Fatalité» Saynète
ALFRED ET TONY JOHANNOT aîg
Par cette sanglante saynète, qu'on juge du ton de la plupart des romans de i83o à 1840. Rapt, adultère, inceste, parricide, fatalité sont constamment en danse.
Le batailleur philosophe P. J. Proudhon me parlait un jour de
VIGNETTE DE TONY JOHANNOT, pour Vertu et Tempérament, du BibliopUile Jicob (if<33).
son désir d'étudier la littérature romantique et je poussai un cri, effrayé aussi bien de voir tant de livres écrasés sous les sabots ferrés du philosophe franc-comtois que du déluge d'oeuvres à lire. Je ne songeais pas alors au rôle des vignettes. On eut fait au polémiste un choix d'images, avec citations à l'appui, qu'il eût été jusqu'à un certain point au courant des singularités de cette
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littérature ; mais le rhéteur, médiocrement initié aux choses d'art, eût-il admis la portée de semblables petites vignettes?
Je préfère m'en rapporter à un autre critique, qu il faut consulter lorsqu'on traite des arts de l'époque romantique. Dans son Salon de i83i * Gustave Planche consacre quelques pages à Alfred et Tony Johannot; il rend compte de leurs frontispices comme de tableaux et son opinion a du poids :
Le public et les artistes conservent tout récent encore le souvenir du /^oi ie Bo/r^me; personne n'a pu oublier les délicieuses et fantasques inventions dont M. Tony Johannot a su embellir ce ressouvenir ingénieux de Sterne, de Rabelais et de Béroalde de Verville. Il faut aller en Angleterre chercher Cruikshank pour trouver quelque chose à opposer aux compositions variées et indevinables de Tony Johannot. Sans lui, en effet, Charles Nodier n'eût pas été complètement compris. C'est une forme nouvelle et vivante ajoutée à sa pensée, c'est une note inattendue, un son imprévu, un accord inouï sur rinstrument qu'il manie si habilement. Tony Johannot lui a rendu le même service que Cruikshank aux admirables pamphlets publiés sous Georges IV, et dont l'aristocratie anglaise s'égayait tous les soirs. Il a fait pour Nodier ce que Delacroix a fait pour le Faust de Goethe, ce qu'il fera peut-être pour le Gœt\ de Berlichingen, C'est un bonheur bien grand et bien réel pour un artiste, quel qu'il soit, de voir sa pensée qu'il a conçue et rêvée complète et armée de toutes pièces, mais qu'il a, malgré lui, livrée aux curieux, boiteuse et mutilée, renouvelée, rajeunie, complétée par une métamorphose habile, par un nouvel effort de l'art, mais de l'art aidé d'autres moyens. Et ainsi Smirke a traduit Gil Blas et Don Quixote, et, sans nul doute, Le Sage et Cervantes s'en trouvent bien.
Gustave Planche n'oublie pas le collaborateur, l'interprète constant, le graveur intelligent sans lequel ces vignettes manqueraient d'accent :
Dans le Roi de Bohême, Tony Johannot ne s'était montré à nous qu'à l'aide d'un artiste habile et fidèle, mais qui n'était pas lui, qui respectait jusqu'aux moindres détails de sa fantaisie, mais qui cependant lui était indispensable, dont il ne pouvait se passer. Sans Porret, nous n'aurions pas les croquis du Roi de Bohême.