‹ Les vignettes romantiquesChapitre 88 sur 104 · BOLINGBROKE · texte numérisé non relu

BOLINGBROKE

On entrevoit chez Michel Raymond une infiltration de courant populaire et socialiste tout à fait nouvelle en 1828, date de la publication du Maçon. Des pensées tirées des anciens et des modernes, de Socrate, de Publius Syrus, d'Holbach, de Pope, etc., indiquent des gens qui lisent et qui cherchent d'autres moyens que ceux de la « littérature à images* ».

En i83o, on s'occupait médiocrement de la nature; si on faisait intervenir l'horizon, c'était à Tétat de décor noir et tourmenté. Les passions factices du théâtre, les accessoires moyen âge, eussent juré avec des descriptions qu'on laissait à Bernardin de Saint- Pierre et à Chateaubriand. Il faut cependant citer, à titre d'exception, l'épigraphe suivante d'un esprit tourmenté qui longtemps chercha sa voie :

J'aime mieux les discours des grands seigles entre eux Que ceux des députés bavards et ténébreux.

(Alphonse Esquiros.)

Esquiros était sincère et disait vrai en vers ; la prose de la vie le jeta dans la politique où, à des moments dangereux pour la nation, l'homme se trouva aux prises avec de violentes agitations méridionales qui ne ressemblaient guère aux ondulations des seigles caressés par le vent.

I. C^était pourtant encore une sorte de romantique que Raymond Brûcker, cerveau plein de fumées à la fois fouriéristes et néo-catholiques, orateur à la façon des prédicateurs de la Ligue, et qui devait tinir dans les sacristies, affecté d'un cléricalisme bizarre.

Au nombre des épigraphes singulières de ces temps singuliers, on n'a que l'embarras du choix chez les goguenards de l'époque; ils allèrent aussi loin que possible dans les champs de la surprise, et ils en- rapportèrent parfois d'heureuses trouvailles.

Alphonse Karr, quoique appartenant à la génération de i83o

VIGNETTE I>E CIGOUX,

pour la Strega, d'Erneit Fouinct (i)(3j).

par son âge et certains courants difficiles à esquiver, resta moderne. Né de parents bavarois, il dut à la Germanie un accent humoristique qui ne ressemblait en rien à l'accent français ; connaissant la langue allemande, il émerveilla ses lecteurs par toutes sortes de mots et d'épigraphes tudesques. La nature, la musique, l'allemand, Alphonse Karr en fit une sorte de pudding dont le public se montrait friand. Le spirituel romancier devait en outre

faire aboyer des épigraphes à son chien et le prendre pour collaborateur de ses romans.

Avec le • chien Freyschûtz, Karr inventa Tamitié : on eut à foison des épigraphes du harpiste Léon Gatayes, qui obtint une quasi-célébrité, grâce au poste en vedette qu'il occupait en tête des chapitres de roman de l'auteur des Guêpes.

Il faisait bon à ce moment d'être lié avec un écrivain en vue. Une épigraphe, un mot, l'ami passait à la postérité.

Cherche.

(Théodose Burette.)

est une épigraphe de VAne mort qui a plus fait pour la gloire du professeur que ses nombreux résumés historiques.

Ahl

Ehleh!

Hilhi! hil

Ohl

Hul hu! hu! hul hul

(Profession de foi par l'auteur.)

Si les Roueries de Trialph^ notre contemporain avant son suicide, par Lassailly, sont cotées un gros prix dans la librairie de curiosité, n'est-ce pas grâce à l'épigraphe ci-dessus?

Je citerai, quoique n'appartenant pas directement à cette classe, l'épigraphe suivante :

Sire, grâce !... grâce 1...

(Opéra du Condamné,)

Sans intérêt apparent, l'épigraphe ci -dessus a pourtant son

ÉPIGRAPHES ROMANTIQUES Su

Utilité : tirée de Clotilde de Lusignan, ou le beau Juif (Paris, 1822), elle sert d'en-tête au chapitre d'un des nombreux romans de pacotille enfantés par Balzac dans sa jeunesse * ; on a là, à n'en pas douter, un vers de l'opéra le Condamné^ que Balzac esquissait peut-être dans une étude d'avoué, et que le romancier détruisit plus tard avec tant d'œuvres commencées : tragédies, poèmes badins, etc.

