LES SAINT-SIMONIENS
En vertu de quelles semences l'idée romantique se répandit dans certains centres , quels furent les hommes en vue qui préoccupèrent la jeunesse, j'ai essayé de le montrer dans les chapitres précédents.
Le roman, la poésie, le théâtre décrétaient des lois et initiaient de nombreux groupes à l'Art nouveau par des Préfaces et des Manifestes; mais un mouvement politique et social éclata, plus ardent encore, et il faut l'étudier sous peine d'être incomplet. La littérature de i83o ne se montra audacieuse qu'à la faveur de ce mouvement : elle pouvait paraître indifférente à la politique, aux réformes sociales, aux insurrections, elle en reçut un contre-coup direct, plus accusé à Paris qu'en province. Si on excepte Lyon dont les émeutes prirent un caractère violent et presque parisien, la province ne me parait pas avoir été remuée par ce même enfantement douloureux ; c'est pourquoi j'ai placé avant la politique et les réformes sociales le chapitre précédent.
Une autre série de vignettes applicables au romantisme social, politique, jacobin, réformateur et insurrectionnel, dont les diverses manifestations se produisirent à la suite de la révolution de Juillet, doit trouver sa place ici.
On sait, par certains récits du temps, ceux par exemple de
Gérard de Nerval, qu'un reste d'agitation troublait assez quelques poètes pour les envoyer coucher en prison. Jeunes, tapageurs, tant soit peu rapins, ils se déclaraient de farouches « bouzingots ». Ce n'était qu'une effervescence de jeunesse.
Les véritables militants étaient autres et affirmaient leur croyance à la République par des actes d'une plus énergique portée. Je groupe divers noms pour me faire bien comprendre : Godefroy Cavaignac, Rey-Dussueil, Hauréau, David d'Angers, Schœlcher, Jeanron, Félix Pyat, quoique se rattachant aux lettres et aux arts, n'avaient rien de commun avec les excentriques tels que Pétrus Borel qui aiguisaient — en imagination — des poignards vengeurs.
Combattant en pleine rue, ces jeunes hommes passaient des bancs de la Cour des Pairs aux cachots du Mont-Saint-Michel. Si la fièvre parut s'apaiser vers 1840, elle se donna carrière huit ans plus tard, et ne retrouvons-nous pas dans quelques hommes au pouvoir des adversaires du gouvernement constitutionnel, à la persévérance desquels on doit la fondation de la République actuelle ?
A ce groupe qui contenait ses ardents et ses* réfléchis, il convient de rattacher les humanitaires, ceux qu'on appela plus tard socialistes : Enfantin et ses disciples, Thoré, George Sand, Alphonse Esquiros, le Mapah. Dans leurs cerveaux s'agitent des aspirations confuses, mystiques, industrielles, empreintes de religiosité.
Étudier en détail ces divers courants demanderait des volumes. Le plan que je me suis tracé de me retrancher derrière les vignettes des livres, simplifie la tâche et me permet de butiner la fleur d'œuvres curieuses sans entrer dans de plus longs développements.
Un ouvrage de cette époque est resté croyant, sévère, inflexible.
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s'échappant d'une âme révolutionnaire, la Montagne, d'Hauréau'. Dans les années qui suivirent la proclamation de la Charte, années fiévreuses d'émeutes et de barricades, ce n'étaient pas les Girondins qui enthousiasmaient une jeunesse ardente; la fin prématurée des principaux personnages de la Montagne fît naître chez un jeune homme de vingt ans la pensée d'élever un Panthéon à ceux qui succombent, victimes de leur idée.
Le portrait suivant d'un journaliste que les événements entraî-
VIGNETTE DE JEANRON, pour la Moitlagnr, d'Htari»\i (iR3|).
nèrent vers la Montagne, et qui fut écrasé par sa chute, donne une idée de l'histoire telle que la comprenait Hauréau :
J'ai lu les écrits de Camille Desmoulins et je n'ai vu partout qu'un rhéteur verbeux, spirituel, rieur, aussi plaisant dans le vaudeville et le calembour que jamais homme du Caveau moderne; toujours incessamment rieur, et du même rire pour les choses saintes auxquelles tout homme ne touche qu'en tremblant... Nulle part, je n'ai trouvé l'homme politique comme je l'entends.
Le sévère portraitiste dépouille l'homme de la légende, laisse
I. La Montagne. Notices historiques et philosophiques sur les principaux membres de la Montagne. Paris, Bréauié, 1834. In-Sv
de côté Tamour de Lucile pour Camille, sans se préoccuper de plaire aux âmes sensibles, et conclut ainsi :
Intéressant jeune homme ^ comme disent les histoires, mais égoïste impudent et vaniteux dont il fallut de'barrasser la place, va, je te dirai encore honte quand ta tête sautera dans le panier d'osier.
Il faut avoir vingt ans pour se montrer si Spartiate.
