Rhapsodies, i
2. Un certain nombre d'inconnus se mêlaient aux deux artistes : A. G. Saint- Valry, le comte de Peyronnet, Caroline de Bissy, Auguste Demesmay, Antonin de Sigoyer, etc., j^entends inconnus comme poètes. Leur réputation n^est pas parvenue jusqu'à nous, je dirai jusqu'à moi pour ne pas engager mes contemporains.
Aussi bien à cette époque les peintres savaient exprimer leurs idées sur l'art, leurs projets de réforme, à Taide de la plume : Eugène Delacroix, Paul Huet, Ziegler, Laviron et bien d'autres.
Le morceau de Devéria, inséré dans la Perce-Neige \ a pour titre : Mémoire des morts.
Voilà six ans entiers que ma sœur Octavie
Repose parmi nos aïeux ; Voilà six ans entiers que sa lèvre pâlie N'a fait entendre un son doux comme une harmonie,
Six ans que dorment ses beaux yeux.
Cette poésie me paraît inspirée par les poésies de M*"* Desbordes-Valmore. La pièce de Louis Boulanger a plus d'accent; elle n'a pas de titre et est dédiée « à mon ami Sainte-B. », qui ne s'était pas encore retiré sous la tente et dont on pouvait prononcer le nom sans se compromettre.
Non, je ne reçus point d'en haut ce don céleste Qui fait, lorsque tout m&urt et s'efface, que reste Debout l'œuvre immortelle et que, dans l'avenir, La gloire de l'auteur resplendit aussi belle Qu'aux grands jours où la ville, en fête solennelle, Promenait ses tableaux que l'on allait bénir! Pourtant ces Florentins, ces élus du Génie, Que ta Muse à mes yeux présente pleins de vie, Souvent de leur lumière ils viennent m'inonder; Et quelquefois, hélas 1 aux élans de mon âme, J'ai cru, pauvre insensé, qu'un rayon de la flamme Pénétrant dans son ombre allait la féconder.
Une mélancolie sincère s'échappe de ce morceau. Quoique
I. La Perce- Neige, choix de morceaux de poésie moderne, recueillis et publiés par M-« Marie Ménessier-Nodier. Paris, Heideloff, i836. Petit in-12.
DEVERIA. — BOULANGER. — GIGOUX. — ROGIER agg
choyé par les poètes qui , pleins de sympathie, le poussaient en avant, Louis Boulanger n'en sentait pas moins le doute l'envelopper de ses longues, grises et tristes ailes. Son œuvre, terriblement romantique au début et dont le charbonnage va plus loin, s'il est possible, que le charbonnage fiévreux et puissant de
VIGNETTE DE LOUIS BOULANGtK, ponr Angelo, lyran dt Padouf, de Viclor Hogo (iB3S|,
Delacroix , devait se terminer froide , sage , décolorée et sans accent.
Sans trop enjamber sur le domaine de l'art, il faut noter quelques compositions caractéristiques de Louis Boulanger qui restent comme une sorte de prise de possession du terrain nouveau de 1828 et peuvent être citées, même à côté des œuvres le§ plus passionnées de l'époque.
Tout d'abord se déroule la Ronde du Sabbat, inspirée par deux vers de Victor Hugo :
Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts cachés sous le pavé des salles.
Une fresque que cette lithographie d'une dimension inusitée. On comprend qu'en 1828, alors qu'une pareille chose se produisit, les hommes à la tête du mouvement fondèrent les plus grands espoirs sur la fougue et la passion qui mettaient en branle la meute infernale.
Du haut des voûtes d'une vieille cathédrale s'abat dans la nef une trombe de démons, de femmes échevelées, nues et pantelantes, de bêtes de l'Apocalypse qui essayent d'entraîner Satan dans leur ronde luxurieuse à la clarté des cierges de chanoines-fantômes assis dans leurs miséricordes du chœur.
C'est un mélange de Tentation de saint Antoine et de Ronde de nuit d'un Rembrandt romantique ; il semble qu'une telle représentation, qui sent le soufre et le bouc, n'ait pu être retracée qu'avec un charbon emprunté au foyer d'une sorcière.
A cette époque vivait à Bordeaux un personnage bizarre, à demi privé de la vue, châtié, comme le sont souvent les hommes de génie, par les afflictions qui atteignent les êtres trop sensitifs. Le peintre Goya, dans sa vieillesse, ne retraçait pas moins sur la pierre lithographique les scènes de tauromachie en plein air dont les oppositions d'ombres et de lumières étaient restées vibrantes dans ses yeux. Delacroix, Boulanger, s'enthousiasmèrent pour ces violentes taches de noir et de blanc, et une influence à la Goya se répandit dans les ateliers parisiens, qui embrasait les esprits et leur communiquait un élan tout nouveau ; mais il arrive trop souvent que l'extérieur d'un maître, plus que sa
véritable essence, frappe les disciples. Le décor espagnol fut dès lors employé pour les œuvres les plus françaises.
