I. Mémoires du présideni Hénauli
3i4 LES VIGNETTES ROMANTIQUES
On voulait faire mieux que bien, avec des moyens nouveaux très compliqués; c'était la manie du moment, la même après laquelle courent les très jeunes gens. Pourtant quelques naïfs croyaient, en i83o, que seuls les sentiments, les passions, font vibrer les mots, et qu'il n'est pas besoin de les secouer comme dans un kaléidoscope pour en tirer des effets.
Un jeudi soir, au bal, elle se déganta. Elle avait une robe rose. Tous ses regards étaient pour moi. Voilà ma vie.
(Février 1829».)
Ces quelques traits rapides, écrits sur un carnet de notes par un jeune homme amoureux en rentrant d'une soirée, pourraient presque prendre place dans l'Anthologie grecque.
Ces épigraphes étaient parfois suggestives et les initiés s'en préoccupaient. Le premier chapitre de Louisa, de Regnier-Destourbet, avait pour épigraphe un vers de Wordsworth, le célèbre lakiste anglais :
spires whose silent finger points to heaven... Clochers dont le doigt silencieux montre le ciel...
Théophile Gautier, frappé par ce vers, le prit pour texte de stances de son premier recueil de poésies :
Je n'ai jamais rienlu de Wordsworth, le poète Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel. Qu'un seul vers ; le voici, car je l'ai dans la tête : a Clochers silencieux montrant du doigt le ciel ! »
Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, Au chapitre premier d'un roman, Louisa, Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange. Qu'un pseudonyme auteur dans VAne mort puisa.
I. Épigraphe d'un chapitre de Louisa, ou les douleurs d* une fille de joie, par l'abbé Tiberge [Rcgnier-Destourbet].
ÉPIGRAPHES ROMANTIQUES . 3i5
Voilà bien les poètes. Ce pauvre Regnier-Destourbet, qui inspire des stances à Théophile, se voit accusé d'avoir écrit une œuvre de fange, et cela parce que le mot rime suffisamment avec étrange. Si Tauteur avait passé pour heureux, le poète n'eut pas manqué de dire que son roman était merveilleux.
Les romantiques politiques, employaient des épigraphes sombres, amères, violentes.
11 y a du sang dans ton histoire.
(Rey-Dussueil.)
Ainsi s'exprime le romancier des barricades du cloître Saint- Merri.
Stendhal, qui ne se contentait point d'être athée, avait pris en outre le bonnet du jacobinisme, ce qui lui permettait de piquer pour épigraphe d'un des volumes du roman le Rouge et le Noir:
La vérité, Tâpre vérité.
(Danton.) *
Quand Dieu eut pétri Tâme des laquais, il lui resta un peu de boue avec laquelle il pétrit l'âme des princes.
(Mme de Souza.)^
Qui se serait attendu à cette épigraphe violente de la part de
1. Au verso du faux- titre de chaque volume de le Rouge et le Noir, édition de i83o, se trouvent deux épigraphes qui n'ont pas été reproduites dans les éditions postérieures, bien que celles des titres des chapitres aient été maintenues. Un ami^ M. A. Boisseau, collectionneur intelligent de livres romantiques, me fait remarquer ce détail. Le mot de Danton donne le ton du premier volume; dans le second deux vers de Sainte-Beuve changent tout à coup la note :
Hllc n'est pas jolie, Elle n'a point de rouf^e.
2. Jules Janin se trompe. C^est à M"* de Sabran, maîtresse du Régent, quVst attribué le mot. M** de Souza, écrivain délicat, était à mille lieues d^une pareille boutade à la Chamfort.
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Jules Janln? Il est vrai que le livre avait pour titre Barnave, et qu'à cette époque le critique éprouvait le besoin de se faire remarquer par son hostilité envers la maison d'Orléans.
Voici une épigraphe plus violente encore; son ton plaira vraisemblablement aux naturalistes :
La Liberté est une garce qui aime
être couchée sur un matelas de
cadavres.
(Mirabeau.)
Au milieu des romantiques se glissaient quelques penseurs, quelques moralistes clairsemés ; à cet ordre je rattacherai les épigraphes suivantes :
L'auteur avait des problèmes plus sérieux à résoudre que celui de passer une robe à la Vérité.
(Extrait d'une préface quelconque.) (Alphonse Brot.)
Ancien affilié de la bande de Pétrus Borel, l'honnête Alphonse Brot devait plus tard se caser dans les bureaux d'un ministère et verser dans le roman à aventures sans y trouver la gloire dont ses Préfaces annoncent une constante poursuite.
L'heure est sur l'horloge des destinées, rien ne pourra l'empêcher de sonner.
(P. BUESSARD.)
est l'épigraphe due à un romancier qui eut diverses manières. Passant à l'éducation à quelque temps de là, le penseur créa V enseignement Buessard et devint chef d'institution.
Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir
du plaisir.
(Obermann.)
On a là l'expression d'un petit groupe de fidèles qui se ratta-
chaient aux alanguissements maladifs de M. de Sénancour, groupe dont il n'est pas resté trace.
Ceux qui ont étudié quelque peu le mouvement romantique dans ses origines ont sans doute remarqué que là littérature du xvïi* siècle était négligée en i83o. Il est rarement question de Molière, de La Fontaine, de La Bruyère. Les qualités de ces esprits trop posés, trop raisonnables, trop clairs, n'étaient pas de celles que recherchait la nouvelle école ^
Non plus le xviii* siècle n'était pas en faveur par les mêmes motifs; aussi voit-on peu d'épigraphes empruntées à Voltaire, à Jean-Jacques, à Diderot, à d'Alembert. Les encyclopédistes utilitaires étaient regardés d'un œil de mépris par les sectateurs de l'art pour l'art. Toutefois je trouve dans le Maçon ^ de Michel Raymond (Michel Masson et Raymond Briicker), un choix d'épigraphes qui montre que ces romanciers cherchaient à se raviver aux sources des penseurs du xviii® siècle. Au quakérisme américain ils empruntent cette pensée :
Combien de lois on rendrait inutiles si Ton en faisait de bonnes sur l'éducation!
(Guillaume Penn.)
Ils interrogent les philosophes, les magistrats :
Ceux qui ne s'inquiètent pas de la justice forcent la justice à s'occuper d'eux.
(D'ÉPRéllESNIL.)
I. Je ferai toutefois une exception pour Théophile Gautier, qui 8*ouvrait volontiers dans l'intimité et ne faisait pas fi des classiques. — Quel est Técrivain français le meilleur à étudier? lui demandai-je un jour. — La Bruyère, me répondit-iJ.
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En matière de religion, Masson et Brûcker me semblent sceptiques :
Ce n'était pas assez de Tenfer, les hommes y ont ajouté le purgatoire.