Vers 1848, Michelet, faisant un cours au Collège de France sur Camille Desmoulins, commençait ainsi : « Ce polisson.... »; mais Michelet savait faire passer ses hardiesses calculées par des tendresses féminines, et il n'eût pas forcé la note en disant honte à la tête du pauvre Camille Desmoulins.
C'est en ce sens que je prétends marquer le manque de mesure de l'école romantique et de ses adeptes. Tout est poussé à l'excès en ce temps; on ne marche qu'à l'aide d'oppositions exagérées.
Le brave Nodier, qui par moments se croyait jacobin et donnait une édition des Institutions de Saint-Just, ne se doutait guère de l'effet considérable que produirait son enthousiasme chez les jeunes gens. Dans cet ordre d'idées on doit citer l'évocation aux mânes de Saint-Just par l'auteur de la Montagne.
Maintenant il aurait soixante-cinq ans : sa tête blonde serait blanche. Quel bonheur si, dans nos jours de bataille, nous pouvions contempler dans nos rangs ce beau patriarche et nous serrer à ses côtés comme autour d'une arche sainte, deux fois bénie par le dieu des armées; et quand il lèverait au ciel ses bras défaillants pour invoquer la victoire, combien d'entre nous se disputeraient Thonneur de les soutenir 1
Je ne vois pas et je crois pouvoir dire qu'on n'entrevoit pas plus Saint-Just présider plus tard la fête de la Vieillesse qu'on ne s'imagine André Chénier professer à TAthénée sous T Empire ou, perclus de rhumatismes, dans un habit à palmes vertes de l'Ins-
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titut. Un Saint-Just prudent, se garant des cornes du taureau révolutionnaire et ne payant pas de son sang son entrée dans la lice, serait un Saint-Just vulgaire dont le nom ne serait pas parvenu jusqu'à nous.
Il faut toutefois se reporter à l'époque, il faut tenir compte de l'éducation des jeunes patriotes de i83o écoutant les récits de ceux
d'iprèi une lithogripbic du Icmpi.
des conventionnels, des conspirateurs qui avaient échappé à la transportation, à l'échafaud et qui faisaient pénétrer leurs croyances dans ces âmes vibrantes. Dans cet ordre l'enthousiaste évocation pour le descendant de Michel-Ange, pour l'ancien complice de Babeuf, pour le vieil égalitaire qui terminait sous Louis-Philippe sa carrière, me paraît plus sentie que celle relative à Saint-Just.
Et toi, vertueux Buonarotci, vénérable patriarche de l'égalité, qui vis dans nos temps comme un grand et pieux souvenir de ce magnifique passé, il ne nous reste plus
maintenant qu'à causer avec toi de tous tes vieux amis qui sont morts par la douleur ou par l'âge et qu'à réunir sur toi, pour en faire une couronne à ta tète blanchie, ce que nous aurions d'amour pour chacun d'eu», s'ils vivaient.
La Montagne est dédiée au peintre Jeanron en souvenir de sa
nrud iwur ta Uonîagne, d'Haurcai
collaboration à l'œuvre; elle fut considérable en effet. Un portrait à l'eau-forte précédait chaque biographie. Et quel portrait !
Elle est chargée l'iconographie des hommes de la Révolution. La physionomie de Henri IV exceptée, l'amaîs on ne vit tant de
dépense de cuivre, de bois, d'acier pour la représentation des personnages de 1789 à 1793. Les partis ont fait des hommes en vue de la Montagne des monstres, des séraphins, des êtres noirs, cruels, angéliques, des crétins et des goitreux, des premiers rôles de TAmbigu-Comique, des héros plus grands que nature, des personnages du bas de Téchelle avec des gibbosités et des loupes prodigieuses. Ces flatteries, ces invectives à la Convention, qui diffèrent profondément , suivant qu'elles s'adressent à l'aristocratie, à la bourgeoisie ou au peuple, ont donné naissance à un amas de figures fantastiques au milieu desquelles se perd Thistorien qui veut connaître la réelle figure des hommes de 1793. Jeanron trouva le moyen de se faire remarquer dans ce Panthéon singulier; les portraits des Montagnards, tels que les entrevoit le graveur, ont des physionomies d'objurgateurs.
Je regarde à la tribune le fantôme de CoUotrd'Herbois évoqué par le visionnaire Jeanron et je me demande si véritablement l'ancien comédien, jeté par les événements dans la fournaise révolutionnaire, ressemblait au personnage ci-contre.
Elles sont plus aimables, dans leur manière, les symbolisations patriotiques de Tony Johannot qui, plus d'une fois, évoqua la Liberté apportant son rayonnement sur les médaillons des grandes figures de la Révolution.
Dans le même ordre républicain, mais à un plan plus éloigné, on doit citer un romancier peu connu aujourd'hui, Rey-Dussueil, pour son livre le Cloître Saint-MerriK
Marius Rey-Dussueil, auteur de la Fin du monde, esprit philosophique confus à qui l'on doit V Histoire du temps et des choses à venir et qui annonçait un singulier roman, Isidore ou Vétat