I. Paris, impr, PinarJ, i83i. In
Ici, avec une sûreté de regard très juste, Gustave Planche, tout en rendant justice à ses amis, ne semble pas partager les illusions de ceux qui croyaient trouver dans les deux frères l'étoffe de peintres. Le morceau fait honneur au critique et a besoin d'être cité dans son entier :
Les eaux-fortes dessinées et gravées par MM. A. et T. Johannot, pour les de Fenimore Cooper, égalent ce qu'on connaît de mieux en ce genre.
pour Siello ou les Diables «eus, d'Alfred de Vigny (i833).
Mais tous deux ont bientôt compris tout ce qu'il y a de leni et de monotone dans la gravure, si habile et si souple qu'elle soit. Ce n'a été pour eux qu'un laborieux acheminement vers un art plus complet et plus haut, vers la peinture. Ils n'ont étudié à aucune école, ne se sont formés aux leçons d'aucun maître; ils ne doivent qu'à euxmêmes et à eux seuls le talent original et personnel qu'ils viennent de révéler dans une langue nouvelle. Cette langue, qu'ils ont apprise comme par improvisation, ils ne la parlent pas encore avec une aisance complète. Parfois, on sent que l'instrument ne se plie pas docilement h tous tes caprices de leur imagination ; mais cette hésitation, bien naturelle et bien excusable, ne saurait durer longtemps. Encore quelques mois, et ils
auront complètement aplani tous les obstacles qui ralentissent leur marche. Qu'ils se défient pourtant de leur prodigieuse facilité. A mesure que les moyens mis en usage deviennent plus variés, plus complexes , à mesure qu'il est permis de lutter de plus près avec la nature, la critique devient plus exigeante et plus sévère. Ce qui était permis dans une eau-forte, ce qui satisfaisait dans une gravure sur bois, ce qui, grâce à Thabileté de Porret, pouvait raisonnablement passer pour un croquis à la plume, ne suffît plus dans la peinture à Thuile. Les tableaux exécutés pour Walter Scott par MM. A et T. Johannot, et dont plusieurs déjà, et la meilleure partie, sont connus par la gravure en tailledouce, se ressentent un peu des premières études des auteurs. C'est la même facilité abondante et sûre d'elle-même, habituée à l'improvisation, singulièrement heureuse dans ses fantaisies; c'est un choix éclatant et varié de tons et de couleurs, mais ce n'est pas de la peinture solidement faite. Sous le bien qu'on y trouve, on devine le mieux, et Ton a tout lieu d'espérer que le mieux ne se fera pas longtemps attendre.
Le hasard m'a fait trouver uti des cartouches qui servit à l'ornementation des Cent-et-Une Nouvelles^. Tony Johannot, Jules David, Tellier, Camille Roqueplan dessinèrent de petites vignettes insérées dans des cartouches composés par Chenavard, Arnout, etc. C'est là que se montre Tony Johannot dans sa gentillesse et qu'il triomphe facilement de ses rivaux. Peintre de figures plutôt que décorateur, Johannot bat à plates coutures l'ornemaniste si célèbre sous Louis- Philippe, Chenavard, l'homme aux surtouts du duc d'Orléans, le compositeur de vases de Sèvres, l'ouvrier compliqué et prétentieux.
Mais c'est dans la représentation des femmes de l'époque qu'excella Tony Johannot.
Ils étaient à cette époque quatre ou cinq dessinateurs spéciaux de mérite : les frères Alfred et Tony, Jean Gigoux, Célestin Nanteuil, Camille Rogier; on peut même y ajouter Henry Monnier, vers 1827, avant quil ne fût enveloppé par la « rotonde » de Nessus de Monsieur Prudhomme. Tony Johannot l'emporta sur
I. Les Cent-et'Une Nouvelles des Cent-et-Un, ornées de cent-et-une vignettes, dessinées et gravées par ccnt-et-un artistes. Paris, Ladvocat, i833. 2 vol. in-8*. Cet ouvrage était annoncé par l'éditeur comme devant former six à huit volumes; il n^en parut que deux, sans doute par suite du peu de succès de la publication.
tous par le charme de son crayon et les jolies attitudes de ses héroïnes. Il sut interpréter à sa façon un certain moyen âge de convention et il resta sans rival dans la peinture des femmes, ses contemporaines.
NETTE DE TONY JOHANNOT, ur Ut Ceiti-tt-Vnt Nouvetitt liS33).
