‹ Les vignettes romantiquesChapitre 62 sur 104 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

DE QUELQUES CENTRES PROVINCIAUX FAVORABLES AUX PRINCIPES DE LA NOUVELLE ÉCOLE

Les premiers romans de Balzac, qui nous initient à la vie de province de 1820 à i83o, me paraissent aujourd'hui, par leurs descriptions des minuties de petites villes, presque aussi étranges que les mœurs du moyen âge recueillies par les anciens chroniqueurs. On se demande si de tels personnages, qui furent nos graads-pères, étaient condamnés à une semblable torpeur il y a cinquante ans.

Lors de l'application de la vapeur, un écart trop brusque se produisit; il fit paraître comme des casse - noisettes invraisemblables d'anciens bourgeois en culottes courtes et en queues frétillant sur le collet d'habits couleur cannelle, qui, jusque-là, nous avaient semblé naturels et agir rationnellement dans la vie.

La diligence, ce mastodonte à roues digne de figurer à côté des vieux bahuts soustraits à la morsure des vers par Du Sommerard, entassait alors dans ses flancs, aussi barbares que ceux du cheval de Troie, des êtres absolument forcés par des besoins d'aflfaires de se rendre à a la capitale ».

A cette époque, si un mortel . assez fortuné pour entreprendre un voyage à Paris avait l'imprudence d'ébruiter son départ, il était chargé de porter à domicile, à peine débarqué de la diligence, un stock énorme de lettres de ses concitoyens ; les gens ne se regardaient pas comme fraudant le trésor, et ce transport en contrebande de lettres, dont le coût excessif variait suivant les

distances, enlevait des ressources précieuses au Ministère des finances.

La tragédie agonisait; mais M. Fumade, grâce à l'invention de son briquet phosphorique, passait pour un citoyen apportant un rayon précieux au règne de Charles X, qui nétait pas précisément le siècle des lumières.

Si le voyageur, entre autres curiosités, rapportait de Paris un numéro de l'Entracte^ le journal, circulant de mains en mains dans la petite ville, était regardé comme bourré d'articles de genre du plus éclatant mérite.

Qui eût parlé alors de décentralisation eût certainement passé pour un personnage hétéroclite : le mot n'existait pas. Les habitants de ces petites contrées vivaient comme du temps de Charles le Chauve.

La littérature moderne ne faisait son entrée que dans d'anciens cabinets de lecture, tenus par des dames âgées, ayant sur les genoux de vieux carlins.

Le journal de la localité, un peu plus grand que la main, contenait des avis divers pour les besoins journaliers et des charades pour les besoins de l'imagination. On se demande, en présence de cet état de choses qui donna naissance à Henry Monnier, comment purent se produire quelques rares adeptes du romantisme en province et combien ils durent être en butte, de la part de leurs compatriotes, à un effarement qui n'avait rien de particulièrement sympathique.

La vie de sous-préfecture, même celle de chef-lieu, n'entraîne qu'une minorité bien clairsemée vers les idées nouvelles. Tout courant fiévreux y est brisé par un calme déconcertant. Les sentiments enthousiastes ne peuvent se greffer sur une placidité quotidienne; autant vaudrait chercher à émouvoir une éponge.

Qu'on pense au singulier eflFet provoqué par de jeunes hommes fanatiques des drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas, alors qu'il restait à peine trace sur les planches de leurs œuvres interprétées par de pauvres comédiens ambulants.

Ceux qui n'ont point vu représenter Lucrèce Borgia ou la Tour de Nesles^ vers i835, dans un chef-lieu de -préfecture, se rendront compte difficilement de la misère des drames à spectacle. Quelle richesse d'imagination ne fallait-il pas pour retrouver un Gennaro, une Marguerite de Bourgogne, un capitaine Buridan, une princesse Negroni, tels que les avaient conçus les poètes!

Les graines étrangères qui, portées par le vent, tombent à la même heure, en vertu d'on ne sait quelles lois mystérieuses, sur le sol du nord et sur le sol méridional, rendent les naturalistes perplexes. Il en est de même des courants romantiques; le critique se demande pourquoi telle province, telle ville les subirent. L'art est semé de ces points de doute et, quelque approfondies que soient des recherches ultérieures, on peut dire aujourd'hui qu'un groupement géographique satisfaisant laissera à désirer en ce qui touche le romantisme.