Une Revue du temps, le Petit Poucet, nous fait connaître les secrètes ambitions d'un libraire romantique :

Vous serez ma proie... morte ou vivel (HippoLYTÊ Souverain.)

Du moment où un auteur donnait de la publicité à sa maîtresse, à ses amis, à ses animaux favoris, l'éditeur devait d'autant plus figurer dans cette foire aux épigraphes qu'Hippolyte Souverain se piquait de poésie.

Dans la bande des a lions », gens d'esprit du temps, il faut citer en première ligne Roger de Beauvoir. On lui doit une épigraphe d'un tour imprévu. En tête d'un chapitre de // Pulcinella, ou l'Homme des Madones, se lit :

Feu Duponchel.

(Histoire contemporaine.)

Ces deux mots, que le gros du public ne comprit sans doute pas, portaient en pleine poitrine d'un des directeurs de l'Opéra. S'entendre appeler par ses amis feu Duponchel est déjà désagréable; mais lire imprimée cette désignation d'outre-tombe dut

I. Si M. Octave Uzanne avait connu celte épigraphe, il l^eût jointe aux curieux renseigne* ments qu^il publiait dernièrement dans un journal sur les œuvres projetées par Balzac.

LES vkjNettes romantiques

faire repentir un personnage, qui tenait vraisemblablement à ses jours, d'avoir excité la rancune d'un homme aussi répandu que Roger de Beauvoir.

Le directeur de l'Opéra, qui paraît avoir été assez mal vu des habitués de la Loge infernale, trouva un jour la rue dans

VIGNETTE A LA MANIERE NOIRE, pour l« De Profkndii, d'Alfred Moutu (Anine Houuiye), 1834.

laquelle il demeurait obstruée par cinquante voitures de deuil ; à sa porte attendait un corbillard empanaché dont les porteurs réclamaient le « chargement », soit la bière contenant le corps de Duponchel.

Dans une des voitures en tête, Emile Cabanon, Roger de Beauvoir étaient censés représenter les proches parents du défunt.

Le « tout Paris » d'alors s'amusa de cette invention dont Roger de Beauvoir a consacré le souvenir dans l'épigraphe ci-dessus.

Un autre système d'épigraphie fut employé par Alfred Mousse, auteur du roman De Profundis (Paris, 1834). Sous un titre funèbre, l'écrivain Mousse cachait une certaine fantaisie ; en ce sens, le chapitre intitulé Camille ouvrait aux romanciers une voie qui ne fut pas suivie. Pour peindre son héroïne, voici le procédé qu'emploie l'auteur :

Son existence avait coulé calme et limpide.

(Alphonse Karr.)

Elle est fraîche, elle est rose, elle a de grands yeux, elle est belle.

(Victor Hugo.)

Sus ojos eran de a^ul obscuro.

Plus limpide que ce flot pur.

(Alphonse de Lamartine.)

En la voyant si innocente et si pure, quel est, je ne dirai pas l'homme, mais le démon même qui tenterait de la souiller ?

(Alexandre Dumas.)

His eyes very blue.

Cette rose au matin sourit comme sa bouche.

(André Chénier.)

Sa prunelle Étincelle.

(Henri IV.)

Gli occhi di color del cielo.

Un long chapelet d'épigraphes se déroule ainsi pendant quatre pages sans laisser traces de la figure de Camille.

Cette malice à propos du système épigraphique devait en hâter la fin.

Ce fut alors que le fossoyeur du De Profundis, se dépouillant du pseudonyme d'Alfred Mousse, entra blond, élégant dans le monde des lettres.

Après avoir joué un certain temps du violon sur la chanterelie du cœur des jolies femmes de son temps, en véritable talon rouge il prêcha la galanterie du xviii* siècle. Caressé par la fortune qui en faisait un directeur du Théâtre-Français, choyé des comédiennes et des belles dames, ces folles joies ne l'empêchaient pas de disserter platoniquement, à ses moments de loisir, sur l'immortalité de l'âme.

Tapissier ingénieux, il inventa pour l'Académie française un fauteuil à rallonges dans lequel la vieille dame ne devait permettre à aucun esprit indépendant de s'asseoir; confesseur des pécheresses de toute qualité, à commencer par celles de Mabille, Arsène Houssaye devait toujours rester blond comme Apollon et bâtir à Beaujon, à Vorges, à Breuil, à Bruyères, presque autant de châteaux que le Roi de Bohême.

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