Elle est morte — à quinze ans — belle, heureuse, adorée ; Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil; Morte, hélas ! et des bras d'une mère égarée, La mort aux froides mains la prit toute parée. Pour rendormir dans le cercueil.
Ce morceau de Victor Hugo, la pensée en est claire et transparente. Louis Boulanger en fit une vision à la manière de Goya, une scène fantastique qui semble une suite aux Caprices de rhumoriste espagnol, mais qui ne répond en quoi que ce soit au texte du poète.
Cette fougue romantique calmée par les années, Louis Boulanger s'aperçut que le rayon de flamme des grands maîtres ne pouvait réchaufi^er. Honnête ouvrier, tout de reflet, égaré dans une époque tourmentée, il laissa quelques portraits curieux plus encore par les personnages représentés, Balzac, M™* Victor Hugo, Pétrus Borel, Théophile Gautier, que par son tempérament de peintre .
Ses vignettes, quoique peu nombreuses, sont à la portée de tous et permettent de le juger. Les Odes et Ballades (édition de 1828), la Comédie de la mort (édition de i838), l'Enfer de Ves^ prit, d'Auguste Vacquerie (1840), n'ont pas emprunté un vif rayonnement à la collaboration du peintre; en tant que vignettiste, rhomme fut dépassé par ses contemporains, les Johannot, les Célestin Nanteuil.
Trois lieutenants marchent également hors des rangs du groupe des dessinateurs de vignettes en renom : Henry Monnier^ Jean Gigoux, Camille Rogier.
Par son âge, la date de ses œuvres et le concours de bonne camaraderie qu'il prêta aux écrivains ses contemporains, Henry Monnier serait un des ancêtres du romantisme si ce titre pouvait être appliqué, même dans un sens détourné, à un esprit particulièrement humoristique. Ce Prêtée , dessinateur de profession, aujourd'hui comédien, demain écrivain, était si peu classé, si peu classable qu'au début la Revue des Deux Mondes le crut capable d'exposer ses idées sur Tart. En i83o, Henry
VIGNETTE D HENRY MONMEK,
Dur le Roagr H te Noir, de Stendbil (l83[)
Monnier, je le disais plus haut, rendît compte du Salon dans ce grave recueil. Mais quel Salon ! Celui qui voudrait faire tort à la mémoire de l'humoriste n'aurait qu'à réimprimer les quelques pages qu'effrayé de sa mission, il consacra aux artistes de son temps. Les coassements de bourgeois du Marais dissertant sur la peinture au café du Jardin-Turc, entre deux parties de dominos, donnent à peine une idée des principes esthétiques d'Henry Monnier'.
t. Cet article ne (igure pas dans la réi m pression des premières années de la Revue des
L'artiste était très répandu ; on lui confia une tâche singulière en le chargeant de dessiner des vignettes pour des livres qui ne répondaient en rien à sa nature; toutefois son crayon habile lui permettait de se plier à toute commande, si insolite qu'elle fût.
Je me suis étendu suffisamment sur ce sujet dans le chapitre : Henry Monnier pendant la période romantique ^^ pour n'y plus revenir. Stendhal, Eugène Sue, furent particulièrement illustrés par Henry Monnier. On lui doit encore certains frontispices qui, malgré leur précision, sont bien dans l'esprit des publications du temps ; mais, dans cet ordre, il fut dépassé par son camarade Eugène Lami qui, tout au début, faisait pressentir les élégances chères à l'aristocratie bourgeoise.
Qui parle de Jean Gigoux, vers 1834, évoque le reflet d'un dessinateur à la Velazquez, relevant de traits hardis la belle édition de Gil Blas^ la première qui traça un sillon profond dans Tordre de a l'illustration », et certainement restera. Jamais la vignette sur bois n'avait montré tant de vaillance. La couleur ainsi étalée sur le buis par Gigoux fut véritablement de la couleur; le peintre communiquait de la virilité aux burins des graveurs.
Moins poète que Tony Johannot, Gigoux dessina un certain nombre d'en-têtes pour les romans du jour; malheureusement il n'eut que le dessous du panier des romantiques. A l'exception du frontispice pour les Contes du lycanthrope Pétrus Borel, quelle fâcheuse besogne que d'avoir à prêter son crayon à un Hippolyte
Deux Mondes; également le nom d*Henry Monnier a été biffé dans la table générale des articles de la Revue. La direction passa un râteau prudent dans certaines allées infestées de romantisme. Voir au chapitre XII une critique de VAniony de Dumas, article signé Y et sans doute dû à Fontaney.