ORIGINE ET RACINES DU ROMANTISME
Le hasard me fit un jour rencontrer sur les quais une image symbolique du xvin' siècle dont, chose particulière, la signification était claire. Une Furie en robe à panier, comme on la comprenait du temps de M"* Raucourt, tire un rideau devant les bustes de Racine, de Corneille et de Voltaire, pour épargner à ces grands hommes la vue de coupes de poison, de carcans, de roues et de gibets.
A première vue ce frontispice me parut la protestation d'un être rétrograde qui visait sans doute à la fois l'accumulation de meurtres des drames de Shakespeare dont Le Tourneur venait de donner une traduction, et les conséquences de la révolution tentée au théâtre par Diderot et réalisée par Sedaine, Beaumarchais et Mercier.
Je ne m'étais pas entièrement trompé. Au moment de mettre sous presse la dernière partie de cet ouvrage, un érudit très versé
dans la connaissance de la littérature du xviii^ siècle, mon ami, M. Charles Mehl, me donne un historique complet de Touvrage auquel a trait cette image.
Fenouillot de Falbaire avait fait jouer en 1769, avec un certain succès, le drame bourgeois de l'Honnête Criminel. Un coq qui trouve une perle dans une basse-cour n'excite pas plus d'envie parmi les volailles qui l'entourent, qu'un écrivain qui a mis la main sur une idée.
Coqueley de Chaussepierre , bel esprit de Tépoque, pour châtier l'audace dramatîco-bourgeoise de Fenouillot de Falbaire, en publiait une parodie, le Roué vertueux , poème en prose propre à faire, en cas de besoin^ un drame à jouer deux fois par semaine^. Le critique disait à ce propos :
Le maçon, le vidangeur, le menuisier, le galérien ne sont-ils pas des hommes, et quelle femme de qualité ne rougirait pas de refuser ses larmes aux malheurs qui accableraient la famille de ces individus et qui viendraient déchirer son cœur fraternel ?
Tel est le ton du pamphlet qui serait resté plongé dans un juste oubli si de jolies estampes, dessinées et gravées en camaïeu par Le Prince, d'après un procédé nouveau, n'avaient appelé quelque attention sur cette polémique entre un auteur dramatique et un critique.
Soixante ans plus tard la même vignette eût pu servir d'arme de guerre aux adversaires de l'école romantique. En i83o comme en 1769, MM. Jay, de Jouy, etc., tiraient également un rideau prudent sur le buste de Voltaire du foyer de la Comédie-Française pour r'empêcher d'être conspué par les fanatiques admirateurs des drames d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo.
Pourquoi le patriarche de Ferney était-il exposé à de telles