Que ses petites poupées fussent échevelées aux pieds de soudards farouches ou qu'elles soient mêlées à un drame conjugal, vous trouverez toujours de gentilles personnes fort agréables à regarder. Ne souriez pas, je vous en prie, de leurs peignes à
la girafe, non plus que de leurs manches pagodes. Ces petites dames sont habillées comme il faut pour les drames auxquels les condamnaient de farouches romanciers. Déjà archaïques, elles entrent dans le Panthéonnet "uvert aux femmes un siècle aupa* ravant par Moreau le Jeune.
On vit, sous le règne de Henri III, ou d'Hernanî (car ce furent de véritables souverains que ces rois de théâtre créés par Alexandre Dumas et Victor Hugo), des aquafortistes, tels que Célestin Nanteuil, combiner dans leurs frontispices architecturaux le moyen âge et la Renaissance, et jucher dans des niches des figures angéliques, telles que M"*^ Ida les interprétait dans Don Juan de Marana; mais nul mieux que Tony Johannot ne représenta la femme de i83o avec ses séductions, son dévouement, sa croyance à toutes les idées romanesques qui l'enveloppaient.
Quelles jolies attaches de nuque avec les cheveux relevés! Comme Toreille se détache délicatement sur des boucles vaporeuses et combien ces fines oreilles durent entendre de désespérances, de prières, de paroles passionnées, fatales, suppliantes, impérieuses !
Un certain nombre de canapés et de couchettes forment le mobilier dont Tony Johannot fit cadeau aux beaux jeunes gens et aux jolies filles surpris en conversations criminelles par d'affreux jaloux; mais ces scènes sont rendues avec discrétion et quelle que soit la bonne volonté qu'y met une héroïne, on ne peut lui appliquer les vers d'Auguste Barbier :
Comment sur un sopha, sans remords et sans peur, Elle ouvre à tout venant et sa jambe et son cœur.
Les emportements de la passion, les gourmandises de la
chair, Tony Johannot les traita avec une délicatesse telle que le roman, grâce aux frontispices de cet ingénieux petit maître, pouvait tomber sous les yeux des demoiselles sans les blesser*.
La femme, le dessinateur Tentrevit toujours poétiquement.
En regardant les femmes des • vignettes de Tony Johannot on pense à cette description d'un poète oriental : a II vit alors paraître une jeune fille à la taille élégahte, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des montagnes. »
Ce sont de petits corps souples dans d'heureuses petites proportions. Tout est mignon en elles; sûres de vaincre, ces aimables créatures ne s'inquiètent pas trop du langage que l'auteur leur fait tenir dans le roman. Courbées en apparence sous les malédictions du mari ou de l'amant, elles ont un certain air de repentir qui donne à croire qu'elles recommenceront le lendemain. Ainsi s'expliquent-elles à leur façon sur le frontispice, débitant leur ingénieux petit boniment à la porte du livre, et c'est pourquoi Tony Johannot est resté un des plus agréables noms de Tart romantique, enveloppé d'une jolie petite auréole.
Il avait trouvé des alternances de noir et de blanc que rendaient merveilleusement en fac-similé les graveurs sur bois; à l'aide de ce procédé, Tony Johannot put se plier aux genres les plus variés, depuis le gracieux jusqu'au fantastique, communiquant rien que par ses fleurons et ses culs-de-lampe une popularité à de médiocres écrivains qui ne la méritaient guère.
Plus tard Tony Johannot entreprit de plus grosses besognes.
I. « Un peu inquiet de Textréme franchise du titre, le premier éditeur, au moyen d^une vignette due au crayon de Tony Johannot, le dessinateur en ce temps à la mode, avait trouvé le moyen d'affirmer Pinçon testa ble moralité de sa publication. Une croix, une tête de mort et une couronne de roses blanches ne pouvaient évidemment servir d'enseigne à un livre éhonté. » (Regnier-Destourbet, Préface de la deuxième édition de Louisa ou les douleurs d'une fille de joie,)
rillustration des œuvres de Cervantes, de Molière, de Goldsmîth, de Gcethe; le catalogue des livres qu'il illustra serait beaucoup trop nombreux; je préfère les friands morceaux qu'il mit en tête des livres modernes, la page quMl ajouta à tant de pages; c'est dans ces petites pièces poétiques, dans cette succession de sonnets dessinés qu'il faut le chercher,