Amiens comptait parmi les néophytes les plus ardents Edouard Cassagnaux. Formait-il tête de colonne? Réunissait-il autour de lui un groupe de partisans? J'estime qu'il marchait seul, ayant conscience de son œuvre. J'ai dit dans l'Avertissement que le romancier amiennois avait, dès i833, pressenti l'importance de la Préface en même temps qu'il témoignait une vive sympathie pour Tony Johannot et Célestin Nanteuil. Cassagnaux, quoique vivant en province, suivait le mouvement de près. Ce fut un précurseur. Pourquoi les archéologues des Bulletins de Picardie ont-ils négligé de donner la biographie d'un des rares hommes du pays voués

aux travaux d'imagination' ? Cinquante ans déjà ont passi leur glacis sur Tœuvre du romancier. Il ne s'occupait, il est vrai, ni de questions préhistoriques ni de poteries lacustres; les haches en silex le laissaient froid et il ne suivait pas les sentiers tracés par M. Boucher de Perthes. Cassagnaux faisait mieux ; dans les

VIGNETTE Di: LEVASSEUR, pour Ir Panent, d'Édonird Cusagniux (i833).

rares loisirs que lui permettait la politique, il pétrissait la matière vivante et recherchait comment agissaient nos aïeux.

Son bagage n'est pas considérable :

Le Meurtre de la Vieille Rue du Temple (i83i);

Le Pénitent (i833);

Ballassar {i835).

I. lîiiouard Cassagnaux fui, pendant quelques années, rédacteur en chef de la SentineUe picard», journal de l'opposilion qui se publiait A Amiens.

C'est tout. Le romancier s arrêta sans mener à bonne fin la série d'œuvres historiques qu'il annonçait devoir paraître incessamment : le Compère de Jean-sans-Peur ^ le Pont de Montereau^ etc.

A défaut de renseignements sur la vie et Tœuvre de Cassagnaux, dont l'étude a été injustement négligée par les Amiennois, le fragment suivant du prologue du roman le Pénitent fera comprendre de quelle encre se servait l'écrivain :

La soirée est bien accablante; il fera de l'orage cette nuit.

La pierre du porche est encore chaude. Où donc aller pour avoir de la fraîcheur?

Sous le porche de la principale église de Catane, il y avait un homme : était-il jeune ou vieux, était-ce un moine ou un laïque, un noble Sicilien ou un des bravi de la ville? En vérité, impossible de le dire ni même de le deviner, tant cet homme est soigneusement enveloppé dans son manteau, et tant son grand chapeau espagnol est enfoncé sur ses yeux. Il attend là, immobile, comme un des saints du portail. Cospetto 1 voyez s'il bougera.

Mais un autre manteau s'avance; c'est un cavalier, car ses éperons résonnent sur la pierre et ses vêtements sont couverts de poudre. Il s'approche de celui qui se cache si bien, et lui dit :

— Êtes-vous celui que je cherche?

— Peut-être, lui a-t-on répondu.

On voit que Cassagnaux a étudié aux bonnes sources; dans ce mélange, d'Anne Radcliffe et d'Alexandre Dumas, je pressens Molé-Gentilhomme.

Les épigraphes de Cassagnaux sont également bien choisies :

Amour, vengeance, fatalité !

Ah 1 les passions ! ! !

D'Amiens il faut sauter à la Normandie, sans transitions.

Rouen, qui n'est pas une ville de nature aventureuse, sembla d'abord se laisser entraîner dans le mouvement romantique. Divers hommes du pays favorisaient l'éclosion des idées nouvelles. Alors

vivait un des pères de l'archéologie, Langlois du Pont-de-l' Arche, qui, sorti de l'enseignement classique de David, s'était cantonné dans Tétude des monuments du moyen âge ; il détachait des anciennes cathédrales les vitraux, les sculptures symboliques, les pavages, pour les étudier de près. Écrivain, peintre, graveur, archéologue, Langlois fut médiocrement encouragé par ses concitoyens; pourtant ses caprices d'érudit marchaient d'accord avec les tendances parisiennes. Son poème de la Cloche, avec sa prose poétique, sa typographie et ses vignettes, sonnait bien Theure romantique.

Ulrié Guttinguer, Normand de naissance, comptait à Paris dans le groupe des poètes de la pléiade et servait de trait d'union entre la capitale et la province. Ce n'est pas que son œuvre témoigne de profondes audaces ; mais l'homme avait été consacré par le fameux vers de Sainte-Beuve :

Front pâli par les baisers de femme...

Un bon point dans le courant passionné d'alors.

Le théâtre de Rouen comptait parmi ses artistes le mari de M"™* Desbordes- Valmore, ainsi que le jeune Mélingue, dans la fleur de son talent; il ébauchait, à ses moments de loisir, des médaillons et se préparait à devenir le second d'Antonin Moine par des statuettes dans le goût dit Renaissance.

Rouen est une ville qui se pique de goût musical. Un compositeur, Agénor Lamanière, faisait entendre dans les salons de la ville diverses mélodies romantiques, entre autres celle du Troubadour errant et affamé. Ce troubadour n'appartenait peut-être pas absolument aux troupes en avant; mais toute armée est suivie d'une arrière - garde et parfois les vétérans ne combattent pas moins glorieusement à l'heure voulue.

Le grQUpe paraissant suffisant pour défendre l'art nouveau, la

Page 1