. Dans la burlesque moralité qui termine un roman d'ami', l'auteur des Jeune-France signe Irrévérencieusement :

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