JEAN GIGOUX. CAMILLE ROGÎER
J'ai essayé de donner un aperçu aussi fidèle que possible de la vie et de l'œuvre des brillants commandants du bataillon des dessinateurs romantiques. Il serait injuste de ne pas consacrer une page à deux peintres qui se tenaient à part et n'en occupaient pas moins un poste élevé. Achille Devéria, Louis Boulanger, jouèrent un rôle considérable dans les premières années du romantisme; mais je m'occupe plutôt des vignettes que du grand art, et ces deux artistes ne donneraient qu'une idée imparfaite de l'ornementation des livres à cette époque. Leurs peintures, leurs lithographies, voilà ce qui mérite d'être consulté.
M"** Victor Hugo, qui a relaté les impressions de son monde après la première représentation à'Hernani, donne un bulletin de la bataille et met à l'ordre du jour les vaillants : « En arrivant chez lui, M. Victor Hugo trouva son salon plein. M. Achille Devéria dit qu'il ne voulait pas dormir dans une nuit pareille et alla faire un dessin de la dernière scène *. »
Ce dessin lithographie, tout noir de la poudre du combat, parut en effet dans la Silhouette.
De l'atelier des frères Devéria, rue Notre-Dame-des-Champs, partait le mot d'ordre*; on y formait des bandes, on y enrôlait des soldats pour la nouvelle école; aussi la plupart des écrivains
1. Victor Hugo par un témoin de sa vie. Paris, Lacroix, i863. 2 vol. in-8'.
2. Voir dans la Revue de Paris de 1864 mon article : Delacroix conspirateur.
et des artistes qui avaient donné des gages passaient-ils par le crayon passionné de Devéria.
Qui veut avoir en outre une idée des femmes de l'époque ne peut se dispenser de feuilleter l'œuvre des deux frères; ils ont montré la femme dans toutes ses élégances, ses modes, ses travestissements et ils eussent laissé un renom plus durable s!
VIGNBTTK D ACHILLE DEVKRIA, pour Pauvrt Fille I de Viclor Lcfloch (i834|.
une incessante production n'avait trop arrondi leurs crayons paf la suite.
Louis Boulanger, lui, fut le second du grand poète, une sorte d'alier ego — aller Hugo, disait le sculpteur Préault. Le p.eintre était l'ami des premiers jours, le familier de la place Royale, le correspondant du maître, son confident; c'est à lui, que sont adressées les Lettres sur le Rhin, ces magistrales descriptions qu'on regrette de ne pas voir illustrées par le maître lui-niêmp.
Singulière destinée que celle de Louis Boulanger broyé entre deux meules, Eugène Delacroix et Victor Hugo; il en admire la puissance, il essaye de les mettre en mouvement pour son propre compte, la force lui manque.
Tous venaient pourtant à Tami du grand poète, tous lui frayaient le chemin. Un tableau de Louis Boulanger, c'était par avance un événement dans les ateliers. Lorsque le peintre eut l'honneur d'être refusé au Salon de i83i pour son Bailly marchant à la mort, Pétrus Borel le réconforte à sa manière.
Laisse-moi, Boulanger, dans ta douleur profonde Descendre tout entier par ses noirs soupiraux ; Laisse immiscer ma rage à ta plainte qui gronde ; Laisse pilorier tes iniques bourreaux ^
Pour reconnaître la haute intervention des poètes, les peintres voulaient montrer qu'ils en étaient dignes et qu'eux aussi savaient parler la langue des dieux.
Une femme dç ce groupe artistique, M'"^ Marie Ménessier- Nodier, avait entrepris de publier une Anthologie dans le genre des Annales romantiques. Ce petit livre, la Perce-Neige, n'aurait rien de particulièrement curieux si, outre son eau-forte à la manière de Célestîn Nanteuil, il ne renfermait deux morceaux poétiques d'Eugène Devéria et de Louis Boulanger qui, je crois, n'ont donné qu'une fois cette note 2; mais on savait dans certains salons qu'Eugène Devéria et Louis Boulanger étaient d'autant plus aptes à comprendre la poésie des maîtres qu'eux-mêmes eussent pu faire œuvre de lyriques si l'art du peintre ne l'avait emporté.